Hugo Torres Jiménez : héros de la lutte contre la dictature de Somoza (plus autres textes )

  • Mónica Baltodano : Hugo Torres Jiménez : héros de la lutte contre la dictature de Somoza
  • Nicaragua – Appel à la communauté universitaire à signer une déclaration de solidarité avec les universités nicaraguayennes 
  • Sergio Ramírez : Les procès de Managua et les purges staliniennes
  • Eric Nepomuceno : Nicaragua. Histoire d’une trahison


Il ne s’est jamais soumis au pouvoir et lorsque Ortega a repris le gouvernement, il a refusé tout poste, avantage ou privilège.

« Aujourd’hui, nous serons des héros ou des martyrs », a déclaré le légendaire Germán Pomares quand Eduardo Contreras, chef du commando, a annoncé : « C’est pour aujourd’hui et impossible de revenir en arrière ! » C’était le 27 décembre 1974 et, en effet, Hugo Torres Jiménez est devenu un héros, non seulement en raison de sa participation à l’action commando de la prise de la maison de Chema Castillo, mais aussi pour toutes ses années de lutte guérilla contre Somoza et son rôle déterminant de chef militaire dans l’assaut spectaculaire du Palais national.

Il ne s’est jamais soumis au pouvoir et lorsque Ortega a repris le gouvernement, il a refusé tout poste, avantage ou privilège. Aujourd’hui, il est le seul ex- général de l’Armée nationale à poursuivre activement la lutte pour la démocratie au Nicaragua et, par son exemple, depuis les ergastules du régime, l’ancien chef de la direction politique de l’Armée populaire sandiniste (EPS), montre la voie, direction plein nord [référence au titre de son livre], que doivent suivre ses anciens compagnons d’armes et tous ceux qui refusent de se rendre et de vivre comme des esclaves.

Hugo est né en 1948, à El Espino, Madriz. À l’âge de 5 ans, sa famille a déménagé à León, où il a vécu et étudié, raison pour laquelle il s’est toujours considéré léonais. Jusqu’à entrer dans la clandestinité, il vivait dans le quartier d’El Calvario, près de celui de Rigoberto López Pérez, qu’il a rencontré avant que celui-ci n’exécute Somoza García en 1956. Sa mère était Isabel Jiménez et son père, Cipriano Torres, un sous-lieutenant de la Garde nationale (GN).

En 1971, il a rejoint le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) et en juillet 1974, sans avoir terminé ses études de droit, il est entré dans la clandestinité. Il a directement suivi un cours de formation politique et militaire dans la propriété « El Panamá » de Yico Sánchez, collaborateur sandiniste, à Jinotepe, Carazo.

Lorsqu’il a été choisi pour faire partie du commando « Juan José Quezada », il a passé des mois confiné et à s’entraîner jusqu’à l’opération « Décembre victorieux », au cours de laquelle des fonctionnaires du gouvernement de Somoza furent pris en otage alors qu’ils participaient à une fête chez Chema Castillo. Le commando a exigé la libération des prisonniers politiques de l’époque. Ils ont obtenu gain de cause en moins de 48 heures. Ils se sont ensuite envolés pour La Havane avec les militants politiques libérés, parmi lesquels Daniel Ortega, son bourreau et actuel président illégitime du Nicaragua [1].

Il a intégré le campement central de la brigade « Pablo Úbeda », dirigée par Henry Ruiz (Modesto), au cœur de la chaîne de montagnes Isabelia. Il a connu les dures épreuves de la montagne à une époque qu’il a qualifiée de « période de vaches maigres », où la population paysanne était soumise à une répression brutale et où plus de 3 000 personnes étaient portées disparues. Cela a obligé les habitants à quitter les montagnes et à s’installer près des centres d’opération de la Garde nationale, laissant les guérilleros sans collaborateurs, livrés à la faim et à la maladie. Hugo est resté plusieurs jours sans manger, se contentant de tubercules, de viande de singe et de peaux de bananes. Il a souffert de la leishmaniose, la redoutable lèpre des montagnes de la guérilla.

Á la fin de l’année 1976, il a pris part à plusieurs batailles défensives. En mars 1977, il est choisi pour rejoindre l’escadron « Aurelio Carrasco », une unité offensive sous le commandement de Carlos Agüero, qui devait attaquer les patrouilles de la Garde nationale qui poursuivaient les guérilleros et réprimaient les paysans. La première action fut l’attaque de la patrouille située à Lisawe, une opération au cours de laquelle Carlos Agüero fut abattu. Hugo a raconté que cette perte, le siège féroce exercé par la GN, le manque de nourriture et de médicaments, les combats au cours desquels plusieurs combattants furent tués ou blessés, ainsi que d’autres problèmes, ont provoqué l’effondrement moral et de l’unité du groupe, et que certains ont décidé de quitter la ville.

À la tête de l’un de ces groupes et avec l’objectif d’atteindre le Honduras, Hugo a entrepris une pénible marche après le combat du 13 août. En janvier 1978, ils ont atteint la rivière Patuca, un affluent du Río Coco, en territoire hondurien. Torres s’en souvient parce que c’est là qu’il a appris la nouvelle de l’assassinat de Pedro Joaquín Chamorro Cardenal. Il a pris contact avec l’organisation du FSLN au Honduras – déjà divisée en tendances – et a rejoint les forces « tercéristes ».

