[26] Solidarité avec la résistance des ukrainien·nes. Retrait immédiat et sans condition des troupes russes [26] 

  • Patrick Le Tréhondat : Sabotages ferroviaires : les cheminot·es de Biélorussie entrent en action
  • Le « Mein Kampf » de Poutine. « Dénazification » de l’Ukraine : l’effrayante tribune de T. Sergueïtsev
  • Patrick Silberstein et Dan La Botz La Russie et l’Ukraine : Une impasse ? Un tournant ?
  • Massacres en Ukraine : la Suisse doit agir
  • Patrick Cockburn : Les crimes de guerre: leur place dans le développement de cette guerre
  • Marc Bonhomme : « Échec à la guerre » ou l’usage convainquant de l’antiracisme pour masquer un pacifisme campiste qui laisse tomber le peuple ukrainien
  • Dépêche de l’Irish Republican News
  • Sophie PerreletGeneviève PironJil Silberstein : Voix des Ukrainiennes
  • Spectacle artistique « Bucha-Moscou »
  • L’impact de la guerre en Ukraine sur le monde arabe
  • Un convoi intersyndical pour l’Ukraine. Appel unitaire des organisations syndicales françaises
  • « Un régime fasciste se profile en Russie ». Entretien avec Greg Yudin conduit par David Ernesto García Doell
  • Un appel lancé par les maires et les responsables des collectivités locales au Royaume-Uni
  • Liens avec autres textes

Sabotages ferroviaires : les cheminot·es de Biélorussie entrent en action

Au lendemain de l’agression russe contre l’Ukraine, le comité exécutif du Congrès des syndicats démocratiques de Biélorussie déclarait : « Nous tenons à vous assurer, chers Ukrainiens, que la grande majorité des Biélorusses, y compris les travailleurs, condamnent les actions irréfléchies du régime biélorusse actuel qui tolère l’agression russe contre l’Ukraine. Nous exigeons une cessation immédiate des hostilités et le retrait des troupes russes d’Ukraine, ainsi que du Bélarus. » Il ne faut jamais prendre à la légère une déclaration syndicale. Surtout en temps de guerre. La logistique militaire russe et la direction des chemins de fer biélorusses allaient l’apprendre à leurs dépens.

Selon le centre des droits de l’homme Viasna, huit cheminots biélorusses sont arrêtés dès le début de la guerre pour sabotage contre un transport ferroviaire militaire russe. Quelques jours plus tard, le 2 mars, Aliaksei Shyshkavets, 43 ans, habitant d’Asipovichy (important carrefour ferroviaire), est arrêté. Selon le ministère de l’Intérieur, il s’apprêtait à exécuter des actes de sabotage pour empêcher la circulation de certains trains. Deux autres personnes sont également arrêtées à Staubtsy dans la nuit du 1er au 2 mars. Un autre « saboteur » aurait été arrêté à Zhodzina toujours le 2 mars. En ce début mars, des cheminots rapportent que les transports ferroviaires de matériel militaire russe et des munitions ont alors cessé de traverser la Biélorussie en raison des nombreux sabotages.

Devant l’ampleur du phénomène, l’agence russe ASS annonce que le procureur général du Belarus a ouvert une enquête pénale sur ce qu’il appelle des « actes de terrorisme perpétrés par un groupe organisé contre l’infrastructure du chemin de fer » biélorusse. Il reconnaît que des installations de signalisation et autres matériels de transport ont été rendus « inutilisables ». Les cheminots arrêtés risquent jusqu’à 15 ans de prison. En dépit des menaces, les sabotages continuent. Le 6 mars, Siarhei Kanavalau, un employé des chemins de fer biélorusses, est arrêté à Vitsebsk. Selon le ministère de l’Intérieur, il avait prévu de désactiver les systèmes de sécurité ferroviaire. À Svetlahorsk, une unité de signalisation ferroviaire est incendiée. La police accuse trois habitants de Svetlahorsk de cette dégradation.

Depuis ce sont des dizaines d’actes de sabotage ferroviaires qui ont été commis. En témoignent, les vidéos postées une chaine télégramme pro russe (TG) où 38 cheminot·es reconnaissent, dans une mise en scène digne des procès de Moscou, avoir commis des actes de sabotage et être sous influence étrangère. Le 19 mars, le journal Novy Chas évoque 12 sabotages ferroviaires qui ont paralysé le réseau ferroviaire, empêchant les wagons transportant du matériel militaire russe de se diriger vers la frontière ukrainienne. Dans la nuit du 16 mars sur le tronçon Farinovo-Zagattya, le coffret relais d’alarme est incendié.

Le 20 mars, Oleksandr Kamyshin, président du conseil d’administration d’Ukrzaliznytsia (chemins de fer ukrainiens), annonce qu’il n’y avait plus de liaison ferroviaire entre l’Ukraine et la Biélorussie, et remercie les cheminot·es biélorusses pour leur réponse rapide à la guerre. « J’ai récemment appelé les chemins de fer biélorusses à ne pas exécuter les ordres criminels de leur président et à refuser de transporter des militaires russes vers l’Ukraine. Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’annoncer qu’il n’y a pas de liaison ferroviaire entre l’Ukraine et la Biélorussie. Je n’entrerai pas dans les détails, mais je suis très reconnaissant aux chemins de fer biélorusses pour leur réaction rapide » ajoute-t-il ironique.

Le 25 mars les liaisons ferroviaires avec la Biélorussie sont toujours suspendues. L’information est donnée dans un message Facebook par Vitaly Koval, le gouverneur ukrainien de la région de de Rivne (nord-ouest de l’Ukraine). Dans ce message publié sur les réseaux sociaux, Vitaly Koval qualifie de « nouvelle importante » pour le peuple ukrainien et a exprimé sa gratitude aux travailleur·euses des chemins de fer pour leurs efforts et conclut « Mes amis, la connexion ferroviaire avec la République de Biélorussie s’est arrêtée. Cela signifie que la Russie ne sera plus en mesure de fournir du matériel militaire et des provisions aux occupants via le chemin de fer biélorusse. »

Depuis plus d’un mois les sabotages se succèdent et le transport militaire russe ferroviaire est largement entravé.

Face à ces « difficultés » inattendues, les chemins de fer biélorusses pourraient être soumis à une « purge » à grande échelle, au cours de laquelle des « employés peu fiables » seraient licenciés explique une chaîne cryptée de cheminots biélorusses. Des troupes d’unités spéciales sont postées le long de voies ferrées. Certaines de ces patrouilles en armes seraient en civil , munies de talkies-walkies et de traceurs GPS. Elles installeraient leurs tentes à proximité des voies ferrées. Le 30 mars, une escouade de ces soldats ouvre le feu sur un groupe de cheminots-partisans en action. Les coups de feu ont été entendus près de l’arrêt de Babina dans le district de Babruisk (tronçon Asipovichy – Zhlobin). Les partisans avaient ouvert deux armoires à relais (nécessaires à la signalisation ferroviaire). Ils ont réussi à en incendier une. Jusqu’au moment où un groupe de militaires qui se trouvait dans les bois et devait garder ledit matériel a ouvert le feu. Cependant, les partisans ont pu s’échapper.

Selon le site biélorusse Zerkalo (30 mars), au moins 40 employé·es des chemins de fer sont aux mains du KGB biélorusse. En outre, 4 autres cheminots dont un conducteur de train sont détenus à Gomel, dont au moins un a été placé dans le centre de détention provisoire du KGB. Tous auraient été abonnés à la chaîne cryptée « Communauté des cheminots de Biélorussie », qui est dénoncée comme une formation extrémiste.

Patrick Le Tréhondat

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61965

 

I lavoratori delle ferrovie bielorusse entrano in azione contro la guerra

https://refrattario.blogspot.com

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Le « Mein Kampf » de Poutine. « Dénazification » de l’Ukraine : l’effrayante tribune de T. Sergueïtsev

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Au moins les choses sont claires. « L’écrivain » Timofeï Sergueïtsev est l’un des principaux idéologues de la « dénazification » de l’Ukraine [qu’il avait annoncée, pour ne pas dire planifiée, dès avril 2021, lire ICI en russe], l’objectif avancé par Vladimir Poutine pour justifier l’invasion russe en Ukraine. Dans une longue tribune publiée ce dimanche par l’agence officielle RIA Novosti (donc avec le nécessaire aval du Kremlin, et sans doute, de Vladimir Poutine en personne), on comprend mieux les visées de Vladimir Poutine, mais aussi les exactions commises par l’armée russe qui, dit Sergueitsev, de peuvent être qualifiées de crimes de guerre (puisqu’il s’agit de « combattre le nazisme »). Et les actions de l’armé ne russe ne concernent pas les seuls militaires ukrainiens, mais l’ensemble des civils qualifiés de « nazis passifs » qui ont « soutenu le gouvernement nazi » [de Volodymyr Zelensky].

Plus encore : la guerre menée ne suffira pas à « épurer » l’Ukraine. La « dénazification », dit Sergueitsev, devra être poursuivie le temps d’une génération, 25 ans.

On comprend mieux en lisant cette tribune « autorisée » – et cela fait froid dans le dos – ce que Poutine veut dire lorsqu’il affirme qu’il n’acceptera de « négocier » qu’une fois acceptées toutes ses conditions. Ce n’est donc pas une négociation mais une reddition.

Enfin, la tribune de Timofeï Sergueïtsev exprime pour la première fois, d’une façon on ne peut plus claire, que la guerre menée par Poutine ne s’attaque pas seulement à l’Ukraine, mais à l’ensemble des valeurs européennes et occidentales. Dans la vision de Sergueïtsev, l’Europe et l’Occident sont responsables d’un effondrement civilisationnel, contre lequel la Russie doit faire rempart. La guerre en Ukraine, loin de n’être qu’une guerre territoriale, est donc, pour l’unes idéologues les plus proches de Poutine, une guerre de civilisation. CQFD. Suprême paradoxe : ce texte qui prétend combattre le nazisme peut être lu comme leMein Kampf de Vladimir Poutine.

Jean-Marc Adolphe

(Les passages en gras dans la tribune de Timofeï Sergueïtsev ont été soulignés par la rédaction des humanités)

En avril de l’année dernière, nous avons écrit sur l’inévitabilité de la dénazification de l’Ukraine. Nous n’avons pas besoin d’une Ukraine nazie, bandériste [en référence au dirigeant nationaliste ukrainien Stepan Bandera, mort en 1959 à Munich], ennemie de la Russie et instrument de l’Occident pour détruire la Russie. Aujourd’hui, la question de la dénazification est passée au plan pratique.

La dénazification est nécessaire lorsqu’une partie importante du peuple – très probablement sa majorité – est maîtrisée et entraînée par le régime nazi dans sa politique. C’est-à-dire lorsque l’hypothèse « le peuple est bon – le gouvernement est mauvais » ne fonctionne pas. La reconnaissance de ce fait est la base de la politique de dénazification, de toutes ses activités, et le fait lui-même constitue son objet.

L’Ukraine se trouve dans une telle situation. Le fait que les électeurs ukrainiens aient voté pour la « paix de Porochenko » et la « paix de Zelensky » ne doit pas induire en erreur : les Ukrainiens étaient tout à fait satisfaits de la voie la plus courte vers la paix, celle de la guerre éclair, à laquelle les deux derniers présidents ukrainiens ont fait allusion de manière transparente lors de leur élection. C’est précisément cette méthode de « pacification » des antifascistes internes – par la terreur totale – qui a été utilisée à Odessa, Kharkov, Dnepropetrovsk, Mariupol et dans d’autres villes russes. Et cela convenait très bien au citoyen ukrainien moyen. La dénazification est un ensemble de mesures à l’égard de la masse nazie de la population, qui ne peut techniquement pas être directement poursuivie au nom des crimes de guerre.

Les nazis qui ont pris les armes doivent être détruits autant que possible sur le champ de bataille. Il ne faut pas faire de distinction significative entre les forces armées ukrainiennes et les forces dites de sécurité nationale, ainsi que les milices de défense territoriale qui ont rejoint ces deux types de formations militaires. Tous sont également engagés dans une cruauté scandaleuse contre les civils, également responsables du génocide du peuple russe, et ils ne respectent pas les lois et coutumes de la guerre. Les criminels de guerre et les nazis actifs doivent être punis de manière exemplaire. Il faut procéder à un nettoyage total. Toutes les organisations qui se sont liées à la pratique du nazisme doivent être éliminées et interdites. Cependant, en plus des hauts gradés, une partie importante des masses populaires qui sont des nazis passifs, des collaborateurs du nazisme, sont également coupables. Ils ont soutenu le gouvernement nazi et se sont montrés indulgents à son égard. Une punition juste pour cette partie de la population n’est possible qu’en supportant les charges inévitables d’une guerre juste contre le système nazi, menée aussi discrètement que possible contre des civils. La dénazification ultérieure de cette masse de la population consiste en une rééducation, qui est réalisée par une répression idéologique (suppression) des attitudes nazies et une censure sévère : non seulement dans la sphère politique, mais nécessairement aussi dans la sphère de la culture et de l’éducation. C’est par la culture et l’éducation qu’a été préparée et mise en œuvre la profonde nazification de masse de la population, consolidée par la promesse des dividendes de la victoire du régime nazi sur la Russie, la propagande nazie, la violence et la terreur internes, et la guerre de huit ans avec le peuple nazi ukrainien rebelle du Donbass.

La dénazification ne peut être effectuée que par le vainqueur, ce qui suppose son contrôle inconditionnel du processus de dénazification et le pouvoir d’assurer ce contrôle. A ce titre, le pays dénazifié ne peut être souverain. L’État dénazifiant – la Russie – ne peut pas procéder à une approche libérale de la dénazification. L’idéologie du dénazificateur ne peut être contestée par le coupable en cours de dénazification. (…) La durée de la dénazification ne peut en aucun cas être inférieure à une génération, celle qui va naître, grandir et mûrir dans les conditions de la dénazification. La nazification de l’Ukraine dure depuis plus de 30 ans – depuis au moins 1989, lorsque le nationalisme ukrainien a acquis des formes légales et légitimes d’expression politique et a conduit le mouvement pour « l’indépendance » vers le nazisme.

La particularité de l’Ukraine nazifiée moderne est sa nature amorphe et ambivalente, qui permet de déguiser le nazisme en aspirations à l’« indépendance » et à une voie « européenne » (occidentale, pro-américaine) de « développement » (en réalité, de dégradation). Il n’y a pas de parti nazi principal, pas de Führer, et pas de lois raciales à part entière (seulement une version dépouillée sous la forme d’une répression de la langue russe). Par conséquent, il n’y a pas d’opposition ni de résistance au régime. Cependant, tout ce qui précède ne fait pas du nazisme ukrainien une « version allégée » du nazisme allemand de la première moitié du vingtième siècle. Au contraire – comme le nazisme ukrainien est libéré de ces cadres et restrictions de « genre » (technologie politique par essence), il se déploie librement comme la base fondamentale de tout nazisme – comme le racisme européen et, dans sa forme la plus développée, américain. Par conséquent, la dénazification ne peut pas être réalisée de manière compromettante, sur la base d’une formule telle que « OTAN – non, UE – oui ». L’Occident collectif est lui-même le concepteur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien, tandis que les cadres occidentaux de Bandera et leur « mémoire historique » ne sont qu’un des outils de la nazification de l’Ukraine. L’ukronazisme n’est pas moins une menace pour la paix et la Russie que le nazisme allemand ne l’était avec Hitler.

Le nom « Ukraine » ne peut pas être retenu comme celui d’une formation étatique entièrement dénazifiée sur un territoire libéré du régime nazi. Les républiques populaires nouvellement créées sur les territoires libérés par les nazis doivent naître et naîtront de la pratique de l’autonomie économique et de la protection sociale, de la reconstruction et de la modernisation des systèmes de survie de la population. Leurs aspirations politiques ne peuvent en effet pas être neutres – la rédemption de la culpabilité envers la Russie pour l’avoir traitée comme un ennemi ne peut se réaliser que dans la dépendance de la Russie dans les processus de reconstruction, de régénération et de développement. Aucun « plan Marshall » pour ces territoires ne devrait être autorisé. Il ne peut y avoir de « neutralité » au sens idéologique et pratique compatible avec la dénazification. Les cadres et les organisations qui sont les instruments de la dénazification dans les nouvelles républiques dénazifiées ne peuvent que compter sur le pouvoir direct et le soutien organisationnel de la Russie.

La dénazification sera inévitablement une désukrainisation – un rejet de l’inflation artificielle à grande échelle de la composante ethnique de l’auto-identification de la population des territoires de la Malorossia et de la Novorossia historiques, que les autorités soviétiques ont entamée. Outil de la superpuissance communiste, l’ethnocentrisme artificiel n’est pas resté orphelin après la chute du communisme. Dans cette capacité de service, elle a été reprise par une autre superpuissance (pouvoir sur les États) – la superpuissance de l’Occident. Il doit être rendu à ses limites naturelles et dépouillé de sa fonctionnalité politique.

Contrairement, par exemple, à la Géorgie et aux pays baltes, l’Ukraine, comme l’histoire l’a montré, ne peut pas exister en tant qu’État-nation, et les tentatives de « construction » d’un tel État mènent inévitablement au nazisme. L’ukrainisme est une construction artificielle anti-russe sans contenu civilisationnel propre, un élément subordonné à une civilisation étrangère. La « débandérisation » en soi ne suffira pas à la dénazification – l’élément banderiste n’est qu’un écran, un déguisement pour le projet européen de l’Ukraine nazie, de sorte que la dénazification de l’Ukraine est aussi son inévitable déseuropéanisation.

L’élite bandériste doit être éliminé, il est impossible de la rééduquer. Le « marigot » social qui l’a soutenue activement et passivement par son action et son inaction doit assimiler l’expérience de la guerre comme une leçon historique et une expiation de sa culpabilité. Ceux qui n’ont pas soutenu le régime nazi, qui ont souffert de celui-ci et de la guerre qu’il a déclenchée dans le Donbass, doivent être consolidés et organisés, doivent devenir le soutien du nouveau gouvernement. (…)

La dénazification en tant que but de l’opération militaire spéciale elle-même est comprise comme une victoire militaire sur le régime de Kiev, la libération des territoires des partisans armés de la nazification, l’élimination des nazis intransigeants, la capture des criminels de guerre et la création des conditions systémiques pour une dénazification ultérieure en temps de paix. Ces derniers, à leur tour, devraient commencer par l’organisation d’organes locaux d’autonomie, de police et de défense nettoyés des éléments nazis, en lançant sur leur base les processus de fondation du nouvel État, en intégrant cet État en étroite coopération avec l’agence russe de dénazification (nouvellement créée ou refaite, disons, à partir de Rossotrudnichestvo), avec l’adoption sous contrôle russe d’un cadre réglementaire pour la dénazification, en définissant les limites et les cadres directement. À cet égard, la Russie devrait agir comme un gardien du processus de Nuremberg.

Tout ce qui précède signifie que pour atteindre les objectifs de dénazification, il est nécessaire de soutenir la population, de la faire passer en Russie après l’avoir libérée de la terreur, de la violence et de la pression idéologique du régime de Kiev, après l’avoir sortie de l’isolement informationnel. Bien sûr, il faudra un certain temps pour que les gens se remettent du choc de l’action militaire et soient convaincus des intentions à long terme de la Russie. Il est impossible de prévoir à l’avance dans quels territoires cette masse de population constituera une majorité indispensable. « La province catholique » (l’Ukraine occidentale, qui comprend cinq régions) a peu de chances de faire partie des territoires pro-russes. La ligne d’exclusion, cependant, sera trouvée expérimentalement. Une Ukraine hostile à la Russie, mais neutre et démilitarisée par la force, avec un nazisme formellement interdit, restera derrière elle. Les personnes qui détestent la Russie vont y aller. Une garantie que cette Ukraine résiduelle restera neutre devrait être la menace d’une poursuite immédiate de l’opération militaire si les exigences énumérées ne sont pas satisfaites. Cela nécessiterait probablement une présence militaire russe permanente sur son territoire. (…)

L’opération de dénazification de l’Ukraine, qui a commencé par une phase militaire, poursuivra en temps de paix la même logique d’étapes qu’une opération militaire. À chacune d’elles, des changements irréversibles devront être réalisés, qui seront les résultats de l’étape correspondante. Les étapes initiales nécessaires de la dénazification peuvent être définies comme suit :

Liquidation des formations armées nazies (nous entendons par là toutes les formations armées d’Ukraine), ainsi que de l’infrastructure militaire, informationnelle et éducative qui assure leur activité ;

La formation d’un gouvernement populaire autonome et d’une police (défense et ordre public) dans les territoires libérés afin de protéger la population de la terreur des groupes nazis clandestins ;

L’installation d’un espace d’information russe ;

Retrait du matériel pédagogique et interdiction des programmes éducatifs à tous les niveaux qui contiennent des attitudes idéologiques nazies ;

Des enquêtes de masse visant à établir la responsabilité personnelle pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, la diffusion de l’idéologie nazie et le soutien au régime nazi ;

Épuration, divulgation des noms des collaborateurs du régime nazi et de leur travail forcé pour reconstruire les infrastructures détruites en punition de leurs activités nazies (parmi ceux qui ne seront pas soumis à la peine de mort ou à l’emprisonnement) ;

Adoption au niveau local, sous l’autorité de la Russie, des principaux actes réglementaires de dénazification « par le bas », interdisant toute sorte et forme de renaissance de l’idéologie nazie ;

La création de mémoriaux, de monuments commémoratifs et de monuments aux victimes du nazisme ukrainien et la perpétuation du souvenir des héros qui l’ont combattu ;

L’inclusion d’un ensemble de normes anti-fascistes et de dénazification dans les constitutions des nouvelles républiques populaires ;

Création d’organismes permanents de dénazification pour une période de 25 ans.

La Russie n’aura pas d’alliés dans la dénazification de l’Ukraine, puisqu’il s’agit d’une affaire purement russe, et aussi parce que ce n’est pas seulement la « version Bandera » de l’Ukraine nazie qui sera éradiquée, mais aussi et surtout le totalitarisme occidental, les programmes imposés de dégradation et d’effondrement des civilisations, les mécanismes de subordination à la superpuissance de l’Occident et des États-Unis.

Afin de mettre en œuvre le plan de dénazification de l’Ukraine, la Russie elle-même devra finalement renoncer à ses illusions pro-européennes et pro-occidentales, se réaliser comme la dernière instance de protection et de préservation de ces valeurs de l’Europe historique (Vieux Monde), que l’Occident a finalement abandonnées. Cette lutte s’est poursuivie tout au long du vingtième siècle et s’est manifestée par la guerre mondiale et la révolution russe, inextricablement liées l’une à l’autre.

La Russie a fait tout ce qu’elle pouvait pour sauver l’Occident au vingtième siècle. Elle a réalisé le principal projet occidental, l’alternative au capitalisme qui a vaincu les États-nations – le projet socialiste, rouge. Elle a écrasé le nazisme allemand, rejeton monstrueux de la crise de la civilisation occidentale. Le dernier acte d’altruisme russe a été la main tendue de l’amitié, pour laquelle la Russie a reçu un coup monstrueux dans les années 1990.

Tout ce que la Russie a fait pour l’Occident, elle l’a fait à ses propres frais, en faisant les plus grands sacrifices. L’Occident a fini par rejeter tous ces sacrifices, a dévalorisé la contribution de la Russie à la résolution de la crise occidentale et a décidé de se venger de la Russie pour l’aide qu’elle a fournie de manière désintéressée. À partir de maintenant, la Russie suivra sa propre voie, sans se soucier du sort de l’Occident, en s’appuyant sur une autre partie de son héritage : le leadership dans le processus de décolonisation mondiale.

Dans le cadre de ce processus, la Russie a un fort potentiel de partenariats et d’alliances avec des pays que l’Occident a opprimés pendant des siècles et qui n’ont aucune intention de remettre leur joug. Sans le sacrifice et la lutte des Russes, ces pays n’auraient pas été libérés. La dénazification de l’Ukraine est en même temps sa décolonisation, un fait que la population ukrainienne doit comprendre lorsqu’elle commence à se libérer des fantômes, des tentations et des dépendances du soi-disant choix européen.

Version originale de la tribune de Timofeï Sergueïtsev, sur le site de l’agence RIA Novosti : ICI

Timofeï Sergueïtsev

Philosophe, méthodologue, cofondateur de la fondation Archives du Cercle méthodologique de Moscou, consultant scientifique du Centre d’éducation et de science international Zinoviev à l’Université d’État Lomonossov de Moscou (MGU), auprès de la « faculté des processus globaux ».

RIA Novosti est l’une des plus importantes agences de presse de Russie avec TASS et Interfax. Officiellement sous la tutelle du ministère de la presse et de l’information de Russie depuis le 22 août 1991, son administration centrale est basée à Moscou.

https://www.leshumanites.org/post/le-mein-kampf-de-poutine-dénazification-de-l-ukraine-l-effrayante-tribune-de-t-sergueïtsev

La « giustificazione » del genocidio

https://refrattario.blogspot.com/2022/04/la-giustificazione-del-genocidio.html

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La Russie et l’Ukraine : Une impasse ? Un tournant ?

La résistance ukrainienne a remporté une formidable victoire en mettant en échec la tentative russe de prendre Kiev, une victoire à la fois militaire et morale [1]. Mais même si nous sommes admiratifs, l’Ukraine est loin d’avoir gagné la guerre. La Russie, étant un pays bien plus grand et bien plus riche, dispose d’une armée plus importante et de beaucoup plus d’avions, de navires et de chars. En termes strictement militaires, sans un changement radical de la situation, il sera presque impossible pour l’Ukraine de repousser l’armée russe hors du pays – mais un changement est, bien sûr, toujours possible.

Les troupes russes ont battu en retraite de manière désordonnée et se dirigent vers l’est, où elles se vont se regrouper, se reposer, se reconstituer avec des renforts et être réapprovisionnées en armes et en équipements. Elles seront également rejointes par Wagner, la pseudo-armée privée russe [2], ainsi que par des troupes libyennes et syriennes et de nouvelles recrues russes [3].

La retraite russe des environs de de Kiev et d’autres régions a révélé non seulement les destructions massives dues aux bombardements aériens et d’artillerie, mais aussi les massacres de civils et les viols de femmes ukrainiennes qui ont ensuite été assassinées [4]. L’horreur et le dégoût suscités par ces atrocités ont conduit à des appels à l’ouverture d’enquêtes par les Nations unies, par l’Union européenne, ainsi que par plusieurs dirigeants politiques et organisations de défense des droits humains [5] ; des demandes de sanctions supplémentaires contre la Russie [6] et d’équipements militaires pour l’Ukraine ont été également formulées, ces crimes constituant un nouvel élément de la guerre

Malgré tous ces développements, la guerre de la Russie contre l’Ukraine reste dans une impasse, c’est ce que nous allons essayer d’éclairer dans cet article.

Selon les experts militaires et la presse, un peu plus d’un mois après le début de la guerre, celle-ci est désormais entrée dans une impasse. Et cela à l’encontre des attentes de beaucoup, comme le général Mark Milley, qui, début février, déclarait aux législateurs américains que si la Russie envahissait l’Ukraine, Kiev tomberait en 72 heures [7]. L’Ukraine a réussi à contrecarrer les plans de la Russie.

Comment se fait-il que l’Ukraine ait pu arrêter le rouleau compresseur de l’impérialisme russe [8] ? Que peut-il sortir de cette impasse ? Bien que les mesures politiques et économiques prises par les États-Unis, l’Union européenne et d’autres pays, notamment les sanctions économiques contre la Russie, représentent un facteur important dans la guerre, nous nous concentrons ici sur les questions militaires. Nous espérons apporter des informations qui permettront à la gauche internationaliste de se faire une opinion propre, afin de prendre les initiatives nécessaires – aide financière et matérielle, renforcement du soutien et construction d’un mouvement anti-guerre – pour aider l’Ukraine à l’emporter.

Nous nous tournons maintenant vers Frederick W. Kagan, diplômé de Yale en études russes et d’Europe de l’Est ainsi qu’en histoire militaire, professeur à l’Académie militaire de West Point, chercheur résident au conservateur American Enterprise Institute et néocon spécialisé dans les questions militaires. S’il lui arrive d’interpoler des conseils politiques à la classe dirigeante – avec lesquels nous ne sommes évidemment en désaccord –, lui et ses collègues de l’Institut pour l’étude de la guerre émettent des réflexions sur les affaires militaires qui sont utiles pour nous, à gauche. Dans un article publié il y a quelques semaines, Kagan a écrit : « La campagne initiale de la Russie visant à envahir et à conquérir l’Ukraine touche à sa fin sans avoir atteint ses objectifs – en d’autres termes, elle est en train d’être vaincue. » La guerre, écrivait-il, est entrée dans une « impasse » dont l’issue est incertaine [9]. Il poursuivait :

« L’échec de la campagne initiale de la Russie marque néanmoins un changement important qui a des implications pour l’élaboration et l’exécution des stratégies militaires, économiques et politiques occidentales. L’Occident doit continuer à fournir à l’Ukraine les armes dont elle a besoin pour se battre, mais celui-ci doit maintenant aussi accroître considérablement son aide pour contribuer à maintenir l’Ukraine en vie en tant que pays, même dans des conditions de blocage. »

Kagan suggère que nous comparions la campagne initiale de Poutine contre l’Ukraine à l’invasion allemande de l’Union soviétique en juin 1941, qui avait également ouvert une longue période d’impasse.

« L’impasse étant une situation militaire dans laquelle aucun des deux camps ne peut modifier radicalement les lignes de front, quels que soient ses efforts…. La Première Guerre mondiale incarne l’impasse… Elle a en effet donné lieu à des combats très durs avec pertes considérables de part et d’autre. Les lignes de front étaient devenues en général statiques (pas complètement), avec très peu de mouvement. S’il y avait toujours un certain mouvement des lignes […] cela ne changeait matériellement la situation. » [10]

L’impasse implique souvent des batailles lourdes et sanglantes, comme celles de la Somme, de Verdun et de Passchendaele, au cours desquelles des centaines de milliers d’hommes ont été tuées sans que la ligne de front ne bouge beaucoup. Comment sortir d’une telle impasse ? Un camp peut perdre sa volonté, un autre peut acquérir un avantage technologique, ou un nouvel allié peut entrer en guerre, comme ce fut le cas avec l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, ou encore un camp peut tout simplement s’effondrer comme ce fut le cas pour la Russie en 1917. Beaucoup de choses peuvent se produire. « C’est le scénario le plus probable auquel nous assistons actuellement en Ukraine », écrit Kagan.

« Nous pensons que la campagne russe a atteint son point culminant et que des conditions d’impasse se font jour […] les Russes n’ont pas la capacité d’apporter une grande puissance de combat efficace en peu de temps. Les types de mobilisations dans lesquelles ils s’engagent ne généreront une nouvelle puissance de combat que dans plusieurs mois au plus tôt. À moins que quelque chose de remarquable ne vienne briser l’impasse actuelle, celle-ci risque de durer des mois. D’où notre évaluation et nos prévisions. Et bien sûr, nous pouvons nous tromper. Que pourrait-il se passer pour que ce soit le cas ? » [11]

Kagan suggère que l’évolution des circonstances pourrait conduire à une victoire russe ou même à une victoire ukrainienne, bien que cela semble moins probable.

