L’ironie utopique de Levinas

abensour-Levinas

Ce recueil rassemble les écrits de Miguel Abensour (1939-2017), consacrés au philosophe Emmanuel Levinas (1905-1995), d’origine lituanienne, naturalisé français. Ces textes (dont certains inédits) couvrent une période de trois décennies – de 1988 à 2008 – et abordent divers aspects de la philosophie de l’auteur de Totalité et infini (1991), dont la confrontation avec les positions de Sartre autour de la question juive, dans les années 1945-1947. Rappelant que « c’est à Levinas que l’on doit principalement l’introduction de la phénoménologie en France » (page 104), Abensour entend « débanaliser Emmanuel Levinas » (page 163), rendre compte de la complexité et des exigences de sa pensée, ainsi que de son écriture si particulière : « Levinas creuse emphatiquement l’écart » (page 135).

La lecture attentive d’Abensour est néanmoins centrée sur les articles des années 1930, et, plus globalement, sur la dimension politique de la philosophie de Levinas. Ainsi, il revient régulièrement sur l’article paru dans la revue Esprit, de novembre 1934 : « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme ». Levinas aurait été l’un des rares philosophes à « prendre au sérieux » le national-socialisme, et à tenter une analyse « à chaud » de celui-ci (page 113). Sans être un philosophe de la politique, Levinas accordait, selon ses propres termes, une importance extrême « à la structure de la politique de la société soumise aux lois et dès lors aux institutions » (Levinas, cité page 207). Abensour explore cette dimension en abordant la question de l’utopie, et en mettant en avant une pensée qu’il qualifie de « Contre-Hobbes ». L’enjeu est d’abord de démonter une lecture réductrice de la philosophie de Levinas, ramenée à un « tout éthique », aussi vague qu’aseptisé.

Abensour rappelle la réflexion de Levinas autour de l’utopie, ainsi que sa proximité avec Martin Buber, dont il a préfacé Utopie et socialisme (L’échappée, 2016), et Ernst Bloch. La spécificité de la philosophie de Levinas est d’envisager l’utopie comme ouverture d’un lieu, à partir duquel juger le réalisme, résister au cours de l’histoire, dire son refus. L’accent est ainsi mis, non sur un temps à venir, mais bien sur la césure par rapport au temps et à la totalité.

Levinas serait surtout l’auteur d’un « Contre-Hobbes » – une perspective à laquelle participeraient également, selon Abensour, Pierre Clastres et Hannah Arendt –, introduisant « une conception différenciée du politique », étroitement intriquée à la dimension éthique (page 164). Loin donc de réduire la politique à l’éthique, comme une certaine doxa le gratifie (ou, au contraire, le lui reproche), le philosophe a réussi, aux yeux de Miguel Abensour, à articuler de manière inédite éthique et politique. Cela aurait échappé à maints commentateurs de sa philosophie en raison de l’air du temps « anti-totalitaire », qui se caractérise par une mésinterprétation du totalitarisme, comme « une politisation à outrance sous l’emprise de la nouvelle forme de domination. Mésinterprétation car à bien y regarder, il ne s’agit pas d’une politisation de toutes les sphères de l’existence, mais ce qui est différent, de leur idéologisation » (page 205). On retrouve ici le préfacier des œuvres complètes de Saint-Just.

Mais en quoi consiste ce « Contre-Hobbes » ? En un changement radical du terrain de la philosophie, en premier lieu. Levinas, qui a vu disparaître pratiquement toute sa famille dans les camps d’extermination nazi, n’hésite pas à faire preuve d’une « ironie utopique », en substituant à la guerre de tous contre tous, ce qu’il nomme une « extravagante hypothèse », à savoir l’inquiète proximité de l’autre. Or, ce changement de base, cette contre-hypothèse est fondamentale au développement d’une critique de l’État. À l’encontre de la thèse de Hobbes, qui « nous laisse, commente Abensour, dans une infirmité critique, elle ne permet ni de juger l’État, ni de lui fixer des limites » (page 173), Levinas offre une critique originale de l’État. Originale, en ce qu’elle vise moins ses manquements, que « la perfection de son fonctionnement » (page 83) ; c’est-à-dire sa tendance à la fétichisation de la forme étatique.

Le philosophe maintient de la sorte ouvert un espace de contestation, de révolte même, qui ne cesse d’opérer un « décentrement de l’État ». D’où le recours de Levinas au terme chargé d’anarchie. Non pas dans un sens de principe, directement politique, mais comme « dérangement du temps des horloges, (…) dérangement de l’être » (page 254), comme « trouble radical » (page 102), « ébranlant l’État dans ses racines ou dans ses fondements » (page 259) ; signe de la proximité de l’autre et de l’antériorité de la justice, précédant tout engagement, mais engageant ma responsabilité (pages 249 et suivantes). Dès lors, affirme Abensour en une belle formule synthétique, il s’agit moins de penser l’État autrement, que de « concevoir un autrement que l’État » (page 294).

Les répétitions – inévitables dans ce type de recueils – n’enlèvent rien à la réflexion stimulante à laquelle nous invite Miguel Abensour. On regrettera cependant que n’ait pas été plus interrogée l’actualité – notamment politique -, au prisme de la philosophie de Levinas, et que celle-ci n’ait pas été plus et mieux confrontée aux philosophes de ce dernier demi-siècle, dont Sartre (au-delà de la question juive), autour de la conception de la responsabilité. Notons enfin, le travail éditorial soigné, ainsi que la typographie attentive, qui donne à voir les notes de travail à même le texte.

Miguel Abensour : Levinas, France 2021, Sens Et Tonka

https://sens-tonka.net/levinas

Frédéric Thomas

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :