Identitarismes. Antisémitisme vs islamophobie et enjeux de la spatialité

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Avec l’aimable autorisation de l’autrice

Cet article s’inscrit en contrepoint de l’opération politique et médiatique qui n’a cessé de structurer les oppositions de catégories ethnoculturelles entre elles et de les ériger en « identités meurtrières », selon l’expression d’Amin Maalouf. À partir du filtre d’une catégorie commune comme la spatialité qui est, d’un côté, spécifique et relative (en tant qu’elle est portée par les différents groupes sociaux et culturels), mais aussi universelle, nous voulons dépasser les identitarismes qui saturent le débat public et l‘action politique. Par spatialité, on entend une notion qui, plus que l’approche topologique du lieu, rend compte de la relativité du positionnement dans l’espace, et par l’espace, des différents acteurs sociaux. Une telle approche, en même temps qu’elle est structurelle, se doit obligatoirement d’être duelle, respectueuse d’une double focale à l’instar de celle discutée pour lhistoricité. Elle se réfère à un espace qui est à la fois subjectif en ce qu’il est fondé par les acteurs eux-mêmes et objectif en ce qu’il fait appel à une approche universalisable et universaliste de l’espace.

Plutôt que de mettre en jeu des oppositions identitaires, gravement instrumentalisées, hier comme aujourd’hui, à partir de différenciations culturelles fixistes et préconstruites, cet article veut proposer un cadre réflexif (mais aussi d’action) référé à l’expérience d’une structure spatiale partagée qui fut celle du Moyen-Orient, sur la très longue durée de l’histoire, avant que d’être gravement mise en cause par la violence de guerres successives [1].

Pour une mise en perspective : l’impensé de la spatialité 

Dès avant les attentats de 2015, la période en France a été marquée par la mise à jour de clivages sociaux à dimension spatiale qui l’ont secouée : crise des banlieues en 2005, réitération à Amiens en 2012 par la révolte des quartiers Nord (provoquant la venue de Manuel Valls), « Bonnets rouges » en Bretagne en 2013 ; puis manifestations d’opposition ou refus d’obtempérer à la minute de silence dans les établissements scolaires au lendemain du 11 janvier 2015, au nom de ce qui était ressenti comme du « deux poids deux mesures » ; sans que nous puissions désormais faire l’impasse sur le très révélateur soulèvement des Gilets Jaunes, exprimant les très fortes tensions vécues dans le pays par d’autres catégories sociales.

Or, en 2015, après une réaction sinon unanime du moins très générale d’en bas comme d’en haut, aux attentats de janvier, les fractures sociales s’étaient trouvées relayées massivement, au plan politique et médiatique, uniquement en tant que fractures culturelles ethnico-religieuses. On avait vu particulièrement orchestré, par une médiatisation extrême, un prétendu antagonisme juifs/musulmans comme ressort historique de l’Histoire, par l’intermédiaire de personnages aussi marqués que Dieudonné-Soral et Éric Zemmour, mis en avant tels des représentants de « communautés », présentées en bloc comme opposées aux plans religieux, politique et culturel.

En 2015, la dimension spatiale des clivages n’a été prise en compte que très minoritairement, et ce par certains courants dont les discours visaient à opposer populations juives et arabes, musulmanes et françaises, autochtones dites de souche et vice versa. Un mode d’approche unique de la spatialité a toujours été privilégié. L’espace est pensé de façon totalement territorialisée, en raison d’un hic, d’un « ici » unique, cerclé de frontières, présenté comme « La République », par opposition aux phénomènes de migrations et de diasporisations si importants de nos jours, et de tout autre forme de sociabilité et d’interactivité humaine, donc contre toute réalité. En conséquence, une telle mise en construction a permis d’abstraire le domaine du religieux de l’ensemble du champ sociétal ; et progressivement de le surexposer hors de tout contexte social concret entretenu dans l’espace et par l’espace, de façon isolée comme s’il s’agissait d’une monade.

C’est en termes de clivages à fonction amalgamante (toujours élaborés de façon à opposer les minorités entre elles et de les renvoyer dos à dos – ou bien de renvoyer ces minorités dites « racisées » aux groupes sociaux de la majorité) que cette fracture socio-spatiale binaire a été mise en scène. Depuis cet identitarisme ethnico-culturel s’était élargi à un prétendu face-à-face Occident-Orient centré sur la question religieuse et à un clash largement présenté comme civilisationnel. il vise actuellement très directement les populations musulmanes en France, mais aussi aux USA, et justifierait l’absence d’une politique d’accueil des migrants lors de ce qui a été nommé « la crise des réfugiés », comme si eux-mêmes en portaient la responsabilité.

Question spatiale, question sociale…

La tentative d’occulter l’origine économique (capitalistique) des phénomènes migratoires à l’œuvre aujourd’hui, sans de quelque façon les relier avec les nouveaux modes d’organisation de l’espace globalisé au plan mondial, relève en même temps d’un large aveuglement ou plutôt d’un impensé de l’Occident (comme de ses élites) vis-à-vis de sa propre spatialité. Celle-ci, du moins officiellement est toujours approchée en termes globaux d’« ici », et de territoire. Jusqu’a nos jours et ce depuis fort longtemps. Combattre conjointement l’islamophobie – autrement dit le racisme à l’encontre des musulmans – et l’antisémitisme, implique nécessairement de concevoir une distance critique vis–à-vis de « nos » rapports à l’espace : des rapports conçus en Occident au beau temps des Lumières (auxquels la France est restée attachée comme si le monde n’avait pas marché depuis les physiocrates…). Et c’est permettre aux jeunes générations de le faire, qu’elles soient de toutes origines ou de toutes confessions.

Des prérequis inverses dans une université de province avaient permis de promouvoir un enseignement axé sur les études juives au contact du monde arabe sur la très longue durée. Il était pensé à l’instar du monde sémitique ancien comme pluriel et en réseaux.

En 2015, par en haut, pour contrer la dite fracture sociale – ou plus exactement les fractures sociales multiples et étouffer leurs expressions – fut proclamée une volonté de structurer l’union nationale, en l’imposant comme valeur morale. Si le FN n’avait pas été admis aux hommages rendus en janvier 2015, il le fut depuis. L’union nationale lui était étendue de façon inquiétante. Les divisions profondes et multiformes qui affectent la France d’aujourd’hui ont ainsi pu connaitre un déplacement sur le terrain réducteur et globalisant identitaire islamophobe, prétendument limité à la sphère religieuse, ainsi que sur celui (prétendument culturel, lui aussi) du « On est chez nous ». Des « valeurs nationales » spatialisées ont été avancées et le sont encore. On soulignera que celles-ci peuvent concerner autant les juifs que les musulmans pour les en exclure. La rhétorique, qui associe l’ethnos sinon à la terre comme au temps de Maurras et de Barres, du moins au territoire, fait feu de bois anciens.

