Ukraine – Russie (mais pas que…) 12

  • Denis Sieffert : Donner aux Ukrainiens ce qu’ils demandent
  • « Bilan » des manifestations en Russie
  • Michel Roche : La Russie de Vladimir Poutine : un régime bonapartiste
  • Mike Davis : Poutine, Biden, Xi… « Thanatos triomphant »
  • L’observatoire de la liberté de création s’oppose au boycott des artistes russes
  • Solidarité de la gauche avec l’Ukraine
  • Karine Clément : L’opposition à la guerre en Russie
  • Guerre en Ukraine : dix leçons de la Syrie. Exilés syriens sur la façon dont leur expérience peut éclairer la résistance à l’invasion
  • Gilbert Achcar : L’anti-impérialisme aujourd’hui et la guerre en Ukraine. Réponse à Stathis Kouvélakis
  • La Syrie, est le laboratoire de la barbarie guerrière que Vladimir Poutine perpétue aujourd’hui en Ukraine
  • La guerre en Ukraine vue depuis le terrain. Entretien avec Oksana Dutchak
  • Interview de Slavoj Žižek : « Quelle idéologie se cache derrière l’expansionnisme de Poutine ? 
  • Liens avec autres textes

Bandeau-Facebook-gnral-1024x577

Donner aux Ukrainiens ce qu’ils demandent

Le levier du boycott du gaz et du pétrole russes serait infiniment douloureux, mais il est de nature à entraver rapidement Poutine. On ne veut pas mourir pour Kyiv, mais on peut accepter de souffrir pour elle. D’autant que les enjeux démocratiques de cette guerre sont aussi les nôtres.

Comme toujours dans de telles circonstances, ce sont des images presque anecdotiques qui frappent les esprits et blessent les cœurs, plus que celles d’immeubles éventrés ou de voitures calcinées. En voici une, aperçue à la télévision. Celle d’un père, les épaules secouées par les sanglots, appliquant sa main contre la vitre d’un car comme pour toucher une dernière fois son enfant. Se reverront-ils ? Cette image de séparation nous dit ces milliers de destins déchirés par la volonté d’un seul homme. Quand et comment cela cessera-t-il ? On peut avancer que Poutine finira par perdre cette guerre d’Ukraine et qu’il se perdra avec elle. Mais on pense à la réponse que Keynes fit un jour à un économiste qui prédisait qu’« à terme » le libéralisme profiterait aux pauvres : « Peut-être, mais à terme, nous serons tous morts. »

La prophétie est encore plus cruelle appliquée à la guerre. Combien de temps prendra la défaite du dictateur russe ? Et ce temps-là ne se compte pas seulement en jours ou en mois, mais en nombre de morts. La réponse dépend de plusieurs facteurs qui interagissent, mais qui ont aussi leur autonomie. Le premier, c’est évidemment l’admirable résistance du peuple ukrainien. Combien de temps tiendra-t-il ? Le second, c’est l’effet des sanctions sur la Russie et la réaction qu’elles engendreront à tous les niveaux de la société. Combien de temps faudra-t-il pour que le pouvoir de Poutine s’en trouve fragilisé ?

Dans cette tragédie, nos sociétés civiles, et les gauches, ont un rôle important à jouer. Secondaire sans doute par rapport aux Ukrainiens et aux opposants russes, mais loin d’être négligeable. Encore faut-il que les objectifs soient clairs. À gauche, Jean-Luc Mélenchon s’est singularisé en plaçant son meeting de Lyon sous le signe de la paix. Tout le monde, je crois, est pour la paix. Poutine lui-même le serait si les Ukrainiens venaient à rendre les armes et à se soumettre. Pour l’instant, ils luttent au péril de leur vie pour leur indépendance et leur dignité. Alors faut-il leur livrer des armes ou leur refuser ce qu’ils demandent au prétexte de les protéger ? Eux seuls, en vérité, peuvent mesurer leur capacité de résistance. Ils savent qu’elle a un prix élevé. Les habitants de Kyiv, Kharkiv ou Marioupol n’ignorent pas que, lorsque Poutine n’avance pas au rythme prévu, quand ses chars ne parviennent pas à s’emparer des villes, quand les combats de rue ne tournent pas à son avantage, il passe à une autre guerre. Les militaires appellent ça « le tapis de bombes ». Grozny, Alep-Est, la Ghouta orientale ont ainsi été précipités dans l’apocalypse. Les écoles, les hôpitaux, les immeubles sont alors ciblés en priorité. On dira un jour combien d’Oradour-sur-Glane ce personnage a commis. On sait que Poutine n’a pas inventé le massacre des civils. Il faudrait avoir la mémoire sélective pour oublier le Vietnam, My Lai, le Napalm… Mais, aujourd’hui, c’est Poutine. Et c’est en regard de la violence dont il est capable, mais aussi du choix des Ukrainiens, que le mot d’ordre de « paix » doit être évalué. On peut préférer pour les Ukrainiens la fin rapide des hostilités et l’occupation. Mais celle-ci est aussi la promesse d’une longue souffrance. En France, le mot est chargé de souvenirs funestes. Non, décidément, comme le montre magistralement Étienne Balibar, grande figure de la gauche, dans un entretien à Mediapart, « le pacifisme n’est pas une option ». Et puis, encore une fois, c’est aux Ukrainiens de décider s’ils veulent des armes ou non. Et la réponse ne fait aucun doute.

Mais il y a un autre levier dont les pays occidentaux disposent et qu’ils craignent d’utiliser. C’est l’arme du boycott du gaz et du pétrole russes. Elle serait infiniment douloureuse pour nos sociétés. Mais elle est de nature à entraver rapidement l’effort de guerre de Poutine. Il en sera question au sommet européen de Versailles en cette fin de semaine. On ne veut pas mourir pour Kyiv, mais on peut accepter de souffrir pour elle. D’autant que les enjeux démocratiques de cette guerre sont aussi les nôtres. Certes, le sacrifice serait inégal. L’Allemagne en pâtirait plus que la France, et les catégories les plus modestes, et particulièrement les professionnels de la route, en souffriraient plus que les autres. On voit que nos sociétés inégalitaires et une Europe toujours en manque de solidarité nous affaiblissent face aux dictatures. Il n’est donc pas nécessaire de s’éloigner de l’Ukraine pour revenir à notre campagne électorale, à nos impératifs sociaux, à la transition écologique et à l’indépendance énergétique. La guerre d’Ukraine nous renvoie dans une urgence extrême à tous nos problèmes irrésolus.

Enfin, dans toute tragédie, il y a une petite part d’ironie qui suscite davantage la grimace que le sourire. Voir le premier ministre israélien de la droite la plus extrême, et qui n’a pas même condamné l’invasion de l’Ukraine, aller négocier avec Poutine n’en manque pas. Voir l’un des pays qui possèdent à leur palmarès le plus grand nombre de violations du droit international aller faire la leçon à Poutine aurait de quoi étonner si l’on était encore naïfs. À moins qu’il s’agisse seulement de « torpiller » les négociations sur le nucléaire iranien, qui, dit-on, avancent bon train vers un retour à l’accord signé par Obama en 2015. Comme s’il était déjà urgent de préparer la prochaine guerre.

Denis Sieffert, 8 mars 2022

https://www.politis.fr/articles/2022/03/donner-aux-ukrainiens-ce-quils-demandent-44169/

CET ARTICLE EST EN ACCÈS LIBRE. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politisabonnez-vous.

*********

« Bilan » des manifestations en Russie

Le 24 février, la Russie a déclenché une guerre avec l’Ukraine. Depuis lors,des manifestations anti-guerre ont lieu quotidiennement. OVD-Info fournit une aide juridique aux personnes arrêtées et partage des informations sur les détentions. Retrouvez les principaux détails dans notre chronique quotidienne ! A partir du 6 mars, d’après les données d’OVD-Info, 13 022 manifestants ont été arrêtés dans 147 villes russes depuis le début des protestations.

https://ovdinfo.org

Traduit avec http://www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

*************

La Russie de Vladimir Poutine : un régime bonapartiste

L’effondrement du régime soviétique s’est déroulé dans un temps si court qu’il a surpris presque tout le monde de ce côté-ci du Rideau de fer. Ce trop court délai n’a pas suffi à mobiliser la société russe autour d’un projet élaboré en toute indépendance de classe par rapport aux couches sociales dominantes. Ces dernières, fortement appuyées en cela par nos gouvernements et les institutions financières internationales tels le FMI, la Banque mondiale, la BERD, ont fait pression sur les libéraux russes pour une transition rapide au capitalisme, la fameuse thérapie de choc. Ces derniers ne se sont d’ailleurs pas fait prier. Méfiants des milieux populaires russes, la vitesse permettrait d’effectuer l’essentiel de la transition – à commencer par les privatisations – avant que la population se mobilise contre le type de société qu’on commençait à mettre en place. Les aspirations à la liberté, à la démocratie, s’étaient manifestées à une large échelle. Mais c’était beaucoup moins le cas en ce qui concerne le passage au capitalisme, lourd de menaces pour la sécurité économique des travailleurs et travailleuses et susceptible de heurter les valeurs égalitaristes profondes du peuple russe, antérieures au régime soviétique.

Les perturbations politiques qui ont accompagné l’application de la thérapie de choc ont soulevé des doutes sur la capacité d’un régime politique libéral doté d’un parlement fort – héritage des réformes de Gorbatchev et des revendications démocratiques qui ont suivi – de contrer tout menace à l’ordre établi. Après tout, des élections parlementaires auraient pu donner la victoire à des forces opposées à l’ordre capitaliste qu’on mettait en place. C’est la raison pour laquelle les confrontations entre le parlement et le pouvoir exécutif en 1992 et 1993 ont abouti à la violence et à l’imposition d’une constitution qui accorde l’essentiel des pouvoirs au président. Nos dirigeants, faut-il le rappeler, tout comme nos éditorialistes serviles, ont appuyé ce geste commis par Boris Eltsine et son entourage. Comme la thérapie de choc n’arrivait pas à elle seule à assurer l’irréversibilité de la transition, le recours à l’autoritarisme s’avérait donc également nécessaire.

En 1999, le règne de Boris Eltsine tire à sa fin et l’oligarchie cherche désespérément un candidat susceptible d’assurer la continuité de l’ordre établi. Le tandem Primakov-Loujkov fait peur avec son intention de réviser certaines privatisations et de procéder à la renationalisation de certains secteurs de l’économie. Primakov, premier ministre pendant une courte période, jouit d’un important soutien populaire et les sondages prévoient qu’il risque fort de remporter l’élection présidentielle de mars 2000. En août 1999, le clan Eltsine choisit finalement Vladimir Poutine comme candidat et lui donne l’occasion de se faire connaître en le nommant premier ministre. Issu de l’ancien KGB, il apparaît comme la meilleure garantie pour protéger le nouveau régime de tout ce qui pourrait le menacer. Nommé président par interim le 31 décembre, il remporte ensuite l’élection présidentielle.

Contrairement à Eltsine, Poutine bénéficie d’une économie en forte croissance avec la hausse des prix mondiaux du pétrole. Il a par ailleurs profité de son poste de président et du contexte de guerre en Tchétchénie pour placer les siloviki dans différentes instances stratégiques, y compris de grandes entreprises. On appelle siloviki ces personnes issues des institutions chargées d’assurer la sécurité du régime.

Le caractère bonapartiste du régime postsoviétique devient ainsi beaucoup plus affirmé. Dans un régime bonapartiste, l’État s’érige au-dessus des classes sociales, y compris la classe dominante. C’est ce qu’on observe en Russie, où l’oligarchie/bourgeoisie formée sur les décombres de l’URSS et enrichie par les privatisations effectuées de manière scandaleuse est trop faible pour prendre la tête de la société russe, qui la déteste cordialement. Un sondage réalisé en août dernier par le Centre Levada (maison de sondages et d’enquêtes sociologiques indépendante de l’État et considérée par lui comme « agent de l’étranger »), a posé une question sur le « système économique le plus juste ». La planification et la distribution par l’État a reçu l’appui de 62% des sondés contre 24% pour le système fondé sur la propriété privée et l’économie de marché. En somme : si la transition au capitalisme a abouti jusqu’à un certain point dans la sphère de l’économie, ce n’est pas le cas dans celle de l’idéologie. C’est ainsi qu’on peut comprendre la peur que ressent l’oligarchie face au peuple russe et la nécessité d’un État où le pouvoir qui la protège est concentré entre les mains de la branche exécutive.

Comme ce fut le cas pour Napoléon III, l’État russe jouit d’une autonomie sans commune mesure avec ce que l’on retrouve dans les pays capitalistes développés. Cette autonomie a permis à Poutine d’agir parfois contre les intérêts apparents de l’oligarchie, notamment avec cette guerre qu’il a déclenchée contre l’Ukraine. C’est un peu ce genre de rapport qu’on retrouvait dans l’Allemagne nazie entre l’État et la bourgeoisie. Cette dernière étant menacée par la montée communiste, elle a accepté d’être politiquement expropriée en échange du maintien des rapports sociaux capitalistes (ce qui a d’ailleurs amené Hitler à se débarrasser des SA, qui voulaient pousser plus loin la « révolution »). Lorsque la défaite de l’Allemagne ne faisait plus de doute, la bourgeoisie a cherché, sans succès, à se débarrasser d’Hitler dans le but de mettre fin à la guerre sur le front ouest et de s’entendre avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ce désaccord entre la bourgeoisie et l’État nazi a culminé avec la tentative ratée d’assassinat d’Adolf Hitler en juillet 1944. Aux États-Unis ou ici, une guerre sans l’appui du capital ne serait guère possible.

Les ennuis que Poutine a causés à certains oligarques (Berëzovski, Goussinski, Khodorkovski et d’autres) ont contribué à sa popularité auprès des Russes. Napoléon III avait lui aussi, en son temps, bénéficié d’appuis populaires à l’occasion de son plébiscite. La présidence Poutine a aussi été marquée par une nette amélioration du budget de l’État et par une hausse des salaires dans la première décennie des années 2000. Une partie significative de la population a pu commencer à voyager à l’étranger, à améliorer ses conditions de logement et à jouir de quelques autres bienfaits peu accessibles auparavant. C’est pour toutes ces raisons et quelques autres que le président russe peut encore compter sur l’appui d’une grande part de l’opinion publique.

Mais la guerre contre l’Ukraine risque fort de gruger son capital de sympathie. Si les manifestations prennent de l’ampleur, il pourrait ne plus apparaître, aux yeux des élites, comme la meilleure garantie de préservation de l’ordre établi, déjà terriblement menacé de l’extérieur par les sanctions et par l’isolement international. Et pour ces élites qui ont su profiter du régime, il ne saurait être question de risquer l’émergence d’un mouvement de masse. Il a été choisi en 1999-2000 pour en empêcher la possibilité, et non l’inverse. C’est la raison pour laquelle je suis persuadé qu’on est en train de réfléchir à tout cela en haut lieu.

Michel Roche

Michel Roche est professeur de science politique à l’Université du Québec à Chicoutimi

https://www.cahiersdusocialisme.org/la-russie-de-vladimir-poutine-un-regime-bonapartiste/

**********

Poutine, Biden, Xi… « Thanatos triomphant »

L’hégémonie nécessite-t-elle un grand dessein ? Dans un monde où un millier d’oligarques dorés, de cheiks milliardaires et de divinités de Silicon régissent l’avenir de l’humanité, nous ne devrions pas être surpris de découvrir que la cupidité engendre des esprits reptiliens. Ce que je trouve le plus remarquable en ces jours étranges – alors que les bombes thermobariques font fondre les centres commerciaux et que les incendies font rage dans les centrales nucléaires – c’est l’incapacité de nos surhommes à valider leur pouvoir dans tout récit plausible du futur proche.

