Crime en mer Égée

Le 24 décembre est une journée tiède sur l’île grecque de Paros, dans les Cyclades, un peu nuageuse et sans vent. Dans les villages décorés pour Noël, le calme revient enfin après une saison touristique très animée et qui s’est prolongée jusqu’à l’automne. Dernières courses, arrivées et départs au port, aller chercher des proches, fêter Noël ensemble. Paros compte près de 14 000 habitants, dont un grand nombre d’expatriés et de de résidents intermittents, aussi bien Grecs qu’étrangers. La nuit tombe tôt, les rues sont vides. Vers 22 heures, une lumière intense est soudain visible depuis le côté nord de l’île, puis une autre, et encore une autre. Une observation prolongée permet de constater que les lumières descendent lentement mais sûrement. Et bientôt, des boules de lumière apparaissent dans le ciel : il s’avère rapidement qu’il s’agit de fusées éclairantes dont le but est d’illuminer la mer.

A treize kilomètres des côtes de Paros, en direction de Syros, l’île principale des Cyclades, un catamaran motorisé a chaviré vers 18 heures. Il s’agit d’un bateau-taxi de douze mètres, équipé pour les courtes distances et transportant vingt, peut-être trente passagers au maximum. Mais il y avait à bord au moins soixante-dix-neuf personnes qui voulaient rejoindre l’Italie depuis la Turquie, dont cinq femmes et un jeune enfant. Il s’agit principalement de Syriennes et de Syriens, mais aussi de quelques Palestiniens et Afghans.

Solidarité locale 

Des bateaux de pêche comme l’Eleni K. ont été les premiers à partir à la rescousse. Cinq bateaux des garde-côtes et leurs plongeurs, neuf bateaux privés, des hélicoptères et un avion militaire ont suivi vers 20 heures pour porter secours aux victimes.

L’Hellenic Rescue Team (HRT), avec quatre hommes et une femme à bord du canot pneumatique de sauvetage Chiara, qui opère sous pavillon allemand, fouille également la mer à la recherche des personnes naufragées. Le Chiara était déjà ancré depuis un certain temps dans le village de Naoussa, l’équipage local étant apparemment préparé depuis longtemps à ce type d’intervention.

Deux fusées éclairantes illuminent désormais la mer Égée, formant sur l’eau de longues bandes lumineuses comme des autoroutes. Certaines des victimes ne peuvent être sauvées qu’après avoir dérivé pendant quatre heures dans la mer froide, d’autres sont récupérées à sec sur la coque du bateau retourné. Mais seize personnes se sont noyées, en partie dans le ventre du bateau retourné dont les fenêtres ne s’ouvraient pas. Parmi les elles figurent trois femmes et un nourrisson.

Le Chiara se hâte de rentrer au port à 2 heures du matin et d’accoster : l’équipage est épuisé et a besoin de se reposer d’urgence. La mer est encore éclairée jusqu’à 2h30 du matin, puis les recherches sont interrompues jusqu’au lendemain. Entre-temps, soixante-trois survivants ont été transportés par l’ « Eleni » vers la capitale Parikia et ont reçu sur le port des soins médicaux, de la nourriture, des vêtements et des draps. Un groupe de volontaires de l’île, qui s’est spontanément réuni, distribue les dons, qui sont maintenant rapidement distribués par la population, malgré la nuit profonde.

Les deux femmes qui ont survécu sont complètement trempées, mais physiquement, elles vont bien. Comme tous les naufragés, elles sont en état de choc. Deux autres naufragés doivent être immédiatement soignés au centre de santé local pour cause d’hypothermie. Il n’y a pas de clinique à Paros. Tous les rescapés sont soumis à un test de Covid-19 qui s’avère négatif. Au cours des heures suivantes, les soixante-trois rescapées sont emmenées à l’école technique Epal sur place, où des bénévoles ont aménagé un camp de fortune pour les accueillir. Le père Papa Stelios est rapidement sur place, et des représentants de l’Église orthodoxe organisent aussi une distribution de nourriture et de boissons.

