Une survivante raconte l’horreur de la prostitution

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Les Tournesols 

Extrait de l’entretien pour Micromega

« De toutes les tragédies que j’ai vécues quand j’étais en situation de prostitution, il y a deux événements qui continuent de me tourmenter et dont je ne me suis toujours pas remise. Ce sont des expériences traumatiques que j’ai rangées dans mon esprit, mais elles sont toujours là, à l’intérieur de moi, même si j’essaye de vivre ma vie en les ignorant. 

Le premier. J’ai dix-neuf ans et j’ai déjà vécu quatre ans en Allemagne, après avoir été vendue par une organisation criminelle de mon pays d’origine, le Brésil, à une autre allemande qui me contraint à la prostitution. J’ai été « réservée » par deux italiens pour le week-end mais dans la chambre où nous devons nous rencontrer j’en retrouve sept : ils me ligotent, me violent, me pissent dessus. Ensuite, ils m’emmènent dans la salle de bain, me lavent et recommencent. Un supplice qui dure des heures et des heures et qui semble ne jamais finir. Des années plus tard, alors que j’étais en route pour une cérémonie de remise de prix à Pérouse, je revois un de mes violeurs : je le reconnais par son tatouage inimitable d’un indien sous la lune. Il me regarde mais ne me reconnaît pas car j’ai pris beaucoup de poids avec les années et mon apparence a beaucoup changé. J’aimerais aller le voir et lui demander « Tu te souviens de moi ? ». J’aimerais lui dire « Tu vois, je suis toujours vivante même si toi et tes amis m’avaient détruite ce jour-là ». Au lieu de cela, je me lève pleine de rage et je change de wagon. Une fois à l’hôtel à Pérouse, je n’arrête pas de pleurer. Je me vois en face de lui paralysée, incapable de lui balancer à la figure toute ma peine, je me sens comme une lâche. Encore aujourd’hui, je ne me pardonne pour ne pas l’avoir confronté. C’est comme une couche supplémentaire d’humiliation au-dessus de celle que lui et ses amis m’ont fait subir dans cette satanée chambre. 

Le deuxième remonte à mon enfance au Brésil. Je n’ai même pas dix ans et je suis prisonnière dans une villa près de Fortaleza, avec d’autres enfant.e.s rendu.e.s esclaves sexuel.le.s – des enfant.e.s de la rue comme moi, kidnappés par la ruse de hommes de main envoyés par Madame, la propriétaire du bordel. Nous sommes drogué.e.s, violé.e.s par des hommes dégoutants – des clients « huppés » comme se vante Madame. À chaque « arrivage de viande fraîche », ceux que Madame appelle ses « clients », font la queue devant sa porte et violent la nouvelle venue un par un. Si nous nous rebellons ou essayons de nous enfuir, nous sommes données au client le plus sadique, celui qui aime électrocuter nos parties génitales et nos tétons. La villa est comme une Auschwitz du sexe : il y a la chambre du dentiste où un homme dans un manteau blanc enlève nos dents sans anesthésie et nous pénètre alors que le sang coule encore dans nos bouches. Il y a la chambre du gynécologue où un homme nous allonge les jambes écartées et insère un spéculum et toutes sortes d’objets à l’intérieur de nous. Et puis la pire des chambres c’est celle du diable : un certain client vient nous rendre visite de temps à autre, toujours entièrement vêtu de noir avec un crucifix de Jésus à l’envers autour du cou. Il ne vient à la villa que quand une fille meurt, tuée par une perte de sang ou une maladie. Il allume des bougies autour de son cadavre et force les filles vivantes à la caresser et l’embrasser pendant qu’il invoque Satan. Ensuite il pénètre les filles et le cadavre. Une fois, il est venu avec deux autres hommes et ils ont torturé à mort un garçon de quatre ans. Il y a un autre nécrophile qui vient souvent dans la chambre du diable : un texan (Madame l’appelle « mon cow-boy ») qui met toujours un masque de Satan pour ne pas être reconnu. Il lie chacune de nous à une étoile la tête à l’envers sur une croix, puis il prend une poule ou un chat et lui tranche la gorge, éclaboussant nos corps de leur sang, puis il fait la même chose avec le cadavre de la fille morte qui doit toujours être chaud pour qu’il puisse offrir son âme à Satan à travers une pénétration. Après ça, il nous oblige à lécher le cadavre et nettoyer le sperme et le sang dans lequel elle est recouverte. 

