Soudan. Une génération déterminée à poursuivre sa lutte

Khartoum – Le soulèvement populaire du Soudan a commencé il y a plus de trois ans. En avril 2019, le règne de 30 ans du président Omar el-Béchir, qui dirigeait une dictature islamo-militaire, a pris fin après des mois de manifestations. Un gouvernement de transition dirigé par le Premier ministre Abdallah Hamdok a été mis en place pour mener des réformes et ouvrir la voie aux élections.

Le Conseil souverain, composé de chefs militaires et de représentants des forces civiles, a été créé pour superviser le gouvernement. Le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhan, est à la tête de ce conseil. Les tensions entre les factions militaires et civiles sont restées élevées, et ont atteint leur paroxysme lors d’un coup d’Etat militaire organisé par al-Burhan en octobre 2021.

Depuis, les manifestations sont revenues en force. Un nouvel accord de partage du pouvoir signé le 21 novembre entre Hamdok et l’armée a été salué par la communauté internationale, mais fortement rejeté par le mouvement de protestation, ce qui a entraîné la démission d’Hamdok le 3 janvier. Les manifestants exigent que l’armée se retire complètement de la scène politique.

Des manifestations ont lieu au moins deux fois par semaine dans la capitale, Khartoum, et dans plusieurs autres villes du pays, et sont réprimées avec violence par les forces de sécurité. Soixante-douze manifestants (au 19 janvier 2022) ont été tués depuis le coup d’Etat d’octobre, selon les chiffres du Comité central des médecins soudanais [1] ; certains ont été touchés à la tête par des grenades lacrymogènes, d’autres par des balles réelles.

Manifester pour faire tomber le régime

Qantara.de a assisté à deux de ces manifestations à Khartoum, où les manifestants se dirigent généralement vers le palais présidentiel. Avant le début de la manifestation, des barricades faites de pneus en feu et de pavés sont érigées le long de l’itinéraire de la marche, afin de protéger autant que possible la foule de l’avancée des forces de répression. Les gens de différents quartiers se rassemblent à un point de rencontre central, où la marche commence.

Lors de la manifestation, un jeune homme nommé Coman Said a expliqué les raisons qui l’ont poussé à manifester. Pour lui, les dirigeants militaires actuels sont une extension du régime de l’ancien président El-Béchir. « Nous manifestons pour renverser ce régime, qui a causé beaucoup de guerres depuis son arrivée au pouvoir en 1989, parce que nous essayons de construire notre nation comme un Etat démocratique. Ce qui inclut le droit de parole, d’expression et de religion. »

Une grande variété de drapeaux sont brandis pendant la marche: des drapeaux soudanais, des drapeaux à l’effigie de manifestants tués lors de marches précédentes, ainsi que des drapeaux pour chacun des différents comités de résistance participants. Ces comités ont émergé de manière organique à partir du mouvement de protestation de 2019 contre El-Béchir. Des jeunes partageant les mêmes idées ont commencé à organiser des réunions dans leur quartier pour discuter de leur participation aux manifestations et de leur orientation politique. Au final, ils ont même commencé à organiser certains services communautaires, comme la distribution d’aide aux pauvres et le nettoyage des rues.

« Pas de négociation, pas de partenariat, pas de compromis »

Les comités de résistance, très décentralisés, opèrent à un niveau très local. Khartoum elle-même compte déjà plus de 10 comités de résistance, auxquels s’ajoutent de multiples autres dans sa ville jumelle Omdurman et dans d’autres villes du pays. La plupart des comités de Khartoum ont des comptes Twitter sur lesquels ils annoncent leur participation aux manifestations, les points de rassemblement et les itinéraires des marches. Ils donnent également des ordres spécifiques: par exemple, barricader les rues, laisser des voies ouvertes au sein de la manifestation pour que les motos puissent transporter les blessés vers les hôpitaux de campagne [le pouvoir a mis la main sur les ambulances] et – surtout – s’abstenir de toute violence.

L’un des slogans du mouvement de protestation est « pas de négociation, pas de partenariat, pas de compromis ». Ces mots font référence à l’armée. Les manifestants rejettent toute négociation ou accord de partage du pouvoir avec les dirigeants de l’armée. Pour eux, le coup d’Etat militaire d’octobre 2021, au cours duquel les généraux ont renversé un gouvernement qu’ils avaient eux-mêmes accepté de soutenir, a montré que l’armée n’est pas un partenaire digne de confiance et n’a aucune intention de s’engager réellement dans une transition démocratique

« On ne négocie pas avec quelqu’un pour le chasser du pouvoir », a déclaré Faisal al-Saeed (25 ans), porte-parole du comité de résistance de Salha, un quartier d’Omdurman, dans une interview accordée à Qantara.de. « L’armée n’est plus digne de confiance. Ils ont violé des accords, versé le sang du peuple soudanais, organisé un coup d’Etat contre un gouvernement civil et refusé de céder le pouvoir. Nous pouvons négocier avec eux aujourd’hui – et demain ils nous renverseront. Comment pouvons-nous négocier avec eux ? »

Une charte politique ?

