[28] Solidarité avec la résistance des ukrainien·nes. Retrait immédiat et sans condition des troupes russes [28] 

  • Ukraine solidarité France : manifestation samedi 23 avril à 14h30
  • François Bonnet : Le pouvoir russe est déterminé à un conflit majeur avec l’Occident
  • Russie : Le gouvernement ferme le bureau de Human Rights Watch
  • Affiche gare de Kiev
  • André Noël : La Guerre en Ukraine et les faits : Non, l’OTAN n’est pas responsable de l’agression russe
  • Santiago Alba Rico : L’Ukraine et la gauche : fatalisme géopolitique et historicisme moral
  • Jack Watling : « Pourquoi la bataille pour le Donbass sera très différente de l’assaut sur Kiev »
  • Face à Poutine, une solidarité sans limite entre Syriens et Ukrainiens
  • Patrick Silberstein : Lignes de front 11 (avril)
  • Kateryna Iakovlenko : Ces personnes ont survécu à Marioupol. Voici leurs histoires
  • Timothy Snyder : Manuel du génocide de la Russie
  • Comment l’UE aide-t-elle Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine ?
  • Yossi Melman : « Qui est Alexander Dvornikov, le général russe qui applique les méthodes brutales de la Syrie à l’Ukraine ? 
  • Patrick Cockburn : « Les “succès” russes en Syrie. Quelle signification pour l’Ukraine ? »
  • Liens avec autres textes

Ukraine solidarité France :
manifestation samedi 23 avril à 14h30
(esplanade des droits-de-l’homme, m° Trocadéro)

Réseau européen Solidarité avec l’Ukraine et contre la guerre

À la veille du second tour de l’élection présidentielle en France, la guerre de destruction de l’Ukraine aura deux mois.

Dans toute l’Europe, avec des organisations ukrainiennes, polonaises, russes, le réseau européen SOLIDARITÉ AVEC L’UKRAINE ET CONTRE LA GUERRE appelle à manifester pour :

  • La défense d’une Ukraine indépendante et démocratique.

  • Le retrait immédiat des troupes russes de tout le territoire ukrainien.

  • L’arrêt de la menace nucléaire que constitue la mise en état d’alerte des armes nucléaires russes et le bombardement des centrales ukrainiennes.

  • Le soutien à la résistance (armée et non armée) du peuple ukrainien dans sa diversité, en défense de son droit à l’autodétermination.

  • L’annulation de la dette extérieure de l’Ukraine.

  • L’accueil sans discrimination de tou.te.s les réfugié.e.s d’Ukraine et d’ailleurs.

  • Le soutien au mouvement antiguerre et démocratique en Russie et la garantie du statut de réfugié.e politique aux opposant.es à Poutine et aux soldats russes qui désertent.

  • La saisie des biens des membres du gouvernement, des hauts fonctionnaires et des oligarques russes en Europe et dans le monde, et des sanctions financières et économiques – en protégeant les populations.

Nous invitons toutes les organisations, toutes celles et tous ceux qui veulent agir contre la guerre et contre Poutine, à participer tout.es ensemble nombreuses et nombreux à cette manifestation !

À l’appel du réseau européen Solidarité avec l’Ukraine et contre la guerre, auquel participent : A Manca – Association autogestion – Aplutsoc – ATTAC France – Cedetim – Club Politique Bastille – Éditions Syllepse – Émancipation Lyon 69 – Ensemble ! – Entre les lignes entre les mots – Fondation Copernic – Forum civique européen – FSU 03 – Gauche démocratique et sociale – L’Insurgé – Les Humanités – Mouvement national lycéen – Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) – PEPS Pour une écologie populaire & sociale – Rejoignons-nous – Réseau syndical international de solidarité et de luttes – Réseau Penser l’émancipation – Union syndicale Solidaires …

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Le pouvoir russe est déterminé à un conflit majeur avec l’Occident

Des conseillers, intellectuels et dirigeants russes détaillent les enjeux de la guerre d’invasion de l’Ukraine. C’est bien « l’Empire du mensonge », c’est-à-dire l’Occident, qu’il s’agit de battre pour renverser l’ordre mondial. Pour Moscou, cette guerre est « existentielle » et la mobilisation du pays se fait dans une rhétorique aux accents désormais fascistes.

Six semaines après l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine, la signification de ce conflit d’une ampleur sans précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale commence à s’éclaircir. Au-delà du sort de l’Ukraine, il s’agit bien pour le pouvoir russe de défaire « l’Empire du mensonge », c’est-à-dire l’Occident, selon la formule de Vladimir Poutine le 24 février, pour bâtir un ordre mondial radicalement nouveau. 

Celles et ceux qui, le 24 février au matin, alors que de premiers missiles frappaient l’Ukraine, puis les jours suivants, ont dénié toute « rationalité » à Vladimir Poutine se sont trompés. Décrit tour à tour comme « malade », « isolé », « paranoïaque », « mal informé », le président russe venait de faire le choix « incompréhensible » d’une guerre qualifiée de « non-sens », et d’« erreur stratégique ».

Une erreur telle, ajoutaient d’autres experts, que Vladimir Poutine aurait peu de chances d’y survivre politiquement. Des trois forces organisant le pouvoir russe – services de sécurité, oligarques et armée –, certaines ne pourraient continuer à soutenir une présidence qui allait faire de leur pays le paria du monde…

Or, six semaines plus tard, Vladimir Poutine a renforcé sa situation de toute puissance dans une Russie transformée en camp militaire. Pas une voix dissonante ne s’est élevée parmi les élites politiques, économiques et sécuritaires. Des désaccords existent sans doute, certains ont été exprimés à demi-mot les premiers jours. Ils sont obstinément tus désormais. La guerre ne donne pas lieu à débat, mais à une surenchère guerrière et nationaliste aux relents fascistes.

Dans le même temps, la société a été placée tout entière sous le joug : interdiction des derniers médias indépendants et de réseaux sociaux ; contrôle d’Internet ; arrestations par milliers de personnes s’opposant à la guerre ; lois liberticides ; organisation de campagnes de délation. Une propagande déchaînée parachève cette construction d’un État totalitaire.

Le vocabulaire même a changé, tout comme les discours de Vladimir Poutine, en particulier celui du 16 mars qui n’a rien à envier à la rhétorique des pires moments du stalinisme. « Le peuple russe est capable de distinguer les vrais patriotes de la racaille et des traîtres, et de recracher ces derniers comme un moucheron qui aurait accidentellement atterri dans leur bouche. Je suis convaincu que cette purification naturelle et nécessaire de la société ne fera que renforcer notre pays », déclarait-il ce jour-là.

Les nombreux échecs de l’armée russe sur le terrain n’y ont rien fait. Les bombardements de populations civiles, la destruction de villes, les révélations de possibles crimes de guerre à grande échelle n’ont pas plus fragilisé le pouvoir. Bien au contraire, ces événements ont soudé un peu plus encore les élites russes. Et la population, selon des enquêtes d’opinion à peu près crédibles (celles du centre Levada), soutient massivement le régime.

Tous les paramètres sont ainsi réunis pour que cette guerre d’invasion d’un pays indépendant dure des mois, voire se transforme en une guerre totale débordant du seul cadre ukrainien. Car depuis le 24 février, de nombreux textes et discours de dirigeants russes ou de proches du pouvoir décrivent les vrais enjeux de ce conflit. Ils sont au nombre de trois.

1. La construction d’un « futur ordre mondial »

Le premier enjeu est clairement énoncé par un personnage clé de la politique étrangère russe depuis près de trente ans, Sergueï Karaganov, aujourd’hui proche de Sergueï Lavrov, ministre des affaires étrangères. Ayant présidé de nombreux centres de recherche, conseillé Boris Eltsine mais surtout Vladimir Poutine, ayant laissé son nom à plusieurs doctrines, Karaganov a théorisé depuis longtemps l’inéluctable déclin de l’Occident, le nécessité de créer la « Grande Eurasie » et de se rapprocher de la Chine.

Longuement interrogé le 28 mars par le magazine britannique The New Statesman, Sergueï Karaganov place la barre très haut. « Pour l’élite russe, les enjeux de cette guerre sont très élevés, c’est une guerre existentielle », dit-il. « Cette guerre est une sorte de guerre par procuration entre l’Occident et le reste du monde – la Russie étant le summum du “reste” – pour un futur ordre mondial. La Russie ne peut pas se permettre de “perdre”, nous avons donc besoin d’une sorte de victoire. Et s’il y a un sentiment que nous perdons la guerre, alors je pense qu’il y a une réelle possibilité d’escalade. »

« L’Occident ne récupèrera jamais sa puissance, d’ailleurs peu importe qu’il meure ». Sergueï Karaganov

Sergueï Karaganov prend soin d’insister. « Une défaite est impensable », et si cette perspective se dessine, la Russie fera « le choix de l’escalade » puisqu’il s’agit « d’une guerre existentielle ». La formule est millimétrée puisque la doctrine russe autorise le recours à l’arme nucléaire en cas de « menace existentielle ». Interrogé sur ce recours, le conseiller répond : « Je ne l’exclurais pas. Nous vivons dans une situation stratégique absolument nouvelle. »

Soulignant l’épuisement d’un « Occident qui ne récupèrera jamais sa puissance, et d’ailleurs peu importe qu’il meure », Karaganov décrit ce que pourrait être une victoire acceptable pour la Russie. « Je pense que cela impliquera la partition de l’Ukraine, d’une manière ou d’une autre. Une partie de l’Ukraine deviendra un État ami de la Russie, d’autres pourraient être divisées. La Pologne se fera un plaisir de reprendre certaines parties de l’Ouest, peut-être que les Roumains et les Hongrois le feront aussi. »

Ce sont d’ailleurs les nouveaux objectifs énoncés par l’armée russe. Il s’agit de prendre un maximum de territoires, de villes et de ports dans l’est et le sud de l’Ukraine. Des négociations de paix pourront ensuite progresser à partir d’un rapport de force militaire qui impose cette partition du pays.

2. En finir une fois pour toutes avec l’Ukraine

Quand Dmitri Medvedev a pris la présidence de la Russie en 2008, avant de la restituer quatre ans plus tard à Vladimir Poutine, les diplomaties occidentales s’étaient enthousiasmées. Enfin un homme moderne, ouvert, prêt à de saines négociations avec l’Europe et les États-Unis… Dix ans plus tard, Medvedev est un des faucons les plus vindicatifs du régime.

Vice-président du Conseil national de sécurité, il a posté, le 5 avril, un texte incendiaire sur le premier réseau social russe VKontakte, reprenant plusieurs éléments de l’article de Vladimir Poutine de juillet 2021 expliquant que la nation ukrainienne n’existe pas et qu’il ne saurait donc y avoir d’État indépendant.

Sergueï Karaganov dit ne pas savoir « si l’Ukraine survivra, car elle a une histoire d’État très limitée, voire inexistante, et elle n’a pas d’élite à même de construire cet État ». Dmitri Medvedev est lui catégorique : l’Ukraine n’existe pas.

« Il ne faut pas s’étonner que mentalement transformée en Troisième Reich, l’Ukraine subira son sort » Dmitri Medvedev

« Au lieu d’être fiers des réalisations communes de leurs ancêtres, depuis 1991, une pseudo-histoire de l’État ukrainien a été écrite “sur le genou” et l’idée d’un seul peuple russe a été détruite […] L’ukrainisme profond, alimenté par le venin antirusse et le mensonge total sur une pseudo-identité, est un immense fake. Ce phénomène n’a jamais existé dans l’histoire. Il n’existe pas non plus aujourd’hui », écrit Dmitri Medvedev.

Aidés par les Occidentaux pour mieux détruire la Russie, les bataillons nazis auraient donc pris le pays. « Cela fait trente ans que les fanatiques ukrainiens prient pour le Troisième Reich […], il ne faut pas s’étonner que mentalement transformée en Troisième Reich, l’Ukraine subira son sort », ajoute-t-il.

Medvedev rappelle deux buts de guerre fixés par Vladimir Poutine : la « démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine ». « L’objectif est la paix des futures générations d’Ukrainiens et la possibilité de construire enfin une Eurasie ouverte, de Lisbonne à Vladivostok », conclut l’ancien président, citant une fois encore cette Eurasie, une obsession de la classe politique russe depuis maintenant vingt ans.

Deux jours seulement après l’entrée en guerre, l’agence officielle RIA Novosti publiait d’ailleurs une tribune (elle sera retirée quelques heures plus tard mais peut être lue ici et en français sur le site Desk Russie) qui actait déjà la victoire de Moscou et ses conséquences. Titrée « L’avènement de la Russie et d’un monde nouveau », son auteur est Piotr Akopov, un nationaliste fervent soutien de Poutine.

« La Russie retrouve son unité : la tragédie de 1991, cette catastrophe terrible de notre histoire, cette dislocation contre nature, tout cela a été surmonté », écrit Akopov en saluant l’acte historique de Poutine. C’est le retour du monde russe, « c’est-à-dire trois États, Russie, Biélorussie et Ukraine, qui font à présent corps sur le plan géopolitique », s’enthousiasme-t-il, ce qui va permettre de redéfinir les relations avec l’Occident.

« La construction d’un nouvel ordre mondial s’accélère, et ses contours se dessinent de plus en plus nettement à travers la toile en lambeaux de la mondialisation à l’anglo-saxonne. Le monde multipolaire est enfin et pour de bon devenu réalité », ajoute Piotr Akopov.

3. La construction d’un nouvel État totalitaire

« Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur ; celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête », déclarait Vladimir Poutine en 2005. Dix-sept ans plus tard, c’est moins l’URSS que la puissance impériale russe que Vladimir Poutine veut retrouver. Convaincu que « l’Empire du mensonge » a fait de l’Ukraine sa marionnette pour attaquer la Russie, le président russe ne s’est jamais départi de cette culture du KGB dont il fut l’une des recrues en Allemagne de l’Est.

Dans une note de l’Ifri (Institut français des relations internationales), le chercheur Dimitri Minic détaille ce qu’est la compréhension des menaces stratégiques par les élites russes et les différents services de sécurité :

« L’initiative russe s’inscrit dans une perception radicalement hostile de l’environnement stratégique : Moscou ferait face à une guerre indirecte, non déclarée, sur tous les fronts, à l’exception d’une lutte armée interétatique que ses ennemis – les Occidentaux – n’oseraient pas encore lancer contre la Russie », écrit-il. « La perception qu’ont les élites politico-militaires russes est alimentée par deux croyances centrales : le monde extérieur est profondément hostile à la Russie, et les États-Unis sont omniscients et omnipotents. »

D’où cette guerre contre l’Ukraine pour liquider une fois pour toutes ce qui est qualifié de « menace existentielle ». Mais cette liquidation implique, contre les individus et les peuples, la construction d’un nouvel État totalitaire. C’est presque fait en Russie, où le contrôle des esprits par la propagande, et des corps par l’emprisonnement ou l’assassinat, est en voie d’achèvement.

