Haïti. Le Mouvement paysan de Papaye : combattre conjointement la déforestation et la crise climatique (+ autre texte)

Haïti, le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental, a souvent été synonyme de déforestation et de calamité environnementale. On dit souvent que sa frontière avec la République dominicaine peut être vue depuis l’espace, tant la différence est marquée entre les forêts luxuriantes à l’est et les terres incultes à l’ouest.

« Dans la nature, tout est lié l’un à l’autre », explique Jean-Baptiste Chavannes qui a fondé, en 1973, le Mouvement paysan de Papaye (MPP- Mouvman Peyizan Papay), qui lutte contre la déforestation et la crise climatique dans les régions les plus pauvres d’Haïti.

A chaque mois qui passe, les malheurs d’Haïti semblent s’aggraver. Depuis deux ans, des mobilisations généralisées et des pénuries de carburant constantes rythment la vie quotidienne. En juillet [le 7 juillet 2021] de l’année dernière, le président de ce pays des Caraïbes, Jovenel Moïse, a été assassiné à son domicile. Le mois suivant, le sud appauvri de l’île a été frappé par un tremblement de terre d’une magnitude de 7,2 sur l’échelle de Richter. Il a tué au moins 2200 personnes et détruit des dizaines de milliers de maisons. Puis, en septembre 2021, une vague d’expulsions de ressortissants haïtiens des Etats-Unis – dans un contexte d’augmentation alarmante des enlèvements à Haïti [entre autres de 16 missionnaires des Etats-Unis et d’un Canadien] – a plongé l’île dans une plus grande instabilité.

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L’injustice environnementale et l’insécurité alimentaire sont à la base de la plupart des problèmes de ce pays dynamique mais en proie à d’énormes difficultés. En effet, 4,4 millions de personnes (sur une population de près de 11 millions) sont menacées par la faim. La déforestation généralisée depuis des siècles, due en grande partie au commerce colonial du bois ainsi qu’à l’abattage plus récent des arbres pour le combustible de cuisson [charbon de bois], a endommagé les terres fertiles et les a rendues vulnérables à l’érosion, aux inondations et à la sécheresse. Les ouragans saisonniers font des ravages sur les maisons et les moyens de subsistance. Ils contribuent chaque année à la dégradation de l’agriculture.

Les précédents projets internationaux de « développement », imposés de haut en bas, ont inondé les marchés haïtiens de denrées alimentaires de base non durables, entravant les efforts des agriculteurs locaux pour parvenir à la souveraineté alimentaire.

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Le MPP est une organisation de base qui cherche à lutter contre la crise climatique et l’insécurité alimentaire qui en découle. Il travaille avec les agriculteurs et agricultrices du secteur vivrier de base à travers Haïti. Fort de plus de 40 ans d’expérience dans les zones rurales du Plateau central d’Haïti, le MPP collabore avec 60 000 membres pour revitaliser les paysages déboisés afin que les personnes qui y vivent puissent se nourrir, tout en augmentant la couverture forestière dans le but d’aider à réduire les niveaux d’émission de carbone.

« La lutte pour la souveraineté alimentaire va de pair avec la lutte contre le réchauffement climatique », a déclaré Jean-Baptiste Chavannes. « Toutes les actions visant la souveraineté alimentaire auront un impact direct sur la crise climatique ».

Le MPP réalise son travail directement avec les populations locales, tout en essayant de réduire la dépendance des agriculteurs et agricultrices vis-à-vis des organisations multinationales et des organisations caritatives qui ont souvent mal géré les ressources et contribué aux désastres d’Haïti, a déclaré Jusléne Tyresias, directrice du programme du MPP.

« Une approche locale est meilleure car elle crée des emplois directs, valorise les connaissances, les compétences et les ressources locales », a-t-elle déclaré, ajoutant que les grandes ONG internationales dépensaient souvent leurs ressources dans des hôtels et des transports coûteux, plutôt que d’utiliser le savoir-faire local. « Les locaux qui vivent sur le territoire seront plus impliqués parce qu’ils connaissent mieux la gravité du problème que ceux qui viennent de l’extérieur. »

Cette approche locale a été saluée par des bailleurs de fonds internationaux, dont le Fonds pour le climat (Clima Fund. Resourcing Grassroots Solutions). Le Global Greengrants Fund UK, l’un des quatre partenaires caritatifs de l’Appel 2021 pour la justice climatique lancé par le Guardian et l’Observer, est membre du Clima Fund et utilisera sa part des dons recueillis par l’appel pour financer des projets locaux tels que le PPM.