Trois naufrages en une semaine

L’accident près de Paros est le troisième en l’espace d’une semaine dans la mer Égée. Le 21 décembre déjà, un bateau transportant des personnes en fuite a coulé au sud de l’île de Folegandros, et le 23, un autre bateau s’est brisé contre Pori, un rocher au nord d’Antikythira. Au total, au moins 31 personnes sont mortes et de nombreuses autres sont toujours portées disparues. Les passeurs, qui s’enrichissent sur le dos des personnes en fuite grâce au trafic d’êtres humains, privilégient depuis peu la route directe et beaucoup plus longue de la Turquie vers l’Italie, afin d’éviter les îles orientales de la mer Égée, fortement patrouillées par les garde-côtes grecs.

« Les tragédies de ce type sont la conséquence directe du cruel régime de pushback que le gouvernement grec applique au nom de l’Union européenne », écrit « Alarmphone », une ligne téléphonique pour les personnes en fuite en mer. Il s’agit d’un réseau de bénévoles qui aident à retrouver les personnes disparues en fournissant des informations et en expliquant les grands dangers de la traversée de la Méditerranée.

Comme son nom l’indique, le régime de pushback consiste à renvoyer les fugitifs interceptés en Grèce le plus rapidement possible et sans protection dans les eaux turques, où ils sont finalement capturés et emmenés dans des camps. Selon Aegean Boat Report, une organisation non gouvernementale norvégienne qui surveille les mouvements de personnes dans la mer Égée et informe via les réseaux sociaux, il y aurait eu cette année 620 pushbacks rien qu’en Grèce, concernant plus de 15 533 hommes, femmes et enfants.

Jusqu’au 19 décembre de cette année, 116 000 demandeurs d’asile ont traversé la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, selon le HCR, dont une bonne moitié en Italie, un 30% en Espagne, près de 10% en Grèce et quelques-uns à Malte et Chypre. Rien qu’en 2021, 1 864 personnes ayant cherché refuge en Europe se sont noyées ou sont portées disparues.

Qui est coupable ?

Depuis le naufrage du ferry régulier Express Samina en 2000 au large de Paros, qui avait fait plus de soixante morts, la tragédie maritime de cette veille de Noël est la plus importante que l’île ait connue. Elle n’est pas préparée à prendre en charge un grand nombre de réfugiés, il n’y a pas d’infrastructure pour les accueillir ou les soigner, bien qu’il y ait des possibilités de les héberger à long terme.

Grâce à l’aide désintéressée de nombreux habitants, de la commune et de l’église orthodoxe, les rescapés reçoivent d’abord les premiers soins et le strict nécessaire. Dès le lendemain matin de la catastrophe, les médias sociaux diffusent l’information selon laquelle les naufragés n’ont plus besoin de vêtements, mais de chaussures, si possible de taille 38.

Les garde-côtes et la police interrogent les rescapés. Leur objectif premier n’est pas de recueillir les récits des victimes et d’informer leurs familles, ni même de leur procurer une assistance juridique : ils sont entièrement obnubilés par l’arrestation de ceux qui ont aidé les passeurs, c’est-à-dire de découvrir qui a piloté le catamaran et qui est donc responsable de l’accident d’un point de vue juridique – même s’il fait lui-même partie des rescapés.

Dès leur arrivée, les fugitifs ont dû remettre leurs téléphones portables, s’ils ne les avaient pas perdus lors du naufrage. On veut ainsi faire pression sur eux pour qu’ils révèlent les responsables et on les traite tous comme des criminels qui ne doivent pas avoir de contact avec le monde extérieur. On ne sait pas si leurs documents de voyage leur ont également été retirés, s’ils ont entrepris le voyage sans eux ou s’ils les ont perdus dans le naufrage.

Les bénévoles se retrouvent soudain, malgré eux, dans la position de mener des interrogatoires pénaux. Ils apprennent que la plupart des personnes secourues ont entre 20 et 30 ans, qu’elles proviennent de régions rurales de Syrie et qu’elles sont assez instruites. L’un d’entre eux travaillait à Beyrouth pour le quotidien Al Nahar. Un Palestinien est originaire de la bande de Gaza, et quelques Afghans se trouvent également dans l’hébergement d’urgence.

