Pierre Dardot et Christian Laval : Réinventons l’internationalisme

  • Face au nationalisme grand-russe, réinventons l’internationalisme (1/4)

  • La faillite d’un « anti-impérialisme à sens unique » (2/4)

  • La responsabilité écrasante de l’Union européenne (3/4)

  • Pour un nouvel internationalisme (4/4)


Face au nationalisme grand-russe, réinventons l’internationalisme (1/4)

L’empire tsariste et la question ukrainienne

On doit à Hegel cette phrase célèbre tirée de la remarque du §324 des Principes de la philosophie du droit que certains sont tentés ces jours-ci de rapporter à notre présent : 

« Les guerres ont lieu quand elles sont nécessaires, puis les récoltes poussent encore une fois et les bavardages se taisent devant le sérieux de l’histoire. » (1)

Dans ce passage, le philosophe s’en prend à l’attitude inconséquente de ceux qui avaient prédit ce qui arriverait dans des discours édifiants et qui, une fois devant l’événement, se mettent à maudire les envahisseurs qui apparaissent « sous la forme des hussards sabre au clair » parce qu’ils menacent la sécurité de leurs propriétés. Il y voit une incapacité à déceler la nécessité historique à l’œuvre sous la contingence de l’événement. En effet, loin de s’opposer à cette nécessité, l’événement la réaliserait sous une forme inattendue et fâcheuse pour ceux qui ont fait de telles prédictions.

Peut-on déchiffrer la situation inédite créée par l’agression de la Russie contre l’Ukraine à la lumière de cette citation ? Pour tentant que paraisse ce rapprochement il se révèle à la réflexion des plus hasardeux. En quoi la guerre déclenchée par Poutine le 24 février manifeste-t-elle une quelconque nécessité historique ? Et en quoi ce dernier peut-il passer pour l’agent inconscient de cette nécessité ? Les « hussards sabre au clair »évoqués par Hegel, escadron de cavalerie des armées révolutionnaires créé en 1792, trouvent-ils leur équivalent moderne dans les soldats russes qui assiègent aujourd’hui les grandes villes d’Ukraine ? Dans l’esprit de Hegel, la « nécessité historique » que manifeste la charge des hussards est celle de la Révolution française se défendant contre les armées contre-révolutionnaires coalisées de l’Europe des têtes couronnées.

C’est cette Révolution qu’il célèbre comme « un magnifique lever de soleil » parce qu’elle fait valoir que les institutions existantes doivent être reconstruites à partir du « principe du droit ». Quel rapport avec l’agression délibérée d’un pays indépendant au mépris de tout droit et commandée par la volonté de restaurer une grandeur impériale perdue ? De plus, peut-on attendre que « les récoltes poussent encore une fois » dans une région qui fait figure de grenier à blé en raison de sa « terre noire » dont la fertilité était déjà reconnue par l’historien grec Hérodote ? Ne faut-il pas plutôt craindre que les ravages subis par cette terre n’engendrent des effets durables en menaçant de famine des régions entières du globe, au premier rang desquelles celles de l’Afrique ? Enfin, peut-on vraiment affirmer que les bavardages se taisent devant le sérieux de l’histoire ? N’assiste-t-on pas au contraire à leur prolifération incontrôlée, notamment de la part de ceux qui, au nom du « non-alignement », couvrent par des vociférations indécentes la voix des victimes et cherchent à faire oublier leur fascination malsaine pour le déchaînement sans frein de la puissance de l’Etat ?

Le tsarisme et la « question ukrainienne »

Loin de procéder d’une quelconque nécessité historique, la décision de Poutine est en réalité dictée par l’obsession de rétablir la continuité d’une histoire très ancienne rompue par des ruptures vécues comme des traumatismes par celui qui a passé une bonne partie de sa carrière comme agent du FSB à Dresde et vécu l’effondrement de l’URSS en 1991 comme une humiliation imposant une réparation. Le 12 juillet 2021, il avait exposé sa conception de l’histoire : la « nation grand-russe » s’y voyait reconnaître un rôle moteur, Biélorusses et Ukrainiens y figurant en « Petits-Russes » (2). L’usage même de ces termes révèle bien une continuité, mais laquelle ? 

L’Ukraine, dont le nom signifie « marche » ou « région frontalière » en russe et en polonais, fit partie de l’Empire russe entre le XVIIIe et le XXe siècle. Les Russes furent longtemps enclins à réduire l’Ukraine à la « Russie méridionale » ou « Petite Russie », « une simple province sans identité nationale », les Ukrainiens à une « tribu », jamais un « peuple » ou un « Etat », et l’ukrainien un « dialecte », voire un « patois » dépourvu d’existence indépendante. Tout au long du XIXe siècle, les tsars ont perçu les aspirations de cette région à l’autonomie comme une menace pour la cohésion de l’Empire et tenté par tous les moyens d’interdire l’usage de la langue ukrainienne (3).

La prise du pouvoir par les bolcheviks en Octobre 1917 ne changea pas fondamentalement l’attitude condescendante des Russes à l’égard des Ukrainiens, d’autant que l’état des relations entre le nouveau régime et les paysans ukrainiens empira rapidement. En 1919, des révoltes paysannes éclatèrent dont a plus célèbre fut celle de Makhno, dont le foyer se situait dans le Sud-Est de l’Ukraine (Zaporijia) et qui combattit les armées blanches de Denikine et les nationalistes ukrainiens avant de se retourner contre le régime des bolcheviks. Au début des années 1920, la pratique des réquisitions forcées systématisée par le régime du « communisme de guerre » finit par provoquer une famine qui affecta très durement, entre autres régions, l’Ukraine méridionale. En 1921, avec la Nouvelle Politique Economique (NEP), puis en 1923, avec la politique d’« indigénisation » (dite d’« ukrainisation » en Ukraine), le régime opéra un tournant qui fut difficile à accepter par les bolcheviks russophones d’Ukraine.

Comme l’écrit l’historienne Anne Applebaum : « Une fois de plus, il y avait du chauvinisme russe dans leur vision des choses   tout au long de leur vie, l’Ukraine avait été une colonie russe et il leur était difficile d’imaginer qu’il en fut autrement. Pour beaucoup, l’ukrainien était une langue de « basse-cour. » Comme le déplorait le communiste ukrainien Volodymyr Zatonskyi, « c’était une vieille habitude des camarades de considérer l’Ukraine comme la Petite-Russie, une partie de l’Empire russe – une habitude gravée dans votre mémoire au fil des millénaires d’existence de l’impérialisme russe. » (4) C’est ce dont s’aperçut bien trop tard Lénine qui, dans son fameux « Testament » de 1922,  constatait amèrement, mais non sans contradiction avec sa propre pratique, que la centralisation étatique « empruntée au tsarisme » se reconstituait, à peine « légèrement badigeonnée d’un vernis soviétique » et que la « racaille grand-russe chauvine » avait fait son grand retour sous couvert d’union des républiques.

Les « camarades » de Zatonskyi et de Lénine connaissaient bien mal leurs « classiques ». Il est peut-être utile ici de rappeler aujourd’hui, alors que le fantôme de la Russie impériale hante à nouveau l’Europe, la manière dont Marx et Engels décelaient dans la politique extérieure de la Russie tsariste, quand bien même elle n’en avait pas les moyens du fait de son archaïsme féodal, une volonté de domination universelle, de sorte que cette Russie en était venue à se constituer en « centre de la réaction politique », en « ennemi principal des peuples européens », en « colonne vertébrale de l’alliance des despotes européens », selon les fortes expressions des deux auteurs. Loin de tout pacifisme, la question stratégique qu’ils se posaient était bien de savoir comment desserrer l’étau réactionnaire qui pesait sur tous les pays européens, et surtout ceux du centre de l’Europe, coincés entre l’Angleterre capitaliste et l’expansionnisme russe. Leur réponse n’avait rien de tortueux.

