Présentation de Paul Bouffartigue et Caroline Lanciano-Morandat du livre : Pierre Rolle : Pour une sociologie du mouvement

Avec l’aimable autorisation des éditions Syllepse

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Cet ouvrage « de » et « autour » du sociologue Pierre Rolle est un assemblage surprenant de plusieurs textes. Ils n’ont pas les mêmes auteurs, ont été écrits avec des objectifs et dans des contextes différents. Pourtant ils se répondent les uns les autres afin de donner des pistes de réflexion au lecteur, de lui permettre de saisir comment une certaine sociologie fournit des outils de compréhension et cherche à répondre aux questionnements actuels.

La première partie est un inédit de l’auteur. Il y rassemble certaines des réflexions qu’il a esquissées dans ses précédentes publications mais qu’il n’a, selon lui, jamais menées « au bout ». Ce texte se compose donc d’un avertissement, de quatre essais et d’une conclusion. Ils multiplient les perspectives, les postures possibles au cours d’une enquête afin que puissent être élaborés « des modèles conceptuels qui cherchent à rendre compatibles des données hétérogènes » tout en tenant compte de contextes différents : ils reprennent ainsi de différentes manières, avec des regards variés, ses préoccupations permanentes et tissent les fils qui relient étroitement sa conception de la sociologie et son interprétation des transformations contemporaines d’un capitalisme mondialisé.

Pierre Rolle commence par faire un retour qu’il considère comme nécessaire sur l’épistémologie de cette discipline qui se doit d’être scientifique. Selon lui, la sociologie, vue comme science sociale, attentive aux discordances des temps qui sont au principe des faits observés, oblige, en effet, à rompre avec une quête vaine et permanente d’impartialité et avec les catégories cognitives venues de l’État. Il nous oblige à reconnaître que tous les faits recueillis se rapportent à la conjecture, plus ou moins consciente, que poursuit le chercheur, que le donné est toujours construit, que les signes qui orientent l’investigation font déjà partie de l’analyse, et que « l’on ne décrit un mouvement qu’en lui attribuant obscurément une direction, sinon un projet ». Cela le conduit à envisager une sociologie du mouvement prenant en compte à la fois les dynamiques historiques, les trajectoires hétérogènes des individus, les bouillonnements sociaux.

Il revient dans le second essai sur les liens entre individu et société, sur les relations entre psychologie et sociologie pour inviter cette dernière à intégrer dans ses questionnements l’étude des comportements.

Puis, il s’attaque au rôle de l’État dans la construction du capitalisme, dans son propre processus, dans son action, dans ses influences. Il s’interroge sur la capacité de la discipline, de ses chercheurs, à mener ses réflexions en dehors du moule imposé par l’action publique. Il montre en quoi le capitalisme et l’État se sont inventés ensemble de sorte qu’on ne peut attendre que le capitalisme change de régime de production, ni que celui-ci continue en dehors de l’État. Il indique comment le salariat a été conçu par l’État comme une forme de gestion organisant l’ensemble de la société, conditionnant non seulement les salariés mais l’ensemble des travailleurs ; et comment cette configuration en évolution permanente préfigure ses futurs.

Il imagine ainsi, à partir les évolutions récentes qu’il observe, les modes de dépassement de notre système économique inscrits dans les possibilités du présent.

La seconde partie retrace le parcours social et intellectuel de Pierre Rolle, mis en forme par deux de ses collègues et ami·es, à partir d’une série d’entretiens réalisés avec lui en 2019. Ce projet est né de l’envie que nous avions, comme de nombreux sociologues, de rattacher les problématiques d’un auteur à son parcours biographique et intellectuel, de montrer qu’il était important pour appréhender une théorie, des réflexions sociologiques, de savoir « par qui » elle a été produite et « d’où » elle vient. Ces deux nécessités ont donc motivé nos réflexions et nos questions. Cet éclairage de ses écrits par sa trajectoire a été proposé à notre auteur et il a accepté notre démarche.

