Solitude, soins, et sociologie

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L’apport du travail de Jean-François Laé

Amplement salué comme remarquable [1], le travail de Jean-François Laé devrait être lu pour tout ce qu’il apporte aux réflexions sociologiques, au travers des questions de la banlieue.

Parole donnée. Entraide et solidarité en Seine-Saint-Denis en temps de pandémie – apporte des éclairages, des réalités qui se manifestent ainsi et devront être prises en compte, indispensables aux sciences sociales. 

Son travail de sociologue vise à changer les regards sur les souffrances, faire entendre la vie de « gens de la moyenne » et de pauvres gens.

Il restitue une enquête, après l’histoire collective vécue durant deux ans. Pas banale, en baignant soi-même dans une Université sectorisée de la banlieue-nord… Depuis plus de trente années, il donne à penser des réalités trop silencieuses qu’il ne faut pas oublier. Par les choix de l’auteur et de ses complices, un courant de la sociologie s’affirme [2] ; un pas de côté de ce qui est attendu, un tableau quantifié pour des administrateurs, des gestionnaires, élu.es ou nommé.es. Ces renseignements sont donnés, certes. Mais dans le même mouvement, ce livre illustre comment une approche sociologique aurait pu mener, depuis bien longtemps, à un changement des pratiques et des réflexions politiques.

Cette enquête, après l’histoire collective vécue durant deux ans, a été voulue afin que cela ne soit pas oublié, que celles et ceux qui l’ont vécue en conservent la possibilité de se faire entendre, « parole donnée ».

« Quelques mots suffisent pour comprendre l’affaissement des institutions », dit-il. Peur de la maladie, isolement, l’ascenseur est en panne et parfois le téléphone sonne ; mais peur aussi de « perdre ses droits ». Stupeur de la mort du bon docteur, médecin des « sans- papiers », et aussi de Aïcha, caissière du Carrefour. Les femmes et les quelques hommes bénévoles pour les appels au téléphone, organisés par le Conseil départemental, vivent dans les « bruits qui courent », les silences pour ne pas accroître l’effroi. « Il ne faut pas faire peur avec la mort ». Et une question forte reste : « Mais où était donc l’État social à la française ? »

Avec la seule force des descriptions de situations, cette enquête met en évidence la « crise », tout autant démocratique que sanitaire, une mise en déroute de ce qui fait l’impression de sécurité et permet à chacun·e de vivre. Les « vulnérabilités croisées », allument tous les clignotants de la méfiance et de la peur. Mais, aux côtés des personnes les plus démunies, des associations stimulent des formes d’action qui montrent une possibilité d’autogestion ; « les questions de justice sociale appellent un redoublement de l’agir par l’État », une reconnaissance et des moyens matériels durables.

Jean-François Laé a observé, les élèves disposant d’un mètre carré pour leur travail, les services d’urgence de l’Hôpital Avicennes, les audiences du tribunal pour enfants. « Restez chez vous », confinement et couvre-feu, alors que la plupart des habitants, ici, vivent un « pas de lieu à soi ». Ce qui se désorganise est la réalité en miroir de « l’individu souverain lové sur lui-même » (J-F Laé) et de « l’Etat-Protecteur ». Et, souvent, avec une intelligence qui n’était pas attendue par les directives administratives résultant de la gestion gouvernementale.

Ce travail offre une occasion d’approfondir les raisons du désarroi provoqué par la pandémie, avec les dénonciations, les mensonges administratifs et gouvernementaux, les opa de groupes complotistes pouvant jeter des filets dans des tourbillons de craintes. Personne ne s’attendait à une telle désorganisation de la société, plus inquiétante qu’une catastrophe industrielle ou qu’un attentat, qui pourtant laissent combien de victimes psychiques longtemps après ! Mais l’arrivée du virus Covid, c’est pire : on ne peut en délimiter l’origine, on ne sait pas les moyens de s’en protéger ou de le combattre. Et le gouvernement ne veut pas partir d’une décision de vérité mais sauver la face, ne pas entrer dans une discussion sur ce qui aurait peut dû être anticipé… avec des mensonges sur l’absence des masques de protection, sur la nature, l’origine, l’étendue de cette épidémie.

Personne ne s’y attendait !

Ce fait en lui-même appelle et réflexion et actions. Mais, après deux ans, cela serait presque oublié !

Nous subissons les effets de décisions sans démocratie depuis le début des années 2000, tant sur les stocks de masques et leur utilité que sur les recherches commencées après l’épidémie en Corée en 2003-2004 puis abandonnées au nom du droit des gouvernants à refuser les principes de précaution… Rappelons un recueil de documents, paru en 2020, qui rétablit des informations [3]. Parole donnée marque les contrepoints avec l’Éphéméride de la Seine-Saint-Denis (printemps 2020) (p.16-18).

