« ARBEITER UND SOLDAT »

Avec l’aimable autorisation de la revue Inprecor

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Il faut être reconnaissant aux éditions Syllepse d’avoir traduit ce remarquable livre sur Martin Monath, dit « Victor », dit « Widelin », militant juif allemand de la IVInternationale, organisateur d’une téméraire tentative de résistance antifasciste dans les rangs même de l’armée d’occupation allemande en France. Né à Berlin en 1913, le jeune Martin militera d’abord dans les rangs de l’Hashomer Hatzaïr, mouvement de jeunesse sioniste de gauche, partisan d’une Palestine socialiste binationale (juive et arabe). Il est intéressant d’observer qu’en octobre-novembre 1933 la revue de l’Hashomer Hatzaïr publiera, en hébreu, un article de Léon Trotsky sur la situation en Allemagne. Le jeune berlinois va s’éloigner en 1936 de ce mouvement, et en¿ 1939, quand la situation en Allemagne devient intenable, il s’exile en Belgique. C’est là qu’il va rencontrer le mouvement trotskiste, dont un des jeunes dirigeants, Abraham Léon, était lui aussi originaire de l’Hashomer Hatzaïr ; à partir de 1940, Monath milite dans les rangs de la IVInternationale, d‘abord à Bruxelles, et, à partir de 1943, à Paris.

Dès son arrivée en France, « Victor » (un de ses pseudos) va entreprendre un travail de « démoralisation » à l’intérieur de la Wehrmacht. Un dirigeant trotskiste français, Robert Cruau, avec l’aide d’André Calves, avait déjà réussi à publier une petite feuille destinée à des soldats allemands cantonnés à Brest. Monath va prendre la suite, en éditant, à partir de juillet 1943, une publication clandestine se réclamant de la IVInternationale, Arbeiter und Soldat (Ouvrier et Soldat) – titre inspiré par un périodique bolchevik de 1917, Rabotchi i Soldat – autour de laquelle s’organisent quelques dizaines de soldats allemands. Parmi ses collaborateurs : Roland Filiâtre, un des dirigeants trotskistes français, et Paul Thalmann, un communiste de gauche allemand (dissident du trotskisme).

Comme le reconnaît Nathaniel Flakin, ce ne fut pas un journal bien écrit, mais il était plein de ferveur révolutionnaire. D’un optimisme sans bornes, parfois aveuglant, il croyait à une imminente révolution prolétarienne en Allemagne, et appelait à la constitution d’une République socialiste allemande des conseils. Prônant le défaitisme révolutionnaire – « Nous voulons la défaite de notre classe capitaliste dans cette guerre » – le journal reprenait le célèbre mot d’ordre de Karl Liebknecht en 1914 : « L’ennemi est dans notre pays ». Si son objet principal était la dénonciation de Hitler et du nazisme, il n’épargnait pas pour autant Churchill-Roosevelt et Staline. Comme l’observe Michel Dreyfus dans sa préface, beaucoup de trotskistes, comme Monath et ses camarades, se trompaient en assimilant la Deuxième Guerre mondiale à la Première, et croyant que, comme en 1917-19, elle allait se terminer avec une révolution sociale.

Hélas, un des soldats allemands du réseau autour du journal, Konrad Lepow, les a dénoncés, et un coup de filet de la police nazie en octobre 1943 a conduit à l’arrestation de dizaines de soldats allemands et de plusieurs trotskistes français. Robert Cruau fut tué, une dizaine de soldats allemands furent fusillés, et plusieurs militants et dirigeants trotskistes français furent arrêtés – dont Marcel Hic, Roland Filiâtre et David Rousset – et déportés à Buchenwald. Martin Monath réussi à s’échapper, se réfugiant en Belgique.

Cependant, en février 1944 il revient à Paris, en compagnie d’un jeune dirigeant belge, un certain Ernest Mandel, pour la première conférence européenne de la IVInternationale. Bien décidé à reprendre son combat internationaliste, il publie, à partir de mai 1944, une nouvelle version du Arbeiter und Soldat, cette fois-ci imprimée (dans l’imprimerie clandestine des trotskistes français) et destiné à l’agitation parmi la masse des soldats allemands. Un nouveau coup de filet de la Gestapo conduit à son arrestation en juillet 1944 ; torturé, gravement blessé, laissé pour mort, il est hospitalisé, mais finalement, à la veille du départ des occupants de Paris, assassiné par les gestapistes, dans des circonstances encore peu connues.

Comme le reconnaît Nathanael Flakin, cette tentative de « démoralisation » de la Wehrmacht s’est soldée par un échec ; mais elle ne laisse pas moins un héritage précieux, un extraordinaire exemple d’internationalisme militant.

Il serait intéressant de comparer la tentative de Martin Monath avec celle de Claude Cahun, l’artiste surréaliste juive française – sympathisante du trotskisme – établie dans l’île de Guernesey. Avec sa compagne Suzanne Malherbe, elle va éparpiller dans l’île des tracts en allemand destinés à démoraliser les troupes d’occupation, avec des mots d’ordre comme « Liebknecht-Frieden-Freiheit » (Liebknecht-Paix-Liberté). Après quatre années de cette activité subversive à la barbe des occupants, elles furent arrêtées en juillet 1944 et condamnées à la mort ; la défaite du Troisième Reich les sauva de l’exécution.

Pour revenir au livre de Nathanel Flakin : on ne peut qu’être impressionné par cet émouvant récit, par l’incroyable courage, force de conviction et héroïsme militant de Martin Monath et ses camarades. Les illusions optimistes, les erreurs d’analyse, les aveuglements sont indéniables, mais n’enlèvent rien à la grandeur morale et politique de cette tentative internationaliste d’organiser, dans les rangs mêmes de la Wehrmacht, une résistance antifasciste.

Cela dit, il me semble qu’il faut éviter de tomber dans l’erreur, partagée par nombre de trotskistes, encore aujourd’hui, de croire que ce travail de « fraternisation internationaliste » avec des soldats allemands était une alternative (et non simplement un complément) à l’action militaire de la résistance : actions de guérilla, exécution d’officiers de la Wehrmacht et d’indicateurs, déraillement de trains, etc. De même, il me paraît faux de réduire l’histoire de la résistance communiste à l’occupation à un mot d’ordre du PCF en août 1944,« À chacun son boche ! ». Certes, des aspects chauvins étaient bien présents dans la presse et l’agitation du PCF, mais c’était loin de résumer l’esprit de ce combat : est-ce que Missak Manouchian et ses camarades de« l’Affiche Rouge » étaient des « chauvins » ? On pourrait multiplier les exemples. Comme l’écrivait Ernest Mandel, dans Sur la Seconde Guerre mondiale**, « une juste guerre de libération nationale a été menée par les populations des pays occupés de l’Europe ».

En conclusion : malgré son tragique échec, la tentative héroïque de Martin Monath et de ses camarades mérite d’être inscrite en lettres de feu dans la mémoire vivante du mouvement ouvrier international.

Michael Löwy

* Nathaniel Flakin, Un juif berlinois organise la résistance dans la Wehrmacht – « Arbeiter und Soldat »,Préface de Michel Dreyfus, Syllepse, Paris 2021, 140 pages, 15,00€.
https://www.syllepse.net/un-juif-berlinois-organise-la-resistance-dans-la-wehrmacht-_r_89_i_863.html
** Ernest Mandel, Sur la Seconde Guerre mondiale : une interprétation marxiste, Paris, La Brèche éditions, 251 pages, 12,00€.

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Auteur : entreleslignesentrelesmots

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