[23] Solidarité avec la résistance des ukrainien·nes. Retrait immédiat et sans condition des troupes russes [23] 

  • Alexandre Yarashuk (BKDP Congrès des syndicats démocratiques de Biélorussie) : La guerre de la Russie en Ukraine n’est pas notre guerre. Nous pouvons l’arrêter, nous devons l’arrêter !
  • Yorgos Mitralias : Contre les ravages du campisme et pour la victoire du peuple ukrainien
  • Ludmila Oulitskaïa contre la guerre en Ukraine
  • Patrick Silberstein : Lignes de front 29 et 30
  • Catherine Samary : Quelle solidarité avec le peuple ukrainien ? À propos du Manifeste féministe contre la guerre
  • Karine Clément : Poutine ne fait pas que la guerre à l’Ukraine, il massacre aussi la société russe
  • Denis Paillard : La société russe… et la guerre 
  • Journée de soutien à la resistance populaire en Ukraine
  • Natalia Savelyeva : Huit ans de guerre avant la guerre
  • Brigades éditoriales de solidarité : Liberté et démocratie pour les peuples d’Ukraine
  • Patrick Cockburn : « Vladimir Poutine a commis une terrible erreur, et ses concessions sur l’Ukraine sont le signe de son affaiblissement »
  • Oleg Sukhov : L’Ukraine demande des garanties de sécurité « plus fortes que celles de l’OTAN » et définit d’autres conditions pour un accord de paix
  • Andres Schipani (Lviv), Max Seddon (Riga) et Polina Ivanova (Londres) : Zelensky appelle à la vigilance après que la Russie s’est engagée à réduire l’assaut sur Kiev
  • Ekaterina Bodyagina : « Katja, ils bombardent ma maison » : témoignage d’une immigrante russe pendant l’invasion russe de l’Ukraine
  • Michel Sitbon : Ukraine. Macron, premier soldat de Poutine
  • Liens avec autres textes

La guerre de la Russie en Ukraine n’est pas notre guerre. Nous pouvons l’arrêter, nous devons l’arrêter !

Chers compatriotes, chers travailleurs, travailleuses !

La guerre de la Russie contre l’Ukraine dure depuis plus d’un mois. Dès le début de la guerre, la Biélorussie s’est rangée du côté de la Russie. Ses troupes entrent en Ukraine depuis notre territoire, des roquettes sont lancées, des avions décollent. Et plus la Biélorussie s’implique dans la guerre, plus sa participation à l’agression détruit des infrastructures, des logements, tue des civils ukrainiens, des femmes, des personnes âgées et des enfants, plus les sanctions de la communauté internationale s’alourdissent à son encontre.

Nous commençons à ressentir leurs effets. Les prix augmentent, les entreprises se ferment ou recourent au temps partiel et les problèmes de salaires commencent. Les turbulences ont déjà affecté des entreprises stratégiques telles que MZKT, les raffineries de pétrole et Belaruskali. Pour la première fois depuis de nombreuses années, Belaruskali a été contraint de contracter un emprunt bancaire pour payer les salaires de ses employés.

Mais ce n’est que le début. La détermination de la communauté internationale à punir les responsables de la guerre et l’ampleur des sanctions sont telles que dans quelques années il ne restera plus grand-chose de l’économie moderne du pays. La Biélorussie n’a jamais été confrontée à un tel défi dans son histoire.

Le pays se dégradera progressivement jusqu’au niveau technique et technologique de l’économie du milieu du siècle dernier. La dégradation s’accompagnera d’un chômage endémique, de salaires extrêmement bas, de la pauvreté et de l’existence misérable de la population.

De plus, la Biélorussie, avec la Russie en tant qu’agresseur militaire, devra payer des réparations de plusieurs milliards de dollars à l’Ukraine pour les énormes dommages causés par la guerre. Tout comme l’Allemagne nazie a payé des réparations à l’Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale. C’est comme cela que sont apparues à Minsk les usines de MAZ, MTZ, Motovelo et d’autres.

Ainsi, la Biélorussie paiera, en gageant son propre avenir, l’aventure d’avoir participé à la guerre contre l’Ukraine. Pour les années à venir, le pays a mis en jeu son existence en tant qu’État indépendant et souverain, et sa population sera au bord de la survie physique.

Ce scénario apocalyptique pour la nation ne peut être évité que dans un cas. Si la Biélorussie refuse d’envoyer ses troupes en Ukraine et exige le retrait des troupes russes de son territoire. Ce n’est qu’alors que le pays pourra éviter la destruction inévitable de l’économie par des sanctions sans précédent. Chers compatriotes, travailleurs ! Le sort de notre Biélorussie natale, le sort de notre peuple, le sort de nos enfants et petits-enfants dépend de nous aujourd’hui. Et ce ne sont pas juste mots solennels. Ils n’ont jamais aussi bien reflété toute la tragédie de ce qui s’est passé pour les Biélorusses. La Biélorussie n’a jamais été aussi proche d’une catastrophe dans son histoire et n’a jamais connu une telle honte.

Peu de pays dans le monde ont connu dans leur histoire des guerres aussi meurtrières que nous. Nous devons tout faire pour retrouver une bonne réputation, pour que la Biélorussie ne soit jamais considérée comme un agresseur militaire. Et qui d’autres que nous le fera ? Le nom de notre pays, les noms de nos villages et de nos villes ne doivent pas incarner la menace et le danger pour le peuple de l’Ukraine voisine, fraternelle pour nous. Ne doivent pas incarner la mort.

Moi, le président du Congrès biélorusse des syndicats démocratiques Alexandre Yarashuk, je m’adresse à vous. La guerre de la Russie en Ukraine n’est pas notre guerre. Nous pouvons l’arrêter, nous devons l’arrêter ! La majorité absolue des Biélorusses, 97%, ne veulent pas que la Biélorussie participe à la guerre en Ukraine ! Nos descendants ne nous pardonneront pas le silence au moment le plus critique de notre histoire ! N’ayez peur de rien ni de personne ! Il est difficile d’imaginer pire que ce qui nous arrive aujourd’hui. Jamais et nulle part au monde la demande de mettre fin à la guerre n’a été un crime ! Et jamais et nulle part au monde il n’y a eu de cause plus noble que de s’opposer à la guerre, contre le meurtre d’innocents, de femmes, de personnes âgées et d’enfants !

Exigez sur vos lieux de travail, au nom des collectifs de travail : non à la guerre, non à la participation de la Biélorussie à celle-ci ! Exigez l’interdiction d’envoyer des troupes biélorusses en Ukraine, exigez le retrait des troupes russes de notre pays ! Faisons-le maintenant, faisons-le aujourd’hui ! Parce que demain, il sera trop tard ! Parce que demain pour les Biélorusses ne viendra peut-être jamais !

Alexandre Yarashuk

BKDP Congrès des syndicats démocratiques de Biélorussie

Minsk, 29 mars 2022

https://bkdp.org/news/alyaksandr-yarashuk-vajna-rasei-va-ukraine-geta-ne-nasha-vajna-my-mozham-spynicz-yae-my-abavyazany-yae-spynicz

http://www.laboursolidarity.org/Alexandre-Yarashuk-BKDP-La-guerre

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Contre les ravages du campisme et pour la victoire du peuple ukrainien

Le mouvement de masse contre la guerre !

Le président Russe Vladimir Poutine semble accumuler les mésaventures et les contre-performances dans sa guerre contre l’Ukraine mais, par contre, il accumule des succès en tant que… bienfaiteur sinon sauveur de l’OTAN ! Qui dit ça ? Mais, celui qui est probablement le plus qualifié pour faire un tel constat : Un très haut gradé de l’armée américaine habitué à parler cru et sans fioritures diplomatiques et qui, en plus et surtout, a occupé le poste de « Commandant Suprême des forces alliées de l’OTAN en Europe», l’amiral James Stavridis !

L’ex Commandant en chef de l’OTAN ne mâche pas ses mots et c’est pourquoi il mérite qu’on l’écoute quand il affirme que le président Poutine « est peut être la meilleure chose qui soit jamais arrivée à l’OTAN » ! Et l’amiral Stavridis explique le pourquoi d’une telle affirmation : « J’ai passé quatre ans comme commandant suprême allié de l’OTAN. A chaque conférence, à chaque rencontre des officiels de haut niveau de l’OTAN, j’approchais la Chancelière de l’Allemagne Angela Merkel et la ministre de la défense Ursula von der Leyen. Et je leur disais « Vous devez augmenter vos dépenses de défense ». Je n’ai rien réussi pendant quatre ans. Mais, en 48 heures, Vladimir Poutine a inspiré les Allemands à presque doubler leur budget de la défense » ! (1)

La conclusion logique de ce qui précède devrait être que ceux et celles qui détestent l’OTAN devraient détester au moins autant son bienfaiteur, le président Poutine. Et pourtant, il en va tout autrement. Au nom de leur juste haine de l’OTAN, certains vont jusqu’à inventer – et adorer – un Poutine prétendument ennemi juré de l’impérialisme américain et de l’OTAN, tandis que les autres se réfugient dans le pacifisme abstrait et inopérant du mot d’ordre « Paix en Ukraine ». Un pacifisme qui refuse de fait le droit à l’autodéfense effective à la population Ukrainienne bombardée et massacrée par les armées de Mr. Poutine.

En effet, sous les présentes conditions créées par l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe et vue l’écrasante supériorité de cette dernière, le seule perspective réaliste pouvant conduire à la « paix en Ukraine » serait celle de la… capitulation des Ukrainiens. Et cela d’autant plus que tous ceux et celles qui avancent ce mot d’ordre tout en se déclarant « solidaires du peuple ukrainien », se montrent aussi hostiles à la fourniture d’armes aux résistants Ukrainiens qui devraient -apparemment – se contenter de quelques frondes pour affronter la deuxième plus puissante armée du monde ! En d’autres termes, solidaires des Ukrainiens mais à condition qu’ils ne se battent pas pour vaincre. Ou pire, à condition qu’ils acceptent de se transformer en agneaux qui se sacrifient sur l’autel de cette « paix en Ukraine » de nos souhaits pacifistes. Et comme le crient avec rage les premières intéressées, les féministes Ukrainiennes : « Les féministes antimilitaristes (des pays occidentaux) soutiennent le droit des ukrainien.e.s à être des victimes et à pleurer sous les bombes russes ». En somme, les Ukrainiens et les Ukrainiennes ne sont pleinement dignes de la solidarité des pacifistes occidentaux que soumis.e.s ou mort.e.s…

Évidemment, ce n’est pas un hasard que ce genre de « solidarité » aux rabais cynique et même macabre, est le fruit d’une approche selon laquelle, par un tour de passe-passe, la guerre en cours n’est pas la très réelle guerre coloniale de Poutine contre le pays indépendant qu’est l’Ukraine, mais la bien fictive guerre entre les impérialismes russe et américain. Alors, c’est tout à fait logique que les partisans de ce genre de « solidarité» et de cette « paix en Ukraine », qui se veulent très anti-impérialistes – mais ne sont pas à une contradiction près -, prônent toujours une « issue diplomatique » à la guerre, qui ne peut se réaliser que par les gouvernants très bourgeois des pays très impérialistes (États-Unis, Russie, les principaux pays de l’UE), et – évidemment – derrière le dos des Ukrainiens ! Comme d’ailleurs, c’est tout à fait « logique » que ces prises de position et autres manifestes anti-guerre de la gauche des pays occidentaux ne tiennent jamais compte et même censurent et passent systématiquement sous silence les appels dramatiques à l’aide internationaliste des mouvements féministes, des organisations de gauche et des syndicats ouvriers des premiers intéressés, c’est à dire de l’Ukraine, de la Russie et de la Biélorussie, dont ils donnent l’impression qu’ils s’en foutent éperdument.

Ceci étant dit, il est de plus en plus clair que mars 2022 tend à fracturer la gauche antilibérale internationale autant ou presque autant que août 1914 ! Évidemment, comme ce fut le cas en août 1914, les actuels clivages, fractures et même les différentiations dans la gauche internationale provoquées par la guerre de Poutine en Ukraine, ne tombent pas du ciel. Elles pré-existaient, certaines même depuis très très longtemps, mais leur intensité n’avaient jamais atteint l’explosivité actuelle. D’ailleurs, c’est le propre des guerres de grande envergure d’exacerber et donc de révéler au yeux de tout le monde les clivages au sein de la gauche qui passent d’habitude presque inaperçus en dehors des périodes de crises historiques.

Il va de soi que les partisans zélés de Poutine et de ses politiques archi- réactionnaires et obscurantistes sont définitivement perdus pour la gauche. Leurs dérives « campistes » et surtout, leur flagrante incapacité de s’émouvoir et de s’indigner devant les énormes injustices subies par le peuple ukrainien, les amènent déjà loin de la gauche et rien n’indique que cet éloignement s’arrêtera à mi-chemin. Mais quid des autres ? De ceux et de celles qui sont confus.e.s, mâchent leurs mots, se réfugient dans le pacifisme « équidistant » et « neutraliste », fermant les yeux devant le massacre du peuple ukrainien et bouchant les oreilles pour ne pas entendre les cris de détresse des pacifistes Russes et Biélorusses si durement réprimé.e.s ?

Dire que le cas de ces camarades est déjà sans espoir serait suicidaire. D’ailleurs, les menaces existentielles qui pèsent désormais sur l’humanité devraient interdire tout fatalisme. Mais, à une condition : Qu’on mène un combat sans concessions contre le « campisme » qui gangrène le mouvement ouvrier et socialiste en l’amputant de tout ce qui fait son essence et sa raison d’être : l’internationalisme, la solidarité avec tous les opprimé.e.s, l’indépendance de classe et l’opposition en actes à toutes les injustices et tous les autoritarismes antidémocratiques, liberticides et inhumains !

Alors, discutons avec ces camarades, essayons de trouver des convergences et lançons le débat sur le droit à l’autodétermination des peuples et la question nationale qui est plus nécessaire que jamais, car le problème existe et demande urgemment des solutions presque partout en Europe : à l’est (Ukraine), à l’ouest (Écosse), aux Balkans (Bosnie), et au sud (Catalogne). Mais, sans oublier que bien plus efficace que les arguments et les débats sera la mise en mouvement de ceux d’en bas de nos pays européens, qui bien que manifestement choqués et effrayés par la guerre de Poutine et profondément émus par le martyre du peuple ukrainien, sont privés de moyens de peser sur le cours de l’histoire.

Eh bien, donnons-leur le moyen d’exprimer leurs sentiments et de devenir acteurs sinon protagonistes de l’histoire, ce moyen qui, dans les conditions actuelles, ne peut être que le grand mouvement populaire contre la guerre dont on a tous besoin plus que jamais. Et ce sera dans ce mouvement contre la guerre et dans l’action, que la gauche ouest-européenne pourra mieux comprendre et apprendre des militants anti-guerre de l’est européen qu’elle a tant mal-compris et ignoré dans le passé…

Mais, attention : beaucoup sinon tout dépend de l’issue finale de la guerre en Ukraine. La résistance héroïque du David qu’est le peuple ukrainien face au Goliath qu’est la Russie de Poutine, impressionne et inspire déjà les peuples et les opprimé.e.s du monde entier. Mais, une victoire finale, même aux points, des Ukrainiens aura sans doute des conséquences cataclysmiques non seulement en Russie. Elle sera un formidable encouragement et une source d’inspiration pour les mouvements et les luttes d’émancipation sociale et de libération nationale bien en dehors de l’Europe ! Sans oublier que c’est seulement de ces mouvements et de ces luttes que pourra surgir la nouvelle gauche internationaliste, radicale et écosocialiste dont l’humanité a un besoin urgent en ces temps si critiques…

[1] Voir aussi notre précédent article Poutine : “Lénine est l’auteur de l’Ukraine d’aujourd’hui” ou comment tout ça est la faute à … Lénine et aux bolcheviks (http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61543)

Yorgos Mitralias

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Ludmila Oulitskaïa contre la guerre en Ukraine

Née en 1943, dans la région de l’Oural, en Russie, Ludmila Oulitskaïa, biologiste de formation, a écrit pour le théâtre avant de publier son premier roman « Sonietchka » (Gallimard), prix Médicis étranger en 1996. Ont suivi, notamment, « le Chapiteau vert » (Gallimard, 2014) et « l’Echelle de Jacob » (Gallimard, 2018). Le 7 avril, paraîtra son nouveau livre « le Corps de l’âme » (Gallimard), traduit par Sophie Benech. Ludmila Oulitskaïa vit à Moscou.

Aujourd’hui, 24 février 2022, la guerre a éclaté. Je pensais que ma génération, celle qui est née pendant la Seconde Guerre mondiale, avait de la chance, et que nous allions vivre sans avoir connu de guerre jusqu’à notre mort qui serait, comme promis dans les Evangiles, « paisible, sans douleur et sans reproche ». Mais non. On dirait bien que ce ne sera pas le cas. Et nul ne sait à quoi vont aboutir les événements de cette journée dramatique.

Le destin du pays est dirigé par la folie d’un seul homme et de ses complices dévoués. On ne peut que faire des suppositions sur ce que les manuels d’histoire en diront dans cinquante ans. De la douleur, de la peur, de la honte – voilà les sentiments que l’on éprouve aujourd’hui.

De la douleur, parce que la guerre s’en prend au vivant, à l’herbe et aux arbres, aux animaux et à leur descendance, aux êtres humains et à leurs enfants. De la peur, parce qu’il existe chez tous les êtres vivants un instinct de conservation biologique qui les pousse à protéger leur vie et celle de leur descendance.