Au dire de tous, Poutine, qui s’entoure d’autant d’astrologie, de mysticisme et de perversion que les Romanov en phase terminale, croit sincèrement qu’il doit empêcher les Ukrainiens d’être Ukrainiens, de peur que le destin céleste de la Rus [référence aux Etats des Slaves orientaux du Xe au XIIIe siècle « à l’origine » de la Russie, Biélorussie et Ukraine] ne devienne impossible. Il faut briser le présent pour faire d’un passé imaginaire le futur.

Loin de l’archi-strongman et du maître-trompeur admiré par Trump, Orbán et Bolsonaro, Poutine est simplement impitoyable, impétueux et enclin à la panique. Les gens qui, dans les rues de Kiev et de Moscou, se sont moqués de la menace jusqu’à ce que les missiles commencent à tomber, n’étaient naïfs que parce qu’ils pensaient qu’aucun dirigeant rationnel ne sacrifierait l’économie russe du XXIe siècle pour élever un faux aigle bicéphale [armoiries de la Russie] au-dessus du Dniepr.

En effet, aucun dirigeant rationnel ne le ferait.

Sur l’autre rive, Biden mène une séance de spiritisme non-stop avec Dean Acheson [secrétaire d’Etat entre 1949 et 1953, sous Harry S. Truman, décédé en 1971] et tous les fantômes des guerres froides passées. La Maison Blanche est sans vision dans le désert qu’elle a contribué à créer. Tous les groupes de réflexion et les esprits géniaux qui sont censés guider l’aile Clinton-Obama du Parti démocrate sont, à leur manière, aussi écervelés que les devins du Kremlin. Ils ne peuvent pas imaginer d’autre cadre intellectuel face au déclin de la puissance américaine que la compétition à ogive nucléaire avec la Russie et la Chine. (On pourrait presque entendre le soupir de soulagement de Poutine lorsqu’il s’est débarrassé du fardeau mental de devoir penser stratégie globale dans l’Anthropocène). En fin de compte, Biden s’est révélé être le même belliciste au pouvoir que nous craignions qu’Hilary Clinton ne le soit. Bien que l’Europe de l’Est fasse désormais diversion, qui peut douter de la détermination de Biden à rechercher l’affrontement en mer de Chine méridionale – des eaux bien plus dangereuses que la mer Noire ?

Pendant ce temps, la Maison Blanche semble avoir presque négligemment jeté à la poubelle son faible engagement en faveur du progressisme. Une semaine après le rapport le plus effrayant de l’histoire [voir sur ce site, le 5 mars, la présentation du rapport du GIEC https://alencontre.org/ecologie/rapport-dimpact-du-giec-une-exigence-impliquer-tout-le-monde-dans-une-planification-equitable-et-juste.html], qui indiquait la décimation prochaine de la pauvre humanité, le changement climatique n’a pas été mentionné dans le discours sur l’état de l’Union. (Comment pourrait-il être comparé à l’urgence transcendantale de la reconstruction de l’OTAN ?) Et Trayvon Martin [jeune Afro-Américain abattu en Floride en février 2012] et George Floyd [Afro-Américain tué lors de son arrestation par la police en mai 2020 à Minneapolis] ne sont plus que des victimes de la route qui disparaissent rapidement dans le rétroviseur de la limousine présidentielle, tandis que Biden se précipite pour rassurer les flics en leur disant qu’il est leur meilleur ami.

Mais il ne s’agit pas simplement d’une trahison: la gauche américaine porte sa propre part de responsabilité dans ce triste résultat. Presque aucune des énergies produites par Occupy, Blake Lives Matter et les campagnes de Bernie Sanders n’a été canalisée pour repenser les problèmes mondiaux et élaborer une nouvelle politique de solidarité. De même, il n’y a pas eu de reconstitution générationnelle de la capacité mentale radicale (I.F. Stone, Isaac Deutscher, William Appleman Williams, D.F. Fleming, John Gerassi, Gabriel Kolko, Noam Chomsky… pour n’en citer que quelques-uns) qui était autrefois focalisée comme un laser sur la politique étrangère américaine.

De son côté, l’Union européenne n’a pas non plus maîtrisé les problèmes de caractérisation de l’époque et les fondements d’une nouvelle géopolitique. Ayant accroché son étoile au commerce avec la Chine et au gaz naturel de la Russie, l’Allemagne, en particulier, risque une désorientation spectaculaire. La coalition mollassonne de Berlin est pour le moins mal équipée pour trouver une autre voie vers la prospérité. De même, Bruxelles, même si elle est temporairement réanimée par le péril russe, reste la capitale d’un super-Etat en faillite, une union qui a été incapable de gérer collectivement la crise migratoire, la pandémie ou les hommes forts de Budapest et de Varsovie. Une OTAN élargie, retranchée derrière un nouveau mur oriental, est un remède pire que le mal.

Tout le monde cite Gramsci à propos de l’interrègne, mais cela suppose que quelque chose de nouveau va naître ou pourrait naître. J’en doute. Je pense que nous devons plutôt diagnostiquer une tumeur cérébrale de la classe dirigeante : une incapacité croissante à parvenir à une compréhension cohérente du changement mondial comme base pour définir des intérêts communs et formuler des stratégies à grande échelle.

C’est en partie la victoire du présentisme pathologique, qui consiste à faire tous les calculs sur la base de résultats à court terme afin de permettre aux super-riches de consommer toutes les bonnes choses de la terre au cours de leur vie. (Michel Aglietta dans son récent Capitalisme:  Le temps des ruptures – Odile Jacob, 2019 – souligne le caractère inédit de la nouvelle fracture générationnelle sacrificielle). La cupidité s’est radicalisée au point qu’elle n’a plus besoin de penseurs politiques et d’intellectuels organiques, seulement de Fox News et de la bande passante. Dans le pire des cas, Elon Musk mènera simplement une migration de milliardaires hors de la planète.

Il se peut aussi que nos dirigeants soient aveugles parce qu’ils n’ont pas la vue pénétrante de la révolution, bourgeoise ou prolétarienne. Une ère révolutionnaire peut s’habiller de costumes du passé (comme Marx l’explique dans Le dix-huit brumaire), mais elle se définit elle-même en reconnaissant les possibilités de réorganisation sociétale découlant des nouvelles forces technologiques et économiques. En l’absence d’une conscience révolutionnaire externe et de la menace d’une insurrection, les anciens ordres ne produisent pas leurs propres (contre-)visionnaires.

(Permettez-moi toutefois de noter l’exemple curieux du discours que Thomas Piketty a prononcé le 16 février à la National Defense University du Pentagone. Dans le cadre d’une série régulière de conférences sur le thème « Répondre à la Chine », l’économiste français a affirmé que  «l’Occident»  devait défier l’hégémonie croissante de Pékin en abandonnant son « modèle hypercapitaliste dépassé»  et en promouvant à la place un « nouvel horizon égalitaire et émancipateur à l’échelle mondiale» . Un lieu et un prétexte pour le moins étranges pour prôner le socialisme démocratique).

Pendant ce temps, la nature se saisit des rênes de l’histoire, en effectuant ses propres compensations titanesques, au détriment des pouvoirs, notamment sur les infrastructures naturelles et artificielles, que les empires pensaient autrefois contrôler. Dans cette optique, l’« Anthropocène» , avec ses allusions au prométhéen, semble particulièrement mal adapté à la réalité du capitalisme apocalyptique.

En guise d’objection à mon pessimisme, on pourrait prétendre que la Chine est clairvoyante là où tous les autres sont aveugles. Certes, sa vaste vision d’une Eurasie unifiée, le projet « Belt and Road » [littéralement « ceinture économique de la route de la soie »], est un grand projet d’avenir, sans équivalent depuis que le soleil du « siècle américain » s’est levé sur un monde dévasté par la guerre. Mais le génie de la Chine, de 1949 à 1959 et de 1979 à 2013, a été sa pratique néo-mandarinale du leadership collectif, centralisé mais plurivoque. Xi Jinping, dans son ascension au trône de Mao, est le ver dans la pomme. Bien qu’il ait renforcé l’influence de la Chine sur le plan économique et militaire, son déchaînement irréfléchi d’ultranationalisme pourrait encore ouvrir une boîte de Pandore nucléaire.

Nous vivons l’édition cauchemardesque de « Les grands hommes font l’histoire» . Contrairement à l’ancienne guerre froide, où les politburos, les parlements, les cabinets présidentiels et les états-majors contrebalançaient dans une certaine mesure la mégalomanie au sommet, il existe peu d’interrupteurs de sécurité entre les grands dirigeants d’aujourd’hui et l’Armageddon. Jamais une telle fusion de pouvoirs économiques, médiatiques et militaires n’a été mise entre si peu de mains. Cela devrait nous inciter à nous recueillir sur les tombes des héros que sont Aleksandr Ilyich Ulyanov, Alexander Berkman et l’incomparable Sholem Schwarzbard [voir Samuel Schwarzbard, Mémoires d’un anarchiste juif, préf. Michel Herman, Editions Syllepse, 2010].

Mike Davis

Article publié sur le site Sidecar-NLR, le 7 mars 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/poutine-biden-xi-thanatos-triomphant.html

*********

L’observatoire de la liberté de création s’oppose au boycott des artistes russes

Communiqué de l’Observatoire de la liberté de création

L’Observatoire de la liberté de création, qui réunit une quinzaine d’organisations luttant ensemble contre la censure des œuvres, affirme son plein et entier soutien aux artistes ukrainiens et prépare une initiative en ce sens.

Nous sommes informés de demandes de limogeage d’artistes russes des institutions auxquels ils collaborent et de demandes de boycott des œuvres des artistes russes dans les concerts, festivals, théâtres, etc., certaines organisations membres de l’Observatoire étant sollicitées en ce sens.

Nous tenons à rappeler fermement les principes qui nous unissent : la liberté de création et la liberté de diffusion des œuvres. Personne ne saurait en être privé à raison de sa nationalité. Ce serait confondre des hommes et des femmes et le gouvernement de leur pays. Et ce serait méconnaître les risques que prennent bon nombre d’artistes russes, actuellement, pour affirmer leur refus de la guerre, ou leur refus du régime qui les contraint, parfois jusqu’à l’enfermement carcéral. Démissionner d’une institution en Russie, comme l’ont fait de nombreux responsables culturels, est un droit et un risque.

Evincer des artistes russes de nos institutions culturelles, boycotter leurs œuvres, au seul motif qu’ils sont russes, est une discrimination inacceptable.

-*-

The Observatory for creative freedom, which draws together some fifteen organizations to fight against the censorship of artistic works, states its full support for Ukrainian artists and is preparing an initiative to this end.

We are aware of requests to remove Russian artists from the institutions in which they collaborate and of requests to boycott the participation of Russian artists in concerts, festivals, theatres, etc. Certain Observatory member organizations have been contacted in this respect.

We wish to restate firmly the principles that unite us: the freedom to create and diffuse artistic works. No one should be deprived of this freedom solely because of his or her nationality. This would mean a lack of distinction between the individual members and the government of their country. And it would mean a lack of recognition of the risks currently taken by a large number of Russian artists when they state their rejection of the war or their rejection of the regime that constrains them, even to the point of jailing them. Resigning from an institution in Russia, as many cultural actors have done, is a right and a risk.

To oust Russian artists from our cultural institutions and to boycott their work, simply because they are Russian, is unacceptable discrimination.

Liste des membres de l’Observatoire de la liberté de création :

Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (Acid) ; Association des cinéastes documentaristes (Addoc) ; Section française de l’Association internationale des critiques d’art (Aica France) ; Fédération des lieux de musiques actuelles (Fedelima) ; Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle (FNSAC-CGT) ; Fédération nationale des arts de la rue ; Ligue des droits de l’Homme (LDH) ; Ligue de l’enseignement ; Les Forces musicales ; Scénaristes de Cinéma Associés (SCA) ; Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT) ; Syndicat national des artistes plasticiens (Snap-CGT) ; Syndicat national des scènes publiques (SNSP) ; Société des réalisateurs de films (SRF) ; Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac).

Paris, le 8 mars 2022.

https://www.ldh-france.org/lobservatoire-de-la-liberte-de-creation-soppose-au-boycott-des-artistes-russes/

************

Solidarité de la gauche avec l’Ukraine

Le 24 février, la Russie a lancé une invasion militaire illégale et injustifiée d’un État souverain et indépendant – l’Ukraine. Nous, partis progressistes d’Ukraine, de Lituanie, de Finlande, de Tchéquie, de Roumanie, de Pologne (…), condamnons fermement cette agression car elle fait fi de toutes les valeurs que nous défendons. 

Nous nous opposons catégoriquement à un ordre dans lequel le plus fort impose sa volonté au plus faible par la force – et c’est ainsi que l’agression de Moscou doit être perçue. Le peuple ukrainien a le droit fondamental de vivre librement, de choisir ses dirigeants et de se gouverner lui-même. L’avenir de l’Ukraine ne devrait dépendre que de leur décision libre et indépendante. C’est donc avec fierté et détermination que nous exprimons notre solidarité avec le peuple ukrainien dans son combat pour la dignité et la souveraineté. 

Cette solidarité ne doit pas rester un slogan vide. Face à cette agression non provoquée, l’Ukraine a besoin d’aide pour résister aux forces russes et assurer la sécurité de ses citoyens. Nous appelons les gouvernements de nos pays et l’Union européenne à fournir toute l’aide nécessaire. Nous soutenons, entre autres, l’envoi de matériel militaire, la fourniture d’eau, de nourriture et d’aide médicale aux civils et la mobilisation de toutes les voies diplomatiques possibles pour établir des couloirs humanitaires pour l’évacuation des personnes et la fourniture de moyens matériels.

Notre solidarité s’exprime également en se faisant l’écho des revendications de la Sotsialniy Rukh et des syndicats ukrainiens. L’Ukraine a succombé à une dette extérieure massive et consacre environ 10 à 15% de son PIB au service de cette dette. Les prêts internationaux, y compris ceux du FMI, ont été accordés à la condition que les dépenses sociales soient réduites, et leur remboursement a contraint la population à économiser sur les besoins de base et à appliquer l’austérité dans les secteurs fondamentaux de l’économie. Aujourd’hui, l’État aura besoin de ressources pour protéger la population civile et fournir des logements aux personnes déplacées et des médicaments aux blessés. L’Ukraine doit être libérée du poids de la dette extérieure et de la pression néolibérale destructrice. C’est pourquoi nous demandons à la Banque centrale européenne de prendre en charge le coût de son service.

Nous devons rester attentifs au sort de tous les réfugiés qui entrent dans nos pays pour fuir la guerre en Ukraine. Nos gouvernements doivent être tenus responsables de s’assurer que tous les réfugiés bénéficient des mêmes droits et traitements que leurs citoyens – en ce qui concerne les conditions de travail, l’accès au logement et à l’éducation ainsi qu’aux soins de santé ou à tout autre service public. Dans ce contexte, nous faisons appel à la solidarité et au soutien financier de l’Union européenne afin de consolider les systèmes sociaux des pays d’accueil.

Dans le même temps, nous devons nous assurer qu’une pression constante est exercée pour obliger la Russie à mettre fin à son agression et à retirer ses forces du territoire ukrainien. L’Union européenne et ses États membres doivent agir avec fermeté et sans tenir compte des intérêts commerciaux et du lobbying. Nous demandons la confiscation des actifs des oligarques russes en Europe et leur transfert à l’État ukrainien. Nous demandons également l’exclusion de Sberbank et Gazprombank de SWIFT et l’arrêt immédiat des importations de combustibles fossiles de la Russie vers l’Union européenne. Nous pensons que nous pouvons utiliser l’impact de ces sanctions sur nos systèmes énergétiques comme une opportunité pour accélérer la transition énergétique verte et juste.

Signé par :

Sotsjalniy Rukh (Ukraine)

Vasemmistoliitto (Finlande)

Left Aliance (Lituanie)

Budoucnost (République tchèque)

Jsme Levice (République tchèque)

Demos (Roumanie)

Razem (Pologne)

8 mars 2022

Left solidarity with Ukraine

On the 24th of February, Russia launched an illegal and unjustified military invasion of a sovereign and independent state – Ukraine. We, as progressive parties from Ukraine, Lithuania, Finland, Czechia, Romania, Poland (…) strongly condemn this aggression as it disregards every value we stand for. 