Dans cette maison, j’ai une amie, Priscilla avec laquelle j’arrive brièvement à oublier les horreurs dont nous sommes victimes tous les jours. Nous jouons, nous dansons, nous nous amusons comme si nous étions des enfantes normales. Nous rêvons de nos vies en dehors de la villa. 

Un jour, je me rends compte qu’il y a une grande confusion à l’étage : quelqu’une appelle Madame, ses hommes de main accourent, il y a sûrement dû s’être passé quelque chose. Je profite du chahut pour monter et me faufiler dans la chambre du diable : là, sur la table de torture, devant Madame, ses gardes du corps et le cow-boy, gît le corps de Priscilla, morte. Je coule dans une marée de douleur. Pourquoi n’ai-je pas réussi à la sauver ? Pourquoi est-elle morte et pas moi ? Et pourquoi ? Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à en parler sans pleurer. 

Quand j’étais prostituée, je vivais avec un sentiment constant de dégoût parce que les clients avec lesquels j’allais, tous les uns plus différents des autres, avait tous leurs fantasmes sexuels et brisaient mon âme : ils me pissaient dessus, ils me faisaient avaler des choses que je ne voulais pas… la prostitution est une soupape pour les hommes avec des problèmes mentaux, émotionnels et sexuels. Parmi mes clients, il y en avait ceux avec des fantasmes masochistes, ceux qui ne me regardaient même pas dans les yeux, qui me baisaient et partaient, ceux obsédés par leurs parties génitales et en recherche continue d’approbation : ils me demandaient « elle est grosse ? elle est petite ? tu la sens ? »… en gros, toute sorte d’hommes. Ils ne me voyaient pas toujours comme un objet : de temps en temps, il y avait un client qui se souciait de mon plaisir ou qui avait peur de me faire mal. Ou même qui m’invitait à boire ou manger, mais il s’agissait d’une toute petite minorité, moins d’un pour cent. J’avais une relation punitive avec mon corps pendant la prostitution : je buvais et je me droguais parce que je me dégoutais. Amphétamines, LSD, cocaïne, marijuana. J’ai fumé beaucoup de joints. Et les Martinis : avant, pendant, après pour digérer ce que je faisais. 

Après être sortie de la prostitution, je me suis laissée aller, j’ai pris du poids. Je voulais grossir pour ne pas attirer l’attention, pour ne pas donner à la tentation et être fidèle à un seul homme. La prise de poids était une forme de protection de mon besoin obsessif d’avoir un corps à côté de moi, d’être aimée. Ce n’était pas un besoin sexuel mais affectif, juste pour avoir droit à un câlin. Maintenant que je suis grosse, je me sens plus libre de faire ce que je veux avec uniquement ma force, mon propre mérite. Si quelqu’un veut sortir avec moi c’est parce qu’il me voit avec une personne avec des idées, pas juste un corps. 

J’ai pensé au suicide plusieurs fois, même après être sortie de la prostitution, quand j’étais mariée à un homme allemand, Martin. Nous avions une relation tumultueuse, minée par l’alcool et les disputes. J’avais l’impression d’avoir un vide intersidéral en moi, impossible à combler. La prostitution m’avait fait vivre si longtemps dans une dimension parallèle où je n’avais pas grandi et mûri émotionnellement. Elle m’a privée des outils du quotidien. Alors un jour, de nulle part, j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre et je me suis jetée du septième étage. Je suis tombée sur le toit d’une Mercedes décapotable et rebondi sur un parterre de tournesols. Je n’avais même pas une fracture, juste un traumatisme au niveau de la tête et une hanche déboîtée : un énorme coup de chance ou même un miracle… 

Quand je me suis mariée pour la première fois, je n’étais pas prête pour un mariage, j’avais encore la mentalité d’une « fille errante », d’une prostitué, je ne savais que jouer les rôles que les clients voulaient : la femme de chambre, la mère, la dominatrice qui les punissait… Dans les jeux qu’ils me faisaient jouer, je n’étais pas moi-même, j’étais toujours quelqu’une d’autre. Alors j’ai raté mon premier mariage, parce que je n’étais pas prête, à cause du poids que je portais dans mon âme. 