Dès 1865, l’Association internationale des travailleurs  inscrit sur son drapeau : « Résistance aux empiètements russes en Europe – Restauration de la Pologne ». Pour Marx et Engels, c’est tout le prolétariat européen qui devait prendre fait et cause pour la Pologne dont une nouvelle insurrection venait d’être écrasée de manière atroce en 1863. « Renverser le tsarisme et anéantir ce cauchemar qui pèse sur toute l’Europe est, à nos yeux, la condition première de l’émancipation des nations de l’Europe centrale et orientale. » Telles étaient pour Engels en 1888 les « tâches du parti ouvrier en Europe orientale ». On ne pourrait en attendre que des résultats bénéfiques pour la liberté : « la Pologne sera restaurée ; la Petite-Russie pourra choisir librement ses liens politiques ; les Roumains, les Magyars et les Slaves du Sud, libres de toute immixtion étrangère, pourront régler entre eux leurs affaires et leurs problèmes frontaliers ». Et ce sera même, prédit Engels, un moyen de délivrer les Russes eux-mêmes de cette implacable déperdition d’énergie consommée dans les conquêtes territoriales : « enfin, la noble nation des Grands-Russiens ne fera plus une chasse insensée à des conquêtes qui ne profitent qu’au tsarisme, mais accomplira son authentique mission civilisatrice en Asie et, en liaison avec l’Ouest, elle développera ses capacités intellectuelles impressionnantes, au lieu de livrer au travail forcé et à l’échafaud les meilleurs de ses fils » (5). 

La souveraineté de l’Etat portée à son paroxysme

La guerre actuelle permet de mettre en pleine lumière les ressorts profonds de la logique de la souveraineté de l’Etat. Elle rend en particulier totalement caduque la réduction de la souveraineté politique à une « simple forme » au service de l’économique : ce serait le développement du capital qui, via l’expansion du marché, soutiendrait la forme de l’autorité souveraine, forme impuissante par elle-même. Cette réaffirmation hypermarxiste de la primauté de l’infrastructure sur la superstructure se soutient de l’image d’un « monde lissé » se réalisant à travers l’effacement de la société civile et des frontières nationales. Si une telle interprétation a pu faire illusion au début des années 2000, elle se révèle aujourd’hui tout à fait incapable de rendre compte des événements en cours. 

En vérité, tous les grands événements géopolitiques récents, toutes les confrontations, tous les jeux de rivalité montrent à quel point la souveraineté politique n’est pas saisissable dans les seules coordonnées de la rationalité capitaliste. L’invasion de l’Ukraine par les armées de la Russie en apporte aujourd’hui la preuve la plus dramatique. La conduite de Poutine apparaît à cet égard comme la culmination fanatique et délirante de la logique de la souveraineté de l’Etat. Le nationalisme grand-russe s’y déchaîne sans retenue, notamment à travers l’invocation de la figure de Staline magnifiée en dirigeant de la « guerre patriotique » contre le nazisme, ce qui permet de légitimer la guerre d’agression au nom de la lutte pour la « dénazification » de l’Ukraine.

Les racines de la souveraineté étatique plongent ici dans l’histoire la plus lointaine, celle de l’empire des tsars, et donnent à la souveraineté étatique une portée souvent beaucoup plus lourde, du fait de sa nature mystique, que la logique des intérêts immédiats des oligarchies économiques et financières. La menace d’un défaut de paiement dû à l’incapacité de Moscou d’honorer une échéance de remboursement de sa dette publique (117 millions de dollars) ne peut suffire à faire plier la Russie. On sait que cette dernière a constitué d’énormes réserves de changes et d’or (à hauteur de 630 milliards) en prévision de la guerre et des sanctions.

Mais on manquerait l’essentiel à ne retenir que cet aspect. Poutine a poussé la provocation jusqu’à demander que toutes les dettes à l’étranger soient payées en roubles, soit dans une monnaie qui a perdu à ce jour près de 30% de sa valeur, ce qui dit assez l’insuffisance de la seule menace financière devant l’affirmation de la souveraineté de l’Etat russe. On se méprendrait tout autant à faire de l’expansion économique le moteur de l’impérialisme russe, selon un schéma convenu qui manque l’essentiel, l’obsession de la place historique dévolue aux « Grand-Russes ». Le maître du Kremlin, rendu furieux par les déconvenues de son armée et la résistance inattendue des Ukrainiens, est engagé dans une logique d’emballement et de fuite en avant dont on voit mal à cette étape comment il pourrait sortir.

Le § 324 de la Philosophie du droit de Hegel, cité au début de cet article, prend place dans un développement intitulé « La souveraineté vis-vis de l’extérieur » : il s’agit donc de la relation de chaque Etat entretient avec tous les autres. Cet aspect de la souveraineté présuppose « la souveraineté sous son aspect interne » ou « souveraineté à l’intérieur » abordée au § 278 du même ouvrage. Le philosophe allemand affirme à juste titre l’indissociabilité de ces deux aspects. Souveraineté externe et souveraineté interne ne sont pas en effet deux formes de la souveraineté, mais deux faces d’une même réalité qui est celle de l’Etat. Mais il en tire argument pour affirmer une proportionnalité directe entre ces deux aspects : moins les peuples sont capables de supporter une souveraineté à l’intérieur, moins ils sont capables de lutter pour leur indépendance extérieure et plus facilement ils succombent à une puissance extérieure, et vice versa. Le philosophe valorise ainsi le « moment éthique » de la guerre comme condition de la préservation de la liberté.

Ce qui importe ici, au-delà de cette valorisation que l’on doit évidemment refuser, c’est la reconnaissance de l’indissociabilité de la souveraineté externe et de la souveraineté interne. On peut aisément le vérifier dans le cas de la Russie de Poutine : l’affirmation brutale de la souveraineté de l’Etat à l’extérieur va de pair avec un renforcement de jour en jour plus autoritaire de la souveraineté interne exercée par l’Etat sur les citoyens, excluant jusqu’au droit élémentaire de nommer « guerre » ce qui est une guerre, et l’une des pires en plein cœur de l’Europe depuis 1945.

Son enjeu est assez simple, même si beaucoup s’efforcent de l’obscurcir. D’un côté, une agression d’une brutalité et d’une sauvagerie inouïes, qui transpose en Ukraine les méthodes de terreur à l’égard des populations civiles expérimentées par l’armée russe en au cours de deux guerres de Tchétchénie et en Syrie, avec la complaisance honteuse de l’Occident. De l’autre, un peuple qui résiste pied à pied à une invasion, pas seulement une armée de professionnels, mais de simples citoyens qui prennent les armes pour défendre le droit de leur pays à l’indépendance. Il s’agit d’une question de principe. Le choix ne se discute pas. 

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(1) Hegel, Principes de la philosophie du droit et science de l’Etat en abrégé, remarque au § 324, citée et traduite par Jean Hyppolite dans son Introduction à la philosophie de l’histoire de Hegel.

(2) Sabine Dullin, interview dans Le Monde du 16/03/22.  

(3) Anne Applebaum, Famine rouge, Grasset, 2019, p. 31-37. 

(4) Ibid, p.105.

(5) Cf. Karl Marx et Frédéric Engels, La Russie, Traduction et préface de Roger Dangeville. (1974) , Paris : Union générale d’Édition, collection 10/18, 1974, p.231-232. En ligne sur la « Bibliothèque des classiques »

Pierre Dardot et Christian Laval 

https://blogs.mediapart.fr/pierre-dardot-et-christian-laval/blog/180322/face-au-nationalisme-grand-russe-reinventons-l-internationalisme-14

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Réinventons l’internationalisme (2/4) – La faillite d’un « anti-impérialisme à sens unique »

La faillite d’un « anti-impérialisme à sens unique »

Certains, à gauche, ont toujours du mal à compter jusqu’à deux. Avoir deux ennemis et pas un seul, lutter sur deux fronts et pas sur un seul, n’est évidemment pas confortable. Il est tellement moins difficile pour l’esprit de ne pouvoir compter que sur le bon, le seul, l’unique Ennemi. Le simplisme politique, né de vieilles habitudes, d’ignorances, d’amnésies, et de beaucoup de paresse, ronge une partie de la gauche radicale jusqu’à l’indignité. Pas toute heureusement. Balibar vient de rappeler que face à l’invasion russe de l’Ukraine, « le pacifisme n’est pas une option » et que « l’impératif immédiat, c’est d’aider les Ukrainiens à résister. Ne rejouons pas la “non-intervention” ».