We categorically oppose an order in which the stronger imposes its will on the weaker by force – and this is how Moscow’s aggression must be seen. The Ukrainian people have a fundamental right to live freely, choose their leaders and govern themselves. The future of Ukraine should depend solely on their free and independent decision. Hence, it is with pride and determination that we express our solidarity with the Ukrainian people in their fight for dignity and sovereignty

Such solidarity must not remain an empty slogan. In the face of this unprovoked aggression, Ukraine needs help to resist Russian forces and ensure the safety of its citizens. We call on the governments of our countries and the European Union to provide all necessary assistance. We support, inter alia, the sending of military equipment, the provision of water, food and medical help for civilians and the mobilisation of all possible diplomatic channels to establish humanitarian corridors for the evacuation of people and the supply of material means.

Our solidarity also finds an expression in echoing the demands of Ukrainian Sotsialniy Rukh and labour unions. Ukraine has been succumbing to massive external debt and spending about 10-15% of the GDP on its servicing. International loans, including those from the IMF, were granted on the condition that social spending was reduced, and their repayment forced people to save on basic needs and apply austerity in basic sectors of the economy. Today, the state will need resources to protect the civilian population and provide housing for displaced persons and medicine for the wounded. Ukraine needs to be freed from the burden of external debt and destructive neoliberal pressure. Therefore, we call on the European Central Bank to take over the cost of its servicing.

We need to remain attentive to the plight of all refugees that enter our countries fleeing war in Ukraine. Our governments must be held responsible for making sure that all refugees receive the same rights and treatment as their citizens – regarding labour conditions, access to housing and education as well as healthcare or to any other public service. In this context, we appeal to the European Union for solidarity and financial support in order to shore up social systems in the receiving countries.

At the same time, we must make sure that there is constant pressure to force Russia to stop its aggression and withdraw its forces from Ukrainian territory. The European Union and its member states must act firmly and without regard to business interests and lobbying. We call for the confiscation of Russian oligarchs’ assets in Europe and transferring them to the Ukrainian state. We also demand the exclusion of Sberbank and Gazprombank from SWIFT and for an immediate stop of fossil fuels imports from Russia into the European Union. We believe we can use the impact of these sanctions on our energy systems as an opportunity to hasten the green and just energy transition.

Signed by:

Sotsjalniy Rukh (Ukraine)

Vasemmistoliitto (Finland)

Left Aliance (Lithuania)

Budoucnost (Czech Republic)

Jsme Levice (Czech Republic)

Demos (Romania)

Razem (Poland)

*************

L’opposition à la guerre en Russie

Non, les Russes ne restent pas passifs face à la guerre que mène le clan poutinien à l’Ukraine. Depuis le 24 février, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue, partout dans le pays, pour manifester leur désaccord. Selon les données d’OVD-Info, l’association qui répertorie et aide les victimes des répressions policières en Russie, au moins 13 022 personnes ont été arrêtées depuis le début des protestations, avec des peines plus ou moins longues. Dès le premier jour de l’attaque de l’armée russe, des dizaines de pétitions ont été lancées, signées par plus d’un million de personnes. Outre des pétitions générales initiées par des défenseurs des droits de l’homme, il y a eu des dizaines de pétitions lancées par groupes professionnels, montrant la force des solidarités professionnelles, celles par exemple des universitaires, des architectes, des médecins, des instituteurs, des travailleurs de la culture, des programmistes, des traducteurs, des designers, des humoristes, etc. Autant de personnes qui s’affichent publiquement, courant le risque de perdre leur emploi puisque le contrôle étatique est omniprésent, y compris dans le secteur privé.

Car manifester contre la guerre, et même évoquer la guerre, individuellement et sur les réseaux sociaux, est désormais passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison, une loi venant d’être adoptée en ce sens contre la diffusion de « fausses informations » concernant les agissements des forces armées russes. Et pourtant, beaucoup continuent à descendre dans la rue et à combattre par différents moyens la désinformation organisée par le Kremlin qui présente la guerre comme une opération militaire visant la « démilitarisation » et la « dénazification » de l’Ukraine, ainsi que la défense des intérêts des populations russes sur le territoire ukrainien, en particulier dans le Donbass. Plutôt que de s’étonner de la faiblesse de l’opposition russe à la guerre, il faudrait plutôt saluer un tel courage.

Une autre partie de la population russe, certes, soutient fermement la politique de Poutine, qui a réussi à se forger une image de sauveur de la Russie en rétablissant un certain ordre étatique après le désastre social, économique et géostratégique des années 90. Cette partie de la population, surtout composée de personnes ayant vu leur situation sociale s’améliorer sous Poutine, veut croire en Poutine quoi qu’il fasse, et la force de leur foi ne vacillera pas, quelles que soient les épreuves à subir.

Cependant, une partie encore plus importante de la population est sans doute perdue, même si beaucoup font vraisemblablement d’énormes efforts pour préserver leur santé mentale en ne creusant pas trop l’affaire. La guerre peut inciter à un sursaut de solidarité nationale, surtout si l’on veut éviter de se penser en agresseur d’un pays-frère, où une forte proportion de Russes a de la famille ou des amis. Mais je voudrais partager ce que m’ont enseigné des années d’enquêtes et de militantisme auprès des couches populaires de la Russie dite « profonde » : quand le régime poutinien a commencé à s’enfoncer sur la pente de la répression arbitraire et massive, à partir de 2018, la popularité de Poutine auprès des classes populaires avait atteint un plancher. Les critiques étaient acérées contre sa collusion avec les oligarques, son dédain pour le peuple, la réalité des inégalités sociales faramineuses. La propagande nationaliste ne prenait plus, contredite par l’expérience concrète de la pauvreté et de l’exploitation. Qu’en est-il aujourd’hui de ces couches sociales-là, majoritaires en Russie ? Difficile à distance de se faire une idée, d’autant plus que la voix des classes populaires en Russie n’a jamais été que caricaturée et vilipendée par les intellectuels et les personnalités politiques, y compris de l’opposition (à l’exception notable d’Alexei Navalny, qui croupit en prison). D’autant plus que les prolétaires de Russie avaient, en plus de leur conscience sociale, un sentiment exacerbé d’impuissance devant le « mur de l’argent » et « ceux qui ont l’armée », ce qui les poussait davantage à des protestations discrètes ou restreintes qu’à de grandes mobilisations. Sans doute ne sont-ils pas tentés de s’afficher contre la guerre, même si des discussions informelles laissent à penser qu’ils n’entretiennent aucune illusion sur les hauts desseins affichés par Poutine pour mener cette guerre. Cependant, un Occident présenté comme défenseur des « valeurs démocratiques » et dernier rempart à l’impérialisme russe ne pourra que les repousser, eux qui sont persuadés que les belles paroles des dirigeants et des puissants ne sont là que pour couvrir la défense d’intérêts bien compris. Est-ce que la détérioration de leurs conditions de vie, pour eux qui déjà se démènent pour survivre, les incitera à se mobiliser ou, au contraire, à ployer le dos ? Impossible de rien prévoir. Est-ce qu’une mobilisation sociale anti-Poutine, anti-guerre et anti-oligarchique est possible en Russie ? J’avoue que j’arrive à peine à me poser la question…

Karine Clément, 08/03/2022

Auteure de : Contestation sociale à bas bruit en Russie. Critiques sociales ordinaires et nationalismes. Éditions du Croquant, 2022.

[1] https://ovdinfo.org/

*********

Guerre en Ukraine : dix leçons de la Syrie.

Exilés syriens sur la façon dont leur expérience peut éclairer la résistance à l’invasion

En mars 2011, des manifestations ont éclaté en Syrie contre le dictateur Bachar al-Assad. Assad a tourné le plein pouvoir de l’armée contre le mouvement révolutionnaire qui a suivi ; pourtant, pendant un certain temps, il est apparu possible qu’il renverse son gouvernement. Puis Vladimir Poutine est intervenu, permettant à Assad de rester au pouvoir à un coût énorme en vies humaines et assurant un pied à la puissance russe dans la région. Dans le texte suivant, un collectif d’exilés syriens et de leurs camarades réfléchissent à la manière dont leurs expériences dans la révolution syrienne peuvent éclairer les efforts visant à soutenir la résistance à l’invasion en Ukraine et au mouvement anti-guerre en Russie.

Une telle attention a été portée à l’Ukraine et à la Russie au cours du dernier mois qu’il est facile de perdre de vue le contexte mondial de ces événements. Le texte suivant offre une réflexion précieuse sur l’impérialisme, la solidarité internationale et la compréhension des nuances de luttes complexes et contradictoires.

Dix leçons de Syrie

Nous savons qu’il peut être difficile de se positionner à un moment comme celui-ci. Entre l’unanimité idéologique des médias grand public et les voix qui relaient sans scrupule la propagande du Kremlin, il peut être difficile de savoir qui écouter. Entre une OTAN aux mains sales et un méchant régime russe, nous ne savons plus qui combattre, qui soutenir.

En tant que participants et amis de la révolution syrienne, nous voulons défendre une troisième option, offrant un point de vue basé sur les leçons de plus de dix ans de soulèvement et de guerre en Syrie.

Disons-le clairement dès le début : aujourd’hui, nous défendons toujours la révolte en Syrie de toutes les manières qu’il s’agissait d’un soulèvement populaire, démocratique et émancipateur, en particulier les comités de coordination et les conseils locaux de la révolution. Alors que beaucoup ont oublié tout cela, nous maintenons que ni les atrocités et la propagande de Bachar al-Assad ni celles des djihadistes ne peuvent faire taire cette voix.

Dans ce qui suit, nous n’avons pas l’intention de comparer ce qui se passe en Syrie et en Ukraine. Si ces deux guerres ont toutes deux commencé par une révolution, et si l’un des agresseurs est le même, les situations restent très différentes. Au contraire, en nous appuyant sur ce que nous avons appris de la révolution en Syrie, puis de la guerre qui a suivi, nous espérons offrir quelques points de départ pour aider ceux qui adoptent sincèrement des principes émancipateurs à trouver comment prendre position.

1. Écoutez les voix de ceux qui sont immédiatement touchés par les événements.

Plutôt que des experts en géopolitique, nous devrions écouter les voix de ceux qui ont vécu la révolution en 2014 et vécu la guerre ; nous devrions écouter ceux qui ont souffert sous le règne de Poutine en Russie et ailleurs pendant vingt ans. Nous vous invitons à favoriser les voix des personnes et des organisations qui défendent les principes de la démocratie directe, du féminisme et de l’égalitarisme dans ce contexte. Comprendre leur position en Ukraine et leurs demandes à ceux qui sont en dehors de celle-ci vous aidera à arriver à votre propre opinion éclairée.

Adopter cette approche à l’égard de la Syrie aurait élevé – et peut-être soutenu – les expériences impressionnantes et prometteuses d’auto-organisation qui ont prospéré dans tout le pays. De plus, écouter les voix venant d’Ukraine nous rappelle que toutes ces tensions ont commencé avec le soulèvement de Maïdan. Aussi imparfait ou « impur » qu’il puisse être, ne commettons pas l’erreur de réduire le soulèvement populaire ukrainien à un conflit d’intérêts entre grandes puissances, comme certains l’ont intentionnellement fait pour obscurcir la révolution syrienne.

2. Méfiez-vous de la géopolitique en vente libre.

Certes, il est souhaitable de comprendre les intérêts économiques, diplomatiques et militaires des grandes puissances ; pourtant, se contenter d’un cadre géopolitique abstrait de la situation peut vous laisser avec une compréhension abstraite et déconnectée du terrain. Cette façon de comprendre tend à dissimuler les protagonistes ordinaires du conflit, ceux qui nous ressemblent, ceux auxquels nous pouvons nous identifier. Par-dessus tout, n’oublions pas : ce qui va se passer, c’est que les gens souffriront à cause des choix des dirigeants qui voient le monde comme un échiquier, comme un réservoir de ressources à piller. C’est ainsi que les oppresseurs voient le monde. Il ne devrait jamais être adopté par les peuples, qui devraient se concentrer sur la construction de ponts entre eux, sur la recherche d’intérêts communs.

Cela ne signifie pas que nous devrions négliger la stratégie, mais cela signifie élaborer des stratégies selon nos propres conditions, à une échelle à laquelle nous pouvons agir nous-mêmes – et non pas débattre de la question de savoir s’il faut déplacer les divisions de réservoirs ou réduire les importations de gaz. Voir nos propositions concrètes à la fin de l’article pour en savoir plus.

3. N’acceptez aucune distinction entre les « bons » et les « mauvais » exilés.

Soyons clairs – bien que ce ne soit guère idéal, l’accueil des réfugiés syriens en Europe a souvent été plus accueillant que l’accueil offert aux réfugiés d’Afrique subsaharienne, par exemple. Les images de réfugiés noirs refoulés à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne et les commentaires dans les médias d’entreprise privilégiant l’arrivée de réfugiés ukrainiens de « haute qualité » par rapport aux barbares syriens sont la preuve d’un racisme européen de plus en plus décomplexé. Nous défendons un accueil inconditionnel pour les Ukrainiens fuyant les horreurs de la guerre, mais nous refusons toute hiérarchie entre les réfugiés.

4. Méfiez-vous des entreprises médiatiques.

Si, comme en Syrie, ils prétendent épouser un programme humaniste et progressiste, la plupart de ces débouchés ont tendance à se limiter à une représentation victimisante et dépolitisante des Ukrainiens sur le terrain et en exil. Ils n’auront l’occasion que de parler de cas individuels, de personnes fuyant, de peur des bombes, et ainsi de suite. Cela empêche les téléspectateurs de comprendre les Ukrainiens comme des acteurs politiques à part entière capables d’exprimer des opinions ou des analyses politiques concernant la situation dans leur propre pays. De plus, de tels débouchés ont tendance à promouvoir une position grossièrement pro-occidentale sans nuance, profondeur historique ou enquête sur les intérêts moteurs des gouvernements occidentaux, qui sont présentés comme des défenseurs de la bonté, de la liberté et d’une démocratie libérale idéalisée.

5. Ne dépeignez pas les pays occidentaux comme l’axe du bien.

Même s’ils n’envahissent pas directement l’Ukraine, ne soyons pas naïfs au sujet de l’OTAN et des pays occidentaux. Nous devons refuser de les présenter comme les défenseurs du «  monde libre ». Rappelez-vous que l’Occident a construit son pouvoir sur le colonialisme, l’impérialisme, l’oppression et le pillage de la richesse de centaines de peuples à travers le monde – et il poursuit tous ces processus aujourd’hui.

Pour ne parler que du XXIe siècle, nous n’oublions pas les catastrophes infligées par les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan. Plus récemment, lors des révolutions arabes de 2011, au lieu de soutenir les courants démocratiques et progressistes, l’Occident était principalement préoccupé par le maintien de sa domination et de ses intérêts économiques. Dans le même temps, elle continue de vendre des armes et de maintenir des relations privilégiées avec les dictatures arabes et les monarchies du Golfe. Avec son intervention en Libye, la France a ajouté le mensonge honteux d’une guerre pour des raisons économiques déguisée en effort de soutien à la lutte pour la démocratie.

En plus de ce rôle international, la situation au sein de ces pays continue de se détériorer alors que l’autoritarisme, la surveillance, les inégalités et surtout le racisme continuent de s’intensifier.

Aujourd’hui, si nous pensons que le régime de Poutine représente une plus grande menace pour l’autodétermination des peuples, ce n’est pas parce que les pays occidentaux sont soudainement devenus « gentils », mais parce que les puissances occidentales n’ont plus autant de moyens de maintenir leur domination et leur hégémonie. Et nous restons méfiants de cette hypothèse, car si Poutine est vaincu par les pays occidentaux, cela contribuera à leur donner plus de pouvoir.

