Des papiers pour personne

Il partit à l’aube, sans bruit,

Emportant dans sa gibecière
Quelques arpents gorgés de mil
Et d’une illusion nourricière

Et puis la peur, la grande peur
de celui qui tourne le dos
A ses soleils, à ses senteurs
Pour conquérir l’eldorado,

Un rivage neuf où la mer
viendra s’échouer sans fureur,
Pailletée d’or et de lumière,
Laissant au reflux le meilleur,

Un territoire sans frontières,
Sans ornières ni barbelés,
Où le clairon du militaire
Fera l’aubade à l’assiégé,

Où miradors, chaînes et fers
S’inclineront, brisés, amers,
Sous l’épieu, le rire et la pierre
Des conquérants de la chimère

Qui naviguent, du Sud au Nord,
sur des mers aux lames d’acier
Livrant aux faunes piscicoles
La chair fraîche des naufragés.

Car périlleux est le parcours
Et féroce l’incertitude,
Sur le frêle esquif, nul secours,
Les flots sont lourds de solitude

– 2 –

Et quand enfin le rescapé
Touche à la grève inconnue,
Il lui faut encore souquer
Jusqu’à l’escale du salut,

Pour tricoter, maille après maille,
Une cotte chaude, imperméable
Qui sera l’écorce immuable
Quand viendra le givre hivernal.

Il arriva de nuit, sans bruit,
Au carrefour des quatre vents,
Dans les entrailles d’une ville
Dévorant la chair et le sang

De la misère horizontale
Essaimée au ras du bitume,
Quêtant un nouvel arrivage
Pour assouvir ses turpitudes.

Dés lors, il allait lui falloir
Conquérir le monstre au cœur froid,
Trouver gîte, couvert, emploi,
Déjouer la planque et la traque

De l’indic et de l’argousin,
Apprendre à vivre et se mouvoir
Sans qu’apparaisse clandestin
Le cheminement du regard,

Sans que ne flétrisse et grisonne
l’espérance des lendemains, 
Sans que l’angoisse n’empoisonne
La pitance du quotidien

Faite de sueur et de fiel,
De relents et de soupe froide,
Servie comme pesant d’oseille
Dans les tripots de l’esclavage,

– 3 –

Dans les tripots de l’esclavage,
Avalée entre deux poubelles,
Dans un chantier, près d’un malade,
Tissant ou frottant l’écuelle
Dans les profondeurs d’une cave,

Du négrier, il est l’aubaine
Le dos courbé, dur au labeur,
A chaque jour confie sa peine
Du jour qui point au jour qui meurt.

Ainsi, sans bruit, décida-t-il,
Par un de ces matins transis
Que le dénuement de l’exil,
Froidement, lui faisait subir,

De se tourner résolument
Vers ces îlots de résistance
Qui saillent dans un océan
Charriant la honte et l’opulence

Et, s’amarrant à l’un d’entre eux
Il assista, tout ébaubi
A la sarabande joyeuse
D’une théorie d’insoumis,

Echine droite et poing serré
Sur un oriflamme arc-en-ciel,
Expulsant la fatalité
Aux confins du diable-vauvert,

Lui enjoignant, comme totem,
De venir au mitan du cercle
Recueillir l’éclatant diadème
Flambant au vent de la flamberge,

– 4 –

Signe ardent de reconnaissance
D’une tribu prompte à glaner
Les épis de la providence
Qu’il allait de pair moissonner. 

Pénible sera l’escalade
Pour aller cueillir l’edelweiss,
Ce sésame de quelques grammes
Qui lui servira d’ausweis

Pour lequel, d’année en année,
Il allait devoir délivrer
Dix kilogrammes de dossier
Alors qu’on le dit sans-papiers,

Alors qu’à la France guerrière
Sa mère Afrique, en flots féconds,
Donna le sang de ses grands-pères
Pour que s’abreuve son sillon

Et ses travailleurs sous la chaîne
Pour ravauder son écusson,
Double peine et hommes de peine,
Chair à canon, chair à patron.

Choyées furent les colonies,
Pourvoyeuses  d’hémoglobine
De Boubacar et de Larbi,
Ombres de la première ligne,

De coffres pansus et repus
Infestant djebels et rizières,
Gloire au clairon, sonne l’écu
Terre brûlée, moisson prospère.

Sans bruit, il apprit le combat
Auprès de frères et de sœurs
Qui avaient défriché la voie
Au coude à coude, au cœur à cœur,

– 5 –

Et vit, au feu de leurs regards,
Qu’il pourrait, autour de leur âtre,
Attiser les fétus d’espoir
Que la houle et les flots saumâtres

N’avaient pu de force engloutir,
Cheminer dans la bienveillance
Avec pour seule arme à fourbir
Le rameau de la non-violence

Face à la matraque stupide
et au cœur froid des gestionnaires,
Vent debout, sans bâillon, sans bride
Le globe à la main, sans œillères,

Au travers des gaz lacrymo,
Des escouades belliqueuses
Qui n’ont pour but et seul crédo
Que de tarir l’onde porteuse

Charriant le long de son amont
Les sédiments d’or et d’albâtre
Qui ont forgé la rébellion,
Et briser à vil prix la pâte

Que le levain des camarades,
De main à main, fait se lever,
Charger en meute, à la hussarde
Ceux qui sèment le nouveau blé.