La question est la suivante: les comités de résistance peuvent-ils s’organiser de manière à offrir une alternative au régime actuel ? A cette fin, des discussions sont en cours entre les différents comités et plusieurs autres groupes d’opposition, comme l’Association professionnelle soudanaise (SPA), afin de formuler une déclaration politique commune qui servirait de cadre à la création d’un nouveau gouvernement technocratique qui prendrait le relais des militaires. « L’objectif de la charte politique est de rassembler toutes les forces civiles qui veulent limiter le rôle des militaires et former un gouvernement civil qui représentera le peuple soudanais », a déclaré Faisal al-Saeed. La charte doit être finalisée d’ici la fin du mois de janvier.

Entre-temps, la mission des Nations unies pour la transition démocratique au Soudan, l’UNITAMS, a entamé des pourparlers avec les militaires et plusieurs groupes civils afin de trouver une issue à la crise politique. Les forces civiles sont toutefois sceptiques quant au rôle de l’ONU.

Samahir El-Mubarak (31 ans), porte-parole de la SPA, a déclaré à Qantara.de qu’elles rejetaient l’initiative de l’ONU car, selon elles, elle « assimile les militaires aux civils » en tant qu’acteurs politiques. « Nous trouvons cela très consternant. Depuis quand l’ONU traite-t-elle les armées comme des acteurs politiques ? » Pour elle, il n’y a pas de « crise politique » comme le dit l’ONU, mais une révolution contre un régime militaire. Malgré tout, il est prévu que la SPA prenne part aux discussions de l’ONU. « Notre message [à l’ONU] est clair: les militaires doivent se retirer. »

Il est également clair que les militaires n’abandonneront pas le pouvoir facilement, voire jamais. Les chefs de l’armée ont d’importants intérêts économiques à protéger, par exemple dans l’extraction de l’or, tout en craignant d’être jugés pour le meurtre de manifestants s’ils devaient se retirer. Ils se montrent de plus en plus disposés à recourir à la force pour réprimer les manifestations, pariant apparemment sur le fait que, tôt ou tard, la population active se lassera des protestations et que sa capacité de mobilisation diminuera progressivement. Néanmoins, Faisal al-Saeed reste déterminé et convaincu.

« Nous savons qu’il n’est pas facile de renverser le pouvoir militaire actuel », a-t-il déclaré. « Mais cette génération est prête à faire tous les sacrifices pour réussir. Le succès de cette révolution est inévitable. »

Eduard Cousin

Article publié sur le site Qantara.de, le 26 janvier 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/afrique/soudan/soudan-une-generation-determinee-a-poursuivre-sa-lutte.html

[1] Appel à la solidarité du Central Committee of Sudan’s Doctors (CCSD), le 24 janvier 2022

« Depuis octobre dernier, le peuple soudanais manifeste pacifiquement dans les rues avec un courage extraordinaire contre un nouveau régime militaire totalitaire qui cherche à remplacer son prédécesseur El-Béchir (un criminel recherché qui a dirigé le Soudan pendant 30 ans) et à prendre le contrôle du pays. Le peuple soudanais a résisté par tous les moyens pacifiques disponibles, perdant de nombreuses vies innocentes dans sa quête de démocratie, de liberté, de paix et de justice.

Nous luttons contre des forces violentes et impitoyables, qui n’ont pas hésité à utiliser des armes militaires contre des manifestants sans armes dans le but de supprimer leurs rêves et leurs espoirs. Depuis le 25 octobre jusqu’à aujourd’hui, nous avons perdu 72 âmes, et nous avons eu plus de 2000 blessés, alors que nous participions à des manifestations en faveur de la démocratie à travers le Soudan. La majorité d’entre eux ont été tués par des blessures directes par balle à la tête, au cou ou à la poitrine. Les milices du coup d’Etat militaire ont commis des violations flagrantes des droits de l’homme, notamment en commettant des viols, en empêchant les services médicaux d’urgence d’atteindre les personnes dans le besoin, en attaquant les hôpitaux à l’aide de gaz lacrymogènes et de grenades paralysantes, en attaquant les travailleurs médicaux dans l’exercice de leurs fonctions et en arrêtant les blessés sur leur lit d’hôpital.

Ils ont tenté d’isoler le peuple soudanais du monde en limitant l’accès de la presse et en interrompant les services Internet à plusieurs reprises depuis le coup d’Etat. Nous appelons tous les humains du monde entier à être solidaires du peuple soudanais, de ses espoirs et de ses rêves dans ce combat. Nous vous demandons d’être solidaires de notre combat pacifique pour la liberté, la paix et la justice. Nous vous demandons de contacter vos gouvernements et vos représentants, de faire pression sur eux pour qu’ils utilisent leur influence et leur pouvoir politique contre ce coup d’Etat. Nous appelons à des sanctions régionales, mondiales, politiques et économiques contre les responsables du coup d’Etat, et à ne pas donner au régime du coup d’Etat une quelconque légitimité ou reconnaissance internationale.