Du mésusage du modèle du franco-judaïsme

Dès avant ces attentats, les gouvernants avaient pris appui, sur le modèle du franco-judaïsme établi au XIXe siècle. Ce modèle assimilateur fut institué comme garant exemplaire pour tenter d’invalider ou de contrer les réactions spontanées nées au sein du monde musulman et de la jeunesse, sans que soient prises en compte les conditions historiques de leur ancrage. En droit, à partir de la Révolution française, les populations juives ne furent plus légalement ségréguées et parquées dans quelques enclaves régionales comme sous l’Ancien Régime. En termes de réalités, c’est surtout à partir de la Monarchie de juillet qu’une nouvelle spatialité se mit en place pour les populations juives, comme non juives d’ailleurs. L’accès à un espace national marqué par la mobilité fut permis grâce aux nouveaux moyens de transport et d’échanges dans un contexte d’expansion économique. Ainsi le contrepoison au racisme antisémite et antijuif traditionnel trouva, au temps de l’Émancipation, sa contrepartie dans une possible intégration à un tissu économique français – ainsi que culturel (en particulier via la fonction qui sera dévolue à l’École publique, laïque, obligatoire, ultérieurement largement assumée).

Pour le présent, quelle que soit l’emprise du venin idéologique dans les nouvelles constructions en cours, on remarquera, à l’encontre de tout amalgame globalisant aux fondements prétendument religieux que les conditions de réalité ne sont nullement identiques pour les jeunes musulmans (ou juifs d’ailleurs) dans les quartiers ségrégués et pour les magnats des États pétroliers – Et ce, ni en termes de richesses ou de pouvoir économique, ni d’accès à l’espace mondial. La puissance de l’État islamique s’est appuyé sur des méthodes de contrôle des consciences qui relèvent de l’hypermodernité via le contrôle du monde virtuel médiatique. Le monde de la recherche ne peut ni ne doit céder aux séductions d’un espace virtuel prétendument unifié et homogène. Mais il doit prendre en compte le pouvoir sur les esprits que donne le contrôle de l’espace au service des nouveaux pouvoirs, dans un univers mondialisé et émietté.

Contre l’impensé de la spatialité en Occident, et pour se pourvoir d’un levier aidant à se dégager des thèses ou du mirage du choc des civilisations, il est un nom et une référence qui peuvent être invoquées : J.-P. Vernant. En déclinant sa réflexion à travers l’organisation de l’espace dans Mythe et pensée chez les Grecs, Vernant se démarque du terrain des spécificités culturelles attribuées au « miracle grec » (universalité et rationalité) et du « génie grec », donc de l’ethnos. Il relativise les conditions de formation du politique et du bios. Il introduit son chapitre sur l’organisation de l’espace, qui traite aussi de la démocratie, par le mythe d’Hestia, déesse du foyer et de l’autochtonie (s’il en est), présentée comme rattachée à Hermès, dieu des voyageurs – devons-nous dire des migrants ? Face aux replis nationalistes et identitaires, un tel modèle réflexif peut être pertinent pour les Droits de l’Homme comme pour la France d’aujourd’hui.

En effet, alors que la pensée des singularités et des origines fraie son chemin contre la pensée du droit du sol, ce qui se brise, ici et maintenant, c’est le rapport d’équidistance et d’égalité, c’est la forme ancienne de conscience et de représentation de la spatialité introduite par la Révolution française. Ce qui a fait de la France le pays des droits de l’Homme, ce fut non seulement l’énorme poussée sociale qui permit de structurer en actes une pensée politique, c’est aussi la matérialisation dans l’organisation de l’espace, réalisée au cours de la Révolution, qui a été poursuivie, non pas malgré, mais par la dictature politique napoléonienne. Ce n’est pas seulement le code civil, c’est l’école, le bureau de poste (ainsi que celui du receveur des impôts !), le système de réseaux des services publics et non privés, la centralité de la mairie, et peut-être du clocher qui le permit. C’est la troisième République, autour du parti radical, qui structura des formes de représentation spatialement égalitaire, favorisant l’ascension de classes moyennes, et permit de faire vivre assez largement une pensée admise comme commune. Celle-ci n’est pas seulement « nationale » au sens politique du terme, mais bien « spatiale» et donc potentiellement critique. Ce que l’on nomme l’État providence (défini par la mise en œuvre de lois sociales relevant du pouvoir étatique en France) est antérieur au cadre chronologique de son établissement d’après-1945 car il avait fallu dès avant composer avec les forces en présence. C’est ce très relatif équilibre, ayant plus ou moins fonctionné un siècle durant, qui implose aujourd’hui sous l’empire des super puissances oligarchiques et de nouvelles formes d’organisation de l’espace structurées par les GAFAM. À l’exclusion des migrants, répond celle de couches sociales entières qui sont précarisées, subissant à la fois délaissement de la part de l’État et « ubérisation ».

Ces puissances nouvelles ne peuvent être étudiées uniquement au travers de leurs émergences boursières et financières ou. Leur histoire appartient à la logique de l’économie capitalistique et à son évolution. Une des grandes différences néanmoins avec le XIXe siècle est que le néolibéralisme, ou disons les flux du capitalisme, concerne désormais non seulement capitaux, marchandises et sources d’énergie mais, dans une dimension toute nouvelle – et de façon toute centrale – l’existence d’un prolétariat flottant à l’échelle de la planète. Une telle situation n’avait pas existé disons depuis 2000 ans, sinon à l’époque de la traite esclavagiste et concernant à cette échelle les Amériques. Aussi, plus que néolibéraux, on proposerait de désigner ces phénomènes comme néocapitalistiques ou tout simplement capitalistiques, pour indiquer la filiation avec les formes d’accumulation du capital analysées autrefois par Marx. Cependant l’expression « néolibérale » a le mérite certain de placer au centre la référence aux nouvelles formes d’organisation spatiale du monde, et des échanges internationaux, dans un monde globalisé (par référence au courant libéral du XIXe siècle). Tandis que le capitalisme avait intérêt au XIXe siècle à bousculer les frontières confessionnelles et régionales, du moins en Europe et aux Etats-Unis, et à unifier marchés nationaux et internationaux sous le contrôle des différentes grandes puissances, aujourd’hui pouvant lui-même s’appuyer sur la mondialisation des communications par les GAFAM qu’il a engendrés, il tend a contrario à la ghettoïsation des populations, migrantes ou non, pour mieux les contrôler et les opposer.

