Je ne suis pas libre tant qu’une femme reste prisonnière, même si ses chaines sont différentes des miennes

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Dans une courte préface Rina Nissim présente l’autrice, dont la traduction des œuvres en français est pour le moins déficiente. « Elle s’est ainsi fait connaître pour ses interventions devenues essais, écrits dans une prose poétique – une nouvelle manière d’exprimer sa pensée de femme engagée ». Audre Lorde est une immense écrivaine afro-étasunienne, une féministe traitant de l’ensemble des oppressions. « La nouvelle économie écrase les plus pauvres. Le sexisme et la discrimination basée sur le sexe concernent toujours notre société. Le racisme est toujours vivant. Les cibles changent selon les pays et les circonstances. Noirs, juifs, gitans, arabes… c’est pourtant toujours le même rejet » (Rina Nissim).

La préfacière souligne que « l’intérêt pour l’oeuvre d’Audre Lorde est aussi malheureusement actualisé par le « back-lash », réaction des dominants face aux tentatives de diminuer les inégalités ». Elle explique le N majuscule à Noir·e, « Ainsi, si la correction symbolique à coups de N majuscules à Noir-e-s dans les pages d’Audre Lorde vous choque, demandez-vous un instant pourquoi nous avons accepté tant de siècles d’esclavage et d’inégalités, de noir-e-s en minuscules ? ».

Audre Lorde « Noire, lesbienne, féministe, guerrière, poète et mère » porte un regard aiguisé sur la société et adopte une écriture où ni la poésie ni l’érotisme n’est un luxe. [« J’ai peur, et pourtant je sais que mon silence ne me protégera pas de ma peur », avoue-t-elle, avant d’assener : « Votre silence ne vous protégera pas non plus ! »]. Le scandale n’est donc pas celui de ses mots mais de la non-édition à grande échelle de cette autrice unique et indispensable.

Quelques éléments choisis subjectivement dans cet ensemble de texte.

La poésie n’est pas luxe. Audre Lorde aborde, entre autres, la qualité de la lumière dont nous éclairons les changements souhaitables, les peurs qui gouvernent nos vies, l’intimité d’un examen attentif, le caché et le grandissant, les espaces du possible enfouis en nous, la poésie « en tant que sublimation révélatrice de l’expérience » ou « le chemin qui nous aide à formuler ce qui est sans nom, le rendant ainsi envisageable », le pont « par dessus notre peur de l’inconnu », la liberté, « La poésie cisèle la parole pour qu’elle exprime et guide cette exigence révolutionnaire, l’accomplissement de cette liberté »…

Transformer le silence en paroles et en actes. La poétesse parle de ce qui doit « être mis en mots, énoncé et partagé », du bénéfique de parler, « Je suis ici, debout, comme poète Noire lesbienne », de guerre « contre les tyrannies du silence », de la peur, « j’ai peur, car transformer le silence en paroles et en actions est acte de révélation de soi, et cet acte semble toujours plein de dangers », de visibilité, de la différence raciale, « Car pour survivre dans la bouche de ce dragon appelé amérique, nous avons dû apprendre cette première et vitale leçon : nous n’étions pas censées survivre. Pas en tant qu’êtres humains », des silences devant être brisés…

Audre Lorde propose d’égratigner la surface et discute du racisme, du sexisme, de l’hétérosexisme, de l’homophobie, de la notion de différence comme force humaine dynamique, de la nécessité de l’auto-définition, de front uni d’individus, de stérilisation forcée et d’interdiction d’avorter, de viol, des relations entre femmes Noires et hommes Noirs, de rivalité comme « face visible de notre propre rejet », du déni de soi déshumanisant, de menace fantasmée, de relations tronquées, de l’erreur de juger « que l’affirmation de l’autre est une attaque que l’on me porte », de lesbiennes, « Parmi ces quatre groupes, femmes Noires et femmes blanches, hommes Noirs et hommes blancs, les femmes Noires gagnent le salaire moyen le plus bas. Il s’agit d’une préoccupation vitale pour nous toutes, peu importe avec qui nous couchons »…

L’autrice parle de l’érotisme comme « source intarissable de stimulation et d’accomplissement », de pornographie, « la pornographie éliminant les véritables émotions, nie en bloc la force de l’érotisme », de la puissance des femmes perçue comme un danger, de partage et de non-partage, « Et utiliser l’autre sans son consentement, c’est en abuser »…