Au milieu de l’année 1978, il est entré à nouveau au Nicaragua et a été choisi pour rejoindre le commandement « Rigoberto López Pérez », qui réalisa l’opération « Mort au somozisme » ou l’assaut du Palais national, une autre action spectaculaire qui a permis la libération de plus de soixante prisonniers politiques. Il était le commandant en second de l’opération, à laquelle participait également Dora María Téllez, en tant que responsable politique et des négociations. Hugo est le seul à avoir participé aux deux opérations commando les plus spectaculaires menées par le FSLN [2]. Lors du triomphe de la révolution, il a reçu le grade honorifique de commandant guérillero et a été nommé vice-ministre de l’Intérieur. Lorsqu’il est entré au Conseil d’État, il a été affecté à l’armée et désigné comme son représentant auprès de ce pouvoir qui exerçait des fonctions législatives. En 1982, il a reçu l’ordre Carlos Fonseca, la plus haute distinction du FSLN, décernée à l’époque à un petit groupe de sandinistes, en reconnaissance de mérites exceptionnels [3].

Il a été membre de l’Assemblée sandiniste jusqu’en 1990 et responsable de la formation politique des soldats et des officiers en tant que chef de la direction politique de l’EPS. Dans l’armée nationale, il a obtenu le grade de général de brigade, avant de prendre sa retraite, au milieu des années 1990.

Depuis son retour à la vie civile, Hugo se montrait critique à l’égard de la direction du parti, alors dominée par Daniel Ortega, et qui a rapidement évolué vers un pacte avec le politicien de droite Arnoldo Alemán. Nous nous souvenons d’Hugo à l’époque où il participait à des groupes critiques à l’égard de l’orteguisme naissant, exprimant son inquiétude face à la dérive autoritaire et aux risques qu’elle représentait pour la démocratie au Nicaragua. À cette époque, il ne participait à aucun parti politique.

Il était conscient de l’importance de récupérer la mémoire historique, et lorsque je l’ai invité à mon émission de radio pour parler de l’opération « Décembre victorieux », il m’a dit :

« Je pense que ce programme est très important car l’histoire est un point de référence de premier ordre, extrêmement important, essentiel pour pouvoir vivre dans le présent et planifier l’avenir. Malheureusement, nous l’oublions et c’est pourquoi nous trébuchons à chaque fois sur la même pierre. Pour cette raison, je considère que ce travail de récupération de l’histoire que réalise ton programme est fondamental [4]. »

Et c’est ainsi qu’à plusieurs reprises, quand mes activités m’obligeaient à voyager à l’étranger, Hugo assurait l’animation de notre émission.

Son souci de la mémoire l’a conduit à écrire son livre-témoignage Plein nord, histoire d’un survivant, préfacé par Sergio Ramírez et présenté à l’auditorium du Palais national, à l’endroit même où il avait participé, fusil en main, à l’action citée plus haut. Il a également publié un livre de poésie, Vers populaires et poèmes infiltrés. « Les vers populaires, disait-il, en souvenir de ceux récités à León pour accompagner les danses de la géante et au nain à grosse tête [marionnettes géantes des fêtes de fin d’année à Léon] ».

Comme beaucoup d’entre nous, Hugo Torres a rompu avec le FSLN pour des raisons de principes. Lorsque son statut civil le lui a permis, il a fait des déclarations dénonçant le pacte et la corruption. Depuis lors, il est devenu une figure connue de la vie politique nicaraguayenne et une référence, notamment pour l’analyse des questions liées à l’armée nicaraguayenne. Lors de la campagne municipale de 2008, il a rejoint le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), parti qui n’a pas pu y participer directement car son statut juridique lui a été confisqué de manière illégale et arbitraire.

Lors de la campagne nationale de 2011, Hugo a rejoint l’alliance MRS-PLI et a été élu député au Parlement centraméricain. Lors de la VIIIe Convention nationale du MRS (18/11/2017), il a été élu vice-président de cette organisation, aux côtés de Suyén Barahona Cuan (présidente), poste qu’il a conservé lorsque, lors de sa IXe Convention de janvier 2021, le parti MRS est devenu l’Union démocratique de rénovation (UNAMOS) [5].

Pendant le soulèvement populaire de 2018, Hugo Torres a continué à donner des conférences de presse, des interviews et à écrire des articles d’opinion, dévoilant et dénonçant le caractère dictatorial du régime Ortega-Murillo. Il a également participé à des marches et à d’autres expressions civiques de rejet des politiques du gouvernement, répétant à maintes reprises que, cette fois-ci, la lutte devait être menée par des moyens civiques.

Le 13 juin 2021, il a été séquestré par le régime dictatorial d’Ortega-Murillo. En prévision de sa détention, quelques minutes avant son arrestation, il a enregistré une vidéo dans laquelle il rappelle sa participation à la lutte contre Somoza.

« J’ai 73 ans, je n’aurais jamais pensé qu’à ce stade de ma vie, je me battrais contre une nouvelle dictature (…), mais la vie est ainsi faite. Ceux qui ont embrassé les principes de la justice, de la liberté, les ont aujourd’hui trahis et sont aujourd’hui leurs principaux ennemis… » Et il a conclu en disant : « Courage, citoyens, [nous devons] garder le moral, car l’histoire est de notre côté. Ils vont dégager , ça, c’est sûr sûr ! [6]

Au moment où j’écris ces notes, il est de notoriété publique que le 17 décembre 2021, Hugo Torres a été évacué de la cellule qu’il partageait avec d’autres prisonniers à El Chipote ; qu’au cours des dernières semaines, il était tombé rapidement malade et que ses compagnons avaient dû l’aider à plusieurs reprises, car, en raison de l’inflammation de ses jambes, il ne pouvait presque pas se déplacer tout seul. Il a été soigné par des médecins de la prison, mais ils n’ont pas réussi à améliorer son état. Ce jour-là, Hugo a perdu connaissance pendant un long moment. Il a été emmené de sa cellule vers un lieu inconnu.