Apories méthodologiques, implosion des catégories

Si formuler aujourd’hui ce qu’est le racisme et l’antisémitisme ne relève plus de l’évidence, c’est que les anciennes conditions qui ont fait vivre les hommes et ont conditionné leurs attitudes sociales – et leur adhésion à l’universalisme des lumières – ont en grande partie disparu. Cette implosion affecte aujourd’hui les courants antiracistes.

Ainsi au lendemain des attentats, les partis de la gauche de la gauche ont combattu l’islamophobie et le racisme antimusulman sans se charger de l’antisémitisme, tandis que les pouvoirs politiques se chargeaient de l’antisémitisme et de la sécurité et non pas de l’islamophobie. Il semble bien que la gauche de la gauche, en cherchant à réduire ou à combattre la fracture sociale ait inscrit le rôle des musulmans comme une catégorie identitaire envisagée en bloc dans un système d’équivalences au final pernicieux : banlieues = défavorisés = musulmans. Il est probable qu’une telle attitude ait voulu relayer la perte d’influence dans les quartiers populaires des organisations traditionnelles, ouvrières et laïques. Les associations musulmanes se sont vues investies, par opposition aux organisations contrôlées par des « blancs » supposés dominants comme un ensemble, une mission d’intercesseurs, de relais, ou même de rédemption – toutes fonctions antérieurement attribuées à la classe ouvrière et à ses organisations. Ainsi se trouve involontairement légitimé l’enracinement de perceptions identitaristes. L’affirmer n’aboutit en aucune façon à dénier aux organisations cultuelles ou culturelles, musulmanes, juives, kurdes, ou tout autre, leur fonction, leur apport et droit à exister, ou plus exactement, en ce qui concerne les lieux de culte, leur droit à être protégés et défendus y compris par l’État contre toute violence ou stigmatisation. Cela n’aboutit donc pas à atténuer l’indispensable combat contre toute forme de racisme anti-arabe et anti-musulman, ce qui est passé dans le langage courant sous le nom d’islamophobie. La perte de tout repère méthodologique s’est accompagnée d’une implosion des catégories de référence, d’où la responsabilité des chercheurs que cette publication voudrait souligner.

Le « nouvel antiracisme », intersectionnalité et approche segmentaire

De la même façon, on ne peut accepter les réactions du « nouvel antiracisme » qui stigmatise les blancs en général. Ni en contrepoint, les attitudes qui mettent à part « les racisés » (par exemple, dans l’agenda des prises de parole décidé à Nuit Debout, ou dans plusieurs facultés). L’« intersectionnalité » est en passe de remplacer l’universalisme antiraciste. Cette catégorie, forgée aux États-Unis, venant du Black feminismaméricain, vise à mieux articuler les croisements et intersections entre différents vecteurs de négativité et de discriminations sociales, comme la couleur de peau, le sexe, le statut social, la pauvreté. On peut admettre que pour le sociologue ou l’ethnologue, l’intersectionnalité apparaisse comme une catégorie tout à fait valide pour décrire la situation présente des relations sociales. Cependant sa capacité ou valeur heuristique générale doit être mise en cause, en particulier pour l’historien, mais aussi pour le défenseur des droits de l’Homme. L’antiracisme n’est pas la superposition interchangeable de catégories. Il se doit de continuer à intégrer la logique de domination, de subordination, ou d’exploitation et d’en discuter la provenance quelle qu’elle soit. Dégager la source est toujours un moyen d’intervenir sur la conséquence. Le racisme est toujours une arme au service de la domination et de l’exploitation. Dominants et dominés ne se distribuent pas tels des vases communiquant à l’échelle du globe, ce qui serait le reflet illusoire d’une perspective libérale ou néolibérale. Si la tendance à la construction d’identités séparées existe et se prolonge dans les divers communautarismes, c’est qu’elle prend corps dans la multiplication des phénomènes diasporiques, dans l’affaiblissement des capacités intégratives des économies capitalistes dans le monde occidental et conjointement dans l’essor de réseaux sociaux mis au service d’un marché mondialisé. En ce sens, ces constructions identitaires sont profondément reliées au jeu des nouvelles oligarchies et aux mutations des formes de spatialité construites et imposées à la majorité.

Ce phénomène permet de rendre compte du profond sentiment de dessaisissement vis-à-vis du champ politique officiel qui mine et fait vaciller des systèmes politiques dits démocratiques. L’exclusion du politique est ressentie par de larges pans des sociétés occidentales et est à relier à l’impossibilité de plus en plus forte pour des couches entières d’accéder à l’espace politique, économique et social général. C’est pourquoi on ne peut donc accepter de faire fond uniquement sur la superposition des intersectionnalités. Le rassemblement des minorités discriminées « racisées » aux USA a certes permis l’élection de Barack Obama, mais celle de Donald Trump, huit ans plus tard, montre les limites de l’approche segmentaire et identitaire de la question. L’histoire, si elle n’invalide pas la pertinence de l’intersectionnalité, en trace du moins les limites. En effet, celle-ci contourne généralement la question centrale qui est et reste, dans ce monde dit néolibéral, à l’instar du « monde d’hier » qui bascule, la question de l’exploitation, alors que dans la contradiction réside le devenir.

Antisémitisme vs judéophobie, « nouvel antisémitisme », et désarticulation du monde

Quant aux catégories de remplacement, à l’égard du terme antisémitisme, il est désormais assez largement affirmé qu’il est « mal formé ». À la suite des travaux de P.-A. Taguieff, il est proposé de le remplacer par celui de « judéophobie » car l’antisémitisme, apparu au XIXe siècle, ne concernerait que les juifs. Si le courant antisémite fut d’abord antijuif, il l’était parce que raciste et xénophobe et colonialiste. Il ne concernait donc pas que les juifs. De plus, invalider ce terme est renier toute la démarche académique qui a mis à jour, dans le monde sémitique ancien, la parenté des langues et des cultures. C’est se priver de la profondeur de champ historique qu’a produite la recherche dans les deux siècles précédents ; et ceci, tout en prétendant faire appel à la longue durée, qui n’est alors circonscrite qu’à la question juive.

L’antisémitisme ancien était pensé uniquement en provenance du monde occidental où il est apparu (car la condition de dominé-protégé-méprisé du Dhimmi, caractérisant la forme d’intégration-soumission des Gens du livre, c.-à-d. des groupes chrétiens et juifs, zoroastriens (etc.) en droit musulman, ne peut être absolument confondue avec l’exclusion de l’étranger du champ sociétal, tel que présenté par Simmel en relation avec la fonction économique du commerçant). L’antisémitisme baptisé « nouvel antisémitisme » s’est de nos jours largement développé dans le monde arabo-musulman, l’idéologie préludant et justifiant le passage à l’acte antijuif et à la violence (dont la tuerie de l’Hypercacher en 2015 fut une manifestation, après celle de Mohamed Merah à Toulouse contre une école juive). Cette idéologie fait son lit du conflit israélo-palestinien, mais en même temps de la contre-révolution au Moyen-Orient, érigée contre contrefeu aux « Printemps arabes ». Elle a voulu disloquer en Irak, Afghanistan, Syrie, etc. par le fer, le feu, les gaz – ainsi que par les déplacements massifs de populations – les modes d’organisation traditionnels de l’espace, définissant les rapports mutuels entre groupes ethno-confessionnels et sociaux. Ceux-ci furent physiquement attaqués ou systématiquement manipulés pour bloquer toute volonté d’émancipation. La désarticulation du tissu des anciennes formes d’organisation expérimentée de l’espace voudrait aboutir à détruire tout repère collectif, autre que ceux imposés par en haut, laissant le champ libre aux flux de la propagande et aux idéologies du moment.