De la honte, parce que la responsabilité des dirigeants de notre pays dans le développement de cette situation pouvant entraîner d’immenses malheurs pour toute l’humanité est évidente. Cette responsabilité, nous la partageons tous nous aussi, qui sommes contemporains de ces événements dramatiques et qui n’avons pas su les prévoir ni les arrêter. Il faut absolument stopper cette guerre qui se déchaîne de plus en plus à chaque minute qui passe, et résister à la propagande mensongère dont tous les médias inondent notre population.

Ludmila Oulitskaïa

Texte publié sur le site de L’Obs le 25 février 2022

http://www.ledireetlecrire.com/1/upload/ukraine_special07.pdf

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Lignes de front 29 et 30

En complément de mon article [1] publié dans le volume 2 de Démocratie et liberté pour les peuples d’Ukraine [2], je livre ici quelques éléments d’information et d’analyse – des « lignes de front » – relevés dans diverses publications. Cela afin d’aider à comprendre comment et pourquoi l’Ukraine en armes résiste à l’impérialisme russe et à son « rouleau compresseur [3] ».

Les notes que je livre ont été prises en parcourant divers organes de presse ; c’est pourquoi je fais largement usage de citations et de guillemets.

Ce sont bel et bien des commentaires et des analyses formulés par des « milieux autorisés » (certes sujets à discussion…). 

Les experts en manipulations de mots et de concepts – les amis (publics ou honteux) du régime de Vladimir Poutine, les nostalgiques de l’URSS du vojd ou encore les partisans d’une sorte de « Munich diplomatique » – pourront toujours souligner que les sources que j’utilise [4] sont issues des milieux « impérialistes [5] ». Je l’assume.

Avec ces notes brutes de fonderie, j’espère contribuer ainsi à « l’analyse concrète d’une situation concrète ».

[1] « L’armée russe est un tigre de papier et le papier est maintenant en feu ».

[2] https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/liberte—et-de–mocratie-pour-les-peuples-dukraine-2.pdf

[3] Comme Poutine, Mark Milley, le chef d’état-major interarmées états-unien, avait déclaré devant le Congrès que la capitale ukrainienne « pourrait tomber dans les 72 heures d’une invasion russe. »

[4] The Kyiv Independent, Défense nationale, Janes, The Wall Street Journal, Vox, Institut for the Study of War (ISW), ainsi que les voix des opposants russes (en anglais) à la guerre, la presse ukrainienne (en anglais) et quelques autres.

[5] Je me souviens d’ailleurs d’un temps, alors que j’étais moi-même « sous les drapeaux », où l’activité démocratique au sein de l’armée française était dénoncée à droite comme « faisant le jeu de l’URSS » et à gauche comme « nuisible à l’indépendance nationale » (la France, je le rappelle, avait à l’époque quitté le commandement intégré de l’OTAN). 

Patrick Silberstein

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Kherson

Selon Igor Kossov, reporter au Kyiv Indépendant, à Kherson, les forces d’occupation russes ont pris les mesures pour traquer les organisateurs des manifestations quotidiennes qui ont lieu dans le centre de la ville. Son le journaliste, l’occupant ne parvenant pas à mettre la main sur le « principal instigateur » de ces manifestations, a commencé à enlever des militants et des citoyens connus.

Interrogée par le journaliste, Yulia déclare que les forces russes « semblaient vraiment penser qu’elles étaient des libérateurs » et sont incapables de penser que les gens « se souciant de la liberté, de la démocratie et de l’autodétermination » s’organisent eux-mêmes. La semaine dernière, les Russes ont utilisé des gaz lacrymogènes et des grenades flashbang contre les manifestants. Ils ont même ouvert le feu « à balles réelles », ont indiqué des habitants au Kyiv Independent. Pour le moment, la répression a réduit considérablement le nombre de manifestations. 

Des nouvelles de Moscou

Malgré la répression, la résistance à la guerre de Poutine contre l’Ukraine se poursuit en Russie. Elle prend des formes de samizdat moderne tel que celui que nous a envoyé une amie de Moscou :https://crownproject.art/

De son côté, Finley Muratova, dans un article paru dans The Nation, confirme que les manifestations de rue étant difficiles à organiser vu le niveau de la répression, les Russes font « preuve de créativité dans leur façon de protester contre l’« opération militaire spéciale ». À Saint-Pétersbourg, ce sont des femmes vêtues de noir, signe de deuil, qui ont déambulé dans les rues en faisant des arrêts devant certains monuments « pour exprimer leur tristesse face aux morts civiles causées par la décision du président russe d’envahir l’Ukraine ». Elles reprennent ainsi une forme d’action déjà mis en œuvre à l’époque des guerres contre la Tchétchénie.

Pour déjouer la répression et brouiller les pistes, raconte Finley Muratova, les messages postés sur les réseaux sociaux sont euphémisés et font appel à l’imagination : « Sortez vous promener », « Vous savez quoi faire », « Le soir, les places principales des villes russes sont magnifiques ! » ou encore « C’est le printemps, c’est le temps des longues promenades ! »

Des nouvelles de la résistance dans la presse

Toujours dans le même article, Finley Muratova, raconte que depuis la « manifestation » d’Ovsyannikova avec sa pancarte « Non à la guerre », le journal télévisé est diffusé en décalé de 30 à 60 secondes pour éviter la reproduction de ce type d’action.

Des nouvelles de Kiyv

Selon une dépêche de l’ISW en date du 29 mars (Frederick W. Kagan, George Barros et Kateryna Stepanenkon), l’état-major général russe « est probablement arrivé à la conclusion qu’il lui sera impossible de s’emparer de la capitale Kiev » et que l’armée russe ne sera « sans doute pas en mesure » d’installer son l’artillerie suffisamment proche du centre de la ville. Il semblerait également, selon la même source, que les Russes auraient décidé de mettre fin à l’engagement forcé de leurs unités « ayant subi des pertes dévastatrices » dans des opérations offensives « sans espoir ». Les autorités russes présentent ces décisions comme des ouvertures démontrant la volonté de Moscou de s’engager dans un cessez-le-feu ou des pourparlers de paix, alors qu’elle « sont motivées par les réalités militaires ».

Des nouvelles d’ailleurs

Dans la même dépêche, on peut lire que la Russie rencontre des difficultés à reconstituer ses forces, tant en matériel qu’en hommes. L’état-major ukrainien signale, le 29 mars, que les troupes russes ont puisé du matériel dans les stocks stratégiques de Boguchar (oblast de Voronej, situé à environ 500km de Minsk), mais que « 40% de ce matériel est inopérant ». Selon la même source, la tentative de constituer des renforts à partir de la flotte du Pacifique n’a pas permis de constituer n’ont même pas permis de produire « un seul bataillon en raison des refus de combattre » rencontrés. Les auteurs indiquent néanmoins qu’ils ne disposent pas de « confirmation indépendante » de ce fait. Cependant, écrivent-ils, la déclaration du ministère russe de la défense, le 29 mars, selon laquelle l’armée ne déploierait pas d’appelés dans les « zones chaudes », corrobore l’hypothèse de « la réticence des soldats russes à entrer en guerre ».

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Quelques notes prises à la lecture du Kiev Independent

Dans son article du 28 mars 2022, Ilia Ponomarenko, le correspondant de guerre du Kiev Independent revient sur l’échec des buts de guerre du régime du Kremlin : une guerre éclair pour une invasion complète et rapide. « La guerre, écrit-il, est désormais entrée dans une nouvelle phase : une guerre d’usure épuisante et à long terme » qui grâce à ce premier mois de résistance ouvre « une large fenêtre d’opportunité pour infliger une véritable défaite militaire à la Russie ».

En effet, et en cela il confirme ce que nous apprenons en écoutant les experts militaires sur nos chaînes de télévision, malgré les destructions massives, « la Russie n’avait toujours pas remporté de succès stratégique sur aucun des cinq axes clés de la campagne d’Ukraine : Kiev, Kharkiv, Donbass, Marioupol, Mykolaïv. Ilia Ponomarenko rappelle qu’à l’exception du Donbass et de Marioupol, « où les envahisseurs réalisent des gains très limités, lents et douloureux », il n’y a aucune avancée majeure des forces armées russes depuis plus de deux semaines, alors que dans la toute première partie de la guerre, elles avaient conquis de vastes territoires « dans le nord (près de Kiev et de Tchernihiv), le nord-est (près de Kharkiv) et le sud (Kherson, Berdïansk, Marioupol) ». Comme l’écrivait un expert précédemment cité, l’armée ukrainienne avait « échangé de l’espace contre du temps » et imposé à la Russie une « pause opérationnelle ». 

Les observateurs pensaient que la Russie allait mettre à profit ce « répit » pour réorganiser ses forces, notamment en renforçant sa logistique (défaillante) en approvisionnements de toutes sortes(munitions, carburant, nourriture…). Or, écrit Ilia Ponomarenko, « l’accalmie se poursuit » et les observateurs « n’indiquent pas que la Russie ait réussi à apporter des améliorations majeures à sa logistique ou à réorganiser ses forces qui, jusqu’à présent, ont fait preuve de performances étonnamment faibles ». Plus encore, comme cela a déjà été observé, autour de Kiyv, les forces russes se retranchent et se mettent sur la défensive, comme pour s’installer dans une guerre de longue durée et pour « tenter de conserver ce qu’elles ont gagné dans les premiers jours ». 

Selon Ilia Ponomarenko, « la Russie n’est même pas en état de menacer Odessa par voie terrestre » ni par la mer, bien qu’elle y jouisse d’une suprématie totale. 

Enfin, dans les oblasts de Tchernihiv et de Sumy, la Russie n’aurait toujours qu’un contrôle limité des longues lignes d’approvisionnement empruntant les autoroutes E95 et H07 entre la frontière russe et la zone située à l’est de Kiev. 

Ilia Ponomarenko observe que « la Russie tente de mettre en place deux axes d’attaque – l’un essayant d’avancer vers le nord depuis l’oblast de Zaporizhia et l’autre vers le sud dans l’oblast de Kharkiv – pour pouvoir faire leur jonction se rencontrer quelque part au milieu. » Une telle manœuvre isolerait une partie importante des forces ukrainiennes dans le centre du Donbass « où l’Ukraine a la plupart de ses unités aptes au combat ». Mais pour atteindre un tel objectif, écrit le correspondant de guerre, les Russes « devraient parcourir au moins 250 kilomètres de routes, au milieu d’une résistance ukrainienne féroce». La lecture de cet article nous renseigne également sur le choix ukrainien de se replier à proximité de villes clés « comme Sieverodonetsk et Lysychansk » pour transformer « ces zones en forteresses urbaines géantes, où la suprématie aérienne russe perd le dessus ». 

Une armée en difficulté

Ilia Ponomarenko écrit : « Un autre élément est le manque initial d’effectifs et de véhicules russes déployés pour une action militaire d’une telle ampleur. Selon diverses estimations, la Russie a déployé entre 150 000 et 190 000 soldats, y compris les composantes maritimes et aériennes, pour l’invasion de l’Ukraine. Et selon toutes les estimations, ce dernier mois d’hostilités a entraîné de graves pertes de main-d’œuvre russe. Selon l’état-major ukrainien, la Russie a subi, au 25 mars, plus de 16 000 pertes. Le 23 mars, l’OTAN a déclaré qu’elle pensait qu’entre 7 000 et 15 000 militaires russes pourraient avoir été tués, ce qui signifie que, conformément à une règle classique, un total de 30 000 à 40 000 hommes pourraient avoir été tués, blessés ou mis hors de combat. Selon le Centre pour les initiatives de défense basé à Kiev, entre un tiers et la moitié des plus de 120 groupes tactiques de bataillons russes déployés contre l’Ukraine pourraient être rendus inefficaces au combat. »

Le correspondant de guerre pense que les difficultés russes se lisent dans le nombre d’officiers supérieurs et de généraux tués au combat ou « tués par les forces d’opérations spéciales ukrainiennes ».

De son côté, l’armée ukrainienne a réussi à combiner des forces décentralisées [1] et combinant unités régulières et « partisans », sans oublier les quelque 100 000 personnes auraient rejoint les unités de la défense territoriales et les diverses formes de participation citoyenne « non directement armée » à la guerre.

Le facteur clé, écrit Illia Ponomarenko en conclusion, « est désormais la capacité de l’Ukraine à continuer à épuiser l’armée russe aussi longtemps que possible. À ce titre, l’asphyxie de l’économie russe par l’Occident est vitale ».

[1] Ilia Ponomarenko note que « les unités terrestres ukrainiennes ont démontré l’efficacité de leurs tactiques de défense mobile, en particulier lorsqu’il s’agit de lignes d’approvisionnement et de convois russes se déplaçant sur les routes dans les forêts du nord de l’Ukraine. Grâce à la complexité du terrain, les unités ukrainiennes perturbent et détruisent les colonnes, empêchant les forces russes plus importantes en nombre de s’approvisionner et de recevoir des renforts ».

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Quelle solidarité avec le peuple ukrainien ? À propos du Manifeste féministe contre la guerre

Je n’ai pas signé le Manifeste féministe contre la guerre en Ukraine, tout en partageant (comme je l’ai dit à la camarade qui me l’a envoyé) de nombreux aspects de ce Manifeste, signé par des femmes que j’estime beaucoup. Je souhaite que mon texte soit interprété comme une contribution à des dialogues nécessaires.

Mon désaccord principal concerne l’« analyse concrète de la situation concrète » – ou la nature de cette guerre. Or de ce type d’analyse dépend toujours la formulation des positions internationalistes – et je pense également qu’une telle exigence d’analyse de situations spécifiées s’impose pour la détermination de réponses féministes. Or, à cet égard, les formulations du Manifeste tendent au contraire vers l’expression d’une posture générale pacifiste – sans doute associée à une analyse politique qui ne distingue pas guerre d’agression et résistance légitime. En tout état de cause je n’adhèrerais pas à un féminisme qui défendrait l’idée que les femmes se devraient « par nature » de ne jamais prendre les armes.

Le point d’ancrage essentiel du débat concerne donc l’interprétation des causes de cette guerre présentée comme un conflit entre impérialismes. Si tel était le cas, je soutiendrais un pacifisme radical. Il rejoindrait celui que prônait Jaurès à la veille de la 1ère guerre inter-impérialiste mondiale face à laquelle se justifiait totalement le défaitisme révolutionnaire des Zimmervaldiens. J’ajoute que, bien évidemment, contre l’actuelle guerre lancée par Poutine se justifie totalement en Russie un pacifisme, notamment féministe que le Manifeste évoque – mais sans distinguer l’ancrage de ce point de vue dans le pays agresseur par rapport à celui des femmes du pays agressé. 

À cause donc de son analyse du conflit, le Manifeste ne peut établir aucun lien avec les féministes ukrainiennes engagées dans une lutte de résistance. J’espère bien et je crois que le rôle des mères, femmes, soeurs de soldats russes envoyés soit-disant dans des « opérations militaires » et qui vont mourir dans une sale guerre contre leurs frères ukrainiens sera fondamental dans la défaite de Poutine. Par contre, j’ai dit dans ma réponse negative aux initiatrices du Manifeste, que je respectais tout autant les femmes ukrainiennes qui fuyaient le pays et la guerre pour protéger leurs enfants que celles qui restaient pour s’inscrire dans la défense (non armée et armée) de leur pays. 

Mais cela implique de reconnaître que la résistance armée y relève d’une « guerre juste », défensive, menée par un peuple dont Poutine a explicitement voulu remettre en cause l’existence autonome. A la veille de son « opération », il a évoqué clairement – loin des arguties sur l’OTAN – ce qui pour lui était la « création » artificielle d’un Lénine inscrivant dans la constitution de l’URSS une pleine reconnaissance de l’Ukraine et de la Biélorussie comme distinctes de la Russie et dotées du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Poutine s’est réclamé du passé tsariste et de Staline contre Lénine et de tels droits en lançant son « opération » – qu’il pensait facile. 

La résistance qu’il rencontre est celle de tout un peuple ukrainien – hommes et femmes de toutes les régions – notamment russophones (comme l’est le président Zelinsky). Le premier effet de cette guerre est en effet déjà et sera (contre tout pouvoir fantoche) la consolidation de la nation ukrainienne en construction, luttant pour sa dignité et son droit à l’autodétermination. 

En tout état de cause, face à la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine, des appels « à la paix » et à des négociations diplomatiques – en refusant la résistance armée (et les moyens de la mener) signifient en pratique appels à se soumettre à la fois à Poutine et aux grandes puissances. On peut débattre des différentes façons de remettre en cause un ordre injuste et de répondre à des violences, en dénonçant et rejetant les agressions. 

Mais l’accent sur les choix exprimées par les populations agressées – en l’occurrence le droit du peuple ukrainien à disposer de lui-même face à cette guerre et dans les relations internes et internationales où il s’inscrit me paraît essentiel. Un tel accent sur la société concrète est contradictoire avec des lectures « géo-stratégiques » des conflits qui réduisent les peuples à des pions instrumentalisés par les uns ou les autres.

Malheureusement, analyser la nature de l’agression concrète n’épuise pas le débat sur les analyses et les tâches pour les combats émancipateurs. Il est certain que tout conflit est exploité par les grandes puissances de ce monde. Biden espère écouler son gaz de schiste contre celui de la Russie. Et les industries d’armement contraintes à enregistrer les retombées de la défaite des Etats-Unis en Afghanistan sont ravies de l’autre effet immédiat de la guerre de Poutine (que celui-ci n’escomptait pas) – la consolidation, au moins immédiate, de l’OTAN et de l’UE et de leurs budgets militaires.