Ni la Direction de l’aide judiciaire ni le haut commandement de la police, et encore moins le gouvernement illégitime du Nicaragua, n’ont apporté des éclaircissements sur la situation du commandant guérillero, le général de brigade à la retraite Hugo Torres, héros de la lutte contre la dictature de Somoza et, sans aucun doute, de cette lutte civique et pacifique contre le régime d’Ortega.

C’est notre droit et notre devoir de raconter son histoire et d’exiger, avec une juste colère, des informations sur son état, car Hugo n’appartient pas seulement à sa famille biologique, il appartient aussi à la lutte d’un peuple contre l’oppression et les dictatures.

Mónica Baltodano

12 janvier 2022

[1] Voir le récit complet dans Mónica Baltodano, « Memorias de la Lucha Sandinista (MLS) », volume I, pages 543-558, ou sur le site web :
https://memoriasdelaluchasandinista.org/view_stories.php?id=27

[2] Voir https://memoriasdelaluchasandinista.org/view_stories.php?id=27 ; Mónica Baltodano, MLS, volume II, pages 331 ; ou dans Fabrice Le Lous (10 août 2017) « Hugo-Torres-Jiménez-el-guerrillero- de-los-dos-asaltos. »

[3] Navas, Lucia (23 novembre 2019). « Rosario Murillo fait revivre l’ordre « Carlos Fonseca Amador » pour récompenser les meilleurs orateurs ». La Prensa (Nicaragua).

[4] Nous faisons référence à l’émission de radio du samedi « Entre Todos », où j’ai interviewé plus d’une centaine de participants à la lutte contre la dictature de Somoza. Ce programme a débuté en 1999 et s’est terminé en 2002.

[5] https://www.articulo66.com/2021/01/15/mrs-cambia-de-nombre-unamos/

[6] https://www.facebook.com/watch/?v=1394106397626169

Texte en espagnol : 2022 – Nic – Hugo Torres Jiménez héroe de la lucha contra la dictadura somocista – M Baltodano – Confidencial

2022 - Morir en prision - Comunicado - Def

2022 - Mourir en prison - Communiqué - Def


Il ne s’est jamais soumis au pouvoir et lorsque Ortega a repris le gouvernement, il a refusé tout poste, avantage ou privilège.

« Aujourd’hui, nous serons des héros ou des martyrs », a déclaré le légendaire Germán Pomares quand Eduardo Contreras, chef du commando, a annoncé : « C’est pour aujourd’hui et impossible de revenir en arrière ! » C’était le 27 décembre 1974 et, en effet, Hugo Torres Jiménez est devenu un héros, non seulement en raison de sa participation à l’action commando de la prise de la maison de Chema Castillo, mais aussi pour toutes ses années de lutte guérilla contre Somoza et son rôle déterminant de chef militaire dans l’assaut spectaculaire du Palais national.

Il ne s’est jamais soumis au pouvoir et lorsque Ortega a repris le gouvernement, il a refusé tout poste, avantage ou privilège. Aujourd’hui, il est le seul ex- général de l’Armée nationale à poursuivre activement la lutte pour la démocratie au Nicaragua et, par son exemple, depuis les ergastules du régime, l’ancien chef de la direction politique de l’Armée populaire sandiniste (EPS), montre la voie, direction plein nord [référence au titre de son livre], que doivent suivre ses anciens compagnons d’armes et tous ceux qui refusent de se rendre et de vivre comme des esclaves.

Hugo est né en 1948, à El Espino, Madriz. À l’âge de 5 ans, sa famille a déménagé à León, où il a vécu et étudié, raison pour laquelle il s’est toujours considéré léonais. Jusqu’à entrer dans la clandestinité, il vivait dans le quartier d’El Calvario, près de celui de Rigoberto López Pérez, qu’il a rencontré avant que celui-ci n’exécute Somoza García en 1956. Sa mère était Isabel Jiménez et son père, Cipriano Torres, un sous-lieutenant de la Garde nationale (GN).

En 1971, il a rejoint le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) et en juillet 1974, sans avoir terminé ses études de droit, il est entré dans la clandestinité. Il a directement suivi un cours de formation politique et militaire dans la propriété « El Panamá » de Yico Sánchez, collaborateur sandiniste, à Jinotepe, Carazo.

Lorsqu’il a été choisi pour faire partie du commando « Juan José Quezada », il a passé des mois confiné et à s’entraîner jusqu’à l’opération « Décembre victorieux », au cours de laquelle des fonctionnaires du gouvernement de Somoza furent pris en otage alors qu’ils participaient à une fête chez Chema Castillo. Le commando a exigé la libération des prisonniers politiques de l’époque. Ils ont obtenu gain de cause en moins de 48 heures. Ils se sont ensuite envolés pour La Havane avec les militants politiques libérés, parmi lesquels Daniel Ortega, son bourreau et actuel président illégitime du Nicaragua [1].