Comment l’Ukraine résiste-t-elle ?

Passons à l’Ukraine et à la manière dont elle résiste à l’invasion russe. Tout d’abord, elle a mobilisé son armée. « L’Ukraine possède l’une des plus grandes armées d’Europe, avec 170 000 soldats en service actif, 100 000 réservistes et des forces de défense territoriale comprenant au moins 100 000 réservistes.» [12] Depuis le début de l’attaque russe, de nombreux citoyens se sont portés volontaires pour ces unités de défense territoriale. Le gouvernement ukrainien a commencé à enrôler les hommes âgés de 18 à 60 ans pour participer à l’effort de guerre, leur interdisant de quitter le pays. En outre, le gouvernement a fait appel à des volontaires internationaux pour se joindre à la lutte, ce qui n’est pas sans poser de problèmes sur le plan militaire et politique [13]. Par ailleurs, quelque 500 000 Ukrainiens, dont 70 à 80% d’hommes, sont rentrés en Ukraine [14], pour combattre l’invasion russe.

« Sur le champ de bataille, les militaires ukrainiens mènent une défense extrêmement efficace et mobile, utilisant leur connaissance de leur propre territoire pour contrecarrer les forces russes sur de multiples fronts », a déclaré le général Mark A. Milley, président des chefs d’état-major interarmées des États-Unis. Le général Milley a déclaré que certaines des tactiques employées par les troupes ukrainiennes comprenaient l’utilisation de systèmes d’armes mobiles pour s’attaquer aux Russes partout où ils le pouvaient. Les forces ukrainiennes, a-t-il déclaré, « se battent avec une compétence et un courage extraordinaires contre les forces russes » [15], en utilisant des « tactiques de guérilla » et « se sont avérées capables de tenir à distance des forces russes beaucoup plus importantes et mieux armées pendant des semaines » [16].

Un journaliste écrit :

« Les forces ukrainiennes ont embourbé les unités russes dans les villes et les petits villages ; le combat de rue à rue favorise les défenseurs qui peuvent utiliser leur connaissance supérieure de la géographie de la ville pour se cacher et tendre des embuscades. Elles ont attaqué des unités russes isolées et exposées se déplaçant sur des routes ouvertes, qui sont des cibles faciles. Ils ont effectué des raids répétés sur des lignes d’approvisionnement mal protégées dans le but de priver les Russes de fournitures nécessaires telles que le carburant.» [17]

Des responsables militaires occidentaux ont observé de leur côté que « frapper tendre des embuscades aux forces russes derrière les lignes de contact avec des unités se déplaçant rapidement, souvent de nuit, s’est avéré être l’une des tactiques de terrain les plus efficaces. S’y ajoutent les ratés logistiques que les Russes n’ont toujours pas réussi à surmonter. […] Cette tactique démoralise également les troupes russes ». [18]

L’armée ukrainienne revendique également la formation d’une unité de déserteurs russes combattant dans ses rangs, la « Légion de la liberté de la Russie », avec la participation de combattants biélorusses. Une déclaration d’un officier russe a été diffusée :

« Je lance un appel aux militaires des forces armées de la Fédération de Russie, qui se trouvent actuellement sur le territoire de l’Ukraine. […] Je ne dirai qu’une chose : les officiers russes se tournent vers vous. Le 24 février, nous […] sommes entrés sur le territoire de l’Ukraine indépendante, en suivant les ordres criminels du dictateur Poutine. Je me suis rendu compte que nous n’étions manifestement pas venus ici avec de bonnes intentions et que personne ne nous attendait avec des fleurs comme si nous étions des libérateurs, mais qu’au contraire, on nous maudissait et on nous traitait de fascistes. Camarades militaires, en suivant l’ordre du dictateur Poutine, nous avons fait une terrible erreur. La plupart d’entre vous le savent. Le 27 février […] ma compagnie et moi nous sommes passés du côté de l’Ukraine afin de réellement protéger le peuple des nazis. […] Rejoignez nos rangs, faites partie de la Légion de la liberté de Russie. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons sauver la Russie de l’humiliation et de la dévastation. Ce n’est qu’ensemble que nous sauverons notre peuple. »

Nous ne sommes évidemment pas en mesure de vérifier l’existence de cette Légion, bien qu’il y ait des interviews vidéo et des textes sur les médias sociaux, mais si c’est vrai, pour nous, internationalistes, c’est une leçon magistrale de politique révolutionnaire. [19]

Les Russes ont remporté des succès considérables dans la prise de territoires, déclare Michael Kofman, directeur des études russes du think-tank sur la sécurité CNA. Mais, ajoute-t-il, ces avancées ne sont pas nécessairement le seul résultat de la suprématie russe sur le champ de bataille. L’Ukraine, explique-t-il, a pris la décision tactique de troquer « l’espace contre le temps » : se retirer stratégiquement plutôt que de se battre pour chaque pouce de territoire ukrainien, en combattant les Russes sur leur territoire et au moment de leur choix.

Au fur et à mesure que les combats se poursuivaient, la nature du choix ukrainien est devenue plus claire. Au lieu de s’engager dans des batailles rangées à grande échelle avec les Russes sur un terrain ouvert, où les avantages numériques de la Russie s’avéreraient décisifs, ils ont plutôt décidé de s’engager dans une série d’affrontements à plus petite échelle. [20]

Selon Kofman, cela n’a pas été sans coûts. Les Ukrainiens ont également subi des pertes importantes. Les avantages numériques et technologiques de la Russie demeurent et pourraient encore s’avérer décisifs, permettant aux Russes d’assiéger les grandes villes ukrainiennes et de les affamer jusqu’à la soumission [21]. Pourtant, la stratégie ukrainienne a été efficace et les services de renseignement britanniques signalaient, dès le 18 mars, que l’offensive russe avait « largement cessé sur tous les fronts » [22]. Selon Mason Clark, spécialiste de l’armée russe, « il était peu probable que les efforts de la Russie pour remplacer ses pertes lui permettent de reprendre avec succès des opérations majeures autour de Kiev dans un avenir proche » [23].

Quel est le problème de l’armée russe ?

En quelques jours, il est apparu clairement que la Russie avait à la fois surestimé ses propres avantages et sous-estimé son adversaire. Zach Beauchamp, journaliste à Vox écrivait :

« Une fois que la stratégie de Poutine a échoué dans les premiers jours de combat, les généraux russes ont dû en élaborer une nouvelle à la volée. Ce qu’ils ont trouvé – des bombardements massifs d’artillerie et des tentatives d’encercler et d’assiéger les principales villes ukrainiennes – est plus efficace (et brutal). Mais les échecs initiaux de la Russie ont donné à l’Ukraine un temps crucial pour se retrancher et recevoir des approvisionnements extérieurs des forces de l’OTAN, ce qui a renforcé ses défenses. » [24]

L’armée russe, qui s’est révélée incapable de s’adapter à une nouvelle situation, était médiocre en matière de logistique, incapable de déplacer ses troupes et d’assurer leur ravitaillement, mauvaise dans la coordination des forces aériennes et terrestres et dans ses communications [25]. Certains de ses problèmes, comme l’approvisionnement en carburant, peuvent avoir été le résultat de la corruption politique qui sévit en Russie. Des problèmes tels que l’approvisionnement en carburant existaient bien avant la guerre [26].

De ce fait, les pertes russes ont été assez importantes. Les Forces armées ukrainiennes, qui peuvent évidemment exagérer ces pertes, ont signalé il y a une semaine que 16 400 soldats russes avaient été mis hors de combat depuis le 24 février. Elles affirment également que la Russie a perdu 575 chars, 1 640 véhicules blindés, 1 131 voitures, 293 pièces d’artillerie, 91 lance-roquettes multiples, 51 missiles sol-air, au moins 117 avions à réaction, 127 hélicoptères, 7 bateaux, 73 camions-citernes et 56 drones [27]. Des sources ukrainiennes et occidentales rapportent le nombre extraordinaire de sept généraux russes tués [28].

Zach Beauchamp observe qu’un :

« récent rapport du renseignement américain affirme que la Russie « avait perdu plus de 10% de sa force d’invasion initiale en raison d’une combinaison de facteurs tels que les décès sur le champ de bataille, les blessures, la capture, la maladie et la désertion » : « Une fois en dessous de 75%, leur efficacité globale est susceptible de s’effondrer », écrit Phillips O’Brien, professeur d’études stratégiques à l’Université de St. Andrews. Si les Russes n’envoient pas très rapidement des troupes fraîches bien formées (et il ne s’agira pas de mercenaires ou de personnes impressionnées dans les rues de Crimée), toute leur stratégie semble inutile. » [29]

La Russie, avec sa supériorité aérienne écrasante, devrait gagner la guerre aérienne, mais selon Beauchamp, ce n’est pas le cas jusqu’à présent [30].

Il n’est pas surprenant que, dans ces circonstances, le moral de l’armée russe soit bas, d’autant que, selon les analystes militaires, il l’était déjà avant le début de la guerre. L’armée russe est traversée par les divisions, entre les soldats sous contrat et les conscrits et entre les différents groupes ethniques. Il y a également une corruption généralisée et une brutalité à l’encontre des conscrits. Ce sont ces conditions qui expliquent en partie les échecs de l’armée [31].

Comme nous l’avons vu précédemment, il est possible de sortir d’une impasse si l’une des parties trouve un nouvel allié. L’Ukraine a reçu des fournitures des démocraties capitalistes libérales de l’OTAN, tandis que la Russie, un régime capitaliste autoritaire que de nombreux observateurs de gauche caractérisent comme tendant vers le fascisme, s’est tournée vers l’aimable gouvernement chinois, mais « la Chine a déclaré publiquement qu’elle ne fournira pas d’aide financière ou militaire à la Russie et a promis une aide humanitaire supplémentaire à l’Ukraine, tout en attribuant aux États-Unis la responsabilité de la guerre en Ukraine » [32].

La Russie tente également d’augmenter les effectifs engagés dans le conflit. Selon la Direction du renseignement militaire ukrainien, le Kremlin « déploie des réserves des districts militaires du centre et de l’est. » Selon la même source, les conscrits issus de ces régions « sont équipés de matériel militaire datant des années 1970 ». La même source indique également que les forces russes ont « un besoin urgent de réparer les équipements militaires endommagés » et que « le manque de composants étrangers ralentit la production dans les principales industries militaires russes » [33].

Un autre article de l’ISW note que « les forces russes ne seront probablement pas en mesure de résoudre leurs problèmes de commandement et de contrôle à court terme » : « Un haut responsable de la défense américaine a déclaré, le 21 mars, que les forces russes utilisent de plus en plus des communications non sécurisées en raison du manque de capacité sur les réseaux sécurisés. » [34] Les radios ou les téléphones militaires ne fonctionnant pas, les soldats russes utilisent donc parfois leurs propres téléphones ou des téléphones pris aux Ukrainiens.

Pendant ce temps, la Russie ne semble toujours pas avoir résolu ses problèmes de commandement et de contrôle. CNN cite plusieurs sources affirmant qu’il n’est pas établi avec certitude si « la Russie a nommé un commandant général pour l’invasion de l’Ukraine » et que « les unités russes des différents districts militaires semblent se disputer les ressources et ne pas coordonner leurs opérations » [35].

La Russie a perdu des milliers de soldats, mais elle ne peut pas compter sur ses réserves ou ses conscrits. Un autre néocon de l’Institute of War, Mason Clark, écrit :

« Les efforts de conscription russes, dont les services de renseignement ukrainiens s’attendent à ce qu’ils commencent le 1er avril, ne sont pas susceptibles de fournir aux forces russes autour de l’Ukraine une puissance de combat suffisante pour relancer des opérations offensives majeures à court terme. La réserve russe de remplaçants bien entraînés reste faible et les nouveaux conscrits auront besoin de plusieurs mois pour atteindre ne serait-ce qu’un niveau minimal de préparation. […] L’armée russe est probablement sur le point d’épuiser ses réserves disponibles d’unités capables de se déployer en Ukraine. » [36]

En l’absence de nouvelles sources importantes de combattants, la Russie pourrait être contrainte d’abandonner sa campagne offensive.

Ses troupes étant dans l’impasse en Ukraine et incapables de prendre la plupart des villes qu’elles ont encerclées, Poutine a décidé de les bombarder. Au 28 mars, ses avions ont bombardé quelque 67 villes, apparemment pour punir l’Ukraine d’avoir contrecarré ses plans et montré l’incompétence de ses généraux, la stupidité de leurs stratégies, leur manque de moyens logistiques et de communication, et la mauvaise qualité de leur équipement. L’armée de l’air de Poutine a bombardé intentionnellement non seulement des cibles militaires, mais aussi de nombreuses zones résidentielles, détruisant des écoles et des hôpitaux, des maisons et des immeubles d’habitation, forçant dix millions à 25% de la population à quitter leur domicile, et plus de 3,5 millions ont quitté le pays [37]. Des milliers de civils ont été tués. La Russie a été accusée de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour ses attaques contre des cibles civiles et l’utilisation de bombes à fragmentation. Elle fait actuellement l’objet d’une enquête de la Cour pénale internationale [38], bien que Poutine et la Fédération de Russie (comme les États-Unis) ne reconnaissent pas sa juridiction.

Ainsi, bien que la guerre soit dans une impasse, la destruction des villes et le meurtre de civils par les Russes se poursuivent. Nous devons également noter que l’armée russe et le Service fédéral de sécurité russe (FSB) ont kidnappé des civils ukrainiens, et auraient déporté certains d’entre eux en Russie. Parmi les personnes enlevées figurent des artistes [39], des journalistes [40] et des personnalités politiques [41], ainsi que des enfants [42]. Tout cela avec le bombardement des villes, le meurtre et l’enlèvement de civils, constitue ce qu’on a appelé la « guerre totale », une tentative de gagner la guerre en terrorisant et en démoralisant complètement la population ukrainienne. Et ce sont, bien sûr, des crimes contre l’humanité.

Pourtant, il n’est pas certain que même des tactiques inhumaines puissent changer l’équilibre de la guerre.

Quel est l’état de l’impasse à ce stade ? La Russie, qui a détruit 80% de Mariupol, n’a toujours pas pris le contrôle de la ville, bien que ce ne soit semble-t-il qu’une question de jours. Frustrée dans sa guerre terrestre, la Russie a étendu ses attaques aériennes, d’artillerie et de missiles. Bien qu’elle affirme avoir tourné ses forces vers l’est, vers le Donbass, elle continuera probablement à bombarder Kiyv. La résistance ukrainienne a également obligé la Russie à affecter des troupes et des chars pour défendre ses arrières [43].

La victoire ukrainienne de Kiyv est celle de l’héroïsme de la résistance organisée en une combinaison très intelligente de la version du 21e siècle de l’«art de la guerre » : armement ultra-moderne (ce qu’on a appelé la « techno-guérillas »), résistance nationale et participation des « gens ordinaires » à la guerre. L’impasse dans laquelle se trouve l’armée russe a conduit à une victoire à Kiyv. Les forces russes sont obligées de se retirer à l’est et au sud du pays. C’est une victoire politique autant que militaire, même si, évidemment, la guerre n’est pas terminée et que la Russie de Poutine peut encore être victorieuse.