Notre peuple poursuivra son combat pacifique et difficile vers la démocratie, un chemin qui a commencé en 2018, en restant fidèle à ses moyens pacifiques, malgré les tentatives du gang du coup d’Etat de nous entraîner dans la violence par le biais du choc et de l’effroi, et de la provocation constante. Le peuple soudanais a appris de ses expériences passées, et des leçons des pays voisins.

Aujourd’hui, il s’agit d’un combat pour l’existence et la dignité. La poursuite du gang des putschistes menace la paix et la sécurité du peuple soudanais et de toute la région. Notre peuple restera fort et uni, car notre victoire est inévitable. » Appel traduit de l’arabe par MENA Solidarity ; traduction de l’anglais par rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/afrique/soudan/soudan-une-generation-determinee-a-poursuivre-sa-lutte.html

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La répression continue. Les Comités de résistance appellent à la formation d’une « autorité populaire » pour renverser le régime du coup d’Etat

Des manifestations massives se poursuivent dans tout le Soudan dans le cadre de la résistance des mouvements révolutionnaires civils au coup d’Etat militaire qui a eu lieu en octobre 2021. Le 14 février, 15 villes du Soudan ont participé à une nouvelle Marche des millions. A Khartoum, des dizaines de milliers de personnes ont rejoint les marches qui se sont dirigées vers le parlement national. Une semaine plus tard, une autre grande mobilisation, « Break the Chains », a vu des milliers de personnes descendre dans la rue pour demander la libération des prisonniers politiques.

Les Comités de résistance de Khartoum, les organisations révolutionnaires basées dans les quartiers qui dirigent le mouvement, ont publié une charte politique le 28 février, appelant à la formation d’une nouvelle  «autorité populaire » opposée au régime issu du coup d’Etat. Le nouvel organe unifierait les forces révolutionnaires et exclurait tous ceux qui ont pris part au coup d’Etat d’octobre 2021.

Pendant ce temps, les membres des Comités de résistance de l’Etat du Nord ont maintenu les barricades sur la principale autoroute traversant l’Etat, bloquant les camions en provenance et à destination de l’Egypte [d’Abdel Fattah al-Sissi], un allié majeur du régime du général Abdel Fattah al-Burhan. Le blocus était initialement une réponse à une augmentation prévue des prix de l’électricité.

Intense répression

Les membres du Comité des enseignants soudanais (Sudanese Teachers’ Committee-STC) rapportent que « la situation politique est toujours bouchée et bloquée. Les manifestant·e·s descendent dans la rue tous les jours. Il y a huit manifestations principales prévues chaque mois, plus d’autres manifestations locales. »

Les militaires ont intensifié leur répression selon les militants du STC : « L’ancien système de renseignement a été réactivé ; leur autorité était limitée dans le dernier gouvernement, et ils ont reçu actuellement les pleins pouvoirs. Ils procèdent à des arrestations massives de militant·e·s. Ils se présentent en grand nombre, armés de munitions de guerre. Ils pratiquent d’horribles tortures, agressions verbales et violences contre les manifestants et les détenus. Au moins 200 à 300 personnes ont été emprisonnées et 2000 blessées. Les personnes arrêtées sont gardées dans des lieux inconnus et ne font l’objet d’aucune accusation officielle. »

Le régime militaire soudanais a arrêté plusieurs membres éminents de l’ERC-Empowerment Removal Committee [par exemple Taha Osman Ishag, Wajdi Saleh, Khaled Omar et de nombreux autres membres de l’ERC], chargé par le gouvernement de transition de démanteler les structures de l’ancien régime, dont le président de cet organe. En date du 17 février, 110 personnes étaient détenues à la prison de Kober depuis trois jours. Le directeur de la Sudanese Standards Organisation, Sami Bella, aurait été détenu. Entre-temps, le rapporteur du HCR (Agence de l’ONU pour les réfugiés), Adama Deng, a demandé une enquête rapide et impartiale sur le meurtre et la détention arbitraire de manifestants.

La pression internationale a conduit à la libération d’Amira Osman [arrêtée dans la nuit du 22 janvier], qui était détenue depuis 15 jours dans la prison pour femmes d’Omdurman. Elle est maintenant accusée de possession illégale d’armes et de munitions.

Plus de 100 prisonniers politiques, dont Wajdi Saleh, membre éminent de l’ERC, et Khalid Omer Yousif, ancien ministre des Affaires du gouvernement, ont entamé une grève de la faim. Deux autres manifestants, Munther Abdelrahim (18 ans) et Muhammad Ibrahim el Nakhli (17 ans), ont été abattus par les forces de sécurité lors de manifestations.

La crise politique s’accompagne d’une montée de la détresse sociale, selon les militant·e·s du Comité des enseignants soudanais (STC). « Tous les bureaux gouvernementaux sont fermés en raison des barrages routiers. La situation politique et économique se détériore. Il y a des augmentations massives du coût de la vie et des services tels que le gaz de cuisine. »

Mena Solidarity Network

Article publié par Mena Solidarity Network, le 1er mars 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/afrique/soudan/soudan-la-repression-continue-les-comites-de-resistance-appellent-a-la-formation-dune-autorite-populaire-pour-renverser-le-regime-du-coup-detat.html

 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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