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« Le MPP est un exemple fantastique du type de mouvements populaires que le Clima Fund finance dans plus de 160 pays dans le monde ; ils démontrent l’efficacité de la construction de solutions à partir de la base – pas seulement ce qui est mis en place, mais aussi comment c’est construit, et avec qui », a déclaré Lindley Mease, directrice du Clima Fund. « Ces mouvements populaires répondent aux besoins matériels d’une île ravagée par le climat grâce: à une nourriture culturellement appropriée et abondante; à des systèmes durables de récupération de l’eau ; à une meilleure santé des sols, tout en maintenant en activité un effectif de 61 000 personnes, dirigées par un groupe de femmes ». En tant que membres du mouvement international d’agriculteurs La Via Campesina, qui compte 200 millions de membres, ils montrent comment une organisation stratégique et collective peut refroidir la planète à grande échelle ».

Grâce au travail du MPP, des secteurs entiers du plateau central, autrefois ravagés par la déforestation, regorgent aujourd’hui de vie. Le réseau de paysans et paysannes du MPP a planté des dizaines de millions d’arbres, tandis qu’ont été installées des infrastructures d’approvisionnement en eau pour les maisons et des cultures, tout en formant à l’agroécologie des femmes et des jeunes Haïtiens et Haïtiennes. Des panneaux solaires ont été installés sur les maisons, réduisant ainsi la dépendance au bois comme combustible. Une station de radio diffuse des formations et des conseils écologiques.

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« Au plan régional et international, le MPP s’inscrit dans le cadre des efforts mondiaux visant à renforcer les mouvements féministes de base, et fait partie d’un mouvement mondial de petits agriculteurs et agricultrices qui font progresser la souveraineté alimentaire avec La Via Campesina», a déclaré Sara Mersha, directrice des subventions et de la commmunication à Grassroots International, après avoir visité l’un des projets du MPP.

« C’est cette combinaison de stratégies – avec un accent mis sur une forte organisation et une connexion avec la terre – qui me fait comprendre ce que signifie le slogan du MPP et de Via Campesina : “les petits agriculteurs et agricultrices refroidissent la planète !” ».

Le MPP a également utilisé des équipes d’intervention rapide lors des fréquentes catastrophes naturelles en Haïti, notamment le tremblement de terre qui a frappé le sud du pays en août 2021. Immédiatement après cette tragédie, le MPP a fourni de la nourriture, de l’eau et des abris, avant d’introduire des stratégies de résilience à long terme, comme la distribution de semences et le développement d’infrastructures locales.

En 2010, lorsqu’un tremblement de terre a rasé une grande partie de la capitale, Port-au-Prince, et ses environs, tuant plus de 220 000 personnes, le MPP a mis en place des éco-villages, dans lesquels les survivant·e·s et les victimes ont appris à vivre et à cultiver de manière durable.

Malgré la diversité de son champ d’action, le fondateur du MPP considère que le travail du mouvement repose sur un principe clé: la souveraineté. « La souveraineté est définie comme le droit de chaque personne à définir des politiques de production alimentaire respectueuses de l’environnement », a déclaré Jean-Baptiste Chavannes. « Le respect de la vie humaine; le respect des droits des familles paysannes sur les terres agricoles; les droits des peuples indigènes sur leurs territoires; le respect des droits des femmes et le respect de la culture; ainsi que les façons de nourrir les gens. »

Joe Parkin Daniels

Article publié par The Guardian, le 8 janvier 2022 ; traduction par la rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ecologie/haiti-le-mouvement-paysan-de-papaye-combattre-conjointement-la-deforestation-et-la-crise-climatique.html

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Haïti : la honte de l’international

Depuis le 7 février 2022, le Premier ministre haïtien, Ariel Henry, a perdu le semblant de légitimité que certains lui accordaient encore. Nommé deux jours avant l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet dernier, il a laissé la situation empirer davantage. Il entend pourtant garder le pouvoir. Avec le soutien de l’international.

Le 7 février dernier devait marquer la passation du pouvoir présidentiel en Haïti. Un an plus tôt, le président Jovenel Moïse refusait de reconnaître la fin de son mandat, prétendant rester au pouvoir, jusqu’au 7 février 2022, le temps, disait-il, d’organiser des élections et un référendum sur la Constitution. Cinq mois plus tard, il était assassiné.

Deux jours avant son assassinat, le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse avait nommé Ariel Henry Premier ministre. Ce dernier héritait d’un pouvoir illégitime, issu d’un chef d’État contesté, mis en cause dans des affaires de corruption, et qui avait catalysé l’effondrement des institutions publiques, en laissant s’installer la corruption et l’impunité, se multiplier les bandes armées, et s’achever les mandats des parlementaires et des deux tiers des sénateurs.

