La violence n’est pas réductible à sa définition par des tenants d’un ordre intrinsèquement violent

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« Dans l’économie de la violence généralisée, les violences de la sphère politique classique, étatique, se combinent de façon continue et discrétionnaire avec celle de la globalisation du capital : logiques d’exclusion internes et externes aux Etats, régions entières où la guerre est endémique, opposition en miroir du capital comme religion et d’une religion politisée en un sens catastrophique et réactionnaire ». Dans leur présentation, Antonia Birnbaum, Marie Cuillerai et Frédéric Rambeau abordent, entre autres, la violence de la valorisation, « c’est son allure spécifique de contre-révolution sans ennemi, qui tend à reléguer toutes les aspirations qui lui sont hétérogènes vers un seuil impolitique », la mise à l’écart de la politique (comprise comme délibération démocratique) les guerres du Moyen-Orient, les violences et l’émancipation, « Aborder la violence du coté de la subjectivation politique oblige à poser un double problème : celui de la dimension d’affect de la violence, que sa limitation aux situations sociales qui l’expliquent ne peut que neutraliser ; et celui de l’exercice d’une violence juste, que sa formalisation juridique ne peut que refouler », la réduction des désordres « à l’ordre censé les produire », les formes et les répertoires populaires d’action collective, « Comment élaborer la relation d’antagonisme à l’adversaire politique sans reproduire ou mimer la courbure étatique des institutions existantes (ni retomber dans les caricatures qu’en proposent le gangstérisme) ? », les modalités de la subjectivation politique.

La présentation se termine sur une citation de Walter Benjamin : « Démolir ce qui existe, non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour des chemins qui les traversent et se fraient en eux »

Je n’ai pas les compétences pour discuter en détail des articles de la partie  Politiques de violence, d’autant que le choix très universitaire – tant dans la forme que par le vocabulaire – me semble obscurcir les débats.

Il convient bien d’interroger les généalogies de la violence, ses définitions propres (son évaluation à partir d’un certain « seuil »), les modalités des contraintes sociales et politiques, l’ordre juridique et ce qu’il masque, la permanence de la violence et ses formes reconnues ou non, la violence de la marchandise (de son cycle de production et de réalisation), la violence spécifique du capitalisme, la construction des rapports de force, les dominations et les exclusions, les constructions idéologiques pour ne pas dire mythologiques des origines de la violence « alors qu’elle est essentiellement le résultat, extrêmement sophistiqué, d’une histoire sociale et politique, un point d’aboutissement provisoire, et donc une nouveauté », l’ordinaire de la violence, l’intolérable dans l’intolérable de la violence, les violences non représentables, les nouvelles formes de violence, les violences « sans adresse », les identifications et les assignations, les violences étatiques…

Un second article est centré sur la colère profane, les percées et les impasses des colères, les colères quotidiennes, « la question de savoir en quoi la colère intervient dans une violence juste se formule de manière suivante : que fait la politique avec la violence qui l’habite ? », le dogme de l’impartialité de la justice et intelligibilité de la violence juridiquement médiatisée, la violence légale et la violence « située hors du cadre de sa juridiction », le droit positif et les rapports de force, la constitution de l’Etat et d’« un dehors qui le menace », la légalité comme manifestation d’un pouvoir, la transformation de la « pauvreté » en faute…

Il s’agit bien de dépasser l’illusion juridique, les définitions de la violence qui invalident nos colères, le déni des rapports de domination qui préside à l’invention d’une neutralité surplombante et annoncée comme sans violence, les caractérisations stigmatisantes des moyens que nous utilisons pour élargir les brèches et les contradictions du monde.

D’autres plus compétent·es que moi pourront extraire des éléments d’analyses des autres articles.

De la seconde partie, Contre-révolution sans ennemi, j’aborde plus particulièrement des éléments de trois articles.