Cela va devoir être fait en Ukraine, à l’issue d’une guerre dont il est dit que la Russie ne peut sortir que victorieuse sauf cataclysme européen ou mondial, comme l’explique Sergueï Karaganov. Aussitôt les intellectuels ultra-nationalistes et fascistes qui entourent le Kremlin se sont saisis de cette question : la guerre gagnée, comment mater, ou plutôt « dénazifier » le peuple ukrainien ?

« L’Occident est lui-même collectivement le créateur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien ». Timofeï Sergueïtsev

C’est ainsi que l’agence officielle RIA Novosti, toujours elle, a publié le 3 avril une incroyable tribune de l’essayiste et politologue Timofeï Sergueïtsev (à lire ici et ici en français). Un tel texte, vu sa violence et sa logorrhée explicitement fasciste, n’aurait pas pu être publié sans un feu vert politique du pouvoir. Cela donne une idée de l’« ambiance » idéologique qui règne aujourd’hui parmi les élites russes.

Timofeï Sergueïtsev estime en effet que « le nazisme ukrainien représente une menace plus grande pour la paix et la Russie que le nazisme dans sa version hitlérienne ». De plus, « l’Occident est lui-même collectivement le créateur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien ».

C’est donc un vaste plan qui devra être conduit « au moins sur une génération » puisqu’il s’avère que « la population est massivement nazie », annonce-t-il. Un plan fait de liquidation des élites et de tous les hommes combattants, de « rééducation » de la population, de répression systématique. Un 1984, de George Orwell, qui débute en 2022…

Sur le site Desk Russie, l’historienne Françoise Thom signale un autre texte, cette fois du politologue russe Vladimir Mojegov. Il permet de mieux comprendre comment cette guerre contre l’Ukraine déclenchée par Moscou porte des enjeux plus larges de sécurité internationale. « Notre objectif en Ukraine n’est pas de déplacer le foyer antirusse de mille kilomètres vers l’ouest, mais de créer sur nos frontières occidentales un pont et un tremplin vers une nouvelle Europe, non pas vers l’Europe actuelle du chaos et de la décadence, mais vers l’Europe de la tradition », écrit-il.

Là encore, on y retrouve la trace des discours de Vladimir Poutine, dénonçant un Occident décadent, en proie « à la théorie du genre », quand la Russie, avec sa religion orthodoxe, son conservatisme éternel et son autoritarisme de principe, sauverait le monde chrétien. Depuis un mois et demi, la guerre du président russe se développe ainsi dans cet univers idéologique, naviguant entre ultranationalisme guerrier et fascisme.

Il y a quelques années, peu de spécialistes, de diplomates et d’observateurs prenaient au sérieux cet habillage idéologique fanatique. Ils préféraient voir en Vladimir Poutine un homme fin manœuvrier, pragmatique, et comprenant les rapports de force. La guerre en Ukraine ne fait pas qu’invalider définitivement cette vision. Elle nous dit que le pire peut survenir et que le régime russe est prêt à une déflagration qui embraserait toute l’Europe.

François Bonnet

Mediapart, 8 avril 2022 à 09h50

https://www.mediapart.fr/journal/international/080422/le-pouvoir-russe-est-determine-un-conflit-majeur-avec-l-occident?

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Russie : Le gouvernement ferme le bureau de Human Rights Watch

Après 30 ans, le ministère de la Justice a annulé l’enregistrement de HRW et fait de même pour d’autres organisations étrangères

(Berlin, le 8 avril 2022) – Le 8 avril 2022, le ministère russe de la Justice a annulé l’enregistrement de Human Rights Watch en tant qu’organisation autorisée à travailler dans le pays, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui ; le ministère a également annonce la révocation de l’enregistrement d’Amnesty International et de 13 autres organisations non gouvernementales et fondations étrangères,

Human Rights Watch a maintenu un bureau en Russie pendant 30 ans. La décision du ministère de la Justice a été annoncée quelques jours seulement après qu’une cour d’appel a confirmé la dissolution de Memorial, éminente organisation russe de défense des droits humains.

« Human Rights Watch travaille en Russie et au sujet de ce pays depuis l’ère soviétique, et nous continuerons à le faire », a déclaré Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch. « Ce nouveau rideau de fer ne mettra pas fin à nos efforts continus visant à défendre les droits de tous les Russes, et à protéger les civils en Ukraine. »

La déclaration du ministère de la Justice fait vaguement allusion à des violations de la législation russe. Toutefois, il ne fait aucun doute que cette décision s’inscrit dans le cadre des efforts déployés par le gouvernement depuis plusieurs années pour étouffer les voix critiques en Russie ; ces efforts se sont intensifiés depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, a ajouté Human Rights Watch. La décision du ministère de la Justice a par ailleurs été annoncée quelques jours après que l’Assemblée générale des Nations Unies a voté la suspension de la Russie du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

En mars, la Russie a adopté des lois qui criminalisent les reportages de guerre indépendants, ainsi que les manifestations contre la guerre. Ces lois ont fait suite à de nombreuses autres lois et mesures répressives adoptées au cours des 10 dernières années afin de dévaster la société civile ; elles ont déjà forcé des centaines d’activistes, de journalistes, d’opposants et d’avocats défenseurs des droits humains à prendre le chemin de l’exil.

Human Rights Watch travaille sur un large éventail de questions en Russie, dont les suivantes : la répression des voix indépendantes ; la violence domestique ; les droits des personnes handicapées, qui aspirent à un traitement égalitaire et à un environnement accessible et inclusif ; les droits des personnes âgées souhaitant vivre à domicile avec un soutien adéquat ; les droits des personnes institutionnalisées ; les droits des travailleurs et travailleuses ; ainsi que les droits des réfugiés et des demandeurs d’asile.

Human Rights Watch continuera d’appeler la Russie à respecter les normes des droits humains qu’elle est tenue de respecter, en tant que pays membre des Nations Unies.

« La fermeture de notre bureau de Moscou ne fait que renforcer notre détermination à dénoncer le virage de la Russie vers l’autoritarisme », a déclaré Kenneth Roth. « Nous continuerons à travailler jusqu’au jour où le gouvernement russe respectera enfin les droits de son propre peuple. »

https://www.hrw.org/fr/news/2022/04/08/russie-le-gouvernement-ferme-le-bureau-de-human-rights-watch

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La Guerre en Ukraine et les faits : Non, l’OTAN n’est pas responsable de l’agression russe

Selon un narratif en vogue, autant à gauche qu’à droite, Vladimir Poutine ne serait pas l’unique responsable de la guerre en Ukraine. Il répondrait à une provocation de l’OTAN, qui aurait trahi son engagement de ne pas s’étendre vers l’Est lors de l’effondrement de l’Union soviétique. Cette analyse ne résiste pas à la vérification des faits. 

« Comment l’Occident a trompé la Russie », titrait La Presse, le 24 décembre, pour chapeauter une analyse de Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Vladimir Poutine ne cesse de rappeler que, dans les années 1990, les leaders occidentaux avaient donné des assurances sur le non-élargissement de l’OTAN vers l’Est, écrivait Coulon. « Ces assurances ont toujours été violées. Poutine a-t-il raison ? La réponse est oui. »

C’est faux. La réponse à cette question est non. Mais Coulon est loin d’être isolé dans ses interprétations révisionnistes de l’Histoire. Le bal des faussetés déferle ici comme ailleurs, notamment en France.

La Presse a publié le 17 mars un autre texte d’opinion du même acabit sous le titre « La responsabilité d’une diplomatie défaillante ». Il était signé par Marcel Boyer, ancien directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal, un think tank de droite. Selon lui, Poutine aurait des conditions « plutôt réalistes et raisonnables ». Un propos qui lève le cœur lorsqu’on voit les images de Marioupol dévastée. Selon Boyer, la diplomatie occidentale porterait une responsabilité dans la guerre en ne donnant pas suite à ces conditions posées par Poutine.

Même discours à gauche. Pierre Dubuc, l’éditeur de l’Aut’Journal, écrit le 25 mars que « l’OTAN a absorbé les pays de l’Est et d’ex-républiques soviétiques pour encercler aujourd’hui la Russie », violant ainsi les assurances données par les États-Unis à Mikhaïl Gorbatchev après la chute du Mur de Berlin. (L’Aut’Journal a aussi publié un texte de Robin Philpot faisant des liens entre les manifestations de solidarité avec l’Ukraine et le soutien au nazisme, reprenant ainsi un élément clé de la propagande russe.)

La revue Relations a publié le 21 mars un texte de David Mandel, un professeur retraité de l’UQAM, sur « la responsabilité de l’OTAN et du gouvernement de Kiev dans cette guerre ». Les responsabilités sont ainsi renversées. Ce texte a été repris par la publication Presse-toi à gauche.

En France, le candidat de gauche Jean-Luc Mélenchon a déclaré ceci en décembre dernier : « Il faut bien que nous nous rendions compte que nous avons manqué de parole aux Russes. On leur avait dit : ‘Si vous laissez tomber le mur, nous on n’ira pas mettre l’OTAN à leur porte’. Ils ont laissé tomber le mur, et qu’est-ce qu’on a fait: on a mis l’OTAN à leur porte’ ». Entonnant le même refrain, le candidat d’extrême-droite Éric Zemmour a affirmé en janvier que l’engagement de l’OTAN de ne pas s’étendre vers l’Est était contenu dans un accord écrit.

Pareil accord n’existe pas

Il n’en est rien. Pareil accord n’existe pas. De supposés engagements de l’OTAN de ne pas s’étendre vers l’Est ne sont inscrits dans aucun document écrit. Quant à des engagements verbaux, ils sont sujets à caution. S’ils avaient été aussi formels que le prétendent Jocelyn Coulon et d’autres analystes, les Russes ne sont pas fous, ils auraient exigé qu’ils soient couchés sur papier.

L’ex-dirigeant soviétique Mikhail Gorbatchev, qui se trouvait à l’avant-scène lors de la chute du mur de Berlin, a dit une chose et son contraire sur ce dossier. « Il est entendu, c’est clair, que l’élargissement de la zone de l’OTAN est inacceptable », aurait-il déclaré le 9 février 1990 lorsqu’il aurait reçu le secrétaire d’État américain, James Baker. « Nous sommes d’accord là-dessus », aurait répondu Baker. À l’époque, il n’était même pas envisageable que l’OTAN s’étende dans les pays membres du Pacte de Varsovie. Ces discussions n’auraient eu aucun sens avant la dissolution du Pacte.

Mais après ? Voici ce que Gorbatchev déclarait en octobre 2014 : « La question de ‘l’élargissement de l’OTAN’ n’a fait l’objet d’aucun débat, et elle n’a pas été soulevée durant ces années. Je l’affirme en toute connaissance de cause. Pas un seul pays d’Europe de l’Est n’a soulevé la question, pas même après la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991. Les dirigeants des pays occidentaux ne l’ont pas soulevée non plus. »

Jocelyn Coulon s’appuie sur les recherches de l’historienne américaine Mary Elise Sarotte pour soutenir que Poutine a raison d’affirmer que l’OTAN a violé son engagement de ne pas s’étendre vers l’Est. Or, la journée même où Coulon signait son texte dans La PresseMary Elise Sarotte rappelait sur son compte twitter que la Russie de Gorbatchev avait conclu un traité permettant à l’OTAN de se déplacer à l’est de la ligne de démarcation de la Guerre froide, soit en Allemagne de l’Est.

En 2004, elle n’a pas non plus exprimé d’opposition majeure à l’adhésion d’autres pays, soit la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, rappelle Amélie Zima, auteure d’une thèse sur l’élargissement de l’OTAN aux pays d’Europe centrale, dans un entretien accordé à l’Agence France-Presse. Quoi qu’il en soit, rien ne justifie la guerre déclenchée par Poutine en Ukraine, commente Mary Elise Sarotte dans ce même article de l’AFP Factuel.

Il existe une violation d’une entente écrite… mais elle est le fait de la Russie. En 1994, l’Ukraine adhérait au traité de non-prolifération des armes nucléaires. En contrepartie, la Russie signait un accord formel de non-agression avec l’Ukraine, le Royaume-Uni et les États-Unis connu sous le nom de mémorandum de Budapest. Ce document engageait ses signataires, dont la Russie, à « respecter l’indépendance, la souveraineté et les frontières existantes de l’Ukraine » et à « s’abstenir de recourir à la menace ou à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de l’Ukraine ».

C’est seulement en 2007 que Poutine a commencé à évoquer une soi-disant trahison de la part de l’OTAN, soit un an avant de déclencher une guerre en Géorgie, précurseur de la guerre actuelle en Ukraine.

L’agresseur, c’est Poutine. Point.

Après la chute du mur de Berlin, il n’y a aucun doute que les pays occidentaux, au premier chef les États-Unis, ont profité de la faiblesse de la Russie pour étendre leur influence en Europe de l’Est. Oui, les États-Unis sont une puissance impérialiste. Et oui, au cours de l’histoire, cette puissance a fomenté une multitude de coups d’État et mené des guerres criminelles au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, etc.

Mais en ce moment, l’agresseur, c’est Vladimir Poutine. C’est l’impérialisme russe. En 2003, la Russie avait raison de s’opposer à la guerre en Irak déclenchée par George W. Bush. Des dizaines de milliers de Québécois et de Québécoises ont manifesté contre cette agression. Aujourd’hui, les États-Unis ont raison de se mobiliser contre l’agression de la Russie en Ukraine. Et il serait pertinent de reprendre la rue de façon massive, cette fois pour manifester notre solidarité avec les Ukrainien·nes.

Comme le signale le journaliste de gauche George Montbiot dans le Guardian, des intellectuels de gauche ont souvent la mauvaise habitude de chercher des justifications aux actions des ennemis de leurs ennemis. Puisque la puissance américaine est impérialiste, elle doit être dénoncée en tout temps et en tout lieu, n’est-ce pas ? « Le véritable anti-impérialisme implique l’opposition non seulement à l’impérialisme occidental, aussi nécessaire celle-ci soit-elle, écrit Montbiot. Il implique l’opposition à tous les impérialismes, qu’ils soient le fait de l’Occident, de la Russie, de la Chine ou d’un autre pays. Il implique l’opposition à toutes les guerres d’agression, peu importe qui les déclenche. »

Même affirmer que l’OTAN s’est étendue vers l’Est est une formulation tendancieuse. De façon concrète, ce sont des pays voisins de la Russie qui ont multiplié les démarches pour adhérer à l’Alliance. Pas dans l’objectif d’envahir la Russie (peut-on penser un seul instant que la Lituanie ou l’Estonie planifient l’invasion de la Russie ?), mais bien pour se protéger contre l’indécrottable impérialisme du pays de Pierre le Grand, de Staline et de Poutine. « Il y a des petits pays qui ont des bonnes raisons d’avoir peur de la Russie », souligne Tomas Ries, professeur associé au collège de défense nationale de Suède, dans un autre article paru dans le Guardian qui démonte un à un les justificatifs de la guerre en Ukraine.