Mais le peuple ukrainien qui résiste utilise – outre ce qu’il produit lui-même – des armes fabriquées dans les usines de l’OTAN. Cela n’est pas suffisant pour supprimer l’autonomie de son engagement à lutter, donc de ses motivations. Cela ne change pas non plus (jusqu’alors) la nature de la guerre – que les forces de l’OTAN ne veulent pas transformer en guerre avec la Russie. Mais c’est pourquoi la critique et remise en cause de l’OTAN – qui est un enjeu mondial et actuel, notamment depuis 1991 – ne peut être comprise en Ukraine et face aux horreurs et menaces de la guerre poutinienne si elle s’exprime par des mots d’ordre refusant l’envoi d’armes défensives au peuple ukrainien – ou plaçant dos à dos Russie et OTAN dans l’analyse de cette guerre-là

De même le slogan internationaliste – combattre son propre impérialisme – perd tout son sens et sa portée si les anti-impérialistes se montrent indifférents au sort infligé par … un autre impérialisme. Autre chose, qui ne justifie pas une minute cette guerre, est la remise en cause radicalement critique des institutions et relations économiques, politiques et militaires qui structurent le continent européen – à l’Est et à l’Ouest – et le reste du monde depuis 1989/1991. Mais cela se situe dans une autre temporalité d’analyse et de slogans.

La guerre produira en Ukraine et dans le monde des polarisations et notamment la croissance d’une composante ultra-militariste d’extrême-droite fascisante dans la résistance ukrainienne : celle-ci a menacé de mort Zelinsky lors de ses premières tentatives de dialogues dans le Donbas et avec Poutine. Le président-combattant ukrainien est en effet cerné par deux forces (très dissymétriques) d’extrême-droite : celle, poutinienne grand-russe (avec sa puissance d’Etat et ses mercenaires) et l’autre, défendant une ukrainité  « anti-russe ». Il n’est lui-même ni un facho, ni le pion que méprisait Poutine – ni Ho Chi Minh. Et son profil apologétique de l’ordre libéral, dépendant des oligarques – et incapable de rapprocher le sort de son peuple et celui infligé aux Palestiniens, comme on l’a dramatiquement vu dans son discours en Israël – exige que le soutien internationaliste à la résistance ukrainienne se fasse en toute indépendance critique. 

Nous devons tout faire pour que pèse dans la défaite de l’agresseur poutinien la consolidation par en bas d’une ukrainité bien plus large, inclusive et enracinée dans la société que celle des extrêmes-droites racistes, avec en son sein une gauche qui lutte contre tous les néo-fascismes d’Ukraine et de Russie ; une gauche qui s’adresse aussi en temps de guerre à Zelinsky pour que les travailleurs ne subissent pas, à la place des oligarques, les coûts de la dette ukrainienne et des dépenses de la guerre. C’est en soutien à cette gauche-là, fragile mais essentielle, en Ukraine et en lien avec le mouvement anti-guerre en Russie que nous devons construire un internationalisme par en bas. 

Il se heurte à un contexte marqué par des héritages historiques – des anciens empires au stalinisme en passant par la lutte contre le nazisme et les désastres de la globalisation capitaliste post 1989 – qu’il faudra mettre à plat à partir d’une grille radicalement émancipatrice, contre tous les rapports d’oppression. Le féminisme internationaliste a un rôle majeur à jouer dans cette démarche.

Catherine Samary

https://www.contretemps.eu/solidarite-ukraine-manifeste-feministe-guerre/

Comments on the “Feminist Manifesto Against War”

https://internationalviewpoint.org/spip.php?article7582

¿Por qué no he firmado el Manifiesto Feminista contra la guerra en Ucrania?

https://vientosur.info/por-que-no-he-firmado-el-manifiesto-feminista-contra-la-guerra-en-ucrania/

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Pour rappel :

Il est plus facile d’être solidaire avec les Ukrainiennes mortes qu’avec les Ukrainiennes qui résistent

Réponse partagée par les féministes ukrainiennes et celles qui les soutiennent sur les réseaux sociaux…

https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=4816227095098793&id=100001346510366

Des très connues féministes anticapitalistes et antimilitaristes ont rédigé un manifeste contre la guerre en Ukraine. Parmi les 151 signataires on trouve plusieurs têtes académiques et politiques du féminisme anticapitaliste de divers coins d’Europe et les Amériques. On ne retrouve pas UNE SEULE signataire ukrainienne ou de l’Europe de l’Est post-soviétique, PAS UNE SEULE. Leur absence est manifeste dans le contenu du texte.

 Que la gauche occidentale s’en contrefiche des points de vue situées et la parole des premier.e.s concernées et tout ça, on en a l’habitude, mais c’est franchement décevant de la part de féministes qui ont pour insigne la réflexivité. 

Je vous le résume : les féministes antimilitaristes soutiennent les ukrainien.e.s à condition qu’iels ne résistent pas militairement. Elles soutiennent le droit des ukrainien.e.s à être des victimes et à pleurer sous les bombes russes. Les ukrainien.e.s en tant que sujets politiques qui résistent, elles ne les considèrent même pas (pas étonnant du coup qu’elles n’aient pas considéré opportun de leur demander leur avis pour la redaction).

Eli Sa

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/22/solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes-retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-18/

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Poutine ne fait pas que la guerre à l’Ukraine, il massacre aussi la société russe

Je n’entends partout qu’exclamations effarées contre « ces gens-là », ce peuple russe lobotomisé qui soutiendrait massivement la guerre et les agissements criminels de Poutine. Je lis ça sous la plume des journalistes français, je vois ça aussi trop souvent dans les propos de beaucoup de Russes courageux qui s’affirment encore ouvertement contre la guerre sur les réseaux sociaux. On nous explique que la société russe est sous l’emprise de la propagande pro-guerre, que la société a de longue date été dépolitisée par le régime autoritaire poutinien, que les forces d’opposition ont été anéanties à l’exception d’une mince couche de réfractaires qui désormais, pour la plupart, doivent fuir leur pays.

Il se peut fort bien que cette vision d’un seul tenant corresponde au moins à une partie de la réalité. Mais il se peut surtout que nous ne savons pas du tout ce qui se trame dans les profondeurs de la société russe, profondeurs sociales qui n’ont d’ailleurs jamais été véritablement sondées, ni même véritablement concentré l’attention des analystes, chercheurs, hommes politiques. Quel que soit le pays considéré, les classes populaires sont toujours comptées comme part restante, non essentielle. Mais la Russie, arquée sur le mythe de la « grande culture russe » et du sous-développement de ses « moujiks », a élevé le mépris social envers son peuple à un niveau difficilement égalable. Et si les « moujiks » avaient tout simplement besoin qu’on leur fournisse un soutien pour parvenir à articuler leur discours critique et leurs velléités de protestation?  En tout cas, la survie de la société russe tient aujourd’hui fondamentalement à la manière dont les classes moyennes éduquées et dissidentes trouveront ou non les moyens de renouer le contact avec les classes populaires.

Car rappelons que la Russie, c’est avant tout les classes populaires – ouvriers, employés et petits entrepreneurs gagnant de manière plus ou moins précaire leur vie. Ils constituent l’absolue majorité de la population. Ce sont aussi ces classes sociales qui fournissent le gros des soldats envoyés en Ukraine, que ce soit par tromperie, par force, par nécessité de nourrir leur famille ou par conviction. Or ce sont d’elles dont on entend le moins parler, d’autant plus qu’elles ne s’expriment guère, en tout cas pas d’une voix nettement audible et reconnaissable.

Et ce sont elles dont mes dernières enquêtes datant de 2018 avaient acté la solidification, l’émergence en tant que communauté sociale consciente d’elle-même, soit un changement à ne pas sous-estimer pour qui sait combien les classes populaires, et la classe ouvrière en premier lieu, avaient été malmenées par les réformes capitalistes ultra-libérales et l’anticommuniste forcené des années 1990 qui avaient suivi la chute du Mur de Berlin [1]. Un rappel: la classe ouvrière était alors anéantie, la débrouille et le chacun pour soi faisaient loi, la misère et le désarroi courbaient l’échine de millions de personnes qui, avec la privatisation ou la fermeture de leur usine/mine, la dislocation de l’URSS et le changement radical du discours dominant, avaient perdu toute assurance, tout repère, voire tout enracinement dans une quelconque réalité sociale déchiffrable. Personne alors, ou presque, ne se disait ouvrier, personne, ou presque, ne se reconnaissait dans une quelconque communauté sociale, qu’elle soit ouvrière ou nationale ou autre. La plupart s’auto-humiliait en se comparant à « des vis entraînées dans un mécanisme inhumain », à « du bétail » ou « des esclaves ».

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En comparaison, les années 2000 et 2010 offrent un tout autre tableau. Certes il y a la mise en place du régime autoritaire poutinien, certes il y a la fermeture de l’espace public médiatique (même si les voix ouvrières étaient déjà absentes de cet espace dominé par l’oligarchie eltsinienne dans les années 1990), mais il y a aussi l’amélioration réelle des conditions de vie, la stabilisation sociale qui a permis à de nombreuses personnes de reprendre pied et de se réconcilier avec leur expérience de vie. Il y a eu aussi un discours poutinien populiste par intermittence, qui, tout en caricaturant la classe ouvrière, l’a au moins fait réapparaître dans la sphère médiatique. Enfin, il y a le discours patriotique de Poutine qui, à l’inverse des objectifs du Kremlin, a politisé la société, et, paradoxalement, a inscrit la communauté nationale comme un objet politique permettant y compris la dissension. Et, de fait, on a assisté à partir du milieu des années 2000 à une multiplication des mobilisations de base, locales, et portant sur des enjeux sociaux, écologiques ou de travail, qui témoignaient de l’expansion des capacités d’auto-organisation au travers de tout le pays. Les consciences également évoluaient, la société se restructurait – malgré, ou peut-être même grâce à l’autoritarisme nationaliste du Kremlin. En tout cas, la vaste enquête que j’ai dirigée dans les années 2016-2018 [2] a permis d’identifier clairement trois groupes sociaux.

Le premier n’était pas le plus massif et était composé surtout de personnes en trajectoire sociale ascendante: celui des conformistes, pour lesquels l’important était de pouvoir se projeter dans une grande communauté nationale « une et unie ». Cette catégorie approuvait largement la propagande patriotique et plaçait massivement sa foi en Poutine.

Le deuxième groupe était constitué de gens qui s’auto-définissaient avant tout par leurs qualités intellectuelles ou morales et s’identifiaient à l’élite intellectuelle, contre la « masse des pauvres ignorants ». Ce groupe d’intellectualisants ou moralisants, bien qu’ayant en commun un même mépris social pour les classes populaires, se scindait en deux camps diamétralement opposés:  l’un pro-Poutine et soutenant le projet patriotique du Kremlin orchestrant la renaissance de la « grande culture russe », l’autre anti-Poutine et rejetant tout attachement à une nation jugée « merdique ».

Enfin, le troisième groupe était le plus vaste, celui des classes populaires qui se projetaient dans une large communauté, celle du « peuple laborieux et pauvre » et qui se vivaient comme solidaires dans une critique des inégalités sociales et de l’exploitation de la majorité par une minorité d’oligarques protégés par le pouvoir, sous les trompettes d’un patriotisme mensonger.

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Je ne reprends pas ici ces trois groupes afin de complaire à un exercice de classification académique mais pour mettre en évidence la structuration sociale qui avait émergé des bouleversements post-communistes, et qui se présentait sous forme de nets clivages entre la bourgeoisie ou les aspirants à la bourgeoisie, les classes moyennes éduquées à visée élitiste, et les classes populaires. Or si on sait quelque chose des deux premiers groupes, très peu d’informations circulent sur ce qu’il advient des classes populaires aujourd’hui que la Russie est engagée dans la guerre en Ukraine.

Le premier groupe s’est sans doute, pour une grande part, livré corps et âme au soutien à l’opération militaire de Poutine, alors qu’une autre partie a quitté la Russie afin de maintenir un niveau de vie menacé par les sanctions. Le deuxième groupe, celui dont les voix animent le plus les réseaux sociaux, se déchire entre les pro- et anti-guerre, ceux qui affichent leur « honte » d’être Russes contre ceux qui en sont plus que jamais fiers. Ce sont les points de vue des représentants de ces classes moyennes éduquées qui sont translatés dans nos médias, ce sont ces mêmes représentants opposés à la guerre qui se retrouvent pour une large partie fuyant la Russie. Et ce sont ces voix qui dénoncent l’immoralisme de la société russe, sa passivité, sa lobotomisation, la facilité avec laquelle elle adhère à la propagande pro-guerre du Kremlin.

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Je soutiens évidemment les collègues obligés de quitter tout pour partir, je respecte leur fermeté morale et leur courage. Je regrette cependant qu’une fois encore, comme dans les années 1990, les classes moyennes éduquées, dans leur auto-identification élitiste, transmettent, encore et toujours, la même image, dévoyée et avilissante, des classes populaires, « ces gens-là », qui sont pourtant la majorité des gens de Russie. Il me semble absolument nécessaire, ainsi que l’exprime d’ailleurs magnifiquement dans sa « Lettre à mes amis russes » Jonathan Littell [3], que ceux qui se vivent comme des élites intellectuelles et morales se mettent au moins à tenter d’écouter et de comprendre les classes populaires. Aucun renversement durable du régime, aucune réelle démocratisation ne pourront jamais se faire sans l’adhésion et la participation active de ces dernières.

Or elles sont capables de mobilisation, elles l’ont déjà montré à maintes reprises. Citons, à titre d’exemples, les mobilisations de centaines de milliers de personnes contre la réforme dite de la « monétisation des avantages sociaux » en 2005, les mobilisations massives et durables de certaines régions pour la défense de leur autonomie contre « l’arbitraire de Moscou » (Kaliningrad en 2010, Khabarovsk en 2020), les rébellions populaires des villes mono-industrielles (Pikalevo et autres, en 2009), le mouvement contre la réforme des retraites (2008), les mobilisations écologistes (notamment à Shies, en 2019-2020, contre une décharge destinée aux déchets de Moscou).

Le problème n’est donc pas la capacité à l’auto-organisation, le problème est l’agenda – l’enjeu est-il de se battre pour que notre sort, celui des petites gens comme nous, s’améliore également, ou bien serons-nous, encore une fois, les victimes de luttes qui nous dépassent et dont nous ne maîtrisons pas les tenants et aboutissements ? Le problème est également la méfiance aiguë ressentie envers l’opposition libérale, ou même les élites de tous bords, perçues comme méprisantes et ne partageant rien de l’expérience de vie réelle des « classes laborieuses ». Enfin, le problème réside aussi dans ce qui distingue les classes populaires russes de leurs homologues occidentaux, à savoir un fort sentiment d’impuissance lorsqu’il s’agit d’enjeux liés au pouvoir politique national: que peut-on faire face à l’oligarchie, alors qu’« ils » ont « l’argent », « la police et l’armée » ?

Ce sentiment d’impuissance chevillée au corps ne s’est pas estompé, malgré de nombreuses mobilisations victorieuses (mais à la victoire peu médiatisée). Il s’est même renforcé alors que les classes populaires ont commencé à se rendre compte des répressions politiques, notamment à partir de 2021 et l’incarcération d’Alexeï Navalny. La guerre et l’atmosphère de surveillance générale, le quadrillage du territoire par les forces de l’ordre, ainsi que l’image produite par les médias de l’unanimité autour de Poutine incitent encore davantage à garder ses doutes et ses questions pour soi.

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Est-ce que les classes populaires sont pour autant contre la guerre ? Rien ne permet de l’affirmer, étant donné le peu d’information dont on dispose. Les contempteurs du soutien majoritaire des basses classes à la guerre se contentent le plus souvent de sondages (en temps de guerre et de censure !), de discussions fragmentaires avec des parents, ou de propos recueillis chez la coiffeuse ou dans le taxi… De mon expérience d’enquête, que puis-je supposer ?

J’aurais été tentée de soutenir que les classes populaires, portées à se méfier de la propagande et des mots trompeurs, ne devraient pas se laisser facilement abuser par la propagande pro-guerre (les Russes sauveraient les « leurs » des griffes des « nazis » dans les régions russophones d’Ukraine). Et peut-être les milieux populaires gardent-ils tête froide et distance ironique. Cependant, un élément introduit le doute : la propagande était surtout dénoncée comme mensongère lorsqu’elle pouvait être démentie par des données expérientielles, par l’expérience de vie, lorsqu’elle se confrontait à un récit alternatif, articulé dans des discussions informelles, des blagues, des connivences, la certitude d’être conforté dans sa critique par l’écho approbatif qui émanait de la communauté imaginaire d’un « petit peuple ».

Or comment peut-on éprouver dans son expérience une guerre qui ne se déroule pas dans son espace proche et sur laquelle des informations ultra-contradictoires parviennent par des canaux peu sûrs ? Et comment peut-on être certain de partager une même distance critique avec une communauté imaginaire dont on ne sait plus bien ce qu’elle pense, faute de narratif alternatif éprouvé, faute sans doute d’une parole libre, même dans les espaces informels. Les classes populaires sont-elles alors tentées de se fier à la version de la télévision, faute de mieux ? De se raccrocher à ce qui est présenté comme l’opinion générale ? Sans doute est-ce au moins en partie ce qui se produit actuellement.