Mais élargissons le propos : ce n’est pas seulement le pacifisme qui est entièrement récusable quand un pays est envahi par un autre au mépris de toutes les règles du droit international. C’est d’abord le « campisme » qui n’est en aucun cas une option. Qu’est-ce que le campisme ? C’est la bêtise politique aux effets les plus sinistres qui consiste à penser qu’il n’y a qu’un seul Ennemi. On le définira comme un antiimpérialisme à sens unique. De l’unicité de l’Ennemi découle la conséquence imparable suivante : ceux qui s’opposent à l’Ennemi ont droit sinon aux bénédictions, du moins aux excuses, selon le principe que les ennemis de l’Ennemi sont, sinon des amis, du moins des « alliés objectifs » dans un juste combat.

Presque tout le vingtième siècle a été marqué par ce tragique jeu de miroir. Les partisans du système capitaliste fermaient les yeux sur les dictatures les plus criminelles, les encourageaient et les soutenaient au nom de la défense de la civilisation occidentale contre le communisme, quand une partie de la gauche ne voulait rien savoir de la terrible réalité du « communisme » soviétique ou chinois, pas plus qu’elle n’était trop regardante sur la nature des régimes « postcoloniaux ». Le campisme de gauche postule que les peuples n’ont pour seul ennemi que le « capitalisme », « l’impérialisme américain », « l’Occident », le « néolibéralisme », voire « l’Union européenne », selon les cas et les différentes désignations en usage. Heureusement, au siècle dernier, il y eut toujours des mouvements et des intellectuels qui surent résister à la stupidité politique et sauver l’honneur de la gauche en dénonçant tous les ennemis de la démocratie et des libertés, sans aucune « relativisation des responsabilités ». Dans le mouvement révolutionnaire, les courants trotskystes et libertaires, et bien d’autres mouvements comme Socialisme ou Barbarie, ont ainsi courageusement tenu le double front anticapitaliste et antistalinien. 

On aurait pu espérer être définitivement immunisé contre cette bêtise avec l’effondrement du « bloc soviétique » et la crise de « l’hégémonie américaine », on aurait pu croire qu’aucune oppression, qu’aucune violation des droits de l’homme, qu’aucune transgression du droit international, qu’aucun coup de force, qu’il soit d’Ouest ou d’Est, du Nord ou du Sud, ne pourrait plus se justifier une fois finie la guerre froide. On se trompait. Les mauvaises habitudes paresseuses, à l’évidence ont perduré, même si elles se révèlent un peu honteuses à l’occasion de la guerre d’invasion menée par Poutine.

Le campisme de gauche consiste à lire aujourd’hui dans cette guerre un affrontement entre une Russie humiliée, encerclée et menacée et un Occident arrogant, conquérant, agressif : l’Ukraine ne serait au fond qu’un champ de bataille entre l’Ennemi impérialiste qui veut s’étendre infiniment et la Russie, pays agressé et que l’on a trompé par de fausses promesses en 1990. Et même si l’on reconnaît à ce dernier quelque velléité impériale, pas toujours d’ailleurs, ce ne serait qu’un impérialisme de seconde zone, affaibli, qui ne saurait faire le poids en face de l’Ennemi. S’il s’agit bien d’une guerre entre les Etats-Unis et la Russie, si la cause des Ukrainiens est à ce point « instrumentalisée » par l’Occident impérialiste, comment pourrait-on alors livrer des armes aux Ukrainiens, les aider à se battre ? Certes, s’il est bien difficile de se ranger franchement derrière Poutine, grand soutien de toutes les extrêmes-droites du monde, ne devrait-on pas au moins rester « non-alignés », « neutres », voire « altermondialistes », comme certains le proposent à l’instar de Jean-Luc Mélenchon en France ? Disons-le : cette posture ne fait que témoigner d’une complaisance inadmissible à l’endroit du fascisme néostalinien de Poutine, et plus fondamentalement, d’une méconnaissance complète de la nature totalitaire et criminelle de ce pouvoir qui n’a eu de cesse de détruire l’opposition interne, jusqu’à l’élimination physique de journalistes et de militants, de persécuter la société tout entière, et d’exporter en Tchétchénie, en Syrie, et plus récemment en Biélorussie et au Kazakhstan, sa haine armée contre tous les désirs de démocratie des peuples. C’est oublier aussi toutes les provocations et les passages à l’acte de Poutine visant à restaurer l’empire russe au nom d’une mystique nationaliste à la sinistre logique. 

Le soutien de la gauche radicale à la résistance ukrainienne devrait donc aller de soi, comme d’ailleurs le soutien à l’égard de la cause palestinienne et de bien d’autres dans le monde. Non seulement il faut exiger le retrait des forces d’invasion, mais aussi réclamer l’envoi d’armes aux résistants ukrainiens et, pour la suite, offrir toutes les garanties de protection du territoire ukrainien dans ses frontières d’avant l’annexion de la Crimée et la sécession orchestrée par la Russie des pseudo-républiques du Donbass. 

Le campisme de gauche croit volontiers qu’un crime en annule un autre, qu’une violation du droit international en justifie un autre, que les victimes se compensent. On s’accordera aisément sur le fait que l’Occident n’a rien de vertueux et que son hypocrisie est même incommensurable. Les interventions américaines et occidentales depuis le 11 septembre 2001 (« la guerre contre le terrorisme ») ne se sont pas embarrassés de légalité et ont entraîné des tragédies qui durent encore, notamment en Irak et en Libye, sans parler de la défense obstinée des politiques israéliennes de colonisation des Territoires occupés ! Comment se revendiquer du droit international quand on protège sa violation permanente comme le font les Etats-Unis par leur veto au Conseil de sécurité ? Le combat contre cet impérialisme américain et occidental se justifie pleinement. Il doit même s’élargir à toutes les formes de domination économique, financière et idéologique, et pas seulement aux interventions militaires. Tel était d’ailleurs il y a peu le sens de l’altermondialisme. Mais la domination du capitalisme occidental ne doit pas faire oublier qu’il existe d’autres formes de domination et d’oppression, notamment religieuses, et d’autres idéologies extrêmement dangereuses, comme le nationalisme « impérial » du pouvoir en Russie. Il faut s’y faire, l’Occident n’est pas le seul obstacle à la démocratie et à la justice sociale et nous avons plus d’un ennemi. L’internationaliste conséquent le sait, le campiste l’ignore. 

La négation du droit des peuples à la démocratie

L’un des pires aspects de cette attitude est de ne faire aucun cas des aspirations populaires des Ukrainiens, mais aussi, pour remonter plus loin, des grands mouvements démocratiques en Ukraine, en Biélorussie, en Géorgie, au Kazakhstan. Les peuples en question sont réduits à des pions qui n’existent pas vraiment dans ce grand schéma historique abstrait dont le seul acteur véritable est l’Ennemi qui veut étendre sa domination mondiale. Il ne vient pas même pas à l’esprit du campiste de gauche que l’adhésion à l’OTAN de nombreux pays longtemps restés sous la coupe de l’URSS après 1945 était pour eux, faute de mieux, un gage de sécurité après toutes les agressions, annexions ou dépeçages qu’ils avaient subis dans leur histoire. Bien sûr, le réel est « toujours plus complexe », comme le répètent les « non-alignés », mais précisément ils devraient en tirer la leçon : les peuples disposent de leur autonomie, ils ne sont pas les marionnettes des grandes puissances. La pire faute politique du campisme est de considérer que les peuples ne sont rien, que tout se joue en haut. Ainsi le terrorisme islamiste aurait été dès le début à l’œuvre dans la révolution populaire syrienne de 2011. Ainsi les « révolutions de couleur », mobilisations populaires dans l’espace post-soviétique qui ont participé à partir des années 2000 au grand mouvement d’émancipation démocratique aux quatre coins du monde, n’auraient été que des formes déguisées de l’impérialisme américain. Ainsi l’occupation de la place Maidan en 2014, qui fait partie du grand cycle du mouvement d’occupation des places, aurait porté la marque des « néo-nazis ». 