Je souligne le texte : Sexisme : le visage noir d’une maladie américaine. L’autrice indique que « le féminisme Noir n’est pas le visage noir du féminisme blanc ». Elle aborde les problématiques « spécifiques et légitimes » influençant les existences, « les femmes Noires, restent encore le groupe social, en termes de sexe et de race, le plus mal payé de la nation », l’enfermement des hommes Noirs dans des rôles qu’ils ne sont pas autorisés à remplir, le double standard étasunien, « Rendre la victime responsable de sa propre agression, c’est une des tactiques du Fabuleux-Double-Standart-Américain », la haine de soi et le narcissisme, le caractère oppressif des privilèges masculins, « Une oppression n’en justifie pas une autre », la « lutte centrale » contre le sexisme et la destruction des femmes noires « pour la libération Noire », le refus des abus au non de la soi-disant solidarité ou de la libération Noire, « Aucun homme Noir sensé ne peut justifier le viol et le meurtre de femmes Noires par des hommes Noirs comme s’agissant d’une réaction appropriée face à l’oppression capitaliste. Et la destruction des femmes noires par des hommes noirs traverse toutes les classes sociales »…

J’ai notamment été intéressé par la manière dont l’autrice traite de la communauté des femmes et du racisme de féministes blanches, la défiguration de l’histoire et de la mythologie – l’histoire écrite par les femmes blanches n’est pas la seule histoire -, le racisme – au sein de la communauté des femmes – comme force brutale dans l’existence des unes et non des autres, « L’oppression des femmes ne connaît aucune frontière ethnique ou raciale, c’est vrai, mais cela ne signifie absolument pas qu’elle est identique au sein de ces différences. Les ressources de notre antique pouvoir ne connaissent pas de limites non plus. Parler d’une différence tout en éludant les autres revient à déformer nos points communs comme nos différences »…

Une lesbienne féministe noire, les enfants, l’apprentissage à dépasser ses propres peurs, l’acceptation des émotions, « Elever des enfants Noirs – filles et garçons – dans la bouche d’un dragon raciste, sexiste et suicidaire représente une entreprise périlleuse », le petit garçon et la honte face à soi. L’autrice a des mots justes pour décrire les relations, dire sans (se) cacher, refuser les approches simplistes de l’oppression, élaborer une perspective lesbienne féministe pour un monde futur. Sans oublier, « combien il est difficile et combien ça prend du temps d’être obligé de réinventer le stylo chaque fois que vous voulez écrire un message… »

Je souligne son entretien avec Adrienne Rich, les moyens secrets pour exprimer son émotion, l’importance de la communication non-verbale, les mots pour retranscrire les expériences, l’usage d’un pseudonyme, l’enseignement de la technique de survie, l’assassinat de Martin Luther King, la peur, « Et la première chose que j’ai déclarée à mes étudiant-e-s, c’était : « moi aussi, j’ai peur » », les effets du racisme, « le racisme ne déforme pas seulement les personnes blanches, qu’en est-il de nous ? », le parler de soi avant que les autres « ne parlent de vous », les processus d’apprentissage, Love Poem, « j’avais pris la décision de ne plus me soucier dorénavant de savoir qui savait, ou ne savait pas, que j’avais toujours aimé les femmes », les mutilations, le désir indompté de quelque chose de différent, les yeux jamais fermés devant la terreur, les différences creusées entre nous, le sentiment d’écrire au bord du gouffre, l’urgence, « L’entendement rend possible l’usage du savoir, voilà l’urgence, voilà l’effort, voilà le mouvement »…

Si le titre du texte « On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître ! » est souvent cité, la leçon ne semble pas avoir été retenue – dans toutes les facettes – par les différentes organisations militantes. L’usage des mots n’est pas neutre et certains mots du coté de la domination ne peuvent nous être utiles du coté de l’émancipation (en complément possible, sur des problématiques plus récentes, Alain Bihr : La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste https://entreleslignesentrelesmots.blog/2017/05/19/evidences-non-fondees-fausses-banalites-pour-un-morbide-cafe-du-commerce/ ; Olivier Starquit : Les mots qui puent https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/05/14/les-vampires-ne-supportent-pas-la-lumiere-du-soleil/ ; Anne-Marie Andrusyszyn : CEPAG : La campagne 2020 : « Les luttes sociales passent aussi par les mots » https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/07/30/cepag-la-campagne-2020-les-luttes-sociales-passent-aussi-par-les-mots/). L’autrice critique l’arrogance universitaire, « C’est faire preuve d’une arrogance toute universitaire que d’engager une quelconque discussion théorique féministe sans tenir compte des nombreuses différences qui existent entre femmes, et sans une contribution significatives des femmes pauvres, des femmes Noires et du Tiers-Monde, et des lesbiennes », l’oubli des lieux d’énonciation. Elle discute de la possible liberté de mettre « je » devant être, « C’est là toute la différence entre la forme passive et la forme du verbe être », de l’interdépendance des différences, d’apprentissage à faire cause commune, des manifestations quotidiennes de l’esclavage sexuel et de la prostitution, de la demande invraisemblable (« Accaparer les opprimés avec les préoccupations de leur maître, c’est une arme bien rodée des oppresseurs ») aux femmes de « combler le fossé de l’ignorance masculine ».