Sans la guerre, j’aurais dit que les classes populaires avaient la capacité de construire ensemble un contre-récit de ce qui se passe, un récit d’une ironie subversive et irrespectueuse, qui présenterait la guerre comme une énième illustration des forfaits des puissants de ce monde, contre les petits qui font toujours les frais de leurs ambitions, donc un récit qui pourrait englober le petit peuple ukrainien dans la communauté imaginaire des victimes de l’histoire. Mais existe-t-il encore un monde commun imaginaire du petit peuple ? Le socle sur lequel il s’élevait – les interactions sensibles, l’assurance de soi, la ré-habitation de son espace de vie – n’est-il pas vacillant ?

Sans la guerre, j’aurais dit que les classes populaires se méfiaient par principe des desseins humanistes des dirigeants et des puissants, soupçonnés a priori de servir surtout leurs propres intérêts. Mais une offensive meurtrière menée sur un pays frère, voisin, de même culture, dépasse sans doute les limites de la noirceur attribuée aux oligarques.

Donc il semble probable qu’une grande partie des classes populaires se retrouve à nouveau perdue dans le chaos et l’absence de repères, ce qui se traduit par de l’attentisme, un déni plus ou moins actif, une posture de défense ou de retrait. Ce n’est un soutien ni à la guerre, ni à Poutine; mais ce n’est pas non plus une opposition.

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Comment cette situation pourrait-elle évoluer ?

Il faudrait qu’un récit alternatif parvienne à être audible et à entrer en résonance avec les manières de voir des milieux populaires. Celui-ci pourrait émerger de réelles mobilisations et luttes communes, notamment lorsque les sanctions et la dégradation des conditions de vie viendront se faire sentir au plus proche de l’expérience de vie. Peut-il naître des classes moyennes éduquées s’insurgeant contre la guerre ? A la seule condition que ces dernières ne soient pas perçues comme provenant d’élites méprisant leur population. En tout cas, un contre-narratif exprimé exclusivement par une minorité en exil n’aurait aucune répercussion. Alexeï Navalny a réussi à apparaître comme opposant sérieux et préoccupé par le destin de la Russie précisément parce qu’il a pris le risque de rentrer au pays.

Il faudrait qu’un choc sensible intervienne au plus proche de l’expérience de vie. Ce choc peut fort bien provenir de l’arrivée des cercueils des soldats russes tués à la guerre, d’autant que ces soldats, engagés ou forcés de s’engager, proviennent en masse des couches populaires.

En tout cas, un revirement brutal de l’opinion, ainsi que des protestations massives, ne sont pas à exclure. Ce qui est à exclure, en revanche, est une prise de position fondée sur des valeurs morales ou politiques abstraites. Toute l’expérience des classes populaires leur a en effet enseigné de se méfier des leçons morales et des grands mots d’ordre démocratiques, en particulier s’ils sont perçus comme émanant de l’Occident ou d’une élite libérale pro-occidentale, les années 1990 leur ayant appris combien les  «valeurs démocratiques et humanistes » pouvaient se retourner contre elles et se solder par leur paupérisation et assujettissement.

La classe moyenne éduquée et progressiste peut jouer un rôle pour enclencher une dynamique de contestation. L’enjeu est de taille: il s’agit non pas seulement d’arrêter la guerre et de garantir la souveraineté ukrainienne, mais aussi d’éviter l’anéantissement de la société russe, la replongée dans une dynamique de désarroi, paupérisation, atomisation, apathie et anomie encore plus destructrice que dans les années 1990. Pour relever le défi, il est absolument nécessaire qu’une partie de cette classe moyenne se départisse de son élitisme et de son mépris social, qu’elle renoue un dialogue confiant et empathique avec les classes populaires et qu’elle participe avec elles à l’élaboration d’un nouvel imaginaire de sortie de crise, de rupture avec le régime poutinien, de réelle démocratisation et de redistribution des richesses.

Karine Clément, 30 mars 2022

Karine Clément, sociologue, chercheuse au CERCEC (Centre d’études des Mondes Russe, Caucasien & Centre-Européen, Unité mixte de recherche CNRS / EHESS) et au CRESPPA (UMR CNRS-Université Paris 8 Saint-Denis-Université Paris Ouest Nanterre – Université Paris Lumières – UPL)

[1] Voir à ce sujet K. Clément, Les ouvriers russes dans la tourmente du marché. 1989-1999: destruction d’un groupe social et remobilisations collectives, Paris : Syllepse, 2000 ; également M. Burawoy, The great involution: Russia’s response to the market, 1999. Unpublished manuscript : http://burawoy.berkeley.edu/Russia/involution.pdf

[2] K. Clément, Contestation sociale «à bas bruit» en Russie: critiques sociales ordinaires et nationalismes, Paris, Ed. du Croquant, 2022.

[3] Le Monde du 29/03/2022.

Poutine ne fait pas que la guerre à l’Ukraine, il massacre aussi la société russe

Putin no solo hace la guerra contra Ucrania, masacra también a la sociedad rusa

https://vientosur.info/putin-no-solo-hace-la-guerra-contra-ucrania-masacra-tambien-a-la-sociedad-rusa/

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La société russe… et la guerre 

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A propos du livre de Karine Clément, Contestation sociale à bas bruit en Russie. Critiques sociales ordinaires et nationalismes (Le Croquant, janvier 2022)

L’invasion brutale de l’Ukraine par les armées russes soulève une question – certes abordée mais encore faiblement, et trop centrée sur la figure de Poutine présenté comme un autocrate absolu – ayant trait à la situation en Russie même. On a surtout parlé des manifestations individuelles et collectives en Russie, dénonçant la guerre : la pétition lancée par un activiste, Lev Ponomarev, a recueilli plus d’un million cinq cent mille signatures, d’autres pétitions ont été lancées dans différents milieux professionnels: travailleurs de la culture, monde universitaire (à commencer par celle signée par 8000 étudiants et enseignants de l’Université Lomonossov, la principale université de Moscou), etc. La direction de la Confédération du Travail de Russie (KTR), deuxième confédération syndicale du pays, a pris position contre la guerre. Des manifestations (individuelles et collectives) ont eu lieu dans plus de cent villes de Russie avec, à ce jour, plus de 15 000 arrestations (ce qui signifie un nombre très important de manifestants). Ces différentes initiatives, malgré un renforcement brutal de l’appareil répressif et la fermeture de la plus grande partie des médias critiques, montrent, comme l’écrit Karine Clément dans son texte L’opposition à la guerre en Russie : « Non, les Russes ne restent pas passifs face à la guerre que mène le clan poutinien à l’Ukraine. » Dans ce texte, par-delà les multiples initiatives de protestation, elle aborde la question plus générale de la situation aujourd’hui en Russie, tout en soulignant qu’à ce jour « impossible de rien prévoir. Est-ce qu’une mobilisation sociale anti-Poutine, anti-guerre et anti-oligarchique est possible en Russie ? J’avoue que j’arrive à peine à me poser la question… ».

Cette première analyse « à chaud » s’appuie sur le long travail d’enquête sociologique qu’elle a dirigé en Russie pendant plusieurs années et qui a été publié en janvier 2022 aux éditions du Croquant sous le titre Contestation sociale à bas bruit en Russie. Critiques sociales ordinaires et nationalismes. Ce livre contribue à donner une visibilité aux différents courants d’opinion qui traversent la société russe [1] autour de deux thèmes : le nationalisme et la critique sociale du régime autoritaire instauré par Poutine. L’auteure consacre une partie importante du livre à une réflexion sur les enjeux méthodologiques et théoriques d’une telle enquête, de façon à éviter tous les clichés, à commencer par celui d’une société entièrement passive et soumise au régime de Poutine.

Karine Clément aborde longuement le thème du nationalisme qui ne saurait être confondu avec le nationalisme d’Etat développé par le pouvoir. Elle s’attache à donner un contenu à ce qu’elle désigne comme un nationalisme populaire lié aux événements qui ont suivi l’effondrement de la Russie : « Avec la perte brutale de leur patrie de socialisation, l’Union Soviétique, la fin du monde bipolaire, la chute du niveau de vie et la dramatique crise démographique des années 90, les Russes ont largement été victimes d’un traumatisme national […] Jouant de ce sentiment d’humiliation nationale, la politique de développement du patriotisme lancée par le président Vladimir Poutine tend à l’union nationale, entendue comme le renforcement de l’Etat, le culte du passé glorieux et de la grande culture russe. La politique d’endoctrinement patriotique porte également le flambeau de la restauration de la souveraineté nationale de la Russie, contre l’intervention des puissances étrangères, notamment occidentales. L’annexion de la Crimée en 2014 a constitué le point d’orgue de cette politique et a largement été soutenue par la population de Russie. » Mais Karine Clément insiste longuement sur le fait que cette question du nationalisme ne saurait être réduite à un nationalisme dEtat : il y a plusieurs nationalismes qu’il s’agit d’identifier et de distinguer.

Le deuxième thème au cœur du livre est l’imaginaire social qui, elle insiste, est pluriel: il renvoie à différentes représentations du monde social dans lequel les individus s’inscrivent, et qui débouchent sur différentes formes de critique sociale. Elle s’oppose à une conception largement répandue qui veut que « le régime autoritaire que connaît la Russie devrait annihiler ou au moins restreindre les espaces de critique sociale ordinaire. Nous soutenons que non seulement il ne la supprime pas, mais même qu’il l’encourage également par certains côtés. »

Les résultats de l’analyse permettent de dégager trois grandes configurations où « nationalisme ordinaire, imaginaire social et critique sociale s’articulent et s’alimentent les uns les autres ».

Configuration 1 : « la critique de sens commun ». L’élément dominant dans cette première configuration est la reprise par en bas du nationalisme d’Etat: célébration de l’unité du pays et de la nation, Poutine étant identifié comme le promoteur de cette renaissance. Ce « nous-national » s’inscrit dans une opposition à un double « eux » : les pays occidentaux et les libéraux russes initiateurs des réformes économiques des années 1990. Troisième caractéristique dans le prolongement des deux précédentes : conformisme et acceptation de l’ordre social établi.

Configuration 2. « la critique intellectualiste ». Une vision élitiste de la nation opposant des masses incultes à une minorité éclairée de gens cultivés (l’intelligentsia qui recouvre une réalité plus large que les intellectuels). La méritocratie a pour corrélat sur le plan social la critique de l’ordre social considéré comme faisant une trop grande place aux gens d’en bas.

Configuration 3. « la critique de bon sens ». « Elle se caractérise par son inscription dans un monde commun – au double sens d’ordinaire et de partagé ». Il s’agit d’« un nationalisme critique et social que nous qualifions de populaire parce qu’il est davantage un attachement au peuple, notamment au petit peuple, qu’à l’Etat ou à la nation en tant que communauté nationale socialement indéterminée », qui, dans les faits, est divisée sur le plan socio-économique, avec un Etat dominé par l’oligarchie. Sur le plan de l’imaginaire social on voit émerger l’affirmation d’un « nous peuple du commun », ce « nous » pouvant faire référence à des communautés différentes (cette question du « nous » comme construction collective est longuement commentée pages 99-108). Sur le plan de la critique sociale, ce qui domine c’est la dénonciation des inégalités sociales.

Dans sa conclusion, Karine Clément revient sur les trois configurations qu’elle a dégagées : « La critique sociale ordinaire de sens commun est la plus conformiste et la plus conforme au modèle de l’autoritarisme social. […] La critique sociale ordinaire élitiste s’alimente d’une vision élitiste de la nation ainsi que d’un imaginaire social élitiste marqué par le mépris social pour la masse inculte et pauvre de la société. Enfin, la critique sociale ordinaire de bon sens conteste les rapports sociaux de domination et promeut un modèle de société égalitaire et solidaire. » [2]

En donnant une visibilité à la société russe d’en bas, elle montre que le régime ultra-autoritaire de Poutine ne parvient pas dépolitiser la société. Les multiples manifestations qui en Russie ont suivi l’intervention russe en Ukraine en sont une nouvelle manifestation. Il faut espérer que ces résistances, encore ponctuelles aujourd’hui, déboucheront sur une remise en cause de ce régime fauteur de guerre.

[1] Une société pluriethnique, Karine Clément insiste sur ce point.

[2] Pour compléter cette brève présentation du livre, on peut lire l’article de Karine Clément, La lutte sociale en Russie. Expérience de vie et critique prolétarienne, publié en avril 2019 sur le site de la revue La vie des idées (Collège de France).

Denis Paillard 

http://alencontre.org/europe/russie/poutine-ne-fait-pas-que-la-guerre-a-lukraine-il-massacre-aussi-la-societe-russe.html

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Journée de soutien à la resistance populaire en Ukraine

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Huit ans de guerre avant la guerre

Comment les provinces séparatistes de l’est de l’Ukraine ont tout perdu et n’ont rien gagné grâce à l’intégration avec la Russie

En février 2022, la Russie a reconnu les « Républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk (DPR et LPR), deux régions séparatistes de l’est de l’Ukraine, en tant qu’États indépendants. Alors que les experts et le grand public étaient laissés à deviner ce que cela signifierait pour leur avenir ainsi que pour l’avenir de l’Ukraine, l’armée russe a envahi le territoire ukrainien.

Le président Poutine et les responsables de l’État russe ont justifié leur intervention en invoquant huit ans de misère et le « génocide » de la population du Donbass. « Laissons le peuple du Donbass vivre en paix » a été l’un des principaux slogans ainsi qu’une raison pour de nombreux citoyens russes de soutenir « l’opération militaire spéciale » de leur pays en Ukraine.

Cependant, la réalité de ces républiques populaires non reconnues à la veille de l’invasion russe était sombre, et pas seulement à cause de la prétendue « agression ukrainienne ». Après huit ans de guerre, l’une des régions ukrainiennes les plus prospères avait été complètement appauvrie, de facto intégrée à la Russie et déukrainisée. Bien que cette situation ait été le résultat de nombreux facteurs, y compris la politique ukrainienne à l’égard des territoires rebelles, c’est l’État russe qui devrait être blâmé pour le fait qu’après des années de « soutien » continu, les deux républiques ont été privées de tout avenir possible, à l’exception de celui choisi par la Russie.

De la prospérité au déclin économique

Début 2014, lorsque les manifestations anti-Maidan dans la région du Donbass ont commencé à gagner en plus de soutien de la population locale, de nombreux observateurs ont affirmé que le Donbass était une ponction sur l’économie ukrainienne. Dans le même temps, les résidents du Donbass qui ne soutenaient pas Euromaidan et qui développaient des opinions pro-russes croyaient le contraire : « le Donbass nourrit l’Ukraine » était l’un des arguments les plus courants en faveur d’une plus grande indépendance pour la région.

En fait, ni l’un ni l’autre n’était vrai : la production par habitant de la région était comparable à la moyenne ukrainienne. Alors que le Donbass a beaucoup contribué à l’économie ukrainienne, ses mines de charbon, ses aciéries, ses cokeries, ses usines chimiques et ses producteurs d’électricité alimentés au charbon ont également bénéficié d’une quantité importante de subventions explicites et cachées sous la forme de commandes généreuses de l’État, de contrôles des prix à la production et de déplorables sanctions contre la pollution de l’environnement. Cela dit, bien que le Donbass dans son ensemble n’ait pas été un contributeur net aux transferts interbudgétaires nationaux ni un bénéficiaire net de subventions de péréquation de Kiev, sa structure économique d’avant-guerre serait un contributeur majeur aux problèmes auxquels les « Républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk ont été confrontées au cours des

Avant 2014, le Donbass était une région relativement riche mais en déclin économique. Son importance économique s’est poursuivie dans les sphères traditionnelles de l’exploitation minière et des carrières, mais le secteur des services est le moteur de la plus grande croissance économique. L’importance globale de l’économie du Donbass pour l’Ukraine post-soviétique n’a cessé de diminuer, passant de 17,3% du PIB ukrainien en 1996 à 14,5% en 2013. Malgré cela, les traitements et salaires étaient parmi les plus élevés du pays. En termes de revenu disponible brut, la province de Donetsk est restée la deuxième province la plus prospère de l’Ukraine tout au long des années 2000, après Kiev (la province de Lougansk a été chroniquement à la traîne). Le niveau de revenu du Donbass était supérieur de 6% à la moyenne nationale, et les résidents de la province de Donetsk étaient même 12% mieux lotis que l’Ukrainien moyen.

Au cours des quatre premières années du conflit, le PIB total du Donbass en prix constants en monnaie locale est tombé à seulement 38,9% du niveau de 2013. Dans les zones non contrôlées par le gouvernement, les salaires ont chuté de manière significative : le salaire mensuel moyen en 2016 dans le RMR était de 38% du niveau d’avant-guerre, dans le LPR, il n’était que de 34%. Il représentait près de la moitié du salaire moyen dans les territoires contrôlés par le gouvernement de la même région. Cette baisse des revenus s’est traduite par une baisse spectaculaire de la demande des consommateurs : les ventes au détail totales dans toute la région en 2017 se situaient entre 38,6% et 44,8% du niveau de 2013.

En 2017, toutes les relations économiques juridiques entre les territoires rebelles et les territoires ukrainiens contrôlés par le gouvernement ont été arrêtées : l’Ukraine a annoncé un « blocus économique », et les deux républiques ont répondu par une « nationalisation » des entreprises ukrainiennes. En raison de la pénurie de matières premières précédemment fournies par des territoires contrôlés par le gouvernement, les aciéries nouvellement expropriées ont immédiatement arrêté leur production.

Le 4 mai 2017, le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a chargé l’Agence fédérale des réserves d’État de fournir 10 milliards de roubles du Fonds de réserve nationale pour « la reconstitution des matières premières nécessaires à l’industrie des métaux ferreux ». Les actifs confisqués par « nationalisation » ont été rassemblés dans ZAO VneshTorgServis, une société enregistrée en Ossétie du Sud – un autre territoire séparatiste soutenu par la Russie dans le nord de la Géorgie.