Par conséquent, nous conseillons aux Ukrainiens de ne pas compter sur la « communauté internationale » ou les Nations Unies – qui, comme en Syrie, se distinguent dans leur hypocrisie et ont tendance à inciter les gens à croire aux chimères.

6. Combattez tous les impérialismes !

« Campisme » est le mot que nous utilisons pour décrire une doctrine d’une autre époque. Pendant la guerre froide, les adeptes de ce dogme ont soutenu que la chose la plus importante était de soutenir l’URSS à tout prix contre les États capitalistes et impérialistes. Cette doctrine persiste aujourd’hui dans la partie de la gauche radicale qui soutient la Russie de Poutine dans l’invasion de l’Ukraine ou qui relativise la guerre en cours. Comme ils l’ont fait en Syrie, ils utilisent le prétexte que les régimes russe ou syrien incarnent la lutte contre l’impérialisme occidental et atlantiste [c’est-à-dire pro-OTAN]. Malheureusement, cet anti-impérialisme manichéen, qui est purement abstrait, refuse de voir l’impérialisme chez un autre acteur que l’Occident.

Cependant, il est nécessaire de reconnaître ce que les régimes russe, chinois et même iranien font depuis des années maintenant. Ils ont étendu leur domination politique et économique dans certaines régions en dépossédant les populations locales de leur autodétermination. Que les campistes utilisent n’importe quel mot qu’ils veulent pour décrire cela, si « l’impérialisme » leur semble inadéquat, mais nous n’accepterons jamais d’excuser l’imposition de la violence et de la domination sur des populations au nom d’une pseudo précision théorique.

Pire encore, cette position pousse cette « gauche » à relayer la propagande de ces régimes au point de nier des atrocités bien documentées. Ils parlent d’un « coup d’État » lorsqu’ils décrivent le soulèvement de Maïdan ou nient les crimes de guerre perpétrés par l’armée russe en Syrie. Cette gauche est allée jusqu’à nier l’utilisation du gaz sarin par le régime d’Assad, en s’appuyant sur une méfiance (souvent compréhensible) à l’égard des médias traditionnels pour répandre ces mensonges.

C’est une attitude méprisable et irresponsable, étant donné que la montée des théories du complot ne favorise jamais une position émancipatrice, mais plutôt l’extrême droite et le racisme. Dans le cas de la guerre en Ukraine, ces anti-impérialistes imbéciles, dont certains prétendent néanmoins être antifascistes, sont les alliés circonstanciels d’une grande partie de l’extrême droite.

En Syrie, enflammée par des fantasmes suprématistes et des rêves d’une croisade contre l’islam, l’extrême droite a déjà défendu Poutine et le régime syrien pour leurs actions présumées contre le djihadisme – sans jamais comprendre la responsabilité du régime d’Assad dans la montée des djihadistes en Syrie.

7. N’attribuez pas une responsabilité égale à l’Ukraine et à la Russie.

En Ukraine, l’identité de l’agresseur est connue de tous. Si l’offensive de Poutine est en quelque sorte une réponse à la pression de l’OTAN, c’est avant tout la continuation d’une offensive impériale et contre-révolutionnaire. Après avoir envahi la Crimée, après avoir contribué à écraser les soulèvements en Syrie (2015-2022), en Biélorussie (2020) et au Kazakhstan [2022), Vladimir Poutine ne tolère plus ce vent de protestation – incarné par le renversement du président pro-russe dans le soulèvement de Maïdan – dans les pays sous son influence. Il veut écraser tout désir émancipateur qui pourrait affaiblir son pouvoir.

En Syrie aussi, il n’y a aucun doute quant à savoir qui est directement responsable de la guerre. Le régime syrien de Bachar el-Assad, en ordonnant à la police de tirer, d’emprisonner et de torturer les manifestants dès les premiers jours de manifestation, a choisi unilatéralement de déclencher une guerre contre la population. Nous aimerions que ceux qui défendent la liberté et l’égalité soient unanimes à prendre position contre de tels dictateurs qui font la guerre au peuple. Nous aurions aimé que cela fut déjà été le cas, en référence à la Syrie.

Si nous comprenons et nous joignons à l’appel à mettre fin à la guerre, nous insistons sur le fait que nous devons le faire sans aucune ambiguïté quant à l’identité de l’agresseur. Ni en Ukraine, ni en Syrie, ni nulle part ailleurs dans le monde, les gens ordinaires ne peuvent être accusés de prendre les armes pour essayer de défendre leur propre vie et celle de leur famille.

Plus généralement, nous conseillons aux gens qui ne savent pas ce qu’est une dictature (même si les pays occidentaux deviennent plus ouvertement autoritaires) ou ce que c’est que d’être bombardés de s’abstenir de dire aux Ukrainiens – comme certains l’ont déjà dit aux Syriens ou aux Hongkongais – de ne pas demander l’aide de l’Occident ou de ne pas vouloir la démocratie libérale ou représentative comme système politique minimum. Beaucoup de ces personnes sont déjà averties sur les imperfections de ces systèmes politiques, mais leur priorité n’est pas de maintenir une position politique irréprochable, mais plutôt de survivre aux attentats à la bombe du lendemain, ou de ne pas finir dans un pays où un mot négligent peut vous faire passer vingt ans de prison. Insister sur ce genre de discours puriste démontre une détermination à imposer son analyse théorique à un contexte qui n’est pas le sien. Cela indique une réelle déconnexion du terrain et une sorte de privilège très occidental.

Au lieu de cela, écoutons les paroles des camarades ukrainiens qui ont dit, faisant écho à Mikhaïl Bakounine : « Nous croyons fermement que la république la plus imparfaite est mille fois meilleure que la monarchie la plus éclairée ».

8. Comprenez que la société ukrainienne, comme en Syrie et en France, est traversée par des courants différents.

Nous connaissons la procédure dans laquelle un dirigeant désigne une menace sérieuse afin d’effrayer les partisans potentiels. Cela inclut la rhétorique sur le « terrorisme islamiste » que Bachar al-Assad a utilisée dès les premiers jours de la révolution en Syrie ; de même, aujourd’hui, le « nazisme » et « ultranationalisme » Poutine et ses alliés ont brandi pour justifier leur invasion de l’Ukraine.

Si, d’une part, nous reconnaissons que cette propagande est délibérément exagérée et que nous ne devons pas la légitimer au pied de la lettre, d’autre part, notre expérience en Syrie nous encourage à ne pas sous-estimer les courants réactionnaires au sein des mouvements populaires.

En Ukraine, les nationalistes ukrainiens, y compris les fascistes, ont joué un rôle important dans les manifestations de Maïdan et la guerre qui a suivi contre la Russie. De plus, comme le bataillon Azov, ils ont profité de cette expérience et sont devenus une partie légitime de l’armée régulière ukrainienne. Cependant, cela ne signifie pas que la majorité de la société ukrainienne est ultranationaliste ou fasciste. L’extrême droite n’a recueilli que 4% des suffrages lors des dernières élections ; le président ukrainien, juif et russophone a été élu par 73%.

Dans la révolte en Syrie, les djihadistes ont commencé en tant qu’acteurs marginaux, mais ils ont pris une importance croissante, en partie grâce à un soutien extérieur, leur permettant de s’imposer militairement au détriment du mouvement civil et des participants les plus progressistes. Partout, l’extrême droite menace l’extension des démocraties et des révolutions sociales ; c’est le cas en France aujourd’hui sans aucun doute. En France, cette même extrême droite a tenté de s’imposer pendant le mouvement des Gilets jaunes. S’il a été battu à l’époque, il l’a été en raison de la présence de positions égalitaires et de la détermination des militants antiautoritaires et antifascistes, et non par la langue de bois des experts.

Il faut veiller à ce que défendre la résistance populaire (tant en Ukraine qu’en Russie) contre l’invasion russe ne revienne pas non plus à être naïf sur le régime politique issu de Maidan. On ne peut pas dire que la chute de Ianoukovitch ait entraîné une réelle extension de la démocratie directe ou le développement de la société égalitaire que nous souhaitons pour la Syrie, la Russie, la France et partout dans le monde. Utilisant une expression qui nous est bien connue, certains militants ukrainiens qualifient l’après-Maidan de « révolution volée ». En plus d’accorder une place importante aux ultra-nationalistes, le régime ukrainien a été rétabli par des oligarques et autres personnes soucieuses de défendre leurs propres intérêts économiques et politiques et d’étendre un modèle capitaliste et néolibéral d’inégalité.

De même, bien que nos connaissances sur ce sujet restent limitées, il nous est difficile de croire que le régime ukrainien n’a aucune responsabilité dans l’exacerbation des tensions avec les régions séparatistes du Donbas.

En Syrie, les révolutionnaires engagés sur le terrain sont en droit de critiquer férocement les choix de l’opposition politique positionnée à Istanbul. Nous regrettons toujours leur choix de ne pas prendre en compte les revendications légitimes des minorités comme les Kurdes.

Un régime néolibéral et des éléments fascistes sont des ingrédients que l’on retrouve dans toutes les démocraties occidentales. Bien que ces opposants à l’émancipation ne doivent pas être sous-estimés, ce n’est pas une raison pour ne pas défendre la résistance populaire à une invasion. Au contraire, comme nous aurions aimé que d’autres l’aient fait pendant la révolution syrienne, nous vous appelons à soutenir les courants auto-organisés les plus progressistes au sein de la défense.

9. Soutenez la résistance populaire en Ukraine et en Russie.

Comme les révolutions arabes, les Gilets jaunes et le Maïdan l’ont prouvé, les soulèvements du XXIe siècle ne seront pas idéologiquement « purs ». Bien que nous comprenions qu’il est plus confortable et galvanisant de s’identifier à des acteurs puissants (et victorieux), nous ne devons pas trahir nos principes fondamentaux. Nous invitons la gauche radicale à enlever ses vieilles lunettes conceptuelles pour confronter leurs positions théoriques à la réalité. Ces positions doivent être ajustées en fonction de la réalité, et non l’inverse.

C’est pour ces raisons qu’en Ukraine, nous appelons les gens à donner la priorité aux initiatives de soutien qui viennent de la base : les initiatives d’autodéfense et d’auto-organisation qui sont actuellement florissantes. On peut découvrir que souvent, les gens qui s’organisent peuvent en fait défendre des conceptions radicales de la démocratie et de la justice sociale, même s’ils ne se disent pas « de gauche » ou de « progressistes ».

De plus, comme de nombreux militants russes l’ont dit, nous pensons qu’un soulèvement populaire en Russie pourrait aider à mettre fin à la guerre, tout comme en 1905 et 1917. Si l’on considère l’ampleur de la répression en Russie depuis le début de la guerre – plus de dix mille manifestants emprisonnés, la censure des médias, le blocage des réseaux sociaux et peut-être bientôt Internet – il est impossible de ne pas espérer qu’une révolution puisse conduire à la chute du régime. Cela mettrait enfin un terme, une fois pour toutes, aux crimes de Poutine en Russie, en Ukraine, en Syrie et ailleurs.

C’est aussi le cas de la Syrie où, suite à l’internationalisation du conflit, loin d’en vouloir aux peuples iranien, russe ou libanais, les soulèvements de ces peuples pourraient nous faire croire à nouveau à la possibilité que Bachar el-Assad tombe, lui aussi.

De même, nous voulons voir des bouleversements radicaux et des extensions radicales de la démocratie, de la justice et de l’égalité aux États-Unis, en France et dans tous les autres pays qui fondent leur pouvoir sur l’oppression d’autres peuples ou d’une partie de sa propre population.

10. Construisez un nouvel internationalisme par le bas.

Bien que nous soyons radicalement opposés à tous les impérialismes et à toutes les formes modernes de fascisme, nous pensons que nous ne pouvons pas nous limiter à des postures anti-impérialistes ou antifascistes. Même s’ils servent à expliquer de nombreux contextes, ils risquent également de limiter la lutte révolutionnaire à une vision négative, en la réduisant à la réactivité, à une résistance permanente sans voie à suivre.

Nous pensons qu’il reste essentiel de faire une proposition positive et constructive telle que l’internationalisme. Cela signifie lier les soulèvements et les luttes pour l’égalité dans le monde entier.

Une troisième option existe en plus de l’OTAN et de Poutine : l’internationalisme d’en bas. Aujourd’hui, un internationalisme révolutionnaire doit appeler les gens du monde entier à défendre la résistance populaire en Ukraine, tout comme il devrait les appeler à soutenir les conseils locaux syriens, les comités de résistance au Soudan, les assemblées territoriales au Chili, les ronds-points des Gilets jaunes et l’intifada palestinienne.

Bien sûr, nous vivons dans l’ombre d’un internationalisme ouvrier – soutenu par des États, des partis, des syndicats et de grandes organisations – qui a pu avoir du poids dans les conflits internationaux en Espagne en 1936 et, plus tard, au Vietnam et en Palestine dans les années 1960 et 1970.

Aujourd’hui, partout dans le monde – de la Syrie à la France, de l’Ukraine aux États-Unis – nous manquons de forces émancipatrices à grande échelle dotées de bases matérielles substantielles. Alors que nous espérons l’émergence, comme cela semble se produire au Chili, de nouvelles organisations révolutionnaires basées sur des initiatives locales auto-organisées, nous défendons un internationalisme qui soutient les soulèvements populaires et accueille tous les exilés. Dans cet effort également, nous préparons le terrain pour un véritable retour à l’internationalisme, qui, nous l’espérons, représentera un jour une fois de plus une voie alternative distincte des modèles des démocraties capitalistes occidentales et de l’autoritarisme capitaliste, qu’il soit russe ou chinois.

Une telle conception de ce que nous faisions, en Syrie, aurait sûrement aidé la révolution à maintenir une couleur démocratique et égalitaire. Qui sait, cela aurait même pu contribuer à notre victoire. Par conséquent, nous sommes internationalistes non seulement en tant que principe éthique, mais aussi en tant que conséquence de notre stratégie révolutionnaire. Nous défendons donc la nécessité de créer des liens et des alliances entre les forces auto-organisées œuvrant pour l’émancipation de tous sans distinction.

C’est ce que nous appelons l’internationalisme d’en bas, l’internationalisme des peuples.

Positions proposées sur l’invasion russe de l’Ukraine

  • Exprimer son plein soutien à la résistance populaire ukrainienne contre l’invasion russe.

  • Donner la priorité au soutien aux groupes auto-organisés qui défendent des positions émancipatrices en Ukraine par le biais de dons, d’aide humanitaire et de la publicité de leurs revendications.

  • Soutenir les forces progressistes anti-guerre et anti-régime en Russie et faire connaître leurs positions.

  • Héberger les exilés ukrainiens et organiser des événements et des infrastructures pour faire entendre leur voix.

  • Combattre tous les discours pro-Poutine, en particulier à gauche. La guerre en Ukraine offre une occasion cruciale de mettre un terme définitif au campisme et à la masculinité toxique.

  • Combattre le discours pro-OTAN par idéologie. – Refuser le soutien à ceux qui, en Ukraine et ailleurs, défendent des politiques ultranationalistes, xénophobes et racistes.

  • Critique permanente et méfiance à l’égard des actions de l’OTAN en Ukraine et ailleurs.

  • Maintenir la pression sur les gouvernements par le biais de manifestations, d’actions directes, de banderoles, de forums, de pétitions et d’autres moyens afin de faire respecter les demandes des acteurs auto-organisés sur le terrain.

Malheureusement, ce n’est pas grand-chose, mais c’est tout ce que nous pouvons offrir tant qu’il n’y a pas de force autonome ici ou ailleurs qui lutte pour l’égalité et l’émancipation capable de fournir un soutien économique, politique ou militaire.

Nous espérons sincèrement que, cette fois, ces positions l’emporteront. Si cela se produit, nous serons profondément heureux, mais nous n’oublierons jamais que c’était loin d’être le cas pour la Syrie, et que cela lui a coûté cher.