Aucun document ne permettait jusqu’alors de savoir « qui » était Pierre Rolle : il était pour tout sociologue du travail un auteur incontournable de la discipline en même temps qu’un inconnu. La discrétion et l’humilité de l’intéressé pouvant expliquer qu’il ne se soit guère confié jusqu’à ce jour sur son parcours personnel. Si Pierre Rolle est toujours ouvert aux débats scientifiques, épistémologiques ou politiques, il n’a pas toujours été aisé d’entrer dans son histoire personnelle, du fait de sa pudeur, comme de ses convictions. Ainsi, il n’avait jamais commenté son origine sociale ouvrière, ni mentionné que sa connaissance du monde ouvrier était, en grande partie, issue de ses expériences personnelles. Il a plutôt cherché tout au long de sa vie à en atténuer les traces. En tout état de cause, il n’a pas fait de son origine ouvrière un argument pour soutenir l’autorité de ses travaux sur le monde du travail et le salariat. Nous avons tous les deux beaucoup discuté de son parcours, savoir s’il avait ou non marqué ses choix de thèmes de recherche, comme ses engagements scientifiques et politiques, sans pouvoir affirmer ni l’un ni l’autre ; le lecteur trouvera sans doute de nouvelles pistes en rapprochant sa trajectoire de celle de Pierre Naville.

Autre fil que nous avons suivi, celui de sa formation, de ses expériences professionnelles, de ses cheminements intellectuels, scientifiques et politiques, de ses relations et de ses amitiés afin que le lecteur puisse comprendre « d’où » cet auteur réfléchit et parle ; afin qu’il puisse saisir comment l’analyse des conditions de production de sa sociologie du travail éclaire celles de la sociologie, en général celle qui va de l’après-guerre à aujourd’hui. Le lecteur verra ainsi comment le parcours de Pierre Rolle s’inscrit d’abord dans le sillage d’un des deux « pères fondateurs » de la sociologie du travail française, Pierre Naville (1904-1993), et comment il prolonge et renouvelle, d’une certaine manière, la distance critique qui était celle de Naville à la fois aux jeux institutionnels et aux courants dominants de la discipline, inspirés davantage par Georges Friedmann (1902-1977). Mais aussi comment il élargit par une approche plus directement politique et mondialisée les apports navilliens.

Par ailleurs, comme notre rédaction a été concomitante à la production par Pierre Rolle de son propre texte, nous avons cherché, sans doute parfois maladroitement, à donner au lecteur des informations sur ses publications antérieures pouvant illustrer ses écrits actuels, pour l’aider à comprendre à la fois la continuité de sa problématique et son originalité.

Nous avons enfin jugé intéressant de publier, dans la troisième partie « Fragments de mémoires », quelques récits à caractère littéraire rédigés par Pierre Rolle à différentes époques de sa vie, autour de quelques souvenirs qui l’ont marqué. Nous nous y référerons à plusieurs reprises dans le deuxième chapitre pour illustrer le parcours singulier et l’environnement de l’auteur. Ces textes concernent d’abord plusieurs épisodes de son enfance et de son adolescence, se déroulant principalement pendant la Seconde Guerre mondiale, parfois un peu avant. Ils sont suivis de quelques « histoires d’ouvriers et de vies d’usine, entendues dans les années 1960 », et de notes ethnographiques sur l’un des tout premiers terrains d’enquête, une verrerie industrielle. Ils se terminent par le récit de sa rencontre, décisive, avec Pierre Naville, de son contexte, complété par quelques commentaires sur les pratiques professionnelles et les travaux de ce grand aîné. Autant de récits qui donnent une perspective complémentaire de l’œuvre originale de Pierre Rolle.

L’ouvrage comprend également une bibliographie sélective de cet auteur.

Paul Bouffartigue et Caroline Lanciano-Morandat

 

Pierre Rolle : Pour une sociologie du mouvement

Page2 & Editions Syllepse, Lausanne et Paris 2022, 450 pages, 25 euros

https://www.syllepse.net/pour-une-sociologie-du-mouvement-_r_46_i_897.html

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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