L’Ossétie du Sud est devenue un centre de paiement par lequel l’argent est allé du Donbass à la Russie et est revenu sous forme de marchandises. Il a fonctionné comme un relais autour des barrières établies par les sanctions imposées par l’Union européenne, les États-Unis et d’autres énonçant des sanctions pour faire des affaires directement avec les territoires séparatistes. Cependant, la « nationalisation » a également entraîné un nouveau déclin. VneshTorgServis a été obstiné par les arriérés de salaires et la flambée de la dette et a supporté le plus gros de l’effondrement induit par la pandémie. Le ministère des recettes et des droits de douane du DNR a déclaré en janvier 2021 que l’exploitation avait subi une réduction de 45% des exportations en 2020, une contribution majeure à une baisse de 26,6% des exportations globales du MRN au cours des onze premiers mois de 2020.

En général, la guerre a entraîné une désindustrialisation rapide et sévère de la région, avec une baisse significative de la production industrielle et du commerce extérieur. En 2020, la plupart des usines ont produit 15 à 20 pour cent du volume d’avant-guerre. Certaines usines ont été détruites, d’autres volées – des machines ont été soit emmenées sur le territoire russe, soit vendues à la ferraille. Pour beaucoup de ces usines, il est impossible de redémarrer. La plus grande chaîne de vente au détail, Amstor, a été fermée en 2017 après que des détaillants russes se soient installés dans la région.

Manifestations populaires contre les Républiques populaires

Pour de nombreuses villes de la partie occupée des régions de Lougansk et de Donetsk, les mines représentaient des entreprises cruciales dont dépend toute l’économie. Avant de commencer le conflit militaire en 2014, de nombreuses entreprises charbonnières n’étaient pas rentables, et le gouvernement ukrainien les a subventionnées pour freiner les tensions sociales dans les villes où elles étaient situées. Début 2015, les mines et les usines des républiques séparatistes fonctionnaient des investissements réalisés en temps de paix. Après l’épuisement de ces investissements, il aurait été temps pour le gouvernement autoproclamé « républicain » de les subventionner. Mais cela ne s’est pas produit. Le déclin des installations de production, la sécurité de l’emploi, les salaires et l’emploi ont rapidement suivi.

Depuis 2014, 22 mines de charbon dans la partie non contrôlée par le gouvernement de la région de Lougansk et 19 mines de charbon dans la région de Donetsk ont été fermées, éliminant plus de 60 000 emplois. De nombreuses colonies ont été laissées sans entreprises pour ancrer leur vie économique.

Des mines fermées ont été inondées, ce qui a créé de graves menaces environnementales. Le Donbass est devenu la troisième étendue de terre contaminée par des mines au monde, couvrant environ 16 000 kilomètres carrés. Dans le même temps, la production informelle de charbon à petite échelle a été légalisée de facto. Selon l’East Human Rights Group, les mineurs ont connu une baisse de salaires multipliée par 10 par rapport à la période d’avant-guerre. Plus de 30 000 emplois ont été éliminés en 2020, lorsque le LPR et le DPR ont commencé à fermer des mines de charbon qui faisaient auparavant partie du secteur public ukrainien. Selon des documents officiels, les travailleurs employés dans des mines non rentables ont été licenciés sans rembourser leurs dettes salariales pour la période 2014-2020.

Les manifestations des travailleurs sur les territoires des deux républiques ont commencé en 2015. Le non-paiement des salaires était la raison la plus fréquente des soulèvements. Cependant, en raison du fait que tous les syndicats indépendants ont été interdits en 2014 et que les syndicats « officiels » ne représentent pas les intérêts réels des travailleurs, toutes les manifestations dans les territoires occupés ont été menées par des groupes auto-organisés et n’avaient pas de caractère systémique. Six des 15 manifestations enregistrées par le Eastern Human Rights Group entre 2015 et 2020 étaient des manifestations de mineurs. D’autres manifestations ont eu lieu parmi les travailleurs des transports en commun et des usines, et en 2016, les entrepreneurs de Lougansk ont protesté contre les hausses d’impôts.

Cependant, les manifestations les plus sérieuses ont eu lieu à l’été 2020. Les mineurs de la mine Nikanor-Novaya dans la région de Lougansk ont lancé la première manifestation radicale des mineurs dans l’histoire du conflit militaire. Provoquée par l’annonce que l’occupation russe prévoyait de fermer la mine, qui sert de moteur économique à la ville de Zorinsk, la manifestation a duré six jours et a bénéficié d’un large soutien local. Les travailleurs ont refusé de quitter la mine jusqu’à recevoir des promesses que les 2,87 millions de dollars américains en arriérés de salaire qui leur étaient dus seraient payés et que de nouveaux emplois leur seraient trouvés dans d’autres mines.

Une manifestation similaire a eu lieu à la mine Komsomolskaya plus tard en juin. D’une certaine manière, les deux manifestations ont été couronnées de succès – à tout le moins, les exigences salariales ont été satisfaites. Les policiers locaux ont refusé de suivre les ordres d’interroger les membres de la famille des manifestants, mais la réaction des autorités a été plus violente. Le quatrième jour de la manifestation, les communications mobiles et l’internet haut débit ont été coupés, et l’entrée et la sortie de la ville ont été fermées. Trente-huit personnes ont été arrêtées, dont trois ont disparu et n’ont pas été retrouvées. Les autorités ont annoncé que les manifestations étaient organisées par des « agents d’influence » et des « services spéciaux » étrangers.

Il est possible que, malgré les sanctions, une grande partie du charbon des « Républiques populaires » ait été vendue sur des marchés extérieurs via la Russie, ce qui a profité aux intermédiaires impliqués dans ce processus. Une enquête a révélé que la majeure partie du charbon est allée en Inde, en Biélorussie et en Ukraine – après avoir été reclassé en russe. L’économie de la RPD ressemblait, à certains égards, à un énorme système de blanchiment d’argent : alors que l’argent russe remplissait les coffres de l’État, à partir desquels les pensions et les salaires des travailleurs du secteur public étaient payés, la plupart des revenus produits par les entreprises locales allaient à des particuliers. « Ils utilisent ces mines, exportent du charbon en ne payant rien pour cela, paient des salaires mineurs. C’est comme une entreprise privée, qui utilise un plan colonial extorquant toutes les ressources du Donbass », c’est ainsi que le journaliste Denis Kazanskiy a décrit la situation. La dette de VneshTorgServis envers le budget de l’État du DPR en octobre 2019 était de 400 millions de dollars américains. Cependant, après que toutes les grandes usines des deux républiques aient été transférées sous le contrôle de l’entreprise de l’homme d’affaires russe Yevgeni Iurchenko en 2021, la situation a changé pour le mieux, mais légèrement.

Le déclin économique associé aux pratiques illégales qui drainent les installations industrielles et le budget de la région ont rendu les Républiques populaires complètement dépendantes de la Russie. Après que l’Ukraine a arrêté tous les transferts de biens et d’électricité vers les territoires en 2017, la Russie est devenue le seul partenaire économique des territoires non reconnus, dont les « budgets de l’État » sont également fortement dépendants de l’argent russe. Déjà en 2016-2017, 90% des fonds provenaient de Russie – une tendance qui a persisté jusqu’en 2022.

Comme la Russie, mais en pire

Après que Viktor Ianoukovitch eut quitté l’Ukraine en février 2014, les structures étatiques ukrainiennes se sont essentiellement effondrées. Alors que les administrations locales des régions de Donetsk et de Lougansk étaient occupées, les républiques populaires non reconnues ont connu une brève période de turbulence. Au cours de cette période, de nombreuses initiatives ascendantes visant à représenter la population locale ont été créées. Cependant, ils ont pris fin à l’automne 2014, lorsqu’ils ont été expulsés et remplacés par des structures étatiques de facto agissant conformément aux décisions des mandataires locaux soutenus par Moscou.

En général, le système politique reproduit dans les « républiques populaires » était très similaire au système russe : tous les partis, syndicats et organisations étaient pleinement intégrés dans l’appareil d’État, qui n’acceptait aucune intervention politique imprévue. Cet état de choses s’est consolidé assez rapidement en raison de leur totale dépendance vis-à-vis de la Russie – tant sur le plan militaire qu’économique. En conséquence, une partie importante des personnes qui ont participé au soulèvement de 2014 ont rapidement été retirées des structures décisionnelles. Les initiatives locales ont été dissoutes. Les seigneurs de guerre et les groupes armés non étatiques qui contrôlaient effectivement des territoires particuliers pendant les premiers mois de la guerre ont perdu leur pouvoir. Il n’est pas surprenant que les critiques les plus persistantes des régimes politiques dans les républiques populaires aient été le fait de ceux qui ont participé activement au soulèvement de 2014. Ils ont été soit tués, forcés de fuir, soit d’accepter un nouvel ordre politique imposé par le Kremlin.

De nombreuses violations des droits de l’homme ont été enregistrées au cours des huit années d’existence des deux États autoproclamés. Certaines prisons ukrainiennes sont devenues partie intégrante des structures étatiques nouvellement créées. En 2016, des militants des droits de l’homme ont rapporté que 5 000 prisonniers avaient été détenus à l’isolement, battus, affamés ou torturés s’ils refusaient d’effectuer un travail non rémunéré. Dès le début, la pratique des détentions illégales, de la torture et des meurtres est devenue une partie de la vie dans les républiques populaires. Ces pratiques ont été employées par des groupes armés et des seigneurs de guerre, ainsi que par les milices nouvellement créées et les services de sécurité spéciaux.

Des personnes qui ont exprimé publiquement des opinions politiques pro-ukrainiennes ont été arrêtées. L’exemple le plus connu est Stanislav Aseyev, qui a été détenu à la prison d’Izolyatsiya à Donetsk pendant plus de deux ans et demi pour avoir publié ses observations et commentaires sur la vie dans le DPR avec les médias ukrainiens. En novembre 2019, un entrepreneur de Lougansk a été arrêté pour avoir exprimé des opinions pro-ukrainiennes et condamné à 13,5 ans de prison pour « haute trahison ». Certaines chaînes Telegram ont été interdites à l’été 2020 pour avoir couvert les manifestations des mineurs.

En juin 2020, un nouvel article a été inclus dans le code pénal du RMR sur le « financement des activités extrémistes ». Il stipule que « soutenir les activités d’une communauté extrémiste ou d’une organisation extrémiste » sera puni d’une peine pouvant aller jusqu’à huit ans de prison. En avril 2021, une disposition a été ajoutée au code pénal prescrivant une « peine pénale » pour les calomnies commises publiquement et sur les réseaux sociaux. Les modifications ont également introduit des sanctions telles que le travail correctif et l’emprisonnement pouvant aller jusqu’à deux ans. Des changements similaires ont été mis en œuvre dans les lois sur les LPR. De nombreux militants des droits de l’homme ont dû quitter les « républiques populaires » après 2014, et ceux qui sont restés ont dû poursuivre leurs activités sous la menace d’être maltraités par des milices locales et des services spéciaux.

Les deux « Républiques populaires » ont aboli l’ukrainien comme langue d’État en 2020. Depuis lors, les écoles locales n’enseignent ni la langue ukrainienne ni l’histoire ukrainienne. Avant 2020, ces matières étaient encore enseignées, bien qu’à un niveau réduit. La langue ukrainienne a disparu de la sphère publique. En conséquence, les jeunes qui sont nés peu de temps avant ou pendant le conflit ne sont plus des « ukrainiens » – ils ne parlent pas ukrainien, ils ne connaissent pas l’histoire ukrainienne et ils ne se considèrent pas comme des Ukrainiens. Ils ne savent pas ou ne se souviennent pas de ce que c’est que de vivre en Ukraine. Dans le même temps, le HCDH a signalé des cas dans lesquels des personnes ont été détenues non seulement pour avoir exprimé des opinions pro-ukrainiennes, mais aussi pour l’avoir fait en ukrainien. Le 10 avril 2020, la police secrète du DPR a arrêté un homme qui aurait écrit et chanté des chansons en ukrainien, exprimé son soutien à l’Ukraine et critiqué les groupes armés sur les réseaux sociaux.

Les partisans des « républiques populaires » qui sont critiques à l’égard de ses politiques et de ses conditions sociales ne peuvent pas non plus éviter la répression. En décembre 2020, le célèbre blogueur séparatiste Roman Manekin a été arrêté parce qu’il était soupçonné d’être un « espion ukrainien » pour sa critique des voyous armés du DNR. En janvier 2020, un blogueur local et membre de la Chambre publique (un organe conseillant le « chef » du RPD sur les questions sociales et humanitaires) a été arrêté à Donetsk après avoir critiqué un organe administratif local pour corruption et des groupes armés pour avoir détenu des personnes qui ne possédaient pas de passeports et de plaques d’immatriculation du RPD. Il a été condamné à neuf mois de prison.

La scène politique du DPR et du LPR est totalement contrôlée et loyale à la Russie. Non seulement la liberté d’expression est réprimée, mais toute concurrence politique a été anéantie. Aucun des responsables séparatistes du Donbass n’a été librement élu, et leurs gouvernements de facto fonctionnent avec une extrême opacité, ce qui rend difficile de discerner l’autonomie qu’ils ont dans la pratique vis-à-vis du gouvernement russe.

Lors des dernières élections de 2018, les dirigeants approuvés par Moscou – Denis Pushilin dans le DNR et Leonid Pasechnik dans le LNR – ont remporté des élections pratiquement incontestées, tandis que seuls les partis au pouvoir et les spoiler ont été autorisés à participer. Les listes des partis étaient composées de locaux fidèles au peuple des républiques, tandis que les partis communistes enregistrés localement n’étaient même pas autorisés à prendre part aux élections. La seule véritable opposition à la direction actuelle des républiques vient d’anciens combattants séparatistes influents, mais les autorités contrecarrent leurs aspirations politiques : le Parti républicain du Donbass créé par l’un des pères fondateurs du DPR et ancien chef de la législature, Andrei Purgin, s’est vu refuser l’enregistrement. En 2021, les dirigeants des deux républiques ont rejoint publiquement Russie unie, le parti politique le plus grand et le plus puissant de Russie.

Selon diverses estimations, les territoires du RMR et du LPR ne comptent actuellement que 45 à 70% de leur population initiale, qui était supérieure à quatre millions en 2014. En 2019, Vladimir Poutine a signé un décret accordant aux résidents du DPR et du LPR la possibilité d’obtenir des passeports russes par le biais d’une procédure simplifiée. En janvier 2022, plus de 720 000 habitants du Donbass avaient déjà un passeport russe. Maintenant, ces personnes sont considérées comme des « citoyens russes résidant dans le Donbass », ce qui a de multiples conséquences. Entre autres choses, ils ont obtenu le droit de vote aux élections russes. Des bureaux de vote supplémentaires ont été ouverts dans la région de Rostov en Russie pour permettre aux citoyens russes fraîchement frappés – probablement tous fidèles au président Vladimir Poutine – de voter aux dernières élections à la Douma d’État russe en 2021. Les gouvernements du DPR et du LPR ont fourni 825 bus et 12  rains ferroviaires pour amener tous ceux qui voulaient voter à Rostov. Certains électeurs ont reçu leur passeport russe juste devant les bureaux de vote.

Quelle est la prochaine étape ?

Les deux « républiques populaires » ont été de facto intégrées dans la Fédération de Russie au moment où le gouvernement russe a reconnu leur indépendance et que Poutine a commencé la guerre contre l’Ukraine. Ils étaient déjà devenus complètement dépendants de la Russie économiquement et totalement loyales politiquement.

En fait, le système politique des républiques séparatistes est devenu un reflet amer du système politique russe, sans concurrence ni institutions démocratiques, sans militants réprimés et sans nouvelles lois qui rendaient toute critique à l’égard de l’ordre politique existant potentiellement dangereuse.

Les économies du DPR et du LPR sont presque complètement détruites : la plupart des mines et des usines sont fermées, et certaines d’entre elles ne peuvent pas être rouvertes, car leur infrastructure a été lourdement endommagée, détruite ou volée. Cette dépendance à l’égard de la Russie n’a augmenté qu’au cours des deux dernières années, lorsque, en raison des restrictions liées à la COVID, les déplacements vers des territoires contrôlés par l’Ukraine ont été limités et le nombre de passages à niveau de « lignes de contact » a considérablement diminué. Huit années de conflit ont privé les régions contrôlées par le gouvernement du Donbass à la fois des chances de réintégration avec l’Ukraine et d’une existence indépendante en dehors de toute entité politique préexistante.

Quel genre d’avenir attend les soi-disant « Républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk ? Avant que la Russie ne reconnaisse son indépendance le 21 février 2022, leur destin envisagé devait devenir un levier permettant à la Russie d’exercer un contrôle sur l’Ukraine. Cependant, cette perspective n’a été possible que dans un scénario où les territoires séparatistes seraient réintégrés en Ukraine conformément aux accords de Minsk, ce qui leur accorderait une large autonomie et une large influence sur la politique intérieure et étrangère ukrainienne. Cela ne s’est pas produit.