De ce schéma découle une « relativisation des responsabilités ». Le théoricien de l’altermondialisme et de la « gauche globale », autrefois mieux inspiré, Boaventura de Souza Santos, affirme ainsi sans sourciller que « la démocratie n’est qu’une façade (pantalla) des Etats-Unis » et compare le « coup d’État de 2014 » en Ukraine au golpe qui a renversé Dilma Roussef en 2016 au Brésil. Dans l’un et l’autre cas, il n’y aurait qu’une seule et même tentative d’étendre la sphère d’intérêts des États-Unis : « La politique de changement de régime ne vise pas à créer des démocraties, mais uniquement des gouvernements fidèles aux intérêts des États-Unis ». On ne peut mieux nier la subjectivité démocratique des peuples, réduite à des jouets dans la main de l’impérialisme américain (1). C’est oublier en outre que les multinationales américaines et européennes n’ont jamais autant prospéré que dans le régime mafieux et ultra répressif de Russie qui leur assurait une paix sociale absolue. En réalité, cet auteur ne fait que répéter la vieille doxa du vingtième siècle, comme si la Russie ou la Chine représentait une alternative « progressiste » au capitalisme occidental qu’il faudrait « ménager » parce qu’elle lui ferait contrepoids. En réalité, ces pays offrent des versions parmi les plus monstrueuses du capitalisme en ce qu’elles associent la pire des dictatures politiques sur la population et l’exploitation à outrance des richesses en faveur d’une toute petite classe de prédateurs ultrariches. 

Le campisme de gauche ou « l’anti-impérialisme des idiots »

Certaines protestations contre les « guerres impériales » sont à sens unique : elles dénoncent volontiers les attaques américaines, israéliennes ou européennes, mais oublient systématiquement les bombardements russes ou iraniens sur les populations civiles en Syrie qui ont fait beaucoup plus de victimes civiles que les premières. 

C’est ce qu’expliquait dès 2018 Leila Al-Shami dans un texte puissant intitulé « L’anti-impérialisme des idiots » (2), désignant par là la coalition Hands off Syria qui, dans ses proclamations et manifestations, ne disait pas un mot des massacres commis par les Russes et les Iraniens venus écraser la révolte démocratique et défendre le régime de Bachar El Assad : « Aveugle à la guerre sociale se jouant au sein de la Syrie elle-même, ce type de vision considère le peuple syrien, quand il est pris en compte, comme un pion négligeable dans une partie d’échec géopolitique. » C’est ce type d’anti-impérialisme à sens unique qu’ont dénoncé les auteurs d’une lettre ouverte, dont de nombreux Syriens :

« Depuis le début du soulèvement syrien il y a dix ans, et surtout depuis que la Russie est intervenue en Syrie au profit de Bachar el-Assad, on a assisté à une évolution aussi curieuse que sinistre : l’apparition d’allégeances pro-Assad au nom de l’« anti-impérialisme » chez certains qui, par ailleurs, se caractérisent généralement comme progressistes ou « de gauche », et la propagation en conséquence de désinformations manipulatrices qui détournent régulièrement l’attention des sévices bien documentés d’Assad et de ses alliés. […] Celles et ceux qui ne partagent pas leur point de vue péremptoire sont fréquemment (et faussement) qualifiés d’« exaltés du changement de régime » ou d’idiots utiles des intérêts politiques occidentaux. […] Tous les mouvements en faveur de la démocratie et de la dignité qui vont à l’encontre des intérêts de l’État russe ou chinois sont régulièrement dépeints comme le produit de l’ingérence occidentale : aucun de ces mouvements n’est considéré comme autochtone, aucun n’est à l’image de décennies de lutte nationale indépendante contre une dictature brutale (comme en Syrie) ; et aucun ne représente réellement les aspirations des gens qui réclament le droit de vivre dans la dignité plutôt que dans l’oppression et les sévices. En fait, ce qui unit ces courants dits anti-impérialistes est le refus d’affronter les crimes du régime d’Assad, ou même de reconnaître qu’un soulèvement populaire contre Assad a eu lieu et a été brutalement réprimé. » Les auteurs du texte terminent par ces mots qui devraient faire réfléchir même les plus idiots :« Ceux et celles d’entre nous qui se sont directement opposés au régime d’Assad, souvent en payant un prix très lourd, ne l’ont pas fait à cause d’un complot impérialiste occidental, mais parce que des décennies de sévices, de brutalité et de corruption étaient et restent intolérables. » (3)

Ce qui s’est passé pour la Syrie se reproduit pour l’Ukraine. C’est bien ce qui inquiète des militants de gauche ukrainiens qui appellent depuis le début de l’invasion la gauche du reste du monde à rompre avec le « regard américano-centré ». Auteur d’une remarquable « Lettre à la gauche occidentale » (4), le chercheur ukrainien Volodymyr Artiukh explique que, hors du monde post-soviétique, la gauche n’a pas pris la mesure des nouvelles conditions historiques marquées par la stratégie propre de la Russie, laquelle n’a rien à voir avec les outils d’hégémonie américaine et plus largement occidentale, du soft power et de l’investissement économique : « Malgré ce que nombre d’entre vous prétendent, la Russie n’est pas dans la réaction, l’adaptation ou les concessions, elle a regagné sa capacité d’action et est en mesure de façonner le monde qui l’entoure. […] La Russie est devenue un agent autonome, ses actions sont déterminées par sa propre dynamique politique interne, et les conséquences de ses actions sont désormais contraires aux intérêts occidentaux. La Russie façonne le monde qui l’entoure, impose ses propres règles comme le faisaient les États-Unis, mais par d’autres moyens. » Selon lui, il faut cesser de raisonner comme si la Russie ne faisait que répondre à l’humiliation qui lui a été infligée à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique et comprendre que c’est maintenant l’Occident et l’Europe qui sont dans une posture « réactive ». Il ajoute : « Les explications centrées sur les États-Unis sont donc dépassées. J’ai lu tout ce qui a été écrit et dit à gauche sur l’escalade du conflit de l’année dernière entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine. La plupart de ces écrits étaient terriblement erronés, pires que les lectures dominantes. Leur pouvoir de prédiction était nul. » 

De fait, l’unilatéralisme de la dénonciation atteint un sommet dans un article de Tariq Ali dans la New Left Review, revue de référence de la gauche occidentale. Le 16 février, soit 8 jours avant l’invasion, il se moque des rumeurs d’une prétendue attaque massive de la Russie en Ukraine et met en cause de façon exclusive, sans aucun effort d’analyse du régime poutinien, les fauteurs de guerre américains. Il prétend que l’Ukraine, qui ne serait jamais que « Natoland », n’a pas besoin de soutien mais qu’elle doit commencer par montrer à Poutine le « respect » qu’il mérite, n’hésitant pas à reprendre à son compte les propos d’un amiral allemand. La gauche occidentale devrait donc se remobiliser contre la guerre américaine qui est la principale menace, comme elle a su le faire contre les interventions américaines en Syrie : « Stop the War n’est pas un parti politique. Il compte des partisans conservateurs, ainsi que de nombreux partisans de l’indépendance de l’Écosse. Son objectif est d’arrêter les guerres menées par les États-Unis ou l’OTAN, quel qu’en soit le prétexte. Les politiciens et les marchands d’armes qui soutiennent ces guerres ne le font pas pour renforcer la démocratie, mais pour servir les intérêts hégémoniques de la plus grande puissance impériale du monde. Stop the War et bien d’autres poursuivront la tâche de s’y opposer malgré les menaces, les calomnies ou les flagorneries » (5).  

Ce texte est un condensé de ce qu’il y a de pire dans le discours « antiguerre » de la gauche occidentale. Il n’y a que l’OTAN, rien que l’OTAN, qui vise la domination du monde et cherche la guerre pour faire des profits et agrandir son espace d’influence. En conséquence, le comportement de Poutine ne serait qu’un contre-effet de l’OTAN, il n’aurait pas d’existence en propre, pas plus que son régime. C’est cet aveuglement qui a suscité la colère de l’historien Taras Bilous, un militant de l’organisation ukrainienne Social Movement et éditeur de la revue Commons. Jamais ou presque, explique-t-il, cette gauche occidentale si prompte à faire valoir les « besoins de sécurité » de la puissance nucléaire russe n’a rappelé ces mêmes besoins de l’Ukraine qui a abandonné son stock nucléaire contre la garantie de l’inviolabilité de ses frontières en1994, principe que Poutine a brisé en 2014. (6)

La réalité de l’impérialisme russe

Tenir enfin compte de cet impérialisme russe et étudier de près ses méthodes et ses intentions spécifiques, ce n’est pas inverser la bêtise campiste et en faire le seul Ennemi, mais c’est assurément affirmer que toute analyse qui ne le prendrait pas au sérieux se disqualifie d’elle-même.