War in Ukraine: Ten Lessons from Syria

Syrian Exiles on How Their Experience Can Inform Resistance to the Invasion

traduit avec l’aide de plusieurs traducteurs informatiques

https://fr.crimethinc.com/2022/03/07/war-in-ukraine-ten-lessons-from-syria-syrian-exiles-on-how-their-experience-can-inform-resistance-to-the-invasion

************

L’anti-impérialisme aujourd’hui et la guerre en Ukraine. Réponse à Stathis Kouvélakis

À mon mémorandum de 6300 signes seulement, Stathis Kouvélakis (SK) vient de publier une « réponse » longue de 51 900 signes – plutôt une critique, puisque mon texte n’avait rien à voir avec ses positions que j’ignorais, à moins qu’il n’ait souhaité se poser en porte-parole de mes détracteurs néo-campistes. Dans ce texte, SK enfonce beaucoup de portes largement ouvertes. La mise en cause de la décision d’élargir l’OTAN se trouve aujourd’hui exprimée partout, y compris dans les principaux médias bourgeois et impérialistes. Ce n’était vraiment pas la peine de lui consacrer un si long discours s’il s’agissait de me « répondre », d’autant que SK sait bien que j’ai dénoncé cette décision et ses conséquences funestes depuis fort longtemps, en particulier dans mon livre La Nouvelle guerre froide. Le monde après le Kosovo paru en 2000 (j’en prépare une seconde édition, largement augmentée), qu’il cite même plus d’une fois.

SK aurait pu se rendre compte que mon « mémorandum » visait à définir dans l’urgence une position concise sur les questions les plus directement liées à l’invasion russe, et non à récapituler les positions de toujours. Et s’il avait pris la peine d’écouter l’entretien que j’ai accordé le 2 mars à Julien Salingue pour le NPA, il se serait rendu compte du fait que ce n’est vraiment pas moi qu’il faut convaincre de la nécessité de se prononcer pour la dissolution de l’OTAN. Cela dit, examinons quand même les arguments de SK. Je ne commenterai que ce qui me semble poser problème dans ses propos, et non les choses avec lesquelles je ne peux qu’être d’accord – la plupart pour les avoir dites bien souvent. Et je m’excuse de la longueur de ce texte, bien qu’il soit inférieur à la moitié de celui de SK. C’est que j’ai dû citer des passages entiers de sa « réponse », ainsi que de mon mémorandum, afin de rétablir les arguments.

Commençons par le décor que SK plante avant de déployer son argumentaire. Il croit déceler une « coupure Nord-Sud » dans le fait – comme il le décrit – que

« dans les pays du Sud global, en Amérique latine, en Afrique, dans le monde arabo-musulman, dans une grande partie de l’Asie, le soutien à la Russie ou, du moins, une forme de bienveillance à son égard, sont nettement plus répandus tant dans les opinions publiques que dans certains secteurs de la gauche », une tendance qui, dit-il, « se reflète également dans les positions d’un nombre significatif de gouvernements, dont trente-cinq se sont abstenus à l’ONU lors du vote de la résolution condamnant l’invasion russe – parmi eux la Chine, l’Inde, le Vietnam, Cuba, le Venezuela et la Bolivie ».

Examinons les faits tout d’abord. Dans la partie du monde dont je proviens, l’espace arabophone, les seuls partis « de gauche » à avoir soutenu l’invasion russe sont ceux qui sont liés au régime sanguinaire de Bachar el-Assad, sous protectorat russe. Les deux principaux partis communistes de la région, ceux d’Irak et du Soudan, ont condamné sans ambages l’invasion russe, tout en dénonçant également (comme il se doit) la politique de l’impérialisme états-unien. Dans son communiqué, le PC soudanais, après avoir dénoncé les conflits entre forces impérialistes, « condamne l’invasion russe de l’Ukraine et exige le retrait immédiat des forces russes de ce pays tout en condamnant la poursuite par l’alliance impérialiste dirigée par les États-Unis de sa politique d’attisement des tensions et de la guerre, et de menace pour la paix et la sécurité mondiales ». Les communistes soudanais sont bien placés pour savoir la vérité de l’impérialisme russe, la seule des grandes puissances qui soutient ouvertement les putschistes dans leur pays.

Lors du vote de l’Assemblée générale de l’ONU sur la condamnation de l’invasion russe, trente-cinq pays se sont bien abstenus, comme le dit SK. Et ils sont tous situés dans le Sud mondial en effet, pour la bonne raison que les pays du Nord mondial ont soit voté pour (tous les pays occidentaux et alliés) ou contre (la Russie elle-même et la Biélorussie). Il ne faut pourtant pas beaucoup de perspicacité pour se rendre compte du fait que, parmi les 141 pays qui ont voté pour la résolution, il y avait bien plus que 35 pays du même Sud mondial. S’agit-il donc d’une « coupure Nord-Sud », comme le prétend SK, ou d’une coupure entre amis et/ou clients de l’impérialisme occidental, d’une part, et amis et/ou clients de l’impérialisme russe, de l’autre ? Et comme la plupart de ces derniers sont également amis et/ou clients des impérialismes occidentaux, ils ont préféré s’abstenir plutôt que d’ajouter leurs voix à celles des cinq États qui ont voté contre la résolution et qui sont, outre les deux déjà nommés, la Corée du Nord, la Syrie et l’Érythrée.

SK commente « la façon “campiste” dont la Russie de Poutine, une puissance impérialiste secondaire et régressive, est perçue sur la scène mondiale », pour expliquer que « c’est bien cette perception déformée, effet dérivé de la domination écrasante des États-Unis, qui, par une sorte d’illusion d’optique, lui attribue certaines des caractéristiques de l’URSS d’antan » et qui fait que des États « parmi les pays du Sud qui entendent jouer leur propre carte (entendons-nous : à quelques exceptions près, il s’agit également de pays capitalistes comme la Chine ou l’Inde), la perçoivent avec (plus ou moins de) bienveillance, en tant que trouble-fête face à l’hyperpuissance étatsunienne ». (Notons en passant que la Russie possède le plus grand arsenal nucléaire au monde, et non le second comme l’affirme SK dans son texte. Elle possède même, à elle seule, plus de têtes nucléaires que les trois puissances nucléaires de l’OTAN réunies – États-Unis, France et Royaume-Uni).

On serait dans un monde encore plus terrible qu’il ne l’est déjà si « les pays du Sud qui entendent jouer leur propre carte » devaient tous être du même acabit que la Chine – elle-même objet de débat quant à sa nature impérialiste, ce qui montre à quel point le schéma Nord-Sud est simpliste en politique – ou que l’Inde du fasciste Narendra Modi. Mais pourquoi donc l’Inde de Modi entendrait-elle « jouer sa propre carte », et non, par exemple, le Mexique d’AMLO, l’Afghanistan des Talibans, le Brésil de Bolsonaro (pourtant admirateur de Poutine), le Myanmar des généraux (couverts par Pékin), ou les Philippines de Duterte, qui ont tous voté pour la résolution de l’ONU ? En réalité, la présentation tendancieuse des faits à laquelle se livre SK ne fait que servir son approche globale du sujet, et la révéler.

J’en viens à la « nouvelle guerre froide » qui, selon mon analyse d’il y a plus de vingt ans, a commencé au tournant du siècle, la guerre du Kosovo (1999) ayant précipité une situation ayant été en gestation tout au long de la première décennie post-soviétique. SK n’a pas bien lu ce que j’ai écrit dans mon mémorandum :

« L’invasion russe de l’Ukraine est le deuxième moment déterminant de la nouvelle guerre froide dans laquelle le monde est plongé depuis le début du siècle par suite de la décision américaine d’élargir l’OTAN. Le premier moment déterminant a été l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003. »

Cela signifie tout simplement que, dans cette nouvelle guerre froide qui a commencé « depuis le début du siècle », il y a eu deux moments déterminants jusqu’ici : l’invasion de l’Irak en 2003 et celle de l’Ukraine aujourd’hui. Je n’ai certainement pas changé d’avis sur le moment de son commencement, comme a pu le croire SK.

Le ton de sa « réponse » monte au fur et à mesure qu’elle se prolonge. J’ai écrit dans mon mémorandum qu’après sa cuisante défaite en Iraq, « la propension de l’impérialisme états-unien à envahir d’autres pays a été considérablement réduite, comme le confirme le récent retrait de ses troupes d’Afghanistan. » Et j’ai alors ajouté :

« Le sort de l’invasion de l’Ukraine par la Russie déterminera la propension de tous les autres pays à l’agression. Si elle échoue à son tour, l’effet sur toutes les puissances mondiales et régionales sera celui d’une forte dissuasion. Si elle réussit, c’est-à-dire si la Russie parvient à “pacifier” l’Ukraine sous ses bottes, l’effet sera un glissement majeur de la situation mondiale vers la loi de la jungle sans retenue, enhardissant l’impérialisme des Etats-Unis lui-même et ses alliés à poursuivre leur propre comportement agressif. »

« Ce raisonnement est doublement insoutenable », écrit SK. « Tout d’abord, poursuit-il, le parallèle entre l’invasion de l’Ukraine et celle de l’Irak est largement trompeur. Certes, dans les deux cas, il s’agit d’actes d’agression et de violation de la souveraineté et de l’intégrité d’un État. Mais la comparaison s’arrête ici. Car l’Irak est à des milliers de kilomètres des États-Unis et il n’était nullement question qu’il rejoigne une alliance militaire hostile à Washington […]. L’Ukraine est actuellement soutenue militairement, économiquement et diplomatiquement à un très haut niveau par tout le camp occidental, États-Unis en tête, alors que l’Irak n’était soutenu par personne et les Talibans par le seul Pakistan. »

Outre le fait que j’ai déjà souligné ces différences, et nulle part ailleurs que sur le site auquel contribue SK, en quoi donc la distance de l’Irak et le fait qu’il n’ait été soutenu par personne feraient-ils que le sort de l’invasion russe de l’Ukraine ne déterminerait pas « la propension de tous les autres pays à l’agression » ? Mystère. SK continue :

« Si, grâce au soutien occidental massif, elle gagne sur le plan militaire, ce qui serait juste dans la mesure où elle défend l’intégrité de son territoire face à un envahisseur, c’est le bloc occidental tout entier qui célébrera cette victoire comme étant la sienne. Et, grâce justement à cette victoire, il pourra effacer les images désastreuses de Kaboul et de Bagdad – ce qui est sans nul doute l’une des raisons essentielles de l’hystérie belliciste qui déferle actuellement dans les capitales et les médias occidentaux. En effaçant ses images de défaite, il s’enhardira pour poursuivre sa marche vers l’est et continuer à imposer sa loi au niveau mondial, fût-ce sous des formes moins coûteuses que les expéditions du type de celles d’Irak et Afghanistan. »

En somme, selon SK, une victoire de l’Ukraine serait « juste », mais désastreuse quant à ses conséquences. On en vient à se demander si, par la même logique, il ne faudrait pas sacrifier la justice à la bataille suprême contre le « bloc occidental », comme certains le soutiennent dans les milieux de la pseudo-gauche néo-campiste. Pour ma part, j’ai écrit qu’un succès russe – hypothèse qui reste la plus probable dans l’immédiat, au demeurant   « enhardirait l’impérialisme des Etats-Unis lui-même et ses alliés à poursuivre leur propre comportement agressif ». SK me retourne le même terme pour dire qu’un échec russe ferait de même. Je ne suis pas d’accord : les États-Unis ont déjà énormément profité de l’action de Poutine. Ils devraient être chaleureusement reconnaissants à l’autocrate russe.

Une mainmise réussie de la Russie sur l’Ukraine encouragerait les États-Unis à reprendre le chemin de la conquête du monde par la force dans un contexte d’exacerbation de la nouvelle division coloniale du monde et de crispation des antagonismes mondiaux, tandis qu’un échec russe – s’ajoutant aux échecs étatsuniens en Iraq et en Afghanistan – renforcerait ce qu’on appelle à Washington « syndrome vietnamien ». En outre, il me semble tout à fait évident qu’une victoire russe renforcerait considérablement le bellicisme et la poussée vers l’augmentation des dépenses militaires dans les pays de l’OTAN, tandis qu’une défaite russe offrirait de bien meilleures conditions pour mener notre bataille pour le désarmement général et la dissolution de l’OTAN.

Les propos suivants de SK s’accordent mal avec le chapeau de la rédaction qui sert de préambule à son article et qui affirme ne pas transiger sur « le cadre respectueux qui est le nôtre ». Je le cite :

« De ce fait, […] la “position anti-impérialiste radicale” que défend GA revient à plaider en faveur non pour la paix mais pour une victoire militaire de l’Ukraine, que le soutien logistique occidental se doit de rendre possible. Cette position assume son bellicisme, d’où sa revendication de “radicalité”, qu’elle affuble d’une dimension “anti-impérialiste”, puisqu’il s’agit de vaincre l’impérialisme russe   sauf qu’à ce compte c’est Joe Biden qui devient le véritable champion de l’anti-impérialisme. »

Cela vole si bas que ça ne mérite pas de commentaire. Poursuivons la lecture :

« Escamotant le caractère inter-impérialiste du conflit actuel, cette position se méprend sur les conséquences – pourtant parfaitement prévisibles – d’une victoire obtenue dans ces conditions, à savoir une Ukraine vassalisée, organiquement intégrée dans l’OTAN, une Russie encerclée de tous les côtés par une alliance militaire qui la traite comme cible, l’atlantisme triomphant sans partage sur l’Europe et au-delà. »

Si l’Ukraine parvenait à rejeter le joug russe, elle serait vassalisée, soutient SK – c’est plus que probable, en effet. Mais ce qu’il omet de dire, c’est que, si elle n’y parvenait pas, elle serait asservie à la Russie. Et il n’est pas besoin d’être médiéviste diplômé pour savoir que la condition de vassal est incomparablement préférable à celle de serf ! C’est que SK, malgré ses efforts, n’arrive pas à cacher que ce qu’il souhaite, c’est en quelque sorte un match nul, plutôt qu’une défaite russe. Il écrit :

« Cette sombre éventualité ne rend pas moins légitime la résistance ukrainienne à l’invasion russe, mais il convient d’être lucide sur les implications de la configuration actuelle et ne pas se raconter d’histoires. La difficulté fondamentale à laquelle la gauche antiguerre fait face actuellement c’est que, comme dans tout conflit inter-impérialiste, la victoire d’un camp ou d’un autre entraîne des conséquences dévastatrices, la pire étant sans doute un embrasement généralisé en Europe. »

Son problème, c’est qu’il est illusoire de souhaiter un match nul en cas d’invasion d’un pays par un autre. Un arrêt des combats avec retrait inconditionnel de l’envahisseur aux frontières d’avant le 24 février serait une victoire pour l’Ukraine. Un arrêt des combats avec occupation d’une large partie du territoire ukrainien, si ce n’est l’asservissement de toute l’Ukraine, seraient une victoire pour la Russie. Un résultat qui se situerait entre les deux constituerait un succès mitigé pour Moscou.