Lors de mon deuxième mariage, cette fois-ci avec un Turc, j’ai essayé d’être la femme parfaite : je regardais des films turcs, je voulais apprendre à être la bonne épouse en observant/imitant le comportement des femmes musulmanes. J’ai réussi à jouer ce rôle quelques jours avant de revenir à la personne que j’étais avant. Même si j’étais sortie de la prostitution et que j’étais fidèle à mon mari, je n’avais pas les connaissances et les outils de base pour créer une relation maritale. La prostitution définit toute votre vie, y compris votre vie affective et sexuelle et continue de la définir bien après que vous l’ayez quittée. Il n’est pas facile de passer de la « vie sexuelle » de la prostitution à une vie normale. Avec mon dernier mari par exemple, je voulais tout le temps faire l’amour, comme si c’était la seule manière que je connaissais pour donner et recevoir de l’attention et de l’affection. S’il refusait, je me sentais nulle et j’étais submergée par la peur de le perdre. Je pensais qu’on ne pouvait rendre un homme heureux qu’à travers le sexe. 

Il n’y a pas de dignité, pas de paix dans la prostitution, même quand c’est volontaire. Je connais beaucoup de femmes qui disent le faire par choix, qu’elles sélectionnent leurs clients et qu’elles les invitent dans leur appartement : en fait elles sont dégoûtées par ce qu’elles font, c’est pour cela qu’elles choisissent leurs clients, pour rendre la chose plus supportable. Le besoin de choisir ses clients prouve que la prostitution est dégoûtante même pour celles qui choisissent. Ce n’est qu’un chemin pris pour faire de l’argent quand on manque d’alternatives et manque d’opportunités. La prostitution masculine vient du même besoin d’argent, mais pour un homme être payé par une femme c’est comme un trophée. Un homme « escort » est perçu différemment d’une femme prostituée, il y a moins de stigmate à la chose, et il peut même être vu comme une sorte d’étalon. Même moi, pendant une période en tant qu’adulte, j’étais en situation de prostitution volontairement, et je sais ce que c’est que d’avoir un sentiment d’indépendance, d’être libre des proxénètes, de pouvoir se permettre d’acheter des choses qu’on n’osait regarder qu’à travers une vitrine. On pense « ce boulot c’est ma sueur, mes larmes et mon corps, personne ne pourra me le prendre ». On se sent forte et fière. La réalité c’est qu’il faut beaucoup de force pour être prostituée, pour aller au lit avec un homme qu’on n’a jamais vu avant, faire tout ce qu’il veut, lui sourire, être gentille avec lui, et c’est de ce sacrifice qu’on développe une fierté à faire ce qu’on fait. Mais ce n’est qu’une illusion, comme une sorte de publicité mensongère. En vrai, il n’y a aucune différence entre « l’escort » qui choisit et la femme prostituée dans la rue : elles sont toutes rendues esclaves, exploitées de la même façon. Une femme qui le fait volontairement s’est emprisonnée toute seule, elle n’a pas vu d’autres alternatives, elle y est entrée et ne sait plus comment (s’)en sortir. Il y a des femmes qui réussissent à trouver un moyen de se trouver belles et désirées à travers la prostitution, grâce aux compliments reçus sur leur physique. Il est tout à fait normal pour des clients de flatter une femme prostituée pour booster l’estime de soi de celle-ci car elle est bien gentille avec eux, elle écoute leurs problèmes. Mais cette satisfaction n’est pas réelle, ce n’est qu’une illusion dont la femme en situation de prostitution a besoin pour aller outre le fait qu’elle est utilisée, qu’il n’y a personne qui veut vraiment d’elle pour des raisons non-égoïstes. Il y a des hommes qui s’adonnent au « sexe contre argent » en toute vitesse, et d’autres qui essayent d’établir une certaine atmosphère et flatter la femme pour qu’elle se sente satisfaite de ce qu’elle fait. Mais ce n’est que de l’illusion de soi. La prostitution est comme une drogue, elle donne une dose d’adrénaline, c’est un stimulant : on sent ce plaisir temporaire de pouvoir acheter ce qu’on veut. Mais l’adrénaline ne dure jamais longtemps : quand on est seule dans son lit le soir, c’est là que la dépression prend le dessus. Personne ne vous accepte en tant que prostituée. Aucun homme ne voudrait d’une femme qui fait ce « boulot » à côté, avec le risque que même ses amis puissent « aller » avec vous. Quand j’étais volontairement dans la prostitution, je croyais aussi en la réglementation, parce que je pensais à tous les avantages que j’y avais à gagner en termes de respect de soi. J’étais convaincue que plus personne ne pouvait me manquer de respect si l’État reconnaissait mon sacrifice, que je me sentirais plus protégée. Mais avec le temps j’ai compris que la réglementation ne pouvait mettre fin à la stigmatisation de la prostitution. Ça ne marche pas comme ça. Pensez au racisme : malgré toutes les lois pour l’éradiquer, il persiste encore. Même si la prostitution était reconnue comme une profession, elle n’en serait pas pour autant plus respectée comme pratique. Les gens continueraient de se demander pourquoi une femme prostituée n’a pas plutôt choisi d’être par exemple une aide-soignante ou une femme de ménage et la mépriserait. Et puis, avec la réglementation les femmes prostituées seraient encore plus exploitées : elles devraient payer des impôts, une assurance, un loyer et n’auraient plus de quoi épargner. Ça ne serait pas un boulot qui permettrait de devenir riche. Ce serait de l’esclavagisme légalisé. En Allemagne comme en Nouvelle-Zélande, les femmes prostituées se trouvaient mieux d’un point de vue économique avant que la prostitution ne soit reconnue comme un travail. En plus, grâce à la réglementation, les proxénètes se sentent plus forts, la loi les protège, alors que la femme prostituée est réduite au silence, elle ne peut plus rien rétorquer. Bien sûr, chaque travail a son lot d’humiliation. Même un.e professionnel.le peut se sentir humilié.e, par un client irrespectueux par exemple. Mais ce ne sont que des instants d’humiliation. Dans la prostitution, c’est l’inverse : l’humiliation est continue, elle peut venir d’un client ou d’une personne qui découvre votre passé et refuse de vous parler. 