Car d’autres mythes déresponsabilisent Poutine. Parmi eux, l’idée que les protestations de 2014 sur la place Maïdan de Kiev, qui ont chassé du pouvoir le pro-russe Viktor Ianoukovitch, auraient été orchestrées par les puissances occidentales. Il suffit de visionner le documentaire « Winter on Fire » sur Netflix pour constater qu’il s’agissait d’un mouvement populaire on ne peut plus authentique. Des milliers d’étudiant·es et de citoyen·nes ordinaires se sont battu·es au péril de leur vie pour leur droit à la démocratie.

Le 22 mars, dans un autre texte publié par La Presse et immédiatement republié par L’Aut’Journal, Jocelyn Coulon enjoignait le président Volodymyr Zelensky de ne pas se laisser guider par « des réactions émotives ». J’ignore si cette étrange injonction s’adresse aussi à nous, Québécois·es. En ce qui me concerne, devant les images de bombardements et de massacres, devant l’afflux de millions de réfugié·es et les témoignages d’horreur, je suis complètement envahi par l’émotion.

De voir les propos de Coulon repris par une partie de la gauche est sidérant. La gauche est censée avoir plus de cœur que la droite. C’est le temps de le montrer. Je nous souhaite collectivement de laisser notre cœur parler et de manifester une solidarité totale avec le peuple ukrainien plutôt que de se mettre à gratter furieusement de vieux papiers à la recherche d’accords inexistants pour justifier l’injustifiable.

André Noël

https://pivot.quebec/2022/04/07/la-guerre-en-ukraine-et-les-faits-non-lotan-nest-pas-responsable-de-lagression-russe/

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L’Ukraine et la gauche : fatalisme géopolitique et historicisme moral

Les déclarations de María Jamardo, une journaliste radicale, lors d’une émission de Telecinco, ont scandalisé à juste titre : « Ni ceux qui ont bombardé n’étaient si mauvais, ni ceux qui ont été bombardés n’étaient si bons », en référence au bombardement de Guernica par les nazis [Légion Condor] en 1937, un crime invoqué par le président ukrainien lors de son intervention devant le Congrès des députés [de l’Etat espagnol] le 5 avril 2022. Zelensky, mal informé, pensait avoir trouvé un symbole universel capable de remuer en sa faveur l’imagination indignée de tous les Espagnols ; il ignorait que notre bataillon Azov [la Phalange franquiste et ses supporters actuels], beaucoup plus nombreux que le bataillon ukrainien, justifie encore le coup d’Etat de Franco et est reconnaissant de l’aide allemande contre les méchants communistes et les séparatistes basques pervers.

Mais ce que Volodymyr Zelensky ne savait pas non plus, c’est que ses propos allaient également contrarier une partie de la gauche – que j’appelle « estalibán » [contraction entre stalinien et taliban] – qui a considéré que les propos de María Jamardo, monstrueux dans le cas de l’Espagne, s’appliquent à la Russie et à l’Ukraine : les bombardiers russes ne sont pas si mauvais et les bombardiers ukrainiens ne sont pas si bons. De plus, les Russes sont en quelque sorte les gentils, car ils bombardent les nazis ukrainiens. Une partie de la droite et une partie de la gauche sont d’accord pour dire qu’il est acceptable de bombarder des civils dans un autre pays, à condition que les personnes bombardées soient mauvaises. Ils partagent la même vision nihiliste du droit international et de la légalité; ils ne sont pas d’accord sur le contenu du mal à extirper.

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Cet argument estaliban – multiplié en tweets ces derniers jours – fait partie des procédés protéiformes, certains plus intelligents, d’autres plus grossiers, employés par la gauche pour cloner sans vergogne la propagande de l’agresseur russe. Ce n’est pas qu’ils ne savent pas qu’il ne faut pas croire la propagande d’une puissance envahissante ; lorsque l’envahisseur était les Etats-Unis ou l’OTAN, ils l’ont toujours fait, et à juste titre. Vous ne pouvez pas accorder de crédibilité, nous le savons, à ce que dit un meurtrier ; si je veux croire ses paroles, je dois donc le disculper ou atténuer sa participation au crime. Pour faire confiance à la propagande russe, il faut finalement, comme cela s’est produit dans le passé avec la propagande des Etats-Unis, inverser la relation victime/meurtrier et attribuer l’entière responsabilité de ce qui se passe à celui qui est bombardé. Si nous prouvons que les Ukrainiens, marionnettes de l’OTAN et des Etats-Unis, sont à blâmer, alors nous pouvons croire et répéter ce que dit le Kremlin.

Cette inversion des rôles, d’une infamie éthique remarquable, est la norme propagandiste des agressions impériales et nous l’avons critiquée en Irak et en Afghanistan. Aujourd’hui, de nombreux « gauchistes » succombent à cette norme et, entre déni et contextualisation, n’ont aucun scrupule à opposer la pensée mainstream pro-ukrainienne à la propagande dominante pro-invasion. Les meurtres de Boutcha ont déclenché de véritables délires. Les journalistes sur le terrain – des personnes comme Alberto Sicilia [HuffPost espagnol], Hibai Arbide [Revista 5W] ou Mikel Ayestaran [EITB, télévision basque] – ont été réprimandés pour avoir pris au sérieux les témoignages des survivants et ne pas avoir parlé de « crimes de guerre présumés », une caractérisation juridique que, en réalité, certains voudraient étendre à la guerre elle-même : invasion russe « présumée », bombardements « présumés » de l’Ukraine, siège « présumé » de Marioupol. La Russie ne peut pas faire ce qu’on lui attribue parce qu’elle est la victime ; et elle est donc aussi la victime de la propagande ennemie.

Les « subtils » analystes et les pamphlétaires stupides, les politiciens qui se font passer pour des journalistes et les fêlés estalibans partagent cet horizon factuel, matrice de toutes leurs similitudes discursives : si la Russie envahit l’Ukraine, ce sont les Etats-Unis qui envahissent l’Ukraine ; si la Russie bombarde l’Ukraine, c’est l’OTAN qui bombarde l’Ukraine. Ce n’est pas ce qui se passe qui se passe, mais le contraire. Non, le négationnisme ne peut pas se limiter aux massacres de Boutcha. Les massacres de Boutcha peuvent être niés dès lors que l’agression de Poutine et donc ses conséquences sont niées à la racine. Si ce n’était pas tragique, ce serait réconfortant de voir tant de personnes adultes, parfois sensées, parfois même sympathiques, emportées par ce besoin enfantin de croire à la bonté ou du moins à la légitimité de « notre » criminel préféré.

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Et pourquoi est-ce « le nôtre » ? Ils [les supporters de Poutine] nous assaillent comme les ténèbres de la guerre froide. Certains, même très jeunes, succombent à l’illusion car, malgré l’alliance [de Poutine] avec l’extrême droite mondiale, malgré les déclarations contre Lénine, ils voient une continuité entre Poutine et la révolution bolchevique. Il y a une braise soviétique dans la rébellion anti-système d’une certaine gauche, tout comme il y a une braise de nostalgie franquiste dans la rébellion anti-système de la droite [référence à Vox, à une aile du PP]. La plupart d’entre eux succombent, en tout cas, parce qu’ils continuent, en dernière analyse, à penser, toujours, avec des années de retard – face à la pluralité inquiétante du nouvel ordre mondial – contre l’hégémonie absolue des Etats-Unis et de l’OTAN. Leur position révèle une sorte d’ethnocentrisme négatif et, en fait, très narcissique: ce sont nos institutions occidentales qui apportent tout le mal dans le monde. Contre elles, non seulement tous les moyens sont permis, mais c’est pire: contre elles, nous finissons par revendiquer, comme politiquement et socialement supérieures, des dictatures atroces (pensez, par exemple, à Bachar el-Asad) et des impérialismes alternatifs, comme celui de la Russie, dont nous avons négligé ou défendu l’intervention criminelle en Syrie comme libératrice. Il n’est pas exclu que, si l’Arabie saoudite se rapproche un jour trop de la Chine et que le régime théocratique de Riyad, aujourd’hui ami des Etats-Unis, soit remis en question et fasse l’objet de pressions de la part de la Maison Blanche, Salman (MBS) finisse par nous paraître sympathique et les lapidations révolutionnaires et progressistes.

Cette inversion des rôles (entre victimes et auteurs) fait généralement appel à deux expédients cognitifs. Le premier est le fatalisme géopolitique, c’est-à-dire la géopolitique réduite à la realpolitik. L’autre est l’historicisme moral, c’est-à-dire l’histoire conçue comme une guerre contre le mal. Ce dernier est celui qui, depuis la gauche, reproduit la phrase de Maria Jamardo : en admettant que l’Ukraine soit bombardée (ce qui reste à prouver !), elle le mérite en quelque sorte en raison de son rapprochement avec l’UE, l’OTAN et les Etats-Unis ; les Ukrainiens ne sont pas aussi bons qu’ils le paraissent ; ils ne sont pas aussi bons que les médias nous le disent. Soudain, la même gauche qui, à juste titre, a temporairement écarté la dictature sanglante de Saddam Hussein pour condamner, à plus forte raison, l’invasion américaine de l’Irak, devient maintenant casuistique et pointilleuse. Il est nécessaire de savoir si et dans quelle mesure l’Ukraine est une démocratie, de parcourir la biographie de Zelensky, de dénoncer chaque groupe nazi et d’être très sensible – tout en justifiant ou en atténuant la tyrannie du Baas en Syrie – à la suspension, par ailleurs injustifiable, des partis politiques en Ukraine. Nous devons être moralement intolérants à l’égard des crimes de guerre impardonnables, mais isolés, de l’armée ukrainienne [sur lesquels le gouvernement dit vouloir enquêter], alors que les meurtres et les bombardements russes et la propre invasion de l’Ukraine par la Russie sont considérés comme « présumés ».

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Cette criminalisation casuistique de la victime est souvent inscrite dans un fatalisme géopolitique résumé dans une pensée qui, même dans les textes les plus raisonnés et les mieux documentés, assume plus ou moins cette formule : « C’est ce qui arrive quand on met son doigt dans l’œil du vieil Ours russe. » La même gauche qui considère qu’il est légitime et même impératif que l’Amérique latine se libère du joug traditionnel des Etats-Unis, qui a dénoncé la baie des Cochons et célébré la victoire cubaine [1961], qui s’indigne à juste titre de chaque changement de gouvernement truqué depuis Washington, accepte comme un diktat de la realpolitik le droit de la Russie à avoir sa propre « arrière-cour ». Une sorte de fatalisme mécanique nous oblige à considérer les conséquences de mettre le doigt dans l’œil de l’Ours, c’est-à-dire de ne pouvoir éviter ses coups de griffes. Alors qu’il faut, au contraire, percer révolutionnairement le chapeau du vieil Oncle Sam et plumer l’Aigle américain. Mettre son doigt dans l’œil de l’Ours est répréhensible ; arracher une plume de la poitrine de l’Aigle est louable, légitime, nécessaire, festif. En conséquence de la combinaison de ces deux logiques – fatalisme géopolitique et historicisme moral – ce secteur de la gauche ne prend pas en compte les faits parce qu’elle n’attend jamais de l’histoire qu’elle produise des faits. Il sait d’avance quels peuples agissent spontanément et lesquels sont manipulés par l’OTAN et les Etats-Unis; et ce secteur décide, par conséquent, quels peuples ont le droit de se rebeller contre la tyrannie, intérieure ou étrangère, et lesquels doivent se soumettre aux nécessités de la lutte contre l’impérialisme des Etats-Unis. Ainsi, il décrète à l’avance que les faits en Ukraine – le massacre de Boutcha, par exemple – sont de la propagande ukrainienne alors que la propagande russe, en miroir, est un fait incontestable. L’envahisseur est la vraie victime et ne ment pas ; et c’est pourquoi nous reproduisons et diffusons ses versions avec la délectation mystique de celui qui, contre les ligues de la « pensée dominante », a un accès direct et privilégié à la vérité.

Parce qu’il y a aussi beaucoup d’élitisme dans cette gauche estaliban qui aime avoir raison contre le bon sens et le commun des mortels, enfermés dans les entrailles du système, aveugle et mièvre. Cet élitisme est, dans l’esprit, le même que celui que, contre le « système », nous avons vu chez les négationnistes et les antivax pendant la pandémie. Et il n’est donc pas étrange qu’ici se mélangent la droite et la gauche, Javier Couso [député européen du groupe Gauche unitaire européenne] et César Vidal [historien ayant participé à la version espagnole du Livre noir du communisme], Iker Jiménez [animateur de télévision mélangeant tous les genres] et Beatriz Talegón [actuellement active dans le mouvement indépendantiste catalan : Junts per Catalunya], ceux qui croient que la terre est plate et les anti-impérialistes. Comme je l’ai déjà écrit, lorsque les cadres institutionnels et médiatiques communs de crédibilité ont été affaiblis, l’incrédulité maximale devient le seuil de crédulité maximale. Lorsque vous ne croyez plus en rien, vous êtes sur le point de croire en tout. Nous n’avons même pas de mensonge commun, donc le mensonge qui est partagé par le moins de personnes est celui que nous trouvons le plus acceptable et donc le plus vrai. Le web offre des milliers de niches pour répondre à ce désir désespéré de « distinction ». Dans le cas du « gauchisme », cette attitude est plus douloureuse et moins justifiable, car son élitisme cognitif, résultat de son impuissance d’intervention politique, aggrave cette impuissance en se coupant du grand nombre qu’il voudrait attirer. Ses adeptes s’isolent dans la « raison » face au monde et, de cette façon, en plus d’être déraisonnables, ils deviennent politiquement inutiles. Ou même dangereux.

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Le fatalisme géopolitique et l’élitisme paranoïaque, qui sont les sources croisées du même syndrome, finissent par nier l’autonomie, la volonté et la capacité d’agir des autres. Eux, qui « savent », ne peuvent rien faire; les autres, qui font quelque chose, ne sont que des pions du mal sur l’échiquier géostratégique. Ils inscrivent ainsi leurs ruminations négatives permanentes dans un contexte d’où le politique est absent. Et ils se résignent à déléguer leur raison impuissante à l’action supplétive de toute puissance suffisamment destructrice pour perturber l’ordre mondial établi. Ainsi, les mêmes « gauchistes » qui défendent, au niveau local, le droit à la souveraineté, le refusent au niveau international aux Ukrainiens, à qui l’on demande, au nom du pacifisme, de se soumettre à la puissance du plus fort, pourvu qu’il ne soit pas américain. L’autocentré anti-occidentalisme se méfie de toute velléité d’émancipation qui ne passe pas par les moules anti-impérialistes de la vieille gauche, qui continue à penser et à penser le monde, comme Marx le disait de Don Quichotte, « à la mesure d’un ordre qui n’existe plus ». Cela s’est déjà produit en Syrie, comme l’explique le grand Yassin al-Haj Saleh, l’un de nos plus grands intellectuels, communiste, emprisonné pendant seize ans dans les geôles de la dictature [actuellement exilé en Turquie], dans un article extraordinaire où il critique même la position de l’admiré Chomsky pour son aveuglement ethnocentrique [article publié le 15 mars 2022 sur New Lines Magazine https://newlinesmag.com/review/chomsky-is-no-friend-of-the-syrian-revolution/]. L’obsession des Etats-Unis dans un monde chaotique, où le mal s’est fragmenté, décentralisé et émancipé du monopole étatsunien, souligne à juste titre, par exemple, la puissance de l’OTAN, mais sous-estime comme subordonnés, subsidiaires ou inoffensifs d’autres dangers – pour la démocratie et la liberté des peuples – qui déterminent pourtant le destin individuel et collectif d’une grande partie de la planète. Chomsky, bien sûr, ne se fait aucune illusion sur Poutine, bien au contraire. Mais sa névrose anti-étatsunienne l’a conduit à abandonner ceux qui, en Syrie, ont tout misé sur la lutte et, dans de nombreux cas, perdu la vie en combattant la dictature; et à entretenir la thèse en Ukraine selon laquelle l’invasion russe est en quelque sorte une réponse automatique à l’encerclement de l’OTAN.