Ce travail, observation et retour sur une « campagne d’appels solidaires » du Conseil Départemental, mobilise un matériau énorme avec 26 000 conversations auprès des classes populaires et des centaines de mots désespérés d’étudiant.es à la dérive, Jean-François Laé s’appuie sur trois à quatre-cents appelantes et quelques hommes [4]. Il présente les conditions d’entraide de ces bénévoles, sans lesquelles ce travail, n’aurait pas été possible : « Durant chaque demi-journée, un responsable du dispositif d’appels prend le rôle d’animateur du groupe Whatsapp réunissant les volontaires mobilisés. Son rôle est de répondre en temps réel aux questions des appelantes, qu’elles concernent des pannes techniques ou des interrogations relatives à la situation d’une personne appelée. Une sorte de hotline en continu. » (p. 26-28). La mise en page réalisée permet à des morceaux de ces échanges, menacés de rester épars, de former comme des collages en peinture : un apparent fouillis, qui montre bien les fatigues des bénévoles en fin de journée, à la longue, dégage des axes, révèle des zones d’ombre, et cela forme un tout. Pour qui douterait de la pertinence d’une approche par l’intersectionnalité…

En reprenant les échanges, le chapitre « Dans les coulisses des appels » permet de revivre l’inquiétude au bout du fil, la recherche des informations pour comprendre quelle intervention s’impose. Une partie seulement des villes ont mis sur pieds des relais d’aide qui complètent ce dispositif, afin de ne pas laisser sans nourriture ou dans la solitude des aïeux-eules, des handicapé.es. Souvent l’environnement familial qui assure bien des soins est désorganisé par la pandémie ; une fille ainée prise entre ses enfants et la maladie de son mari… Les femmes jeunes assurent, parce qu’elles savent l’utilisation des outils informatiques et des démarches administratives. Déplacement des charges mentales et des rôles dans les familles. Des situations de co-tutelles improvisées…

Les appelantes volontaires « entendent la lassitude dans sa voix et la peur du mari »… « Enfermée chez elle, avec son garçon de 9 ans, son salaire diminué, les dettes du mari qui ne bouge plus, on repère les fragilités et les explosions. » (…) les réserves et les retenues sont des effets de pouvoirs multiples. » Elles se trouvent plongées, – un chapitre le décrit précisément – comme des membres du réseau associatif, dans la violence sexiste.

Cet ouvrage permet ainsi de comprendre une réalité hors reportages et « faits divers » : « Dans la protection peut se loger la main menaçante. »

Mais cette main se desserre, selon Fabienne Klein-Donati, procureur au tribunal de Bobigny, « en 2020, le parquet a traité 2 783 procédures de violences au sein d’un couple non séparé ou séparé, dont 951 avaient déjà fait l’objet de poursuites devant le tribunal correctionnel ».

Une réalité forte en Seine-Saint-Denis, la présence d’associations féministes et de l’Observatoire des violences envers les femmes prend une place, permet de faire face. « Dans le désarroi de la pandémie, dans le désordre des familles en prise avec de violentes ruptures économiques, des désamours éreintants, un isolement critique sévère, se sont déployés des secours associatifs et des lieux d’écoute ».

La masse des souffrances rappelées publiquement fait écho à tout ce qui a été présenté, depuis le milieu des années 1990 et au début de ce siècle-ci, il y a bientôt vingt ans. Pendant longtemps, on les nommait comme « les invisibles ». Pour qui y verrait une préoccupation nouvelle, et pour que ce ne soit pas s’en tenir à une vaguelette de bons sentiments, rappelons, dans la même veine que Pierre Bourdieu dans La misère du monde (Seuil, 1993), quelques livres [5]. Depuis a été bien observée et étudiée les transformations des formes de « résistances au travail » [6], et il s’est confirmé un fait déjà présent, bien caractérisé par David Graeber comme « les emplois à la con ». Qui ira lire ou relire ces publications, celle de Lise Causse sur le travail dévalorisé et occulté des aides-soignantes en maison de retraites médicalisées [7], comme celles de Jean-François Laé à la même époque, y trouvera des figures de ceux qui furent « Gilets Jaunes », des personnes frappées par la misère et les soins de la pandémie comme des « porteurs de projets » et livreurs….

Que penser ? Que faire de toutes ces réalités sociales ? Sur le plan de la méthode, pour des sociologues, faire ce que Pierre Bourdieu résumait bien : « livrer tous les éléments nécessaires à l’analyse objective de la position de la personne interrogée et à la compréhension de ses prises de position, sans instaurer avec elle la distance objectivante qui la réduirait à l’état de curiosité entomologique ».

Ne rien faire qui accroîtrait leur dépendance à une pseudo solution ; être attentif à tout ce qui peut permettre que soit soulevé et dépassé l’écrasement individuel, parfois lié jusque à une naturalisation résignée, « vu ce que je suis, que voulez-vous… ».

Dans le même mouvement, l’observation du travail des appelantes, met en évidence ce qui aurait dû être perçu comme insupportable, au centre des actions politiques dans cette société et pour la changer ; et, tout autant, une masse de personnes apeurées, désorientées, qui font face avec une intelligence et une cohésion, remarquables et somme toute trop peu soulignées. Toute une part des témoignages et du livre le rendent évident.