Comme on peut le constater, les forces russes tentent de se regrouper pour occuper l’Est du pays. Néanmoins, selon certaines sources, les forces russes retirées du nord-est de l’Ukraine pour être « redéployées dans l’est de l’Ukraine sont fortement endommagées » [44]. Et si l’on en croit l’état-major ukrainien, les soldats russes ne semblent pas très motivés et désobéissent parfois aux ordres. Ainsi, selon cette même source, « deux groupes tactiques de bataillons » qui avaient très récemment été transférés de l’Ossétie du Sud au Donbass, « ont refusé de combattre » et les soldats de la 31e brigade aéroportée russe auraient refusé l’ordre de reprendre le combat, « citant des pertes excessives ».

Chaque jour de résistance est un jour de victoire, chaque jour est un grain de sable dans la machine de guerre de Poutine. Chaque jour qui passe, le régime fasciste de Poutine sera confronté à une résistance interne croissante. Chaque jour qui passe, nous verrons le mouvement ouvrier se lever contre la guerre de Poutine, faire grève et bloquer les navires russes, comme l’ont déjà fait les dockers britanniques et suédois. Le peuple ukrainien en armes et le peuple russe sous la botte ont besoin de nous, internationalistes, pour construire un puissant mouvement de résistance dans tous les pays contre la guerre de la Russie contre l’Ukraine, un mouvement qui, dans son propre rôle indépendant, contribue à la défaite de l’impérialisme russe, à la fin de la guerre et à la défense d’une Ukraine libre et démocratique.

Pour faire une conclusion provisoire, citons Gilbert Achcar :

« Soutenir la position de l’Ukraine dans les négociations sur son propre territoire national exige un soutien à sa résistance et à son droit d’acquérir les armes nécessaires à sa défense auprès de toute source qui possède de telles armes et est disposée à les fournir. Refuser à l’Ukraine le droit d’acquérir de telles armes revient à l’appeler à capituler. Face à un envahisseur massivement armé et des plus brutaux, il s’agit en fait d’un défaitisme de mauvais aloi, qui revient pratiquement à soutenir l’envahisseur. » [45]

Patrick Silberstein et Dan La Botz

Source : New Politics

https://newpol.org/russia-and-ukraine-a-stalemate-a-turning-point/

5 avril 2022

Notes

[1]Andrew E. Kramer and Neil MacFarquhar, “Russia in Broad Retreat From Kyiv, Seeking to Regroup From Battering,” New York Times, April 2, 2022, at: https://www.nytimes.com/2022/04/02/world/europe/ukraine-russia-kyiv.html

[2] Victoria Kim, “What is the Wagner Group,” New York Times, March 31, 2022, at: https://www.nytimes.com/2022/03/31/world/europe/wagner-group-russia-ukraine.html

[3] “Russia’s Wagner Group withdraws fighters in Libya to fight in Ukraine,” Memo Middle East Monitor, March 26, 2022, at: https://www.middleeastmonitor.com/20220326-russias-wagner-group-withdraws-fighters-in-libya-to-fight-in-ukraine/

[4] “Ukraine: Apparent War Crimes in Russia-Controlled Areas,” Human Rights Watch, April 3, at: https://www.hrw.org/news/2022/04/03/ukraine-apparent-war-crimes-russia-controlled-areas and Carlotta Gall, Andrew E. Kramer and Natalie Kitroeff, “Reports of atrocities emerge from Ukraine as Russia repositions its forces,” New York Times, April 4, 2022, https://www.nytimes.com/live/2022/04/03/world/ukraine-russia-war

[5] Stephanie Nebehay, “United Nations names experts to probe possible Ukraine war crimes,” Reuters, March 30, 2022, at:  https://www.reuters.com/world/europe/un-names-experts-probe-possible-war-crimes-ukraine-2022-03-30/

[6] “Images of Russian Atrocities Push West Toward Tougher Sanctions,” New York Times, April 2, 2022 at: https://www.nytimes.com/2022/04/04/world/europe/biden-putin-ukraine-war.html

[7] Jacqui Heinrich and Adam Sabes, “Gen. Milley says Kyiv could fall within 72 hours if Russia decides to invade Ukraine: sources,” FoxNews, Feb. 5, 2022.

[8] See too my earlier article, Patrick Silberstein, “The Russian army is a paper tiger and the paper is now on fire,” available at: https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/liberte—et-de–mocratie-pour-les-peuples-dukraine-2.pdf

[9] Frederick W. Kagan, “What Stalemate Means in Ukraine and Why It MattersMar 22, 2022, Institute of War Press, at:

https://www.understandingwar.org/backgrounder/what-stalemate-means-ukraine-and-why-it-matters

[10]Frederick W. Kagan, “What Stalemate Means in Ukraine and Why It MattersMar 22, 2022, Institute of War Press, at:

https://www.understandingwar.org/backgrounder/what-stalemate-means-ukraine-and-why-it-matters

[11] Frederick W. Kagan, “What Stalemate Means in Ukraine and Why It MattersMar 22, 2022, Institute of War Press, at:

https://www.understandingwar.org/backgrounder/what-stalemate-means-ukraine-and-why-it-matters

[12] Eric Schmitt, Helene Cooper and Julian E. Barnes, “How Ukraine’s Military Has Resisted Russia So Far,” New York Times, Mar. 3,2022, at: https://www.nytimes.com/2022/03/03/us/politics/russia-ukraine-military.html

[13] Anthony Hitchens, “Among Ukraine’s Foreign Fighters,” New York Review of Books, March 26, 2022, at: https://www.nybooks.com/daily/2022/03/26/among-ukraines-foreign-fighters/

[14] Oscar Kramar, “В Україну після початку вторгнення повернулися вже пів мільйона людей, більшість — чоловіки,” at: https://hromadske.ua/posts/v-ukrayinu-pislya-pochatku-vtorgnennya-povernulisya-vzhe-piv-miljona-lyudej-bilshist-choloviki,” Hromadske, March 22, 2022

[15] Eric Schmitt, Helene Cooper and Julian E. Barnes, “How Ukraine’s Military Has Resisted Russia So Far,” New York Times, Mar. 3,2022, at : https://www.nytimes.com/2022/03/03/us/politics/russia-ukraine-military.html

[16] “Clever Tactics By Ukrainian Forces Stymie Russian Military Despite Power Imbalance,” MSNBC, Mar 16, 2022, at: https://youtu.be/9saWmdjpNmE

[17] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[18] Jamie Dettmer, “Ukraine Tactics Disrupt Russian Invasion, Western Officials Say,” Voice of America, March 25, 2022, at; https://www.voanews.com/a/ukraine-tactics-disrupt-russian-invasion-western-officials-say-/6501513.html

[19] See Reddit discussion : https://www.reddit.com/r/ukraine/comments/tqg4cz/commander_of_legion_freedom_of_russia_to_putin/

and also on YouTube :

https://www.youtube.com/watch?v=UgRBGLq1D5Y and an article : Natasha Kumar, “ The Legion ‘Freedom of Russia’ was created in the Armed Forces of Ukraine: prisoners who decided to fight the Putin regime are fighting in it,” The Times Hub, March 30, 2022, at : https://thetimeshub.in/the-legion-freedom-of-russia-was-created-in-the-armed-forces-of-ukraine-prisoners-who-decided-to-fight-the-putin-regime-are-fighting-in-it

[20] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at :  https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[21] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[22] Putin has made some gross misjudgments – NRK Urix – Foreign news and documentaries,” World Today News, March 18, 2022, at : https://www.world-today-news.com/putin-has-made-some-gross-misjudgments-nrk-urix-foreign-news-and-documentaries/

[23] Mason Clark, “Russian Offensive Campaign Assessment,” Institute for the Study of War, March 27, 2022, at :

[24] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[25] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[26] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at : https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[27] Kyiv Independent newspaper, March 27, 2022.

[28] “Russian generals are getting killed at an extraordinary rate,” Washington Post, March 26, 2022.

[29] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at: https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[30] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at: https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[31] Zack Beauchamp, “Is Russia Losing?” Vox, March 18, 2022, at:  https://www.vox.com/2022/3/18/22977801/russia-ukraine-war-losing-map-kyiv-kharkiv-odessa-week-three

[32] Institute for the Study of War (ISW), March 21.

[33] ISW, March 21.

[34] Frederick W. Kagan, George Barros, and Kateryna Stepanenko, ISW, March 22, 2022.

[35] “U.S. Unable to Identify Russian Field Commander in Ukraine,” at: https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=NXm_3CktFtQ

[36] Mason Clark and George Barros, Russian Offensive Campaign Assessment,” Institute for the Study of War, March 28, 2022, at: https://www.understandingwar.org/backgrounder/russian-offensive-campaign-assessment-march-28

[37] Keith Collins, Danielle Ivory, Jon Huang, Cierra S. Queen, Lauryn Higgins, Jess Ruderman, Kristin White and Bonnie G. Wong, “Russia’s Attacks on Civilian Targets Have Obliterated Everyday Life in Ukraine,” The New York Time, March 23, 2022, at: https://www.nytimes.com/interactive/2022/03/23/world/europe/ukraine-civilian-attacks.html

[38] Aubrey Allegretti, “ICC launches war crimes investigation over Russian invasion of Ukraine,” Guardian, March 3, 2022, at: https://www.theguardian.com/world/2022/mar/03/icc-launches-war-crimes-investigation-russia-invasion-ukraine

[39] CGT-Spectacle, “We Demand the Immediate Release of Ukrainian Political Prisoners Abducted by the Russian Army,” New Politics, March 24, 2022, at: https://newpol.org/ukraine-demand-the-immediate-release-of-political-prisoners-abducted-by-the-russian-army/

[40] Rachel Treisman, “Russian forces are reportedly holding Ukrainian journalists hostage,” NPR, March 25, 2022, at: https://www.npr.org/2022/03/25/1088808627/ukrainian-journalists-missing-detained

[41] Matt Murphy and Robert Greenall, “Ukraine War: Civilians abducted as Russia tries to assert control,” BBC News, March 26, 2022, at: https://www.bbc.com/news/world-europe-60858363

[42] Rebecca Cohen, “US Embassy accuses Russia of kidnapping children amid reports it’s deporting thousands of Ukrainians by force,” Business Insider, March 22, 2022, at: https://www.businessinsider.com/us-embassy-accuses-russia-of-kidnapping-ukrainian-children-2022-3 We have also heard reports of Russians taking children from Ukrainians speaking in meetings.

[43] ISW March 23, 2022, at: https://www.understandingwar.org/backgrounder/ukraine-conflict-updates

[44] ∫Mason Clark, George Barros, and Karolina Hird, “Russian Offensive Campaign Assessment,” Institute for the Study of War, April 2, 2022, at: https://www.understandingwar.org/backgrounder/russian-offensive-campaign-assessment-april-2

[45] Gilbert Achcar. “Coherence and Incoherence about the War in Ukraine,” New Politics, April 4, 2022, at;https://newpol.org/coherence-and-incoherence-about-the-war-in-ukraine/

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Massacres en Ukraine : la Suisse doit agir

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Jeudi 7 avril, 17h00 : rassemblement devant la mission russe à Genève (10, avenue de la Paix)

Des rues jonchées de cadavres. Des femmes, des enfants et des personnes âgées parmi les victimes. Plus de 300 corps ont été enterrés dans une fosse commune à Boutcha, une banlieue près de Kiev. Dans le sous-sol d’un sanatorium, on a découvert 18 corps, hommes, femmes et enfants. Ils gisaient morts, mains attachées, abattus d’une balle dans la tête.

Des viols collectifs sous la menace d’armes à feu, des viols commis devant des enfants font partie des sombres témoignages recueillis par les enquêteurs.

Si les soldats russes ont fait tout cela à Boutcha, quelles atrocités commettent-ils en ce moment même à Marioupol ?

Le pouvoir russe, c’est un cartel de la drogue muni de chars et de la bombe atomique. Leur drogue, c’est le gaz et le pétrole dont l’Europe est dépendante. Plus de 18 milliards d’euros d’énergies fossiles ont été payés à la Russie par l’Europe depuis le début de l’invasion. La Suisse reste une plate-forme commerciale centrale de négociation pour le pétrole et le gaz russes, tandis que les capitaux russes entrent dans la circulation mondiale via les banques suisses. Les immenses fortunes des oligarques sont mises à l’abri dans les coffres des banques suisses. Le Conseil fédéral s’est joint aux sanctions européennes, mais il est insuffisant d’espérer que les personnes ou les institutions signaleront de leur plein gré les fonds « suspects ». Les autorités suisses peuvent et doivent s’engager davantage dans des recherches actives pour traquer et confisquer les avoirs des oligarques sanctionnés.

Ces éléments font de la Suisse un acteur clé pour le financement de cette guerre. Tant que les autorités ne changent pas leur position concernant l’achat de pétrole et de gaz russe, elles participent indirectement à ces crimes de guerre.

Nous appelons le Conseil fédéral à rejoindre le groupe de travail international créé à cet effet et à aller au-delà de ses positions déclaratives, pour procéder à une mise en œuvre réelle des sanctions. 

Nous attendons des parlementaires suisses qu’ils et elles adoptent une loi plus stricte sur le blanchiment d’argent, et une réglementation plus stricte sur le commerce des matières premières. Nous demandons au CICR et aux organisations internationales de se rendre dans la région pour recueillir des preuves. Les terribles crimes de guerre commis par l’armée russe ne doivent pas rester sans réponse !

https://comite-ukraine.ch

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Les crimes de guerre : leur place dans le développement de cette guerre

A mesure que les corps des civils ukrainiens assassinés par les soldats russes sont découverts dans les rues et les caves des villes autour de Kiev, les chances s’effondrent de parvenir à un compromis de paix dans la guerre en Ukraine. La probabilité que cela se produise n’a jamais été élevée, mais le massacre va persuader de nombreux Ukrainiens qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se battre jusqu’au bout, ou du moins jusqu’à ce que les troupes russes soient forcées de quitter le pays.

Les massacres sont les étapes les plus importantes de l’histoire – leur influence est souvent plus grande que celle des batailles célèbres – car ils envoient le message à des communautés entières que leur existence est menacée par un ennemi commun. Si le but d’un massacre vise à intimider toute une population, l’expérience, depuis Amritsar [massacre commis par le régime britannique en avril 1919 qui a fait plusieurs centaines de victimes] à My-Lai [massacre commis le 16 mars 1968 par un bataillon d’infanterie Etats-Unis qui a fait entre 350 et 500 morts civiles] montre qu’il a généralement l’effet inverse. La mort de 410 civils aux mains de l’armée russe dans la ville de Boutcha, près de Kiev, pourrait bien rejoindre la liste macabre des massacres qui façonnent durablement les relations entre les pays.

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Pourquoi l’armée russe a-t-elle perpétré ces crimes ? Ils semblent s’opposer aux intérêts du Kremlin, qui, il y a cinq semaines, s’était persuadé qu’une partie de la population ukrainienne accueillerait l’intervention russe à bras ouverts. Or, ces atrocités étaient le résultat plus ou moins inévitable de ce plan d’invasion mal conçu, fondé sur des vœux pieux et exécuté par des troupes indisciplinées et mal entraînées. D’après mon expérience, des soldats de piètre qualité comme ceux-là, confrontés à une population hostile, sont particulièrement dangereux, car ils en viennent rapidement à croire qu’ils sont espionnés, pris pour cible et généralement trahis par la population locale.