On ajoutera que le complotisme, diffusé désormais à grande échelle dans le monde arabo-musulman, ne saurait servir de prétexte ni de justification à la remise en cause du droit à la critique de l’État israélien (dont Netanyahou a obtenu récemment la modification de la dénomination en « État-nation du peuple juif »), car cela signifierait ôter toute légitimité à la défense des droits du peuple palestinien. C’est aussi la raison pour laquelle on ne peut placer sur le même plan antisémitisme et antisionisme. Entre ces deux courants, ne peut se tracer un trait d’équivalence : la défense des droits d’un peuple inclut celle de tous les peuples, même si leur espace de référence n’est pas étatique, comme c’est d’ailleurs bien souvent le cas au Moyen-Orient et même en Europe. Les droits de l’Homme ne peuvent être inféodés strictement à la défense d’un État quel qu’il soit.

Théorie du complot, et retournement du pouvoir libératoire de l’espace

Dans sa version première illustrée par les Protocoles des Sages de Sion, le complotisme met en scène une désarticulation du monde (et une dépossession) imputable aux juifs qui comploteraient pour le contrôler. Dans une version plus récente, répandue dans le monde islamiste et salafiste, elle est imputable, non seulement aux juifs pris globalement, mais à l’Occident tout entier, juifs inclus – excluant de ce fait les groupes qui ont vécu depuis des temps immémoriaux en Orient et qui sont « poussés » à en partir. Mais ce ne serait là qu’un bien minuscule détail aux yeux des ethnicistes de tout poil. La formule simpliste du choc des civilisations est désormais fort souvent intégrée de part et d’autre des deux côtés de la Méditerranée et répandue par les réseaux sociaux. Elle l’est au plus complet mépris pour la profonde complexité du monde moyen-oriental et du Maghreb, où se côtoient Arabes, Turcs, Arméniens, Berbères… coptes, maronites… druzes, Kurdes, yézidis, etc… et quelques juifs encore. Car la segmentation communautaire ethnoculturelle y plonge de profondes racines que l’on peut penser millénaires. Elle ne passe nullement traditionnellement comme en Europe occidentale et en France par une segmentation conceptuelle entre religion, politique, ethnicité, localisation, histoire. En revanche, la réduction des phénomènes au prétendu choc des civilisations sert (sur toutes les rives de la Méditerranée et au-delà) à couvrir la spirale intrinsèque des mutations de l’économie libérale et de son organisation spatiale que nous voyons dramatiquement à l’œuvre dans la soi-disant crise des migrants. En France, l’emballement des médias qui, en 2015, avaient mis en avant Zemmour et Dieudonné-Soral s’associe à une même structure de pensée engluée dans l’identitarisme facile qui ne peut avoir comme recours ou complément que le complotisme pour présenter la face de quelque apparente logique. Dans cette soi-disant version de l’Histoire, juifs et arabes (et musulmans) sont par essence, sinon par nature, positionnés comme antagonistes.

Le « nouvel antisémitisme », qui est indûment dénommé par l’intermédiaire de l’usage d’un adjectif globalisant « musulman », sert de masque à la question de fond : le retournement contemporain général du pouvoir libératoire de l’espace du « laissez faire, laissez passer » libéral. Il fut à l’œuvre dès le dernier quart du XIXe siècle, c’est-à-dire au moment où émerge l’antisémitisme moderne. La critique scientifique, historique et idéologique doit en être impérativement menée. Elle peut l’être en raison de la double focale de toute structure spatiale. L’objectif est de penser un modèle conservant la référence à l’universel, sans que soient évacuées – au profit de l’européocentrisme ou des pouvoirs en place – les singularités.

Négationnisme

Si le concept même de complotisme reste directement associé à la publication des Protocoles et à ses prémisses, son usage avait été recyclé sous la plume de l’ex-collaborateur Bardèche, dès l’après-1945. L’objectif était alors de réhabiliter le nazisme par la relativisation de ses crimes et de nier le génocide juif en se servant de la fondation de l’État d’Israël (1948) qui fut présentée comme expression d’un projet de domination mondiale. Quand l’université d’Amiens fut touchée par l’expression (individuelle) d’une telle tendance, 40 ans plus tard, c’était dans un moment tournant : la charnière entre la grande vague mémorielle juive d’une part (où les témoignages affluèrent enfin) et une première expression de rapprochement entre tendances de droite et d’extrême droite. Celle-ci se traduisit par l’élection en 1998 de cinq présidents de région élus (avec leur accord) grâce aux voix du FN, en Rhône-Alpes, Bourgogne, Languedoc-Roussillon, Centre-Val-de-Loire, ainsi qu’en Picardie. C’était la première expression d’une atteinte au « cordon sanitaire » électoral qui risquent de voir se profiler de beaux jours.

Les procédés mis en œuvre dans un fascicule de Roger Garaudy Droit de réponse, Réponse au lynchage médiatique de l’abbé Pierre et de Roger Garaudy, qui fut dans les mêmes années diffusé à l’université d’Amiens, faisaient appel à des cordes très usées, mais identiques à celles mis en œuvre par les courants antisémites les plus contemporains – comme en font montre les caricatures de Dieudonné et autres simulations… Il s’agit de justifier les stéréotypes diffusés et accusations portées contre les juifs, en leur faisant endosser la responsabilité initiale des malheurs dont ils sont victimes. Le même procédé s’applique aux crimes sexuels. La figure de Judas n’est jamais loin. Nourrie au biberon du complotisme, la tentative de percée négationniste s’y trouvait marquée du sceau de l’amalgame dès les premières lignes dans cet écrit. Ainsi des actions irréfutables, commises et attribuables aux seuls courants sionistes d’extrême droite, sont par extension imputées à l’ensemble du sionisme, hors temps et sans différenciation aucune. Mais la pratique de l’amalgame est constitutive du racisme et de l’antisémitisme car il faut mettre en scène une responsabilité qui se doit d’être collective, pour créer l’entre soi identitaire que ce soit pour les Juifs, les Roms ou les Arabes. Les victimes sont transformées en coupables et toujours en relation à des présupposés prétendument ancestraux et congénitaux, plongeant en des temps immémoriaux : « pré »-« jugés » placés hors champ de toute critique historique autorisant à assimiler Netanyahou au roi David ; et pourquoi pas Jacques Chirac à… Vercingétorix ?