Et c’est au fil de son exil,
Sans que la haine ne le froisse,
Qu’il fit, dans sa ruche fertile ,
Le patchwork de sa carapace

Scintillante aux mille reflets
Dont son essaim multicolore,
Fracassant l’ombre, le parait,
Le transformant en sémaphore,

– 6 –

En lumineuse sentinelle

Veillant au grain de sa tribu,

Nourrissant la moisson rebelle
De ceux que l’on disait vaincus.

Quand du pétrin, vint la victoire
Chaude comme le premier pain,
Quand les méandres de l’espoir
Franchirent l’ultime ravin,

Il s’octroya l’insigne honneur
De pouvoir sans peur circuler
En long, en large et en vainqueur
Dans un hexagone étriqué,

Entre les bras d’une Marianne
De marbre, au sourire hypocrite,
Cédant, piteuse et revancharde
ce petit fragment de plastique

Qui lui servira de viatique,
L’encartera pour séjourner
Dans l’antre d’une république
Marâtre, aux tétons asséchés.

Lorsque le fiel eut goût de miel
Et que chacun de ses rayons,
Pétri  au ferment du pollen
Qu’essaimèrent ses compagnons

Fut dévoré et partagé
En un mémorable festin,
Il  put, dûment identifié
Passer le seuil du lendemain

Pour faire, à rebrousse chemin,
Le retour en terre natale,
Saisir le mil à pleines mains
Jusqu’aux racines primordiales.

– 7 –

Il repartit tout seul, sans bruit
Dans un printemps de fiançailles,
Laissant derrière lui la nuit
Pour une aube de retrouvailles,

Emportant dans sa gibecière
La semence providentielle
Qui gonflera le blé en herbe
Dans le sein de l’Afrique mère,

Et dans la pourpre du couchant,
Quand il retourna sans entraves
Sur un sol drainé par le sang
De la jugulaire ancestrale,

Il chercha la source tarie,
Le regain des réminiscences,
Dans l’ocre de la latérite
Et les poussières de l’enfance,

Découvrant dans les toisons
De ceux qu’il avait du quitter
Un ébène que des sillons
Enneigés avaient altéré

Et son enfant, devenu grand,
Dont l’ultime empreinte du père
Fut le goût du sel ruisselant
Sur la jouvence de ses lèvres.

Le feu du retour, exaltant,
Dura jusqu’au soleil naissant,
Autour du griot grisonnant
Contant le retour de l’absent,

La floraison de la jachère
Sortant du brûlis de l’oubli
Dans laquelle un essaim d’abeilles
Captera le nouveau pistil,

– 8 –

Brandissant vers l’azur des cieux,
Comme une offrande séculaire,
Ses maigres mains aux veines bleues
D’avoir jugulé la misère.

Quand s’épuisèrent les djembés
Il alla tremblant, le cœur gros,
Glaner les semailles fanées 
Gisant au bord du marigot,

Au cimetière, sous la pierre
Où s’inscrivait un double nom,
Ceux de son père et de sa mère
Drapés d’un linceul de coton

Que son père, le dos courbé
Et sa mère aux doigts ravinés
Avaient semé et ravaudé,
Quêtant l’ombre du fils aîné

Qui ne put, captif, sans-papiers,
Avant qu’ils ne soient mis en sable,
Recueillir leur souffle dernier ;
La Marianne est impitoyable.

Sans bruit, il revint au village,
Grimpa sur le vieux flamboyant
Qui avait empourpré les âges
Aux braises des étés naissants,

Pavoisé ses livres d’enfant,
Embaumé l’âtre des savanes
Et qui, dans son berceau de branches
Etancha l’onde de ses larmes

Lui dit qu’à bâbord et tribord,
Lesté de son bout de papier,
Il pourrait, entre Sud et Nord
Relier les deux extrémités,

– 9 –

Á la barbe des barbelés,
Du garde-chiourme et du cerbère
Boutant l’assaillant étranger
Hors frontières et fronts de mer.

Confiant, il entra dans la ronde 
Des pis allers et brefs retours,
Naviguant du quart au tiers monde
Dans un entre-deux au long cours 

Songeant qu’un jour neuf, planétaire
Des enfants dépassant les bornes
Chanteront, rieurs, sans colère, 
Sûrs d’eux : « des papiers pour personne ». 

 

Jean-Claude Amara (octobre-novembre 2021)

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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