Pour la gauche, cet aveuglement est d’autant plus coupable que cet impérialisme vise non seulement à s’étendre sur ses marges mais aussi à déstabiliser les pays où la démocratie libérale vit encore, ne serait-ce que sous la forme dégradée qu’on lui connaît. C’est un impérialisme militaire mais aussi éminemment politique : il vise à étendre partout une conception dictatoriale et nationaliste du pouvoir dans laquelle les libertés civiles et politiques n’ont aucune raison d’être. C’est bien pourquoi le modèle poutinien a tant de partisans parmi la droite et l’extrême droite globale. C’est qu’il y a un rapport étroit entre le régime de terreur interne et la politique extérieure : comment une dictature qui persécute ses opposants, parfois les assassine, et qui interdit toute expression libre de la société civile pourrait-elle tolérer, surtout à ses frontières immédiates, l’existence de sociétés plus libres politiquement ? Le soutien de Poutine à Loukachenko, à Tokaïev et à Kadyrov est parfaitement cohérent : empire à l’extérieur et dictature à l’intérieur vont de pair. Mais on sait que les ambitions caressées par Poutine vont plus loin : tout obstacle interne ou externe à son pouvoir doit être anéanti. L’écrasement sous les bombes et les armes chimiques de la révolution démocratique syrienne était un avertissement à tous les peuples désireux de se libérer de leurs tyrans, et peut-être d’abord un message envoyé au peuple russe lui-même. Si la ligne de front pour la dictature commence en Russie, tous les pays proches ou moins proches savent maintenant ce qui les attend si rien n’empêche son extension. 

Soyons clair. L’ennemi de Poutine, ce n’est pas le capitalisme comme système d’exploitation, c’est la démocratie à laquelle il entend mener une guerre impitoyable. Ce qui l’inquiète, c’est la puissance des masses en lutte contre la corruption économique et politique, c’est-à-dire contre son propre pouvoir. Ces masses mobilisées, comme on l’a encore vu en Biélorussie, voient dans l’Union européenne un modèle politique plus enviable que les dictatures prédatrices qu’elle subissent. C’est l’association entre l’Ukraine et l’Union européenne qui a d’ailleurs décidé Poutine à commencer à dépecer l’Ukraine après la « révolution de février 2014 ».

Bien sûr, on comprend qu’une partie de la gauche dite « radicale » est bien gênée de voir des révolutions populaires dans le monde postsoviétique faire de l’Union européenne un espoir et un horizon, elle qui critique avec raison la nature profondément néolibérale et capitaliste de cette Europe-là. Mais si l’on a raison de critiquer le « trop peu de démocratie » de l’Union européenne, c’est au nom de l’exigence de l’autogouvernement et surtout pas pour reprendre la rhétorique poutinienne selon laquelle ces révolutions sont des coups d’État fomentés par l’OTAN. Il faut l’affirmer haut et fort : mieux vaut mille fois pour la cause de l’égalité, de la démocratie et des libertés, l’insuffisante démocratie des pays de l’Ouest que les dictatures barbares des Bachar, des Poutine et des Loukachenko, modèles de tous les fascismes contemporains. Le poutinisme a bien une cohérence idéologique qui le range parmi toutes les idéologies néoconservatrices et tous les identitarismes qui ont aujourd’hui le vent en poupe. Comme l’a écrit Edwy Plenel, cette idéologie prend la forme de « la promotion d’une Russie éternelle, rabattue sur son identité chrétienne et slave, en alternative à la démocratie moderne, réduite à une tromperie occidentale. » Mélange de néotsarisme, de panslavisme et de stalinisme, le poutinisme n’a rien, absolument rien, de progressiste et de démocratique. Il est au contraire un danger mortel pour le peuple russe et pour tous les autres. D’où l’urgence de le combattre sans esprit de faiblesse.

(1) Boaventura de Sousa Santos, « Las claves de una catástrofe anunciada, El lamentable papel de Europa en la guerra Rusia – Ucrania y las lágrimas que desató », Pagina 12, 10 mars 2022

(2) Leila Al-Shami, « The ‘anti-imperialism’ of idiots », (version en français http://solitudesintangibles.fr/lanti-imperialisme-des-imbeciles-leila-al-shami/)

(3) L’« anti-impérialisme»  des imbéciles:  faire disparaître le peuple syrien par la désinformation, Site à l’encontre

(4) Volodymyr Artiukh, « Les explications américano-centrées ne suffisent plus. Lettre à la gauche occidentale », 6 mars 2022. Ce texte est initialement paru dans la revue ukrainienne Commons, et a été repris par Contretemps.

(5) Tariq Ali, « News from Natoland »

(6) Taras Bilous, Ukraine. « Une lettre de Kiev à une gauche occidentale », A l’encontre

(7) Edwy Plenel, Mediapart

Pierre Dardot et Christian Laval 

https://blogs.mediapart.fr/pierre-dardot-et-christian-laval/blog/180322/reinventons-linternationalisme-24-la-faillite-d-un-anti-imperialisme-sens-uniq

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Réinventons l’internationalisme (3/4) : la responsabilité écrasante de l’Union européenne

La responsabilité écrasante de l’Union européenne  

Personne ne peut de bonne foi nier que l’argent versé par les Européens pour l’achat du gaz russe a servi et sert encore à financer la guerre totale de Poutine et sa politique de terreur. La cause de la paix et la cause climatique ont ainsi partie liée, comme l’ont clamé haut et fort des dizaines de milliers de manifestants dans les rues de France le samedi 12 mars : ne plus acheter de gaz russe, c’est à la fois couper le robinet qui alimente la mafia oligarchique poutinienne et initier le changement radical qu’appelle toute véritable alternative écologique. Ce même jour, avec toute la solennité requise par le lieu, les dirigeants des 27 pays de l’Union européenne étaient réunis en sommet à Versailles pour s’accorder sur un objectif de réduction de la dépendance de l’Europe à l’égard du combustible russe (gaz, pétrole et charbon). Officiellement il s’agit de sécuriser l’approvisionnement énergétique de l’Union européenne et d’avancer ainsi vers ce qu’il est convenu d’appeler pompeusement la « souveraineté énergétique ». A l’issue de la rencontre, les dirigeants ont annoncé la fin de la dépendance européenne d’ici à cinq ans. Mais que vaut cette déclaration quand on la confronte à la continuité de la politique de l’Union européenne sur cette question ? (1)

Une continuité déplorable

En 1951, il a 70 ans, naissait la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) réunissant 6 pays d’Europe, qui fut présentée alors comme un premier pas dans « la marche vers les Etats-Unis d’Europe ». C’est seulement en 2007 que l’énergie fut reconnue comme une « compétence partagée ». Dans le langage codé de l’Union européenne, cela signifie non pas qu’elle relève d’une véritable mise en commun dépassant les intérêts des Etats, mais que les Etats membres restent souverains sur l’essentiel tant que l’Union n’a pas légiféré : leur mix énergétique, l’exploitation de leurs ressources et leurs approvisionnements, sans qu’aucun débat n’ait lieu entre les Etats eux-mêmes. Ainsi l’Allemagne décide seule en 2011 d’abandonner le nucléaire même si cette décision retentit directement sur la quantité d’énergie produite en Europe. Et c’est seule encore qu’elle décide tout de suite de s’associer au gazoduc Nord Stream 2 construit par Gazprom. En 2000 un premier livre vert de la CE avertit des risques posés par le fait que 40% des importations de gaz viennent de Russie.

En 2006, un second livre vert répète l’avertissement alors que la Russie coupe le gaz à l’Ukraine. En 2009, la Russie accuse l’Ukraine de ne pas payer son gaz et procède à une nouvelle coupure. En 2014, les sanctions décidées par l’Union européenne à la suite de l’annexion illégale de la Crimée excluent le gaz russe de leur champ. En 2015, Gazprom s’allie à Shell, l’allemand Eon et l’autrichien OMV pour lancer la construction de Nord Stream 2, entreprises rejointes un peu plus tard par le groupe français Engie. Aujourd’hui en 2022, le degré de dépendance est exactement le même qu’en 2000, soit de 40%. En 2000, la Commission européenne propose d’obliger les Etats membres à constituer des stocks stratégiques de gaz. 22 ans après, elle refait exactement la même proposition. La même orientation est donc obstinément reconduite.