L’année 1996, année de parution de la brochure de Roger Garaudy, pour l’université d’Amiens avait été marquée par le Doctorat Honoris Causa décerné à Elie Wiesel, prix Nobel de la paix et rescapé des camps de la mort. L’initiative en était principalement revenue à Jacqueline Lévi-Valensi, doyenne de la faculté des Lettres, spécialiste de Camus et enfant de déportés elle-même, dont la famille fut exterminée pendant la Shoah. C’est en réaction, qu’avait été diffusée la brochure citée plus haut, dès sa parution auprès de quelques enseignants de cette université. Elle reprenait sous forme pernicieuse la thématique des crimes d’Israël pour en venir à relativiser les crimes nazis par la stratégie usuelle des amalgames et du retournement des responsabilités. Cette distribution, annotée pour plusieurs passages concernant la Shoah, faisait suite à la publication des Mythes fondateurs de la politique israélienne du même Roger Garaudy, qui sera interdite pour négation de crime contre l’humanité au nom de la loi Gayssot et dont le procès était alors en cours. Empêché par la loi d’aller plus loin, du moins dans le monde occidental, la même année, Garaudy se tourna immédiatement vers le Moyen-Orient, où il s’assura auprès de dictateurs d’appuis sérieux. Il fit une tournée qui lui valut un grand succès éditorial en particulier au Liban, au Maroc, en Syrie et lui acquit une certaine célébrité, toujours entretenue de nos jours et qui sert de caution sinon de substrat à la radicalisation dans ces régions, par-delà la disparition de l’homme. C’est ainsi qu’il rencontra en Syrie, selon les recherches de Michaël Prazan, le second d’Assad père, le même individu qui avait rejeté les demandes d’extradition d’Alois Brunner, collaborateur d’Eichmann. Il s’offrit dans le même temps une belle carrière en Iran auprès d’Ahmanidedjad qui fit du négationnisme une doxa. Garaudy était présent lors de la conférence négationniste de Téhéran de 2006, qui réunit entre autres Garaudy, Faurisson, Thion, Chavez, alliance de circonstance oblige, n’obéissant qu’au seul principe de faire flèche de tout bois ou bien relevant d’une emprise plus profonde de thèmes antisémites au sein de courants que l’on n’avait pas l’habitude de voir cohabiter avec l’extrême droite ? Ainsi, se transformant en mentor, Garaudy contribua fortement à diffuser l’antisémitisme au Moyen-Orient, alimentant les positions radicalisées d’aujourd’hui impliquant dans des oppositions binaires préconstruites tout l’Occident et prétendant les justifier.

Objectif

L’ancrage idéologique et la couleur politique dont se réclamait l’auteur de l’envoi amiénois, (ayant des responsabilités par ailleurs en faculté des Langues), ne pouvaient laisser place à aucun doute puisqu’un courrier postal, signé, indiqua : « nous les révisionnistes ». Le but ? L’attente ? L’espérance ? Peut-être ancrer ce courant grâce à une petite affaire de type bien médiatique puisque la tentative provocatrice visait évidemment Elie Wiesel. La doyenne des Lettres, spécialiste de Camus, qui avait elle-même enseigné en Algérie, au lendemain de l’Indépendance, choisit d’organiser une conférence avec les Affaires culturelles de l’université où intervint entre autres Didier Daenynckx, auteur de Meurtre pour mémoire. Il rappela le sort réservé aux Algériens en butte à la guerre d’Algérie quand la police française jeta 300 Algériens à la Seine le 17 octobre 1961. Cette conférence fut suivie de la projection du film « Lumière noire » de Med Hondo, Abib Mohamed Medoun Hondo de son patronyme. Y sont croisées des thématiques très actuelles telles les « bavures policières », le parcage à l’aéroport de Roissy pour être refoulés d’une centaine de migrants (maliens). En déplaçant la focale, la réaction impulsée par Jacqueline Lévi-Valensi replaçait la question du nazisme et le combat contre l’antisémitisme dans le prolongement du combat contre tous les racismes et dans le champ historique pris dans son ensemble. On en percevra la très forte actualité. La Shoah n’est pas une affaire judéo-juive.

Amalgame au quotidien et répression des quartiers populaires 

Le « si ce n’est toi c’est donc ton frère » ciblait autrefois les juifs dans l’organigramme identitariste de la pensée raciste antisémite. C’est une pratique qui vise quotidiennement désormais les jeunes des quartiers populaires, en butte aux constants contrôles au faciès assortis de violences policières. Mais cela peut aller bien au-delà de la fable. Depuis le 11 septembre, les musulmans sont sommés de se démarquer des islamistes auxquels ils sont assimilés. Ils sont placés dans le même sac par une certaine opinion qui agglomère, sous des vocables divers indifférenciés, immigrés, terroristes et maintenant tous les musulmans Se traduisant par des décisions politiques, cela dépasse désormais une simple question d’opinion publique. Ainsi aux USA, l’interdiction d’entrée sur le territoire a été proclamée pour tous les ressortissants de sept pays dits « musulmans », mais que fait-on pratiquement quand on est chrétien de Syrie ? Ou juif somalien ? Dans certaines bouches, la différenciation n’a jamais été pas bien nette entre partisans de la religion musulmane et partisans de l’islamisme politique, d’autant que le droit, au beau pays des droits de l’Homme, pendant la période d’état d’urgence a fait entrer l’action préventive, c’est-à-dire le soupçon, en lieu et place de la preuve, de faits établis et non pas anticipés. La déclaration des droits de l’Homme indique pourtant bien en son article X : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ». Le burkini trouble-t-il l’ordre public ? Ce serait risible si cela ne s’accompagnait de souffrances, d’ostracisme et de violences au quotidien ; et plus encore si le but n’était pas d’installer un mur au sein des couches travailleuses de la population en France, en particulier des quartiers populaires pour être en mesure de les paralyser.