Il a intégré le campement central de la brigade « Pablo Úbeda », dirigée par Henry Ruiz (Modesto), au cœur de la chaîne de montagnes Isabelia. Il a connu les dures épreuves de la montagne à une époque qu’il a qualifiée de « période de vaches maigres », où la population paysanne était soumise à une répression brutale et où plus de 3 000 personnes étaient portées disparues. Cela a obligé les habitants à quitter les montagnes et à s’installer près des centres d’opération de la Garde nationale, laissant les guérilleros sans collaborateurs, livrés à la faim et à la maladie. Hugo est resté plusieurs jours sans manger, se contentant de tubercules, de viande de singe et de peaux de bananes. Il a souffert de la leishmaniose, la redoutable lèpre des montagnes de la guérilla.

Á la fin de l’année 1976, il a pris part à plusieurs batailles défensives. En mars 1977, il est choisi pour rejoindre l’escadron « Aurelio Carrasco », une unité offensive sous le commandement de Carlos Agüero, qui devait attaquer les patrouilles de la Garde nationale qui poursuivaient les guérilleros et réprimaient les paysans. La première action fut l’attaque de la patrouille située à Lisawe, une opération au cours de laquelle Carlos Agüero fut abattu. Hugo a raconté que cette perte, le siège féroce exercé par la GN, le manque de nourriture et de médicaments, les combats au cours desquels plusieurs combattants furent tués ou blessés, ainsi que d’autres problèmes, ont provoqué l’effondrement moral et de l’unité du groupe, et que certains ont décidé de quitter la ville.

À la tête de l’un de ces groupes et avec l’objectif d’atteindre le Honduras, Hugo a entrepris une pénible marche après le combat du 13 août. En janvier 1978, ils ont atteint la rivière Patuca, un affluent du Río Coco, en territoire hondurien. Torres s’en souvient parce que c’est là qu’il a appris la nouvelle de l’assassinat de Pedro Joaquín Chamorro Cardenal. Il a pris contact avec l’organisation du FSLN au Honduras – déjà divisée en tendances – et a rejoint les forces « tercéristes ».

Au milieu de l’année 1978, il est entré à nouveau au Nicaragua et a été choisi pour rejoindre le commandement « Rigoberto López Pérez », qui réalisa l’opération « Mort au somozisme » ou l’assaut du Palais national, une autre action spectaculaire qui a permis la libération de plus de soixante prisonniers politiques. Il était le commandant en second de l’opération, à laquelle participait également Dora María Téllez, en tant que responsable politique et des négociations. Hugo est le seul à avoir participé aux deux opérations commando les plus spectaculaires menées par le FSLN [2]. Lors du triomphe de la révolution, il a reçu le grade honorifique de commandant guérillero et a été nommé vice-ministre de l’Intérieur. Lorsqu’il est entré au Conseil d’État, il a été affecté à l’armée et désigné comme son représentant auprès de ce pouvoir qui exerçait des fonctions législatives. En 1982, il a reçu l’ordre Carlos Fonseca, la plus haute distinction du FSLN, décernée à l’époque à un petit groupe de sandinistes, en reconnaissance de mérites exceptionnels [3].

Il a été membre de l’Assemblée sandiniste jusqu’en 1990 et responsable de la formation politique des soldats et des officiers en tant que chef de la direction politique de l’EPS. Dans l’armée nationale, il a obtenu le grade de général de brigade, avant de prendre sa retraite, au milieu des années 1990.

Depuis son retour à la vie civile, Hugo se montrait critique à l’égard de la direction du parti, alors dominée par Daniel Ortega, et qui a rapidement évolué vers un pacte avec le politicien de droite Arnoldo Alemán. Nous nous souvenons d’Hugo à l’époque où il participait à des groupes critiques à l’égard de l’orteguisme naissant, exprimant son inquiétude face à la dérive autoritaire et aux risques qu’elle représentait pour la démocratie au Nicaragua. À cette époque, il ne participait à aucun parti politique.

Il était conscient de l’importance de récupérer la mémoire historique, et lorsque je l’ai invité à mon émission de radio pour parler de l’opération « Décembre victorieux », il m’a dit :

« Je pense que ce programme est très important car l’histoire est un point de référence de premier ordre, extrêmement important, essentiel pour pouvoir vivre dans le présent et planifier l’avenir. Malheureusement, nous l’oublions et c’est pourquoi nous trébuchons à chaque fois sur la même pierre. Pour cette raison, je considère que ce travail de récupération de l’histoire que réalise ton programme est fondamental [4]. »

Et c’est ainsi qu’à plusieurs reprises, quand mes activités m’obligeaient à voyager à l’étranger, Hugo assurait l’animation de notre émission.

Son souci de la mémoire l’a conduit à écrire son livre-témoignage Plein nord, histoire d’un survivant, préfacé par Sergio Ramírez et présenté à l’auditorium du Palais national, à l’endroit même où il avait participé, fusil en main, à l’action citée plus haut. Il a également publié un livre de poésie, Vers populaires et poèmes infiltrés. « Les vers populaires, disait-il, en souvenir de ceux récités à León pour accompagner les danses de la géante et au nain à grosse tête [marionnettes géantes des fêtes de fin d’année à Léon] ».

Comme beaucoup d’entre nous, Hugo Torres a rompu avec le FSLN pour des raisons de principes. Lorsque son statut civil le lui a permis, il a fait des déclarations dénonçant le pacte et la corruption. Depuis lors, il est devenu une figure connue de la vie politique nicaraguayenne et une référence, notamment pour l’analyse des questions liées à l’armée nicaraguayenne. Lors de la campagne municipale de 2008, il a rejoint le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), parti qui n’a pas pu y participer directement car son statut juridique lui a été confisqué de manière illégale et arbitraire.