Venons-en maintenant à la question de l’armement de la résistance ukrainienne. J’ai écrit :

« Nous sommes pour la livraison sans conditions d’armes défensives aux victimes d’une agression – dans ce cas, à l’Etat ukrainien qui lutte contre l’invasion russe de son territoire. Aucun anti-impérialiste responsable n’a demandé à l’URSS ou à la Chine d’entrer en guerre au Vietnam contre l’invasion américaine, mais tous les anti-impérialistes radicaux étaient favorables à une augmentation des livraisons d’armes par Moscou et Pékin à la résistance vietnamienne. Donner à ceux qui mènent une guerre juste les moyens de lutter contre un agresseur beaucoup plus puissant est un devoir internationaliste élémentaire. S’opposer en bloc à de telles livraisons est en contradiction avec la solidarité élémentaire due aux victimes. »

SK commente :

« Ce parallèle avec le Vietnam apparaît, pour le moins, de mauvais goût. Zelenski n’est certes pas le “nazi” dont parle Poutine mais il n’est pas non plus Ho Chi Minh… Le gouvernement ukrainien est un gouvernement bourgeois, au service des intérêts d’une classe d’oligarques capitalistes, en tout point comparable à celle qui domine en Russie et dans les autres républiques de l’ex-URSS, et qui entend arrimer le pays au camp occidental sans se soucier des conséquences prévisibles d’une telle option. Tout en étant victime d’une agression inadmissible, il ne représente aucune cause progressiste plus large, et il serait complètement aberrant pour des forces de gauche dignes de ce nom de plaider la cause de son armement. »

Selon cette logique donc, on ne saurait soutenir un peuple qui résiste contre une invasion impérialiste surarmée que si sa résistance est dirigée par des communistes et non par un gouvernement bourgeois. C’est une bien vieille position ultragauche sur la question nationale, que Lénine avait pourfendue en son temps. Le soutien à un juste combat contre une oppression nationale, et à plus forte raison contre une occupation étrangère, doit se faire indépendamment de la nature de sa direction : si ce combat est juste, cela implique que la population concernée y participe activement et mérite qu’on la soutienne, quelle que soit la nature de sa direction.

Ce ne sont certainement pas les « oligarques capitalistes » qui se mobilisent en masse auprès des forces armées ukrainiennes sous la forme d’une garde nationale improvisée et de « pétroleuses » nouvelle manière, mais bien le peuple travailleur de l’Ukraine. Et dans son combat contre l’impérialisme grand-russe, menée par un gouvernement autocratique et oligarchique ultraréactionnaire présidant aux destinées de l’un des pays les plus inégaux de la planète, le peuple ukrainien mérite notre plein soutien, qui n’est pas pour autant acritique envers son gouvernement.

Le problème central de SK, c’est qu’il se trompe sur ce qu’est une guerre inter-impérialiste. S’il suffisait que ce soit une guerre où chaque partie est soutenue par un rival impérialiste, alors toutes les guerres de notre temps seraient inter-impérialistes, puisqu’en règle générale, il suffit qu’un des impérialismes rivaux soutienne un camp pour que l’autre soutienne le camp opposé. Une guerre inter-impérialiste, ce n’est pas cela. C’est une guerre directe, et non par procuration, entre deux puissances dont chacune cherche à envahir le domaine territorial et (néo)colonial de l’autre, comme l’était très clairement la Première Guerre mondiale. C’est une « guerre de rapine » de part et d’autre, comme aimait à l’appeler Lénine.

Qualifier le conflit en cours en Ukraine, dans lequel ce dernier pays n’a nullement l’ambition, et encore moins l’intention, de s’emparer du territoire russe, et où la Russie a l’intention affichée de subjuguer l’Ukraine et de s’emparer d’une grande partie de son territoire – qualifier ce conflit-là d’inter-impérialiste, plutôt que de guerre d’invasion impérialiste, est une déformation outrée de la réalité.

« Aujourd’hui, ajoute SK, compte tenu de la nature des forces en présence, la livraison d’armes à l’Ukraine ne peut avoir qu’un seul but, assurer sa future vassalisation et sa transformation en avant-poste de l’OTAN sur le flanc est de la Russie. »

C’est faux. La livraison d’armes à l’Ukraine a pour seul but de l’aider à s’opposer à son asservissement, même si, par ailleurs, elle souhaite sa vassalisation en croyant y voir l’unique garantie de sa liberté. Nous devons, bien sûr, nous opposer également à sa vassalisation, mais pour le moment, il faut parer au plus urgent.

SK continue sa charge :

« Si, au vu des risques incalculables qu’elle entraînerait, pourquoi faudrait-il, comme le soutient GA, s’opposer à la seule “intervention militaire directe” dans ce conflit et non pas à toute forme d’intervention militaire ? Le risque nucléaire, incontestable, est-il une raison suffisante pour limiter la retenue à la seule “intervention directe” ? »

La réponse est : oui, bien sûr. C’est certainement une condition suffisante, mais ce n’est pas la seule : la raison la plus directe – celle qui, contrairement au nucléaire, n’est pas hypothétique (dissuasion mutuelle oblige), mais certaine – c’est que l’entrée en guerre directe de l’autre camp impérialiste transformerait le conflit en cours en vraie guerre inter-impérialiste, dans l’acception correcte du concept, un type de guerre auquel nous sommes catégoriquement hostiles.

« La frontière entre intervention directe et indirecte est moins claire que certains semblent le penser », explique SK. On peut lui retourner la remarque : cette frontière est plus claire qu’il ne le pense. C’est bien pourquoi les membres de l’OTAN sont unanimes (et pas seulement Emmanuel Macron dont SK loue la sagesse) à déclarer qu’ils ne franchiront pas la ligne rouge qui consiste à envoyer des troupes combattre les forces armées russes sur le sol de l’Ukraine, ou à abattre des avions russes dans l’espace aérien ukrainien – et cela malgré les exhortations de Volodymyr Zelensky. C’est parce qu’ils craignent à juste titre un engrenage fatal, sceptiques, comme ils sont devenus, quant à la rationalité de Poutine qui n’a pas hésité à brandir d’emblée la menace nucléaire.

Si le combat que mènent les Ukrainien.ne.s contre l’invasion russe est juste, comme l’admet SK à contrecœur, alors il est tout à fait juste de les aider à se défendre contre un ennemi très supérieur en nombre et en armement. C’est pourquoi nous sommes sans hésitation en faveur de la livraison d’armes défensives à la résistance ukrainienne. Qu’est-ce à dire ? Là encore, SK n’y voit que du feu.

Un exemple : nous sommes certainement pour la livraison de missiles antiaériens, portables et autres, à la résistance ukrainienne. S’y opposer équivaudrait à dire que les Ukrainien.ne.s n’ont qu’à choisir entre se faire massacrer et voir leurs villes détruites par l’aviation russe, sans avoir les moyens qu’il leur faut pour se défendre, ou fuir leur pays. En même temps, cependant, il ne faut pas seulement s’opposer à l’idée irresponsable de l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine ou d’une partie de son territoire ; il faut aussi s’opposer à la livraison de chasseurs aériens à l’Ukraine, comme l’envisage Joe Biden. Les chasseurs ne sont pas un armement strictement défensif, et leur fourniture à l’Ukraine risquerait en fait d’aggraver considérablement le bombardement russe.

En résumé, nous sommes pour la livraison à l’Ukraine d’armes antiaériennes et antichars, ainsi que de tout l’armement indispensable à la défense d’un territoire. Lui refuser ces livraisons, c’est tout simplement se rendre coupable de non-assistance à peuple en danger ! Nous avons demandé la livraison de pareilles armes défensives à l’opposition syrienne. Les États-Unis les lui ont refusées et ont même empêché leurs alliés locaux de lui en livrer, à cause notamment du véto israélien. On sait quelles en ont été les conséquences.

Avant-dernier point : les sanctions. J’ai écrit :

« Les puissances occidentales ont décidé toute une série de nouvelles sanctions contre l’État russe pour son invasion de l’Ukraine. Certaines d’entre elles peuvent effectivement réduire la capacité du régime autocratique de Poutine à financer sa machine de guerre, d’autres peuvent nuire à la population russe sans trop affecter le régime ou ses acolytes oligarchiques. Notre opposition à l’agression russe combinée à notre méfiance à l’égard des gouvernements impérialistes occidentaux signifie que nous ne devrions ni soutenir les sanctions de ces derniers, ni exiger leur levée. »

Une autre façon de traduire cela, c’est de dire que nous sommes pour les sanctions qui affectent la capacité de la Russie à faire la guerre ainsi que ses oligarques, mais pas celles qui affectent sa population. Cette dernière formulation est juste en principe, mais il faudrait alors la traduire concrètement. Or nous ne disposons pas de moyens pour examiner l’impact de toute la gamme des sanctions déjà infligées par les puissances occidentales à la Russie.

Quant à SK, il pense que :

« la tâche de la gauche est de dénoncer la fonction politique de ce dispositif et de montrer qu’il est avant tout un instrument permettant d’asphyxier un pays troublant l’ordre mondial façonné par la suprématie étatsunienne et occidentale, un instrument qui, au fond, diffère peu d’un acte de guerre. »

C’est encore une fois la marque d’un manque de perception dialectique que de ne pas voir que différentes sanctions peuvent jouer des rôles différents. Contrairement aux positions dogmatiques de SK, nous définissons nos positions à la lumière de « l’analyse concrète de la situation concrète », comme l’avait si bien dit un grand critique du dogmatisme de gauche. Quant à la caractérisation de l’impérialisme russe comme étant « un pays troublant l’ordre mondial façonné par la suprématie étatsunienne et occidentale », elle révèle encore une fois le fond de la pensée de SK.

En fin de parcours, SK souligne un terrain d’accord : « On ne peut, par contre, que s’accorder avec GA concernant le dernier point qu’il évoque : l’accueil inconditionnel des réfugiés ukrainiens. » Il s’empresse cependant d’ajouter : « Mais on ne peut le faire sans relever que le quasi-consensus qui l’entoure est un exemple flagrant du “deux poids deux mesures” du discours cynique dominant. » Dans mon texte très concis, SK semble ne pas s’être aperçu que j’ai fait cela indirectement en demandant « l’ouverture de toutes les frontières aux réfugié·e·s d’Ukraine, comme elles devraient l’être pour tous les réfugié·e·s fuyant la guerre et les persécutions, quelle que soit leur provenance ». Cela va de soi pour nous, tout comme l’hostilité à l’OTAN.

Gilbert Achcar

Gilbert Achcar est professeur à l’Ecole des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres. Il a notamment publié Le Choc des barbaries : Terrorismes et désordre mondial (2002, 2004, 2017), La Poudrière du Moyen-Orient avec Noam Chomsky (2007), Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (2009), Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (2013), Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (2015) et Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe (2017). Il publiera bientôt The New Cold War : Chronicle of a Confrontation Foretold. 

https://www.contretemps.eu/guerre-ukraine-reponse-achcar-anti-imperialisme/

***********

La Syrie, est le laboratoire de la barbarie guerrière que Vladimir Poutine perpétue aujourd’hui en Ukraine

Appel-Syrie_11eme-Anniversaire_Rassemblement-Dimanche-20-Mars-2022

***********

La guerre en Ukraine vue depuis le terrain

Entretien avec Oksana Dutchak

Quelle est la situation actuelle en Ukraine et quelle a été la réaction de la population locale au déclenchement de la guerre ?

Oksana Dutchak : La situation est très compliquée. Pendant les premiers jours, il semblait que les forces militaires russes essayaient de ne pas cibler les civils. Elles essayaient de détruire l’infrastructure militaire du pays en supposant que le gouvernement et la société baisseraient tout simplement les bras, mais cela n’a pas été le cas. Je me demande à quel point les renseignements russes étaient stupides : leur calcul était une erreur totale.

Ça n’a pas marché parce que l’armée ukrainienne a commencé à réagir et les gens sur le terrain ont commencé à faire de même. Cela donne un peu d’espoir, mais cela a changé la tactique des Russes de manière très dramatique.

Maintenant, ils attaquent les civils. Aujourd’hui [2 mars 2022], la ville de Kharkiv a été lourdement bombardée, en visant spécifiquement les quartiers résidentiels et le centre-ville. Nous ne savons pas comment cela va se passer à partir de maintenant. Ce changement de tactique signifie à la fois qu’ils ont le sentiment d’avoir fait une énorme erreur au départ avec leur calcul, et cela est très dangereux pour les civils d’Ukraine.

En ce qui concerne la population civile, de nombreux militants de gauche occidentaux accusent aujourd’hui l’OTAN, mais personne n’a plus contribué à ce que la population locale soutienne l’OTAN et l’idée d’y adhérer que la Russie actuellement. Un sondage vient d’être publié, selon lequel 76% des personnes interrogées soutiennent l’idée – principalement en raison de la montée en flèche en faveur de l’OTAN des personnes sondées dans les régions de l’Est et du Sud, régions habituellement opposées à l’OTAN. Lorsque toutes les annonces – que la Russie allait attaquer – ont été faites par l’armée et les officiels des Etats-Unis, peu de gens y ont cru. Je ne l’ai pas cru jusqu’au dernier moment. Maintenant, il semble que la Russie préparait activement, au moins depuis quelques mois, une invasion à grande échelle.

La population est devenue très anti-russe maintenant. En essayant de faire de l’Ukraine un pays sous leur influence totale, le Kremlin a produit l’inverse, car la majorité des gens sont maintenant très opposés à la Russie.

Il y a des gens qui ne sont pas radicalement anti-russes. Mais c’est difficile quand on voit ce qui se passe, par exemple le bombardement sur Kharkiv, qui est l’une des plus grandes villes d’Ukraine et une ville majoritairement russophone. Le niveau de haine est très élevé maintenant. Cela s’explique. Il est difficile dans ces circonstances de percevoir la Russie différemment.

Les Ukrainiens de gauche en parlaient depuis un certain temps déjà, mais c’était généralement en vain et personne n’y prêtait attention. Maintenant, nous voyons comment la Russie essaie de restaurer son pouvoir impérial avec de très mauvais résultats pour nous, pour les Russes, pour la stabilité du monde et tout le reste.

J’ai des amis qui sont restés dans des villes attaquées et des parents qui n’ont pas pu ou pas voulu en sortir. Beaucoup d’entre eux se préparent à la guérilla. C’est aussi une énorme erreur de calcul de la part du gouvernement russe parce que – je ne sais pas s’ils y croyaient vraiment ou pas – leur message était: sur le terrain, tous les gens nous accueilleront. Au lieu de cela, nous voyons des images de civils non armés qui arrêtent simplement les chars sur leur chemin. C’est aussi probablement l’une des raisons pour lesquelles ils ont changé de tactique et ont décidé de commencer les frappes aériennes sur les civils pour les démoraliser, car vous ne pouvez pas arrêter les avions en bloquant la route, sans armes.

Il arrive également que des personnes attaquent des chars avec des cocktails Molotov, etc. Kiev se prépare à la guérilla et de nombreuses autres villes le font aussi. Même si les calculs du régime de Poutine aboutissent et qu’ils parviennent à installer un gouvernement fantoche ici, ce dernier ne tiendra pas longtemps car une spirale d’escalade totale s’enclenchera, impliquant la population civile. Tous les gens ne font pas cela, mais il est difficile de ne pas le faire lorsque de tels événements se produisent. Je pense que dans de nombreux pays colonisés, les gens essaieraient de résister aussi pacifiquement. Si les frappes aériennes détruisent les villes, il sera difficile de résister sous quelque forme que ce soit.

L’éclatement d’une guerre totale en Ukraine a été préparé par des semaines de rhétorique guerrière, tant du côté des Etats-Unis que russe. Comment les organisations féministes et ouvrières en Ukraine se positionnent-elles dans la situation actuelle ?

Les organisations ont réagi différemment. Les gens essaient de se porter volontaires et d’organiser un certain soutien aux civils. Il y a beaucoup d’auto-organisation souterraine pour soutenir l’évacuation des personnes, pour les aider à atteindre un endroit sûr, mais aussi pour soutenir celles qui restent dans les villes, qui ne peuvent pas ou ne veulent pas partir, mais qui manquent de médicaments ou de nourriture. Certaines initiatives de base se préparent également à la guérilla de manière organisée, mais aussi de manière non organisée.

Beaucoup utilisent leurs relations avec des personnes à l’étranger pour aider ceux qui traversent la frontière, car ils ont besoin d’un lieu de passage, d’un endroit où rester en Pologne, en Roumanie, en Moldavie. Ce type de réseau est également très actif. C’est ce que font également les anarchistes, les féministes et les organisations de gauche. Il y a beaucoup d’auto-organisation liée à la fois à l’aide aux civils et à la préparation des prochaines invasions dans la ville.

Nous voyons des personnes bloquées aux frontières et souvent discriminées à cause de la couleur de leur peau. Avez-vous des nouvelles de ce côté-là ?