Toutefois, Jean-François Laé l’exprime avec rage : « On ne le répétera jamais assez, les si mal nommés « pauvres » sont des accusés. Cela va mieux en le disant, ces vies d’accusés, nous les avons lues et entendues. Accusés de ne pas bénéficier des avancées sociales. » (p. 136) [8]. Qui lui donnera tort ?

Il suffit de quelques secondes de réflexion pour se souvenir : ces vieux pauvres de Seine-Saint-Denis en 2021 étaient des adultes et des parents âgés de quarante ans en 1995 ; ils avaient trente ans de moins au moment des soulèvements des banlieues marquées par la pauvreté, les discriminations racistes et le corset policier. Et, quoi de neuf, pour dire vrai ?

Jean-François Laé a une crainte : comme pour le Sida, « un trou de mémoire peut engendrer de l’impuissance publique   le statu quo. Passez, il n’y a plus rien à voir. On repart comme si de rien n’était. » (p. 129). Il a donc voulu « laisser un marque-page, justement, pour ne pas effacer cette histoire dont l’onde d’effet va loin devant nous. »

Ne prenons donc pas les mots à la légère. Ce que les médiatisations pressées appellent des « crises » sont, réellement, des révélateurs, des « analyseurs » du possible dans la société telle que nous la vivons. Ainsi les Gilets Jaunes, qui appellent à la remise sur ses pieds d’une démocratie effective [9] ; comme pour les souffrances et les solidarités en temps de pandémie.

Pierre Cours-Salies, 1er février 2022


[1] « Parole donnée. Entraide et solidarité en Seine-Saint-Denis en temps de pandémie », de Jean-François Laé, Syllepse, 144 p., 15 €. https://www.syllepse.net/parole-donnee-_r_25_i_883.html

[2] Outre les ouvrages de l’auteur, un rapprochement s’impose avec celui de D. Fassin, Des maux indicibles : sociologie des lieux d’écoute, Paris, La Découverte, 2004. Il indique tout un ensemble de nom et d’œuvres : Jean-Marc Weller, Gilles Jeannot ou Vincent Dubois. Des chercheurs qui ont pris le flanc du récit biographique, tel Howard Becker. Un rappel aussi des travaux de Philippe Artières qui explorent les prises d’écriture des patients atteints du VIH, un objet d’étude à part entière. Et, changeant le rapport à l’histoire, A. Farge, La vie fragile : violence, pouvoirs, solidarités à Paris au 18e siècle, (2007) ; Jack Goody, Alain Cottereau, Florence Weber ou encore Axel Pohn-Weidinger.

[3] Covid-19, un virus très politique, éd. Syllepse, juin 2020

[4] Remarquons que le Conseil départemental et l’Université Paris 8 ont voulu contribuer à cette édition afin que ce travail de sociologie permette une mémoire des soins et de la solitude. La direction de la recherche qui a donné la dernière impulsion à l’enquête avec sa plateforme d’appels téléphoniques, « archives vivantes ».

[5] Sans reprendre ici une synthèse du mouvement de novembre-décembre 1995 et des polémiques autour de son interprétation, il faut rappeler Beaud, Stéphane et Pialoux, Michel, Retour sur la condition ouvrière Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard (Fayard, 1999) ; sous la direction de Pierre Cours-Salies & Stéphane Le Lay, Le Bas de l’échelle, la construction sociale des situations subalternes (Erès, 2006) ; et sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, La France invisible, (La découverte, 2006)

[6] Bouquin Stephen (coord), Résistances au travail, (éd. Syllepse, 2008). Graeber, David, Bullshit Jobs, (Les liens qui libèrent, 2018).

[7] Lise Causse, Les aides-soignantes en maison de retraite, entre subjectivité et réification, thèse en octobre 2008. Voir art. dans Le Bas de l’échelle, (2006) op cit. (p.67-79)

[8] Pour une mémoire étudiante plus vive, Jean-François Laé a publié un article très vivant en reprenant les paroles de sept étudiantes de Paris VIII, V.I.F., 20 janvier 2022. https://vif-fragiles.org

Le même site rappelle 3 juin 2018 : La récente libération de la parole des patients et des soignants a mis en lumière que notre système de santé génère de multiples maltraitances.

[9] Le rond-point de Saint-Avold, écrit collectif en 2019, éd. Syllepse, 2020.

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Solitude, soins, et sociologie »

  1. Covid-93

    Le livre de Jean-François Laé est maniable, divers dans sa présentation et il se feuillette avec plaisir ; comme sur l’établi de la recherche, il invite les lecteurs et les lectrices à se pencher avec le sociologue sur les choix de documents, de dates, de sources (écrites, transcrites, décrites, mises dans leurs contextes), de photographies (sobres, intéressantes , autonomes) ; une mise en page généreuse et artiste dispose l’ensemble dans un croisement travaillé entre enquêtes, entretiens, archives, descriptions, données statistiques, et écriture. Parole donnée mobilise ainsi de nombreuses ressources pour répondre à une question : comment le premier grand confinement du printemps 2020 a-t-il été vécu par les habitants de Seine-Saint-Denis ?
    Véronique Nahoum-Grappe, 16 mars 2022
    https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/03/16/covid-93-lae/

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