Le groupe d’environ quatre-vingt personnes s’est retrouvé à Istanbul pour retrouver les passeurs. Chaque individu y a déposé 7000 à 8000 euros dans une sorte d’agence de voyage. On leur a donné un code, ont indiqué certaines personnes interrogées, qu’ils devaient déclencher à leur arrivée pour effectuer le paiement. Certains des voyageurs ont vendu leur maison en Syrie pour pouvoir se payer la traversée.

Voyage sans retour

A Istanbul, les gens ont reçu de la nourriture et ont ensuite été conduits dans des camions près d’Izmir, probablement à Cesme. Là, ils ont dû rester deux nuits de plus, car la police turque était en train de patrouiller dans les environs. Finalement, des hommes masqués et armés les ont emmenés vers le bateau qui devait les conduire en Italie.

L’un des compagnons de voyage a été désigné par les passeurs comme timonier, car la pratique habituelle est que ces « capitaines » totalement inexpérimentés et non formés peuvent alors payer moins cher leur traversée, tandis que les passeurs ne pourront pas être identifiés. Les barreurs savent-ils qu’en cas d’accident, ils sont responsables, y compris de la mort éventuelle des autres voyageurs ? Une femme raconte que le bateau était bien plus petit que ce qu’on leur avait promis, mais qu’aucun d’entre eux n’a osé se décider à ne pas faire le voyage, car les passeurs ne leur ont pas laissé le choix à ce stade. Et sans doute aussi parce qu’une trop grande partie de leurs économies était déjà en jeu et qu’il n’y avait pas de retour possible.

La traversée a commencé le 24 décembre, vers 8 heures du matin. Quatre-vingt personnes – certaines sources parlent de 88 personnes – sont entassées sur le bateau-taxi. Environ 165 kilomètres plus loin, peu avant Paros, une machine tombe en panne vers 18 heures, puis la deuxième. Le pilote se rend dans la salle des machines, mais l’eau commence à s’infiltrer. Certains passagers se sont réfugiés sur le toit du bateau, la panique les a finalement gagnés et le bateau a chaviré.

« Je préfèrerais mourir que rester en Syrie »

Lorsque les rescapés se retrouvent à Paros, ils ne connaissent même pas le nom de l’île. Ils sont traumatisés, totalement épuisés, affamés et assoiffés. Ils ont tout perdu, leur argent, leurs affaires. « Je préférerais mourir plutôt que de rester en Syrie », raconte l’un des réfugiés. Un autre confie avoir reçu en quatre heures plus d’humanité et de bons traitements qu’au cours de ses trente années d’existence : « Hier, mon ancienne vie s’est terminée, depuis aujourd’hui, ma nouvelle a commencé ».

Les personnes interrogées affirment ne plus se sentir en sécurité et méprisées dans leur pays d’origine, leurs conditions de vie étant devenues insupportables. La plupart d’entre eux veulent aller en Allemagne, où certains ont déjà de la famille, et ne veulent pas vraiment rester en Grèce. Pourtant, ils sont submergés par la volonté d’aider de la population grecque. L’essentiel est d’être en sécurité.

Mais le dimanche, la situation a changé, probablement après l’arrivée de la police du continent. Non seulement les réfugiés sont surveillés dans l’enceinte de l’école technique, mais plus personne n’a le droit de leur parler – y compris les journalistes.

Un fonctionnaire des garde-côtes appelle ces personnes des « prisonniers ». Elles sont soupçonnées de trafic d’êtres humains et de l’assassinat de seize personnes. Selon « Alarmphone », cela fait partie des tentatives régulières des autorités grecques de criminaliser les passagers : « C’est une pratique de plus pour cacher les vrais crimes en mer Égée – les pushbacks, les conséquences violentes et mortelles des régimes frontaliers européens sur l’eau et sur terre », peut-on lire sur le site web de l’initiative.

Pendant ce temps, les victimes du naufrage continuent d’être interrogées dans le bureau des garde-côtes du chef-lieu de l’île. Elles ont l’air bouleversées, la peur se lit dans leurs regards. Dimanche, elles n’avaient toujours pas récupéré leur téléphone, ce qui est illégal selon un avocat spécialisé dans le droit d’asile à Athènes. Elles ne peuvent donc pas non plus demander d’assistance juridique. La priorité est donnée aux poursuites pénales, leurs droits humains, à l’exception des besoins de base, n’ont actuellement aucune importance. Lorsqu’on leur demande si elles ont été informées de leurs droits en matière d’asile et si elles ont eu la possibilité de déposer une demande, les fonctionnaires des garde-côtes et de la police présents répondent à l’unisson qu’ils ne pourront le faire qu’à l’issue de l’enquête, l’enquête criminelle ayant la priorité jusque-là.