Toute la trajectoire du développement économique, politique et culturel des deux républiques au cours des dernières années a considérablement augmenté leur aliénation de l’Ukraine. La reconnaissance russe de leur indépendance, suivie peu de temps après par l’invasion de l’Ukraine, a achevé le processus de leur séparation. Dans le même temps, la Russie n’a jamais exprimé son intention d’annexer les territoires. La plupart des personnes qui résident encore dans le LPR et le DPR soutiendraient probablement une telle mesure, mais il n’est pas évidentde savoir pourquoi il serait avantageux pour la Russie d’absorber une région aussi dévastée sur le plan économique plutôt que de continuer à l’utiliser à ses propres fins, telles que le blanchiment d’argent et l’extraction des ressources.

Pourtant, que leur « indépendance » soit reconnue ou non par la communauté internationale, ni le LPR ni le DPR ne seraient en mesure de survivre seuls. Cela ne laisse probablement qu’une seule option sur la table   à savoir que les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk deviennent des quasi-États comme l’Ossétie du Sud ou la Transnistrie, non reconnus par la communauté internationale, mais néanmoins en train de créer une existence sous l’égide russe. Dans le cas du Donbass, cependant, les huit dernières années d’intégration russe signifient qu’ils seront probablement encore plus dépendants de la Russie que cette dernière.

Natalia Savelyeva

Natalia Savelyeva a travaillé comme professeure adjointe à l’École d’études supérieures de l’Université de Tioumen, en Russie, de 2017 à 2019 et est actuellement Future Russian Fellow au Center for European Policy Analysis.

Traduit avec des outils informatiques

https://www.rosalux.de/en/news/id/46205/eight-years-of-war-before-the-war

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Isobel Koshiw : « On a l’impression que l’histoire se répète », déclare un poète de Kharkiv alors que les bombes russes tombent

Kharkiv – Lorsqu’une grande partie du centre-ville de Kharkiv a été démolie par des frappes aériennes russes au début de l’invasion de Moscou, la « Maison des Mots », un bâtiment historique de la ville, a fait partie des centaines d’immeubles touchés.

Cet immeuble, construit par les Soviétiques dans les années 1920 pour les écrivains et poètes ukrainiens de la scène littéraire animée de Kharkiv, a ensuite été le théâtre de purges brutales dans les années 1930, au cours desquelles des dizaines d’intellectuels ont été tués. Aujourd’hui, Moscou a de nouveau frappé ses habitants.

« Cela fait presque cent ans et j’ai l’impression que l’histoire se répète », a déclaré Ivan Senin, un poète local, alors que le bruit des bombardements lourds résonne dans le jardin du Musée littéraire de Kharkiv, situé à 10 minutes à pied de la « Maison des Mots ».

Fondé après l’indépendance pour célébrer la culture ukrainienne et inspirer une nouvelle génération, le musée possède une cour bordée de portraits de poètes et d’écrivains ukrainiens célèbres – de Taras Shevchenko, le grand-père de la littérature ukrainienne, aux étoiles littéraires de Kharkiv des années 1920 et à la célèbre génération des « Sixtiers » [formule utilisée pour la nouvelle génération de l’intelligentsia en URSS] qui a commencé à publier des œuvres ukrainiennes au début des années 1960.

Ils ont tous une chose en commun, a déclaré Ivan Senin. Ils ont été réprimés pour avoir essayé de promouvoir la culture ukrainienne. Depuis le début de la guerre, il a le sentiment que l’histoire se répète et que sa génération s’inspire de la résistance du passé.

« On ne peut pas dire que la situation est la même », a ajouté Ivan Senin, notant que la génération actuelle d’écrivains ukrainiens est la première à vivre une guerre totale avec la Russie. « Mais tout ce dont ils parlaient, se produit encore aujourd’hui – le chauvinisme russe, leur désir de contrôler [l’Ukraine]. »

Ivan Senin et d’autres écrivains de Kharkiv qui travaillent avec le musée, notamment le poète et romancier primé Serhiy Zhadan, ont décidé de rester dans la ville malgré les bombardements constants et s’efforcent de remonter le moral en organisant des lectures publiques.

Au début des années 1920, les artistes et les écrivains ukrainiens avaient afflué à Kharkiv, qui était alors la capitale de l’Ukraine soviétique, faisant de la ville un centre d’avant-garde, explique Markian Dobczansky, un universitaire spécialisé dans la culture de Kharkiv à l’époque soviétique.

Mais alors que l’immeuble d’habitation de la « Maison des Mots » était terminé en 1929, Joseph Staline a commencé à sévir contre les intellectuels ukrainiens dont l’exploration de leur identité nationale menaçait son désir de dicter la direction de la culture soviétique.

Obtenir un appartement à cet endroit avait semblé être une grande chance, mais est devenu une malédiction. Au total, 33 écrivains qui y vivaient ont été exécutés; six ont été envoyés dans des camps de travail forcé, dont trois ne sont jamais revenus, et deux se sont suicidés. L’ampleur des meurtres fait que la période est connue comme la « Renaissance exécutée ».

« L’une des étapes nécessaires sur le chemin de la construction d’une dictature est de détruire les centres de pouvoir alternatifs », a déclaré Markian Dobczansky. « Avoir [des écrivains]… qui avaient des idées différentes de celles de Staline était une sorte de défi intellectuel pour toute l’entreprise soviétique. »

La culture ukrainienne soviétique autorisée était alors limitée à ses aspects non politisés, comme la danse folklorique, a déclaré Markian Dobczansky. Aujourd’hui encore, la culture ukrainienne ne peut être séparée de la politique.

« Il n’y a aucun moyen pour [la culture ukrainienne] d’avoir une direction de développement indépendante sans heurter la sensibilité de l’Etat russe », a confié Markian Dobczansky, ajoutant que l’Etat russe nie l’existence de l’identité ukrainienne.

Comme Kharkiv est russophone, proche de la frontière et qu’elle était la capitale du pays au début de l’ère soviétique, Moscou s’attendait apparemment à ce que ses troupes y soient bien accueillies. Les responsables ont peut-être même considéré la ville comme une nouvelle capitale possible, pour la moitié orientale d’une Ukraine divisée.

Mais la ville a toujours eu une forte identité ukrainienne que Moscou a négligée, en tant que lieu de naissance du mouvement national ukrainien il y a deux siècles et en tant que centre intellectuel au début du XXe siècle.

« Pour ce qui a trait de Kharkiv, la Russie souffre d’un véritable angle mort », a déclaré Markian Dobczansky. « Les Kharkiviens revendiquent l’identité ukrainienne à leur manière… Ils sont russophones, oui, mais c’est une tout autre chose que votre identité politique. Il y a déjà eu une génération d’enfants qui sont allés dans des écoles ukrainiennes. Ils parlent russe entre eux, mais dans un sens politique, et dans la façon de voir le monde ils se considèrent comme appartenant à l’Ukraine. »

Seuls quelques ancêtres des premiers résidents de la « Maison des Mots » y vivent encore. Le Musée littéraire de Kharkiv y utilise un appartement pour son programme de résidence. Après le bombardement, l’immeuble d’habitation est toujours debout, mais ses fenêtres sont brisées et ses murs endommagés.

A l’intérieur du musée, Ivan Senin explique qu’il n’a réussi à écrire qu’un seul poème depuis le début de la guerre, car il s’efforce de gérer ses émotions. Il témoigne de la façon dont l’invasion russe a détruit tout rêve d’une Kharkiv russe.

Personne ne les a invités à traîner ici.
Fuck toutes les prédictions faites.
Ceux qui attaquent notre maison
Ne seront jamais pardonnés pour l’assaut.

Isobel Koshiw

Le poème d’Ivan Senin a été traduit en anglais par Anna Kurus

Article publié par The Guardian, le 29 mars 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/on-a-limpression-que-lhistoire-se-repete-declare-un-poete-de-kharkiv-alors-que-les-bombes-russes-tombent.html

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une-brigades-de-solidatite

Brigades éditoriales de solidarité :
Liberté et démocratie pour les peuples d’Ukraine

Donner la parole à ceux et à celles qui, en Ukraine, en Russie ou ailleurs, s’opposent à l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine : les féministes, les syndicalistes, les cyberpartisan·es, les citoyen·nes, les volontaires…

Mais aussi proposer des clés de compréhension du conflit.

Ce livre se veut également un acte de solidarité avec les peuples d’Ukraine en résistance contre l’agression russe.

Editions Syllepse, Paris 2022, 96 pages, 5 euros

https://www.syllepse.net/liberte-et-democratie-pour-les-peuples-d-ukraine-_r_37_i_907.html

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« Vladimir Poutine a commis une terrible erreur, et ses concessions sur l’Ukraine sont le signe de son affaiblissement »

Pour la première fois, les négociations entre la Russie et l’Ukraine semblent pouvoir déboucher sur un accord de paix. En effet, un haut responsable de la défense russe a déclaré que la Russie allait réduire « considérablement » ses activités militaires autour de Kiev et de la ville septentrionale de Tchernihiv.

Cette mesure vise à « créer les conditions nécessaires à de futures négociations », selon Alexander Fomin, vice-ministre russe de la Défense, qui participe aux pourparlers de paix à Istanbul.

Pour la première fois depuis l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février, un accord semble possible. Alexander Fomin a déclaré que le retrait avait lieu parce que l’Ukraine avait accepté la neutralité et un statut non-nucléaire.

Ces derniers jours, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a déclaré à de hauts responsables militaires que la Russie avait largement achevé la première phase de son opération et qu’elle passait à « l’objectif principal – la libération de Donbass ».

Le fait que ces déclarations sur un accord de paix et un retrait russe émanent de hauts responsables russes rend moins probable qu’il s’agisse d’une manœuvre de propagande ou d’une tactique dilatoire, donnant le temps aux forces russes de se réorganiser après une série de revers.

D’autres responsables russes affirment qu’un accord de paix est encore loin et qu’il est possible que le Kremlin ait décidé de combattre et de négocier en même temps.

Quelle que soit l’issue des négociations de paix à Istanbul, les déclarations russes sont très différentes de l’exigence initiale du président Poutine, il y a cinq semaines, de renverser le président Volodymyr Zelensky et de faire que l’armée ukrainienne dépose les armes.

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Depuis lors, les rapports de forces militaires – ainsi qu’internationaux – entre la Russie et l’Ukraine ont fortement évolué, et probablement de façon permanente, en défaveur de la première et en faveur de la seconde. Poutine a mal évalué la force de la résistance ukrainienne, la puissance de sa propre armée et la réaction de l’OTAN.

Mais bien que la Russie ait échoué dans ses objectifs stratégiques et n’ait capturé que quelques centres urbains ukrainiens, elle dispose toujours d’une puissante force militaire en Ukraine.

Les images des bâtiments en ruines et des ponts détruits ont horrifié le monde entier, mais elles masquent la triste vérité : le niveau de dévastation est encore inférieur à la destruction totale observée dans les villes assiégées du Moyen-Orient, comme Alep-Est, la vieille ville de Mossoul et Raqqa.

Il n’y a aucune raison pour que l’Ukraine ne partage pas le sort de la Syrie, de l’Irak et de l’Afghanistan si les combats se poursuivent pendant des mois ou des années.

Une grande partie de ce que la Russie dit avoir gagné pouvait être obtenue sans invasion. Il était peu probable que l’Ukraine rejoigne l’OTAN et les puissances de l’OTAN ont déclaré qu’aucun de leurs soldats ne combattrait en Ukraine. Les demandes russes de « dé-nazification » et de fin du génocide des russophones seront faciles à satisfaire, car aucune des deux allégations n’était vraie, mais Poutine pourra prétendre les avoir évitées.

Les Etats-Unis ont été ambivalents quant à la manière de ne pas jouer un rôle direct dans la guerre, mais en même temps de fournir suffisamment d’armes et d’autres formes d’assistance pour que l’Ukraine continue de se battre.

« Tel est l’équilibre précaire que l’administration Biden a tenté de maintenir pour aider l’Ukraine à enfermer la Russie dans un bourbier sans provoquer un conflit plus large avec un adversaire doté de l’arme nucléaire ni couper les voies potentielles de désescalade », explique le New York Times dans une analyse de la politique américaine.

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Bien sûr, la guerre n’est pas encore terminée. Toutes les parties au conflit ont une raison de faire la paix, mais aussi une raison de continuer à se battre pour améliorer leurs positions.

La désescalade autour de Kiev pourrait être motivée par le fait que les opérations menées par les Russes dans le nord de l’Ukraine ont échoué autour de la capitale et de Tchernihiv, et qu’ils cherchent à présenter cet échec comme une concession pour stimuler les pourparlers de paix. Etant donné que presque toutes les informations sur les victoires ukrainiennes et les défaites russes proviennent du côté ukrainien, la situation sur le champ de bataille n’est peut-être pas aussi claire que ce que présentent les médias occidentaux.

Le Kremlin peut également avoir le sentiment d’avoir été dépassé par le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui a proposé des compromis, donné une impression de modération et souligné son souhait de mettre fin à la guerre. Mais ses propositions risquent d’être une pilule amère à accepter pour les Russes, car elles comprennent des garanties de sécurité pour l’Ukraine, qui seraient plus efficaces qu’une adhésion à l’OTAN [1].

Poutine ne peut s’en prendre qu’à lui-même, car l’Ukraine est plus forte qu’avant la guerre et la Russie considérablement plus faible. Le succès des négociations de paix reflétera en fin de compte ce nouvel équilibre des forces entre l’Ukraine et la Russie et entre la Russie et le monde.

Même maintenant, il est difficile de voir comment Poutine, malgré son contrôle absolu des médias russes, minimisera sa défaite alors que son armée meurtrie rentrera chez elle avec une réputation en lambeaux. Par son orgueil démesuré (hubris) et son imagination, Poutine a créé une Ukraine pro-occidentale bien armée, ce qui est précisément ce qu’il voulait éviter en partant en guerre.

Poutine a fait une gaffe en imaginant que les Ukrainiens accueilleraient ses forces à bras ouverts et il a été incapable de concevoir une nouvelle stratégie. Le Kremlin semble avoir été tout aussi incapable d’organiser les vastes ressources en hommes de la Russie pour renforcer une armée trop petite pour sa tâche.

[1] Sur le site du quotidien Le Monde du 30 mars, il est indiqué à ce propos : « Les négociateurs ukrainiens sont arrivés sur les rives du Bosphore avec un projet d’accord dont le point central est que leur pays opterait pour un statut de neutralité, renonçant à rejoindre l’OTAN et à abriter des bases étrangères sur son sol, en échange de garanties de sécurité. Selon David Arakhamia, le chef de la délégation ukrainienne, ces assurances devront être aussi solides que celles offertes par l’article 5 du traité de l’Alliance atlantique qui stipule qu’une attaque contre un membre de l’organisation entraînera une réponse des autres membres. Trois pays membres de l’OTAN – la Turquie, la Pologne et le Canada – ont été cités comme possibles Etats garants. Par ailleurs, Kiev entend recevoir des garanties quant à son intégration dans l’Union européenne (UE). » (Réd.)

Patrick Cockburn

Article publié sur le site iNews, le 29 mars 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/dossier-russie-ukraine-negociations.html

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L’Ukraine demande des garanties de sécurité « plus fortes que celles de l’OTAN » et définit d’autres conditions pour un accord de paix

L’Ukraine cherche des garanties de sécurité plus fortes que l’article 5 de l’OTAN, a déclaré, le 29 mars, David Arakhamia, chef du groupe politique [Serviteur du peuple-Sluha Narodu, parti libéral centriste] du président Volodymyr Zelensky au Parlement et chef de la délégation ukrainienne lors des négociations de paix en cours avec la Russie. David Arakhamia s’exprimait à l’issue d’un cycle de négociations de paix avec la Russie qui s’est tenu à Istanbul plus tôt dans la journée.

L’article 5 de l’OTAN engage chaque Etat membre à considérer une attaque armée contre un Etat membre comme une attaque armée contre tous.

« Nous insistons pour qu’il s’agisse d’un accord sur les garanties de sécurité signé et ratifié (par les parlements) afin d’éviter de répéter l’erreur du Mémorandum de Budapest », a déclaré David Arakhamia.

En vertu du mémorandum de Budapest de 1994, non contraignant, la Russie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni s’étaient engagés à ne pas recourir à la force militaire contre l’Ukraine en échange de son renoncement aux armes nucléaires qu’elle avait obtenues de l’Union soviétique. La Russie a violé le mémorandum en envahissant l’Ukraine en 2014 et en 2022 et les autres pays garants n’ont pas protégé l’Ukraine.

Selon les garanties proposées par l’Ukraine le 29 mars 2022, les pays garants doivent se consulter dans les trois jours suivant le début d’une agression militaire ou d’une guerre hybride, a déclaré David Arakhamia. Après les consultations, ces pays doivent apporter leur aide à l’Ukraine en envoyant des troupes, en fournissant des armes et en protégeant le ciel ukrainien, a-t-il ajouté.

Ces pays garants pourraient inclure les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, la Russie, la France, la Turquie, l’Allemagne, le Canada, l’Italie, la Pologne et Israël. D’autres pays pourraient également s’y joindre, a précisé David Arakhamia. Ces garanties devraient également aider l’Ukraine à rejoindre l’Union européenne.

Mykhailo Podolyak, conseiller du chef de cabinet de Volodymyr Zelensky et membre de la délégation ukrainienne, a déclaré que le gouvernement ukrainien ne signera un accord sur les garanties de sécurité que s’il est ratifié par un référendum national. Un référendum ne peut être organisé qu’après le retrait des troupes russes du pays, a déclaré Fedir Venislavsky, représentant de Volodymyr Zelensky à la Cour constitutionnelle.