Lors de la campagne nationale de 2011, Hugo a rejoint l’alliance MRS-PLI et a été élu député au Parlement centraméricain. Lors de la VIIIe Convention nationale du MRS (18/11/2017), il a été élu vice-président de cette organisation, aux côtés de Suyén Barahona Cuan (présidente), poste qu’il a conservé lorsque, lors de sa IXe Convention de janvier 2021, le parti MRS est devenu l’Union démocratique de rénovation (UNAMOS) [5].

Pendant le soulèvement populaire de 2018, Hugo Torres a continué à donner des conférences de presse, des interviews et à écrire des articles d’opinion, dévoilant et dénonçant le caractère dictatorial du régime Ortega-Murillo. Il a également participé à des marches et à d’autres expressions civiques de rejet des politiques du gouvernement, répétant à maintes reprises que, cette fois-ci, la lutte devait être menée par des moyens civiques.

Le 13 juin 2021, il a été séquestré par le régime dictatorial d’Ortega-Murillo. En prévision de sa détention, quelques minutes avant son arrestation, il a enregistré une vidéo dans laquelle il rappelle sa participation à la lutte contre Somoza.

« J’ai 73 ans, je n’aurais jamais pensé qu’à ce stade de ma vie, je me battrais contre une nouvelle dictature (…), mais la vie est ainsi faite. Ceux qui ont embrassé les principes de la justice, de la liberté, les ont aujourd’hui trahis et sont aujourd’hui leurs principaux ennemis… » Et il a conclu en disant : « Courage, citoyens, [nous devons] garder le moral, car l’histoire est de notre côté. Ils vont dégager , ça, c’est sûr sûr ! [6]

Au moment où j’écris ces notes, il est de notoriété publique que le 17 décembre 2021, Hugo Torres a été évacué de la cellule qu’il partageait avec d’autres prisonniers à El Chipote ; qu’au cours des dernières semaines, il était tombé rapidement malade et que ses compagnons avaient dû l’aider à plusieurs reprises, car, en raison de l’inflammation de ses jambes, il ne pouvait presque pas se déplacer tout seul. Il a été soigné par des médecins de la prison, mais ils n’ont pas réussi à améliorer son état. Ce jour-là, Hugo a perdu connaissance pendant un long moment. Il a été emmené de sa cellule vers un lieu inconnu.

Ni la Direction de l’aide judiciaire ni le haut commandement de la police, et encore moins le gouvernement illégitime du Nicaragua, n’ont apporté des éclaircissements sur la situation du commandant guérillero, le général de brigade à la retraite Hugo Torres, héros de la lutte contre la dictature de Somoza et, sans aucun doute, de cette lutte civique et pacifique contre le régime d’Ortega.

C’est notre droit et notre devoir de raconter son histoire et d’exiger, avec une juste colère, des informations sur son état, car Hugo n’appartient pas seulement à sa famille biologique, il appartient aussi à la lutte d’un peuple contre l’oppression et les dictatures.

Mónica Baltodano

12 janvier 2022

[1] Voir le récit complet dans Mónica Baltodano, « Memorias de la Lucha Sandinista (MLS) », volume I, pages 543-558, ou sur le site web :
https://memoriasdelaluchasandinista.org/view_stories.php?id=27

[2] Voir https://memoriasdelaluchasandinista.org/view_stories.php?id=27 ; Mónica Baltodano, MLS, volume II, pages 331 ; ou dans Fabrice Le Lous (10 août 2017) « Hugo-Torres-Jiménez-el-guerrillero- de-los-dos-asaltos. »

[3] Navas, Lucia (23 novembre 2019). « Rosario Murillo fait revivre l’ordre « Carlos Fonseca Amador » pour récompenser les meilleurs orateurs ». La Prensa (Nicaragua).

[4] Nous faisons référence à l’émission de radio du samedi « Entre Todos », où j’ai interviewé plus d’une centaine de participants à la lutte contre la dictature de Somoza. Ce programme a débuté en 1999 et s’est terminé en 2002.

[5] https://www.articulo66.com/2021/01/15/mrs-cambia-de-nombre-unamos/

[6] https://www.facebook.com/watch/?v=1394106397626169

Texte en espagnol : 2022 – Nic – Hugo Torres Jiménez héroe de la lucha contra la dictadura somocista – M Baltodano – Confidencial

2022 - Morir en prision - Comunicado - Def

2022 - Mourir en prison - Communiqué - Def

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Appel à la communauté universitaire à signer une déclaration de solidarité avec les universités nicaraguayennes 

Déclaration concernant l’annulation du statut légal et la confiscation des locaux de 13 universités au Nicaragua

Signer la pétition en ligne

Entre le 2 et le 3 février, les députés nicaraguayens, dont la majorité appartient au parti au pouvoir, ont approuvé l’annulation du statut juridique de treize universités et de plusieurs organisations à but non lucratif. Une semaine plus tard, ils ont poursuivi avec six autres organisations, parmi lesquelles des associations culturelles, des associations de femmes et de jeunes filles, une organisation de défense des droits de l’homme et le Mouvement María Elena Cuadra, ce dernier très actif dans la défense des droits des femmes travailleuses des entreprises de maquilas et sans emploi.

Les universités concernées sont : l’université polytechnique du Nicaragua (UPOLI) ; l’université catholique du tropique sec (UCATSE), située dans la ville d’Estelí ; l’université populaire du Nicaragua (UPONIC) ; l’université nicaraguayenne d’études humanistes (UNEH) et l’université Paulo Freire (UPF). À cela s’ajoutent sept universités étrangères : Florida International University ; Michigan State University ; Wake Forest University ; la Corporation universitaire de Mobile ; l’Association universitaire Thomas More (UTM) ; l’Association universitaire centraméricaine des sciences commerciales (Ucem) ; et la Fondation universitaire des sciences du marché (Fundación Universidad particular en Ciencias del Mercado).