A Amiens, les jeunes des quartiers défavorisés vivent tous les jours sous le joug de la répression et/ou de la relégation. La moindre recherche sur internet fait apparaître qu’en 2012, a été expérimentée la présence de la BAC (Brigade anti-criminalité), faisant usage de Flash-Ball (testés déjà en 2005 lors de la crise des banlieues) dans une zone autrefois assez fortement industrialisée, largement désertifiée aujourd’hui, devenue en 2012 une Zone de priorité sécuritaire. Pour nous qui avions connu « les Zones d’éducation prioritaire », le glissement de l’une à l’autre (de l’éducation à la sécurité) fait froid dans le dos. Il place le présent dans une spirale d’exclusions constantes qui se cumule avec les fermetures des usines. Les émeutes de 2012 s’étaient enflammées suite à un accident mortel de moto… Les condamnations furent lourdes, à la prison ferme. Comme nous l’avons déjà signalé en Picardie, en 1998, s’était établie une alliance avec le FN marquant un fort alignement de la droite dure, préludant à des recompositions très contemporaines. pour bâillonner les protestations.

En effet, il ne s’agit jamais uniquement de questions purement idéologiques, mais de la vie quotidienne des populations. La Picardie a stagné au 20e rang des 22 régions françaises en ce qui concerne son taux de chômage moyen (soit 11,3%). Après la liquidation de la bonneterie et du textile, ce furent des secteurs en pleine vitalité économique qui viennent de payer le prix fort de la mondialisation. On connaît Goodyear qui ferma après une longue résistance en 2014. S’y est ajouté Whirlpool transférable en Pologne. Dans la banlieue Nord d’Amiens, le taux de la population active au chômage est de 40%. Ces chiffres, ne portant pas uniquement sur la jeunesse, donnent la mesure de l’enclavement subi. La jeunesse stigmatisée au faciès est en première ligne sur tous les fronts, chômage comme relégation, soumise à une contention quasi permanente sans presque d’autre promesse d’avenir que la précarité la plus générale.

La veille antisémite (suite)

Contre la poussée antisémite qui s’était manifestée à l’université de Picardie, des Journées d’études avaient été organisées avec l’université de Lille 3, puisqu’un partenariat pour la préparation d’une licence d’hébreu avait été signé entre ces universités. Elles furent publiées sons le titre Histoire et conscience – Il y a soixante ans, l’ouverture des camps d’extermination et s’ouvrent par un avant-propos du président de l’université de Lille 3 qui écrit : «  La Shoah n’est pas un objet froid. La béance qu’elle a ouverte dans la conscience occidentale ne s’est pas refermée. […] L’histoire intellectuelle et morale des cinquante dernières années a fait la preuve qu’il ne nous est plus possible, à nous Européens, non plus sans doute qu’au reste de l’humanité, de faire « comme si » […]. D’où les efforts intéressés – des efforts dont l’histoire montre qu’il ne faudrait sous-estimer ni l’efficacité ni les périls qu’ils peuvent faire courir à l’Europe et au genre humain tout entier pour escamoter l’événement, avec les négationnistes … ».

C’était une réponse directe au deuxième ballon d’essai lancé par le même individu, toujours sous forme d’un courrier. Cette fois, Elie Wiesel était ciblé nommément. Dévoyant le point de vue qu’il formulait, on pouvait lire : « mais pourquoi Elie Wiesel rescapé d’Auschwitz écrit-il dans le premier volume de ses mémoires (Tous les fleuves vont à la me… p. 97) : « Les chambres à gaz, il vaut mieux qu’elles restent fermées au regard indiscret. Et à l’imagination ». Ainsi la réalité des chambres à gaz était directement mise en doute. Le point de vue négationniste, confirmé. Il s’abritait néanmoins sous une forme interrogative prudente, quasi euphémistique, relevant de ce que J.-Y. Camus qualifie de « dubitionnisme ». Le Pen en ayant fourni le modèle, lors de l’affaire du détail, concluant sa fameuse déclaration par « Les historiens en discutent ». La condamnation de l’ouvrage de Garaudy, interdisant sa diffusion, l’année d’avant était passée par là.

L’orientation idéologique d’un tel courrier ne resta cependant pas sans conséquence tangible et concrète. Alors que nous nous battions collectivement contre l’instauration d’un mode de gestion néolibéral de l’université, elle déboucha, sur la suppression, l’année suivante (en 2000), de la licence d’hébreu préparée à Amiens, malgré de bons résultats en termes d’inscriptions. Cette suppression, dans les faits, resta effective deux ans durant, jusqu’à la rentrée 2002 alors que quelques mois auparavant de cette même année 2002 le FN était parvenu à se placer au deuxième tour des Présidentielles. Deux ans auparavant, donc en 2000, la décision de suppression de la préparation à la licence d’hébreu avait été initiée par la présentation en conseil de faculté d’une motion présentée par le même individu. Elle mettait cet enseignement de licence hors jeu, comme non habilité localement, autonomie des universités oblige, puisque dépendant d’un partenariat. C’était la période où il fallait « dégraisser le mammouth » et le président se présenta dans la presse locale comme « un rottweiler ». Le Ministère, alerté, avait alors réagi par une missive privée du Conseiller pour l’enseignement supérieur au cabinet du Ministre de l’Éducation Nationale dont le président d’Amiens fit connaître un passage dans une lettre adressée à tous les enseignants: « Mon attention est attirée par la suppression de l’enseignement d’hébreu à Amiens, suppression qui irait dans le sens d’un courant « révisionniste » qui serait présent à Amiens… ». Elie Wiesel, contacté, s’était par un message de son secrétariat porté garant des étudiants qu’il avait rencontrés. Le président, sans doute mal conseillé, annonça qu’il portait plainte pour diffamation, affirmant au vu et au su de tous dans un courrier, placé dans toutes les boites aux lettres du campus ainsi qu’adressé aux membres des conseils, qu’il s’agissait de « rumeurs » [souligné par nous]. Il réunit pour se laver de toute accusation un jury d’honneur que J. Lévi-Valensi, sollicitée, refusa de présider. Malgré les documents qui avaient été portés à sa connaissance et mis en sa possession, le président s’était engagé, volens nolens (car son positionnement politique à titre personnel ne peut dans ce cas être mis en cause) dans la spirale négationniste. L’avocat de Pierre Vidal-Naquet, auteur des Assassins de la mémoire, un Eichmann de papier, fut contacté. Mais, du fait du décès du président, le procès auquel on pouvait se préparer n’eut pas lieu. Jusqu’à ce jour, l’affaire ne fut pas portée sur la place publique.

Épisode isolé ?

Et à l’université de La Rochelle… 

Précisément du fait de la crise civilisationnelle qu’instille la généralisation du système néolibéral, dislocateur de rapports expérimentés au temps et à l’espace, le négationnisme rampant, insufflé entre autres par Dieudonné et consorts, trouva une autre illustration, dans une autre université, à la Rochelle cette fois-ci, parmi les jeunes. L’épisode est inspiré par une idéologie typiquement complotiste et met en jeu un autre aspect des thématiques antisémites.