Selon Mykhailo Podolyak, l’Ukraine a également proposé de tenir des négociations avec la Russie dans un délai de 15 ans sur le statut de la Crimée, qui est occupée par la Russie depuis 2014. Il est proposé que le statut des territoires occupés par la Russie dans les oblasts de Louhansk et de Donetsk soit déterminé lors de négociations directes entre Zelensky et le dictateur russe Vladimir Poutine, a ajouté Mykhailo Podolyak.

Pendant ce temps, Vladimir Medinsky, chef de la délégation russe et collaborateur du dictateur russe Vladimir Poutine, a qualifié les négociations avec l’Ukraine de « constructives ». Il a déclaré que la Russie avait décidé de réduire ses activités militaires en direction de Kiev et de Cherhnihiv, dans le nord de l’Ukraine, à la suite des discussions. Toutefois, cette déclaration est intervenue alors que les forces ukrainiennes continuent de repousser avec succès les troupes russes dans le nord.

La date du prochain cycle de négociations n’est pas encore connue. Mykhailo Podolyak a déclaré que la date sera fixée après la réaction de la Russie aux propositions de l’Ukraine.

Oleg Sukhov 

Oleg Sukhov est journaliste politique au Kyiv Independent. Il a été rédacteur et reporter au Moscow Times [journal en anglais appartenant à un entrepreneur hollandais, Derk Sauer, qui possède de nombreuses publications et qui a acquis entre autres le NRC Handelsblad].

Article publié sur le site de Kyiv Independent, le 29 mars 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/dossier-russie-ukraine-negociations.html

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Zelensky appelle à la vigilance après que la Russie s’est engagée à réduire l’assaut sur Kiev

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a averti le pays qu’il ne devait pas « baisser sa vigilance » après l’annonce de la Russie de réduire considérablement ses activités militaires près de Kiev.

Les commentaires de la Russie, qui ont suivi une série de pourparlers de paix avec les responsables ukrainiens à Istanbul mardi 29 mars, ont fait grimper le cours des actions à l’échelle mondiale, les investisseurs étant optimistes quant à la possibilité de voir les négociations progresser [tout en assurant les investissements à la hausse dans le vaste complexe militaro-industriel – réd.].

« Vous avez pris connaissance aujourd’hui des nouvelles selon lesquelles le commandement militaire russe aurait décidé de “réduire les affrontements en direction de Kiev et de Tchernihiv”», a déclaré Volodymyr Zelensky dans un discours prononcé tard dans la nuit du mardi 29 au mercredi 30 mars.

« Nous ne devons pas abaisser notre vigilance. La situation n’est pas devenue plus facile. L’ampleur des défis n’a pas diminué. L’armée russe dispose toujours d’un potentiel important pour poursuivre les attaques contre notre Etat. »

Le retrait apparent de la Russie, annoncé par le vice-ministre de la Défense Alexander Fomin, est le premier faible signe de progrès vers la fin de la guerre qui dure depuis un mois, bien que le Kremlin ait déclaré mercredi qu’il ne voyait pas d’avancée majeure dans le dernier cycle de négociations.

L’Ukraine et ses alliés occidentaux restent profondément sceptiques quant aux intentions du président Vladimir Poutine, tandis que la Russie se prépare à un assaut plus important sur la région frontalière orientale de Donbass et à la poursuite de ses frappes dans le sud.

« Oui, nous pouvons qualifier de positifs les signaux issus de la réunion de négociation. Mais ces signaux ne font pas taire l’explosion des obus russes », a déclaré Volodymyr Zelensky, qui a ensuite fait référence à une frappe dans la ville méridionale de Mykolaïv [sur le bâtiment de l’administration] qui a tué au moins huit personnes mardi.

Mercredi, les autorités du Donbass ont déclaré que des zones résidentielles de Lysychansk, une ville de la région, avaient été bombardées par de « l’artillerie lourde ».

Si le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré qu’il n’y avait pas eu de grandes percées à Istanbul, il a qualifié de « facteur positif » le fait que Moscou ait reçu des propositions écrites de Kiev pour un accord.

« Nous ne pouvons pas affirmer, pour l’instant, qu’il y a eu quelque chose de très prometteur ou des percées », a déclaré Dmitri Peskov, lors d’un entretien téléphonique avec des journalistes. « Il y a encore beaucoup de travail à faire. » Il a ajouté que la délégation russe rencontrerait Vladimir Poutine pour discuter des progrès réalisés à ce jour dans les pourparlers de paix.

Bien que la Russie ait présenté son retrait de Kiev et de Tchernihiv comme une action visant à renforcer la confiance, elle a semblé justifier les reculs que les forces russes avaient déjà effectués suite aux contre-attaques ukrainiennes.

Le ministère britannique de la Défense a déclaré mercredi que des unités avaient été contraintes de retourner en Russie et en Biélorussie pour se réorganiser et se réapprovisionner après avoir subi de lourdes pertes. Il a ajouté que le changement d’orientation de la Russie vers le Donbass était « probablement un aveu tacite qu’elle a du mal à maintenir plus d’un axe de progression » et a averti que la Russie était « susceptible de compenser sa capacité réduite de manœuvre terrestre par des frappes massives d’artillerie et de missiles ».

Les responsables britanniques de la Défense ont ajouté que les forces ukrainiennes avaient riposté contre les forces russes au nord-ouest de Kiev, notamment à Irpin, et que « les Russes ont été repoussés d’un certain nombre de positions ».

Joe Biden s’est fait l’écho de son homologue ukrainien en déclarant qu’il ne voulait pas « lire quoi que ce soit dans » la décision de la Russie de réduire ses activités militaires près de Kiev. « Nous verrons s’ils donnent suite à ce qu’ils suggèrent », a déclaré Joe Biden, s’exprimant à la Maison Blanche. Le président des Etats-Unis a ajouté qu’il s’était entretenu mardi avec les dirigeants de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de l’Italie, qui ont tous convenu qu’ils étaient ouverts à l’idée d’écouter complètement la Russie. « Il semble y avoir un consensus sur le fait qu’il faut voir ce qu’ils ont à offrir », a déclaré Joe Biden. Tout en évaluant les actions de la Russie, les Etats-Unis et leurs alliés continueront à appliquer des sanctions, à fournir à l’Ukraine une aide militaire et à surveiller les discussions diplomatiques, a-t-il ajouté.

Volodymyr Zelensky a déclaré que « les sanctions doivent être renforcées. Intensifiées chaque semaine. Et elles doivent être efficaces » pour que la paix soit instaurée. Son chef d’état-major, Andriy Ermak, a déclaré mercredi que l’Ukraine avait besoin « d’armes efficaces, d’armes lourdes, d’artillerie, de missiles anti-aériens et anti-navires», mais «d ans le même temps, nous ne cessons pas les efforts diplomatiques pour arrêter la guerre ».

Les pourparlers doivent reprendre en ligne après que l’Ukraine a officiellement remis des projets de propositions à la Russie mardi. Alexander Fomin a déclaré que les discussions « entraient dans une phase pratique » sur les questions de la neutralité et du statut non-nucléaire de l’Ukraine – deux exigences critiques de la Russie – en échange de garanties de sécurité pour l’Ukraine.

Oleksandr Chaly, membre de la délégation ukrainienne, a déclaré que l’Ukraine et la Russie poursuivraient les négociations au cours des deux prochaines semaines et qu’ensuite, les « pays garants » – les Etats censés garantir la sécurité de l’Ukraine dans le cadre d’un accord – pourraient se joindre à eux.

Andres Schipani (Lviv), Max Seddon (Riga) et Polina Ivanova (Londres)

Article publié par le Financial Times, le 30 mars 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre)

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/dossier-russie-ukraine-negociations.html

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« Katja, ils bombardent ma maison » : témoignage d’une immigrante russe pendant l’invasion russe de l’Ukraine

Nous publions ce témoignage d’Ekaterina Bodyagina, journaliste et photographe russe basée en Allemagne. Une partie de sa famille est originaire d’Ukraine et y vit, sous les bombes russes, tout comme beaucoup d’ami·es proches. Une autre est russe et vit en Russie. Tous·tes lui écrivent des messages désespérés. Qu’elle partage dans un texte poignant

Le jeudi 24 février, j’ai été réveillée par une photo : mon mari était dans un abri anti-bombes à Kiev. Ensuite, plus de messages ou de nouvelles. J’ai compris exactement ce qui se passait et j’ai commencé à chercher un moyen de le secourir, ravalant des larmes de désespoir. Tous les billets de train et de bus étaient épuisés, même si la plupart des habitant·es avaient décidé de rester à Kyiv – incrédules à l’idée que l’armée russe puisse bombarder la capitale ukrainienne – ou bien n’avaient tout simplement pas de places libres dans leur voiture. J’ai trouvé la dernière voiture de location disponible. Mon mari avait exactement trente minutes pour la prendre, ce qu’il a heureusement réussi à faire.

Le trajet de Kyiv à Lviv a duré 24 heures. Dont 11 heures à sortir de Kyiv, à la vitesse de quelques mètres par heure. Sur la carte de guerre, je voyais l’armée russe approchant de l’Est et mon mari conduisant vers l’Ouest à un rythme péniblement lent.

Lorsqu’il a finalement atteint l’ouest de l’Ukraine, j’ai pensé dormir un peu, mais deux roquettes sont tombées à côté de la ville de Rivne juste au moment où il la longeait. La connexion était instable et les trois premiers appels que j’ai passés pour savoir s’il était vivant n’ont pas abouti. Lorsque j’ai enfin entendu sa voix, je n’ai rien pu dire, je me suis contentée de sangloter de façon incontrôlée au téléphone. Il m’a dit : « Oui, j’ai vu un flash brillant et une brume orange à ma droite, mais je vais bien, ne t’inquiète pas. » À ce moment-là, j’ai décidé de ne même pas essayer de dormir, terrifiée à l’idée que quelque chose puisse arriver et que je rate l’occasion d’entendre sa voix pour la dernière fois.

Lorsqu’il a atteint la frontière, j’ai poussé un soupir de soulagement. Comme j’avais tort. Mon mari a fini par passer deux jours là-bas. Dormant à la station-service voisine pour ne pas mourir de froid la nuit (ce qui est arrivé à certain·es), mangeant un paquet de chips par jour et montrant, hélas en vain, son passeport allemand et sa carte de presse aux gardes-frontières, qui ont refusé de le laisser partir.

Pendant les trois premiers jours de cet enfer, les autres dimensions de ce qui se passait ne m’étaient pas encore apparues. Une peur primitive pour la vie de l’un de mes proches occupait une grande partie de l’espace et seules des explosions sporadiques de colère et de chagrin remontaient parfois à la surface. Cependant, une fois qu’il a franchi la frontière polonaise, j’ai fait face à ce qui se passait.

La Russie bombarde l’Ukraine.

L’armée du pays dont je suis citoyenne bombarde mes ami·es et leurs familles dans mes chères villes de Kyiv, Odessa et Kharkiv. Dans la ville de Lubni, dont est originaire la partie juive de ma famille, les sirènes hurlent.

* – *

Messages d’Ukraine

Mes ami·es ukrainien·nes m’ont envoyé les textos suivants :

« Katya, la maison voisine de la mienne a explosé. C’était le numéro 6, et nous vivons au numéro 4. Ma mère l’a vu de ses propres yeux. Nous sommes rentré·es à la maison peu de temps avant l’explosion. Nous sommes déjà dans un abri mais tout le quartier est bombardé. »

« Katya, je viens juste de réussir à m’échapper. Il y a des tas de décombres partout. C’est terrifiant. Je m’inquiète pour ma grand-mère, elle refuse de quitter Kyiv, je m’inquiète aussi pour la maison… Ici les roquettes volent dans toute la ville, il y a aussi des saboteurs [des personnes habillées en civil espionnant pour le compte de l’armée russe, ndlr] et des mitrailleuses. »

« Katya, j’ai dormi [cette nuit] mais j’ai entendu des explosions constantes. Les moments les plus terrifiants sont ceux où ma mère m’appelle pour me dire qu’elle m’aime et qu’il y a [à Kharkiv] de nouveau des tirs et que [mes parents] vont se cacher. »

« Katya, ils sont en train de tout détruire ! »

« Katya, s’il te plaît, ne reste pas silencieuse. »

* – *

Et je ne l’ai pas fait. J’ai écrit des articles, j’ai partagé sur mes réseaux sociaux toutes les tactiques de distraction que l’armée russe met en œuvre en Ukraine. Puis le Parlement russe a adopté une loi tristement célèbre sur les « fausses informations ». Elle punit les personnes qui diffusent ce que la propagande russe considère « fake » (par exemple, appeler ce qui se passe en Ukraine une « guerre » ; appeler les civil·es tué·es des « civil·es tué·es ») d’une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison. Et juste comme ça, ils m’ont coupé de ma patrie. Je ne souhaite ni tester la pratique légale de cette loi ni me taire. Il est humiliant de ne pas pouvoir condamner ce que l’on croit mauvais et affirmer ouvertement sa position. Ces interdictions ne visent pas seulement la liberté d’expression mais la dignité humaine elle-même et je refuse de m’y plier. Pour moi, personnellement, cela signifie que je n’ai aucune idée de si et quand je reverrai ma famille et mes ami·es bien-aimé·es en Russie ; si et quand je pourrai marcher dans les rues de ma ville natale chérie.

En janvier, j’avais prévu de prendre l’avion pour Moscou. Ma grand-mère fêtait son anniversaire. Mais la vie a fait que je n’y suis finalement pas allée. Nous prenons tous·tes parfois de mauvaises décisions, mais les conséquences de certaines sont insupportables à vivre.

J’ai peur que le gouvernement russe ne bloque complètement l’internet et que je n’aie aucune possibilité de me connecter avec mes proches ; j’ai également peur qu’en raison des sanctions, mes proches perdent leur emploi et que certains mois, elles/ils meurent de faim ; que les médicaments viennent à manquer et que les membres de ma famille souffrant de problèmes de santé n’aient pas accès aux traitements. De plus, si cela se produit, je ne pourrai pas les aider ou venir leur faire mes derniers adieux.

Pendant la journée, j’ai l’habitude de prendre des nouvelles de mes ami·es ukrainien·nes : certain·es essaient toujours de quitter Kyiv, Kharkiv et Odessa ; d’autres sont sorti·es et attendent maintenant de passer la frontière ; d’autres encore sont déjà en Moldavie, en Pologne, en Slovaquie et en Allemagne, et nous cherchons à savoir où elles/ils vont rester et ce qu’elles/ils vont faire là-bas.

Messages de Russie

Je passe le reste de mon temps à réfléchir avec mes ami·es en Russie à la manière dont elles/ils peuvent sortir du pays, où elles/ils vont travailler, vivre. Ainsi qu’à lire leurs messages désespérés :

« Katya, tout est vraiment foutu. Pendant les deux premiers jours [de la guerre], je me suis senti complètement vide, je ne savais pas comment vivre avec ça. Je suis terrifié par la souffrance du peuple ukrainien, [je me sens] absolument impuissant dans cette situation. De plus, à chaque heure qui passe, la possibilité de construire un avenir en Russie s’évanouit. »

« Katya, mon entreprise ici [en Russie] est déjà partiellement détruite ou va bientôt être complètement détruite. Mais cela n’a pas d’importance en comparaison avec ce qui se passe en Ukraine. Tout à coup, nous nous sommes réveillés pour réaliser que nous vivons en 1984 [en référence au roman dystopique 1984 de George Orwell, ndlr]. »

« Katya, j’ai l’impression que la vie est détruite, sous toutes ses facettes. »

« Katya, je ne sais pas ce que je vais faire ensuite. Mais je sais une chose : je ne vais pas simplement quitter la Russie, je vais fuir. Je vais être déplacée de ma propre maison, de ma vie familière. Et je dois vivre avec. C’est ma nouvelle réalité. Je suis en train d’en prendre conscience et de l’accepter. Pour le moment, je suis quelque part entre le désespoir et la colère. »

« Katya, j’ai signé des pétitions. Toutes les pétitions. Je suis sortie dans la rue, j’ai marché avec tout le monde. Tout le monde [les manifestant·es] a un regard vide sur le visage. Personne ne sait quoi faire. Je suis resté là [à la manifestation]. J’ai transféré de l’argent à des fonds de charité. J’ai parlé avec tout le monde. J’ai fait des câlins à certains. Mais rien n’a changé, n’est-ce pas ? Ma mère est furieuse au téléphone : « Ne te mets pas dans le pétrin, tu es notre seule fille. » Et un collègue dont la famille vit en Ukraine me dit : « Pourquoi tu ne fais rien ? ! » C’est une situation tellement stupide : quoi que tu fasses ou ne fasses pas à ce moment-là, tu n’as jamais raison. Je ne ressens rien d’autre qu’un engourdissement total ».

Mon mari est maintenant à la maison, grâce aux diplomates croates qui ont fait sortir leur équipe de tournage et l’ont embarqué hors d’Ukraine (nous ne savons toujours pas pourquoi les diplomates allemand·es n’ont pas fait de même). Je me réveille encore toutes les nuits en faisant des cauchemars où je pense qu’il est à la frontière et je me mets à le chercher dans l’obscurité de notre chambre. Un autre type de rêve que je fais, c’est une famine en Russie ; les gens s’entretuent pour un morceau de pain. Dans le troisième type de rêve, mon arrière-arrière-arrière-grand-père juif, qui a été (dans la vraie vie) brûlé par les nazis dans une synagogue en Biélorussie, se cache dans sa ville natale ukrainienne de Lubni pour échapper aux bombardements de l’armée russe, au nom de la dénazification de l’Ukraine. »

Mis en ligne le 30 mars 2022

https://www.axellemag.be/katja-ils-bombardent-ma-maison-temoignage-dune-immigrante-russe-pendant-linvasion-russe-de-lukraine/?

