Avertissement de Patrick Silberstein à son livre La revanche du chien enragé

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

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« Dès que l’on peut chuchoter un mot à son voisin / Il vous rappelle le montagnard du Kremlin / Ses doigts épais aussi gras que des vers / Et ses mots aussi vrais que des poids lourds. / Ses moustaches rient comme des cafards / Et les guêtres de ses bottes reluisent. / Entouré d’une meute de parrains au cou mince / Il joue avec les sous-hommes qui le courtisent, / L’un siffle, l’autre miaule, le troisième larmoie, / Et lui seul tonne, et lui seul tutoie. / Il forge comme des fers décret sur décret / Au bas-ventre, en plein front, en plein nez, / dans les yeux, / L’échafaud, pour lui, c’est toujours la fête », Ossip Mandelstam [1].

À l’origine, il s’agissait d’un prologue destiné à accompagner la publication en français de l’édition, révisée et complétée, de la biographie inachevée de Staline rédigée par Léon Trotsky entre 1938 et 1940.

En effet, l’équipe réunie pour mener à bien l’édition française, à partir de l’édition publiée à Londres par Wellred Books, avait eu dans le cours de son travail le sentiment que pour inscrire dans notre temps le dernier livre de Léon Trotsky, rédigé il y a plus de trois quarts de siècle, il pouvait être utile d’en éclairer la lecture par un survol de ce qu’il est advenu de Staline, de l’URSS, du stalinisme et de la bureaucratie issue de la révolution d’Octobre entre le 20 août 1940 – date de l’interruption brutale de la rédaction du livre – et l’effondrement de la prétendue « patrie du socialisme », un demi-siècle plus tard.

Il semblait également utile de donner un aperçu des débats et des controverses qui, au fil du temps, ont accompagné la désintégration de l’espoir soulevé par l’Octobre russe pour ne laisser qu’un champ de ruines et de mines. Il fallait donc, pour ce faire, en prenant appui sur la thèse de Trotsky – selon laquelle l’URSS était un « État ouvrier bureaucratiquement dégénéré » –, exposer les arguments qui lui ont été opposés, ainsi que les réponses qu’il leur a apportées comme ses propres inflexions à sa « définition ». Exercice délicat, tant ces débats ont été des moments de crises qui ont déchiré les partisans d’Octobre et les petites cohortes de celles et ceux qui ont résisté à la pression du système stalinien [3]. Il apparaissait nécessaire d’exposer succinctement, sans les juger, les différentes approches qui ont tenté de comprendre la bifurcation ou l’impasse dans laquelle s’était engagée l’histoire. Il est même, me semble-t-il, indispensable de se plonger au cœur des tentatives de rupture avec le capitalisme, afin de comprendre la dynamique de leurs échecs afin d’éclairer un tant soit peu la construction d’une orientation révolutionnaire émancipatrice adaptée au monde capitaliste du 21e siècle.

L’édition française du Staline de Trotsky dépassant le millier de pages, il aurait été déraisonnable – et sans doute présomptueux – d’y adjoindre un prologue de quelques dizaines de pages.

Le prologue ayant de ce fait mué en un petit essai, il ne faudra donc pas s’étonner que, ayant été conçu comme tel, ce texte prenne pour point de départ ce qu’écrivait Trotsky, notamment dans son Staline.

En rédigeant cet opuscule, je n’ai voulu en aucune façon arbitrer le passé, ni a fortiori me livrer à une énième appréciation sur ce qu’il est advenu de la révolution russe. De nombreux auteurs et courants se sont attelés à ce travail – certes avec plus ou moins de bonheur. Je n’ai, quant à moi, d’autre ambition que de remettre ces discussions en lumière pour contribuer à en démêler les fils. Nombre de ces débats peuvent paraître aujourd’hui abstraits. Cependant, il faut tenter de discerner quelles sont les décisions prises par les bolcheviks au cours de ces années tragiques qui ont pu contribuer à « déséduquer » et à « désarmer » les révolutionnaires (selon les mots de Daniel Bensaïd, 2015 : 14) face à la montée de la contre-révolution bureaucratique. Cette réflexion doit évidemment être menée en tenant compte des situations concrètes dans lesquelles ces décisions avaient été prises.

Même s’il est toujours difficile de se dégager de sa propre histoire militante, ce travail m’a permis de revisiter mes propres appréciations – faites surtout, il faut bien le dire, d’hésitations – sur la « question russe ». Soixante-huitard attardé, antistalinien radical, trotskiste hétérodoxe (voire révisionniste) génétiquement modifié par l’autogestion, ancien trotskiste « à perpétuité », selon l’expression de Laurent Schwartz [,4], je n’ai d’autre prétention que d’inviter à la (re)lecture du Staline de Trotsky, sans oublier celle de La révolution trahie, à la lumière du temps passé et des débats dont j’ai eu connaissance. Dans la rédaction de cet essai, j’ai surtout été guidé par une double conviction. La conviction que la fidélité ne peut que se conjuguer avec le retour critique et avec l’examen distancié des divergences d’hier, pour ne pas dire d’avant-hier. Ensuite, la conviction que les jeunes générations révolutionnaires qui repartiront à l’assaut du ciel – et qui n’entretiennent pas avec l’Octobre russe la même relation que celle des générations plus anciennes – devraient pouvoir s’imprégner de ces discussions, de toutes ces discussions, et y puiser les éléments permettant de forger les armes nécessaires afin que le ciel visé ne se transforme pas en enfer.