Un exemple de cela est rapporté à Motyzhyn, près de Kiev, où la maire du village, son mari et son fils ont été tués et enterrés dans une fosse peu profonde dans le sable par les forces russes. « Il y avait eu des occupants russes ici », a déclaré un fonctionnaire du ministère ukrainien de l’Intérieur qui a montré les corps aux journalistes. « Ils ont torturé et assassiné toute la famille de la maire du village. Les occupants les soupçonnaient de collaborer avec nos militaires, en leur donnant des emplacements afin d’être des cibles de notre artillerie. »

C’est typique des troupes qui subissent des tirs et qui sont dans un état de paranoïa élevé car elles cherchent quelqu’un à accuser. Mais si la décision d’exécuter un villageois innocent est prise sur-le-champ par un jeune de 20 ans effrayé, cela n’absout pas les généraux et les politiciens qui ont une bonne idée de ce qui se passe, même s’ils n’ont pas donné d’ordres directs pour les meurtres. Ils peuvent s’imaginer en privé qu’un « nuage de mitraille » supprimera l’opposition locale, sans se rendre compte qu’elle la favorise et la légitime.

Les massacres ont partout des caractéristiques communes, mais ceux perpétrés par les troupes russes dans le nord de l’Ukraine se caractérisent par la violence irréfléchie de soldats, souvent ivres si l’on en croit le nombre de bouteilles de vodka et de whisky jetées autour de leurs positions. Ils considèrent tous les civils comme hostiles et comme une proie facile, même lorsqu’il s’agit manifestement de familles en fuite.

Paradoxalement, les cadavres ne sont retrouvés que maintenant, car les négociateurs russes ont annoncé la semaine dernière, lors des pourparlers de paix avec une délégation ukrainienne à Istanbul, qu’ils retiraient leurs forces autour de Kiev et de Tchernihiv, dans le nord du pays, en signe de bonne volonté. Le fait qu’aucune tentative n’ait été faite pour effacer les preuves d’atrocités avant le retrait, hormis quelques tentatives ratées de brûler les corps, témoigne de la nature décousue de l’effort de guerre russe.

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Les images de ces meurtres mal dissimulés horrifient le monde entier, mais détournent l’attention d’un échec incontestable de la Russie dans le nord de l’Ukraine. Quelques troupes russes seraient encore présentes lundi autour de Tchernihiv, qui est proche de la frontière biélorusse, mais elles ont disparu des environs de Kiev. Ces forces sont susceptibles d’être déplacées pour renforcer les positions russes dans le Donbass, dans le sud-est de l’Ukraine, mais elles auraient subi de lourdes pertes humaines et matérielles et devront donc se rééquiper et se réorganiser.

La retraite des Russes et les révélations sur les atrocités et les présumés crimes de guerre auront un impact sur la façon dont les autres pays perçoivent la guerre, faisant pencher la balance en direction de ceux qui veulent voir la Russie vaincue en Ukraine, et contre ceux qui veulent un compromis de paix avec le président Poutine, lui permettant de dire qu’il a obtenu quelque chose avec sa guerre. Pendant ce temps, ceux qui plaident pour une interdiction totale de l’importation de pétrole et de gaz russes en Europe seront renforcés et bénéficieront d’un plus grand soutien populaire.

Une telle réaction de colère face à la dernière boucherie peut être compréhensible, mais elle ne sera pas nécessairement bonne pour les 44 millions d’Ukrainiens. Aussi monstrueux que soient ces massacres, la guerre pourrait encore s’aggraver si la Russie s’engage dans la tactique dite du « broyeur à viande » dans le sud-est de l’Ukraine, en pilonnant les villes pour les soumettre ou les détruire. La Russie s’est peut-être mal débrouillée sur le champ de bataille jusqu’à présent, mais elle n’est en aucun cas vaincue. Elle dispose de tactiques qu’elle n’a pas utilisées – comme la destruction du réseau électrique ukrainien, comme les Etats-Unis l’ont fait en Irak en 1991. Elle dispose de vastes réserves de main-d’œuvre qu’elle peut encore mobiliser. Si Poutine utilisait des gaz toxiques, les réfugiés ukrainiens fuyant vers le reste de l’Europe se compteraient par dizaines de millions.

Plus important encore, il n’y a aucun signe d’un Poutine changeant d’avis sur la guerre ou étant influencé par ceux qui voudraient le faire changer. L’opposition à son invasion en Russie s’est émoussée depuis la période qui a suivi immédiatement son déclenchement, en raison de la propagande omniprésente dans les médias contrôlés par l’Etat, de la répression de la dissidence ouverte – et du sentiment qu’ont les Russes qu’ils sont tous visés parce qu’ils sont Russes, et pas seulement à cause de l’Ukraine.

Les oligarques qui vivaient autrefois en partie à l’Ouest ont été contraints de revenir en Russie, ce qui les rend plus dépendants qu’auparavant du Kremlin. Des sanctions économiques prolongées et le chômage qui en découle pourraient finir par provoquer le mécontentement, mais la Russie est autonome en matière de pétrole, de gaz et de denrées alimentaires.

La seule façon de mettre un terme aux atrocités en Ukraine est de mettre fin à une guerre qui a peu de chances de produire un vainqueur évident. Mais à la suite des dernières tueries, cela semble de moins en moins probable. La Russie, l’Ukraine et ses soutiens ont tous des raisons de mettre fin à la guerre, mais peut-être des raisons encore plus fortes de se battre encore plus durement. 

Patrick Cockburn

Article publié sur le site iNews, le 4 avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/russie-ukraine-les-crimes-de-guerre-leur-place-dans-le-developpement-de-cette-guerre.html

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« Échec à la guerre » ou l’usage convainquant de l’antiracisme pour masquer un pacifisme campiste qui laisse tomber le peuple ukrainien

Qui prend note des manifestations contre la guerre en Ukraine qui ont lieu à Montréal s’est rendu compte que s’y déroulent deux types de rassemblements qui tous deux comptent chaque fois quelques centaines de personnes participantes.

Les premières qui sont organisées par le Conseil provincial du Québec du Congrès ukrainien canadien baignent dans le bleu et jaune du drapeau ukrainien précédées ce 26 mars de la bannière bilingue « Et si c’était votre enfant ». Elles se rangent derrière les demandes du gouvernement Zelensky dont l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine à laquelle se refusent les ÉU/OTAN par crainte d’enclencher une escalade vers une guerre mondiale jusqu’à l’utilisation des armes nucléaires. On comprend très bien la volonté douloureuse du peuple ukrainien de vouloir en finir avec ces cruels bombardements contre la population civile mais la dimension inter-impérialiste de cette guerre de libération nationale contre l’envahisseur, si (peu) secondaire soit-elle, interdit de jouer à l’apprenti sorcier.

Les secondes manifestations sont organisées par le collectif « Échec à la guerre » dont font parti plusieurs syndicats et regroupements syndicaux, associations religieuses, organisations populaires et de femmes et, comme partis, Québec solidaire et le Parti communiste du Québec, en tout 27 organisations restées fidèles sur les quelques 200 du début. Échec à la guerre « a été mis sur pied en 2002, au moment où le déclenchement d’une guerre contre l’Irak était imminent, dans le but de s’opposer à cette guerre et à toute participation canadienne. Opposé aux interventions militaires du Canada en Afghanistan, en Libye et, maintenant, en Irak et en Syrie, le Collectif dénonce les faux prétextes sécuritaires ou humanitaires de la soi-disant « guerre contre le terrorisme » » (site web d’Échec à la guerre [1]). Le groupe met l’emphase « sur la lutte contre la tendance ouverte à la domination militaire des États-Unis sur la planète – et particulièrement contre la collusion et la participation canadienne à cette tendance » bien que l’introduction de sa plateforme de 2019, remplaçant celle de 2003, affirme plus généralement que « Le Collectif Échec à la guerre s’oppose à toute guerre d’agression, à toute volonté de domination ou de contrôle entre pays, nations ou autres communautés humaines. »

Les guerres impérialistes de l’OTAN n’excusent pas le black-out de la Russie des mots d’ordre

Les deux manifestations organisées par Échec à la guerre jusqu’ici avaient comme mots d’ordre, pour la première, « Non à la guerre en Ukraine ; Non à l’expansion de l’OTAN » et la seconde « Non à la guerre au Yémen ; Non à la vente d’armes à l’Arabie Saoudite » tout en maintenant la bannière de la première. On note que la Russie est complètement absente des mots d’ordre bien que ce soit clairement elle qui a envahi l’Ukraine et qui l’écrase de ses bombes. En fait, le premier mot d’ordre laisse à penser que le seul responsable de la guerre ukrainienne est l’OTAN. On ne reviendra pas sur ce sujet analysé ailleurs [2]. On comprend que malgré la phrase introductoire de la plateforme du collectif, celui-ci n’arrive pas à se libérer de l’amalgame entre impérialisme tout court et impérialisme étatsunien, ce qui est au cœur de la confusion campiste, léguée par son histoire au point d’en être aveugle.

Plus surprenants sont les mots d’ordre principaux de la deuxième manifestation. Le principal dirigeant du collectif, dans le discours clef du rassemblement, particulièrement convainquant et documenté, en livre la substantifique moelle :

« En ce qui concerne l’Ukraine, jour après jour, les effets horribles et dévastateurs de la guerre nous sont montrés. […] En ce qui concerne la guerre au Yémen, qui a fait 377 000 victimes depuis 2015, ces victimes sont demeurées invisibles. » Tous les pays membres de l’OTAN – États-Unis en tête et Canada compris – dénoncent que des civils soient pris pour cible par la Russie en Ukraine. Au Yémen, on a répertorié 7 000 raids aériens sur des cibles civiles (aéroports, tours de télécommunications, infrastructures électriques, usines de transformation des aliments, usines de traitement des eaux, zones résidentielles). Le Canada, qui quelques jours seulement après le début de la guerre, a demandé à la Cour pénale internationale d’enquêter sur les crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine, n’a jamais rien fait de tel en 7 ans de crimes de guerre au Yémen.

« Le terrible siège de Marioupol en Ukraine et l’enfer qu’il fait subir à sa population, fortement médiatisés, ont suscité la révulsion générale. Mais le blocus du port d’Hodeïdah au Yémen, par où transitent plus de 70% de ses importations, n’a jamais fait l’objet de dénonciations et d’une couverture médiatique équivalentes. La guerre en Ukraine est présentée comme un combat pour la démocratie, la Russie étant dénoncée pour son autoritarisme, ses violations des droits de la personne, son musèlement de la presse et l’emprisonnement des opposants. » Mais qu’en est-il de l’Arabie saoudite ? Selon le rapport 2020-2021 d’Amnesty international, « À la fin de l’année [2020], pratiquement tous les défenseur·e·s des droits humains saoudiens étaient soit détenus sans inculpation, soit poursuivis en justice, soit en train de purger une peine d’emprisonnement. » […]

« Au contraire, on continue de leur vendre des armes pour poursuivre leurs actions criminelles au Yémen. De 2015 à 2020, les É.-U. ont vendu pour 50 milliards $ à l’Arabie saoudite et pour 37 milliards $ aux Émirats arabes unis. Et le Canada, pour 8 milliards $ depuis 2015, à l’Arabie saoudite. Qu’il s’agisse de la Crimée ou du Donbass, l’intégrité territoriale de l’Ukraine doit être préservée et défendue coûte que coûte. Mais qu’en est-il des territoires palestiniens occupés et colonisés depuis des décennies ? Qu’en est-il de la province d’Al Mahra, dans l’est du Yémen, présentement occupée par l’Arabie saoudite ? ou du port de Balhaf, servant à l’exportation des hydrocarbures du Yémen, qui est contrôlé par les É.A.U. ? […] » Et on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a AUSSI un fort relent de racisme dans tout ça. À commencer par les déclarations du président Zelensky à l’effet que l’Ukraine est soutenue par l’ensemble du « monde civilisé ». Un racisme qui se répercute jusque dans l’aide humanitaire. En effet, en moins de 24 heures, des promesses de dons ont été faites pour couvrir les 1,7 milliards de dollars requis initialement pour les réfugié.e.s ukrainiens. Mais pour les autres crises humanitaires dans le monde, l’argent est bien loin d’être au rendez-vous. À tel point que depuis un an, le Programme alimentaire mondial a même commencé à réduire de moitié les rations d’aide alimentaire qu’il fournit à des millions de personnes dans le monde. […]

« Mais alors que les agences de l’ONU peinent à faire débloquer quelques milliards de dollars pour une aide humanitaire d’urgence à des millions d’êtres humains souffrant des guerres et des conséquences de la crise climatique, ce sont plutôt les dépenses militaires mondiales – qui s’élevaient déjà à près de 2 000 milliards de dollars en 2020 – qui semblent en voie de connaitre une hausse fulgurante. »

Le racisme larvé inhérent au soutien à l’Ukraine ne justifie pas le pacifisme

Le mot est lâché. L’immense souillure de ce grand mouvement de soutien à l’Ukraine est le racisme révélé en particulier par la guerre contre le Yémen sur arrière-fond de celles au Moyen-Orient. L’actualité de cette guerre yéménite en tant que souffrances populaires et négation de droit à l’autodétermination d’un peuple n’est pas moindre que la guerre ukrainienne même si elle ne s’insert pas dans la même menace géostratégique de guerre nucléaire inter-impérialiste. Difficile ici de ne pas invoquer le célèbre extrait du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire en 1955 :

« Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

Pour autant, on ne peut pas se servir de cette peur de la personne blanche qui constate que ce que subit la personne racisée elle peut aussi le subir pour amoindrir la solidarité avec le peuple ukrainien. Il n’est pas solidaire, par pacifisme – « Nous rejetons les décisions d’ajouter davantage d’armes au conflit » ; « Le Canada ne doit pas participer à une escalade d’interventions militaires en Ukraine » –, de rejeter la nécessité de soutenir l’armement défensif de l’Ukraine par les pays de l’OTAN mais sans titiller une puissance nucléaire enlisée dans une aventure qui tourne mal. Céder au pacifisme serait consentir au massacre ou à la capitulation face à la manifeste volonté populaire ukrainienne de défendre son droit à l’autodétermination. Il appartient au peuple mobilisé et risquant sa vie de déterminer jusqu’où il est prêt à aller pour repousser un ennemi de prime abord plus fort que lui avant, le cas échéant, de lui faire des concessions à la Brest-Litovsk.

Au peuple de décider le niveau de sa souffrante résistance, non à l’impérialisme de le moraliser

Comme il appartient, soit dit en passant, au peuple russe de laisser savoir, du mieux qu’il le peut, le degré de souffrantes sanctions qu’il est prêt à endurer pour affaiblir l’effort de guerre de son gouvernement. Il n’est pas évident que les fermetures d’entreprises étrangères en Russie frappent plus l’État russe que le peuple. Mais c’est d’abord l’oligarchie qu’il faudrait frapper jusque dans les sacro-saints paradis fiscaux ce que ne voudront pas leurs frères de classe occidentaux par peur de se mettre eux-mêmes à découvert. Comme les sanctions commerciales énergétiques et alimentaires, tout comme l’interruption des importantes livraisons agricoles ukrainiennes, se répercutent le plus durement sur les peuples pauvres comme ceux de l’Égypte et du Sri-Lanka où il y a déjà des émeutes de la faim, il appartient aux pays riches de leur venir en aide.

Il n’en reste pas moins que les personnes déplacées et réfugiées du Yémen ont autant à être soutenues que celles d’Ukraine. Idem pour celles de l’Afghanistan ayant fui au Pakistan et en l’Iran, de la Syrie en Jordanie et Turquie, de l’Irak… Tous ces pays bombardés ou envahis doivent être reconstruits une fois la guerre arrêtée ou, dans le cas de l’Ukraine, pouvoir financer leur effort de guerre contre l’envahisseur impérialiste. La moindre des choses est de leur donner accès à ce qui leur est dû en particulier quand une grande proportion de leur population crève de faim comme c’est le cas pour l’Afghanistan quitte à passer par des réseaux fiables onusiens ou d’ONG autant que possible mais sans faire de chichis sur les politiques de leur gouvernement ce qui est l’affaire des rapports entre peuple et gouvernement. Rien de plus détestable que ces impérialistes moralistes voleurs qui devraient commencer par se regarder dans le miroir.

Cesser l’hypocrisie des belles paroles et passer aux actes à commencer par annuler les dettes

La deuxième forme de vol est l’endettement public et même privé qui découle de son illégitimité dans ce sens que la destruction de ces pays par les puissances impérialistes ou régionales dont le capital financier s’enrichit par les prêts à ces mêmes pays est incommensurablement immorale. L’annulation illico de ces dettes s’impose de soi à commencer par celle de 125 milliards $ de l’Ukraine pendant que ses oligarques sortaient leurs profits du pays tout comme le faisaient ceux de la Russie. Si la saisie des fonds étrangers de l’oligarchie russe revient en toute justice au peuple ukrainien, on ne peut que souhaiter que ce peuple impose à son gouvernement la saisie des fonds de sa propre oligarchie. Immédiatement, cependant, est urgent l’accueil des personnes réfugiées qui se comptent par millions.

On se rend parfaitement compte que le gouvernement canadien cherche à en limiter le nombre par ses tracasseries administratives imposant à ces personnes traumatisées un parcours du combattant sans compter qu’il tarde, en supposant même qu’il le veuille, à organiser un pont aérien. Ce pont il le faut à partir de la Pologne et des autres pays limitrophes à l’Ukraine mais aussi à partir du Pakistan, de la Turquie, du Kenya et tutti quanti. « Les bons mots et la compassion ne suffisent plus. Le Québec et le Canada ont maintenant le devoir de dire aux municipalités sanctuaires pour les réfugiés ukrainiens qu’elles seront supportées pour leur geste humanitaire. » (Rémy Trudel et Jacques Létourneau, Le Québec, un sanctuaire pour les réfugiés ukrainiens de la guerre, Journal de Québec, 3/03/22 [3]).

Un internationalisme universel et concret cruellement ambigu ou absent de la scène québécoise

Pour devenir internationaliste, la sympathie envers les victimes des guerres (et des catastrophes climatiques) et des personnes réfugiées qui en découlent doit franchir la barre de l’entre-soi ethnique pour devenir un universel humanisme. Autrement, elle restera un sentiment sporadique et temporaire qui banalisé par la répétition des images médiatiques redonnera toute la place au confort et à l’indifférence de la lutte quotidienne pour la survie. Si l’accueil pro-actif et soutenu des personnes réfugiées au prorata de la capacité et des moyens de chacune et chacun est le début de l’internationalisme en ces temps de guerres et de catastrophes climatiques, la lutte toutes et tous ensemble d’un bout à l’autre de la planète contre leur source causale en est l’aboutissement. Comptent chaque liaison avec soit la résistance non-armée ou armée autonome et démocratique en Ukraine, chaque contact avec la résistance russe contre la dictature poutinienne pour faire résonner ici leur point de vue et leurs actions.

Un moyen terme en est sans doute l’organisation par le monde du travail et populaire de manifestations, pétitions, accueil et soutien vis-à-vis les organisations sœurs de ces pays dévastés. Au Québec, à part les petites manifestations de l’ambiguë Échec à la guerre qui toutes antiracistes soient-elles pactisent avec le pacifisme campiste, on ne voit rien sur l’écran radar. Comme inspiration, on peut donner l’exemple de la fédération syndicale française Solidaires qui diffuse de l’information, appelle à des dons et prépare un convoi vers l’Ukraine (Solidarité Internationale Ukraine [4]).

Marc Bonhomme, 3 avril 2022

www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca

[1] https://echecalaguerre.org

[2] Marc Bonhomme, C’est la Russie qui joue à la roulette russe avec l’arme nucléaire, pas l’OTAN – Une guerre de libération nationale que la Russie a aveuglément niée, ESSF, 28/02/22.

[3] https://www.journaldequebec.com/2022/03/03/le-quebec-un-sanctuaire-pour-les-refugies-ukrainiens-de-la-guerre

[4] https://solidaires.org/Solidarite-Internationale-Ukraine

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61957

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Selon une dépêche de l’Irish Republican News du 24 mars 2022, une traduction ukrainienne de manuel de guérilla de l’Irish Republican Army, Irish Republican Army : Strategy and Tactics, est distribuée depuis 2018 aux soldats ukrainiens. L’introduction de l’édition ukrainienne, publiée à Lviv, indique que le livre a été rédigé dans le but de faire comprendre aux nouvelles recrues « la stratégie et les tactiques de lutte [de l’IRA], les questions d’équipement et d’armement, la sécurité ainsi que la formation morale et psychologique des volontaires ». Le manuel, poursuit l’introduction, est « destiné aux officiers, sergents et soldats des forces armées ukrainiennes» ainsi qu’«aux agents de renseignement, aux chercheurs en histoire de l’insurrection et de la contre-insurrection, aux enseignants des établissements d’enseignement militaires et civils, aux cadets et aux étudiants ».

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Voix des Ukrainiennes

Le 28 février 2022, quatre jours après l’invasion russe, sur le canal Telegram Résistance Féministe contre la Guerre, apparaît une annonce : « A présent nous allons publier des appels des femmes ukrainiennes aux femmes russes, et des Ukrainiennes qui soutiennent les mouvements de résistance contre la guerre dont les voix s’élèvent depuis les abris anti-bombes ». 

Alors que le siège contre l’information étouffe presque complètement la population russe, la première chose immédiatement postée sur ce canal de protestation est une vidéo de femmes enceintes à Kherson qui doivent accoucher dans les abris. Sur ce même canal, on lit:

2 mars 2022. « Nous venons de recevoir un appel des femmes ukrainiennes aux femmes russes. Nous le publions intégralement. Cette lettre inaugurera sur ce canal un cycle de déclarations personnelles : #voix_des_ukrainiennes.

« Femmes russes. Je m’adresse à vous seulement en mon nom propre, car nombre de nos sœurs vous haïssent et vous méprisent. Elles en ont tous les droits, parce que dans le flux inquiétant des nouvelles, se retrouvent mélangées des scènes de femmes civiles ukrainiennes qui arrêtent les véhicules militaires ennemis à mains nues et crient des injures au visage des occupants, et celles des Russes qui fuient par dizaines alors qu’approche un policier (…) ».

3 mars 2022. Message de féministes activistes de Marioupol : « Pas de communication, plus d’électricité, ni d’eau, ni de chauffage. Ça bombarde de nouveau très très fort, des quartiers d’habitation, des écoles, des hôpitaux. J’essaie d’envoyer des messages, j’en reçois de façon fragmentaire. C’est putain l’horreur comme on a la trouille ».

4 mars 2022. La poétesse et activiste Lena Samoïlenko nous a envoyé de Kiev une lettre déchirante. Partagez-la s’il vous plaît, c’est la #voix_des_ukrainiennes. 

« Aujourd’hui, lorsque deux explosions ont retenti derrière la fenêtre et que tous les livres de ma barricade de livres ont tremblé, j’ai, par réflexe, ouvert le chat du quartier. Et personne n’y avait rien écrit.

Alors j’ai compris : « On est morts ». Mais simplement sans la mort.

L’espace s’est désarticulé, laissant apparaître la possibilité que nous n’existions pas.

Mais pourtant nous ne pouvons pas ne pas être. C’est pourquoi nous voilà, dans cette maison, sur ce chat. Et la guerre n’existe pas.

J’ai demandé un jour à Ivan Marovic, le leader du groupe serbe Otpor, comment il avait pris sur lui d’inspirer et d’encourager les gens à protester alors qu’il savait qu’ils seraient arrêtés, tués et peut-être torturés.

Dans mes propres actions et mes conneries je n’avais besoin de personne. Je ne voulais mettre personne en danger. J’ai décidé toute seule de rester à Maïdan. De tout filmer d’aussi près que possible. De travailler dans les hôpitaux. De me tenir sur les barricades. J’ai parcouru toute seule la Crimée en long et en large et, il y a huit ans encore, j’ai rassemblé une collection de soldats russes qui avaient promis de me tuer. J’ai participé 11 fois au référendum de la région de Lougansk pour expliquer à quel point c’était une farce. J’ai décidé de faire une grève de la faim en soutien aux prisonniers politiques et l’ai maintenue pendant 51 jours.

Je descends dans la rue avec un pavé imaginaire tous les jours.

J’aime l’impossible.

Je resterai à Kiev.

Or, vous voyez ce qu’ils font subir aux quartiers d’habitation. Ils me tueront moi, mes enfants et mes parents aujourd’hui ou demain. Dans le meilleur des cas après-demain. Je pense demain.

Et si nous mourons sous les bombes et les tirs en 2022, nous, habitants pacifiques d’une capitale européenne forte de mille cinq cents ans d’histoire, alors il ne valait peut-être pas la peine de vivre dans un monde où tout cela est possible (citation de mon ami Sasha Andrusik).

Je ne cherche à épargner ni votre vie ni la mienne. Je ne veux pas de morts, mais je fais volontairement monter la tension de ce texte car il ne suffit plus de dire qu’on n’est pas bien dans un panier à salade, que les amendes sont énormes et qu’il fait froid dans les cellules.

Il faut écrire que c’est le pied total: le panier à salade était plein à craquer, on a pris nos quartiers dans la cellule, ils vont bientôt manquer de prisons, regardez comme nos visages sont lumineux, comme on se fout de toutes leurs conneries. Regardez comme s’approche la lumière. Le monde est magnifique. Nous sommes formidables. Il n’y a pas de destin, pas de fatalité, ni d’impuissance. Il n’y a que la résolution [1].

En ce moment, mes enfants ont la gastro. Et ont vomi dans tous les draps. Deux chiots qui vomissent, c’est déjà chiant en soi. Des douzaines de draps qui sentent le vomi et une canalisation bouchée… ça fait qu’on ne peut pas faire beaucoup de lessives.

La nuit, les enfants ne dorment pas et vomissent. J’essaie de les soigner et je n’arrive pas à m’empêcher de penser que demain ils vont nous tuer. Ou après-demain.

Pendant la journée, je suis collée aux hotlines et j’y lis:

« Demande d’aide sur Marioupol, homme et femme de 70 ans. Elle est aveugle. Du sucre. Besoin d’un peu d’eau, potable et non potable. Et de nourriture. Peut-être qu’il y a quelqu’un là-bas qui peut aider, ils sont hors réseau. Il s’appelle Zhora et elle Valya ». 

« Si quelqu’un demande des trucs pour supporter la faim, que lui répondre ? »

« Boulevard des Marins, un appartement a pris feu après un bombardement. Il y a des gens dans l’appartement, ils n’arrivent à atteindre aucun service. »

« Manque d’insuline, une personne est en train de mourir. S’il vous plaît, si vous en avez dans les pharmacies, un entrepôt, ou chez vous, merci de partager (…) »

« J’ai 86 ans. Je suis à Kharkiv. Deux jours sans électricité. Je suis affamé… »

« A l’aide, ma fille est atteinte de leuco-encéphalopathie, si on arrête le traitement maintenant, on perd toute chance de la sauver. Comment faire pour sortir du pays ? »

« Je dois faire sortir huit personnes de Buchi. Cinq enfants. Ils sont dans la cave. C’est insupportable ».

Ensuite je prends mon tour de garde dans la cave. Je mets une musique de merde aux enfants, je joue aux échecs avec eux et je danse (…). Puis quelque chose explose à nouveau à ma fenêtre.

J’appelle mon meilleur ami qui vient de quitter la ville. On va vidéo-fumer et il me raconte les blagues les plus noires et les plus horribles de mains arrachées dans des salons de manucure. De dick pic montrant la bite d’un soldat arrachée qu’on envoie à des femmes russes. Et on rit. Il me dit : « Il me semble que je ne verrai jamais plus la beauté ». Je réponds : « Quand on aura gagné, il faut qu’ils prient pour qu’on n’aille pas plus loin ».

« Mon mari patrouille dans le quartier. Il n’a aucune expérience du combat. C’est un poète, un queer, et un travesti. Il a un quatrième livre qui devait sortir en mai et pour lequel on travaillait les photos depuis huit mois. Et maintenant on va nous tuer demain et ce livre, personne ne le verra. Il s’intitule Hair, en référence à la comédie musicale de Forman.

Je ne sais pas quoi vous dire. Aujourd’hui, il me semble que j’ai compris pour la première fois qu’ils vont nous tuer. Demain, j’écrirai un long texte sur la victoire et je reprendrai la hotline. Opérateur 946. Je vous écoute.

J’écoute cette surdité, cette peur, cette insensibilité, cette impuissance. Je sais que vous faites de votre mieux. Disons que je serais étonnée, si vous y parvenez.

Et c’est vrai, je méprise et plains toutes celles et ceux d’entre vous qui n’essaient même pas.

Parce que le silence et les précautions ne vous sauveront pas ».

[1] Ce passage s’adresse directement aux civils russes pour les inciter à manifester avec plus de détermination alors que grandit la répression.

Sophie PerreletGeneviève PironJil Silberstein, auteurs de l’initiative « Russie-Ukraine Les voix de la société civile », le 27 mars 2022

https://bonpourlatete.com/actuel/voix-des-ukrainiennes

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Spectacle artistique « Bucha-Moscou »

L’activiste est allongé dans le centre de Moscou les mains liées dans le dos – la position dans laquelle des civils assassinés ont été trouvés à Bucha.

Lieux :

Pont à la cathédrale du Christ sauveur

Rue Nikolskaya

Vieux Arbat

Jardin Alexandrovski

@holodmedia

https://mobile.twitter.com/mbk…/status/1511236694036693002

« Bucha-Moscow » art performance

The activist lays in Moscow centre with his hands tied behind his back – the position in which murdered civilians were found in Bucha. 

Locations:

Bridge at the Cathedral of Christ the Saviour

Nikolskaya Street

Old Arbat

Alexandrovsky garden

@holodmedia

https://mobile.twitter.com/mbk…/status/1511236694036693002

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L’impact de la guerre en Ukraine sur le monde arabe

12 avril 2022, 18h30 | événement en visioconférence

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Dans le cadre des webinaires du CAREP Paris, la rencontre avec  Joseph Daher, modérée  par Isabel Ruck, sera organisée à distance le mardi 12 avril 2022 à 18h30 :

L’impact de la guerre en Ukraine sur le monde arabe

Que les guerres lointaines puissent avoir des retombées locales n’est plus à démontrer. L’actuel conflit ukrainien nous le rappelle d’ailleurs avec acuité. Les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ne sont pas isolés des dynamiques mondiales et ressentent durement les conséquences de la guerre en Ukraine. Cette dernière a déjà un large impact sur l’économie mondiale, en particulier sur les marchés des matières premières, avec une escalade rapide des prix du pétrole et du gaz, mais aussi ceux des produits agricoles. Depuis l’invasion russe, les ports de la mer Noire ont pratiquement cessé toute forme d’activité commerciale, ce qui a entraîné une hausse historique des prix du blé, dépassant même les niveaux observés lors de la crise alimentaire mondiale de 2007-2008. Les pays arabes sont-ils préparés à surmonter cette nouvelle crise ou devrions-nous craindre de nouvelles émeutes de la faim ?

Joseph Daher enseigne à l’Université de Lausanne (Suisse),et est professeur affilié à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), où il participe au “Wartime and Post-Conflict in Syria Project”. Il est l’auteur de Syria after the Uprisings, The Political Economy of State Resilience(Pluto Press, 2019) et Le Hezbollah . Un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme (Syllepse, 2019). Il est le fondateur du blog Syria Freedom Forever.

Pour s’inscrire :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_vtV1IgqASNGk8NHY3AD0xA

Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris

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Un convoi intersyndical pour l’Ukraine.

Appel unitaire des organisations syndicales françaises

Un convoi syndical Ukraine_communication publique

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« Un régime fasciste se profile en Russie »

Entretien avec Greg Yudin conduit par David Ernesto García Doell

Greg Yudin est philosophe et sociologue à l’Ecole des sciences sociales et économiques de Moscou. Deux jours avant le début de l’invasion russe en Ukraine, il a anticipé très exactement ce qui allait se passer, dans un article pour Open Democracy (22 février 2022). Greg Yudin est toujours à Moscou; lors d’une manifestation dans les jours qui ont suivi le début de la guerre, il a été battu par les forces de sécurité jusqu’au point d’être hospitalisé. Greg Yudin met en garde depuis longtemps contre les prétentions agressives de Poutine au pouvoir, ce qui rend de plus en plus probable un affrontement militaire avec l’OTAN. Dans l’entretien, il décrit les mécanismes de pouvoir sur lesquels repose le système de Poutine, la transformation rapide de la société russe en un ordre préfasciste et les perspectives du mouvement anti-guerre.

Deux jours avant le début officiel de la guerre, vous étiez l’un des rares intellectuels à mettre en garde contre une guerre de cette ampleur. Alors que beaucoup de gens de gauche pensaient encore qu’il s’agissait de l’annexion du Donbass, vous avez prédit une guerre qui serait centrée sur Kiev, Kharkiv et Odessa. Comment êtes-vous parvenu à cette estimation ?

Greg Yudin : Cela fait deux ans que je mets en garde contre cette guerre, mais je n’étais pas le seul à la voir venir. Les personnes qui font des recherches sur la politique russe ont également mis en garde depuis longtemps, et plus tard, les experts militaires russes ont également tiré la sonnette d’alarme. Mais de nombreux autres experts ont nié le risque réel d’une grande guerre ou s’en sont même moqués, non pas parce qu’ils étaient incompétents, mais parce qu’ils s’appuyaient sur de fausses hypothèses. Malheureusement, il ne semble pas qu’ils aient appris, car aujourd’hui, ils excluent avec la même conviction une escalade nucléaire. Ils partent des mêmes prémisses erronées.

L’erreur principale a été de supposer qu’après l’invasion de l’Ukraine, la situation de Poutine serait définitivement pire qu’avant et que cela devrait influencer ses réflexions. Poutine a toutefois comparé le coût d’une guerre et celui de l’inaction. Il était assez clair pour lui que s’il ne commençait pas maintenant cette opération militaire, il se retrouverait très vite dans une situation sans issue.

La Russie actuelle est un régime bonapartiste qui ressemble beaucoup au régime français de 1848-1870 décrit par Marx, mais aussi à l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. Il s’appuie sur des élections, profitant de l’introduction soudaine du suffrage universel, et – à la suite d’une grande défaite (dans le cas de la Russie, après la guerre froide) – attise agressivement le ressentiment et le revanchisme dans la société. De tels régimes, dirigés par un chef aux pouvoirs presque illimités, ont tendance à dégénérer en monarchies électorales qui étouffent toutes les contradictions internes et se montrent hostiles envers leurs voisins. Elles sont économiquement stables, ce qui les aide à dépolitiser les masses. Le deal est le suivant : une passivité politique absolue contre une prospérité relative ; le repli sur la vie privée est ainsi encouragé. Tout cela les conduit à devenir de plus en plus agressifs sur le plan militaire, à déplacer les conflits intérieurs vers l’extérieur, à surestimer les menaces extérieures et donc finalement à se mettre à dos de puissantes alliances militaires. Ils sont poussés par des tendances suicidaires et se dirigent inéluctablement vers la défaite – mais celle-ci a un prix élevé, surtout maintenant, à l’ère nucléaire.

Après que Poutine a transformé la Russie en une quasi-monarchie avec son référendum constitutionnel en 2020 et qu’il a en outre tenté d’assassiner son seul adversaire politique, Alexeï Navalny, il était clair pour moi qu’il prévoyait une grande guerre. Poutine considère comme extrêmement menaçante l’existence d’un grand Etat voisin, culturellement similaire, avec un régime politique soutenu militairement par les Etats-Unis. Il était évident qu’il déclencherait une guerre pour s’emparer de l’Ukraine s’il ne parvenait pas à la soumettre pacifiquement. Pour Poutine, aucun prix n’est trop élevé pour prendre le contrôle de l’Ukraine, car il se voit menacé existentiellement à ses frontières par ce qu’il appelle l’« anti-russie ». A cela s’ajoute le fait que Poutine doit faire face à une baisse de popularité dans son propre pays, notamment auprès des jeunes, et qu’il aurait probablement été confronté très rapidement à un mouvement de résistance. Il devait être sûr de pouvoir les réprimer à tout prix.

Que peux-tu dire de la répression et des perspectives du mouvement anti-guerre ?

Le mouvement anti-guerre a réussi à mettre en évidence une division de la société russe. Les personnes qui ont protesté dans la rue ou qui ont fait des déclarations publiques contre la guerre ont clairement montré qu’il existe une partie importante de la société russe qui rejette cette guerre et la considère non seulement comme un crime contre l’Ukraine, mais aussi comme une trahison des intérêts de la Russie. Dans les premiers jours, lorsque les sondages d’opinion avaient encore un certain sens (qu’ils n’ont plus quand on risque jusqu’à 15 ans de prison simplement parce qu’on qualifie cette « opération spéciale » de guerre), leur tonalité était que jusqu’à 25% des Russes étaient contre l’action militaire. C’est un succès considérable.

Mais les protestations se sont essoufflées. Ce n’est pas seulement la répression qui les entrave, mais surtout le manque d’organisation. Poutine a eu l’intelligence de détruire toutes les organisations et tous les réseaux politiques et de la société civile avant de commencer la guerre. Il est incroyablement difficile de s’organiser ici. On est immédiatement arrêté par la police ou tabassé par des voyous à la solde de l’Etat. Le manque d’organisation est démoralisant. Les gens sont prêts à risquer leur vie malgré les nouvelles lois et l’augmentation de la violence policière. Mais il est difficile de le faire quand on ne voit aucune possibilité d’obtenir quelque chose. Poutine triomphe toujours en diffusant l’impuissance et le sentiment d’impuissance.

Dans une interview avec Robin Celikates pour taz (Die Tageszeitung), tu as comparé la situation actuelle à celle de 1938, lorsque l’Allemagne a annexé le pays des Sudètes (Sudetenland). Cette comparaison est très controversée, car elle sert un récit qui place Poutine dans la même lignée qu’Hitler, alors que George Bush n’a jamais été décrit de la même manière lorsqu’il a envahi l’Irak et tué des centaines de milliers de personnes.

La comparaison avec Hitler a été malheureuse pendant de nombreuses années, et je ne l’ai jamais soutenue. Elle visait surtout à effrayer le public en assimilant Poutine au mal radical. Pourtant, Poutine était bien plus proche de Napoléon III ou peut-être de Franco, si l’on voulait souligner son manque de scrupules. Cela ne signifie pas qu’il n’était « pas assez méchant », mais plutôt qu’il s’agissait d’un autre type de régime autoritaire répressif.

Mais aujourd’hui, la situation a changé, et je ne suis pas sûr que cela soit suffisamment compris en dehors de la Russie. On assiste actuellement à une évolution de l’autoritarisme vers un régime totalitaire. Il s’agit de savoir comment la société est structurée politiquement et sur quoi s’appuie le pouvoir. En d’autres termes, ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité. Et oui, à cet égard, surtout ces derniers jours et ces dernières semaines, on constate nettement plus de points communs avec ce que l’on appelle classiquement le fascisme.

En Allemagne, nous avons une conceptualisation très stricte du fascisme et du national-socialisme, ce dernier étant toujours lié à un antisémitisme éliminationniste. Des intellectuels en Allemagne comme Felix Jaitner analysent plutôt le régime de Poutine avec le concept de « bonapartisme » de Marx et Poulantzas, quelque chose entre la dictature militaire et le fascisme.

L’obsession de l’essence de la nation ukrainienne et de sa correspondance avec la nation russe est ce qui ressort comme un élément particulièrement nazi et pas seulement fasciste. A titre de preuve anecdotique, j’ajouterai qu’il y a depuis longtemps de nombreux admirateurs de Mussolini parmi les élites russes. Je recommande également de jeter un œil sur l’article de Poutine dans National Interest, le 18 juin 2020 https://nationalinterest.org/feature/vladimir-putin-real-lessons-75th-anniversary-world-war-ii-162982, dans lequel il explique les causes de la Seconde Guerre mondiale. Il est révélateur de voir combien de fois dans cet article il rend la Pologne responsable de cette guerre, par rapport à l’Allemagne. En ce qui concerne l’antisémitisme, je ne vois pas d’élément antisémite dans le régime actuellement. Mais il y a beaucoup d’antisémitisme tacite en Russie, surtout dans les services secrets, qui ont désormais le dessus.

Considères-tu le mouvement Z comme un indicateur du changement qualitatif décrit vers le fascisme ?

Le signe Z a été adopté par les véhicules militaires russes en Ukraine (les véhicules appartenant au district militaire occidental sont marqués du signe Z à cause du mot russe « Zapad » qui signifie ouest). Il a été promu par les propagandistes de l’Etat, qui se rendent certainement compte qu’il ressemble à une demi-croix gammée. Certaines personnes âgées ont été complètement horrifiées par ce signe, qui leur a immédiatement rappelé leur enfance. On trouve maintenant le signe Z peint sur les portes des opposants à la guerre, souvent accompagné de menaces, ce qui indique qu’il y a un groupe de nazis parmi les siloviki (membres de l’appareil de sécurité) qui ont maintenant le feu vert pour faire des choses de ce genre.

Les signes en forme de Z que les gens forment avec leur corps dans toute la Russie sont encore plus effrayants. Non seulement les fonctionnaires, mais aussi les enfants dans les écoles et les jardins d’enfants sont invités à se rassembler en forme de Z et à saluer Poutine. A la vue d’un tel « Z », formé par des enfants atteints de maladies incurables ou par de jeunes enfants agenouillés, il est difficile de ne pas penser à l’Allemagne nazie.

Une autre dynamique inquiétante est la propagande ouverte dans les établissements d’enseignement, des universités aux jardins d’enfants. La vision de Poutine de l’histoire ukrainienne est désormais enfoncée dans la tête des enfants. Cela n’a jamais été le cas auparavant : malgré certains développements inquiétants dans l’enseignement de l’histoire, il n’a jamais été nécessaire de partager le jugement historique officiel, et encore moins les théories délirantes de Poutine.

La mobilisation fasciste de la société se fait avant tout au niveau de la symbolique politique ?

A ce tableau, il faut ajouter le déchaînement de la violence. Depuis le début des manifestations anti-guerre, il existe déjà de nombreuses preuves de coups, de tortures et d’agressions sexuelles dans les postes de police. La violence policière n’est certes pas nouvelle en Russie, mais elle atteint peut-être un nouveau niveau. En outre, on assiste à une attaque massive contre les médias indépendants en Russie. Le dernier magazine indépendant, Novaïa Gazeta, dont l’éditeur a reçu le prix Nobel l’année dernière, vient d’être fermé, de sorte qu’il n’existe pratiquement plus de médias indépendants. Ceux qui restent ne sont pas accessibles depuis la Russie et sont officiellement qualifiés soit d’« agents étrangers » soit d’« organisations extrémistes» . [Il est possible de visionner l’entretien vidéo de Dmitri Mouratov, rédacteur de Novaïa Gazeta, réalisé le 7 mars 2022 avec un sous-titrage en anglais ou en italien.]

L’élément le plus inquiétant de ce nouveau système potentiellement totalitaire est le tournant idéologique pris par Poutine depuis les premiers jours de la guerre : son nouveau récit de la « dénazification » de l’Ukraine. L’accusation selon laquelle les autorités ukrainiennes soutiennent l’extrême droite est omniprésente dans le discours officiel russe depuis un certain temps déjà – et pas totalement infondée. En février, elle s’est toutefois transformée en une rhétorique essentialiste, selon laquelle l’essence ukrainienne, qui serait russe par nature, aurait été contaminée par un élément national-socialiste. Il serait donc du devoir de l’armée russe de libérer l’Ukraine de cet élément nazi. Le ministère russe de la Défense parle déjà de la mise en place de « procédures de nettoyage » dans les territoires occupés. Et comme les Ukrainiens et Ukrainiennes s’obstinent à résister, la seule explication est qu’ils étaient encore bien plus « nazis » que prévu, ce qui peut facilement mener à la conclusion qu’ils méritent d’être exterminés. Le même narratif de « pureté » a été utilisé par Poutine il y a quelques jours seulement, lorsqu’il a parlé de « l’ennemi intérieur », des prétendus « traîtres au peuple » qui devraient être « recrachés comme un insecte » par la société russe afin de préserver la santé de la société.

Est-il possible de faire des déclarations sur l’ampleur du mouvement Z ?

Cela dépend de la manière dont on le définit. Le nombre de personnes qui ont participé aux « installations » publiques de corps, qui portent le signe Z, qui l’affichent sur leur voiture ou qui l’utilisent sur les réseaux sociaux est énorme. J’estime qu’ils pourraient être entre 30 et 40% dans tous les secteurs de la société. Il n’est toutefois pas exact de les désigner tous comme un seul et même mouvement. Beaucoup d’entre eux ont été contraints par leurs employeurs – souvent publics – d’afficher ce signe. Beaucoup ne sont pas contents, mais j’ai entendu des gens dire : « Je ferai tout ce qu’ils me demandent si cela peut sauver mon emploi. » Les personnes qui le font volontairement sont beaucoup moins nombreuses. Certains, cependant, sont vraiment agressifs.

Soyons clairs : c’est précisément là que se situe la frontière entre le bon vieil autoritarisme poutinien et un nouveau type d’Etat totalitaire. Tant que ce mouvement est principalement orchestré contre la volonté du peuple, la transformation politique n’est pas encore achevée. Mais la passivité des masses est vraiment sans limite, elles peuvent facilement être transformées en une foule agressive.

Nous avons vu que les cours de la bourse ont chuté de 40% en deux semaines, mais le rouble s’est déjà redressé depuis la mi-mars. Combien de temps une économie de guerre peut-elle fonctionner en Russie ? Les conséquences sociales de la chute économique ne vont-elles pas entraîner un grand mécontentement ?

Poutine ne restera pas inactif et attentiste jusqu’à ce que la crise soit si grave que les Russes se retournent contre lui. Il est tout à fait conscient du risque et tentera donc très probablement de faire porter le chapeau de la crise aux « traîtres » qui agissent de concert avec l’Occident pour nuire à la Russie. Mais si, pour une raison ou une autre, Poutine ne parvient pas à déclencher la terreur et qu’il perd l’initiative, il est probable que certaines parties de la société, aujourd’hui les plus touchées par la crise, se liguent contre lui avec les élites. Cela pourrait se produire relativement rapidement.

Quelle est la base du pouvoir économique de Poutine ? Existe-t-il un clivage au sein des élites économiques entre pro et anti-guerre ?

Poutine a été en mesure de construire une économie néolibérale forte et robuste en s’en tenant au modèle de marché déchaîné des années 1990. En effet, les libéraux qui étaient au pouvoir sous Eltsine sont toujours aux commandes de l’économie sous Poutine, notamment Elvira Nabiullina, la directrice de la Banque centrale de Russie [depuis juin 2013]. Ce système néolibéral présente quelques particularités, comme le mélange d’entreprises privées et publiques telles que Gazprom ou Rosneft, qui appartiennent théoriquement à l’Etat mais dont les revenus, en réalité, atterrissent dans les poches des complices de Poutine. Ce modèle a permis une croissance économique impressionnante durant la première décennie de Poutine au pouvoir et une relative résistance aux sanctions étrangères durant la deuxième décennie.

La croissance a toutefois entraîné d’énormes inégalités. Aujourd’hui, la Russie est l’un des pays les plus inégalitaires au monde, rivalisant presque avec les Etats-Unis à cet égard. En 2019, 58% de la richesse appartenait à 1% de la population, et les 10% les plus riches possédaient 83% de la richesse totale, selon Credit Suisse. Parallèlement, Poutine a mis en place un système de « ruissellement » similaire à celui créé en son temps par Ronald Reagan. Alors que les élites sont devenues follement riches et ont acheté des yachts et des palais de luxe, la population a pu augmenter son niveau de vie grâce à des hypothèques et des crédits à la consommation. La Russie connaît un endettement privé disproportionné, une part importante des familles les plus pauvres consacrant la moitié de leurs revenus au paiement des intérêts aux banques ou aux organisations de microfinance [d’où l’impact social de la hausse des taux d’intérêt].

Les oligarques de Poutine peuvent être divisés en deux groupes. Certains d’entre eux sont des amis de longue date de Poutine au sein du KGB. Ils partagent sa vision impérialiste du monde et ont probablement contribué à le pousser dans cette guerre. Un autre groupe est constitué de ces personnes qui sont devenues super riches dans les années 1990 et qui ont pu conserver et accroître leur fortune sous Poutine. Ils sont manifestement mécontents de cette guerre, et certains le disent même publiquement, même si c’est de manière subtile.

Toutefois, tant les super-riches que les technocrates au sommet de l’économie russe sont totalement dénués de toute « sensibilité politique ». Poutine leur a fait jurer de ne jamais se mêler de politique et ils n’osent pas remettre en question ses décisions. Ils ont peur de lui et acceptent que cette guerre soit le destin qu’ils partageront avec leur pays. Selon diverses informations, Elvira Nabiullina voulait démissionner après le début de la guerre, mais Poutine a menacé sa famille et l’a forcée à rester. Finalement, ces personnes se sentent très bien dans leur situation d’otage.

Lorsque nous nous sommes écrits avant l’entretien, tu as dit que la prochaine étape pour Poutine serait d’envahir la Pologne. Si cela se produit, il y a deux possibilités : soit les Etats-Unis/l’OTAN laissent à Poutine le contrôle de l’Europe de l’Est, soit nous nous dirigerons très probablement vers une troisième guerre mondiale. J’ai toujours du mal à imaginer un tel scénario, tant les forces militaires de l’OTAN semblent supérieures à celles de la Russie.

L’objectif de Poutine n’est pas de faire la guerre à l’Ukraine ou à la Pologne. Pour lui, ces pays n’existent pas ou ne sont que des marionnettes des Etats-Unis. Aux yeux du commandement militaire russe, la guerre est une guerre défensive contre les Etats-Unis/l’OTAN/l’Occident, ces termes étant utilisés comme synonymes. Le territoire ukrainien n’est que la première étape de cette grande guerre. Les troupes russes en Transnistrie sont déjà mobilisées et attendent de faire la jonction avec l’armée russe si celle-ci s’empare d’Odessa, ce qui signifierait qu’une invasion de la République de Moldavie serait possible. Les pays baltes et la Pologne sont certainement des objectifs à moyen terme. Ce n’est pas un hasard si Poutine a exigé le retrait complet des troupes de l’OTAN des pays de l’ancien Pacte de Varsovie.

Sa stratégie militaire est simple : menacer avec des armes nucléaires et conquérir des territoires. Il considère l’Occident comme fondamentalement faible, corrompu et lâche. Cette attitude est extrêmement populaire en Russie, et Poutine la renforce. Il existe en Russie une conviction profonde que l’Occident ne risquera jamais un conflit nucléaire avec la Russie à cause d’un pays de l’Est, que ce soit l’Ukraine ou la Pologne. Ce que nous vivons actuellement en Ukraine confirme son opinion : il suffit que Poutine évoque un conflit nucléaire pour que l’Europe occidentale remette en question sa volonté d’aider l’Ukraine.

Poutine pense également qu’il a pour le moment un certain avantage militaire sur les Etats-Unis en matière d’armes hypersoniques. Il pense probablement que cela suffirait à dissuader les Etats-Unis d’un éventuel affrontement nucléaire. L’armée russe a déjà utilisé des missiles hypersoniques en Ukraine, selon ses propres dires, sans qu’il y ait eu de nécessité militaire. Cela ressemble à un message adressé à l’Occident. Ce qui est important, c’est que Poutine a répété que cet avantage ne durerait pas trop longtemps, car les Etats-Unis ne tarderaient pas à le rattraper. Cela signifie qu’il doit maintenant capitaliser sur cette situation.

Comment la gauche en Allemagne peut-elle soutenir la gauche en Ukraine et en Russie dans leurs luttes actuelles ?

Honnêtement, je pense que le monde est en grand danger. Nous connaissons ce monstre de l’intérieur, et nous avons peu d’illusions sur le fait qu’il s’arrêtera de lui-même. La gauche a l’avantage de connaître l’importance des mouvements internationaux pendant les grandes guerres. C’est pourquoi elle devrait s’opposer à ce que ce conflit soit appréhendé en termes d’Etat-nation, car cela ne ferait que renforcer les Etats et affaiblir davantage les populations. Seule la solidarité internationale peut mettre un terme à ce monstre. Et il faudrait l’arrêter maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.

Une mesure importante serait de cibler l’argent des super-riches. La guerre a clairement montré que le capital devient fou lorsqu’il n’est pas soumis à un contrôle. Le succès de Poutine dans la corruption des élites politiques et économiques du monde entier repose sur sa connaissance du fait que la cupidité et l’intérêt personnel sont les pierres angulaires du capitalisme. Il croit fermement que l’argent peut tout acheter. Il sait que la démocratie libérale est une hypocrisie. Poutine est un ultra-néolibéral, il a brisé toute solidarité en Russie et l’a remplacée par un cynisme débridé. C’est pourquoi il est certain que personne ne contrecarrera vraiment ses plans militaires et que toutes les sanctions seront finalement levées, car le capital ne s’intéresse qu’à son profit. Il en a suffisamment de preuves, et la politique russe d’Angela Merkel est un exemple parfait de la manière dont la cupidité domine le pouvoir politique dans le capitalisme.

Il existe enfin une chance de placer ces immenses fortunes sous contrôle démocratique. Maintenant que cette fenêtre d’opportunité existe, nous ne devrions pas permettre aux gens de Poutine de s’en tirer et de cacher leur argent. Nous devrions prendre des mesures contre toutes les personnes dans d’autres pays qui ont été soudoyées par Poutine. Nous devrions faire pression pour la mise en place d’un registre international transparent des grandes fortunes. C’est un moment crucial pour lutter contre les inégalités, qui ont été considérablement accrues par l’argent sale de Poutine. Le monde prend enfin conscience du danger que représente le capital, et nous devrions saisir cette occasion pour changer l’ordre mondial impitoyable qui a conduit à cette guerre. 

Entretien avec Greg Yudin conduit par David Ernesto García Doell

Article publié sur le site Analyse & Kritik, le 30 mars 2022 ; traduction de l’allemand par rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/debats/russie-debat-un-regime-fasciste-se-profile-en-russie.html

Un régimen fascista se avecina en Rusia” (Entrevista a Greg Yudin)

https://vientosur.info/un-regimen-fascista-se-avecina-en-rusia-entrevista-a-greg-yudin/

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Un appel lancé par les maires et les responsables des collectivités locales au Royaume-Uni

Nous, maires élus et autres représentants des collectivités locales, condamnons le règne de la terreur dans les régions d’Ukraine occupées par l’armée russe. Nous exigeons la fin du recours à l’enlèvement, à l’emprisonnement arbitraire et à d’autres violences contre les maires, les représentants des collectivités locales, les journalistes, les militants civiques et d’autres civils.

Nous condamnons les tentatives de l’armée et des services de sécurité russes de détruire les structures élues des gouvernements locaux et de les remplacer par des personnes nommées par leurs soins. Nous déclarons notre solidarité avec ceux qui résistent à ces coups portés à la démocratie, à la liberté de représentation et à la liberté d’expression.

Nous appelons les Nations Unies, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et d’autres organismes internationaux à protester d’urgence auprès du gouvernement russe.

Dans la mesure de nos possibilités, nous entreprendrons les actions suivantes, et nous appelons les maires et les représentants des gouvernements locaux ici au Royaume-Uni, et dans d’autres pays, à nous rejoindre :

1. Enregistrer tous les cas de violations des droits de l’homme à l’encontre des maires et des représentants des collectivités locales dans les zones de l’Ukraine occupées par les forces russes.

2. Offrir un soutien matériel et juridique aux maires et aux représentants des collectivités locales dont les droits de l’homme sont violés.

3. Faire campagne au niveau international pour soutenir les maires et les représentants des collectivités locales ukrainiens dont les droits de l’homme sont bafoués, et rendre public chaque violation des droits de l’homme et chaque atteinte à la démocratie

Siân Berry, London Assembly member, Greens
Jo Bird, Councillor for Bromborough, Wirral, Greens
Joanne Calvert, Councillor for Old Swan, Liverpool
Alison Clarke, Councillor for Knotty Ash, Liverpool, Labour
Emily Clarke, Councillor for Lewes Castle Ward, Lewes Town Council, Labour
Jan Davis, Councillor for Brundall, Broadland, Norfolk, Green Party
Maureen Delahunty-Kehoe, Councillor for County, Liverpool, Labour
Lucy Galvin, Norwich City Council, Green group leader
Osh Gantly, Councillor for Highbury East, London Borough of Islington, Labour
Alan Gibbons, Councillor for Warbreck, Liverpool, Labour
Emily Gleaves, Councillor for Birkenhead and Tranmere
Sam Gorst, Councillor for Cressington, Liverpool, independent
Alfie Hincks, Councillor for Everton, Liverpool, Labour
Richard Kemp CBE, Leader, Liverpool Liberal Democrats
Barry Kushner, Councillor for Norris Green, Liverpool, Labour
Sue Lukes, Councillor for Highbury East, London Borough of Islington, Labour
Paul Neale, Norfolk County Councillor, Greens

Simon Pearson, Councillor for Swiss Cottage, London Borough of Camden
Zack Polanski, London Assembly member, Greens
Dave Poyser, Councillor for Hillrise, London Borough of Islington, Labour
Anna Rothery, Councillor for Princes Park, Liverpool, independent
Caroline Russell, London Assembly member, Greens
Lena Simic, Councillor for Anfield, Liverpool, Labour
David Stanley, Councillor for Kidbrooke Hornfair, Royal Borough of Greenwich, Labour

3 April 2022

Traduit avec http://www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

https://ukrainesolidaritycampaign.org/2022/04/05/an-appeal-by-mayors-and-local-government-officials-in-the-uk/

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Liens avec d’autres textes

La manifestante de la Place Rouge

Marina Ovsyannikova intervenait en plein direct pendant le journal télévisé en Russie avec une pancarte dénonçant la propagande du Kremlin. Cet acte rappelle une autre image, celle de 8 personnes sur la place rouge, le 28 août 1968, manifestation contre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie.

https://www.franceinter.fr/emissions/le-vif-de-l-histoire/13h54-le-vif-de-l-histoire-du-lundi-21-mars-2022

Human Rights Watch (HRW) fait état d’exécutions sommaires et de viols commis par des soldats russes contre des civils en Ukraine

L’ONG a publié un premier rapport sur des cas de « violations des droits de la guerre ». Il s’appuie notamment sur des témoignages recueillis dans les zones qui étaient occupées par les Russes, où des centaines de corps de civils ont été découverts. 

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/guerre-en-ukraine-un-rapport-de-human-rights-watch-fait-etat-d-executions-sommaires-et-de-viols-commis-par-des-soldats-russes-sur-des-civils_5061805.html

Aerorozvidka, l’unité de geeks qui écrase les forces russes 

https://www.tomsguide.fr/comment-aider-larmee-ukrainienne-donnez-leur-des-drones/

Specialist Ukrainian drone unit picks off invading Russian forces as they sleep

https://www.thetimes.co.uk/article/specialist-drone-unit-picks-off-invading-forces-as-they-sleep-zlx3dj7bb

Erri De Luca : « Sono un partigiano della resistenza ucraina. Kiev non cederà »

https://refrattario.blogspot.com/2022/04/erri-de-luca-sono-un-partigiano-della.html

Adresse à ceux que la situation ukrainienne fascine 

Paul Dza est reporter indépendant, il revient tout juste d’Ukraine et nous a transmis ce témoignage de ce qu’il y a vu. Non pas de la guerre en cours mais de la manière dont celle-ci est couverte par les journalistes occidentaux sur place.

https://lundi.am/Adresse-à-ceux-que-la-situation-ukrainienne-fascine

10 000 manifestants pour la paix

Quelque 10 000 personnes ont manifesté samedi dernier dans les rues de Berne en solidarité avec la population ukrainienne. Une mobilisation d’ampleur, qui a réuni non seulement les syndicats et la gauche, mais aussi des partis de droite, des églises et de nombreuses associations. Une syndicaliste s’est adressée à la foule depuis l’Ukraine

https://www.evenement.ch/articles/10000-manifestants-pour-la-paix

Libre circulation pour les citoyens Ukrainiens au sein de l’Union européenne

https://blogs.mediapart.fr/sebastien-nadot/blog/050422/libre-circulation-pour-les-citoyens-ukrainiens-au-sein-de-lunion-europeenne

David Ost : There Is No Left Position That Justifies Putin’s Attack on Ukraine

On Russia, Ukraine, NATO, and the Left.

Si nous voulons soutenir le droit à l’autodétermination aux voisins de l’Amérique, nous ne pouvons pas nier la même chose à ceux de la Russie. Si nous ne sommes pas en mesure de reconnaître plusieurs impérialismes, nous sommes coupables du même type d’américanentrisme pour lequel nous fustigeons les autres.

https://www.commondreams.org/views/2022/04/02/there-no-left-position-justifies-putins-attack-ukraine?

Olivier Roy : De l’Afghanistan à l’Ukraine, souvenirs des guerres russes

Ayant suivi la guerre en Afghanistan dans les années 1980, l’universitaire Olivier Roy a pu observer de près les faiblesses de ce qu’était alors l’Armée rouge. Des décennies ont passé, Vladimir Poutine a accédé au pouvoir, et malgré des efforts et des budgets conséquents, les mêmes comportements erratiques semblent se reproduire sur le front ukrainien, avec les mêmes conséquences terribles sur les populations.

https://orientxxi.info/magazine/de-l-afghanistan-a-l-ukraine-souvenirs-des-guerres-russes,5495

Daphné Deschamps : L’axe Kremlin-Paris : comment l’extrême droite française s’enthousiasme pour Poutine et son régime

De la famille Le Pen à Éric Zemmour, l’extrême droite française est poutinophile et admire son régime totalitaire. Nombre de ses figures ont entretenu d’excellentes relations avec le Kremlin, qui le leur rend bien.

https://basta.media/l-axe-kremlin-paris-comment-l-extreme-droite-francaise-s-enthousiasme-pour

Le poutinisme à toute épreuve de Donald Trump et de ses partisans

https://theconversation.com/le-poutinisme-a-toute-epreuve-de-donald-trump-et-de-ses-partisans-180622

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Tous les textes précédemment publiés
et les liens sont maintenant regroupés sur la page :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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