Lire aussi :

Ukraine : à Lviv, trois destins de femmes en temps de guerre

https://www.axellemag.be/ukraine-trois-destins-de-femmes-en-temps-de-guerre/

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Ukraine. Macron, premier soldat de Poutine

La fameuse « alliance russe », datant d’avant 1900, fait encore des petits, en Françafrique, mais aussi dans le Donbass, où il apparaît que les forces spéciales du COS sont engagées aux côtés de l’armée russe. Ainsi, le Président de la République serait lui aussi directement responsable des crimes du guerre qu’il n’aime pas qu’on reproche à son ami Poutine.

Disons-le tout net : l’ambiance est exécrable autour de cette guerre ukrainienne. On parle de propagande, et c’est rien de le dire. Nouvel avatar de cet exercice abject, une nouvelle chaîne qui annonce la couleur pourtant, Livre Noir, « le media 100% indépendant de la droite conservatrice ».

Droite conservatrice, c’est sûr, avec Marion Maréchal-Le Pen et Éric Zemmour en tête d’affiche, cette chaîne youtube disposant manifestement de beaucoup de moyens, aurait été lancée en même temps que la candidature Zemmour, pour sa « reconquête ».

On l’aura découverte, cette chaîne revendiquée d’extrême-droite, au hasard d’un documentaire dont le sujet pouvait sembler intéressant : la bataille de Marioupol. Le journaliste prétend avoir fait un parcours très compliqué, par la Moldavie et l’Ukraine, pour finalement se rendre « au cœur des forces russes du Donbass » en passant simplement par la Russie, mais il est toujours bon de brouiller les pistes quand on fait de la propagande pure et dure tout en prétendant à la plus grande « impartialité ».

La seule chose de réellement instructive dans cette demie-heure de film superbement montée, mise en scène et en musique, hormis les moyens déployés en un temps record, ce sont les images qui, inévitablement ne montrent que la destruction massive de cette ville effectivement rasée – on n’avait pas rêvé, Poutine n’y a pas été avec le dos de la cuiller, suivant la recette de Stalingrad, comme à Grozny, en 1999-2000, et comme à Alep, en 2012-2016 – de Marioupol il ne reste que quelques immeubles et beaucoup de gravats. Les commentaires obscènes du « journaliste », présentant les troupes russes en libératrices sur ce champ de décombres, ne sont pas toujours aussi convaincants qu’ils le voudraient, mais reconnaissons que c’est relativement bien ficelé. Les nationalistes ukrainiens y sont invariablement présentés comme des salauds qui profiteraient d’être au sein de la population pour s’y abriter comme des lâches, usant et abusant de « boucliers humains ». Lorsqu’une ville de près d’un demi-million d’habitants est bombardée aussi massivement, on voit que les services de propagande de l’armée ne lésinent pas sur la mauvaise foi.

Car, de toute évidence, ce sont les très importants moyens que l’armée française réserve pour la « communication » qui ont été mobilisés là pour assurer une production confortable. Ce n’est qu’à la dixième minute que celle-ci tombe le masque en donnant la parole à un « ancien officier de l’armée française » – toujours d’active si on en juge par son uniforme, et la légende précise qu’il serait « soldat du NVD ». Et nous explique même ce qu’est ce « NVD » auquel participe ce soldat français : c’est la « police de la république auto-proclamée de Donetsk ». Mais, cerise sur le gâteau, on nous dit même où était affecté ce monsieur « avant » quand il était « officier de l’armée française » : au « 13e RDP ».

Pour se faire une idée de ce que ceci veut dire, on peut faire un détour par wikipedia, où ce 13e Régiment de dragons parachutistes (13e RDP) bénéficie d’une fiche plutôt instructive. Unité d’élite, c’est aussi une des plus anciennes, remontant à… 1676 où il s’appelait « régiment des dragons de Monsieur », pour trouver son nom de « 13e régiment de dragons » en  1791, après la Révolution. Il se serait distingué à la bataille de Jemappes, première victoire de la France révolutionnaire, après la plus fameuse mais non moins ambigüe pseudo-bataille de Valmy. Mais c’est plus près de nous en 1952 qu’il prendra son visage actuel en devenant une des premières unités de parachutistes, de ces « paras » qui se distingueront au long des guerres d’Indochine et d’Algérie, connus en particulier pour leur violence, pour le recours à la torture et pour leur positionnement idéologique, extrêmement droitier.

Spécialisé dans le renseignement depuis  963, de nos jours le 13e RDP dépend directement du chef d’état-major des armées, et travaille plus particulièrement pour la Direction du renseignement militaire (la DRM), sous le commandement des opérations spéciales, le COS. Créé en 1992 ce COS, désormais assez connu, est une structure permettant de court-circuiter l’ensemble de la hiérarchie militaire pour piloter des unités d’élites, tel ce 13e RDP, sous la direction du chef d’état major des armées, aujourd’hui le général Burckardt, chargé de transmettre les ordres de la Présidence de la République. C’est tout le sens de ce dispositif que de permettre au Président de disposer des meilleures unités de l’armée en totale discrétion, la chaîne de commandement, très réduite, comme l’ensemble des interventions, étant sous « secret défense ». Rappelons qu’en 1992, le président de l’époque, François Mitterrand, avait deux problématiques très délicates à gérer, l’une en Bosnie et l’autre au Rwanda. La DRM, créée cette même année 1992, et le COS, seront les bras armés de la politique élyséenne, et l’on sait maintenant que ce n’était que pour le pire, Mitterrand s’engageant alors avec les forces génocidaires rwandaises en même temps qu’il soutenait les praticiens de la « purification ethnique » en Bosnie. On a pu qualifier le COS de force « discrétionnaire » au service de la présidence de la République, permettant au locataire de l’Élysée d’ordonner les « opérations spéciales » les plus secrètes, sans que le gouvernement ou même l’état-major (à l’exception du chef d’état-major des armées) en soient informés, ni, bien sûr, le Parlement. Encore moins la presse ou le public. Ainsi, après plus d’un quart de siècle, on peine toujours à voir clair dans les entreprises criminelles du COS au Rwanda ou en Bosnie, même si on finit par en connaître un bout, et bien assez pour savoir combien ce « secret » recouvre de scandales inavouables.

Le 13e RDP est composé d’environ 700 hommes. La devise du régiment « Au-delà du possible… » Composé de sept escadrons très spécialisés qui ont aussi leurs devises. Celles-ci donnent une petite idée de l’ambiance : « Encore plus loin… », « Souvent aigle, toujours lion », « Par la ruse et non par la force », « Ce que tu veux être, il faut le vouloir », « Toujours partout », « Comprendre et expliquer ». Et ils ont aussi un chant qui se termine significativement par ces trois vers : « C’est ça notre destin / C’est de vivre en clandestin / Silence, discrétion, c’est notre but ».

Avec le très fameux « 11e choc », le 13e RDP constitue l’armature du « renseignement », celui-ci devant se comprendre comme un mélange subtil d’interventions militaires « en profondeur », souvent immergées en territoire hostile, et de « renseignement humain », en fait très politique. Ces « espions » de haut vol sont formés à faire la guerre multi-dimensionnelle. Ils participent aussi bien à des massacres, comme on a vu au Rwanda, qu’à des opérations « humanitaires » ou de simple « police », comme à Marioupol. Surtout, ils sont formés à prendre toutes les identités et ne jamais s’émouvoir du rôle qu’on leur fait jouer. Souvent « mercenaires », comme là, éventuellement « logisticiens » pour « Médecins sans frontières » ou tous autres organismes caritatifs, ils adoptent toutes les couvertures qu’il faut pour garantir au Président de pouvoir mener la politique qu’il souhaite sans avoir à rendre de compte.

Quant au mercenariat, il faut savoir que c’est en fait une activité très encadrée – heureusement, faudrait-il dire –, puisqu’elle est contrôlée rigoureusement par ce service de l’État qu’on appelait jadis la « sécurité militaire », re-dénommée en 1981, par Mitterrand, DPSD (Direction de la protection et de la sécurité de la Défense), pour changer de nom à nouveau en 2016, sous François Hollande, après le Bataclan, pour s’appeler maintenant DRSD (Direction du renseignement et de la sécurité de la défense). Or, une des fonctions essentielles de la sécurité militaire, c’est précisément de contrôler les trafics d’armes et de mercenaires. Un « soldat de fortune » ne peut pas monter dans un avion avec son équipement sans un visa de l’actuelle DRSD. De même, il ne peut accepter de contrat, effectuer de voyage, et d’une manière générale faire son métier qu’avec l’aval de cet organisme. Ainsi, l’idée reçue qui voudrait qu’un « mercenaire » puisse agir indépendamment de la volonté de l’État est une idée fausse, souvent battue en brèche, par exemple lorsque ceux-ci écrivent leurs mémoires ou lorsqu’ils ont des ennuis avec la justice. On se souvient ainsi du fameux Bob Dénard, dont les mémoires s’intitulaient Corsaire de la République, qui pouvait bénéficier lors de son procès du témoignage de Jacques Foccart, confirmant là que ce « corsaire » avait toujours agi en accord avec les autorités, en l’occurrence lui-même, bras droit du général de Gaulle.

Une autre « idée fausse » sur ce que peut être un « ancien du 13e RDP » serait de penser qu’il puisse avoir quitté son service. À ce niveau d’intégration dans le « secret défense », aucun de ses agents ne peut le « quitter », sauf au péril de sa vie, mais justement comme ils y sont généralement attachés et que leur endoctrinement est plus-que-parfait, cela n’arrive tout bonnement jamais. Cette « idée fausse » avait été mise en circulation en particulier lorsqu’on a appris que de nombreux agents de ces forces très spéciales faisaient partie des cadres de l’État islamique, et se battaient ainsi aux côtés de Daech, à Raqqa, il y a quelques années. On se souvient en particulier d’un d’entre eux, identifié comme ayant assuré la formation d’un des frères Kouachi au Yémen, quelques temps avant que ceux-ci ne liquident la rédaction de Charlie hebdo

Mais la liste des crimes attribuables à ces agents très spéciaux est d’autant plus difficile à établir qu’ils agissent toujours sous un régime de très haut secret défense, considéré comme généralement « stérile », c’est-à-dire ne laissant prise à aucune incrimination, n’agissant qu’avec des instructions orales qui ne laissent pas de traces écrites, et obéissant à une discipline de fer telle que même leurs familles et leurs proches ne savent jamais ce qu’ils font. Lorsqu’ils se hasardent à produire des « mémoires » celles-ci sont soigneusement révisées par leur service de façon à ne « révéler » que ce qu’il est opportun de « révéler ». S’ils parlent, c’est toujours sur ordre.

Intéressant à cet égard l’intervention de ce soldat des forces spéciales françaises, en pleine bataille de Marioupol, officiellement inscrit dans les rangs des forces pro-russes. C’est que l’alliance russe n’est un secret pour personne dans les forces armées françaises. Elle a d’ailleurs atteint un degré étonnant ces dernières années, lorsqu’on a vu leurs homologues russes, les « mercenaires » de « Wagner », considérée comme l’armée privée de Vladimir Poutine, prendre du service d’abord en Libye, aux côtés de notre « allié », le « maréchal » Haftar, reçu moult fois par Macron et Le Drian, et très officiellement à l’Élysée, qui échouera à conquérir Tripoli en dépit du renfort fourni par « Wagner ». Il apparut alors que ces nazillons ex-soviétiques étaient en fait de bien plus piètres soldats qu’on ne pouvait l’imaginer au vu de leur brutalité.

Cela n’aura pas du tout amoindri leur crédit à l’Élysée puisqu’ils se retrouveront bientôt avec rien de moins que la concession d’un pays, le Centrafrique, où ces forces spéciales russes remplaceront les forces spéciales françaises, que Macron commençait à désengager de la région. Ainsi, du jour au lendemain, on verra un colonel russe, employé de Wagner, remplacer un colonel français dans le bureau jouxtant la présidence fantoche centrafricaine, pour y exercer les fonctions de gouverneur du pays précédemment assurées au même endroit par des officiers français (une scandale qui durait sans interruption depuis la chute de Bokassa en 1979…) La passation est si bien engagée qu’on enseigne déjà le russe dans les écoles centrafricaines, et il est question que cette langue devienne deuxième langue officielle du pays… Il est vrai que le bilan de la gestion française n’était pas brillant et qu’il était grand temps de ce désembourber de ce malheureux pays ravagé par plus d’un demi-siècle de néo-colonialisme particulièrement destructeur.

La transmission à « Wagner » des responsabilités de l’armée française dans la région ne s’arrêtera pas là, puisque c’est la même opération qui s’est engagée au Mali pour accompagner le retrait officiel de Barkhane, et il semble bien qu’au Burkina Faso aussi, les mercenaires nazis russes sont devenus les nouveaux soutiens d’un État qu’on considérait jusque-là comme faisant partie lui aussi du « pré carré » françafricain (au point d’y liquider l’indocile Thomas Sankara, en 1987, vraisemblablement sur ordre de Mitterrand).

On sait comment la diplomatie française s’oppose ces jours-ci à la diplomatie américaine, plus agressive envers Poutine, Macron et Le Drian se scandalisant des propos de Joe Biden venus en Europe pour siffler la fin de la récréation. Plutôt scandaleux à cet égard l’argumentaire français, considérant qu’il faut poursuivre le dialogue que Macron et Le Drian entretiennent avec Moscou dans l’espoir qu’à un moment Poutine comprenne qu’il ferait mieux de modérer ses ardeurs. Cette grande courtoisie serait amusante si elle ne s’accompagnait d’un soutien sans faille, Total assumant publiquement de ne pas se retirer de Russie en dépit des critiques virulentes émises contre cette collaboration active à la guerre ukrainienne. Qu’Emmanuel Macron ait envoyé des forces spéciales françaises pour combattre aux côtés des pro-russes du Donbass est un détail supplémentaire qui mérite dénonciation publique. Le fait qu’aujourd’hui la seule intervention officielle de la France consiste à tenter d’évacuer la population civile de Marioupol dit tout quand on sait que c’est le principal problème des forces russes, qu’elles attaquent là une ville fortement peuplée dont l’essentiel des bâtiments ont été rasés, mais dont il reste à supprimer sa population pour en faire une région russe…

Le Président de la République aurait ainsi grand intérêt au renouvellement de son mandat, pour continuer à bénéficier de la scandaleuse impunité dont bénéficient constitutionnellement les chefs d’État, car il y a là un dossier largement suffisant pour instruire plus qu’une simple complicité avec la politique criminelle de Vladimir Poutine.

Michel Sitbon, 29 mars 2022

https://guerremoderne.com

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Liens avec d’autres textes

Perrine Poupin : L’irruption de la Russie en Ukraine

Entretien avec un volontaire de la défense territoriale de Kiev

« Le 24 février 2022, la Russie a envahi l’Ukraine. Depuis plusieurs semaines, la guerre fait rage sur le territoire ukrainien, l’armée russe intensifie son offensive, plusieurs villes sont assiégiées, la situation humanitaire s’aggrave. A Kiev, l’étau se resserre. Afin de protéger leur ville, des milliers de Kiévien·nes se sont porté·es volontaires pour la défense territoriale. Taras Kobzar, l’un de ces volontaires, nous parle de son expérience de cette guerre et du contexte politique en Ukraine. Taras Kobzar est un militant anarcho-syndicaliste, ayant porté de nombreuses initiatives sociales à Donetsk depuis 1989, ville qu’il a dû fuir en 2014 à cause de l’occupation du Donbass par les séparatistes. Il vit depuis à Kiev et se bat actuellement dans la défense territoriale (unités de civil·es formé·es à protéger la zone où iels résident sous les ordres de l’armée nationale). »

https://mouvements.info/leruption-de-la-russie-en-ukraine/

Joe Daher : Pour un accueil sans discrimination de toutes et tous !

https://solidarites.ch/journal/403-2/pour-un-accueil-sans-discrimination-de-toutes-et-tous/

Liberté et démocratie pour les peuples d’Ukraine !

http://www.ledireetlecrire.com/1/upload/ukraine_special07.pdf

Ukrainian soldiers given copies of IRA manual – report

https://republican-news.org/current/news/2022/03/ukrainian_soldiers_given_copie.html

Emma Bougerol : L’Internet russe rétréci par le Kremlin : « L’objectif est de couper la Russie du reste du monde »

https://basta.media/Guerre-Ukraine-Poutine-Internet-russe-propagande-censure-Netflix-twitter-Facebook-Instagram-Russie

Bret Stephens : What if Putin Didn’t Miscalculate?

https://www.nytimes.com/2022/03/29/opinion/ukraine-war-putin.html

Mickaël Correia : Gaz fossile : le grand bond en arrière

https://mediapart.emsecure.net/optiext/optiextension.dll?

Jason Schulman and Dan La Botz : Against Campism, for International Working-Class Solidarity. Democratic socialist internationalism must reject the inverted nationalism of « the enemy of my enemy is my friend. »

https://socialistforum.dsausa.org/issues/winter-2020/against-campism-for-international-working-class-solidarity/

Laurent Bègue-Shankland : L’inquiétante rhétorique bestialisante de Vladimir Poutine

https://theconversation.com/linquietante-rhetorique-bestialisante-de-vladimir-poutine-180153

2022 - 3 - 31 - CGT SUD CFDT Cheminots Guerre

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Tous les textes précédemment publiés
et les liens sont maintenant regroupés sur la page :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes/

 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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