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Nous contextualisons et contextualisons et contextualisons; et nous suspectons et suspectons et suspectons et suspectons. Et à force de contextualiser et de soupçonner, nous dissolvons la responsabilité russe en une guerre perpétuelle entre des maux équivalents, un conflit magmatique inter-impérialiste, une crise capitaliste impersonnelle, une conséquence « naturelle » du déclin civilisationnel, etc. Nous sommes tellement préoccupés par l’histoire et les « structures » que nous y intégrons la décision de Poutine d’envahir un pays souverain et de provoquer des milliers de morts et des millions de réfugiés. S’il était logique d’invoquer la légalité internationale contre l’invasion de l’Irak, il est logique de l’invoquer contre l’invasion de l’Ukraine. S’il est encore logique de faire la distinction entre négociations, pressions, sanctions et agression militaire, il est logique de dénoncer la Russie de Poutine comme seule responsable d’une nouvelle situation dans laquelle la paix mondiale et la survie de la planète, ainsi que la vie des Ukrainiens et des Russes, sont tragiquement mises en danger. Toute raison que Poutine aurait pu avoir contre l’OTAN a été abandonnée dès le moment où son armée a franchi la frontière ukrainienne et, avec elle, la ligne entre mouvement géopolitique et agression armée. Il n’y a pas d’automatismes dans l’histoire. L’OTAN est responsable de la mauvaise gestion de la victoire dans la guerre froide, tout comme les puissances européennes ont mal géré la défaite de l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Mais les Ukrainiens ne sont pas plus victimes de l’OTAN que les Juifs n’ont été victimes du traité de Versailles. En outre, c’est terrible à dire, mais Poutine a montré qu’il n’y a actuellement aucune alternative à l’OTAN. La gauche européenne devrait réfléchir à des propositions pour l’avenir au lieu de prêcher un pacifisme qui a beaucoup de sens en Russie, contre la décision de son gouvernement de faire la guerre, mais qui en Ukraine est synonyme de soumission et de capitulation. Les Ukrainiens ont décidé de ne pas se rendre et personne, me semble-t-il, ne devrait le leur reprocher.

La gauche perd non seulement la possibilité de sympathiser, contre Vox et aux côtés d’une majorité raisonnable, avec une cause juste. Elle perd aussi la possibilité de critiquer l’Europe pour ce qu’elle mérite d’être critiquée : sa lente « poutinisation » [des traits autoritaires croissants], dont les institutions sont aussi largement responsables. Je l’ai déjà dit : l’Europe n’a ni gaz ni pétrole et est donc tragiquement dépendante de sources de moins en moins sûres. Elle ne dispose que de « valeurs », de « pratiques », de  «modèles d’intervention politique » qu’elle perd rapidement sans jamais les consolider complètement. Elle s’est souvent trahie à l’étranger en soutenant des interventions économiques ou militaires malheureuses, ou en fermant les frontières aux migrant·e·s et aux réfugié·e·s, à tel point que pour une grande partie du monde, plongée dans une crise sans précédent, elle n’est plus un exemple à suivre.

Mais d’un autre côté, il est également arrivé que ce monde méfiant, en pleine dé-démocratisation, pénètre en Europe. Poutine avait déjà furtivement envahi l’UE par le biais des partis d’extrême droite qui, en Hongrie, en France, en Italie et en Espagne, bénéficient d’un soutien bien plus important que leurs homologues ukrainiens. Dans cette situation difficile, notre tâche doit être de « dénazifier » l’Europe de l’intérieur par un approfondissement de la démocratie, c’est-à-dire par des politiques sociales, civiles et économiques qui consolident et renforcent nos droits démocratiques. Si nous ne faisons pas pression pour une UE plus juste, plus démocratique, plus indépendante, plus verte et plus hospitalière, il ne servira à rien que Poutine perde la guerre en Ukraine, car il l’aura gagnée en Europe.

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C’est là le paradoxe: une invasion est devenue une guerre grâce à la résistance ukrainienne. C’est une guerre d’indépendance. Il est prioritaire d’empêcher que cette guerre n’implique l’OTAN ; il est prioritaire de soutenir, de défendre et de garantir l’indépendance de l’Ukraine. Notre bellicisme doit être limité par la nécessité d’éviter les conflits internationaux et les affrontements nucléaires ; notre pacifisme doit l’être par la nécessité d’affirmer la justice et le droit international. Voilà le dilemme, je pense, sur lequel la gauche devrait débattre, et non pas sur la question de savoir s’il faut ou non applaudir Zelensky intervenant devant le parlement [d’Espagne ou d’ailleurs] ou si le bataillon Azov est composé uniquement de nazis ou comporte également des anarchistes. Ou – pour l’amour de Dieu – si les survivants de Boutcha mentent ou non. Le dilemme est si grand, si plein de dangers et d’incertitudes, si exigeant pour toute notre intelligence et toute notre sérénité, que nous ne devons pas nous rendre coupables de brouiller la seule chose sur laquelle la gauche, comme tout le monde, devrait être claire : qui est l’agressé et qui est l’agresseur. Qui nous devons soutenir – au moins mentalement – et qui nous devons condamner.

Santiago Alba Rico

Santiago Alba Rico est philosophe et écrivain. Né en 1960 à Madrid, il vit depuis près de deux décennies en Tunisie, où il a développé une grande partie de son œuvre. Ses deux derniers livres sont Ser o no ser (un cuerpo) et España.

Article publié sur le site ctxt-Contexto y Acction, le 8 avril 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/lukraine-et-la-gauche-fatalisme-geopolitique-et-historicisme-moral.html

L’Ucraina e la sinistra. Fatalismo geopolitico e storicismo morale

https://refrattario.blogspot.com

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« Pourquoi la bataille pour le Donbass sera très différente de l’assaut sur Kiev ».

Maintenant que la Russie a jeté son dévolu sur l’Est et qu’une offensive majeure est imminente, le mois à venir sera potentiellement décisif pour l’Ukraine.

La tragédie découverte au milieu des décombres de Boutcha et de Borodianka [1] a éclipsé la liesse de la victoire de Kiev sur les forces russes qui ont passé un mois à tenter d’encercler la capitale et d’anéantir la nation ukrainienne. Néanmoins, la défaite des forces russes dans le nord marque un tournant dans la guerre. A moyen terme, l’Ukraine va maintenant survivre. Mais pour ses soldats, il n’y a pas de répit, car après avoir dû renoncer à son premier objectif, Moscou a tourné son regard vers le Donbass, où une offensive majeure est imminente.

Le Donbass est en guerre depuis huit ans. Plus de 90 soldats ukrainiens ont été tués en 2021 en défendant la zone de contact. Depuis fin février, les positions ukrainiennes subissent des tirs d’artillerie réguliers, les civils mobilisés de Donetsk et Lougansk occupés par les Russes étant poussés à attaquer les tranchées ukrainiennes. L’objectif de cette activité russe était de fixer les 40 000 soldats ukrainiens dans la zone des Opérations des forces conjointes (JFO), les empêchant d’avoir un impact sur les combats pour Marioupol, Kharkiv ou Kiev.

Dans les jours à venir, la zone JFO est destinée à devenir le centre de l’attention russe. Les forces russes, après s’être emparées d’un couloir terrestre reliant Rostov à Kherson, se préparent à donner un coup de poing vers le nord pour couper les lignes d’approvisionnement de Donetsk. D’autres unités russes – certaines nouvellement formées et d’autres repositionnées – se constituent pour pousser vers le sud autour de Lougansk, depuis Kharkiv, afin de compléter l’encerclement.

La bataille sera très différente de l’avancée sur Kiev. Au début de la guerre, les unités russes n’étaient ni prêtes ni approvisionnées pour de rudes combats. Maintenant, les Russes ont évalué ce qu’ils ont à affronter et, avec seulement deux axes à soutenir, ils peuvent concentrer leur logistique. Les défenses aériennes russes ont une bonne couverture au-dessus du Donbass et ils seront probablement en mesure d’apporter une puissance aérienne significative. Si l’on ajoute à cela leur avantage en matière d’artillerie et le fait que les combats se dérouleront dans la campagne plutôt que dans les centres urbains, les troupes ukrainiennes devront se déplacer pour survivre.

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Dans le même temps, les Russes sont confrontés à un sérieux défi. Les forces ukrainiennes dans la zone JFO comprennent certaines des unités les plus professionnelles et les plus motivées du pays. Les Russes ont un avantage en termes de puissance de feu, mais ils se battront presque à parité numérique. Si leur plan est d’encercler la zone JFO, ils devront défendre le couloir des deux côtés, et bien que les soldats russes soient maintenant mieux préparés, le moral reste un problème dans de nombreuses unités russes.

Ayant engagé la majorité de ses forces, le président Vladimir Poutine doit atteindre ses objectifs avant le défilé du jour de la Victoire, le 9 mai, sous peine de voir la puissance de combat russe diminuer régulièrement par épuisement. Cela encouragera probablement les Russes à utiliser nombre de leurs systèmes d’armes les plus dévastateurs. Mais si Poutine échoue, il sera alors confronté à un choix : chercher une issue de sortie ou mettre la Russie sur un pied de guerre et mobiliser des réserves. Cela impliquerait d’abandonner la fiction selon laquelle la guerre en Ukraine n’est qu’une « opération spéciale ».

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Pour les Ukrainiens, le mois prochain sera onéreux mais potentiellement décisif. Si la Russie s’empare du Donbass, elle peut se montrer ferme et faire une pause tout en constituant des réserves pour une offensive d’été. En revanche, si la Russie ne parvient pas à atteindre ses objectifs, nombre de ses unités se retrouveront projetées en avant et exposées, au risque d’une usure persistante, au même titre que les troupes qui ont récemment battu en retraite de Kiev.

Pour les militaires ukrainiens, les priorités de la bataille dans le Donbass diffèrent légèrement de ce qui était nécessaire pour la défense urbaine. Un approvisionnement constant en missiles antichars et en systèmes portatifs de défense aérienne restera indispensable. Mais la troupe aura également besoin de de drones avec leurs munitions pour cibler les défenses aériennes et l’artillerie russes, créant ainsi des opportunités pour les hélicoptères ukrainiens de ravitailler les unités isolées. Ils auront besoin d’une mobilité protégée pour déplacer leurs troupes en toute sécurité vers de nouvelles positions défensives. Elles auront besoin d’une quantité considérable de munitions d’artillerie.

Pour les alliés de l’Ukraine, il existe une tension constante entre la fourniture d’armes immédiatement utilisables pour éviter la défaite et de systèmes d’armes qui nécessitent une obligation de formation. Le taux de perte d’équipement ukrainien dans le Donbass sera probablement plus élevé que lors de la première phase du conflit. Si l’Ukraine veut être prête pour la bataille au-delà du Donbass, elle devra reconstituer certaines de ses unités. Il est donc temps de commencer à fournir une aide à plus long terme pour reprendre l’initiative. 

Jack Watling

Le Dr Jack Watling est chargé de recherche sur la conduite de la guerre terrestre au Royal United Services Institute (RUSI).

[1] Pourrait aussi être mentionné, dans un autre contexte géographique, le bombardement de la gare de Kramatorsk (oblast de Donetsk) – bondée de gens contraints à l’exil – qui a fait des dizaines de morts. Le dirigeant de la compagnie ferroviaire ukrainienne, Ukrzaliznytsia, Oleksandre Kamychine, a dénoncé une « frappe délibérée ». (Réd.)

Article publié dans The Guardian, en date du 9 avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/ukraine-pourquoi-la-bataille-pour-donbass-sera-tres-differente-de-lassaut-sur-kiev-analyse.html

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Face à Poutine, une solidarité sans limite entre Syriens et Ukrainiens

Convoi de la Liberté et de la Justice 

De Grozny à Kiev en passant par Alep, allons nous indéfiniment laisser Vladimir Poutine terroriser les populations qui revendiquent la liberté et la justice ?

La coordination des Syriens de France, La maison Syrienne autour du monde et l’Union des Ukrainiensde France annoncent le départ du convoi de la Liberté et de la Justice Syro-Ukrainien.

Nous vous invitons au rassemblement le mercredi 13 avril 2022 à 20h devant l’Hôtel de Paris.

Départ du convoi (militants syriens et ukrainiens) de la place de l’Hôtel de ville à 21h

Le convoi rejoindra le siège de l’Union européenne à Bruxelles pour y déposer une lettre puis La Haye pour demander que la CPI juge Bachar Al-Assad et Poutine.

Les démocrates ukrainiens et syriens sont dans un même combat contre la barbarie.

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Du sable dans le moteur du rouleau compresseur

Une fois de plus, je prends ici pour sources l’ISW pour tenter d’évaluer, avec un tant soit peu de précisions, ce qui se passe sur le terrain militaire ou, plus exactement, politico-militaire. Évidemment, les informations et les analyses que nous donne cette source sont celles fournies, pour l’essentiel, par l’état-major et les services de renseignements ukrainiens, eux-mêmes alimentés, pour partie, par leurs homologues américains. Ces sources sont évidemment à prendre avec une certaine distance : elles insistent sur les éléments de faiblesse et de crise de l’armée russe mais ne nous donnent, et pour cause, aucun élément sur l’état des forces armées ukrainiennes.

Il va sans dire que les difficultés multiformes de l’armée russe – alimentées par la résistance ukrainienne – sont un élément central qu’il nous faut prendre en compte dans la réflexion sur le cours (et l’issue ?) de la guerre d’agression que l’impérialisme russe a engagé contre l’Ukraine indépendante.

Dans leur note du 9 avril, titrée « Évaluations des capacités militaires russes », Frederick W. Kagan, et ses collègues écrivent qu’après le retrait de Kiyv et la prise de Marioupol, il s’agit désormais pour la Russie de regrouper suffisamment de forces pour contrôler les oblasts de Donetsk et de Luhansk [1]. Cependant, écrivent-ils, « il existe de bonnes raisons de s’interroger sur la capacité des forces armées russes à y parvenir [et] sur leur aptitude à utiliser efficacement la puissance de combat régénérée, malgré la simplification de la structure de commandement russe [2] ».