Il est vain de déplorer un « vice de structure », comme Delors en 2015 : ce qui est en cause n’est pas plus un « vice de structure » auquel on pourrait remédier moyennant un changement de structure qu’un simple « déficit » que l’on pourrait corriger par un sursaut volontariste. C’est une limite inhérente au processus de construction de l’Union européenne qui sacrifie depuis le début à la logique de l’interétatique et de l’intergouvernemental pour mieux la croiser avec la pratique d’un intense lobbying des grandes entreprises auprès des institution européennes. Depuis plusieurs années, avec une constance remarquable, les grandes entreprises russes ont systématiquement mis à profit les possibilités ouvertes pas de telles pratiques en achetant les services d’anciens dirigeants politiques européens (dont Renzi, Fillon, Schröder, lequel n’a toujours pas renoncé à sa participation aux entreprises russes). Certes Shell s’est récemment engagé à ne plus s’approvisionner en gaz et en pétrole russe, mais elle ne dit pas si cet engagement vaut pour aussi pour les commandes passées, omission significative quand on sait que la plupart des contrats d’achat de gaz courent sur 10-15 ans. Le groupe hongrois MVM a signé en septembre dernier un contrat avec Gazprom qui vaut jusqu’en 2036. Le groupe français Engie refuse de répondre à la question alors que 20% de ses ventes mondiales de gaz viennent de Russie et l’allemand Eon dit acheter sur le marché européen de gros où aucune certification d’origine n’indique d’où vient le gaz. Au sommet de Versailles, personne n’a eu un mot pour évoquer tous ces contrats de gaz privés et tous les engagements pris par les entreprises privées européennes en Russie : ce fut un « impensé total » (2), à moins qu’il ne s’agisse d’une volonté de couvrir le secret des affaires qui est bien dans l’esprit d’institutions toutes occupées à garantir la suprématie du droit privé.

La « taxonomie verte » et les intérêts de puissance

On en eu récemment la preuve avec la proposition de la Commission européenne relative à la « taxonomie verte », soumise le 31 décembre 2021 peu avant minuit aux Etats membres, qui met au jour la réalité sans phrases de cette prétendue « souveraineté européenne » toujours invoquée en des phrases grandiloquentes. Plus précisément il s’agit de ce qu’il est convenu d’appeler la « souveraineté énergétique » : l’objectif est en effet d’obtenir que l’énergie nucléaire et le gaz, deux énergies introduites au dernier moment dans le projet de la Commission, soient classifiées comme « énergies vertes ». Deux pays ont activement œuvré à cette reclassification des deux énergies : la France, grande productrice d’énergie nucléaire qui entend le rester dans les décennies à venir et qui a mené un intense lobbying en faveur de cette classification, et l’Allemagne, qui veut accroître sa production de gaz pour réduire sa dépendance à l’égard de la Russie. La France, qui est le seul pays de l’Union européenne à ne compter aucune éolienne offshore en service, y voit l’occasion rêvée de vanter dans l’énergie nucléaire l’énergie « la plus décarbonée et la plus souveraine », selon les mots de Macron. L’enjeu est également considérable pour l’Allemagne puisqu’en 2021 elle comptait 42% d’énergies renouvelables et 27% de charbon, ce qui fait du charbon la première source d’énergie non renouvelable (3).

Quand on sait que le nouveau gouvernement allemand s’est fixé l’objectif d’une sortie du charbon pour 2030, on mesure mieux le défi à relever. Parmi les scénarios examinés par l’Union européenne, il en est un qui prévoit 100% d’énergies renouvelables en 2040. Le choix de la Commission européenne lui a d’emblée et résolument tourné le dos. Nous avons affaire à un pur et simple marchandage interétatique qui reçoit l’aval de la Commission européenne, censée être la gardienne de l’« intérêt général » de l’Europe : la France cède à l’Allemagne sur le gaz, en échange l’Allemagne cède à la France sur le nucléaire. Ce sont donc les « intérêts nationaux », au sens le plus étroit et mesquin du terme, qui sont consacrés par la « taxonomie verte ». En fait de « souveraineté européenne » en matière d’énergie, on a en réalité un deal sordide qui revient à sacrifier l’écologie sur l’autel des pires intérêts de puissance : les conséquences à long terme de l’enfouissement pendant plus d’un siècle de déchets nucléaires sont tout simplement ignorées et les émissions de gaz à effet de serre générées par l’extraction du gaz fossile sont tout autant tenues pour quantité négligeable. 

L’institutionnalisation du lobbying en lieu et place de la délibération collective

Quelle est la raison d’un lobbying aussi intense de la part de la France et de l’Allemagne ? Le commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, a livré le fin mot de l’affaire dans un entretien au Journal du dimanche en date du 9 janvier : il y déclare que les centrales nucléaires européennes de nouvelle génération nécessiteront un investissement de 500 milliards d’euros d’ici à 2050 et qu’il est crucial d’inclure le nucléaire dans la taxonomie « pour permettre à la filière d’attirer tous les capitaux dont elle aura besoin ». L’objectif poursuivi est parfaitement défini : il ne s’agit pas d’interdire les investissements dans les activités économiques non incluses dans la taxonomie, mais de mieux orienter les flux de capitaux par l’attraction d’une réduction du coût du capital. La décision de la Commission européenne est ainsi entièrement ordonnée à l’impératif de la concurrence entre capitaux. Elle met en lumière la nouvelle forme que prend désormais la souveraineté de l’Etat : sa fonction est de créer les conditions les plus favorables à la circulation transnationale du capital en organisant et en orientant les flux de capitaux à son avantage. Pour accomplir cette tâche, l’Etat est plus que jamais requis d’exercer sa souveraineté. L’Union européenne offre à cet égard l’exemple non d’une véritable souveraineté supranationale, mais celui d’une construction à plusieurs niveaux (Commission, Conseil des chefs d’Etat, Conseil des ministres, Parlement, etc.), où la pratique du lobbying est si systématique et généralisée qu’elle s’applique non seulement aux relations des grandes entreprises aux pouvoirs constitués de l’Union européenne mais également à celles que les différents Etats entretiennent avec ces mêmes pouvoirs : le lobbying de l’Etat français relaye fort opportunément le lobbying pronucléaire pratiqué par EDF et AREVA, il lui assure en quelque sorte une « légitimité » puisqu’il œuvre de l’intérieur des institutions de l’Union européenne. Dans cette lumière, l’Union européenne apparaît pour ce qu’elle est : l’espace de jeu institutionnel d’un gigantesque lobbying pratiqué à plusieurs niveaux qui opère tel un mécanisme autosuffisant et rend toute véritable délibération collective superflue. Tel est le process of decision-making qui a force de loi au sein de l’UE.

De là procède la logique d’accords interétatiques à géométrie variable qui reconfigurent la souveraineté étatique d’une façon inédite sans pour autant l’abolir. De ce point de vue, la stratégie adoptée par Macron à la veille de la présidence française est très révélatrice de sa conception de la « souveraineté européenne ». Dans un premier temps, il conclut un accord avec Orban lors de sa visite à Budapest le 13 décembre 2021, avant même que la nouvelle taxonomie ne soit proposée par la Commission européenne, mais de manière à donner davantage de poids à la pression exercée par la France. L’accord inclut la politique migratoire, la défense européenne et la reconnaissance par l’Union européenne du nucléaire comme « énergie verte ». Dans un second temps, le président français s’emploie à dissocier le front antinucléaire Allemagne-Autriche au moyen du deal sur la nouvelle taxonomie rendu officiel peu de temps après. La France s’assure ainsi sur cette question épineuse le soutien de l’Allemagne après celui de la Hongrie. La nouvelle posture adoptée par Orban et Macron, ces « adversaires politiques » devenus du jour au lendemain des « partenaires européens », en dit long sur la logique des intérêts étatiques.