C’était en 2013. Un groupe de jeunes écrivit un projet théâtral intitulé « Une Pièce sur le rôle de vos enfants dans la reprise économique mondiale » qui fut monté avec le soutien de l’université. On se trouvait dans la foulée du discours du candidat F. Hollande au Bourget contre la finance, dont l’écho ne s’était pas éteint. C’est pourquoi les jeunes porteurs de la pièce se sentirent parfaitement légitimes à produire un discours qui s’en inspirait. Cependant, ils le dirigèrent non à l’encontre d’un système, celui de « la finance», mais à l’encontre des seuls juifs. C’est, expliqueront-ils, la faillite de Golden Sachs qui les avaient inspirés. Ils l’avaient perçue comme une banque juive. À preuve tous les ingrédients de la vieille rhétorique mobilisés dans l’intrigue : bancocratie juive, contrôle des médias, positionnement des juifs comme ennemis du genre humain, manipulant l’existence de leurs congénères et les piégeant. Ils ajoutèrent un pas de côté plus moderniste, par l’usage de la génétique et le contrôle de leur ADN (pas raciale la thématique ? Non. En est-on loin ?). Aussi le synopsis que l’on peut consulter emprunte-t-il indirectement à la fable séculaire du crime rituel, comme l’indique Serge Klarsfeld dans la préface de l’ouvrage consacré à cette affaire – fable inventée en Occident avant qu’elle ne soit importée en Orient. Aujourd’hui, elle fut véhiculée par l’intermédiaire de jeunes qui se voulaient foncièrement anti-néolibéraux… et anticapitalistes. Diffuser de tels propos sur scène, « c’était de l’art », et sans doute pas plus choquant que la quenelle de Dieudonné. Le plus effarant fut sans doute qu’aux premières représentations soutenues par l’université nul ne réagit, comme si ces stéréotypes allaient de soi et parlaient pour la vérité. Seul un collègue, maitre de conférence, porteur du même patronyme que l’odieuse héritière de la multinationale Goldberg, le fit. Le silence du public, que l’on pouvait pourtant considérer particulièrement culturellement averti, montra un degré d’intériorisation et de banalisation très inquiétant de la thématique antisémite et l’acceptation tacite du retournement négationniste, tel que pratiqué par Dieudonné et consorts au nom de l’interchangeabilité des responsabilités entre victimes et coupables.

L’université est de longue date un microcosme sociospatial, lieu de vie et d’apprentissage de l’altérité par le brassage de populations d’origines et de croyances différentes. Mais l’université française a ses propres caractéristiques car, contrairement à d’autres, elle est un cadre laïque ; de plus, la quasi gratuité des frais d’inscription (la moitié des étudiants sont bousiers à l’université d’Amiens) jusqu’à ce jour en fait un pôle d’échanges sociaux et culturels. Elle offre un seuil, un passage, certes étroit, mais toujours réel, par-delà les relégations et sectorisations.

Si l’université n’était pas indemne de la pénétration sournoise des fables antisémites, de ses présupposés et amalgames racistes ou complotistes, c’est précisément la raison pour laquelle il nous sembla indispensable de défendre pratiquement, en acte et au grand jour l’arabe et l’hébreu ensemble quand ces enseignements furent mis en cause en même temps, à l’université d’Amiens, alors qu’ils y existaient tous deux depuis quelque vingt-cinq ans. Il s’agissait de fournir la preuve concrète, pratique et non pas virtuelle qu’une telle action était possible.

Défense commune

Si l’enseignement de l’hébreu avait été attaqué, en toute première ligne de mire, quelques années plus tard en 2008, ce fut à l’arabe et à l’hébreu ensemble qu’on signifia qu’ils étaient des disciplines de trop. Un courriel pour justifier a posteriori la décision indiqua que l’offre de formation concernait les langues européennes… ce qui ne sembla pas vraiment être le cas dans la pratique puisqu’une autre grande langue (le chinois) s’enracinait… C’est alors que la section LDH/EHESS fut informée de cette décision et la discuta et que plusieurs collègues soutinrent notre protestation contre la suppression de ces disciplines. Les instances de direction de l’université, auxquelles nous fîmes évidemment appel, choisirent à cette date d’arbitrer en notre faveur. Notre raisonnement contextualisait la mesure et la charge symbolique d’une mise à l’écart pour le présent et le futur. En particulier l’argument avancé en particulier par notre collègue d’arabe fut entendu. : si l’enseignement n’était pas maintenu au sein même de l’université, il s’enracinerait dans les mosquées… Il s’agissait de signifier ouvertement notre ancrage dans une certaine conception géographique, linguistique et culturelle commune, laïque mais non pas autocentrée. D’ors et déjà, les enseignements des « études hébraïques » avaient été situés dans une conception d’un Proche-Orient transhistorique, multilingue et multi-ethnique présentant une spatialité en réseaux, que la conquête arabe n’avait pas détruite mais au contraire fait perdurer au Moyen-Orient, comme en Andalousie. Les cours de civilisation juive prirent désormais, sinon un tour nouveau, du moins un intitulé nouveau centré sur le « monde sémitique ».

Nous fûmes dans l’obligation de faire appel à nouveau à une argumentation identique quelques années plus tard quand ces deux disciplines furent à nouveau en ligne de mire (Faut-il souligner que n’étions qu’à quelques mois des attentats de Mohamed Merah, dont nous n’avions peut-être pas pris encore toute la mesure, et deux ans avant ceux de 2015 ?). Une première pétition fut mise en ligne soutenue par 80 enseignants de l’université de Picardie. Elle recueillit un large écho auprès des étudiants des deux disciplines. Elle rappelait le cout minime de ces disciplines (0,003%  d’un budget).comparativement au rôle civique qu’assume un campus universitaire, comme lieu de brassage et de rencontre des étudiants et comme cadre spatial spécifique.

Nous ne pûmes au final sauver ni la licence d’hébreu ni les cours de civilisation hébraïque, mais notre résistance collective permit le maintien en faculté des Langues des « petites langues » menacées, dont l’arabe. Faut-il ajouter que nous fûmes à chaque étape soutenus par l’ensemble des syndicats auxquels nous avions fait appel… En 2015, il nous fut signifié par notre hiérarchie que les enseignements dispensés en études juives ne répondaient pas « aux domaines de formation et aux objectifs pédagogiques de l’établissement ». Alors la boucle semblait se boucler. Tristement ?