Les auteurs estiment ainsi que la Russie aura des difficultés à rassembler suffisamment d’unités mécanisées « aptes au combat » pour opérer dans le Donbass « au cours des prochains mois ». S’il peut toutefois y avoir, écrivent-ils, un « coup de théâtre », il faut s’attendre à une longue guerre. La Russie continuera, selon eux, « probablement à lancer des unités gravement affaiblies », « partiellement reconstituées » dans des attaques qui, de ce fait, seront meurtrières pour elles. Toujours prudents dans le maniement des pronostics dans l’art de la guerre, il est malgré tout très possible, nuancent-ils, que l’armée russe parvienne à encercler ou à « épuiser les forces ukrainiennes » et qu’elle s’assure le contrôle des oblasts de Donetsk et de Louhansk. D’autant que les unités d’artillerie russes ont été moins affectées que les autres unités combattantes.

De son côté, le 8 avril, le département d’État de la défense annonçait que l’armée russe aurait perdu 15 à 20% de sa capacité de combat. Il me semble intéressant ici de citer longuement les chercheurs de l’ISW. Leur analyse éclaire avec un certain esprit matérialiste la contradiction entre la force matérielle (en nombre d’hommes et en équipements) de l’armée russe et ses faibles résultats dans la conquête de l’Ukraine (on ne parle évidemment pas ici ni des destructions massives ni des crimes de guerre) [3].

« La déclaration [du département d’État] est quelque peu (involontairement) trompeuse car elle utilise l’expression capacité de combat de manière vague. [Elle] semble se référer au pourcentage de soldats mobilisés pour l’invasion qui sont en principe encore disponibles pour le combat, c’est-à-dire qui sont encore en vie, pas gravement blessés et toujours avec leurs unités. Mais une capacité de combat est bien plus que cela. La doctrine de l’armée américaine définit la capacité de combat comme « l’ensemble des moyens de destruction, de construction et d’information qu’une unité ou une formation militaire peut mettre en œuvre à un moment donné ». La doctrine identifie huit éléments pour évaluer la capacité de combat : « le leadership, l’information, le commandement et le contrôle, le mouvement et la manœuvre, le renseignement, le feu, le maintien en puissance et la protection ». »

Nos auteurs soulignent que la contradiction évoquée plus haut permet de comprendre « pourquoi les forces russes ont obtenu des résultats si médiocres malgré leur important avantage numérique » et que cette compréhension doit éclairer « l’évolution de la prochaine phase de la guerre ». En effet, notent-ils à l’appui de leurs remarques, si la Russie conservait 80 à 85% de sa capacité de combat d’origine, cela voudrait dire qu’elle disposerait encore d’une « énorme puissance » à aligner contre l’Ukraine. Mais, disent-ils, on ne peut compter comme cela. Une observation correcte doit porter sur chacune des unités de combat (brigades, etc.) : « La réalité, écrivent-ils, comme le montrent clairement les documents du département d’État et d’autres sources, est plus compliquée et brosse un sombre tableau pour les commandants russes qui envisagent de reprendre des opérations offensives majeures. » En effet, les nombreuses formations qui ont subi 15 à 20% de pertes n’ont plus le même caractère opérationnel, ce qui réduit globalement la capacité offensive russe.

C’est à ce stade de la démonstration que la description que les auteurs font de l’état des forces russes prend toute son importance : « Les unités russes qui ont combattu en Ukraine ont subi des dommages effrayants. » Certaines unités auraient été « éradiquées » (elles auraient perdu plus de 30% de leurs effectifs), d’autres sont dispersées ou ne disposent « peut-être que de quelques véhicules ». Il va falloir reconstituer des unités ou réaffecter les hommes et le matériel à d’autres unités.

Selon les auteurs de la note, des unités ayant subi de telles pertes restent inaptes au combat tant qu’elles ne sont pas reconstituées et rééquipées. Pour ce faire, il faut incorporer des nouvelles recrues mais il faut du temps pour les intégrer et les entrainer correctement. Car, rappellent-ils, « la capacité de combat d’une unité résulte en grande partie de sa capacité à fonctionner comme un ensemble cohérent plutôt que comme un groupe d’individus ».

Enfin, les mêmes rappellent que les hommes qui sortent de telles batailles ont « besoin de temps pour retrouver leur moral et leur volonté de combattre, deux facteurs gravement détériorés par l’humiliation de la défaite, le stress et les dommages psychologiques liés aux pertes subies ».

A propos du renouvellement des effectifs, la Russie a déclenché son processus annuel d’incorporation des nouveaux appelés du contingent : 130 000 jeunes hommes sont ainsi habituellement attendus dans les casernes à cette période de l’année pour satisfaire à leurs obligations militaires (un an). D’autre part, le rappel de 60 000 réservistes a également été déclenché [4]. Mais, note l’ISW, la Russie a probablement « déjà épuisé » le contingent de réservistes récemment libérés du service militaire ; la jeunesse de ces hommes étant une qualité qui les « rend susceptibles d’être plus efficaces au combat ». En revanche, les réservistes plus anciens sont non seulement plus âgés mais surtout « loin de leur expérience militaire » et « leurs compétences et habitudes militaires sont probablement sérieusement dégradées ». Il faudra donc plusieurs semaines, voire plus, pour les « réintégrer dans des unités» aptes au combat. Faute de quoi, peut-on lire dans la note de l’ISW, ces réservistes et ces conscrits « n’apporteront probablement qu’une capacité de combat relativement faible aux unités qu’ils rejoindront. […] Les envoyer de toute urgence dans des unités de première ligne au cours des prochains mois n’en fera que de la chair à canon ». Ce qui n’effraie sans doute pas l’état-major russe mais qui pourrait avoir des conséquences politiques redoutables.

Michel Goya, le commentateur de BFM et rédacteur du site La voie de l’épée va dans le même sens : « Amener des renforts individuels directement pour compléter des sections en première ligne sans aucun lien social est généralement une catastrophe. »

Le moral, nous rappellent les chercheurs de l’ISW, est un élément clé de la capacité de combat. Ils rapportent quelques informations sur le bas moral de certaines unités d’élite russe :

« Un nombre croissant de parachutistes ont refusé de combattre. Les familles de certains soldats auraient fait appel aux tribunaux pour contraindre l’armée à accepter les ruptures de contrat. […] 60 parachutistes auraient refusé de se battre. Le dirigeant de l’organisation russe de défense des droits humains, Agora, rapporte que des membres de la Rosgvardia ont refusé de se rendre en Ukraine et que ceux qui y étaient partis avaient refusé de retourner au combat. »

De leur côté, les services ukrainiens (GUR) annoncent que 80% des effectifs de certaines unités russes, précédemment engagées dans les combats, auraient refusé de retourner au front. Ce qui serait le cas pour une unité russe ayant combattu en Syrie et qui ayant subi des pertes importantes à Marioupol aurait refusé les ordres. Selon le GUR, on observe également des cas de mutilation volontaire parmi les soldats russes et des plaintes pour le manque de nourriture.

Les auteurs de l’ISW notent que si la plupart de ces rapports établis par le GUR sont à la fois « anecdotiques » et non confirmés, « le tableau qu’ils dressent est cohérent et concordant » avec d’autres observations.

Si, comme les divers commentateurs l’affirment, l’objectif de Poutine est de s’offrir un triomphe de tsar, le 9 mai prochain, en faisant défiler une armée victorieuse occupant l’est et le sud de l’Ukraine, il y a loin de la coupe aux lèvres. C’est ce que nous dit Michel Goya :

« Au bout du compte, on ne voit pas comment les groupements tactiques russes, même bénéficiant de la supériorité des feux d’appui, pourraient dépasser en gamme tactique sur les points de contact les bataillons ukrainiens dans le Donbass, usés, mais en posture défensive solide [5], sans aucun doute de meilleur moral, et possiblement renforcés. Et même si les Russes parviennent à être supérieurs, on ne voit pas comment ils pourraient créer suffisamment de points de contact victorieux pour l’emporter dans cette offensive du printemps. »

Sources : ISW, CNN, La voie de l’épée, The Guardian.

[1] Selon le Kiyv Independent, des images satellites datant du 8 avril montrent un convoi militaire russe composé de blindés et d’artillerie s’étendant sur 12 kilomètres à l’est de Kharkiv.

[2] Ils font référence à la nomination du général Aleksander Dvornikov – qui s’est « illustré » en Syrie – comme commandant en chef des forces armées russes et qui a pour tâche de coordonner les différentes armées russes.

[3] Conseillers officieux de Washington, ils font preuve d’une liberté de ton qui leur permet, tout en s’excusant de leurs remarques, de critiquer les services américains qui n’ont pas su apprécier correctement le tigre russe en le surestimant. Voir Patrick Silberstein, « L’armée russe est un tigre de papier et le papier est maintenant en feu », dans Liberté et démocratie pour les peuples d’Ukraine, n°2, www.syllepse.net/syllepse_images/articles/liberte—et-de–mocratie-pour-les-peuples-dukraine-2.pdf ; Dan La Botz et Patrick Silberstein, « La Russie et l’Ukraine : impasse ou tournant ? », Liberté et démocratie pour les peuples d’Ukraine, n°4 .

[4] Sans oublier le recrutement de mercenaires de toutes sortes. Dans sa note du 11 avril l’ISW fait état de la mise en place de dispositifs d’élargissement de la conscription à des jeunes auparavant réformés ou sursitaires, voire à des travailleurs des «  industries protégées ». La police établirait des barrages routiers pour délivrer des avis de mobilisation.

[5] Sur l’armement et la structuration de l’armée ukrainienne, voir notamment Le Monde, 10-11 avril 2022, et mes différentes « Lignes de de front ».

Patrick Silberstein

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Ces personnes ont survécu à Marioupol. Voici leurs histoires

Trois personnes qui ont réussi à s’échapper de la ville assiégée racontent à openDemocracy les horreurs dont elles ont été témoins.

La population locale appelle souvent la ville de Marioupol, dans le sud de l’Ukraine, « Marik ». Ce surnom affectueux rappelle la culture de la ville, qui comprend des traditions grecques, tatares et juives, ainsi qu’une culture industrielle, des paysages remarquables et le littoral de la mer d’Azov.

Avant la guerre, de nombreux habitants de Donetsk faisaient quatre heures de train jusqu’à Marioupol, afin de profiter de la vue sur la mer et, soyons honnêtes, des délicieux chebureks de la ville, un plat traditionnel tatar de Crimée fait de pâte fraîche et de farce [chaussons salés farcis à la viande], qui étaient vendus dans un petit café de bord de mer, non loin du pont du passage à niveau. Les paysages remarquables de la ville apparaissent dans les peintures de l’éminent artiste grec pontique et ukrainien, Arkhip Kuindzhi. Récemment, le musée local portant le nom de Kuindzhi a été endommagé lors des bombardements. On ne sait pas encore combien d’œuvres d’art ont été perdues.

Aujourd’hui, « Marik » est soumis à un blocus par les forces russes. Nous n’avons pas encore une image claire des horreurs qui se sont abattues sur la ville. Les gens ont dû parcourir de longues distances à pied et à leurs risques et périls pour tenter de fuir et de survivre.

openDemocracy a demandé à trois personnes qui ont quitté la ville de raconter leur expérience du siège russe.

« Nous avions l’impression d’être coupés du monde entier. » Katya Milka

Pendant quatre ans, Katya et moi étions côte à côte alors que nous étudiions à l’université de Donetsk. Après avoir obtenu son diplôme, elle est devenue rédactrice en chef d’un petit journal de Donetsk. Katya est petite et drôle. Elle a toujours eu un engouement farouche. Pour Katya, la guerre a commencé en 2014. Ses parents sont restés à Donetsk, tandis qu’elle a déménagé à Marioupol où elle a vécu avec son mari, tout en travaillant dans son journal. Son fils est également né là-bas. Comme de nombreux Ukrainiens, elle a appris l’invasion à grande échelle le 24 février, mais ne croyait pas que Marioupol serait attaquée. Elle a réussi à quitter la ville le 17 mars.

« Nous avons fait face à la guerre totale à la maison. L’alarme anti-aérienne sonnait deux ou trois fois par jour. Nous sommes donc sortis dans le couloir de notre appartement et nous avons attendu jusqu’à ce que les sirènes cessent de sonner. Puis, quelques jours plus tard, l’électricité a cessé de fonctionner dans la ville. La mère de mon mari a appelé et nous a dit de venir chez elle – une maison privée non loin de chez nous. Nous y sommes donc allés. Nous étions neuf, dont deux enfants – mon fils et le fils du jeune frère de mon mari, dont la famille nous a rejoints.

Nous ne croyions pas que la guerre sévissait dans tout le pays. Nous lisions constamment les nouvelles, en espérant que tout serait bientôt terminé. Mais la situation n’a fait qu’empirer. Bientôt, nous n’avions plus d’eau ni d’essence. Il n’y avait aucune couverture pour téléphone mobile et aucune connexion Internet. Nous avions l’impression d’être coupés du monde entier.

Dès que les tirs commençaient, nous courions au sous-sol, une petite pièce de deux mètres carrés près de la cuisine d’été. Il faisait froid là-dedans. Nous y avons installé deux bancs et des tapis pour être au moins un peu à l’aise, et nous nous sommes tous assis tout habillés. Tout le monde ne pouvait pas s’asseoir dans cette pièce si petite; une partie de notre famille se cachait encore dehors. Le frère de mon mari a une fille d’un an et demi. Elle ne pouvait pas passer tout son temps au sous-sol. Ils ne descendaient donc que lorsque les bombardements étaient intenses. Ils passaient la nuit dans la maison chaque fois que c’était possible. Plus tard, lorsque les bombardements sont devenus intenses, les enfants ont dormi sur des bancs, et nous nous sommes assis sur de petites chaises à proximité.

Ensuite, la situation a encore empiré: tous les magasins ont été fermés et certaines personnes ont pillé les supermarchés, emportant tout. Mais tout le monde doit comprendre qu’ils n’avaient pas le choix: les gens ne pouvaient rien acheter. Ils ont paniqué et il y a eu du grabuge. Un seul magasin était ouvert, le supermarché Zerkalny. Certains habitants ont établi une liste pour aider les gens à acheter des choses. Les prix ont augmenté. Il n’y avait plus de pain dans les magasins. Peu après le début du siège, les gens ont acheté tout le sucre, la farine et la levure, afin de pouvoir faire du pain eux-mêmes. Nous avions des réserves de nourriture, mais elles se sont vite épuisées car nous étions très nombreux.