La convergence franco-hongroise affichée sur la politique migratoire aux frontières de l’Union européenne joue ici un rôle clé, puisqu’il s’agit ni plus ni moins de « rendre le retour vers les pays d’origine plus efficace pour ceux qui ne sont pas éligibles à l’asile », c’est-à-dire d’intensifier et d’accélérer les reconduites à la frontière. On voit à quel point l’affrontement entre « progressistes » et « nationalistes », entre champions vertueux de l’« Etat de droit » et partisans de la « démocratie illibérale », relève non d’une véritable alternative, mais d’une mise en scène et d’une dramatisation de désaccords bien réels entre puissances étatiques nationales. Quant aux divergences bien réelles entre la France et l’Allemagne, elles n’ont nullement empêché les deux puissances de s’entendre sur l’extension du label « énergie verte ». Le 2 février dernier, la Commission européenne a finalement publié son « acte délégué » (l’équivalent d’un décret) sur la taxonomie verte dans lequel le gaz et le nucléaire sont reconnues comme des « énergies de transition » (4). Rien d’étonnant à ce que jusqu’à présent, l’énergie nucléaire soit sortie gagnante de ce double jeu politique de la France avec la Hongrie et avec l’Allemagne. C’est précisément sous cette nouvelle forme mystificatrice, celle d’une prétendue « souveraineté européenne » ou encore d’une « Europe puissance », que la souveraineté étatique trouve toujours à s’exercer à l’intérieur de l’Union européenne. C’est avec cette logique, dont s’accommode fort bien un écologisme néolibéral, qu’il s’agit de rompre une fois pour toutes.

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(1) Nous nous reprenons ici les indications remarquablement précises fournies par Marie Viennot dans « La Bulle économique » diffusée sur France Culture le 12/03/2012. 

(2) Selon les mots de Marie Viennot, op. cit

(3) Précisons qu’il s’agit de lignite en surface et que son exploitation nécessite des mines à ciel ouvert dont le creusement menace l’existence de villages entiers. 

(4) Virginie Malingre, « Pour la Commission européenne, le gaz et le nucléaire peuvent accompagner la transition écologique », in Le Monde du 2 février 2022. 

Pierre Dardot et Christian Laval 

https://blogs.mediapart.fr/pierre-dardot-et-christian-laval/blog/210322/reinventons-l-internationalisme-34-la-responsabilite-ecrasante-de-lunion-europ

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Réinventons l’internationalisme (4/4) – Pour un nouvel internationalisme

L’extrême droite et même une partie de la droite ont des sympathies avouées pour les « régimes forts », modèles de cette « autorité de l’État » qui est leur véritable ADN. La gauche radicale en toute logique ne devrait rien à voir avec cette rhétorique des « pouvoirs forts », pas plus qu’avec les arguments anesthésiants qui mettent en avant le « contexte » et le « partage de responsabilités ». Elle doit faire à cet égard toute la clarté sur ses propres  fondements et principes. L’un de ces derniers est le droit inconditionnel à l’autodétermination des peuples. Comment pourrait-elle prétendre faire de la démocratie intégrale son but si elle défaillait sur ce point ?

En conséquence, aucune excuse ou justification alambiquée ne devrait ici entraver le soutien à la résistance armée ukrainienne, de la même façon qu’aucune excuse ou justification alambiquée n’aurait dû abandonner à son sort cruel la révolte démocratique des Syriens face à la barbarie.

Encore une fois, « le pacifisme n’est pas une option ». Mais le renforcement de l’OTAN et de l’Union européenne telles qu’elles sont, n’en est pas une non plus. Elles ne peuvent constituer pour les pays qui veulent échapper aux volontés impériales de leur grand voisin que de provisoires mais dangereuses protections comme on le voit encore aujourd’hui. La question stratégique posée aujourd’hui est celle de savoir comment obvier à l’affrontement de plus en plus direct des puissances étatiques à vocation hégémonique mondiale, dont les traductions dramatiques sont l’augmentation des budgets militaires, la sophistication croissante des moyens de force, la multiplication des espaces et des formes de conflit.

Cet affrontement mondial entre puissances étatiques a des effets directs sur l’accroissement des coercitions imposées aux populations, notamment celles de nature policière, en d’autres termes, il accélère la « dé-démocratisation » déjà largement entamée par la domination du néolibéralisme.

Refuser de parler à la place des Ukrainiens

Plutôt que d’hésiter devant l’envoi d’armements défensifs devant un agresseur qui ne connaît que la violence la plus barbare la gauche radicale doit chercher à peser sur le rapport de forces dans la guerre. Comment ? D’abord en ne parlant pas à la place des autres, en ne déniant pas le droit des Ukrainiens comme des autres peuples en butte aux pressions et menaces de Poutine de se défendre par tous les moyens qu’ils jugent bons, même si ceux-ci peuvent déplaire. L’urgence c’est l’autodéfense d’un peuple agressé. Ensuite en se montrant solidaire de la gauche radicale ukrainienne qui, comme on l’a vu, appelle à comprendre de quelle nature est le régime de Poutine afin de prendre toute la mesure de sa politique extérieure.

La guerre ne doit pas être menée contre « les Russes » mais contre un système qui les opprime. C’est pourquoi d’ailleurs il convient d’être particulièrement inquiets des possibles résurgences d’une extrême droite ukrainienne nationaliste, stimulée par la guerre, et qui n’est qu’un miroir du fascisme poutinien. On ne le sait que trop : le nationalisme nourrit le nationalisme. 

La gauche radicale occidentale devrait être le premier relais de toutes les voix dissidentes qui se sont exprimées en Russie avec courage dès le début de l’invasion. On pense notamment à la lettre remarquable signé par plus de 10 000 enseignants, étudiants et diplômés de l’Université Lomonosov de Moscou qui « condamne catégoriquement la guerre que notre pays a déclenchée en Ukraine ». Cette lettre ajoute : « L’action au nom de la Fédération de Russie, que ses dirigeants qualifient d’« opération militaire spéciale », c’est la guerre, et dans cette situation, il n’y a pas de place pour les euphémismes ou les excuses. La guerre est la violence, la cruauté, la mort, la perte des êtres chers, l’impuissance et la peur qui ne peuvent être justifiées par aucun but ». 

On pense aussi à cette pétition des 664 chercheurs russes qui dès le lendemain de l’invasion de l’Ukraine dénonçait la responsabilité entière de la Russie dans le déclenchement de la guerre et ajoutait : « Nous comprenons le choix européen de nos voisins. Nous sommes convaincus que tous les problèmes entre nos deux pays peuvent être résolus de manière pacifique. » [1]

Le manifeste des féministes russes contre la guerre a fait de son côté le lien entre l’agression militaire et la promotion par Poutine des « valeurs traditionnelles » contre la dégénérescence occidentale qui contaminerait « l’âme russe » : « Toute personne dotée d’esprit critique comprend bien que ces « valeurs traditionnelles » incluent l’inégalité de genre, l’exploitation des femmes et la répression d’État contre celles et ceux dont le mode de vie, l’identité et les agissements ne sont pas conformes aux normes patriarcales étroites. L’occupation d’un État voisin est justifiée par le désir de promouvoir ces normes si faussées et de poursuivre une « libération » démagogique ; c’est une autre raison pour laquelle les féministes de toute la Russie doivent s’opposer à cette guerre de toutes leurs forces. » Le manifeste féministe appelle « à constituer la Résistance féministe anti-guerre et à unir leurs forces pour s’opposer activement à la guerre et au gouvernement qui l’a déclenchée ». [2]

Mais une autre tâche internationaliste urgente s’impose. Elle consiste à dénoncer l’étroite connivence du capitalisme de l’ouest, celui des Etats-Unis et de l’Union européenne notamment, avec la corruption des « élites » russes. C’est cette connivence qui a permis à la « machine à piller » de fonctionner dès les années 90. Ce capitalisme prédateur dont les premières victimes ont été  et sont toujours les travailleurs russes a joui de toutes les facilités de blanchiment et de spéculation dans les circuits de la finance, de l’immobilier, du luxe, du sport, etc. offertes par des pays qui aujourd’hui s’offusquent de l’ultra-richesse des oligarques russes acquise par la corruption et l’entière soumission à Poutine. 