Le bilan d’Ariel Henry

Depuis, le gouvernement a passé l’essentiel de son temps à faire des déclarations sans effet, et à participer à des réunions internationales où se discute la solution à la crise haïtienne. Personne, à ce jour, n’a été mis en accusation en Haïti, dans le cadre de l’assassinat du président Jovenel Moïse. L’enquête est au point mort. Le constat est identique concernant les divers assassinats et massacres, et l’examen du dossier Petrocaribe avec le détournement de centaines de millions d’euros par la classe politique. L’impunité règne.

Sous la double pression de l’insécurité et de la vie chère, écoles et hôpitaux ouvrent de moins en moins, et fonctionnent de plus en plus mal. La faim qui touchait 40% de la population s’étend, et l’effondrement des institutions publiques se poursuit. Les gangs armés ont conquis de nouveaux territoires, et contrôlent désormais la majeure partie de la capitale. Au cours du week-end précédant le 7 février, une dizaine de personnes ont été tuées et une vingtaine d’autres enlevées.

Qui plus est, la responsabilité d’Ariel Henry a été mise en cause dans l’assassinat de Jovenel Moïse. La nuit du meurtre et par après, il a eu des conversations téléphoniques – et même des rencontres à en croire le New York Times – avec l’un des principaux suspects, en fuite. Interrogé à ce sujet, Henry a simplement répondu qu’il ne se souvenait plus de ce dont ils avaient parlé.

Faillite internationale

Mais, tout cela est loin de troubler la communauté internationale, qui, alignée sur Washington, continue de soutenir le gouvernement d’Ariel Henry, comme elle a soutenu celui de Jovenel Moïse. Elle a laissé passer le 7 février 2022, comme elle a laissé passer le 7 février 2021, et le massacre (71 morts) de La Saline, le 13 novembre 2018. Fin janvier 2022, le sous-secrétaire d’État nord-américain, Brian Nichols, et l’ambassadrice de l’Union européenne en Haïti, Sylvie Tabesse, convergèrent ainsi pour débarrasser le Premier ministre de toute idée d’échéance.

La communauté internationale se plaît à donner une image chaotique de la situation haïtienne pour la faire correspondre à ses présupposés idéologiques et à ses solutions toutes faites. Ces dernières se réduisent d’ailleurs à un double levier, dont la France, par la voix du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a récemment donné la clé : la police et l’humanitaire. Renforcer la première, augmenter l’aide. Et tant pis, si ce programme a échoué depuis longtemps ; l’important est, comme au temps de l’État colonial, de « contenir les Noirs ».

On peut discuter la part d’aveuglement ou de cynisme, d’intérêt à court terme ou de mépris néocolonial dans cette stratégie, mais force est de reconnaître que l’Europe s’est complètement alignée sur les États-Unis, et que le gouvernement d’Ariel Henry ne tiendrait pas quarante-huit heures sans le soutien international. Le Premier ministre en est conscient : le 6 février, il publiait une tribune dans un journal américain plutôt qu’haïtien, s’adressant à ses bailleurs et à ses commanditaires, plutôt qu’à la population d’Haïti.

La honte

L’international évoque une pléthore de factions politiques et d’organisations de la société civile, en Haïti, toutes mises sur le même plan, pour appeler encore et toujours à plus de consensus. De la sorte est gommé le clivage principal : celui d’une clique au pouvoir, étroitement liée à l’oligarchie et aux bandes armées, d’un côté et la grande majorité des organisations sociales, des partis et églises, ayant convergé dans l’Accord du 30 août 2021, dit de Montana, de l’autre.

Les premiers veulent s’assurer la reproduction du modèle de gouvernance par le biais d’élections (impossibles à réaliser actuellement). Les seconds misent sur une « transition de rupture », pour sortir le pays du cycle de dépendances et de crises. Mais Washington ne veut ni transition ni rupture. Raison pour laquelle, on ne reconnait pas qu’un consensus très large existe déjà – celui de Montana –, qu’il n’y en a pas de plus vaste possible et, surtout, qu’il n’est de consensus véritable, en Haïti, qu’à l’encontre de la politique internationale.

La fable qui se raconte dans les chancelleries et les salles de rédaction occidentales est celle d’une « fatigue d’Haïti ». La communauté internationale aurait tout fait pour aider le pays, et se découragerait de voir que ses efforts ne portent pas leurs fruits. Manière de retourner la colère du peuple haïtien en apologue d’autolégitimation. Ce n’est pas la fatigue qui doit nous saisir face à la situation haïtienne, mais bien la honte d’une politique internationale, qui se fait en notre nom. Et se rappeler que la honte peut être un sentiment révolutionnaire.

Frédéric Thomas

https://www.cetri.be/Haiti-la-honte-de-l-international

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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