Bien que la procédure récente d’annulation du statut des universités ait été introduite « avec un caractère d’urgence », plusieurs signes inquiétants annonçaient déjà l’offensive actuelle contre les universités. L’un d’entre eux a été le harcèlement financier, politique, policier et médiatique subi par l’Université centraméricaine (UCA). Il y a quelques semaines, ce centre d’études avait mis en garde contre la réduction de 6% du budget, constitutionnellement attribué (art. 125 de la Constitution) aux universités pour financer les bourses d’études destinées aux étudiants à faibles revenus, dont beaucoup sont issus des provinces du pays.

Il convient de rappeler que l’obligation pour l’État d’allouer 6% du budget aux universités publiques et subventionnées a été gagnée dans les années 1990 par la mobilisation de la communauté étudiante. Ironiquement, parmi ceux qui aujourd’hui promeuvent activement les restrictions budgétaires, on trouve d’anciens leaders étudiants proches du parti au pouvoir qui, à l’époque, ont participé à la lutte pour les 6% (et ont même été criminalisés pour cela).

Les lois liberticides (loi sur les agents étrangers, loi sur la cybercriminalité, entre autres…) votées à partir de la fin 2020 ont poursuivi l’objectif de démanteler les espaces organisationnels, les institutions qui favorisent le développement communautaire, la défense des droits humains, la liberté d’expression, l’exercice de la pensée critique et l’accès à une éducation de qualité. Le ministère de l’Intérieur a fonctionné comme une structure répressive dont la stratégie consiste à bloquer les procédures et à refuser les validations de statut aux organisations de la société civile et même à bon nombre des universités dont le statut a été récemment annulé et qui ont été expropriées. En plus d’être une violation de l’autonomie des universités, la fermeture et la confiscation subséquente des locaux universitaires ont interrompu brutalement la carrière de milliers d’étudiants. Par ailleurs, le recteur de l’Université Paulo Freire (UPF) – université qui a formé de nombreux syndicalistes et leaders sociaux au droit du travail – a dû s’exiler par crainte d’être arrêté et soumis aux mêmes conditions de détention inhumaines que celles dans lesquelles sont détenus aujourd’hui 176 prisonniers politiques. Ces conditions de torture carcérale auxquelles sont soumises les personnes injustement emprisonnées ont entraîné la détérioration de leur santé physique et émotionnelle, ainsi que celle de leurs familles, et ont conduit à la mort, le 12 février dernier, de l’ancien guérillero Hugo Torres, figure emblématique du renversement de la dictature de Somoza (en 1979) et de la période révolutionnaire des années 1980.

En tant que chercheurs, enseignants, étudiants et, en général, personnes qui composent la communauté universitaire, nous nous sentons engagés aux côtés de nos collègues nicaraguayen.ne.s dans la défense de l’autonomie universitaire, dans la défense du droit de vivre, de travailler et de transmettre des connaissances dans un environnement exempt d’imposition, d’intimidation, d’endoctrinement et de répression, comme le proclame l’article 125 de la Constitution du Nicaragua.

Aujourd’hui, en raison de l’urgence de la situation, nous dénonçons les attaques contre les universités au Nicaragua et nous sommes solidaires de nos collègues qui ont été privés de leur droit de manifester. Nous l’avons fait aussi avec nos collègues qui ont affronté ou affrontent des procès, des emprisonnements, des menaces, l’exil et même sont victimes d’assassinats, comme cela s’est produit de manière fréquente ces dernières années en Turquie, au Brésil, en Iran, en Colombie, au Honduras, au Salvador… et aussi dans d’autres pays, où, même si elles sont moins systématiques, les atteintes aux droits constatées révèlent la tentation toujours présente de « s’inspirer » des méthodes les plus autoritaires pour contrôler les centres éducatifs.

Conscients que le fait de se taire ne fait qu’enhardir ceux qui, de leur position de pouvoir, se sont donné pour tâche d’étouffer la libre pensée et d’intimider les citoyens, aujourd’hui pour vous, nous nous mobilisons !

https://www.petitionenligne.net/declaration_concernant_lannulation_du_statut_legal_de_13_universites_au_nicaragua

https://www.cetri.be/Nicaragua-Appel-a-la-communaute

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Les procès de Managua et les purges staliniennes

Des procès ont lieu à Managua, capitale du Nicaragua, pour condamner les prisonniers politiques, emprisonnés depuis mai 2021, lorsque le régime a voulu éliminer tout risque contre la fraude électorale qu’il était déjà en train de mettre en place. Une fraude qui a abouti à la quatrième réélection de Daniel Ortega en novembre 2021.

Les procès de Managua rappellent à bien des égards les procès de Moscou, qui ont eu lieu entre 1936 et 1938 contre des personnalités politiques de premier plan qui représentaient une menace quelconque pour le pouvoir de Staline; des procès qui ont également servi à imposer la terreur à ceux qui nourrissaient de « mauvaises pensées » et voulaient d’une certaine manière se rebeller. Mieux vaut le silence qu’un tir dans la nuque [ce qui n’a pas empêché les deux – Réd.].