Nous avions l’impression qu’une catastrophe humanitaire se profilait. Nous avons essayé de nourrir les enfants trois fois par jour, en leur préparant de la soupe et en leur donnant du porridge. Finalement, le père de mon mari nous a demandé, à moi et à son autre belle-fille, Karina, de trouver un meilleur endroit pour rester avec les enfants afin d’avoir une meilleure chance de survivre. Nous savions qu’il y avait un refuge dans le jardin d’enfants que fréquentait mon fils. Nous avons pris des vêtements et des jouets, de la nourriture et nous sommes allés nous cacher là-bas. Le sous-sol était grand, et de nombreuses familles y logeaient déjà. Mais ce n’était pas un véritable abri, il était traversé par des tuyaux d’égout et un système de chauffage. Bientôt, toute notre famille s’y est installée aussi. Jusqu’à 90 personnes sont restées à l’intérieur, dont 30 enfants d’âges différents.

Le sous-sol était toujours froid et humide. Nous étions poursuivis par une sensation de froid. Nous ne pouvions jamais nous réchauffer. Les enfants mangeaient trois ou deux fois par jour; les adultes mangeaient souvent une fois par jour, parfois deux. Nous cuisinions sur un feu de bois. Les femmes montaient à l’étage, préparaient les choses et faisaient la vaisselle ; nos hommes faisaient un feu dans la rue, installant une cuisine de campagne sur une brouette. Nous cuisinions du bortsch, de la soupe et de la bouillie de blé. Certains jours, à cause des bombardements intensifs, nous n’avions pas d’eau du tout – nous ne pouvions pas aller en chercher. Alors nos maris recueillaient la neige et l’eau de pluie et la faisaient bouillir. Mais nous ne mourions pas de faim. Nos hommes réussissaient toujours à aller quelque part et à obtenir de la nourriture auprès de l’armée ukrainienne ou dans des entrepôts. Une fois, ils ont apporté plusieurs boîtes de biscuits et nous les avons distribués avec du kompot [de la compote: une boisson à base de fruits bouillis] aux enfants. En de rares occasions, il y avait des bonbons, des oranges ou des pommes. Et les nouvelles personnes qui arrivaient apportaient toujours de la nourriture. Nous essayions de dissimuler un chou avec des feuilles pourries dans du bortsch. Certains jours, nous mangions de la mayonnaise ou de la semoule salée avec de l’eau quand il n’y avait rien d’autre à manger. Je n’ai jamais rien goûté de tel. Les hommes mangeaient du gruau.

Nous avons eu la chance que le jardin d’enfants n’ait pas été bombardé, mais les maisons voisines ont été endommagées. Quand il n’y avait pas de bombardements, nos hommes patrouillaient dans la rue. Les frappes aériennes étaient horribles. Chaque fois que [les avions arrivaient], nous pensions que notre jardin d’enfants serait détruit. Le plafond tremblait, et les enfants se réveillaient et pleuraient. Nous avions tous peur.

Une fois, nous sommes sortis et avons vu un cadavre dans la rue. Il était là depuis très longtemps, une semaine à coup sûr. Finalement, nous avons demandé à quelqu’un qui c’était. Il s’est avéré qu’une femme âgée était morte chez elle et que ses proches avaient emporté son corps dans la rue, pour ne pas avoir cette odeur dans la maison. Les gens continuaient à mourir. Les gens enterraient leurs proches morts dans les cours autour de leur maison, dans leur jardin, partout. Parfois, les cadavres gisaient simplement dans la rue. C’était aussi effrayant quand le couvre-feu arrivait; il faisait nuit, et il n’y avait pas de bombardements, mais il y avait une odeur de brûlé dans la ville. Ce silence était terrible.

Parfois, j’arrivais à me connecter. Nous avons immédiatement appelé des proches pour leur faire savoir que nous étions en vie. Quand il a été possible d’appeler quelqu’un, nous avons appris qu’il y avait une possibilité d’aller d’une manière ou d’une autre vers Mangush [une ville à l’ouest] et plus loin vers Berdyansk. Nous n’étions pas sûrs de ce qu’il fallait faire. Nous avions peur d’être abattus sur la route. Mais un matin, mon mari est venu et a dit que nous partions. Il s’était organisé pour que d’autres personnes partent en même temps. Il y avait donc plusieurs voitures.

Nous avions passé la plupart du temps assis dans le sous-sol et n’avions pas vu la destruction qui avait déjà eu lieu. Lorsque nous sommes partis et avons parcouru la ville en voiture, nous avons vu l’horreur de ce qui était advenu. Tout était cassé, tout s’était effondré. Il y avait des cratères dans les rues, des bâtiments brûlés. C’était terrifiant.

Nous avons roulé, et nous avons prié tout le long du chemin. Nous avons demandé au Seigneur de nous garder en vie. Et je crois qu’il nous a aidés car nous sommes arrivés relativement vite: nous avons quitté Marioupol vers dix heures du matin et sommes arrivés à Berdyansk à trois heures de l’après-midi. »

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« Nous avons vu les navires de guerre russes attaquer la ville depuis notre balcon. » Egor Zakharov

Egor Zakharov, un étudiant de 22 ans, a passé un peu plus d’un mois dans le blocus de Marioupol. Son père, l’artiste Sergii Zakharov, surnommé «le Banksy [artiste de street art] de Donetsk», qui a déjà passé près de deux mois en prison dans la «République populaire de Donetsk» après avoir fait la satire des combattants pro-russes, l’attendait à Kiev.

« Le 24 février, mes parents m’ont appelé tôt le matin pour me dire que les troupes russes étaient entrées en Ukraine. Nous ne savions pas quoi faire à ce moment-là. Je suis étudiant et je vivais dans un dortoir à Marioupol avec mes amis. Certains de mes amis ont d’abord quitté la ville, mais j’ai décidé de rester. Au début, il y avait 19 personnes à mon étage, le septième. Le 25 mars, nous n’étions plus que huit, dont deux étrangers – un étudiant du Turkménistan et un autre du Soudan. Après cela, nous avons tous quitté la ville ensemble.

Au début, nous avons passé les nuits au septième étage, dans le couloir, en pensant que les murs nous protégeraient. Le 10 mars, nous avons déménagé au sous-sol, où se trouvaient d’autres étudiants et des habitants des quartiers voisins qui avaient fui leurs maisons en raison des bombardements intensifs.

Durant ces premiers jours, je n’avais aucune crainte. Mais nous avons commencé à craindre que quelque chose ne s’abatte sur notre bâtiment, car nous avons vu comment les maisons voisines avaient été détruites. Une fois, il y a eu une puissante explosion dans les quartiers centraux. L’onde de choc a fait voler en éclats les fenêtres de notre dortoir. Malgré tout ce qui s’est passé, nous avons essayé de tenir bon. Mais certaines personnes ne pouvaient pas le supporter, émotionnellement, comme nous l’avons vu dans le sous-sol. Une femme tressaillait à chaque bruit, même si ce bruit n’avait rien à voir avec la guerre. C’était difficile d’être confiné là, alors nous ne passions que les nuits au sous-sol et passions le reste du temps au septième étage. Là, nous avons construit un poêle et cuisiné de la nourriture. Assis sur le balcon, nous regardions les navires de guerre russes attaquer la ville depuis la mer. Nous avons vu comment les avions volaient et larguaient des bombes et la lueur des explosions ainsi que les destructions. Tous les jours étaient pareils.

Les deux premières semaines, nous avons pu sortir. Nous allions faire des courses et chercher de l’eau – certains magasins vendaient des paquets de nourriture à un prix légèrement excessif (avec des céréales, de la farine, des petits pains, des légumes, des bonbons, parfois des haricots). La toute dernière fois que nous sommes allés chercher de l’eau, nous n’étions que trois. Les autres avaient trop peur.

Une fois, nous sommes allés au supermarché Zerkalny. Il y avait une longue file d’attente, et nous avons passé un certain temps debout dans la rue. Le bâtiment à côté de nous était en feu. Les habitants n’ont pas pu éteindre le feu car il n’y avait plus de pompiers dans la ville. Après cela, les bombardements ont commencé et se sont intensifiés. Un obus est tombé à 50 mètres de nous. Nous nous sommes figés. A ce moment précis, c’était terrifiant. Les gens couraient, mais nous nous sommes cachés derrière le magasin. Lorsque les bombardements ont cessé, nous avons enfin pu acheter de la nourriture. Sur le chemin du retour, nous avons vu combien notre quartier avait souffert. Il y avait des cratères d’obus. Une femme nous a demandé si nous connaissions des médecins. Un homme était assis sur un banc et fumait en silence. Il regardait trois personnes mortes qui gisaient à côté de lui. Dès que nous sommes revenus au dortoir, les bombardements ont recommencé.

Le centre médical Adastra n’était pas loin de nous, et les militaires [ukrainiens], qui distribuaient de l’aide humanitaire, nous ont permis d’entrer. Ils avaient une réserve d’eau et de nourriture. Nous avons également trouvé un vieux téléphone portable complètement chargé et une radio. Nous avons essayé de trouver des fréquences où des Ukrainiens parlaient, mais nous n’y sommes pas parvenus; nous n’entendions que des Russes. En écoutant cette radio, nous avons entendu les militaires russes qui exhortaient les soldats ukrainiens à se rendre, et des conversations entre Tchétchènes. J’ai pu parler à mon père le 24 mars. Il m’a dit que je devais partir. Mes camarades de classe et moi avons décidé de marcher. Nous avons essuyé deux bombardements. Mais j’ai finalement réussi à quitter la ville. »

***

« Pendant la guerre, la nourriture est précieuse. » Daniil Nemirovskiy

Pendant plusieurs jours, les institutions culturelles ukrainiennes ont tenté de localiser l’artiste Daniil Nemirovskiy, basé à Marioupol. Elles sont restées longtemps sans nouvelles. L’artiste de Marioupol était assis dans l’abri de la célèbre usine métallurgique Ilyich, sans pouvoir contacter personne. Pendant qu’il était là, il a dessiné des civils. Il n’a réussi à emporter que trois dessins lorsqu’il est parti.

« Le 24 février, je me trouvais dans un quartier résidentiel de la banlieue de la ville avec mes grands-parents, loin de toute base et unité militaire. La guerre n’a pas tardé à s’inviter dans ce lieu paisible – les Russes ont chassé les forces ukrainiennes. Lorsque les soldats ukrainiens sont revenus pour le reprendre, les Russes ont commencé à bombarder ce quartier tranquille presque immédiatement, et les civils ont commencé à souffrir.

J’ai discuté avec mes grands-parents: ils ne pensaient pas qu’il était nécessaire d’aller dans un abri anti-bombes, ils pensaient qu’il était prudent de rester chez eux. Ainsi, lorsque leur rue a été bombardée, j’ai décidé de partir, mais eux sont restés. Récemment, mes parents ont été informés que ma grand-mère était à l’hôpital suite à une blessure par éclats d’obus.

Les habitants de la ville n’avaient aucune information, notamment sur d’éventuels couloirs verts pour les évacuations. Nos combattants et nos policiers ont dit qu’ils allaient chercher de l’aide auprès des bataillons de Zaporijjia, une ville située à environ trois heures de route, et nous avons tous prié pour qu’ils viennent. Mais personne n’est venu.

Marioupol est divisée en deux parties par la rivière Kalmius: la rive gauche et la rive droite. Les forces Z [armée russe] ont d’abord capturé la rive gauche et ont commencé à avancer. Ensuite, des combats ont eu lieu partout, notamment dans le centre-ville. Et il n’était pas clair qui contrôlait le centre de Marioupol.

Début mars, j’ai déménagé dans un abri anti-bombes situé à la première entrée de l’usine métallurgique Ilyich. C’est un abri antiatomique soviétique bien équipé avec deux sorties, mais il est difficile d’y rester plus de deux heures [parce qu’il est si petit]. L’abri comportait quatre sections, dont chacune mesurait 4,5 sur 4,5 mètres. Il y avait huit personnes et seulement quatre bancs dans mon bloc. Nous y passions tout notre temps et n’avions pas le droit de sortir car c’était trop dangereux à l’extérieur.

Au départ, l’usine a été mise en veilleuse pendant deux à trois semaines. Mais les ouvriers ne sont pas revenus. On entendait constamment les bombes tomber sur l’usine.

En temps de guerre, la nourriture est précieuse. Nous avons mangé en utilisant un feu de camp dans la rue. Les deux premières semaines, il gelait, donc notre nourriture était sûre, mais elle a commencé à se gâter quand il a fait plus chaud. Le 10 mars, nous n’avions plus de nourriture et l’aide humanitaire ne pouvait pas arriver à Marioupol. La ville était assiégée. Un jour, des policiers ont pénétré dans certains entrepôts et magasins et ils ont distribué de la nourriture aux gens. Ce n’était pas du pillage. Une fois, [les policiers] nous ont apporté neuf boîtes de saucisses sans étiquette ni date d’expiration. Je pense que des livraisons de nourriture aussi importantes n’auraient pas pu avoir lieu si la police n’avait pas aidé.

Si vous voulez vivre, vous partez à pied. Le 21 mars, j’ai quitté mon abri et j’ai marché jusqu’aux zones occupées, en évitant tous les points de contrôle sur le chemin. Je savais que des bus partaient régulièrement pour la ville de Volodarske [depuis 2016, la ville s’appelle Nikolske], qui est proche [et contrôlée par la République populaire de Donetsk (RPD) autoproclamée]. J’y ai rencontré des volontaires. Des drapeaux russes et de la RPD étaient partout. Les Russes et les gens de la RPD organisent le transport vers Donetsk et Rostov-sur-le-Don, mais un soldat russe m’a dit que si je voulais y aller, je devais subir une « filtration ». Je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire par là. Et bien sûr, je voulais aller en Ukraine, bien qu’il soit difficile de le faire de Volodarske à l’Ukraine, car il n’y a pas de connexion directe.

Les forces de la RPD ont volé des bus ukrainiens et les ont utilisés pour envoyer des gens à Rostov, sans même changer les plaques. J’ai donc décidé de me rendre à Berdiansk, qui est contrôlée par les forces militaires russes, mais je dirais qu’elle est toujours ukrainienne. J’ai attendu un bus pendant deux jours, puis j’ai finalement décidé de me débrouiller tout seul. A la fin, j’ai réussi à passer un accord avec un homme du coin qui m’a conduit à Berdiansk pour 750 hryvnias [23 euros] Nous sommes passés par quatre points de contrôle en chemin, deux de la RPD et deux de l’armée russe, avant d’arriver finalement à Berdiansk.

A Berdiansk, même si des soldats russes nous ont accueillis à l’entrée de la ville, il y avait des drapeaux ukrainiens et des affiches « Navire de guerre russe, va te faire foutre ! ». Presque immédiatement, j’ai reçu un message sur mon téléphone concernant une évacuation vers l’Ukraine, qui était censée avoir lieu depuis un complexe sportif. J’y suis allé, mais il n’y avait aucun volontaire, aucune évacuation, aucune information.