Les réfugiés expulsés

A Paros, après la volonté d’aider, le débat politique s’engage. Certains hommes politiques de l’île soulignent qu’aussi bien l’accords de Dublin que celui entre l’Union européenne et la Turquie, sont une fois de plus inacceptables. Il faudrait enfin créer des routes sûres vers l’Europe pour les personnes en fuite. La colère contre l’Allemagne est particulièrement grande chez beaucoup de Grecs, qui se sentent victimes d’une politique européenne inadaptée.

Sur les médias sociaux, des habitants laissent entendre que les réfugiés doivent maintenant être évacués d’urgence de l’île, avec parfois un ton ouvertement raciste. L’ancien maire Kostas Argouzis publie sur Facebook une déclaration selon laquelle le ministre grec de l’Immigration Notis Mitarakis envisagerait d’ouvrir un centre d’immigration à Paros, et plaide pour que les migrants soient transportés le plus rapidement possible vers des structures organisées en dehors des Cyclades. Personne ne veut revivre ce qui s’est passé la veille de Noël à Paros.

Le maire actuel, Markos Koveos, a entre-temps obtenu qu’Athènes envoie des bus de police. Le lundi 27 décembre, deux jours après leur sauvetage, les rescapés sont embarqués sur le ferry de passagers Blue Star à destination du Pirée. Le maire n’est pas disponible pour une interview, les questions écrites sur la légalité de l’action des autorités ou sur le lieu où se trouvent les fugitifs après leur arrivée sur le continent restent sans réponse. Personne ne peut ou ne veut répondre à la question de savoir où les personnes ont été emmenées. Les experts en migration supposent qu’elles sont détenues près d’Athènes, au centre de détention Amygdaleza pour immigrés sans papiers.

Fantômes et touristes

Trois des naufragés sont toujours détenus à Paros. Selon le quotidien Ekathimerini du 27 décembre, ils sont accusés du meurtre de seize personnes. Selon les déclarations d’un politicien local de l’opposition à ce journal, ils seront prochainement emmenés sur le continent et jugés. Rien que par ses titres, la presse a déjà identifié les coupables. Mais les véritables responsables ne sont généralement pas inquiétés.

Mardi, des collaborateurs des garde-côtes et du chantier naval local de Naoussa ont sorti l’épave de l’eau. A l’intérieur se trouvaient des gilets de sauvetage, des vêtements, des miches de pain emballées et des bouteilles d’eau ainsi que quelques sacs à dos des naufragés contenant leurs effets personnels. Ce sont des documents de leur tragédie.

Les réfugiés sont arrivés aussi vite qu’ils ont disparu, comme un vent qui secoue les îles jusqu’à ce que le soleil brille à nouveau et que la mer soit lisse. Le destin de ces personnes est jusqu’à présent inconnu et presque impossible à retracer, d’autant plus que leurs noms ne sont connus que des autorités. Ce qui reste d’elles est comme un négatif, une empreinte dans le tissu de l’île, presque comme des fantômes sur un bateau fantôme. C’est le quotidien de la Méditerranée en période de migration.

A Paros, on est soulagé d’avoir bien géré la crise et d’avoir éliminé le problème. Les habitants peuvent désormais fêter le Nouvel An en toute sérénité, et bientôt, ils se prépareront à la prochaine saison touristique.

Cet article d’Alexandra Senfft a d’abord été publié le 31 décembre 2021 dans l’édition hebdomadaire de la Berliner Zeitung

Journaliste et essayiste allemande, Alexandra Senfft a déjà publié plusieurs articles sur ce blog, notamment L’héritier nazi ou la mémoire bouffée aux mythes et La nuit où j’ai été déportée à Auschwitz.

https://blogs.mediapart.fr/edition/patriotes-de-tous-les-pays/article/030122/crime-en-mer-egee

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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