Trente ans après l’implosion de l’URSS, alors que la crise du projet révolutionnaire n’en finit pas, il faut néanmoins travailler à bâtir, ou plutôt à reconstruire, un avenir à la transformation socialiste de la société. Cela exige des révolutionnaires qu’ils se tiennent sur une ligne de crête. Celle de la fidélité et du dépassement. C’est évidemment un exercice périlleux. Les fidèles courent le risque de s’enfermer dans la défense de chapelles, inexpugnables en apparence. Les seconds peuvent évidemment se perdre dans les sables mouvants.

Avec ses limites et ses imperfections, cet opuscule n’a pas d’autre parti pris que celui d’aider à la réouverture des discussions sur le risque bureaucratique et sur les processus que les révolutionnaires du 21e siècle doivent réfléchir et expérimenter pour que la raison tonne à nouveau en son cratère.

Patrick Silberstein : La revanche du chien enragé

Réflexions sur le stalinisme à partir de la biographie de Staline par Léon Trotsky

Editions Syllepse, Paris 2021, 220 pages, 10 euros

https://www.syllepse.net/la-revanche-du-chien-enrage-_r_22_i_887.html


[1] Cet épigramme vaudra à son auteur la déportation et la mort.

[2] Léon Trotsky, Staline, Montréal/Lausanne/Paris,M Éditeur/Page 2/Syllepse, 2021.

[3] Sans pouvoir les mentionner tous, il faut évoquer les trotskistes, les libertaires et les conseillistes, mais également les poumistes d’Espagne, les socialistes de gauche, sans oublier les groupes internes aux partis communistes stalinisés qui ont su se détacher de l’emprise mortifère de Moscou et, bien entendu, les oppositions en Russie soviétique et dans les pays de l’Est.

[4] Pour les entomologistes qui affectionnent épingler des étiquettes sur les origines (quelles qu’elles soient) des uns et des autres, je signale que j’ai baigné dans un moule dont je ne suis pas sorti indemne. J’ai ainsi adhéré dans l’après-68 à l’Alliance marxiste révolutionnaire (trotskiste et autogestionnaire). Celle-ci allait bientôt décider, en 1972, pour des « raisons à la fois politiques, conjoncturelles et théoriques fondamentales », qu’il lui fallait dépasser la référence au trotskisme… D’une certaine manière, avec quelque retard, il s’agissait de prendre au pied de la lettre l’aphorisme de Trotsky, qui déclarait en 1930 : « Personne ne nous a nommés inspecteurs du développement historique. Nous sommes les représentants d’un courant défini, le bolchevisme, et nous le demeurerons face à tous les changements et dans toutes les conditions. » Il était effectivement temps de tenter de se hisser sur les épaules du communisme antistalinien pour en tirer la substantifique moelle pour les révolutions socialistes autogestionnaires qui ne manqueront pas de survenir. Il est à craindre qu’il y ait encore beaucoup à faire.

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Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Avertissement de Patrick Silberstein à son livre La revanche du chien enragé »

  1. Mercredi 16 mars. Le chien enragé tout à sa revanche. Par Patrick Silberstein.
    En octobre dernier, enfin, paraissait la version intégrale en français du Staline de Trotsky. Chose faite, l’un de ses artisans, Patrick Silberstein, se lançait dans la rédaction d’un essai, intitulé La Revanche du chien enragé, qu’il publiera en décembre. Sous ce titre énigmatique, retour à un vaste sujet, sur lequel, des décennies durant, on se sera disputé, divisé : « la nature de l’URSS ». À présent une « discussion éteinte ». Du moins qu’on a laissé s’éteindre, à tort, peut-être. Avec le grand recul qui est aujourd’hui le nôtre, ne pourrait-on pas lire dans la trajectoire tragique d’Octobre le signe du destin de toute rupture avec le capitalisme ? « Interrogation terrible », écrit Silberstein. L’affronter invite à s’écarter des seules coordonnées russes de l’époque, pour s’interroger sur cette contre-révolution née du phénomène bureaucratique, et s’inquiéter de son éventuelle universalité. Quelle nouvelle culture politique serait à même de relever ce défi ? Question brûlante au moment où la « question russe » est dramatiquement revenue sur le devant de la scène, avec l’invasion de l’Ukraine. Décision de Poutine, et de cette dictature oligarchique, s’appuyant sur une classe capitaliste pas n’importe laquelle : métamorphose d’une… bureaucratie d’État. Toute à ses aspirations au retour de la « Grande Russie ».

    Rendez-vous donc avec Patrick Silberstein mercredi 16, à 19 heures,

    Au Lieu-dit
    6 rue Sorbier, Paris 20
    M° Menilmontant (ligne 2) ou Gambetta (ligne 3)
    Bus n° 96 (descendre à Henri-Chevreau)

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