Seule la radio de propagande russe fonctionnait. Elle disait que bientôt toutes les chaînes de télévision de la ville passeraient aux chaînes russes. Les bus ukrainiens n’étaient pas autorisés à entrer dans la ville même, ils partaient donc d’un endroit appelé l’Azov Ring [une place à l’entrée de la ville]. J’ai appris d’une manière ou d’une autre que 15 bus ukrainiens devaient arriver, alors je suis arrivé à l’Azov Ring et suis monté dans le premier bus. Ensuite, il y avait quatre autres points de contrôle, mais ils semblaient moins brutaux.

Marioupol résiste encore. Mais jour après jour, la situation dans la ville se dégrade: les gens ont moins de nourriture et d’eau et il leur est de plus en plus difficile de se rendre en Ukraine.» 

Kateryna Iakovlenko

Reportage publié sur le site OpenDemocracy, le 8 avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/ces-personnes-ont-survecu-a-marioupol-voici-leurs-histoires.html

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Manuel du génocide de la Russie

La Russie vient de publier un manuel de génocide pour sa guerre contre l’Ukraine. L’agence de presse officielle russe « RIA Novosti » a publié dimanche dernier un programme explicite pour l’élimination complète de la nation ukrainienne en tant que telle. Il est toujours disponible pour consultation, et a maintenant été traduit plusieurs fois en anglais (https://medium.com/@kravchenko_mm/what-should-russia-do-with-ukraine-translation-of-a-propaganda-article-by-a-russian-journalist-a3e92e3cb64).

Comme je le dis depuis le début de la guerre, la « dénazification » dans l’usage officiel russe signifie simplement la destruction de l’État et de la nation ukrainiens. Un « nazi », comme l’explique le manuel du génocide, est simplement un être humain qui s’identifie comme Ukrainien. Selon le manuel, la création d’un État ukrainien il y a trente ans était la « nazification de l’Ukraine ». En effet, « toute tentative de construire un tel État » est forcément un acte « nazi ». Les Ukrainiens sont des « nazis » parce qu’ils n’acceptent pas « la nécessité pour le peuple de soutenir la Russie ». Les Ukrainiens devraient souffrir pour croire qu’ils existent en tant que peuple distinct ; c’est la seule façon de « racheter leur culpabilité. »

Pour tous ceux qui croient encore que la Russie de Poutine s’oppose à l’extrême droite en Ukraine ou ailleurs, le programme de génocide est l’occasion de reconsidérer la question. Le régime russe de Poutine parle de « nazis » non pas parce qu’il s’oppose à l’extrême droite, ce qui n’est certainement pas le cas, mais pour justifier une guerre injustifiée et des politiques génocidaires. Le régime de Poutine représente l’extrême droite. Il est le centre mondial du fascisme. Il soutient les fascistes et les autoritaires d’extrême droite dans le monde entier. En travestissant le sens de mots comme « nazi », Poutine et ses propagandistes créent un espace rhétorique et politique supplémentaire pour les fascistes en Russie et ailleurs.

Le manuel sur le génocide explique que la politique russe de « dénazification » n’est pas dirigée contre les nazis au sens où le mot est normalement utilisé. Le manuel accorde, sans hésitation, qu’il n’y a aucune preuve que le nazisme, tel qu’il est généralement compris, est important en Ukraine. Il opère dans le cadre de la définition russe spéciale du « nazi » : un nazi est un Ukrainien qui refuse d’admettre qu’il est russe. Le « nazisme » en question est « amorphe et ambivalent » ; il faut, par exemple, être capable de voir sous le monde de l’apparence et de décoder l’affinité pour la culture ukrainienne ou pour l’Union européenne comme étant du « nazisme ».

L’histoire réelle des nazis et de leurs crimes réels dans les années 1930 et 1940 est donc totalement hors de propos et complètement mise de côté. Ceci est parfaitement cohérent avec les opérations de guerre russes en Ukraine. Aucune larme n’est versée au Kremlin sur le meurtre par les Russes de survivants de l’Holocauste ou sur la destruction par les Russes des monuments commémoratifs de l’Holocauste, car les Juifs et l’Holocauste n’ont rien à voir avec la définition russe du terme « nazi ». Cela explique pourquoi Volodymyr Zelenskyi, bien qu’étant un président démocratiquement élu, et un juif dont certains membres de la famille ont combattu dans l’Armée rouge et sont morts pendant l’Holocauste, peut être qualifié de nazi. Zelenskyi est un Ukrainien, et c’est tout ce que signifie « nazi ».

Selon cette définition absurde, où les nazis sont forcément des Ukrainiens et les Ukrainiens des nazis, la Russie ne peut être fasciste, quoi que fassent les Russes. C’est très pratique. Si le terme « nazi » a reçu la signification de « Ukrainien qui refuse d’être russe », il s’ensuit qu’aucun Russe ne peut être un nazi. Puisque pour le Kremlin, être un nazi n’a rien à voir avec l’idéologie fasciste, les symboles en forme de croix gammée, les gros mensonges, les manifestations, la rhétorique des purifications, les guerres agressives, les enlèvements de personnalités, les déportations massives et les massacres de civils, les Russes peuvent faire toutes ces choses sans jamais avoir à se demander s’ils ne sont pas eux-mêmes du mauvais côté du grand livre de l’histoire. Et c’est ainsi que nous trouvons des Russes mettant en œuvre des politiques fascistes au nom de la « dénazification ».

Le manuel russe est l’un des documents les plus ouvertement génocidaires que j’aie jamais vus. Il appelle à la liquidation de l’État ukrainien et à l’abolition de toute organisation ayant un lien quelconque avec l’Ukraine. Il postule que la « majorité de la population » de l’Ukraine est composée de « nazis », c’est-à-dire d’Ukrainiens. (Il s’agit clairement d’une réaction à la résistance ukrainienne ; au début de la guerre, on supposait qu’il n’y avait que quelques Ukrainiens et qu’ils seraient facilement éliminés. Cela était clair dans un autre texte publié par RIA Novosti, la déclaration de victoire du 26 février). Ces personnes, « a majorité de la population », soit plus de vingt millions de personnes, doivent être tuées ou envoyées travailler dans des « camps de travail » pour expurger leur culpabilité de ne pas aimer la Russie. Les survivants seront soumis à une « rééducation ». Les enfants seront élevés pour être russes. Le nom « Ukraine » disparaîtra.

Si ce manuel sur le génocide était publié à un autre moment et dans un média plus confidentiel, il aurait pu passer inaperçu. Mais il a été publié en plein milieu du paysage médiatique russe, pendant une guerre de destruction russe explicitement légitimée par l’affirmation du chef de l’État russe selon laquelle une nation voisine n’existait pas. Il a été publié le jour où le monde apprenait qu’un meurtre de masse d’Ukrainiens avait été commis par des Russes.

Le manuel russe sur le génocide a été publié le 3 avril, deux jours après la première révélation du meurtre de centaines de personnes à Bucha par des militaires russes en Ukraine, et juste au moment où l’information parvenait aux grands journaux. Le massacre de Bucha est l’un des nombreux cas de massacres qui sont apparus lorsque les troupes russes se sont retirées de la région de Kiev. Cela signifie que le programme de génocide a été publié en toute connaissance de cause, alors même que les preuves matérielles du génocide apparaissaient. Les auteurs et les rédacteurs ont choisi ce moment particulier pour rendre public un programme d’élimination de la nation ukrainienne en tant que telle.

En tant qu’historien des massacres, j’ai du mal à trouver de nombreux exemples où les États annoncent explicitement le caractère génocidaire de leurs propres actions au moment même où celles-ci sont portées à la connaissance du public. D’un point de vue juridique, l’existence d’un tel texte (dans le contexte plus large de déclarations similaires et du déni répété par Vladimir Poutine de l’existence de l’Ukraine) rend l’accusation de génocide beaucoup plus facile à porter. Juridiquement, le génocide signifie à la fois des actions qui détruisent un groupe en totalité ou en partie, combinées à une certaine intention de le faire. La Russie a commis l’acte et avoué l’intention.

Timothy Snyder

traduction Evguénia Markon

https://www.facebook.com/100016861177357/posts/1120491601856202/?

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article62065

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Comment l’UE aide-t-elle Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine ?

L’Union européenne a interdit les importations de charbon russe, mais n’est pas encore prête à imposer des restrictions sur les fournitures de pétrole et de gaz. Entre-temps, les analystes ont calculé que la Russie ne perd pas de revenus provenant des exportations d’énergie en raison de cette situation d’embargo « partiel », mais qu’elle en gagne plutôt davantage. « Cold » a compris comment cela se passe.

L’UE a adopté un cinquième train de sanctions contre la Russie, qui comprend un embargo sur les importations de charbon. Les pays européens ne sont pas encore prêts à imposer une interdiction complète des livraisons de pétrole et de gaz, comme l’ont fait les États-Unis, bien que la Lituanie ait déjà rejeté le gaz russe, et que la Lettonie et l’Estonie envisagent de le faire. Dans le même temps, l’UE discute des possibilités de restrictions des importations de pétrole russe, selon la chef de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

L’économie russe est fortement dépendante des ventes d’énergie. En 2021, le pétrole et le gaz ont contribué à 36% des recettes du budget fédéral. Le marché européen est le plus gros consommateur : il représente la moitié des exportations de pétrole et les trois quarts des exportations de gaz de la Russie. Pour les livraisons de pétrole et de gaz par gazoduc à l’Europe, la Russie reçoit plus de 600 millions de dollars par jour.

Comment la Russie va-t-elle tirer un bénéfice supplémentaire de ces sanctions peu convaincantes ?

L’interdiction des importations de pétrole russe aux États-Unis a entraîné une hausse des prix sur le marché mondial. Alors que le baril de pétrole Brent s’échangeait autour de 90 dollars début février, le prix a atteint 130 dollars début mars et se situait entre 103 et 107 dollars début avril. Dans le même temps, le pétrole russe s’est négocié à un rabais record de près de 35 dollars par baril.

Néanmoins, les experts de Bloomberg Economics s’attendent à ce que la Russie gagne 321 milliards de dollars grâce aux ventes d’énergie en 2022. C’est plus d’un tiers de plus que les revenus de l’année dernière. L’Institut de la finance internationale estime que si la Russie continue à exporter de l’énergie au même rythme, l’excédent de la balance courante de la Russie en 2022 pourrait atteindre un montant « record » de 240 milliards de dollars. « Compte tenu des sanctions actuelles, l’afflux important de devises fortes en Russie semble devoir se poursuivre », ont conclu les économistes de l’Institut.

[Le compte courant est un indicateur macroéconomique qui reflète les flux d’argent entrant dans un pays. Il prend en compte non seulement les exportations mais aussi les importations, ainsi que les revenus nets des investissements et d’autres sources. Un excédent – un solde positif – signifie que pour le reste du monde, la Russie est un débiteur net et non un emprunteur.]

« Les revenus des hydrocarbures sont une bouée de sauvetage pour l’économie russe. Ils permettent d’atténuer les effets des sanctions, dont les conséquences seraient sinon graves, et d’éviter une crise de la balance des paiements », explique Scott Johnson, expert de Bloomberg Economics. – Mais même sans embargo énergétique total, l’inflation [en Russie] monte en flèche et une profonde récession se profile. Les analystes interrogés par la Banque de Russie prévoient une baisse de 8% du PIB en 2022, une inflation de 20% et un taux de change annuel moyen du dollar de 110 roubles.

Comment l’embargo va-t-il modifier les économies de la Russie et de l’Europe ?

Counter Europe Beyond Coal (une organisation environnementale allemande qui vise à éliminer progressivement l’utilisation du charbon en Europe d’ici 2030 au plus tard. – Cold) estime à plus de 29 milliards de dollars les dépenses de l’UE en charbon, pétrole et gaz depuis le 24 février.

Si les pays européens suivent l’exemple des États-Unis en imposant une interdiction totale de la vente d’hydrocarbures russes, l’économie de la Russie pourrait changer radicalement. Les experts de l’Institute of International Finance affirment que si les États-Unis, le Royaume-Uni et l’UE imposaient un embargo énergétique, cela priverait la Russie de 300 milliards de dollars de recettes d’exportation. Mais pour l’instant, les politiciens européens débattent de la version des restrictions sur les approvisionnements en pétrole et en gaz en provenance de la Russie qui coûterait le moins cher à leurs États.

Des économistes d’universités allemandes, britanniques et américaines ont évalué conjointement dans un document l’impact de l’arrêt des importations d’énergie russe sur l’économie allemande. Ils affirment que les coûts seraient « substantiels mais gérables » : « À court terme, l’arrêt des importations d’énergie russe réduirait le PIB de 0,5 à 3% (à titre de comparaison, la baisse du PIB en 2020 pendant la pandémie était de 4,5%).

Selon l’économiste Sergei Guriyev, les fonctionnaires européens qui calculent les coûts de l’embargo passent à côté d’un argument important : les pertes pour l’économie européenne sont déjà inévitables. Chaque jour de guerre en Ukraine coûte très cher, et ses prévisions de croissance sont en baisse : « L’Europe connaît aujourd’hui la pire crise des réfugiés depuis 1945, ce qui signifie que la crise de 2015-2016 était nettement moins importante. » Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, près de 4,4 millions de personnes ont quitté l’Ukraine depuis le 24 février – et la plupart d’entre elles sont arrivées dans la zone Schengen.

Dans un article commun, Sergei Guriev et l’économiste Oleg Itzhoki insistent sur le fait que l’embargo est « le moyen le plus rapide de priver Poutine de la capacité de financer une guerre » et que « toute autre option politique risque d’être plus coûteuse et plus dangereuse ». « L’épuisement des recettes en devises étrangères, ainsi que l’accélération de l’inflation, compromettront la capacité de Poutine à maintenir le pouvoir d’achat des salaires des policiers, des bureaucrates et des propagandistes qui sont les piliers essentiels de son régime répressif, rendant non viable toute nouvelle agression militaire étrangère », expliquent les économistes.

Kholod magazine (Ukraine)

https://holod.media/2022/04/11/gas-europe/

Traduction : Evguénia Markon

https://www.facebook.com/100016861177357/posts/1120620525176643/

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article62066

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« Qui est Alexander Dvornikov, le général russe qui applique les méthodes brutales de la Syrie à l’Ukraine ? » 

Poutine a chargé le général Alexander Dvornikov de sauver sa guerre chancelante en Ukraine, en se basant sur l’effroyable bilan de l’officier en Syrie. Le rite de passage du général Alexander Dvornikov a été sanglant.

Vendredi 8 avril 2022, une attaque de missiles russes a tué plus de 50 civils et en a blessé quelque 300 dans une gare de Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine. Les responsables des Etats-Unis, dont le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan, ont désigné le général de 60 ans, Alexander Dvornikov, comme le nouveau commandant suprême des forces russes sur le théâtre de guerre ukrainien. Ils l’ont accusé d’être le cerveau de l’attaque qui a utilisé les mêmes méthodes militaires brutales que celles qu’il a employées en Syrie pendant la guerre civile.

