Du coté du jazz (mars 2022)

Est-ce vraiment du jazz ? Du Free ?

Un retour explosif

Il était considéré comme enterré sous les coups de pelle répétés du postmodernisme et ne devait pas resurgir. L’ambiance avait changé. La révolution s’en était allée et Trump était venu. Pourtant, non seulement il résiste mais affirme sa force sa puissance, ses revendications et, au-delà de tout, sa joie de créer collectivement. Le titre de l’album du Healing orchestra, sous la direction du pianiste percussionniste Paul Wagonnier, le dit ouvertement « Free Jazz for the people », clin d’œil à une publicité du saxophoniste Charlie Ventura dans les années 1946-47 : « Bop for the people », avec l’idée – une réussite – de rendre accessible au public le plus large la révolution parkérienne.

Le Healing montre la capacité du free jazz d’être de notre temps contrairement à une idée répandue qui fait de cette partie du jazz rien que du bruit. La musique, c’est sa définition, n’est rien de plus que des bruits organisés. Il est nécessaire de découvrir cette musique puissante qui fait la part belle au collectif tout, en laissant chaque individualité s’exprimer. Une dialectique au service de la création pour embarquer musiciens et auditeurs dans un autre monde qui propose d’inscrire le monde tel qu’il se présente à nous dans un mouvement nécessaire de révolte.

Un souffle libre qui redonne du sens au swing, au rythme du cœur, à la tradition à la fois d’Ornette Coleman et d’Albert Ayler. Entrée sans crainte dans cet univers. Il est fait pour vous.

Healing Orchestra : Free Jazz for the people, LFDS Records


Faut-il avoir 9 vies ?

Kendra Morris est une chanteuse qui a déjà un passé. « Nine Lives » – 9 vies – marque un nouveau départ. Seule, elle se livre à un exercice, permis sans doute par la pandémie, à la fois intimiste et commun à beaucoup de celles qui ont pris du champ lors des confinements. Sa voix profondément ancrée dans le gospel et la musique soul parle de nous. Les titres mêmes pourraient construire un poème. Une voix qui pénètre dans nos passages secrets pour parler de résistance, de dignité, de force collective. Seule pour faire penser à New York, la ville de Kendra, désertée par les touristes et le travail à domicile. La ville qui ne dort jamais se trouvait dépourvue des bruits traditionnels.

Il faut l’entendre, découvrir ses mondes pour aussi y puiser de nouvelles manières de vivre.

Un petit reproche : partager les musiques avec d’autres musicien.ne.s enrichit les compositions. Le virus a sans doute obligé Kendra à tout faire elle-même.

Tel que, la voix sait se faire suffisamment habile pour ne pas l’oublier.

Kendra Morris : Nine Lives, Karma Chief Records/Modulor music


Quand un saxophoniste rencontre un batteur…

Daniel Erdmann, saxophoniste ténor, et Christophe Maguet, batteur, se sont trouvés. Un miracle assez rare qu’il faut souligner. Le couple dans le jazz est une nécessité pour faire éclore le talent de l’un et de l’autre. Tous deux compositeurs, ils se partagent les thèmes de cet album, « Pronto », une indication de la musique entendue. En compagnie de Hélène Labarrière, contrebassiste au son rond, chaud et sauvage et de Bruno Angelini, pianiste capable de comprendre toutes les nuances, toutes les audaces, le quartet sait s’étendre dans les paysages conçus par Ornette Coleman et surtout Dewey Redman, un musiciens qui sert de référence à beaucoup d’instrumentistes d’aujourd’hui ne voulant pas fouler les mêmes territoires que les tenants d’un post modernisme de bon aloi par les temps qui courent. Des mélodies simples aux rythmes entrecroisés pour dérouter en permettant d’entrer dans d’autres univers. Réminiscences, mémoires parlent, se répondent sans craindre d’évoquer Coltrane ou Albert Ayler.

Une musique qui sait aussi jouer avec nos souvenirs pour continuer l’aventure du jazz sous toutes ses formes et toutes ses existences. « Pronto », entrer dans ces mondes.

Pronto, Mélodie en sous-sol/L’Autre Distribution


Musiques de notre présent étrange

Les tempêtes dessinent-elles la poésie de notre environnement soumis aux mutations climatiques provoquées par les activités humaines ? Les tempêtes nécessaires redessinent le monde soumis à l’épreuve de ses changements. La poésie de la musique se doit d’exprimer cette entrée dans un temps troublé étrange dans lequel le passé semble le seul avenir. Comme en réponse, Sylvain Cathala, compositeur, découpe le temps, déplace la mesure pour dégager de nouveaux tempos et joue sur les dissonances. Ralentir l’écoulement du temps, étirer la durée pour lutter contre la fatigue des crises, pour trouver de nouvelles raisons d’espérer et de créer.

Le saxophoniste ténor sait se servir des mémoires du jazz en entremêlant les sonorités de Warne Marsh le rêve coltranien d’une musique du bonheur universel. Bien sur, cette musique composée en 2020, est inscrite dans la pandémie, dans ce moment étrange où une grande partie de l’activité s’est arrêtée. La mélancolie prend sa part sur la scène du Triton, ce club qui se veut ouvert à toutes les expériences.

Le quintet réuni par le compositeur, Olivier Laisney à la trompette a la sonorité souvent acide pour exprimer l’ambiance pandémique, Benjamin Moussay au piano qui s’inscrit dans le découpage du temps pour aller vers des frontières inconnues, au-delà des mots, Frédéric Chiffoleau fait chanter la contrebasse pour évoquer le murmure du temps, des passés et Maxime Sampieri capable d’abattre la métrique habituelle pour faire naître d’autres battements de cœurs qui structurent les rythmes de notre vie. « Poetry of Storms » reste de la rencontre du quintet sur la scène du Triton, un club de l’autre côté du périphérique.

Sylvain Cathala quintet : Poetry of Storms, Le Triton/L’Autre Distribution


Pour la gloire de Helen Merrill

Née Jelena Ana Miltecic en 1930 à New York (et toujours vivante), Helen a été l’une des grandes vocalistes du jazz dans le milieu des années 1950. Elle a été redécouverte grâce à Jean-Jacques Pussiau pour son label OWL dans les années 1980. Ce coffret de 4 CD, intitulé « Anything Goes » (tout est permis), permet de l’entendre à ses débuts et ses débuts sont remarquables notamment par la collaboration avec Quincy Jones. Elle endossera le rôle de la blonde pour l’abandonner dans son dernier album publié reprenant son nom de naissance. A (re)découvrir.

Helen Merrill : Anything Goes – The Complete 1952-60, livret de Olivier Julien, Frémeaux et associés


Le passé comme miroir du présent

Roland Guillon poursuit une réflexion sur les relations entre les évolutions de la musique – il a commencé par le jazz – et le contexte socio-économique. Dans cette perspective et pour donner des idées aux compositeurs contemporains, il a voulu analyser la musique des années 1920, en dehors du jazz. Temps de révolutions, il passe en revue les grands compositeurs à commencer par Ravel et Gershwin pour tenter un classement suivant leurs orientations. Cet « essai » propose surtout des éléments pour construire une réflexion qui manque sur la période.

Roland Guillon : Essai sur la musique des années 1920, L’Harmattan, 83 pages

Nicolas Béniès

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

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