C’est le système capitaliste financier mondial, avec toutes ses opacités, qui a contribué à fabriquer le monstre étatique poutinien, et c’est contre les deux qu’il faut faire l’union de tous les démocrates radicaux de l’Ouest et de l’Est. Les soldats russes vont-ils longtemps accepter de se faire tuer pour défendre un État à ce point voleur et corrompu ? C’est cette même complaisance intéressée des dirigeants politiques européens qui ont fourni à Poutine les moyens de renforcer et moderniser son armée. On apprend ainsi avec stupéfaction que la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, la Bulgarie, la République tchèque, la Croatie, la Finlande, la Slovaquie et l’Espagne ont livré pour 346 millions d’euros d’équipement militaire à la Russie entre 2015 et 2020, au moment où elle rasait les villes syriennes.

Europe « puissance » ou Europe fédérative ? 

Enfin, cette gauche radicale ne peut se détourner de l’immense chantier de « l’architecture politique » de l’Europe et du monde. Comment enrayer la dynamique mortifère des puissances souveraines qui met en question les très fragiles règles et équilibres de la fin du XXe siècle ? Non seulement elle ne doit pas s’en détourner mais elle doit en faire l’une de ses priorités car l’organisation politique du monde détermine en grande partie toutes les autres. Croire s’y soustraire en mettant en avant une conception absolutiste et obsolète de la souveraineté nationale et un « non-alignement » est non seulement une faute politique et morale, c’est une erreur sur l’état du monde et sur le moyen d’éviter les pires calamités. On comprend qu’un pays agressé s’en prévale, on ne comprendrait pas qu’un pays requis de faire preuve de solidarité en fasse le prétexte d’un lâche abandon.

La question qui est posée est celle d’une refondation radicale de l’Europe sur des bases démocratiques, en rupture avec la logique de la souveraineté des Etats. Il faut inverser la logique de la construction de l’Union européenne en repartant d’en bas, c’est-à-dire des citoyens européens eux-mêmes et de leurs groupements, associations et organisations. C’est dire que l’alternative ne soit pas être cherchée du côté d’une « rénovation » des institutions de l’Union européenne ou d’un renforcement de la fédéralisation s’orientant vers la création d’un Etat fédéral.

Il faut commencer par remettre en cause la répartition des pouvoirs entre Commission européenne, Conseils et Parlement. Un premier pas dans ce sens serait de supprimer le monopole de l’initiative législative détenu par la Commission européenne. Un deuxième pas serait de copartager ce pouvoir d’initiative entre les députés et les citoyens de sorte que ces derniers puissent prendre directement part à son exercice. Par là il s’agirait d’élargir la sphère du délibératif qui est le cœur de toute véritable démocratie digne de ce nom, à l’opposé de son court-circuitage par les pratiques du lobbying.

Mais ce ne sont là que les premiers pas en direction d’un objectif qu’il faut identifier comme celui d’une Europe fédérative et non d’une Europe fédérale. On demandera quel est le sens de cette distinction méconnue entre fédératif et fédéral. A vrai dire, elle a été passablement brouillée et obscurcie par les doctrines politiques qui ont repris à Montesquieu l’idée de « République fédérative » pour mieux la dissocier de celle d’Etat-nation.

En réalité, cette idée fait encore la part belle à la souveraineté des Etats fédérés de telle sorte que l’on serait fondé à parler d’un fédéralisme interétatique plutôt que d’une véritable logique fédérative. C’est ce type de fédéralisme que les constitutionnalistes américains ont fait triompher à Philadelphie en 1787 et c’est ce type de fédéralisme qui a prévalu sous une forme aggravée avec la création de la Confédération canadienne de 1867. Le fédératif auquel nous nous référons renvoie au « principe fédératif » de Proudhon et non au fédéralisme étatique, intraétatique ou interétatique. Il implique que toute la construction parte d’en bas, des communes et des unités politiques de base. Une Europe fédérative serait ainsi une Europe des communes dans laquelle ces dernières seraient libres de s’affilier entre elles indépendamment des frontières nationales, selon la logique d’une fédération transcommunale qui déborderait les limites de l’Europe elle-même. Bref, l’Europe fédérative, qui procède d’un communalisme transnational, est tout à l’opposé de l’Europe « puissance » ou de l’Europe « souveraine ».

Pas plus que l’Europe « puissance », l’Otan sous direction nord-américaine ne peut servir de bouclier universel. L’une et l’autre ne sont pas la solution mais une partie du problème. Le penser c’est rester dans la logique de l’affrontement et de la militarisation des « blocs ». On sait d’ailleurs combien ni l’une ni l’autre ne sont des garanties de respect du droit international : l’Irak, la Somalie, la Libye, et bien sûr, la permanente violation de ce droit qu’est l’occupation des Territoires occupés suffisent à le montrer. Par ailleurs, on constate tous les jours et depuis longtemps que le mode de délibération et de décision de l’ONU, grâce au droit de veto au Conseil de sécurité, réduit l’organisation des nations à la plus complète impuissance dès qu’est en jeu l’intérêt de l’un ou l’autre des membres permanents.

Il n’y aura aucune paix ni aucune justice internationale, pas plus qu’une réelle « transition écologique » fondée sur la coopération mondiale, tant que ne sera pas inventée une tout autre institution chargée des rapports et des conflits entre Etats. Mais plus fondamentalement, on devine que le véritable problème tient à l’héritage de l’histoire qui a fait de l’État souverain la forme universelle d’organisation des sociétés. C’est bien au nom de cette aspiration à former un État souverain protégé de ses ennemis que se défend l’Ukraine, mais c’est tout autant au nom de ce même principe que la Russie prétend se défendre en envahissant son voisin. 

Le potentiel destructeur du quasi monopole de la « forme État » dans les relations internationales, sans parler du droit de chacune de ces entités de persécuter ses sujets, doivent conduire à lui opposer l’exigence démocratique  de sociétés qui s’autogouvernent de bas en haut et tissent entre elles de multiples liens échappant à la médiation étatique nationale. Ce qui montre comme nous l’avons dit au début, qu’il n’y aura pas de solution « internationale » aux crises qui affectent le monde sans solution démocratique à l’échelle de chaque société. La guerre que mène la Russie en est la plus tragique preuve. Et c’est bien pourquoi seul le développement d’une solidarité et d’une transnationalité des luttes émancipatrices peut offrir un peu d’espoir. Il ne suffira pas de renouer avec les formes anciennes de l’internationalisme du XIXe et du XXe siècles, qui se sont brisées sur la réalité des États nations et de leurs rivalités.

Reposant au départ sur l’idée saint-simonienne puis marxienne que le prolétariat mondial allait naturellement s’unir à mesure que s’étendrait le « marché universel » jusqu’à parvenir à constituer une société mondiale débarrassée et du capitalisme et des États nationaux, l’internationalisme socialiste a progressivement été rattrapé et absorbé par les cadres politiques, symboliques et culturels de ces mêmes Etats nations. La dernière tentative de sauver cet internationalisme par delà le stalinisme et son « socialisme dans un seul pays », nommément celle de Trotsky avec la Quatrième internationale, est aujourd’hui arrivée à complet épuisement. Toute tentative de redonner vie à l’idée d’une direction centralisée des mouvements de lutte est vouée par avance à l’échec. La grande tâche de la génération montante consistera à inventer une cosmopolitique nouvelle fondée sur la démocratisation radicale des sociétés.

[1] Appel de 664 chercheurs et scientifiques russes : « Nous exigeons l’arrêt immédiat de tous les actes de guerre dirigés contre l’Ukraine », publié par Le Monde, 25 février 2022

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/25/appel-de-664-chercheurs-et-scientifiques-russes-nous-exigeons-l-arret-immediat-de-tous-les-actes-de-guerre-diriges-contre-l-ukraine_6115263_3232.html

[2] Manifeste des féministes russes contre la guerre  (27 février 2022)

https://alencontre.org/europe/russie/manifeste-des-feministes-russes-contre-la-guerre.html

Pierre Dardot et Christian Laval 

https://blogs.mediapart.fr/pierre-dardot-et-christian-laval/blog/220322/reinventons-linternationalisme-44-pour-un-nouvel-internationalisme

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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