La punition collective ne devrait pas être normale (+ texte d’Amira Hass)

La réponse d’Israël à une série d’attaques meurtrières à Be’er Sheva, Hadera et Bnei Brak au cours des deux dernières semaines était aussi prévisible que malveillante. Jusqu’à présent, les autorités semblent croire que les quatre assaillants palestiniens – trois citoyens d’Israël et un résident de Cisjordanie – ont agi de leur propre chef et sans le soutien d’une organisation, bien que les trois premiers se soient identifiés à l’État islamique. Cela n’a pas empêché les autorités de réagir selon leur habitude.

Dans les jours qui ont suivi, la police a intensifié ses patrouilles dans les villes arabes d’Israël, a procédé à des interpellations de citoyens palestiniens dans les quartiers et les espaces publics juifs et a pris des mesures contre les Palestiniens travaillant en Israël sans permis. Plusieurs municipalités ont ordonné aux entreprises de construction de ne plus employer d’ouvriers palestiniens, tandis que certaines écoles israéliennes ont demandé au personnel d’entretien arabe de ne travailler qu’après le retour des élèves. Parallèlement aux raids menés en Cisjordanie, les soldats ont empêché les travailleurs palestiniens d’entrer en Israël par les parties ouvertes de la barrière de séparation, qui, pendant des années, n’avaient pas été perturbées avec le consentement tranquille de l’armée.

Cette propension à la punition collective constitue le fondement de la politique israélienne envers les Palestiniens. L’approche disproportionnée est en partie performative – une manière grandiloquente de montrer aux Israéliens que les autorités prennent des mesures pour rétablir la sécurité. Elle est en partie guidée par une théorie douteuse de la dissuasion, qui consiste à croire que l’on dissuadera les assaillants en menaçant leurs familles et leurs communautés entières.

Mais au fond, la punition collective est un exercice de racisme pur et simple : aux yeux des Israéliens, chaque Palestinien est un suspect permanent, un terroriste prêt à frapper, un membre d’une société qui enseigne à ses enfants la haine des Juifs. Peu importe que des centaines de milliers de personnes n’aient rien à voir avec les attentats : lorsqu’un Palestinien franchit la ligne, tous les Palestiniens doivent en payer le prix.

La punition n’est pas infligée par l’État seul. Des bandes de justiciers juifs d’extrême droite ont été vues en train de chercher des travailleurs palestiniens dans les villes israéliennes pour les intimider et les forcer à retourner dans les territoires occupés. En Cisjordanie, des militants signalent une recrudescence des attaques de colons contre des villages palestiniens et leurs terres agricoles. Les citoyens palestiniens d’Israël racontent que des chauffeurs de taxi, des employés de magasins et d’autres prestataires de services ont établi leur profil et les ont repoussés, et certains ont peur de parler arabe en public par crainte d’une agression raciste.

Pour aggraver la situation, le gouvernement a demandé aux civils israéliens de participer à sa réponse en s’armant. « Qu’attend-on de vous, citoyens d’Israël ? » a demandé le Premier ministre Naftali Bennett dans une déclaration vidéo mercredi, « Alerte et responsabilité. Ouvrez les yeux. Quiconque a un permis de port d’arme, c’est le moment de le porter. » Les demandes de permis de port d’arme sont montées en flèche alors que l’on s’attend à un nouvel assouplissement de la réglementation sur les permis, déversant davantage d’armes dans une sphère publique déjà remplie de soldats et de policiers armés.

Cette démonstration de pouvoir – la capacité de l’État israélien et de la société juive à piéger tous les Palestiniens pour les infractions de quelques-uns – est largement absente de la compréhension par les médias grand public de ce qui constitue la « violence » dans ces moments. Au contraire, les mesures racistes d’Israël sont considérées par beaucoup comme logiques et justifiées. Il est révélateur que les médias aient décrit sans critique les trois attaques meurtrières dans les villes israéliennes comme une « vague » ou un « déferlement » de violence ; de tels actes contre les Juifs israéliens sont considérés comme rares, choquants, odieux, alors que de tels actes contre les Palestiniens – les crimes par balle dans les localités arabes d’Israël, la brutalité policière à Jérusalem, les fusillades de l’armée et des colons en Cisjordanie, et les frappes aériennes à Gaza – sont normaux, attendus, routiniers.

Cette asymétrie flagrante entre ceux dont la vie mérite l’attention et ceux dont la mort mérite la condamnation est en soi une forme de violence cruelle et constante. C’est ce qui attire l’attention du monde sur les attaques meurtrières de quelques-uns tout en ignorant la colère brutale subie par le plus grand nombre. Et c’est ce qui cimente l’apartheid à la fois comme une réalité physique sur le terrain et comme une croyance normalisée dans l’esprit.

Amjad Iraqi

*972 Magazine, 4 avril 2022

Traduit avec http://www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

Collective punishment shouldn’t be normal 

Israel’s response to a series of murderous attacks in Be’er Sheva, Hadera, and Bnei Brak over the past two weeks was as predictable as it was malicious. So far, the authorities seem to believe that the four Palestinian assailants — three citizens of Israel and one West Bank resident — acted of their own accord and without organizational backing, despite the first three identifying with the Islamic State. That didn’t stop the authorities from reacting in their usual habit.

Over the ensuing days, the police ramped up patrols of Arab towns in Israel; carried out stop-and-frisks of Palestinian citizens in Jewish neighborhoods and public spaces; and clamped down on Palestinians working in Israel without permits. Several municipalities ordered construction companies to freeze their employment of Palestinian laborers, while some Israeli schools told Arab maintenance staff to work only after students had gone home. Along with raids in the West Bank, soldiers blocked Palestinian workers from entering Israel through open parts of the separation barrier, which for years had been left unperturbed with the army’s quiet consent.

This proclivity for collective punishment forms a bedrock of Israeli policy toward Palestinians. Part of the disproportionate approach is performative — a bombastic way of showing Israelis that the authorities are taking some kind of action to restore security. Part of it is guided by a dubious theory of deterrence, believing it will dissuade assailants by threatening their entire families and communities.

But at its heart, collective punishment is an exercise in plain racism: in Israeli eyes, every Palestinian is a permanent suspect, a terrorist waiting to strike, a member of a society that teaches its children to hate Jews. It doesn’t matter if hundreds of thousands of people had nothing to do with the attacks: when one Palestinian crosses the line, every Palestinian must pay the price.

Punishment is not meted out by the state alone. Gangs of right-wing Jewish vigilantes have been seen scouting for Palestinian workers in Israeli towns to intimidate and force them back to the occupied territories. Activists in the West Bank are reporting an uptick of settler attacks on Palestinian villages and their agricultural land. Palestinian citizens of Israel are sharing stories of being profiled and turned away by cab drivers, store clerks, and other service providers, and some are scared to speak Arabic in public for fear of racist assault.

To make matters worse, the government has called on Israeli civilians to take part in its response by arming themselves. “What is expected of you, citizens of Israel?” asked Prime Minister Naftali Bennett in a video statement on Wednesday, “Alertness and responsibility. Open your eyes. Whoever has a license to carry a weapon, this is the time to carry it.” Applications for licensed guns have skyrocketed as permit regulations are expected to be loosened further, pouring more weapons into a public sphere already filled with armed soldiers and police.

This demonstration of power — the ability of the Israeli state and Jewish society to ensnare every Palestinian for the infractions of a few — is largely missing from the mainstream media’s understanding of what constitutes “violence” in these moments. If anything, Israel’s racist measures are viewed by many as logical and justified. It is telling that outlets have uncritically described the three deadly attacks in Israeli cities as a “wave” or “surge” of violence; such acts against Jewish-Israelis are seen as rare, shocking, abhorrent, yet such acts against Palestinians — gun crime in Arab localities in Israel, police brutality in Jerusalem, army and settler shootings in the West Bank, and air strikes in Gaza — are normal, expected, routine.

That gross asymmetry of whose lives warrant attention, and whose deaths deserve condemnation, is itself a form of cruel, constant violence. It is what pulls the world’s attention to the murderous attacks of a few while ignoring the brutal wrath incurred by the many. And it is what cements apartheid as both a physical reality on the ground and a normalized belief in the mind.

Amjad Iraqi

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Pour les Palestiniens de Cisjordanie, c’est une exception, pas une « vague de terreur »

Si l’opinion publique palestinienne comprend les motivations des attaquants, la grande majorité ne choisit pas cette voie, qui ne fait pas avancer leur cause, et émet des réserves quant au fait de cibler des civils. Mais la condamnation ? Que les Israéliens commencent par condamner la violence qu’ils exercent contre les Palestiniens.

Les trois actes de meurtre-suicide perpétrés par quatre Palestiniens – des deux côtés de la Ligne verte – en moins de deux semaines ne font que souligner l’absence d’un organe politique palestinien de premier plan, employant une stratégie unique, claire et unificatrice. Les attaques reflètent les divisions internes et la conscience douloureuse de la faiblesse palestinienne et de son incapacité à agir face à la puissance d’Israël. D’un autre côté, le fait que si peu choisissent cette voie, malgré sa disponibilité, indique une compréhension politique plus large que de telles attaques ne font pas avancer la cause palestinienne.

La grande majorité vote avec ses pieds : elle sait que les attaques de loups individuels motivées par le désespoir ou la vengeance n’ont rien donné, ne donnent rien et ne donneront rien. Elles ne changeront pas l’équilibre des forces. Le public palestinien de Cisjordanie le comprend sans être ainsi dirigé d’en haut, sans discours public ouvert sur le sujet et alors que ses organisations politiques, principalement celles de l’Organisation de libération de la Palestine et de l’Autorité palestinienne, sont au plus bas en termes de pouvoir et de confiance du public – et sont en conflit et en concurrence les unes avec les autres plus que jamais auparavant.

Chaque Palestinien, des deux côtés de la ligne verte, a de nombreuses raisons de souhaiter que les Israéliens souffrent, car ce sont eux, et pas seulement leur gouvernement, qui sont responsables de la situation difficile des Palestiniens. Il est probable que c’était le souhait des quatre meurtriers suicidaires – indépendamment de leur origine, de leur situation familiale ou de leur caractère individuel. Les Israéliens savent immédiatement, puisqu’il existe tout un appareil diffusant de telles informations, quel agresseur avait été arrêté auparavant, après quelle attaque des bonbons ont été distribués et à côté de la maison de quel agresseur des jeunes ont fait la fête (avec un manque total de respect pour la douleur de la famille). Mais les Israéliens, dans l’ensemble, ne s’intéressent pas à la mesure dans laquelle Israël, et eux-mêmes, en tant que citoyens, font constamment et depuis de nombreuses décennies du tort aux Palestiniens, en tant qu’individus et en tant que peuple.

Cet énorme écart entre la connaissance spécifique et l’ignorance volontaire suffit à expliquer pourquoi le public palestinien de Cisjordanie et de la bande de Gaza est indifférent aux récentes attaques d’individus, qu’elles soient commises par des citoyens israéliens ou des résidents de Cisjordanie, et n’obéit pas aux demandes israéliennes de condamner ces meurtres. Ce qui est remarquable, ce n’est pas que les agresseurs aient échappé à l’attention du Shin Bet, mais que malgré leur compréhension des motivations des assaillants, la grande majorité des Palestiniens ne choisissent pas cette voie.

Des milliers de Palestiniens sans permis de travail entrent ouvertement en Israël chaque jour par les multiples brèches de la barrière de séparation. Cela se passe depuis des années, au vu et au su de l’armée et de la police. Comme chacun sait, les Palestiniens d’Israël et de Cisjordanie disposent d’une grande quantité d’armes et de munitions. Ces deux faits ont pu engendrer de nombreuses autres attaques de vengeance par des individus qui n’ont pas pu être découverts à l’avance, tant par les citoyens palestiniens d’Israël que par les résidents de Cisjordanie. Même si des imitations se produisent dans les semaines à venir, comme l’attaque au tournevis de jeudi, pour les Palestiniens, le nombre de ces attaques est dérisoire par rapport à l’ampleur de l’injustice qu’Israël leur inflige, et à son caractère systématique.

Chaque Palestinien a de bonnes raisons de vouloir fissurer la fausse normalité dont jouissent les citoyens juifs, qui, dans l’ensemble, ignorent le fait que leur État agit sans relâche, jour et nuit, pour déposséder davantage de Palestiniens de leurs terres et de leurs droits collectifs et historiques en tant que peuple et société. Afin d’atteindre cet objectif, Israël maintient un régime d’oppression continu. Il s’agit d’une violence bureaucratique telle que les interdictions de construire, de développer et de circuler qui discriminent les Palestiniens en faveur des Juifs, dans le Néguev, en Galilée et en Cisjordanie; d’une violence disciplinaire par la surveillance, les raids nocturnes et les arrestations; et d’une violence physique telle que la torture pendant les interrogatoires et les détentions, les attaques régulières des colons, et les blessures et les décès aux mains des soldats et des policiers principalement, mais aussi aux mains des civils israéliens. Le fait que les auteurs de ces actes soient l’État, ses institutions et ses citoyens ne rend pas cette violence acceptable, légitime ou justifiée aux yeux des Palestiniens, qui représentent la moitié de la population vivant entre le Jourdain et la Méditerranée.

Bien au contraire. La nature méticuleusement planifiée de cette violence et le nombre incalculable d’Israéliens qui y prennent part donnent aux Palestiniens un sens différent de la proportion lorsqu’une action violente est menée par leurs compatriotes. Ce qui est considéré comme une « vague de terreur » par les Juifs israéliens est considéré par les Palestiniens comme une exception, constituée de quelques jeunes hommes qui en ont assez de l’impuissance de tous, y compris d’eux-mêmes, et qui choisissent de tuer et de mourir à la place. Beaucoup d’autres jeunes hommes deviennent dépendants des analgésiques et autres drogues pour les mêmes raisons, ou suivent leurs rêves et émigrent.

Dans les conversations privées, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se désolent de la mort de civils. Il semble que les attaques au couteau et les meurtres de femmes et de personnes âgées, comme cela s’est produit à Be’er Sheva, soient plus choquants que les tirs visant des passants, parmi lesquels des policiers et des soldats en uniforme. Certaines personnes soulignent le fait que les assaillants de Hadera n’ont tiré que sur des agents de la police des frontières et, selon des témoins israéliens, ont délibérément évité de tirer sur des femmes et des enfants. Dans un rapport en arabe, cette distinction entre les personnes en uniforme et les civils est attribuée – par erreur ou volontairement, qui peut le dire – à l’assaillant de Bnei Brak, même s’il a tiré sans distinction sur des civils.

Pour diverses raisons, le chagrin et les réserves personnelles ne se traduisent pas par une condamnation publique (sauf par Mahmoud Abbas, qui est si impopulaire que son opinion ne compte pas). D’abord, parce que les attaques de « loups solitaires»  ne représentent pas le grand public, qui n’en est pas responsable, mais aussi parce que l’utilisation des armes a une aura de sainteté et de légitimité historique dont il est difficile de se défaire. Deuxièmement, elle découle d’une compassion instinctive pour un Palestinien qui a choisi d’être tué. Troisièmement, il n’y a pas de condamnation publique d’Israël après chaque acte de violence de l’État ou d’éléments officiels ou privés contre des Palestiniens. Une condamnation palestinienne apparaît comme un mépris presque collaborationniste de l’équilibre tellement inégal du pouvoir.

Le vernis de la normalité israélienne s’est peut-être fissuré pendant quelques jours, sous la forme d’une hystérie et d’une peur attisées par les médias israéliens et par le Hamas, le Jihad islamique et le Hezbollah, qui louent ces attaques pour leurs raisons politiques utilitaires. Soucieux de ne pas offenser les familles des assaillants tués, même ceux qui sont conscients de la futilité et de l’inefficacité de tels actes de désespoir et de vengeance ne le disent pas publiquement. Les attaques des colons et de l’armée et les incitations de la droite contre tous les Arabes, perpétrées immédiatement après les attaques de loups solitaires, ont en tout cas attiré l’attention des gens.

Malgré le soutien émotionnel traditionnel à la résistance armée, la grande majorité sait que pour l’instant, même si cette lutte reprend (et pas seulement par des individus), et même si elle est mieux planifiée que son précédent de la deuxième intifada, elle ne peut vaincre Israël ni améliorer le sort des Palestiniens. Tout comme la diplomatie, le mouvement BDS et les manifestations sanglantes à Beita et Kafr Qaddum n’ont pas réussi et ne réussissent pas à bloquer la prise de contrôle constante et quotidienne de l’espace par les Juifs israéliens et l’expulsion des Palestiniens de cet espace alors qu’ils sont poussés dans des enclaves surpeuplées qui peuvent être coupées en un instant par une poignée de soldats.

Amira Hass, 2 avril 2022

Traduction Thierry Tyler-Durden

Article originel en anglais sur le site du journal Haaretz

https://ujfp.org/pour-les-palestiniens-de-cisjordanie-cest-une-exception-pas-une-vague-de-terreur/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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