Les procès sont similaires en termes de catalogue sinistre de crimes. Le célèbre article 58 du code pénal de Staline a été conçu pour éliminer les adversaires, les dissidents et les ennemis potentiels et les mettre hors jeu. Voici le catalogue : trahison de la patrie, trahison de la révolution, atteinte à la souveraineté nationale, collaboration avec les puissances étrangères; un article qui a d’ailleurs été révisé selon les besoins de la répression.

Des crimes similaires sont contenus dans les lois qui ont été adoptées au Nicaragua expressément avant le début des rafles visant les prisonniers; seulement maintenant, en plus de la « trahison » et de « l’atteinte à la souveraineté », ces lois incluent les cybercrimes, et punissent les chats (sur le Net) contenant des mots offensants contre la famille régnante [Ortega-Murillo] et même des mèmes, [éléments repris sur le Net], sans parler de la diffusion de nouvelles « qui encouragent la haine et la dissidence sociale ».

Lors des procès de Moscou, les prisonniers ont comparu devant le tribunal le moral brisé par de longues séances de torture, la lumière toujours allumée dans leurs cellules, constamment sortis à minuit pour être interrogés. Dans les procès de Managua, il y a des prisonniers qui, après des mois sans voir la lumière du soleil et sans savoir s’il fait jour ou nuit, ont commencé à perdre la mémoire et à oublier le nom de leurs enfants. D’autres perdent leurs dents ou sont devenus des squelettes parce qu’ils ont perdu beaucoup de poids. Ils sont également emmenés à toute heure du matin pour être interrogés et on leur pose toujours les mêmes questions.

Mais ils n’ont pas réussi à en briser un seul. Ana Margarita Vijil, qui a été empêchée de s’exprimer pendant le procès, n’a eu le droit que d’apposer sa signature au bas du dossier de condamnation. Et sous sa signature, elle a écrit : « Prisonnière politique ». Elle a été condamnée à dix ans de prison pour « conspiration visant à porter atteinte à l’intégrité nationale ».

Alors que les procès de Moscou se sont déroulés dans une salle dorée et drapée de la Cour suprême, les procès de Managua se déroulent en secret, à l’intérieur de la prison elle-même, sans accès à la presse. Les condamnés n’ont pas le droit de s’exprimer, et leurs avocats n’ont que peu ou pas d’occasions de le faire.

Mais dans les deux cas, les peines ont été prononcées à l’avance. Les juges et les procureurs ne sont que des figurants dans une mise en scène. Alors que les procès de Moscou pouvaient durer des semaines, avec un défilé de témoins et des aveux publics de l’accusé, les procès de Managua ne durent pas plus de deux ou trois heures. Il n’y a pas d’autres témoins que la police elle-même. Ce ne sont pas les juges qui décident des peines. C’est déjà décidé au-dessus de leurs têtes.

Les prisonniers et prisonnières souffrant de maladies graves, ou les personnes âgées, qui sont nombreuses, ne sont pas non plus épargnés par les rigueurs du régime carcéral, qui comporte beaucoup de cruauté haineuse. Le Comandante Hugo Torres, héros de la guérilla contre Somoza, vient de mourir à l’âge de 73 ans, victime d’une maladie incurable à laquelle ses geôliers n’ont guère prêté attention. Même dans la mort, les réseaux pro-gouvernementaux continuent de le traiter de traître. En décembre 1974, il avait fait partie du commando armé qui s’était emparé de la maison d’un haut fonctionnaire de Somoza à Managua alors qu’une fête y était organisée. Le commando avait réussi à échanger les invités contre les prisonniers politiques, qui avaient pu s’envoler pour Cuba, parmi lesquels se trouvait Daniel Ortega. Triste et terrible ! Après avoir libéré Daniel Ortega de la prison, voilà que Hugo Torres est mort dans une prison d’Ortega.

Au moment même où se déroulent les procès de Managua, des dizaines d’organisations non gouvernementales sont mises hors la loi, y compris des universités privées qui sont privées de leurs installations, et des milliers d’étudiants sont laissés à la dérive. Des universités obéissantes, ou rien !

Lorsque les procès de Moscou ont eu lieu, il y avait relativement peu d’écho dans le monde de ces montages barbares [encensés certes dans la presse des PC, entre autres – Réd.]. L’opinion publique et les journaux avaient alors d’autres sujets de préoccupation: la menace du nazisme, le siège de Madrid.

Aujourd’hui encore, alors que se déroulent les procès de Managua, le monde a d’autres chats à fouetter: le déni impassible de Vladimir Poutine, qui nie vouloir envahir l’Ukraine, et l’insistance du président Joe Biden sur l’imminence de l’invasion.

Pendant ce temps, on n’entend pas les coups portés par les cohortes d’Ortega déguisées en juges, qui martèlent sentence après sentence entre les murs de la prison transformée en salle d’audience. Personne ne les entend.

Sergio Ramírez

Sergio Ramírez, écrivain et lauréat du prix Miguel de Cervantes (2013), a été vice-président du Nicaragua de 1984 à 1990 dans le gouvernement sandiniste dirigé par Daniel Ortega. Il est actuellement en exil en Espagne. (Rédaction)

Article publié dans El País, le 15 février 2022, diffusé par Correspondencia de Prensa ; traduction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/amelat/nicaragua/nicaragua-les-proces-de-managua-et-les-purges-staliniennes.html

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Nicaragua. Histoire d’une trahison

Dora María Téllez, la « Comandante Dos », figure historique de la Révolution nicaraguayenne qui, en 1979, a renversé la dictature de la dynastie Somoza qui a étouffé le Nicaragua pendant des décennies, a été condamnée, il y a quelques jours, à huit ans de prison. Le procès qui l’a condamnée a été une farce grotesque : elle a eu droit à quatre minutes de parole.

