Du coté des romans (décembre 2021)

  • Jacques Moulins : Retour à Berlin
  • Marin Ledun : Leur âme au diable
  • Marc-Uwe Kling : Quality Land
  • Mohammed Rabie : Trois saisons en enfer
  • Ahmet Altan : Madame Hayat
  • Alexeï Ivanov : Le dernier afghan


Jacques Moulins, dans « Retour à Berlin », traite du piratage informatique et du terrorisme d’extrême droite. Descriptions réalistes et intrigues semblent tout droit sortis des dossiers de la police. Le danger est réel. L’actualité la plus récente fournit une raison supplémentaire de lire ce roman, nourri d’informations. Longtemps l’idéologie dominante des ministres de l’intérieur ont voulu faire croire au mythe du terrorisme d’extrême gauche, la sous-ministre Vidal, pourtant de l’éducation supérieure, parlant même d’islamo-gauchisme pour s’apercevoir que la menace la plus importante venait de l’extrême droite. Ce roman est aussi un cri d’alarme en même temps qu’un vrai polar

Jacques Moulins : Retour à Berlin, 352 pages, Série noire (Gallimard)

Marin Ledun, quant à lui, s’est fait une spécialité de raconter les assassinats légaux de nos sociétés sous forme de farce. Le propos n’en est pas moins virulent. « Leur âme au diable », met en scène l’industrie du tabac responsable de millions de mort. Le dernier avatar de sa propagande : faire croire que fumer permet d’échapper à la pandémie, au Covid-19, rien de moins. Elle paie des spécialistes, des « experts » pour continuer à tuer impunément. Marin Ledun sait remettre les idées à leur place et le diable à la sienne. Il ne faut pas s’y tromper, derrière l’ironie, le rire c’est une intrigue complexe et riche de potentialités. De la belle ouvrage. Un peu trop ambitieux quelque fois mais toujours réjouissant. Le lire est de salubrité publique. Un cadeau inestimable.

Marin Ledun : Leur âme au diable, 608 pages, Série noire (Gallimard)

Du côté de Exofictions (Actes Sud)

Une collection de référence pour toustes les amateurs du genre. Elle mélange allégrement toutes les ramifications. Ainsi « Quality Land » de Marc-Uwe Kling (traduit de l’allemand par Juliette Auber-Affholder) nous projette dans un monde barbare dans lequel les algorithmes dominent. Un futur proche si l’on en croit les progrès des blockchains et autres outils qui se séparent de plus en plus de l’intervention humaine. Une déshumanisation programmée ? Le capitalisme à dominante financière, le nôtre, agit comme un système abstrait, incapable de se réformer, de se transformer. Les règles informatisées s’appliquent durement sans responsabilité visible. Coupable certes mais pas responsable. Un joli coup. Un roman vrai.

Mohammed Rabie veut décrire Le Caire, sa ville, en 2025 pour tenter de raconter l’histoire récente à la fois des révolutions arabes, de la répression et des espoirs. « Trois saisons en enfer » (traduit de l’arabe par Frédéric Lagrange) envisage l’invasion de la ville par un ennemi non identifié. Il se permet ainsi de faire jouer les mémoires récentes et plus anciennes de l’Égypte. La science fiction se fait souvent politique. C’est le cas ici. Il faut découvrir la ville telle que l’auteur la voit et telle qu’elle pourrait être demain. Comment, face à cet ennemi, ne pas penser à la pandémie actuelle et à l’abandon par les puissances occidentales des pays du continent africain ?

La Turquie en cellule

« Madame Hayat », le roman de Ahmet Altan écrit de sa prison, est un hymne à la liberté. Le portrait de femme, superbe, est amoureusement décrit. Les yeux du jeune homme sont emplis de ce portrait. Entre deux âges – curieuse expression – elle éclate du soleil de la sensualité. Beauté étrange, elle possède ce pouvoir d’attirer les regards.

Elle représente une métaphore de la Turquie éternelle, celle qui ne peut pas vieillir, résistant à tous les retours de bâton, décidée à se battre pour triompher de toutes les dictatures. La Turquie, soumise à l’arbitraire répressif d’un homme qui veut imposer sa vision à un peuple capable de toutes les révoltes, d’une jeunesse qui veut vivre. Résistance de tous les instants par la plume comme par la parole pour dire la vérité. Fazil le narrateur, se voulait loin de toutes ces luttes mais la neutralité n’existe pas. La répression, arbitraire, peut toucher tout le monde surtout les jeunes considérés comme l’ennemi. L’amour qu’il trouve est un espoir vers la libération pour construire une autre société.

Ahmet Altan : Madame Hayat, traduit par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud

Saga de la Russie

« Le dernier afghan » fait, bien sur, référence à tous ces jeunes gens revenus d’Afghanistan après la défaite, rejetés par le pouvoir, qui essaient de se trouver un avenir dans la délinquance, seule porte de sortie. Par l’intermédiaire de ce groupe réfugié dans la métropole de Batouïev. Il se donne le nom de « Kominterm », bureau international, pour développer des activités criminelles. Portraits individuels et collectifs d’une Russie à la recherche d’un maître après la chute du Mur de Berlin. Un peu lourd pour le style, utile pourtant à la compréhension de ce pays. Un travail de sociologue autant que de romancier. Ici, il n’est pas sur que l’amour sauve le monde.

Alexeï Ivanov : Le dernier afghan, traduit par Raphaëlle Pache, Rivages/Noir

Nicolas Béniès

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

2 réflexions sur « Du coté des romans (décembre 2021) »

  1. cher Didier, merci pour ces magnifiques cadeaux qui ensoleillent nos journées !

    Adelphiquement,

    Florence

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