Quand à la rentrée 2017, l’arabe fut supprimé après avoir atteint la participation record au cours de l’année précédente de quelques 200 étudiants, démontrant, s’il en était nécessaire, l’intense besoin d’ouverture que ressentait la jeunesse estudiantine amiénoise, cette suppression suscita une réaction massive et très rapide appuyée par une nouvelle pétition formulant ce besoin sous la forme suivante : A qui le tour ? Elle eut gain de cause. Son rétablissement fut annoncé par la direction de l’université et fut effectif à la rentrée de septembre 2019 après une année de suppression. Il rassemble aujourd’hui près d’une centaine d’étudiants qui ont fait une demande d’inscription. Défendre la diffusion de l’arabe, aux côtés des différentes cultures et langues qui sont pratiquées dans cette partie du monde, et en France même, donc aux côtés des langues juives, c’est défendre une spatialité partagée et la possibilité d’avoir accès à sa connaissance, pratiquement et intellectuellement – alors même que le Moyen-Orient se trouve encore et toujours en proie aux pires violences et ravages de guerres qui en détruisent le caractère pluriel.

Conclusion

Cette victoire collective a été gagnée au prix de la lutte contre la spirale des replis identitaires et individualistes. Elle s’est menée en réaction à la condamnation de disciplines universitaires jugées peu rentables comme les humanités et au délaissement de régions et quartiers entiers, où peuvent couver les pires communautarismes et les options identitaires d’ultras de droite et d’extrême droite. Ce qui a été refusé et dépassé à l’université d’Amiens est le deux à deux d’oppositions binaires devant obligatoirement opposer juifs et Arabes sur fondements d’un espace-temps territorialisé (contre toutes réalités), cerclé de frontières, au nom d’une conception factice et nationaliste de la République qui n’était pas celle de la Révolution française et ne fut jamais celle des droits de l’Homme. Ce qui a été défendu, tant dans les programmes d’enseignement que dans les projets, est la réflexion sur une spatialité partagée conçue comme structurelle car dépendant de deux volets qui s’articulent, l’un à la vie concrète permettant le dialogue avec les étudiants et entre eux ; l’autre, plus abstrait dépendant philosophiquement et intellectuellement de notre rapport à l’universel. Tel fut notre contrefeu véritable… Si les cours qui avaient été rejetés des programmes de l’université (donc tant les études juives qu’arabes), ont pu se maintenir avec une forte vitalité pendant plus de vingt-cinq ans, c’est qu’ils ont fait appel à la double fonction de la spatialité, à la fois celle s’appliquant aux questions au programme et à celle des apprenants. En quelque sorte à son double versant garantissant à la fois la connaissance objective et l’approche subjective (mais aussi collective) des faits. Ainsi un public très divers a pu être rassemblé dans ces deux disciplines.

On a voulu ne faire fi jamais ni des solidarités, ni des oppositions culturelles concrètes que portaient nos deux champs d’études, ni des témoignages cruels de l’histoire. La destructivité d’aujourd’hui n’émane pas d’un peuple donné, conçu tel une monade, qui ferait bouc émissaire (car il en est beaucoup de par le monde qui pourraient être présentés comme mortifères dans le contexte présent, porteurs de coups meurtriers, contre tel ou tel autre sous-groupe ou peuple). Ce qu’on a voulu signifier dans cet article est la responsabilité qui en est le fondement : celle d’un système social et économique, dont la Shoah présente l’ignoble face, un système qui fut longtemps perçu comme libératoire, mais qui ne l’est plus car, sous couvert de modernité, il est au contraire producteur d’une destructivité très généralisée.

Notre victoire collective est celle d’un universalisme, non pas identique à celui des Grecs anciens, géométrique, auquel nous ne pourrons entièrement faire retour, mais d’un universalisme où la relativité n’est pas la relativisation (principalement de celle de l’action des pouvoirs en place) ; d’un universalisme où l’on prend en compte une structure spatiale différente comme celle en réseaux du Moyen-Orient ou bien l’organisation ségréguée des quartiers populaires. Ainsi peut-on se familiariser avec la place nouvelle acquise par l’ethno-religieux, sans pour autant y souscrire. Prendre en compte les deux versants de la spatialité – celle vécue par le ou les groupes considérés et celle universalisable au plan collectif, théorique et scientifique – permet de ne pas reléguer ceux qui sont régis par un rapport au temps non occidental, comme antimodernes, eux qui ne seraient pas « entrés dans l’histoire ». C’est au contraire une façon de les inclure, ainsi que leur jeunesse, dans une vision du monde globale et interconnectée, dans un rapport construit au monde en son entier, donc à l’universalité. La prise en compte de la spatialité offre une arme à la recherche comme aux défenseurs des droits de l’Homme pour lutter à la fois contre l’antisémitisme et l’islamophobie.

[1] La préparation de l’intervention de la section EHESS de la Ligue des droits de l’homme [LDH] pour le 40ème anniversaire de l’École, en octobre 2015 a servi de base à cette réflexion. Aussi ces pages reflètent-t-elles nos interrogations dans la période marquée par les graves événements de janvier 2015 et les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher de Vincennes – un préprogramme avait mis en parallèle « islamophobie » et « antisémitisme ». Mais elles s’ancrent dès avant, dans une plus longue durée, puisque notre section avait, dès 2008, été avertie d’un projet de suppression des enseignements d’arabe et d’hébreu qui avait semblé dépasser l’environnement local de l’université de province où il s’ancrait : l’université d’Amiens. Ces menaces avaient pu être ressenties comme périlleuses pour la laïcité et les droits de l’Homme, mais aussi xénophobes, dans un contexte que cet article éclairera.

Nicole Abravanel

Publié initialement dans la revue Lignes n°66, octobre 2021

https://www.editions-lignes.com/LITTERATURE-QUELLE-EST-LA-QUESTION.html

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

3 réflexions sur « Identitarismes. Antisémitisme vs islamophobie et enjeux de la spatialité »

  1. Je suis d’accord que les Eglises devraient être rigoureusement tenues hors du champ politique.
    Remarques : ne pas confondre religion et institution religieuse. Une laïcité stricte est plus facile à mettre en œuvre à l’égard de l’Eglise catholique aux institutions centralisées qu’à celui des modèles spatiaux-sociaux émergents (sur lesquels s’appuient les évangélistes, les diverses branches de l’islam, le judaïsme hors modèle napoléonien, etc).;
    L ‘anticléricalisme du XIX e s’est appuyé sur le scientisme et la conception d’un temps progressif et continu, universel, qui est révolu.
    On peut – du moins dans l’enseignement– s’appuyer sur la dimension cosmologique présente dans toutes les religions pour les comparer et mettre en perspective avec une approche scientifique. Cela fonctionne, je peux en témoigner.

  2. L’anticléricalisme contre la religion chrétienne a été positif il a réduit l’influence du catholicisme en France. Si les religions ne sont pas tenues hors du champ politique, c’est la guerre à peu près assurée

    1. séparer le pouvoir religieux du pouvoir politique est une chose que l’on peut nommer « laïcité »
      un combat toujours nécessaire
      mais cela ne dit rien sur la place des espérances religieuses ou spirituelles dans le champ social et politique

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