Dans le même procès, une autre figure de proue du Sandinisme, aujourd’hui disparu, Victor Hugo Tinoco [ancien membre de la guérilla, ambassadeur aux Nations unies, critique d’Ortega il sera expulsé du FSLN en 2005 et rejoindra le Mouvement de rénovation sandiniste qui deviendra Unamos – Unión Democrática Renovadora], a été condamné à treize ans d’emprisonnement.

Récemment a été déclaré le décès en prison du commandant Hugo Torres, qui fut général lorsque l’armée sandiniste existait.

Un élément révèle assez clairement le genre de personne qu’Ortega est devenu: le commandant Hugo Torres et Dora María Téllez ont mené, en 1979, une initiative militaire qui a permis la libération du désormais dictateur, Daniel Ortega, qui se trouvait dans les prisons de Somoza.

Exilés et détenus

Nombreux sont ceux qui ont été des figures particulièrement marquantes de la période d’existence du sandinisme – de la victoire de 1979 à la défaite électorale de 1990 – et qui sont aujourd’hui exilés, isolés ou détenus.

Ce qui était au départ une soif de pouvoir du couple Ortega-Murillo [président et vice-présidente] s’est transformé en une copie grossière de la dictature de la dynastie Somoza. Et si, au début, cette prise de conscience m’a ouvert une brèche dans l’âme, aujourd’hui elle me remplit d’indignation.

Souvenirs de la révolution

Je me souviens bien que le 24 janvier 1980 était un jeudi. Ce jour-là, je me suis rendu pour la première fois au Nicaragua sandiniste. La révolution qui a renversé Anastasio Somoza avait exactement six mois et cinq jours.

Jusque-là, j’avais gardé un contact à distance avec l’écrivain Sergio Ramírez, dont je suis toujours un ami proche.

Je me souviens encore de l’émotion de cette première d’une très longue série de visites pendant le régime sandiniste qui a liquidé la dynastie qui avait pillé et étouffé ce beau pays pendant des décennies.

Ce furent mes jeunes années, et avec une poignée d’étrangers qui m’ont soutenu et ont essayé de collaborer, j’ai pu avoir de nombreux contacts avec plusieurs membres du gouvernement.

Dans ces réunions informelles, souvent de longs dîners qui duraient des heures, j’étais, toujours aux côtés d’autres sandinistes, avec Daniel Ortega.

Il m’est apparu comme un homme fermé, au regard méfiant, qui n’a craqué qu’une seule fois : en 1986, lorsqu’il m’a parlé de son frère Camilo, tué au combat face aux forces de Somoza alors qu’il était très jeune. Ce jour-là, il m’a également raconté que de l’âge de 15 à 34 ans, lui, Daniel, n’avait pas de maison : il vivait caché, errant d’un endroit à l’autre. Pour la première et unique fois, j’ai ressenti quelque chose d’humain dans cette figure de pierre.

Notre dernière rencontre a eu lieu à Rio de Janeiro, à la mi-1990, lors d’une réunion avec des artistes et des intellectuels, quelques mois après sa défaite électorale face à Violeta Chamorro [qui sera présidente la république d’avril 1990 à janvier 1997].

Piñata et après

Je ne suis jamais retourné au Nicaragua. De loin, je connaissais la « piñata », c’est-à-dire le pillage [de biens, de terres, etc.] qui a conduit certaines des plus hautes personnalités sandinistes, dont Ortega, à devenir millionnaires.

J’avoue qu’avec d’autres amis étrangers qui avaient vécu de si près la Révolution, j’ai mis du temps à accepter comme vrai ce qui était vrai. Même à cet égard, les traîtres sont devenus des copies conformes des somozistes.

Celle des sandinistes a été la dernière révolution de ma génération et, selon leur modèle, peut-être la dernière de l’histoire. A plusieurs reprises, nous avons eu le sentiment que les sandinistes conduisaient les Nicaraguayens vers quelque chose de très proche de la réalisation de rêves impossibles, de la possibilité de toucher le ciel de leurs mains.

Je chérirai à jamais dans ma mémoire les moments vécus durant ces années d’espoir, qui semblaient être d’une réelle luminosité.

Après avoir perdu les élections, à la suite de l’agression armée brutale menée par Washington avec le soutien des secteurs les plus réactionnaires du Nicaragua, le sandinisme a commencé à se déchirer. Il n’a pas fallu longtemps pour que ce qui avait été une Révolution vivante et belle commence à être trahi d’une manière vile et impardonnable.

A l’espoir qui a vaincu la dynastie Somoza a succédé une autre dynastie, tout aussi perverse, abusive, meurtrière. Depuis 2006, c’est-à-dire depuis 16 ans, le couple présidentiel manipule de manière absurde les élections afin de maintenir son pouvoir absolu.

Le pire des traîtres

Daniel Ortega est maintenant à la tête de cette nouvelle dynastie qui réprime, persécute et tue même les jeunes étudiants comme l’a été son frère Camilo lorsqu’il a été assassiné par la dynastie précédente.

Un traître est et sera toujours un traître, une figure abjecte et méprisable. Mais il y a des traîtres d’une pire espèce. José Daniel Ortega Saavedra appartient, avec « mérite et brio », à cette seconde espèce.

Eric Nepomuceno

Article publié par le quotidien argentin Pagina 12, le 20 février 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/amelat/nicaragua/nicaragua-histoire-dune-trahison.html

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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