Ce problème existe, mais nous ne savons pas s’il est systématique. Les militants des droits de l’homme tentent de soulever cette question et d’en parler publiquement. Tout récemment, le gouvernement ukrainien a réagi officiellement en déclarant explicitement qu’il ne devait pas y avoir de discrimination et en distribuant un formulaire en ligne séparé pour les étudiants étrangers, afin de faciliter leur passage de la frontière.

Je constate que l’Europe réagit différemment. La Pologne a ouvert ses frontières aux réfugiés ukrainiens – elle a été l’un des premiers pays à le faire. Comparez cela à leur réaction lors de la crise frontalière entre la Pologne et la Biélorussie. Je le saisis et le perçois d’un point de vue critique. Il s’agit de racisme, bien sûr. Il ne s’agit pas du fait que ces pays sont trop bons pour les Ukrainiens. Il s’agit plutôt du fait qu’ils sont mauvais envers d’autres personnes. Cela en dit long sur le racisme et sur la façon dont les différents pays sont perçus.

Avez-vous des nouvelles de la frontière ? Connaissez-vous des personnes qui ont pu passer la frontière ?

Il y a d’énormes, d’énormes files de personnes qui traversent en voiture ou à pied. La situation est difficile [cela n’a cessé de s’accentuer, le chiffre de 2 millions de réfugiés est dépassé]. Une de mes amies fuyait le pays. Elle a passé deux jours à la frontière. Elle et ses trois enfants. Heureusement, ils sont déjà passés de l’autre côté. Le problème est que le nombre de personnes qui essaient de partir est énorme et que les volontaires des deux côtés de la frontière essaient d’aider d’une manière ou d’une autre, de façon humanitaire, car les gens n’ont pas assez de vêtements et les nuits sont froides. Ils essaient donc de les placer quelque part ou du moins de les aider. Du côté polonais, du côté moldave, les gens essaient d’organiser des transferts pour les Ukrainiens, gratuitement la plupart du temps, et de les emmener dans des endroits où ils peuvent rester, ou dans des villes où ils ont de la famille.

Est-il possible de construire une opposition à cette guerre sans tomber dans l’alternative entre l’OTAN et la Russie ? Est-il possible de construire une initiative transnationale des femmes, des migrant·e·s et des travailleurs et des travailleuses qui échappe aux logiques nationalistes et à la perspective géopolitique ?

J’ai discuté avec des gens de gauche d’autres pays et je suis parfois surprise de voir à quel point ils ont peur de trop peu blâmer l’OTAN. Ils essaient de dire dans chaque phrase que « c’est aussi la faute de l’OTAN ». Bien sûr, l’OTAN peut être blâmée jusqu’à un certain point, mais lorsque les bombes commencent à tomber du ciel seule la Russie peut être blâmée pour les bombardements. D’ici, sur le terrain, la situation semble différente car nous voyons comment le gouvernement russe se comporte. Ils ne sont pas prêts à renoncer à leurs plans. Nous pouvons difficilement dire qu’il faut tenir la Russie et l’OTAN à égale distance, car seule la Russie a envahi l’Ukraine. Parce que ce n’est pas l’OTAN qui bombarde les villes, c’est très évident ici.

Vous ne pouvez pas dire : ne prenons pas parti. Vous ne pouvez pas éviter de prendre parti, surtout lorsque vous êtes ici. Je ne conseille pas aux gens de gauche des pays d’Europe de l’Ouest ou de l’Est de dire que nous ne prenions pas parti. Ne pas prendre parti, ici, reviendrait à se laver les mains.

Un ami m’a dit que c’est aussi la faute de l’OTAN et qu’après que tout sera terminé, nous aurons un pays très nationaliste, xénophobe [1] et d’autres problèmes. Alors je lui ai répondu : bien sûr, c’est probable, mais j’y penserai plus tard, quand il n’y aura plus de bombardements de villes et quand l’armée russe ne sera plus là. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas résoudre ces problèmes. Nous pouvons en parler, mais nous ne pouvons pas ignorer l’éléphant dans la pièce.

Certaines personnes de gauche disent que la solution consiste à négocier et à convenir de la neutralité de l’Ukraine. Il m’est difficile de soutenir ce point pour le moment. Cette position est un peu coloniale: elle nie aussi la souveraineté d’un pays. C’est aux habitants du pays de décider ce qu’ils veulent faire et pour qu’ils puissent décider il ne devrait pas y avoir de guerre. Comme je l’ai dit, cette guerre a fait prendre des décisions à de nombreux Ukrainiens. Les gens disent qu’il y a toujours un choix. Mais la plupart des Ukrainiens ne voient pas de choix maintenant.

Nous ne renonçons pas à notre action. Certaines personnes de la gauche – de la gauche occidentale – nient notre capacité d’initiative et nous disent ce que les Ukrainiens devraient faire. Cela semble très bien de dire que l’Ukraine ne devrait prendre aucun parti, ne devrait faire partie d’aucun bloc, devrait garder un statut neutre. Mais l’histoire nous montre que le statut de neutralité est réservé aux Etats forts, aux Etats riches, aux Etats qui peuvent se défendre. L’Ukraine n’a pas pu se défendre contre l’attaque et maintenant elle essaie de le faire, mais je ne sais pas combien de temps nous pourrons continuer.

Après l’annexion de la Crimée en 2014, il est très difficile de parler d’un statut de neutralité pour l’Ukraine. L’Ukraine a renoncé à ses armes nucléaires et a obtenu une garantie de sécurité, que son territoire serait préservé dans sa totalité, qu’il ne serait attaqué par aucun Etat et cette garantie a été signée par plusieurs pays, comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie. Cette garantie de sécurité a été violée en 2014 par la Russie. Après cela, je ne pense pas qu’il soit si facile pour la société de faire confiance aux garanties. Nous avons vu comment la garantie ne fonctionne pas. Elle n’a pas de conséquences juridiques ou autres. Elle peut être violée à tout moment.

Je ne sais donc pas comment nous pouvons échapper à l’alternative entre la Russie et l’OTAN maintenant. Je n’ai pas de réponse pour le moment.

Vous avez probablement vu les différentes déclarations contre l’invasion de la Russie et en faveur de la population ukrainienne. Un appel des féministes russes à se dresser contre le régime et la guerre de Poutine. Elles affirment que cette guerre est la continuation de la guerre quotidienne menée contre les femmes, les personnes LGBTQI+ et tous ceux qui ne soutiennent pas ou ne se rebellent pas contre le régime de Poutine. Il y a eu plusieurs manifestations et mobilisations contre cette guerre pour dénoncer les responsabilités de Poutine dans différents endroits en Europe et hors d’Europe. Que pensez-vous de ces initiatives ? Que peut faire une politique de paix transnationale en ce moment ?

Une forte pression doit être exercée sur la Russie. Il n’y a pas d’autre issue. Ils sont allés trop loin.

Je suis très reconnaissante envers toutes les mobilisations qui ont lieu dans le monde. J’ai un peu d’espoir en elles car nous voyons comment les mobilisations font pression sur les gouvernements de ces pays. Ils apportent une aide humanitaire, pas seulement en termes de fournitures militaires, qui sont également importantes à ce stade. Il est difficile de maintenir une position antimilitariste dans un pays qui a été envahi par un autre pays.

Je suis très reconnaissant aux personnes qui se mobilisent en Russie. Certaines, qui vivent là-bas ou à l’étranger, prennent une part très active à l’organisation de manifestations en Russie et soutiennent également les personnes qui fuient l’Ukraine. Dans d’autres pays également, en mobilisant des ressources, en fournissant un soutien en matière d’information, d’infrastructures…

En Ukraine, on parle beaucoup de l’éventualité d’une rébellion en Russie. Je ne crois pas que cela se produira. Malheureusement, parce que la société civile et l’auto-organisation en Russie et dans de nombreux pays de l’Etat post-soviétique, et peut-être aussi en Ukraine, sont assez faibles. Vous ne pouvez pas les construire immédiatement dans une situation comme celle-ci. Je ne crois pas qu’il y aura quelque chose dans la société russe qui arrêtera Poutine. Une fois de plus, aussi triste que cela puisse paraître, je préfère m’attendre à une rébellion des élites en Russie – cela pourrait changer la situation de manière substantielle à court terme.

Quels sont les problèmes les plus urgents auxquels les femmes, les travailleurs et travailleuses et les migrant·e·s, les habitants de l’Ukraine dans son ensemble, doivent faire face actuellement ?

La question la plus urgente est l’aide humanitaire. La pression politique, même si elle ne change pas grand-chose, reste l’une des choses à faire. Malheureusement, ce n’est pas le cas en Russie, car ils essaient de bloquer tous les canaux d’information pour que les gens en Russie ne puissent voir la situation ici, ce qui est aussi un énorme problème, mais nous ne pouvons rien y faire. J’ai parfois l’impression qu’une sorte de mur est construit en Europe.

Je voudrais également soulever un point dont certaines initiatives de gauche ont commencé à parler. Si nous nous projetons dans l’avenir, quel qu’il soit, l’une des choses les plus importantes est de supprimer la dette extérieure ukrainienne, car c’est une question qui est maintenant discutée dans certaines initiatives de gauche, à savoir que le FMI devrait abandonner la dette extérieure ukrainienne de toute façon, car nous aurons maintenant besoin de beaucoup de ressources pour reconstruire le pays. Et il y aurait une possibilité de rendre les politiques socio-économiques ukrainiennes plus indépendantes. C’est probablement aussi une demande qui, je l’espère – je sais que certaines personnes l’expriment déjà – sera bientôt plus visible.

Comment échapper à la vision géopolitique selon laquelle il n’y a que des Etats avec leurs propres intérêts en jeu alors qu’il y a en réalité des personnes qui subissent les conséquences les plus graves des choix politiques ?

Je suis tout à fait d’accord qu’il serait bon d’échapper à cette logique, mais nous ne pouvons pas forcer les gens au gouvernement à y échapper malheureusement. C’est là que les choix sont faits, surtout si l’on parle d’Etats autocratiques. Il est important, surtout si nous réfléchissons à la situation, de voir comment les choses peuvent être différentes, mais c’est la logique qui est imposée maintenant. Vous ne pouvez pas échapper à ce niveau d’analyse, car il semble que ce soit celui sur lequel Poutine prend ses décisions. Ses décisions et celles des personnes qui l’entourent sont le facteur le plus important de la situation actuelle.

On peut échapper à cette logique lorsque vous avez un pays dans lequel le niveau d’activité de la société civile est élevé au sens général, avec des syndicats actifs, etc. Mais lorsque vous avez une société très hiérarchisée où le pouvoir est construit de haut en bas et où les gens n’ont presque aucune influence sur ce qui se passe, sur la direction et les décisions prises, ce constat analytique explique au moins quelque chose, malheureusement. Je ne me sens pas à l’aise pour penser en ces termes, mais je ne sais pas en quels termes penser maintenant. Certaines personnes essaient maintenant d’éviter cela. Elles essaient d’être optimistes quant à la façon dont les Ukrainiens s’organisent, aux efforts qu’ils ont déployés ces derniers jours et à la création de réseaux de solidarité. C’est très important, mais je comprends aussi que tout cela peut être très facilement détruit parce que vous avez affaire à un pays qui n’essaie plus de persuader. Quelqu’un dit que, contrairement aux hégémonies occidentales, l’Etat russe n’essaie pas de construire un soft power. Je ne sais pas s’ils ont essayé, mais à ce stade, il est évident qu’ils n’en ont rien à faire et qu’ils s’appuient très explicitement sur la force brute.

En dehors de la solidarité humanitaire ou des différentes manières concrètes de pratiquer la solidarité dans le monde avec les réfugié·e·s et d’envoyer de la nourriture, des médicaments et d’autres choses, surtout pour les réfugié·e·s mais pas seulement : comment voyez-vous le rôle des mouvements transnationaux pour la paix ou contre cette guerre ? Que pouvons-nous faire d’un point de vue féministe, anti-exploitation, anti-raciste, en dehors des initiatives concrètes, que pouvons-nous faire pour développer une mobilisation qui puisse renverser cette situation ?

C’est une période très difficile pour ce mouvement international populaire ou auto-organisé qui tente de construire la paix, car il est apparu soudainement – pas soudainement pour tout le monde mais pour beaucoup de gens – que le monde a changé. Certains d’entre nous, à gauche, sont trop habitués à vivre dans un monde unipolaire et maintenant ce n’est plus le cas. Le meilleur scénario est que le mouvement aura besoin d’un certain temps pour repenser le cadre conceptuel avec lequel nous pensons le monde; comment nous réfléchissons aux menaces qui existent, au fait qu’elles changent, qu’elles se développent et que la configuration de la réalité est déjà un peu différente. Si nous ne le faisons pas, il n’y aura pas d’avancée. Si tout est fait correctement, si la leçon du moment présent est assimilée correctement et si le mouvement écoute les gens sur le terrain, le mouvement repensera ce monde et les menaces à la paix que nous avons ici parce qu’elles sont définitivement en train de changer. Si cette leçon n’est pas prise en compte, alors, malheureusement, la partie de ce mouvement qui n’en tiendra pas compte, sa rhétorique, ses actions et ses mobilisations, ne contribueront pas suffisamment à la tâche qu’ils veulent accomplir.

La plate-forme de grève sociale transnationale a rédigé une déclaration contre la guerre qui a été signée par de nombreuses organisations en Europe au moins. La perspective est de former une voix transnationale commune. Pensez-vous que ce genre de tentatives va dans la bonne direction ?

Ce genre de tentatives fait déjà partie de cette remise en question dont je parlais. C’est pourquoi cela est important pour le mouvement lui-même, pour l’orientation liée à la façon d’agir dans un avenir proche. Mais il y a aussi ce danger de parler de la paix à tout prix. Si nous disons que nous devons rétablir la paix à tout prix, il y a un piège dangereux : alors faisons tout ce que dit la Russie et ils arrêteront la guerre, pour sauver la vie des gens.

Cette rhétorique n’est qu’une issue à très court terme, car si la Russie vient ici, elle y installera son gouvernement – conservateur, réactionnaire, oppressif, comme c’est le cas actuellement en Russie, ou pire encore. Par exemple, pour des gens comme moi et pour de nombreux militant·e·s, féministes, de gauche, LGBT, syndicalistes, pour les journalistes et l’opposition, cela signifierait des répressions. […] Je crains que le pays ne s’effondre – avec beaucoup de morts et de souffrances. Ce n’est pas que le régime de Poutine ne va pas s’imposer et arrêter de faire tout ce qu’elle fait ces derniers jours en Ukraine et, depuis de nombreuses années dans son propre pays. Donc cette rhétorique est aussi un piège très dangereux que certaines personnes ne comprennent pas non plus.

Oksana Dutchak

Oksana Dutchak est directrice adjointe du Centre de recherche sociale (Kiev), chercheuse dans les domaines des questions de travail et de l’inégalité des sexes. Elle est titulaire d’un doctorat en sociologie du département de sociologie de l’Institut polytechnique Ihor Sikorsky de Kiev (Kiev) et d’une maîtrise en sociologie et anthropologie sociale de l’Université d’Europe centrale (Budapest).

Entretien publié sur le site TSS Platform, le 5 mars 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

https://lefteast.org/the-war-in-ukraine-seen-on-the-ground-interview-with-oksana-dutchak/?

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/la-guerre-en-ukraine-vue-depuis-le-terrain.html

[1] Dans le contexte de regain du nationalisme ukrainien depuis une dizaine d’années, des figures tels que Stepan Bandera – un des dirigeants de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) qui a collaboré avec les forces nazies et participé aux massacres des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale – ont acquis une place non négligeable, quand bien même au plan électoral les forces d’extrême droite ont des résultats fort limités. Dans le cadre d’une résistance militaire à l’invasion russe, des structures armées issues de courants d’extrême droite, utilisant des symboles néonazis, peuvent se profiler. Une question qui ne peut être occultée au nom de la solidarité nécessaire avec la lutte du peuple ukrainien ou sous le prétexte d’une prétendue validation du discours historique délirant (« dénazification » de l’Ukraine) de Poutine. (Réd. A l’Encontre)

*********

Interview de Slavoj Žižek : « Quelle idéologie se cache derrière l’expansionnisme de Poutine ? »

Quelle idéologie se cache derrière l’expansionnisme de Poutine ? Le philosophe slovène Slavoj Žižek se penche avec nous sur ce conflit.