Selon un ancien haut responsable militaire israélien, qui a étudié de près la stratégie et les tactiques du général russe en Syrie, Alexander Dvornikov a fait preuve de détermination et d’une certaine sophistication militaire sur le terrain de la Syrie. Toutefois, il s’est également révélé être un produit typique de la machine vieillissante, rigide et bureaucratique de l’armée russe. « Je ne suis pas sûr qu’il sera le sauveur de la campagne russe chancelante en Ukraine », déclare l’analyste.

Alexander (alias Aleksander) Vladimirovich Dvornikov est né à Ussuriysk en août 1961 et a rejoint l’armée soviétique à l’âge de 17 ans. Sa première expérience militaire en tant que jeune officier de rang intermédiaire a été marquée par les années traumatisantes du « crépuscule » entre l’effondrement de l’Union soviétique à la fin des années 1980 et l’émergence de la Fédération de Russie au début des années 1990.

Après avoir servi dans des unités en Extrême-Orient, il est diplômé de la prestigieuse Académie militaire Frounze [située à Moscou et ayant fonctionné de 1918 à 1998]. Il a ensuite servi et gravi les échelons dans les forces terrestres, commandant des formations mobiles blindées et de chars. Il avait peu d’expérience réelle du combat jusqu’à ce que, en septembre 2015, il soit envoyé pour diriger les forces russes et sauver le régime en difficulté du président syrien Bachar el-Assad.

Le contingent russe était relativement petit – pas plus de quelques milliers de personnes –, mais Dvornikov l’a habilement adapté au terrain syrien.

Selon le responsable militaire israélien, la stratégie du général était basée sur l’utilisation de la supériorité aérienne russe afin de bombarder sans discernement les centres urbains. L’objectif était de causer le plus de dégâts possible, de terroriser les civils et de semer la peur parmi les groupes rebelles. Dvornikov et ses principaux subordonnés n’ont pas hésité à cibler les hôpitaux, les écoles et les sites humanitaires.

Dvornikov a également chargé des officiers de liaison et des conseillers russes de former les milices chiites syriennes, iraniennes, du Hezbollah et pro-iraniennes, et de les lancer dans des combats brutaux et atroces. Il a également envoyé les mercenaires du célèbre groupe Wagner. Ces méthodes combinées finissent par mener à la victoire d’Assad.

Dans le même temps, observe le haut responsable militaire israélien, le général russe et son état-major ont été assez prudents pour ne pas dépasser les capacités limitées de la Russie en s’engageant dans des affrontements inutiles avec l’armée de l’air israélienne et l’armée turque.

Un an après le déploiement, le régime d’Assad était stabilisé et Dvornikov est rentré triomphal en Russie avec des décorations et des éloges du président Vladimir Poutine. Il a été honoré pour ses services en 2016 en tant que « héros de la Fédération de Russie ».

Par la suite, il a principalement servi dans la région de Donbass, dans l’est et le sud de l’Ukraine – des zones occupées par la Russie depuis son invasion au printemps 2014.

Nouvelle orientation

En nommant Alexander Dvornikov, Poutine a admis, sans le vouloir, l’échec de sa campagne militaire initiale en Ukraine. L’absence d’un commandement cohésif est en partie responsable de l’incapacité de la Russie à conquérir la capitale, Kiev. Il était l’un des trois ou quatre commandants chargés de l’invasion qui se sont retrouvés en position de commandement mais sans hiérarchie militaire claire. La décision de Poutine pourrait indiquer la direction qu’il souhaite donner à la guerre.

En d’autres termes, Poutine a abandonné l’espoir de s’emparer, à la manière d’un blitzkrieg, de l’ensemble de l’Ukraine. Il est maintenant prêt à se contenter de découper de grandes parties du pays qui bordent la Russie, en particulier à l’est et au sud, afin d’établir des corridors territoriaux.

Poutine croit et espère que son général en chef répétera ses succès de Syrie. Mais le responsable israélien note que des différences tactiques peuvent remettre en cause l’expérience de Dvornikov: contrairement à la Syrie, il ne peut pas fonder sa campagne sur une supériorité aérienne ; il ne peut pas non plus s’appuyer sur des forces supplétives importantes sur le champ de bataille.

Néanmoins, les expériences de la Syrie et du Donbass peuvent amener Dvornikov à conclure qu’une campagne d’usure prolongée contre les civils, tirée du livre de stratégie syrien – utilisant une grande puissance de feu de missiles, de roquettes, d’obus d’artillerie et de bombardements aériens – peut à terme atteindre les objectifs de Poutine, même sans technologie militaire très avancée comme celle dont disposent l’Occident et Israël.

Yossi Melman

Article publié par Haaretz, le 11 avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/russie-qui-est-alexander-dvornikov-le-general-russe-qui-applique-les-methodes-brutales-de-la-syrie-a-lukraine-analyse.html

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« Les “succès” russes en Syrie. Quelle signification pour l’Ukraine ? »

Alors que la Russie nomme un vétéran de la guerre en Syrie au poste de commandant militaire général en Ukraine, et qu’on s’attend à ce qu’il lance sous peu une offensive dans la zone industrielle du Donbass, les experts se demandent si les tactiques qui ont fait leurs preuves en Syrie pourraient maintenant être employées en Ukraine.

Le nouveau nommé est le général Alexandre Dvornikov, qui a été envoyé en Syrie en septembre 2015 lorsque la Russie est intervenue directement dans la guerre pour stopper une offensive rebelle soutenue par l’Arabie saoudite qui gagnait du terrain contre les forces du président Bachar el-Assad.

Le soutien aérien russe à l’armée syrienne a été d’une aide cruciale pour le gouvernement de Bachar el-Assad et se poursuit à ce jour avec 182 frappes aériennes russes depuis début avril selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme.

Le général Dvornikov, qui est devenu commandant du district fédéral du sud de la Russie en 2016, a été reconnu par Moscou pour avoir renversé la vapeur en Syrie. Ses détracteurs l’ont accusé d’infliger de lourdes pertes civiles en bombardant des villages, des bourgades et des villes, les rendant inhabitables.

Il s’agissait peut-être de sa tactique, mais elle était utilisée par le gouvernement syrien depuis au moins 2012. La nomination du général Dvornikov a été confirmée par un responsable américain anonyme, mais pas par Moscou qui n’annonce pas de telles nominations.

***

Bien avant que les Russes n’interviennent directement en Syrie, je traversais nerveusement en voiture des quartiers du nord de Damas où chaque construction avait été brisée par des tirs d’obus et des bombes et où les ruines avaient ensuite été nivelées par des bulldozers pour éviter qu’elles ne servent de couverture à des tireurs d’élite.

Les habitants survivants avaient fui et personne ne savait combien d’entre eux étaient morts: à Daraya, ancien bastion de l’opposition au sud-ouest de Damas, les grands immeubles d’habitation étaient encore debout, mais vidés de leurs habitants.

Au-dessus de l’entrée d’un bunker, dont on dit qu’il est trop dangereux d’y pénétrer, quelqu’un a écrit sur le mur « les martyrs de Syrie sont si nombreux qu’ils construiront une nouvelle Syrie au ciel ».

Les Russes ont affiné et renforcé ce que le gouvernement syrien faisait déjà, en lui suggérant de s’appuyer moins sur une puissance de feu massive mais mal dirigée et davantage sur des commandos d’infanterie équipés de fusils de tireurs d’élite et de mitrailleuses.

C’est efficace, mais le problème de l’armée syrienne – et il en va peut-être de même pour les Russes en Ukraine – était qu’elle manquait d’infanterie et voulait limiter ses pertes. Le simple manque d’effectifs peut également expliquer l’incapacité des Russes à progresser dans le nord de l’Ukraine et leur dépendance à l’égard de colonnes vulnérables de chars et de véhicules blindés qui se sont avérés faciles à piéger pour les forces ukrainiennes.

Une différence essentielle entre le paysage militaire de la Syrie et celui de l’Ukraine est que la Syrie est un puzzle de communautés hostiles divisées par des allégeances religieuses et, parfois, ethniques. Dans un quartier de Damas appelé Barzeh, les tirs d’artillerie ont réduit les quartiers arabes sunnites anti-gouvernementaux à un enchevêtrement de poutres en béton brisées et de planchers effondrés, tandis que les immeubles voisins peuplés de membres pro-gouvernementaux de la communauté alaouite, qui croit en une variante du chiisme, étaient indemnes.

En Ukraine, jusqu’à présent, la Russie ne semble pas avoir réussi à mobiliser un soutien local en dehors des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, où les combats devraient s’intensifier dans un avenir proche.

***

Mais un parallèle entre la Syrie et l’Ukraine qui ne fonctionne que trop bien est que la guerre urbaine moderne implique partout inévitablement de lourdes pertes civiles, et ce, quel que soit l’auteur de l’attaque.

Des quartiers entiers de Damas, de Homs et d’Alep-Est ont été détruits ou rasés par les bombardements du gouvernement syrien et de la Russie, mais il en va de même pour Raqqa, ancienne capitale de facto de l’Etat islamique dans le nord-est de la Syrie, qui a fait l’objet d’intenses frappes aériennes et de tirs d’artillerie par les Américains en soutien aux forces dirigées par les Kurdes.

La ville de Mossoul, quartier général de Daech en Irak, a subi un siège de neuf mois en 2016-2017 par les troupes irakiennes soutenues par les frappes aériennes des Etats-Unis et une grande partie de la vieille ville a été anéantie. J’étais en contact par téléphone portable avec un certain nombre de civils qui vivaient là pendant le siège. A la fin du siège, j’ai essayé de savoir ce qui leur était arrivé pour discuter de leurs expériences, mais ils étaient tous morts ou portés disparus.

Les forces aériennes du monde entier ont tendance à être malhonnêtes quant à leur capacité à distinguer les cibles civiles des cibles militaires. Mais les enquêtes menées sur le terrain après les frappes aériennes ont invariablement montré que les contingents de civils et de militaires se trouvaient au même endroit ou qui pouvaient facilement être confondus.

Cela se produit naturellement, mais aussi à la suite d’un choix délibéré. Dans le nord de la Syrie, les djihadistes occupent parfois un étage d’un immeuble de cinq étages, alors que les étages supérieurs et inférieurs sont occupés par les résidents normaux.

Le contraste le plus frappant entre l’intervention des forces armées russes en Syrie en 2015 et en Ukraine en 2022 réside dans le niveau de préparation militaire. Les gouvernements occidentaux avaient espéré que la Russie s’enliserait dans le bourbier syrien, mais au lieu de cela, elle a réalisé des gains politiques et militaires en utilisant la puissance aérienne et un nombre modeste de conseillers.

En revanche, l’invasion russe de l’Ukraine, le 24 février, a échoué dès le début. Ses troupes n’ont pas atteint leurs objectifs, bien que la nature précise de ceux-ci ne soit pas encore claire. Trop peu de troupes russes ont avancé sur trop de fronts pour bénéficier d’une supériorité numérique qui leur aurait permis de gagner la bataille. Elles ont été contraintes de battre en retraite après avoir subi de lourdes pertes.

Mais le triomphalisme des dirigeants ukrainiens et des experts militaires occidentaux pourrait encore s’avérer dangereusement prématuré – et le succès russe en Syrie n’était pas aussi atypique qu’il n’y paraît aujourd’hui. 

Patrick Cockburn

Article publié sur le site iNews, le 11 avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/russie-ukraine-les-succes-russes-en-syrie-quelle-signification-pour-lukraine.html

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Liens avec d’autres textes

Désinformation russe : « Peu importe que le faux soit grossier, pourvu qu’il capte l’attention »

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/04/09/desinformation-russe-peu-importe-que-le-faux-soit-grossier-pourvu-qu-il-capte-l-attention_6121341_4355770.html

« Not even Russian socialists make the same mistake as Western socialists and oppose the invasion of Ukraine » – BBC News World

« Condenar la invasión rusa y apoyar el envío de armas a Ucrania es un mínimo para toda persona de izquierda »

« Condamner l’invasion russe et soutenir l’envoi d’armes en Ukraine est un minimum pour chaque personne de gauche »

Vladyslav Starodubtsev assure qu’il est resté en Ukraine au lieu de quitter son pays après l’invasion russe pour montrer que des socialistes comme lui peuvent aider en temps de guerre.

« Nous travaillons sur l’aide humanitaire, avec des réfugiés dans l’ouest de l’Ukraine, en achetant et en livrant des médicaments, du matériel militaire ou des armes », a déclaré Starodubtsev dans une interview accordée à BBC Mundo.

Son parti Sotsyalnyi Rukh (Mouvement social) est une organisation socialiste démocratique ukrainienne qui se définit contre le capitalisme et l’intolérance.

Et ces derniers jours, il a également cherché à convaincre les groupes de gauche en Occident – des Podemos espagnols aux Vénézuéliens trotskystes – de soutenir l’envoi d’armes en Ukraine contre les forces de Moscou.

Depuis que le président russe Vladimir Poutine a ordonné l’invasion de l’Ukraine en février, certains partis, dirigeants et gouvernements de gauche ont évité de la condamner avec la clarté que d’autres ont fait et, au lieu de cela, ont souligné une responsabilité des États-Unis et de l’OTAN dans la crise.

https://worldnationnews.com/not-even-russian-socialists-make-the-same-mistake-as-western-socialists-and-oppose-the-invasion-of-ukraine-bbc-news-world-2/

https://www.bbc.com/mundo/noticias-internacional-60991805

Paul Alliès : Dans la tête de Valery Gergiev

https://blogs.mediapart.fr/paul-allies/blog/100422/dans-la-tete-de-valery-gergiev

Maxime Birken & Clément Vaillant : Guerre en Ukraine: dans quel état est Tchernobyl après le retrait de la Russie

Pendant près d’un mois, les forces armées russes ont tenu la centrale de Tchernobyl, diffusant au passage de la poussière radioactive sur leur chemin.

https://www.huffingtonpost.fr/entry/guerre-en-ukraine-ce-quont-decouvert-a-tchernobyl-les-premiers-journalistes-a-y-entrer_fr_62514804e4b0be72bfe9620e

Trade unions stand with Ukraine

On Saturday 9 April a demonstration took place in London called by UK trade unions and supported by both trade union federations of Ukraine. Published below are the statements from the Confederation of Free Trade Unions and the Federation of Trade Unions of Ukraine.

https://ukrainesolidaritycampaign.org/2022/04/10/trade-unions-stand-with-ukraine/

Russian embassy trying to secure 3,000 litres of heating oil from outside Dublin

L’ambassade de Russie tente d’obtenir 3 000 litres de mazout de chauffage en dehors de Dublin

Les compagnies pétrolières refusent de livrer sur place

https://www.dublinlive.ie/news/dublin-news/russian-embassy-trying-secure-3000-23607186

11 avril 2022 – Tribune collective « Guerre en Ukraine : pour un accueil digne de toutes et tous » publiée sur Ouest France

https://www.ldh-france.org/11-avril-2022-tribune-collective-guerre-en-ukraine-pour-un-accueil-digne-de-toutes-et-tous-publie-sur-ouest-france/

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Tous les textes précédemment publiés
et les liens sont maintenant regroupés sur la page :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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