Audre Lorde termine ainsi ce beau texte : « Le racisme et l’homophobie forment la véritable trame de nos existences en tout lieu et en toute heure. J’exhorte chacune d’entre nous présente ici à descendre au plus profond d’elle-même pour atteindre la terreur et le dégout de toute différence qui s’y terre. Et de voir quel est son visage. Alors seulement, le personnel comme le politique pourront commencer à éclairer tous nos choix ».

La notion de différence repensée par les femmes, « âge, race, classe sociale et sexe », le joug de l’oppression systématique, les rescapé·es des groupes opprimés, les comportements des oppresseurs et leurs exigences, « A chaque prétexte de dialogue, ceux qui tirent profit de notre oppression exigent que nous partagions notre savoir avec eux. En d’autres termes, c’est aux opprimé-e-s qu’incombe la responsabilité de faire prendre conscience aux oppresseurs de leurs erreurs ». L’autrice en souligne une conséquence : « Les oppresseur-e)s conservent ainsi leurs prérogatives et fuient la responsabilité de leurs actes ». Elle discute de la notion de différence, des préjugés, des politiques de division, « Trop souvent, au lieu d’utiliser notre énergie pour discerner et explorer ces différences, nous la gaspillons à prétendre que de telles différences dressent des barrières insurmontables ou bien n’existent pas », des normes mythiques, des faux semblant d’homogénéité de l’expérience, de contrôle social à travers le « fossé entre les générations », de la difficulté pour des femmes blanches à considérer les femmes Noires « comme des femmes à part entière », de privilège de la peau blanche, de l’aveuglement des « personnes de Couleur » par la « menace de la différence », « On confond souvent besoin d’unité et besoin d’homogénéité, et on pense à tord qu’une perspective féministe trahit nos intérêts communs en tant que peuple », des rimes contre les femmes, des crimes contre les lesbiennes, d’hétérosexisme et d’homophobie et leur écho particulier chez les femmes Noires, de « cette partie de l’oppresseur enfouie au plus profond de chacune de nous ». Elle nous rappelle que « c’est de notre capacité à construire des relations humaines égalitaires qui conditionne notre survie future »…

Si la peur et le silence ne protègent pas, l’usage de la colère contribue à la réponse des femmes au racisme. « Ma réponse au racisme est la colère. J’ai vécu avec cette colère, en l’ignorant, en m’en nourrissant, en apprenant à m’en servir avant qu’elle ne détruise mes idéaux, et ce, la plus grande partie de ma vie. Autrefois, je faisais tout cela en silence, effrayée par le poids d’un tel fardeau. Ma peur de la colère ne m’a rien appris. Votre peur de cette colère ne vous apprendra rien, à vous non plus ». Audre Lorde parle du sens et de l’utilité de la colère, des projecteurs utiles pour grandir, de la nécessaire prise en considération des besoins et des conditions de vie des « autres femmes », des femmes assiégées, de la différence entre la colère et la haine, de l’apprentissage « à orchestrer ces fureurs afin qu’elles ne nous détruisent pas », de la culpabilité et de la faiblesse, de l’ignorance, des remparts contre tout changement, de la douleur de la colère « mais elle m’a aussi permis de survivre », des yeux dans les yeux, de la rage, d’une flamme toujours haute et brillante, « Et un jour, si nous nous disons la vérité, ce changement deviendra inéluctable »…

Il est des autrices qui illuminent le temps. Il est des livres qui nous tendent un miroir et plus qu’une main. Audre Lorde nous saisit par la puissance de ses mots, par ses analyses sans concessions du sexisme, du racisme, de l’homophobie. « Oui, je suis Noire et Lesbienne, et ce que vous entendez dans ma voix, c’est de la rage, pas de la souffrance. De la colère, pas de l’autorité morale. Il y a une différence ». Et aussi par le désir, l’érotisme, la poésie, l’écriture.

Je l’écris une seconde fois. Le scandale n’est donc pas celui de ses mots mais de la non-édition à grande échelle de cette autrice unique et indispensable.

Audre Lorde : Sister Outsider

Essais et propos sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme…

Editions Mamamélis, Chavannes-de-Bogis 2003, rééditée en 2018 et 2020, 208 pages, 16 euros

Didier Epsztajn


 

En complément possible :

« Sœur outsider », par Audre Lorde

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/02/21/soeur-outsider-par-audre-lorde/

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Auteur : entreleslignesentrelesmots

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