Nous le recevions notamment pour son livre Pandemic! Covid-19 Shakes the World, depuis paru chez Actes Sud sous le titre Dans la tempête virale. L’une des premières analyses pour penser l’après confinement. Il précisait déjà que d’autres crises suivraient la crise sanitaire : politiques, économiques, psychologiques, alimentaires, écologique… La situation actuelle n’est donc pas une surprise. Pour Slavoj Žižek, Poutine « a toujours dit la vérité mais il comptait sur le fait que nous allions prendre ce qu’il disait comme un exercice de rhétorique ».

Comment qualifier et envisager la période que nous connaissons ? Slavoj Žižek y voit un « passage de la guerre froide à la paix chaude ». Poutine « fait ici ce que tous les fascistes, les autocrates font : d’abord vous attribuez quelque chose à l’ennemi et ensuite vous le faites vous-mêmes ». 

Penseur anticonformiste, d’influence marxiste et très influencé par la psychanalyse, spécialiste de Lacan et de Hegel, Slavoj Žižek s’interroge : « quelle Europe allons-nous défendre ? Cette vieille Europe nationaliste représentée par la Hongrie ou la Pologne représente, à long terme, un désastre pour l’Europe elle-même. Cette Europe de la défense européenne n’a pas besoin de Poutine pour nous vaincre. Il est donc important que l’Europe, dans le meilleur de son émancipation, gagne ». Slavoj Žižek est notre invité aujourd’hui.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/quelle-ideologie-vladimir-poutine-a-t-il-derriere-la-tete

*********

Liens avec autres textes

Alina Mosendz : « La désinformation est une arme de guerre »

https://www.lessurligneurs.eu/alina-mosendz-la-desinformation-russe-en-ukraine-est-une-arme-de-guerre/

Estelle Levresse : En Russie, les militants écologistes confrontés à toujours plus de menaces

https://www.equaltimes.org/en-russie-les-militants?lang=en#.Yiix2i_pMsO

Le dire et l’écrire

Malgré la résistance des populations, les troupes russes sont toujours en Ukraine et continuent leur œuvre de mort.

Pour notre humble part, nous continuerons autant que nécessaire de relayer les communiqués, points de vue, analyses, principalement ceux et celles des milieux culturels au sens large, tant français qu’étrangers

  • Liberté et démocratie pour les peuples d’Ukraine !

http://www.ledireetlecrire.com/1/upload/ukraine_special05.pdf

  • Quand l’art de la rue se fait arme contre l’invasion russe 

http://www.ledireetlecrire.com/1/upload/ukraine_streatart_special06.pdf

Amnesty international : Qu’est-ce que la « protection temporaire » accordée aux personnes fuyant l’Ukraine ?

https://www.amnesty.fr/refugies-et-migrants/actualites/quest-ce-que-la-protection-temporaire-accordee-aux-personnes-fuyant-l-ukraine

Yousef Munayyer : Regarder l’Ukraine avec des yeux palestiniens

https://agencemediapalestine.fr/blog/2022/03/09/regarder-lukraine-avec-des-yeux-palestiniens/

**********

En complément possible

Étienne Balibar : « Le pacifisme n’est pas une option »

Valerie Hopkins (LVIV, Ukraine) : « Des Ukrainiens constatent que des membres de leur famille en Russie ne croient pas que c’est une guerre »

Razem quitte Progressive International et DiEM25

La Cimade : Protégeons le peuple ukrainien, défendons les droits de toutes les personnes exilées

Yassin al-Haj Saleh : Pourquoi l’Ukraine est une cause syrienne

Pavlo Lodyn : L’agression de Poutine et la menace d’une catastrophe environnementale en Europe

Amélie Poinssot : L’agression russe sur l’Ukraine, un cauchemar pour l’écologie

UPJB : Sur la guerre en Ukraine

Mouvement socialiste de Russie : Le pouvoir russe se prépare à combattre jusqu’au dernier soldat

Déclaration intersyndicale de soutien à l’Ukraine (Québec)

Sudfa : Les Soudanais-e-s dénoncent la collaboration entre Hemetti et Poutine

Collectif Pour une Syrie Libre et Démocratique : De Grozny à Kiev en passant par Alep, allons nous indéfiniment laisser Vladimir Poutine terroriser les populations qui revendiquent la liberté et la justice ?

Siné mensuel

Solidarité avec les ukrainiens et ukrainiennes

Yorgos Mitralias : Poutine : « Lénine est l’auteur de l’Ukraine d’aujourd’hui » ou comment tout ça est la faute à… Lénine et aux bolcheviks !

Crimes contre l’humanité et CPI

Liens avec autres textes

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/09/ukraine-russie-mais-pas-que-11/

Déclaration de fondation du Comité de solidarité avec le peuple ukrainien et avec les opposant·e·s russes à la guerre (Suisse)

Viktoriia Pihul : Les gens du monde entier demandent au FMI d’annuler la dette injuste de l’Ukraine

6 grandes ONG s’unissent face à l’ampleur des besoins humanitaires : c’est l’alliance urgences

Timothy Snyder : « Comment parler de la guerre ? » Histoire et mythe dans les écoles russes, selon « Novaya Gazeta »

Entretien avec Denys Pankratov, organisateur de l’Union des grutiers de la région de Lviv – Ukraine

L’université Lomonossov de Moscou (MGU) contre la guerre

Agression russe en Ukraine : Communiqué de l’assemblée européenne des citoyens

UJFP : Le droit international pour tous et partout, sans exception !

Liens d’initiatives de soutien à la population ukrainienne

Liens vers d’autres textes publiés dans la presse

En débat : Campisme ou anti-impérialisme. Quelques textes

Deux livres de Svetlana Alexievitch

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/07/ukraine-russie-mais-pas-que-10/

CGT : Douze questions sur la guerre en Ukraine Paix en Ukraine – Liberté en Russie

Maxime Combes, Amélie Canonne, Nicolas Haeringer : Quels sont les intérêts de TotalEnergies en Russie ?

Appel à l’action de la Confédération européenne des syndicats (CES) – La guerre en Ukraine doit cesser maintenant !

Roger Martelli : Dans la guerre ukrainienne, la gauche joue une part de sa survie

Lettre ouverte de géographes russes à Vladimir Poutine : « Nous voulons vivre sous un ciel pacifique »

Luke Harding (Lviv) : Des soldats russes démoralisés expriment leur colère d’avoir été « trompés » dans la guerre

Réseau des GLI : déclaration de solidarité avec le peuple ukrainien et ses organisations syndicales et contre la guerre menée par un régime autoritaire

Union Syndicale Solidaires : Stop au tri raciste des réfugié-es qui fuient les guerres !

Marc Bonhomme : Ukraine : la guerre de tous les risques de plus en plus cruelle

Israéliens solidaires de l’opposition russe à la guerre d’Ukraine

Volodymyr Artiukh : L’Ukraine – à la gauche occidentale, sur vos et sur nos erreurs

Michael Shank : Nous nous soucions davantage de l’Ukraine parce que les victimes sont blanches

Association France Palestine Solidarité : Non à l’agression de la Russie contre l’Ukraine, il faut faire respecter le droit… partout dans le monde

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/05/ukraine-russie-mais-pas-que-9/

Dockers néo-zélandais solidaires avec l’Ukraine

Pierre Baudet : La guerre en Ukraine menace la paix dans le monde…

L’édito de PEPS : L’Ukraine, une guerre aux multiples enjeux écologiques

Francine Sporenda : Poutinophilie : « c’est l’Otan le problème »

Richard Abernethy : Arrêtez la guerre impérialiste de la Russie contre l’Ukraine ! Solidarité avec la résistance du peuple ukrainien !

Ecrivains du monde entier solidaires avec l’Ukraine

Igor Ilyash : Quels sont la place et le rôle de la Biélorussie dans l’invasion de l’Ukraine par la Russie ?

Un appel d’un socialiste russe : Poutine intensifie la répression

Non à la guerre en Ukraine. Non à l’Otan. Contre les guerres impérialistes, femmes des peuples du monde entier Solidarité

Akram Belkaïd : Le pas de côté : Non au campisme

Québec : Déclaration intersyndicale de soutien à l’Ukraine

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/04/ukraine-russie-8/

Les Cahiers de l’antidote n°1 « Spécial Ukraine » : Liberté et démocratie pour les peuples d’Ukraine !

Lettre ouverte des travailleurs russes des arts et de la culture contre la guerre avec l’Ukraine

Pascal Boniface : Poutine attaque l’Ukraine et fait perdre la Russie

Yorgos Mitralias : Нет войне! Non à la guerre ! Нет войне!

Izabella Marengo et Pierre Jasmin : NON à l’invasion de l’Ukraine ! NON à l’expansion de l’OTAN

Message du président de la confédération syndicale indépendante bélarusse devant le pire

Les Russes veulent-ielles la guerre ? Réflexions depuis Moscou, le 1er jour de l’invasion de l’Ukraine

Tentons d’être à la hauteur de la résistance ukrainienne

Stefan Bekier : « Démilitariser » et «dénazifier » l’Ukraine ?!

Manifeste de la plate-forme « Arrêtons la guerre »

Déclaration intersyndicale : Non à la guerre : retrait immédiat des troupes russes, solidarité avec le peuple ukrainien

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/03/ukraine-russie-7/

Interview de Witalij Machinko, Syndicat de solidarité des travailleurs (Trudowa Solidarnist, Kiev)

Appel du « Center for civil liberties » Ukraine

Roane Carey : Comment la gauche devrait réagir à l’invasion de l’Ukraine par la Russie

MMF France : Non à la guerre en Ukraine, Non à Poutine ! Soutien à la démocratie ukrainienne, soutien au peuple ukrainien !

Leyla Binici, Jérôme Gleizes, Abdessalam Kleiche, Myriam Laïdouni-Denis, Didier Claude Rod : Réflexions écologistes sur l’agression de Vladimir Poutine contre l’Ukraine.

La Cimade demande une protection pour toutes les personnes qui quittent l’Ukraine

Amb el poble d’Ucraïna!

Nous, Européen·ne·s de l’Est…

Patrick Cockburn : La Blitzkrieg pré-annoncée de Poutine en échec. Un danger encore plus grand (…)

NON à la guerre en Ukraine !

Des militant·es pour la démocratie au Myanmar organisent des rassemblements pour soutenir l’Ukraine

Razem : « Chère gauche occidentale, on ne vous demande pas d’aimer l’OTAN… »

Fondation Frantz Fanon : Guerre d’agression contre l’Ukraine : qui a mis K.O le droit international ?

William Bourdon et Véronique Nahoum-Grappe : Poutine et ses sbires : un jour dans le box de la Cour Pénale Internationale ?

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/02/ukraine-russie-6/

Hugues Le Paige : Ukraine : pour la solidarité, contre la chasse aux sorcières

Lettre de l’Union syndicale Solidaires et de la fédération Sud-Rail

Les experts de l’ONU appellent à la fin de l’agression russe contre l’Ukraine et à la protection urgente des droits de l’homme

Russie : Contre l’impérialisme russe, ne touchez pas à l’Ukraine !

Lettre ouverte de scientifiques et journalistes scientifiques russes contre la guerre

María R. Sahuquillo : Des milliers de volontaires civils rejoignent la résistance pour repousser l’avancée des troupes de Poutine

Pierre Khalfa : De la difficulté d’une politique internationale altermondialiste

En Russie, les féministes descendent dans la rue contre la guerre de Vladimir Poutine

Mario Kessler : Les fantasmes antibolcheviques de Poutine pourraient causer sa perte

Zbigniew Marcin Kowalewski : Impérialisme russe

Solidarité avec les réfugiés ukrainiens

Nicole Roelens : La lutte internationale des femmes contre le meurtre de masse utilisé comme outil de pouvoir

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/01/ukraine-russie-5/

Gilbert Achcar : Invasion russe de l’Ukraine : Vladimir Poutine dans les pas de Saddam Hussein ?

Bernard Dréano : La guerre de Poutine en Ukraine, des questions et quelques réponses

David Broder : Cessez de prétendre que la gauche serait du côté de Poutine

Gilbert Achcar :Mémorandum sur une position anti-impérialiste radicale concernant la guerre en Ukraine

Déclaration commune de syndicats ukrainiens

Mykhailo Volynets : La Russie a attaqué et commencé l’invasion de l’Ukraine

Contre la guerre impériale de Poutine en Ukraine, une prise de position de la revue LeftEast

À quoi pense Vladimir Poutine ? Entretien avec Ilya Boudraitskis

Invasion russe de l’Ukraine : Vladimir Poutine dans les pas de Saddam Hussein ?

Solidarité de la communauté scientifique avec l’Ukraine

Esprit : Pour une Ukraine libre !

MAN : Pour une résistance civile non-violente en Ukraine

Attac Espagne : Non à la guerre !

Halya Coynash : Le grand rabbin d’Ukraine démolit l’excuse de Poutine pour l’invasion de la Russie  

Edo Konrad : L’invasion de la Russie devrait être un miroir pour la société israélienne

Professeurs chinois : notre attitude face à l’invasion russe de l’Ukraine

Déclaration des étudiant·es des universités de Hong Kong sur la guerre d’invasion menée par la Russie contre l’Ukraine

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/02/28/ukraine-russie-4/

Non à l’agression impérialiste de la Russie contre l’Ukraine

Déclaration du Comité exécutif du Congrès des syndicats démocratiques de Biélorussie

Danya P. :Pour le défaitisme révolutionnaire

Sotsialnyi Ruh : Arrêtez Immédiatement L’agression De Poutine !

Une déclaration du Comité national de l’OZZ Inicjatywa Pracownicza (Syndicat d’initiative des travailleurs) sur l’agression russe contre l’Ukraine

Communiqué de la Confédération du travail de Russie (KTR)

Les femmes l’exigent : Non à la guerre en Ukraine, Non à l’OTAN !

Taras Bilous :« Une lettre de Kiev à une gauche occidentale »

Stop à l’agression russe en Ukraine ! Pour une Ukraine libre et souveraine pour les travailleurs et travailleuses !

Santiago Alba Rico :« Non à la guerre ». Le sens de certains slogans face à l’invasion de l’Ukraine par le régime de Poutine ?

Vanesa Jiménez : Comme c’est triste de regarder la guerre

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/02/26/textes-sur-lukraine-3/

Déclaration commune de syndicats ukrainiens

Mykhailo Volynets : La Russie a attaqué et commencé l’invasion de l’Ukraine

Vicken Cheterian :Le long hiver qui s’annonce : la Russie envahit l’Ukraine

Plate-forme TSS : Non à la Guerre. Pour une Politique Transnationale de la Paix

Communiqué LDH : Solidarité avec le peuple ukrainien

Pjort Sauer et Andrew Roth :L’opposition s’exprime en Russie contre l’invasion de l’Ukraine. La répression poutinienne la combat

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/02/25/invasion-de-lukraine-quelques-textes/

Les dirigeants des grandes puissances jouent avec le feu

Renaud Duterme : Les leçons géopolitiques de la crise ukrainienne

Appel : Non à la guerre – Russie, bas les pattes devant l’Ukraine !

Russie-Ukraine : « Une situation pire que durant la guerre froide ». Entretien avec Ilya Boudraitskis

Ilya Matveev, Ilya Budraitskis : Les Russes ordinaires ne veulent pas de cette guerre

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/02/04/les-dirigeants-des-grandes-puissances-jouent-avec-le-feu/

 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :