Les travailleur·euses d’Amazon à Staten Island remportent une victoire historique (plus autres articles)

  • Luis Feliz Leon : Les travailleur·euses d’Amazon à Staten Island remportent une victoire historique
  • Justine Medina : Comment nous l’avons fait
  • Harold Meyerson : La révolte d’une génération de salarié·e·s est en marche
  • Johnnie Kallas, Eli Friedman et Leonardo Grageda : Pour la première fois depuis des décennies, un vrai bilan du nombre de grèves et de grévistes
  • Sharon Zhang : Plus de 100 établissements Starbucks en voie de syndicalisation.
  • Sonali Kolhatkar : Un nombre record de travailleurs démissionnent et font grève

Les travailleur·euses d’Amazon à Staten Island remportent une victoire historique

C’est presque comme de l’étoffe magique des films de Disney. Mais hier, l’improbable est devenu réalité lorsqu’un groupe pugnace de travailleur·euses membres de Amazon Labor Union (ALU) a remporté un vote en faveur de la création d’un syndicat dans un entrepôt de Staten Island, dans l’État de New York, remportant une victoire syndicale historique contre le géant des entreprises.

Avant le décompte des voix, la plupart des journalistes avaient écarté les chances du syndicat indépendant, traitant l’organisation comme une curiosité, au mieux. « Je pense que nous avons été ignoré·es », a déclaré jeudi soir Madeline Wesley, trésorière de l’ALU. « Et je pense que cela prendra fin demain lorsque nous serons victorieux ».

L’ALU a remporté une victoire décisive aujourd’hui, en obtenant à une large majorité la création d’un premier espace de travail syndiqué dans le vaste réseau de centres d’exécution, de livraison et de triage d’Amazon à travers les États-Unis. Les installations de la société sont concentrées dans des zones métropolitaines comme New York, Chicago et Los Angeles, ce qui ouvre la voie à davantage d’organisation syndicale.

Le vote à l’entrepôt de Staten Island a été de 2 654 voix en faveur de la formation d’un syndicat contre 2 131. Il y a eu 67 bulletins contestés et 17 annulés ; 8 325 travailleur·euses avaient le droit de voter.

« Nous voulons remercier Jeff Bezos d’être allé dans l’espace, car pendant qu’il était là-haut, nous organisions un syndicat », a déclaré le président de l’ALU, Chris Smalls, après l’annonce des résultats officiels.

Un autre entrepôt du même complexe à Staten Island, le LDJ5, organisera un vote pour se syndiquer avec l’ALU le 25 avril.

Les leaders ont été identifiés

Jeudi soir, à Brooklyn, après le dépouillement des six premières des dix urnes du scrutin, les travailleur·euses étaient fous d’excitation et d’incrédulité, dansant sur du hip-hop et riant.

« Cela semblait être un long shot », a déclaré le vice-président de l’ALU Derrick Palmer à l’extérieur du bâtiment à Bushwick, en pesant chaque mot pour l’accentuer. « Mais nous nous sommes lancés et nous l’avons fait – des travailleur·euses se syndiquant chez le deuxième plus grand employeur privé du pays ».

Plus Palmer parlait de ce qu’ils et elles avaient fait exactement pour accomplir cet exploit impressionnant, plus il était clair que ni la magie ni la chance n’avaient à voir avec la victoire du syndicat ; c’est l’organisation entre travailleur·euses qui a permis d’obtenir des résultats.

Palmer travaille depuis trois ans comme emballeur dans le vaste complexe d’entrepôts d’Amazon. Il estime que sur les 100 personnes de son service, 70% ont voté oui. « J’ai pratiquement retourné tout mon département », a-t-il dit.

Un autre organisateur de l’ALU, Michael Aguilar, est d’accord avec cette approche. Par exemple, « Cassio [Mendoza] parle à tous les travailleur·euses latinos du bâtiment », a-t-il déclaré.

« Je savais que nous allions gagner grâce à Maddie [Wesley] », a ajouté Aguilar. « Elle est tellement empathique qu’elle peut se connecter avec beaucoup de gens dans le bâtiment. Elle était l’une des principa·les leadeuses. »

Le syndicat indépendant s’est assuré le soutien de bénévoles de divers syndicats et groupes communautaires pour mener une opération téléphonique. Wesley a comptabilisé les soutiens au syndicat au téléphone et à l’extérieur du dépôt de l’établissement ; c’est au cours d’une de ces campagnes qu’elle a recruté Aguilar pour la syndicalisation.

« Nos données faisaient état d’un soutien d’environ 65%, ce qui comporte évidemment une certaine marge d’erreur, car les personnes qui sont les plus susceptibles de nous parler sont plus susceptibles d’être nos partisan·es », a déclaré Wesley.

La plupart des travailleur·euses auxquel·les j’ai parlé n’utilisaient pas le jargon des syndiqué·es, mais elles et ils avaient clairement cartographié l’entrepôt. « Nous savions dans quels départements, et dans quelles équipes, nous bénéficions d’un soutien solide grâce à la présence de nos militant·es », a déclaré Wesley.

Justine Medina, membre de l’ALU, a attribué à l’ouvrage Organizing Methods in the Steel Industry de William Z. Foster, militant communiste, le sens de l’organisation du groupe et son approche efficace. Elle et d’autres membres du comité d’organisation l’ont lu et discuté, et l’ont distribué aux travailleur·euses pour qu’ils le lisent. (Voir plus bas)

Un travail de l’intérieur

Le fait que la campagne de recrutement ait été menée par les travailleur·euses lui a donné de la crédibilité. Lorsqu’Amazon essayait de présenter le syndicat comme une « tierce partie » extérieure, les arguments de ses consultants hautement rémunérés tombaient à plat, car les travailleur·euses posaient leurs questions à leurs collègues membres de l’ALU.

Les réunions dans la salle de repos ont été décisives, selon Palmer : « J’essayais de convaincre dans la salle de pause pendant mes jours de congé, environ 10 heures par jour, distribuant de la nourriture, parlant aux travailleur·euses et donnant des informations. »

Smalls a dit qu’il a exhorté ses collègues à « venir discuter avec lui. Ne vous fiez pas seulement à ce que vous entendez d’Amazon et aux rumeurs. »

Mais les actions collectives ont également été cruciales. « Nous leur avons montré que nous n’avions peur de rien », a déclaré Smalls. « Nous avons fait des rassemblements devant le bâtiment. Nous leur avons montré en actes, mieux que nous ne pouvions en parler ».

Smalls a organisé un débrayage en mars 2020 pour protester contre l’incapacité de l’entreprise à assurer la sécurité des travailleur·euses face à la pandémie. Amazon l’a ensuite licencié, soi-disant pour avoir violé les protocoles Covid. Le site Vice a rapporté que l’avocat général de l’entreprise a insulté Smalls lors d’une réunion avec les hauts dirigeants, le qualifiant de « pas intelligent ou articulé ».

Ces remarques ont fait du charismatique Smalls le visage de la campagne syndicale. Interrogé sur l’attention des médias, il évoque la lutte collective et souligne que l’ALU fonctionne selon des principes démocratiques, toutes les décisions étant soumises au vote. « Je ne suis que le président par intérim », dit-il. « Je suis temporaire. Ce n’est pas mon syndicat, c’est le syndicat du peuple. »

Vers d’autres d’entrepôts

Debout dehors sous une bruine jeudi soir, il a levé la main et pointé du doigt l’appartement de Brooklyn dont ils ont fait leur base arrière : « Je n’avais que 20 membres au comité exécutif et un comité de travailleur·euses de plus de 100 personnes. Nous avions commencé avec environ quatre personnes ».

Lorsqu’on lui a demandé si l’ALU envisageait de s’affilier à un autre syndicat, il a répondu : « Je dois être avec les gens qui étaient avec moi depuis le premier jour. Nous voulons rester indépendants, et c’est mieux ainsi. C’est comme ça que nous en sommes arrivés là ».

Mais, ajoute-t-il, « quoi que l’on fasse contre Amazon, merde, on a mon soutien ! Il y a beaucoup de bâtiments [Amazon]. Choisissez-en un ! »

Il a comparé la culture de l’ALU à La casa de papel, la série espagnole de Netflix où un cerveau criminel connu sous le nom de « le professeur » réunit une bande de criminels pour affronter l’État et voler des milliards d’euros à la banque nationale. « Appelez-moi le professeur », plaisante-t-il.

Smalls est passé du statut d’espoir du hip-hop à leader syndical. « La vie est folle », a-t-il dit. « C’est tout ce que je peux dire. Qui l’aurait cru ? »

1er avril 2022

Luis Feliz Leon

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Comment nous l’avons fait

Mon analyse rapide des succès de l’Amazon Labor Union est assez simple. Nous avons simplement fait ce que nous sommes censés faire : nous avons créé un mouvement dirigé par les travailleur·euses.

Nous avons étudié l’histoire de la création des premiers grands syndicats. Nous avons appris de l’Industrial Workers of the World, et encore plus de la construction du Congress of Industrial Organizations. Nous avons lu Organizing Methods in the Steel Industry de William Z. Foster (un ouvrage incontournable, sérieusement).

Mais voici l’essentiel : vous avez un véritable projet dirigé par des travailleur·euses – une équipe d’organisation dirigée par des Noirs et des Bruns, multiraciale, multinationale, multisexuelle et polyvalente. Vous prenez quelques intègres avec une certaine expérience de l’organisation, mais assurez-vous qu’ils et elles sont prêt·es à travailler et à suivre l’exemple des travailleur·euses qui sont dans l’atelier depuis plus longtemps. Tu fais participer les communistes, tu obtiens quelques socialistes et anarcho-syndicalistes, tu rassembles une large coalition progressiste. Vous faites appel à des camarades sympathisants d’autres syndicats, dans un rôle de soutien.

En fait, il suffit de suivre le livre de jeu de stratégie. N’ayez pas peur de vous battre, de vous salir autant que les patrons le souhaitent, pour égaler ou dépasser l’énergie qu’ils apportent. N’ayez pas peur d’agiter et de contrarier les patrons, comme un syndicat doit le faire. Utilisez tous les outils de votre boîte à outils ; déposez des plaintes pour pratiques de travail déloyales, dès que vous en avez l’occasion. Protestez et faites des actions collectives. Continuez à construire.

C’est le travail difficile, tous les jours : des travailleur·euses qui parlent aux travailleur·euses. Pas seulement des jeux médiatiques, mais de la solidarité, de l’analyse du quotidien et d’ajustement si nécessaire. Travailler en tant que collectif, apprendre ensemble et s’enseigner mutuellement. Revenir à une forme de combat. C’est ainsi que nous avons gagné.

Ce que je décris n’était pas mon plan, mais les efforts des travailleur·euses d’Amazon qui en avaient assez d’être maltraité·es. J’ai eu la chance d’être recrutée par le comité d’organisation en raison de mon expérience d’organisation avec la Ligue des jeunes communistes. J’ai été accueillie à bras ouverts, et cela a complètement changé le cours de ma vie, mais j’ai toujours compris que mon rôle était de suivre l’exemple des travailleur·euses qui étaient là avant moi.

Il s’agissait d’un véritable effort collectif, mené par de brillant·es travailleur·euses d’Amazon poussé·es à s’organiser face à la pandémie et leurs conditions de vie ; Chris Smalls et Derrick Palmer en particulier ont été des leaders formidables. Je pense que ce syndicat montre la véritable possibilité de ce qui est devant nous, en tant que mouvement syndical – si nous nous rappelons simplement comment faire.

Justine Medina (membre du comité d’organisation de l’ALU et emballeuse à l’entrepôt Amazon de JFK8).

Publiée par Labor Notes

Traduction Patrick Le Tréhondat

http://www.laboursolidarity.org/Les-travailleur-euses-d-Amazon-a

Lire aussi :

How Amazon’s Immigrant Workers Organized to Win a Union on Staten Island

https://jacobinmag.com/2022/04/amazon-warehouse-alu-staten-island-immigrant-workers/

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La révolte d’une génération de salarié·e·s est en marche

A partir d’aujourd’hui, les rapports de forces dans la lutte des classes aux Etats-Unis semblent avoir légèrement changé.

La lutte des classes ? Quelle lutte des classes ? Plutôt une blitzkrieg interminable et unilatérale. Les grandes entreprises et les petites, les compagnies et les sociétés de capital-investissement, les actionnaires et les employeurs ont tous matraqué les travailleurs et travailleuses pendant des décennies. L’opposition féroce et unifiée des patrons étatsuniens à l’idée d’accorder à leurs salarié·e·s ne serait-ce qu’un soupçon de pouvoir a été le fondement de la vie économique des Etats-Unis au cours des 40 dernières années. Mais aujourd’hui, cela a changé, peut-être.

Avec le décompte final de JFK8, l’entrepôt géant d’Amazon à Staten Island, les salarié·e·s ont voté pour le syndicat par 2654 voix contre 2131 [avec 67 absentions]. L’entreprise la plus riche, la plus puissante et la plus apparemment indispensable des Etats-Unis a perdu face à une coalition spontanée de salarié·e·s qui ont mené leur campagne sans affiliation ni assistance d’un seul syndicat existant. Une nouvelle génération, c’est clair, s’agite [1].

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Les grondements sont audibles depuis un certain temps, mais jusqu’à récemment, ils étaient confinés à des secteurs privilégiés de l’économie. Le fait que les jeunes travailleurs et travailleuses ont supporté le poids des dysfonctionnements économiques des Etats-Unis est clair depuis le crash de 2008. Qu’ils aient compris que le capitalisme américain devrait être radicalement modifié s’ils voulaient gagner une certaine sécurité économique s’est exprimé clairement dans leur soutien à Bernie Sanders en 2016 et 2020, ainsi que par leur enthousiasme en faveur d’Alexandria Ocasio-Cortez en 2018. Dans le sondage de Gallup, ils ont exprimé leur approbation des syndicats à un taux de 77% l’année dernière;  il était plus élevé que celui que tous les sondé·e·s (68%);  ce taux était lui-même était le plus élevé en faveur des syndicats au cours des 50 dernières années.

Mais le patronat pouvait encore se consoler en pensant que les restes de la loi nationale sur les relations de travail, qui ne protégeait plus les travailleurs syndiqués contre le licenciement (c’est illégal, mais c’est une illégalité pour laquelle aucun employeur n’a subi de conséquences significatives au cours du dernier demi-siècle), lui permettraient de supprimer les campagnes de syndicalisation, quelle que soit la volonté des salarié·e·s de se syndiquer. C’est ainsi que fonctionne le monde économique étatsunien depuis le début des années 1980, où les illégalités commises par les employeurs sont si courantes et si peu contrôlées que la plupart des syndicats renoncent aux campagnes d’organisation des salariés.

Au cours des deux dernières années, cependant, les salariés qui pensaient que leurs compétences particulières les mettaient à l’abri de la menace d’un licenciement ont commencé à se syndiquer. (Pour la poignée de travailleurs véritablement indemnes et établis – athlètes professionnels, acteurs de cinéma, pilotes de ligne – cela a été vrai même pendant les années de vaches maigres.) Ces dernières années, les journalistes et les membres de groupes dits d’experts, les professeurs adjoints et les assistants de recherche, les animateurs et le personnel des musées se sont syndiqués en masse. Il s’agit d’une révolte de professionnels, à laquelle s’ajoutent les milléniaux [génération Y, nés dans les années 1980 et 1990] qui bénéficient au moins d’une apparence de sécurité de l’emploi, ainsi que les membres de la génération Z [nés de la fin des années 1990 et début 2000] qui ne peuvent être remplacés. En début de semaine, les étudiant·e·s de premier cycle qui travaillent dans les réfectoires du Dartmouth College ont voté lors d’une élection supervisée par le NLRB (National Labor Relations Board) pour se syndiquer, dans un syndicat qu’ils ont eux-mêmes créé. Le vote a été de 52 contre 0.

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Ces derniers mois, cependant, la révolte s’est étendue aux milléniaux qui ne sont pas des professionnels, que les employeurs pourraient facilement remplacer. Et surtout, cette révolte s’est étendue aux serveurs et serveuses de Starbucks, une main-d’œuvre disproportionnellement jeune et éduquée, mais soumise à tous les caprices d’horaires et à toutes les menaces de licenciement que la direction peut déployer. Et oui, Starbucks a cultivé une image d’« employeur bienveillant » qu’il ne pouvait pas risquer de ternir trop publiquement, bien qu’il ait joué le jeu de l’employeur classique (soumettant ses salariés à des menaces implicites véhiculées lors des réunions antisyndicales obligatoires et autres) lorsqu’il pensait que personne n’y faisait attention.

Mais les salarié·e·s de Starbucks ont gagné dans suffisamment d’établissements pour qu’aujourd’hui, des milliers de baristas dans des centaines de magasins aient déposé une demande de syndicalisation.

Mais Starbucks n’est pas Amazon. Et Amazon a clairement fait savoir à Bessemer, en Alabama [voir les articles sur ce site des 11 et 16 avril 2021], et partout ailleurs où son organisation du travail a été remise en question, que son personnel d’entrepôt n’est qu’un mal nécessaire jusqu’à ce que l’entreprise puisse robotiser l’ensemble de sa main-d’œuvre. Par ses actions, Amazon a fait savoir qu’il n’y a pas de problème à ce que le taux de rotation annuel dans ses entrepôts dépasse 100%, qu’en fait les emplois sont conçus pour provoquer un taux de rotation annuel de plus de 100%. L’entreprise veut que ses travailleurs s’en aillent; c’est une alternative largement préférable à celle où ils restent et cherchent à se défendre.

En outre, Amazon est le deuxième plus grand employeur du secteur privé du pays, après Walmart, le champion de la lutte contre les syndicats. L’idée qu’un employé d’un entrepôt d’Amazon vote pour se syndiquer était, jusqu’à aujourd’hui, pratiquement impensable. Or, maintenant, cela a été pensé, et fait.

De nombreuses règles standard, tant en matière de syndicalisation que de lutte contre les syndicats, ont été brisées par cette victoire, d’une manière qui suggère que quelque chose de plus profond est en train de se produire. Pensez-y. Les travailleurs de l’Amazon Labor Union (ALU) qui se sont chargés de l’organisation – rappelez-vous qu’aucun syndicat ne leur a fourni des militants professionnels;  les animateurs militants étaient les travailleurs eux-mêmes – n’ont obtenu que les signatures du strict minimum de travailleurs légalement requis pour demander un vote [afin de décider le droit à la syndicalisation], soit 30%. Pratiquement aucun syndicat n’organise d’élections s’il n’a pas obtenu les signatures de 70% de la main-d’œuvre, car ils prévoient que les menaces et l’opposition de l’employeur feront baisser ce chiffre d’ici à ce que le vote ait lieu.

L’efficacité de la menace des directions de licencier les salarié·e·s qui exigent d’avoir leur mot à dire sur les conditions de travail est également remise en question. Sur ce point, la situation du « monde des affaires » semble renforcer le courage des salariés. Le nombre d’entre eux qui quittent leur emploi n’a jamais été aussi élevé. De nombreux employeurs cherchent désespérément à embaucher, ce qui a fait grimper les salaires dans les villes habituellement animées qui cherchent à retrouver leur dynamisme.

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C’est le cas à New York, où Amazon a été contraint d’augmenter les salaires pour garder les travailleurs qu’il a, mais où d’autres employeurs les ont augmentés encore plus. Ce n’est pas le cas, devrais-je ajouter, à Bessemer, en Alabama, où le taux de rémunération d’Amazon dépasse celui des autres firmes «offrant» des emplois locaux comparables. (Même à Bessemer, cependant, le résultat du deuxième vote sur la syndicalisation – après l’échec du premier – est encore trop serré pour qu’il soit reconnu [au 31 mars] et il sera décidé par le décompte des bulletins contestés. C’est également du jamais vu; la seconde votation ne change généralement pas beaucoup par rapport à la première.)

En outre, les salarié·e·s d’Amazon pourraient s’inspirer de l’exemple de ceux de Starbucks : ce sont des gens comme eux, soumis au stress et aux indignités du régime salarial ordinaire, non syndiqué, mais qui ont surmonté l’opposition de la direction pour obtenir le droit de se syndiquer dans un, puis deux, puis trois établissements, et qui ont fait campagne pour la syndicalisation, sans se décourager, dans des centaines d’autres. Si c’est possible chez Starbucks, pourquoi pas chez Amazon ?

Et maintenant, si c’est possible chez Amazon, pourquoi pas ailleurs ? Parfois, une seule victoire peut déclencher une vague de victoires. C’est ce qui s’est passé en 1937, lorsque la grande grève sur le tas de l’UAW (United Auto Workers), qui occupait les usines de General Motors à Flint, dans le Michigan, leur a permis d’obtenir un contrat avec General Motor et a inspiré des dizaines de campagnes similaires et des centaines de campagnes de syndicalisation réussies dans tout le pays.

Bien sûr, les travailleurs de Staten Island dans l’entrepôt JFK8 d’Amazon doivent maintenant négocier un contrat avec leur employeur qui refuse obstinément de le faire (bien que le nouveau régime du National Labor Relations Board semble déterminé à pénaliser les employeurs qui temporisent dans l’espoir que les travailleurs abandonnent). Il y a près de 20 ans, les travailleurs d’un magasin Walmart au Québec ont voté en faveur de la syndicalisation et, dans les six mois qui ont suivi, l’entreprise a fermé le magasin. Mais Amazon, en vertu de ses engagements de livraison en un jour, ne peut tout simplement pas fermer de grands entrepôts employant des milliers de travailleurs dans les grandes métropoles où vivent un grand nombre de ses clients. L’entreprise a plutôt besoin de plus d’infrastructures, pas de moins. L’omniprésence d’Amazon l’oblige à employer une main-d’œuvre qui exige autre chose pour son travail.

Alors peut-être, juste peut-être, que le fossé économique et politique entre l’Amérique urbaine et rurale a une nouvelle dimension aujourd’hui. Peut-être que les millions de salariés des services, du commerce de détail, de la chaîne d’approvisionnement, de l’hôtellerie et de la restauration dans les villes se sentiront non seulement suffisamment en colère mais aussi suffisamment en sécurité pour faire ce que font leurs collègues de Starbucks et maintenant d’Amazon, et s’organiser en syndicat. (Ce sentiment de sécurité pourrait s’estomper, bien sûr, si la Fed relève les taux d’intérêt suffisamment haut pour mettre fin au boom de l’embauche dans les villes.) Dans les zones hors des grandes cités des Etats-Unis, où les bons emplois restent rares, il est encore difficile d’imaginer que cela se produise, mais dans les villes, les travailleurs de Starbucks et d’Amazon ont montré la voie.

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Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que cela pourrait présager la montée revendicative non seulement d’une partie de la main-d’œuvre, mais aussi d’une génération, dont l’attitude politique est au moins aussi à gauche que n’importe quelle génération dans l’histoire des Etats-Unis. Les salariés et les organisateurs de la dernière grande poussée syndicale dans le secteur privé, les organisateurs du CIO (Congress of Industrial Organizations) qui, dans les années 1930, ont construit le seul mouvement syndical véritablement puissant que nous ayons jamais vu dans ce pays, étaient eux aussi jeunes de manière disproportionnée. Les frères Reuther (socialistes) et Bob Travis (communiste), qui ont contribué à la grève sur le tas de l’UAW, avaient une vingtaine d’années. Chris Smalls, l’organisateur principal de JFK8 à Staten Island, a une trentaine d’années; les serveurs qui mènent les campagnes de Starbucks sont tout aussi jeunes.

Plus vite des salarié·e·s comme ceux-là élargiront leur rôle de leader, soit au sein du mouvement syndical établi, soit dans de nouveaux syndicats qui peuvent s’élever aux côtés des anciens, mieux ce sera. Certains syndicats existants – comme le SEIU (Service Employees International Union), qui soutient les serveurs de Starbucks et a mené la lutte pour un salaire minimum de 15 dollars au cours de la dernière décennie – pourraient être plus réceptifs à une telle transformation. D’autres peuvent être méfiants. (Je pense à l’UAW, qui, incapable d’organiser les usines automobiles non syndiquées du Sud des Etats-Unis, s’est tournée vers l’organisation des campus universitaires, et constate aujourd’hui que près d’un quart de ses membres sont des étudiants diplômés.)

Mais Staten Island nous dit que quelque chose a changé. Prenez les griefs qui couvent depuis longtemps dans une génération et les sensibilités politiques de certains de ses membres, ajoutez-y des secteurs favorables du marché de l’emploi (pour l’instant) des villes américaines, et l’équation du pouvoir qui a régi les lieux de travail et la vie des Américains au cours des 40 dernières années pourrait être modifiée. Pour le bien du pays, espérons qu’il en soit ainsi. 

Harold Meyerson

Article publié sur le site The American Prospect, le 1er avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-la-revolte-dune-generation-de-salarie·e·s-est-en-marche.html

[1] Selon un reportage du New York Times, en date du 2 avril, on peut avoir un aperçu de la brutalité avec laquelle les employeurs d’Amazon ont combattu les animateurs de la campagne de syndicalisation. Amazon a créé une véritable équipe de combat, intégrant des agents de sécurité issus de l’armée, des spécialistes en surveillance, pour briser les initiatives devant conduire à la syndicalisation. L’attaque a visé d’abord Christian Smalls qui a été licencié sur un prétexte, au moment où un premier mouvement d’organisation se manifestait; il portait sur la question de la santé au moment du covid. Christian Smalls a pu s’appuyer sur un ami, Derrick Palmer – qui, lui, avait gardé son emploi –, et en organisant un véritable réseau de contacts, en utilisant des vidéos sur TikTok, ils ont multiplié les liens avec les salariés, dans un entrepôt qui fonctionne 7 jours sur 7, 24 heures sur 24; JFK8 compte 8000 salarié·e·s. Par exemple, ils organisèrent des lieux de rencontre avant que les travailleurs rentrent chez eux à l’aube, avec des panneaux indiquant : « Free Weed and Food » – « De l’herbe et de la nourriture gratuites » –, des travailleurs immigrés amenaient leurs spécialités culinaires. Christian Smalls explique : « Nous avons commencé avec rien, avec deux tables, deux chaises et une tente. » Ils reçurent une petite aide des syndicats. Par contre, selon le New York Times, « Amazon a dépensé plus de 4,3 millions de dollars uniquement pour des consultants antisyndicaux dans tout le pays, selon des documents fédéraux ». (Réd. A l’Encontre)

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Pour la première fois depuis des décennies, un vrai bilan du nombre de grèves et de grévistes

Le 8 mars 2021, 700 infirmières ont lancé ce qui allait devenir la plus longue grève de l’année dans le pays. Elles réclamaient de meilleurs effectifs et de meilleures conditions de travail à l’hôpital Saint Vincent de Worcester, dans le Massachusetts. Elles ont mis en place un piquet de grève pendant près de dix mois, le temps que l’hôpital, détenu et géré par Tenet Healthcare [entreprise dont le siège est à Dallas et contrôlant quelque 57 hôpitaux aux Etats-Unis], embauche des remplaçantes permanentes. Les deux parties sont parvenues à un accord sur la plupart des questions en août, mais l’arrêt de travail s’est poursuivi pendant quatre mois supplémentaires jusqu’à ce que les membres de la Massachusetts Nurses Association puissent obtenir la garantie que les grévistes conservent leur emploi.

Malgré l’importance d’une grève prolongée de 700 infirmières, le Bureau of Labor Statistics (BLS), historiquement la plus importante source de données sur les grèves, n’a pas suivi cette lutte. Depuis que l’administration Reagan a réduit le financement du BLS en 1982, le Bureau ne documente que les arrêts de travail impliquant 1000 travailleurs ou plus et au moins une équipe. Etant donné que près de 60% des entreprises privées comptent moins de 1000 employés, l’exclusion des grèves de moindre envergure empêche les militants, les décideurs et les universitaires de comprendre la véritable portée des conflits du travail.

Si l’on se réfère à l’agitation ouvrière des années 1930 et 1940, de nombreux militants ont suggéré qu’une vague massive de grèves pourrait contraindre les employeurs à accorder aux travailleurs et travailleuses une plus grande part de leurs profits. Un mouvement ouvrier fortement mobilisé était une force politique au début et au milieu du XXe siècle. Et ils affirment qu’une dynamique similaire pourrait entraîner aujourd’hui une répartition plus équitable des richesses.

Il ne fait aucun doute que les Etats-Unis ont besoin d’un tel mouvement. Les inégalités ont atteint des niveaux spectaculaires. A la fin de 2021, la concentration des richesses avait atteint son point le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais sans une idée claire de la fréquence des grèves, il est difficile de déterminer la puissance du mouvement syndical pour développer et concrétiser un programme progressiste. Et si les taux de syndicalisation sont une mesure importante de la force collective des travailleurs et travailleuses, le nombre de grèves et le taux de grévistes sont essentiels pour comprendre le pouvoir politique et économique naissant. La cessation du travail fournit aux travailleurs leur plus grande source de pouvoir collectif, et les perturbations économiques causées par les grèves ont historiquement forcé les employeurs à négocier avec les organisations syndicales. De même, la menace de créer une situation de difficultés pour le gouvernement a souvent poussé les gouvernements à adopter des réformes favorables aux travailleurs et travailleuses.

Pour surmonter les limites des sources de données existantes, nous avons lancé l’ILR Labor Action Tracker, qui documente les grèves et les manifestations de type syndical de toutes tailles, indépendamment de l’existence ou de l’importance des syndicats. Notre initiative montre exactement à quel point le BLS sous-estime l’ampleur des actions de type syndical. Nous avons recensé 265 arrêts de travail impliquant environ 140 000 travailleurs et travailleuses en 2021, alors que le BLS en dénombre 16 impliquant 80 700 travailleurs et travailleuses. Nos résultats confirment également que le mois d’octobre de l’année dernière, appelé Striketober, a compté plus de grèves et de travailleurs en grève que tout autre mois de l’année. Mais, malgré la hausse relative enregistrée à la fin de 2021 et la vaste couverture médiatique de l’activisme syndical, les taux de grève restent bien inférieurs à ceux des périodes historiques.

Sur la base de nos recherches, nous pensons que l’agitation ouvrière n’a pas encore atteint un niveau tel qu’elle pourrait susciter des gains institutionnalisés substantiels, car les travailleurs et travailleuses choisissent encore très majoritairement des options de «sortie» individualisées. Néanmoins, il y a des développements positifs dus au nombre de salarié·e·s récemment en grève, aux nouvelles campagnes d’organisation réussies [par exemple, une percée à Amazon, à Starbucks] et au soutien public plus large pour le mouvement ouvrier.

Le nombre d’arrêts de travail en 2021 était presque 20 fois inférieur à celui des années 1970 – la dernière décennie au cours de laquelle le BLS a enregistré des arrêts de travail de toutes tailles (six travailleurs ou plus). Plusieurs raisons permettent d’expliquer le déclin des grèves. La désyndicalisation, la mobilité accrue du capital et l’externalisation, le passage d’une économie manufacturière à une économie de services et la résistance croissante des employeurs qui sont disposés à remplacer définitivement les salariés en grève, tous ces facteurs se sont combinés pour rendre la grève plus difficile et plus coûteuse. Les efforts visant à adopter une réforme juridique nationale favorable aux salarié·e·s – notamment en facilitant le processus de syndicalisation et en limitant la capacité des employeurs à remplacer les travailleurs en grève – ont systématiquement échoué au cours des dernières décennies.

Compte tenu de ces réalités politiques et économiques, la plupart des salarié·e·s qui souhaitent améliorer leurs conditions démissionnent tout simplement de leur emploi. Par rapport aux quelque 140 000 salarié·e·s en grève tout au long de l’année, plus de 4,5 millions de salarié·e·s ont démissionné de leur emploi au cours du seul mois de novembre 2021. Démissionner est une réponse rationnelle à une situation qui n’offre pas de voies collectives pour améliorer ses moyens de subsistance. Mais les actions individualisées sur le marché du travail ne permettront pas d’endiguer la vague d’inégalités croissantes.

Même avec un large soutien de l’opinion publique et des victoires occasionnelles très médiatisées, le mouvement syndical s’affronte à une situation difficile. Les obstacles aux grèves et à la syndicalisation restent importants, mais le niveau de rébellion nécessaire pour catalyser une réponse politique visant à remédier à ces mêmes obstacles ne s’est pas encore assez élevé. Des signes d’agitation croissante et de percées en matière de syndicalisation   comme les grèves du personnel enseignant en 2018 et l’organisation en cours d’Amazon et de Starbucks – montrent le potentiel d’un mouvement syndical revitalisé. Mais le mouvement de type syndical n’est pas encore assez perturbateur sur le plan économique pour forcer les employeurs à accepter volontairement des réformes profondes, ni assez répandu pour constituer une force politique significative au niveau national.

Malgré cette perspective pessimiste, nos données montrent que les travailleurs commencent à résister collectivement, même lorsque les structures syndicales ne sont pas encore en place. Les salarié·e·s non syndiqués ont organisé un tiers de toutes les grèves enregistrées en 2021, ce qui suggère que, même en l’absence d’organisation formelle, davantage de personnes reconnaissent que la construction de structures assurant un certain pouvoir et la conquête de gains économiques passent par une action collective. Ces grèves se sont également accompagnées d’une forme hybride de résistance qui a transformé la démission de l’emploi en un acte collectif. Des exemples de démissions massives, dans lesquelles les travailleurs quittent collectivement leur emploi en raison de problèmes tels que les bas salaires et le manque d’effectifs, ont eu lieu dans de restauration rapide et des grandes surfaces à travers le pays.

Certaines des grèves les plus marquantes depuis 2018 ont émergé en dehors des structures de négociation collective. En défiant les directions syndicales, des centaines de milliers d’éducateurs ont organisé les grèves 2018 de Red for Ed [mouvement pour la défense de l’éducation publique] dans des Etats, tels que la Caroline du Nord et l’Oklahoma, généralement considérés comme hostiles au mouvement syndical [car à majorité républicaine]. Les salarié·e·s ont également redécouvert la grève comme un outil pour faire avancer les revendications sur l’injustice au-delà des questions économiques immédiates. Au cours de l’été 2020, la violence policière contre les Noirs a déclenché une agitation syndicale, notamment lorsque les joueurs de la NBA (National Basketball Association) ont organisé une grève sauvage pour protester contre l’assassinat de Jacob Blake [un Afro-Américain de 29 ans a reçu plusieurs balles dans le dos, à Kenosha dans le Wisconsin].

La grève est revenue dans le discours public comme un moyen de faire avancer les revendications économiques et sociales. Reste à savoir si le pouvoir collectif des salarié·e·s va s’étendre et provoquer suffisamment de perturbations pour que les élites économiques et politiques soient prêtes à conclure un accord.

Johnnie Kallas, Eli Friedman et Leonardo Grageda

Johnnie Kallas est doctorantt à l’ILR School de l’Université Cornell et directeur de projet de l’ILR Labor Action Tracker.

Eli Friedman est professeur associé de travail international et comparé à l’ILR School de l’Université Cornell.

Leonardo Grageda est étudiant en Master à l’ILR School de l’Université de Cornell et assistant de recherche sur le ILR Labor Action Tracker.

Article publié par The Nation, le 5 avril 2022; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-pour-la-premiere-fois-depuis-des-decennies-un-vrai-bilan-du-nombre-de-greves-et-de-grevistes.html

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Plus de 100 établissements Starbucks en voie de syndicalisation. Une vraie bataille

Lundi 21 février, Starbucks Workers United a annoncé qu’il avait officiellement dépassé les 100 sites ayant déposé une demande de représentation syndicale, marquant ainsi une étape importante malgré le fait que l’entreprise intensifie ses efforts de lutte contre les syndicats. [Voir à propos des processus de syndicalisation de Starbucks et Amazon l’article publié sur ce site le 15 décembre 2021.]

« C’est officiel – nous avons atteint l’objectif des 100 établissements (cafés) », a tweeté le syndicat. « 103 magasins (pour être exact) ont déposé des pétitions auprès du NLRB [National Labor Relations Board, agence du gouvernement chargée de conduire les élections syndicales et de contrôler les pratiques illégales] pour rejoindre le mouvement Starbucks Workers United ! »

De nouvelles demandes dans trois cafés de Virginie et un du Wisconsin ont fait passer le nombre d’établissements à plus de 100, dans 26 Etats. Deux cafés ont réussi à se syndiquer jusqu’à présent, et des milliers de travailleurs sont en plaine campagnes d’organisation syndicale.

Selon le syndicat, le nombre de cafés ayant déposé une demande de syndicalisation a doublé au cours des trois dernières semaines; à la fin du mois de janvier, environ 50 cafés avaient déposé une demande de syndicalisation.

« Ne vous méprenez pas, nous sommes sur notre lancée », a déclaré Lynne Fox, présidente internationale de Workers United, dans un communiqué. « Je serais ravie d’avoir une conversation avec [le PDG de Starbucks] Kevin Johnson à tout moment. Les relations de travail doivent être fondées sur la collaboration et non sur l’affrontement. Il n’y a pas de succès sans la voix des salarié·e·s. »

L’entreprise s’est montrée de plus en plus hostile à l’égard du mouvement syndical, multipliant les gestes plus qu’excessifs à mesure que le mouvement syndical prend de l’ampleur. Au début du mois, l’entreprise a licencié sept travailleurs dans un café syndiqué de Memphis, dans le Tennessee. Les travailleurs et travailleuses licenciés faisaient tous partie du comité d’organisation du café.

Récemment, l’entreprise a licencié une organisatrice syndicale de premier plan à Buffalo, New York, où la campagne de syndicalisation a débuté. Cassie Fleischer, ancienne employée de Starbucks, était membre du comité du syndicat qui négocie actuellement avec l’entreprise les premiers contrats des cafés syndiqués de Buffalo.

« En tant que dirigeante des comités d’organisation et de négociation du syndicat, et ayant participé à l’organisation de la grève sur la sécurité face au Covid-19, je sais que quelque chose a changé », a écrit Cassie Fleischer sur Facebook. « Ce n’est pas l’entreprise pour laquelle j’ai signé en 2017, et cela prouve encore une fois que nous avons besoin d’un syndicat dans nos enseignes. »

Il est illégal pour une entreprise d’exercer des représailles contre des salarié·e·s qui exercent leur droit de former un syndicat. Cependant, les pratiques déloyales des employeurs peuvent prendre des années à être traitées par le National Labor Relations Board (NLRB). En outre, s’il est établi que l’entreprise a violé la loi en licenciant un employé syndiqué sans raison valable, il n’y a pratiquement aucune sanction pour cette dernière, qui serait seulement tenue de réembaucher l’employé et de payer les salaires pour le temps perdu – ou de s’acquitter du montant correspondant au «coût» normal de fonctionnement de l’entreprise si elle n’avait pas licencié l’employé.

La semaine dernière, Starbucks a également tenté de retarder le décompte des voix pour un café en voie de syndicalisation à Mesa, en Arizona, répétant son argument selon lequel les élections syndicales ne devraient pas être organisées café par café. Le NLRB s’est prononcé contre Starbucks, cette fois parce que l’entreprise a présenté trop tard ses prétentions dans le seul but de retarder le décompte des voix. Il s’agit en la matière d’une victoire étroite pour le syndicat, qui est convaincu que le café se syndiquera dans l’avenir. « C’est incroyablement décevant pour nous, mais nous savons qu’il ne s’agit que d’une victoire différée », a déclaré Michelle Hejduk, cheffe d’équipe au café de Mesa, lors d’une conférence de presse.

L’entreprise a déjà essayé d’argumenter contre les élections établissement par établissement dans ses tentatives de retarder ou d’arrêter les élections à Mesa et Buffalo, mais le NLRB s’est prononcé contre à chaque fois.

Ces tactiques s’ajoutent aux autres manœuvres antisyndicales menées par l’entreprise contre la syndicalisation. A Mesa, les salarié·e·s ont déclaré que Starbucks avait ajouté cinq directeurs et de nombreux employés dans le café lorsque leur campagne syndicale a commencé. Et les salarié·e·s de tout le pays ont rapporté que la firme organisait des réunions obligatoires et d’intimidation avec les salarié·e·s de chaque café qui se syndique afin de susciter la crainte et de les dissuader de se syndiquer.

Starbucks tente également d’influencer les négociations contractuelles à Buffalo dans les cafés où les salarié·e·s se syndiquent. [Starbucks se présente comme une société ne faisant qu’un et donc s’oppose à une syndicalisation et des négociations café par café.] La firme a donc dit aux employé·e·s qui se syndiquent d’attendre les résultats des négociations avant de voter pour un syndicat – tout en sachant probablement très bien qu’elle ferait traîner les négociations pendant des années si nécessaire.

Les employé·e·s, quant à eux, demandent à Starbucks de mettre fin à sa campagne antisyndicale et de revenir à ses racines en tant qu’entreprise prétendument progressiste.

Sharon Zhang 

Publié sur le site Truthout, le 22 février 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-plus-de-100-etablissements-starbucks-en-voie-de-syndicalisation-une-vraie-bataille.html

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 Un nombre record de travailleurs démissionnent et font grève

Le 14 septembre 2021, une jeune femme de Louisiane, du nom de Beth McGrath, a posté sur Facebook une vidéo d’elle-même travaillant chez Walmart. Son langage corporel montre une énergie fébrile alors qu’elle trouve le courage de parler à l’interphone et d’annoncer sa démission aux acheteurs. « Tout le monde ici est surchargé de travail et sous-payé », commence-t-elle, avant de poursuivre en interpellant certains responsables pour leur comportement inapproprié et insultant. « J’espère que vous ne parlez pas à vos familles de la façon dont vous nous parlez », dit-elle avant de terminer par « f**k this job ! ». (« Encu** de boulot »)

Peut-être Beth McGrath a-t-elle été inspirée par Shana Ragland à Lubbock, au Texas, qui, il y a près d’un an, a effectué une démission publique similaire dans une vidéo TikTok qu’elle a postée depuis le magasin Walmart où elle travaillait. Les plaintes de Shana Ragland étaient similaires à celles de Beth McGrath, car elle accusait les cadres de dénigrer constamment les travailleuses. « J’espère que vous ne parlez pas à vos filles de la façon dont vous me parlez», a-t-elle déclaré par l’interphone du magasin avant de conclure par « F**k les responsables, f**k cette entreprise ».

Les démissions virales de ces deux jeunes femmes viennent clore une année d’instabilité de la main-d’œuvre étatsunienne que les économistes ont baptisée la « Grande Démission ». Les femmes, en particulier, sont considérées comme les pionnières de cette tendance.

La grande démission

La gravité de la situation a été confirmée par le dernier rapport du Bureau of Labor Statistics (BLS du 12 octobre 2021), qui indique qu’un pourcentage record de 2,9% de la main-d’œuvre a quitté son emploi en août 2021, ce qui équivaut à 4,3 millions de démissions.

Si un taux aussi élevé de démissions se produisait à un moment où les emplois sont abondants, on pourrait y voir le signe d’une économie florissante où les travailleurs peuvent choisir leur emploi. Mais le même rapport du BLS montre que les offres d’emploi ont également diminué, ce qui suggère que quelque chose d’autre se passe. Un nouveau sondage Harris (du 12 octobre), auprès de personnes ayant un emploi, a révélé que plus de la moitié des travailleurs et travailleuses souhaitent quitter leur emploi. Nombre d’entre eux/elles invoquent le manque d’attention de leur employeur et le manque de flexibilité dans la planification des horaires de travail pour justifier leur désir de quitter leur emploi. En d’autres termes, des millions de travailleurs et travailleuses aux Etats-Unis en ont tout simplement assez.

Le bouleversement du marché du travail est si grave que Jack Kelly, collaborateur important de Forbes.com, un média favorable aux entreprises, a défini cette tendance comme «une sorte de révolution et de soulèvement des travailleurs et travailleuses contre les mauvais patrons et les entreprises qui refusent de payer correctement et profitent de leur personnel» (8 octobre 2021). Dans ce qui pourrait être une référence aux vidéos virales comme celles de Beth McGrath, Shana Ragland et la tendance croissante des #QuitMyJob posts, Jack Kelly poursuit : « Les démissionnaires font une déclaration puissante, positive et d’affirmation de soi en disant qu’ils ne supporteront plus ces comportements maltraitants. »

Pourtant, certains consultants suggèrent de contrer la rage des travailleurs par des « exercices de liaison », comme le «partage de reconnaissance», et des jeux. D’autres suggèrent d’accroître la confiance entre les travailleurs/travailleuses et les patrons ou « d’exercer une curiosité empathique » face aux salarié·e·s. Mais ces approches superficielles passent totalement à côté de l’essentiel.

Ces démissions doivent être considérées comme allant de pair avec un autre courant puissant que de nombreux économistes ignorent: la volonté croissante des travailleurs et travailleuses syndiqués de se mettre en grève.

Les grandes grèves

Le 13 octobre 2021, les équipes de tournage de l’industrie cinématographique annonçaient qu’elles pourraient bientôt cesser le travail, car 60 000 membres de l’International Alliance of Theatrical Stage Employees (IATSE) s’étaient prononcés pour une grève nationale. [A l’arraché, le dimanche 17 octobre, a été obtenu un accord améliorant le sort des équipes de tournage; le spectre d’un débrayage a pesé dans la balance.] [1]

Environ 10 000 employés de John Deere (machines agricoles), qui sont représentés par l’UAW (United Auto Workers), se préparent également à faire grève après avoir rejeté un nouveau contrat. Le réseau de clinique Kaiser Permanente doit faire face à une grève potentielle d’au moins 24 000 de ses infirmières et autres travailleurs/travailleuse de la santé dans les Etats de l’Ouest – [le vote en faveur d’une grève s’est étendu jusqu’au 20 octobre] – en raison de la faiblesse des salaires et des conditions de travail. Et environ 1400 travailleurs de Kellogg au Nebraska, au Michigan, en Pennsylvanie et au Tennessee sont déjà en grève en raison de salaires et d’avantages sociaux [plan de santé, retraite] insuffisants.

Les grèves annoncées sont si nombreuses et rapides que l’ancien secrétaire au Travail [de 1992 à 1997, sous Bill Clinton] Robert Reich a qualifié la situation de « grève générale non officielle » (The Guardian du 13 octobre 2021).

Pourtant, la représentation syndicale reste extrêmement faible aux Etats-Unis, ce qui est le résultat de décennies d’efforts concertés menés par les entreprises pour saper le pouvoir de négociation des travailleurs et travailleuses. Aujourd’hui, seuls environ 12% environ des travailleurs et travailleuses sont syndiqués.

Le nombre de grèves et de salarié·e·s en grève pourrait être bien plus élevé si davantage d’entre eux/elles étaient syndiqués. Des travailleurs non syndiqués comme Beth McGrath et Shana Ragland, embauchés par des entreprises historiquement antisyndicales comme Walmart, auraient pu être en mesure d’organiser leurs collègues au lieu de recourir à des démissions individuelles rendues publiques. Si les messages de démission diffusés sur les médias sociaux ont un impact important sur les discussions relatives au mécontentement des travailleurs et travailleuses, elles ont peu d’incidence directe sur la vie des travailleurs et des collègues qu’elles laissent derrière elles.

Un exemple de la façon dont l’organisation syndicale a fait une différence concrète dans les conditions de travail est le nouveau contrat que viennent de ratifier 7000 travailleurs/travailleuses des pharmacies/drugstores Rite Aid et CVS (Consumer Value Store) à Los Angeles. La section locale 770 de l’United Food and Commercial Workers a négocié une augmentation de salaire de près de 10% pour les travailleurs et travailleuses, ainsi qu’une amélioration des avantages sociaux et des normes de sécurité.

Et lorsque les entreprises ne se plient pas aux exigences, les salarié·e·s ont plus de poids lorsqu’ils agissent en tant que collectif uni pour une négociation solidaire qu’en tant qu’individus. Prenez les travailleurs de Nabisco qui se sont mis en grève dans cinq Etats cet été. Mondelez International, la société mère de Nabisco, a enregistré des bénéfices record pendant la pandémie grâce à l’augmentation des ventes de ses produits de snack. L’entreprise était si riche qu’elle a versé à son PDG une rémunération annuelle de 16,8 millions de dollars et dépensé 1,5 milliard de dollars en rachats d’actions, au début de l’année. Pendant ce temps, le salaire moyen d’un travailleur était de 31 000 dollars par an, un montant effroyablement bas. De nombreux emplois de Nabisco ont été transférés au Mexique, où l’entreprise a pu réduire encore davantage les « coûts » de main-d’œuvre.

Après des semaines de piquetage [commencé le 10 août 2021], les salarié·e·s en grève de Nabisco, représentés par le Bakery, Confectionery, Tobacco Workers and Grain Millers International Union, ont repris le travail [le 18 septembre 2021] après avoir obtenu de modestes augmentations rétroactives de 2,25%, des primes de 5000 dollars et une augmentation des contributions de l’employeur à leurs plans de retraite. L’entreprise, dont le chiffre d’affaires a augmenté de 12% au début de l’année, peut se permettre ces mesures et bien d’autres encore.

Associées aux démissions massives, ces grèves de travailleurs et travailleuses révèlent un profond mécontentement à l’égard de la nature du travail aux Etats-Unis, ce qui en fait remonte à plusieurs décennies. Les entreprises ont exercé une mainmise sur la politique, dépensant une part de leurs bénéfices pour faire pression sur le gouvernement afin de garantir des profits encore plus importants au détriment des droits des travailleurs et travailleuses. Dans le même temps, le pouvoir des syndicats a chuté – une tendance directement liée à l’augmentation des inégalités économiques [inégalités qui traduisent le durcissement des modalités d’exploitation].

Les entreprises et la législation

Mais maintenant, alors que les travailleurs et travailleuses renforcent leur position, les entreprises sont inquiètes.

Dans le sillage de ces grèves et de ces démissions, les parlementaires tentent activement de renforcer les lois fédérales du travail existantes. Les groupes d’entreprises font pression sur les démocrates [2] pour qu’ils affaiblissent les mesures pro-travail incluses dans la loi « Build Back Better » (BBB) qui est actuellement débattue au Congrès [3].

A l’heure actuelle, les employeurs peuvent violer la législation du travail sans grande conséquence, car le National Labor Relations Board (NLRB) n’a pas le pouvoir d’infliger des amendes aux contrevenants. Mais les démocrates veulent donner au NLRB le pouvoir d’imposer des amendes de 50 000 à 100 000 dollars aux entreprises qui violent la législation fédérale du travail. Le projet «Build Back Better» prévoit également une augmentation des amendes visant des employeurs qui violent les normes de l’Occupational Safety and Health Administration (OSHA). [Il s’agit de l’agence gouvernementale fédérale dont la mission est la prévention des accidents, de maladies et décès dans le cadre du travail.]

La Coalition pour un lieu de travail démocratique (Coalition for a Democratic Workplace), un groupe de pression d’entreprises qui souhaite tout sauf la démocratie sur le lieu de travail, est très préoccupée par les changements proposés. Elle a envoyé une lettre aux parlementaires à cet effet. Il reste à voir si les lobbyistes des entreprises réussiront, cette fois-ci, à maintenir édentées les lois du travail. Mais alors que les travailleurs et travailleuses continuent de quitter leur emploi et que les grèves parmi les travailleurs syndiqués se multiplient, les employeurs ignorent à leurs risques et périls les signes avant-coureurs de la rage et de la frustration.

Sonali Kolhatkar 

Sonali Kolhatkar est la fondatrice et l’animatrice de Rising Up With Sonali, une émission de télévision et de radio diffusée sur Free Speech TV et les stations Pacifica.

Article publié sur le site d’Economy for All le 16 octobre 2021, site qui est intégré à l’Independent Media Institute ; traduction par la rédaction de A l’Encontre

[1] « C’est une fin digne d’un film de Hollywood », se réjouit, dans un communiqué publié samedi soir 16 octobre, Matthew Loeb, le président de l’IATSE, le principal syndicat du secteur. Il représente des dizaines de milliers de ces travailleurs du spectacle. Le communiqué du syndicat indique que la convention proposée « s’attaque à des problèmes fondamentaux, dont des périodes de repos raisonnables, des pauses pour les repas, un salaire décent pour ceux au bas de l’échelle salariale, et des augmentations conséquentes des compensations » de la part des principales firmes. L’Alliance des producteurs de cinéma et de télévision (AMPTP) – qui représente notamment Disney, Warner ou encore Netflix – refusait jusqu’au dernier moment d’accéder à certaines des revendications de l’IATSE. « Nous avons affronté certaines des entreprises technologiques et de divertissement les plus riches et les plus puissantes du monde, et nous avons obtenu un accord avec l’AMPTP qui répond aux besoins de nos membres », se félicite Matthew Loeb. Les équipes de tournage n’avaient pas fait grève depuis 1945. La mobilisation syndicale organisée au cours de négociations, qui butaient sur le refus des grandes firmes, a permis cette avancée. (Réd.)

[2] Paige Smith, le 6 octobre 2021, écrit sur le site Bloomberg Law : « Une coalition de plus de 600 groupes d’entreprises s’en prend à la proposition des démocrates de la Chambre des représentants d’autoriser le National Labor Relations Board (NLRB) à infliger des amendes aux employeurs qui enfreignent le droit du travail fédéral, et demande instamment que cette disposition soit retirée d’un vaste programme de dépenses sociales » (Réd.)

[3] Le programme portant ce nom (BBB) se concentre, tout d’abord, sur les infrastructures physiques de plus de 1000 milliards de dollars, ce qui a été approuvé au Sénat par les républicains, logiquement. Mais les démocrates « progressistes » proposent que soit d’abord accepté le projet « d’infrastructures sociales»  chiffré à 3500 milliards, car ce projet (bien que d’une ampleur diminuée par rapport aux intentions initiales) n’a pas l’assentiment des républicains et, au moins de deux sénateurs démocrates fort conservateurs. Ce qui le condamnerait à l’échec. Il inclut une injection importante de fonds dans les garderies, une expansion du nombre de bénéficiaires et de la portée des programmes d’assurance maladie publics, des réductions substantielles des primes d’assurance privée et des investissements massifs dans l’éducation et dans les logements sociaux, des réductions d’impôts pour les familles et la création de plus de 10 millions d’emplois dans les énergies vertes. Pour financer une partie de ce programme est proposée une réduction des avantages consentis aux mieux nantis par les républicains pendant les années Trump. Pour l’heure le BBB est au milieu du gué. (Réd.)

https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-un-nombre-record-de-travailleurs-demissionnent-et-font-greve.html

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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