Je garde encore espoir que ma vie va changer. J’ai la foi, je crois en Dieu, dans les Orixá et leurs plans pour moi et je continue de regarder en avant, vers la lumière. Vous savez de quoi je rêve aujourd’hui ? De me débarrasser de ma peur constante d’être abandonnée. D’avoir une famille. Et d’ouvrir une école où je pourrais transmettre mes connaissances (je suis cheffe pâtissière) aux femmes et filles rescapées de l’industrie du sexe ou d’autres situations de violence. Celles d’entre nous qui ont connu le traumatisme de la prostitution ont besoin de quelqu’une qui nous écoute, avec patience, et qui nous donne la chance de reconstruire nos vies. Nous avons besoin de solidarité. C’est ce que j’ai trouvé avec les associations Iroko et Resistenza Femminista pour laquelle je milite désormais. Je lutte à côté de mes sœurs pour l’implémentation du modèle nordique : nous devons reconnaître que la prostitution est une violence, que les clients sont des violeurs et offrir des parcours de sortie pour les femmes en situation de prostitution avec de véritables perspectives d’emploi. Aujourd’hui je suis fière de ne plus être victime mais survivante, une guerrière qui n’a plus besoin d’avoir peur ou honte – honte que seuls les bourreaux devraient ressentir – et j’aimerais partager cette force avec toutes les femmes encore captives dans la prostitution. C’est pour elles que j’ai décidé de parler à visage découvert pour toutes les femmes et enfant.e.s que j’ai vu mourir dans l’industrie du sexe. Tant qu’une seule femme est encore exploitée dans la prostitution, aucune femme n’est véritablement libre. »

Cet entretien a été mené avec Liliam Gomez Dos Santos (connue sous le nom de Liliam Altuntas) qui, encore petite fille avait été kidnappée et forcée à être prostituée dans son pays natal le Brésil. Elle a ensuite été amenée en Allemagne où elle était « escort » pendant de nombreuses années. Maintenant sortie de la prostitution, elle vit en Italie où elle est créatrice pâtissière. Elle milite pour l’abolition de la prostitution auprès de l’association Resistenza Femminista. Son histoire dramatique est raconté dans le livre I Girasoli di Liliam (« Les Tournesols de Liliam ») écrit par Teresa Giulia Canone et publié par Fefè Roma en 2019 mais pour l’instant uniquement disponible en italien. 

www.resistenzafemminista.it

Instagram @Liliam_Altuntas

https://ressourcesfeministes.fr/2022/02/01/une-survivante-raconte-lhorreur-de-la-prostitution/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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