« Comment alors situer dans une histoire au long cours les violences qui émergent dans les conflits du travail contemporains ? Comment interpréter les pratiques qualifiées de violentes et les discours qui les entourent ? A quels phénomènes répondent les violences des salariés ? Qui détient le pouvoir de désigner ce qui est violent et ce qui ne l’est pas ? On examinera ici la nature des violences qui traversent les entreprises et les conflits du travail à différentes époques, révélant leur dimension politique et, derrière leur apparence spectaculaire, l’ordinaire de la violence au travail ». Juan Sebastian Carbonell et Vincent Gay abordent les Violences et contre violences dans les conflits du travail, les actes qualifiés de violents, les grèves et les autres formes d’insoumission (les répertoires d’actions des salarié·es), la violence patronale comme pratique antisyndicale, les formes disciplinaires de l’organisation du travail, les modalités de « domestication » des organisations syndicales, le continuum de pratiques antisyndicales et anti-grévistes, les violences patronales et leurs légitimations, les conditions institutionnelles et leurs effets sur les négociations et les violences, la diversité des formes d’expression « du mécontentement au travail », le sens et l’acceptabilité sociale de la violence dans le monde du travail, l’ordre politique soutenant l’ordre productif. Les auteurs concluent ainsi : « Si dans cet article nous avons surtout insisté sur les violences des salariés lors des conflits sociaux, peut-être faudrait-il finalement parler de contre-violences, comme formes de résistance à une violence souterraine et permanente inhérente au monde du travail »…

« La grève féministe internationale a apporté un nouvel éclairage sur les questions de la violence et du travail. En reconnaissant comme tels le travail gratuit des habitants dans les territoires délaissés par les pouvoirs publics, le travail domestique, le travail reproductif et le travail des migrants, la perspective féministe élargit depuis le bas l’idée même de classe laborieuse ». Verónica Gago propose de Repenser la violence et la classe dans la grève féministe. L’autrice insiste sur le travail ainsi rendu visible et valorisé, la prise en compte de l’ensemble des violences (cela ne justifie pas cependant de parler de « la scène isolée du féminicide » ni de ne pas nommer les bénéficiaires du travail domestique gratuit et les auteurs des violences sexistes et sexuelles, à savoir le groupe social des hommes), la réinvention de la grève, « comment repenser différents types de corps, de territoires et de conflits du point de la vue de la grève féministe », la conquête d’une dimension de masse par la prise en compte de l’ensemble des situations vécues par les femmes, la compréhension spécifique de la violence néolibérale (qui cependant ne fait pas disparaître, au contraire, les violences spécifiques masculines exercées sur des femmes), « Les féministes prouvent leur capacité à réactiver les antagonismes et les conflits en s’attaquant aux structures de subordination et d’exploitation dans une zone sensible et stratégique, précisément là où le néoliberalisme s’articule aux forces réactionnaires de l’ordre familial : la sexualité, les aides sociales au mérité, le fait de tabler sur la non-rémunération du travail, et la législation anti-migrants », la violence de la propriété, la socialisation « des moyens de reproduction », le nouvel internationalisme, l’avortement légal comme bataille centrale pour l’autonomie des femmes…

J’ai publié une version antérieure du texte de Sonia Dayan-Herzbrun, Michael Löwy, Eleni Varikas, Max Weber victime de violences policières : max-weber-victime-de-violences-policieres/. Et les autrices et l’auteur reviennent sur une phrase d’Emmanuel Macron, une « fake political science ». Elles et il soulignent « il n’existe dans le monde aucun Etat de droit qui n’ait eu recours à des formes illégales et illégitimes de violence policière, à tel et ou tel moment de son histoire ! ». Iels abordent, entre autres, des agressions brutales des forces dites de l’ordre, l’inversion des responsabilités, « Ce sont donc les victimes qui se retrouvent coupables », les pratiques « encouragées, autorisées, légitimées et « couvertes » par les autorités », les actes incompatibles avec un « Etat de droit », la violence policière « non seulement reconnue, mais revendiquée ». Sonia Dayan-Herzbrun, Michael Löwy, Eleni Varikas reviennent à la lettre et à l’esprit de la pensée politique de Max Weber sur l’Etat, la revendication avec succès ou l’imposition du monopole de la contrainte physique légitime, la légitimé comme croyance, le discours de légitimation… et invitent à relire cet auteur et ne pas croire les travestissements intéressés de politiciens ou de journalistes… en quête de « légitimation »…

Nous devons trouver les chemins afin que nos légitimes colères n’épousent pas la violence des rapports sociaux, mais inventent des expressions du coté des possibles de l’émancipation.

Tumultes : Violences

Histoires, théories, expériences

Sous la direction de Marie Cuillerai et Frédéric Rambeau

N° 57, octobre 2021

Editions Kimé, Paris 2021, 192 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « La violence n’est pas réductible à sa définition par des tenants d’un ordre intrinsèquement violent »

  1. Un grand merci, cher Didier pour ce beau compte-rendu.

    Amitiés,

    Sonia

    Sonia Dayan-Herzbrun Professeure émérite à l’Université de Paris +33(0)652691962

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