[30] Solidarité avec la résistance des ukrainien·nes. Retrait immédiat et sans condition des troupes russes [30] 

  • Shaun Walker : « 30 jours d’occupation russe à Trostjanez : des jours qui ne s’effaceront jamais »
  • Francisco Pallarés Aran : « Quelques réflexions à propos de l’Ukraine »
  • Patrick Silberstein : Lignes de front 15 avril
  • Daniel Süri : La Suisse, ses banques et les sanctions
  • Appel au Conseil fédéral: Pour le droit d’asile des déserteurs et des réfractaires russes en Suisse ! 
  • Guerre en Ukraine : résolution de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH)
  • Viktorya Kokoreva & Ella Rossman : Rencontre avec la résistance féministe russe à la guerre de Poutine contre l’Ukraine
  • Une manifestation pacifique contre l’invasion russe des territoires ukrainiens !
  • Shaun Walker : « Rester ou partir ? Le choix angoissant des maires ukrainiens face à l’invasion et occupation russe »
  • Elisa Moros : NON à l’OTAN ou la crise identitaire de la gauche espagnole
  • Les dockers suédois vont boycotter les bateaux russes
  • Les rédacteurs du magazine étudiant Doxa condamnés à deux ans de travail forcé
  • La Western Mass Labor Federation AFL-CIO a adopté une résolution contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie
  • Alan Thornett : Mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles pour soutenir la résistance ukrainienne
  • Liens avec autres textes

« 30 jours d’occupation russe à Trostjanez : des jours qui ne s’effaceront jamais »

Trostjanez était autrefois une petite ville endormie, située à une trentaine de kilomètres de la frontière russo-ukrainienne. Aujourd’hui, après le retrait des soldats russes, elle est en grande partie détruite. Dès les premières heures de l’invasion russe de l’Ukraine, les chars sont entrés dans Trostjanez. Les soldats se sont déployés dans la ville et ont occupé plusieurs bâtiments : l’Office des forêts, la gare et une fabrique de chocolat.

Le général commandant les unités a fait de la chambre 23 de la municipalité son bureau ; auparavant, c’était le bureau de la comptabilité. Une bouteille de whisky de malt trône encore sur le bureau, des mégots écrasés sont posés sur le bord d’un cendrier. Le commandant a dormi sur un lit étroit qui provient d’un hôtel voisin. Ses hommes étaient logés un étage plus bas. Il est évident qu’ils dormaient, mangeaient et faisaient leurs besoins dans les mêmes pièces. Apparemment, il y avait aussi des blessés parmi eux. Des uniformes russes tachés de sang gisent sur le sol.

Les Russes sont restés trente jours à Trostjanez. Puis, lors d’une violente contre-offensive ukrainienne, ils ont quitté la ville dans un convoi de chars, de véhicules militaires, de camions remplis de butins de guerre et de nombreux véhicules volés sur lesquels ils avaient peint un Z, le signe de l’armée d’invasion russe. La violence, les destructions et les morts que les soldats ont laissés derrière eux avec leur involontaire « opération de libération » resteront à jamais gravés dans la mémoire des habitants de cette station balnéaire autrefois pittoresque de 20 000 habitants.

Sur la place devant la gare, on peut désormais voir un sinistre spectacle de chars d’assaut criblés de tirs, un obusier blindé détruit et un bus jaune criblé de balles, dont les sièges sont recouverts de sang séché. Des centaines de caisses de munitions vertes et de douilles d’obus sont éparpillées sur la place, témoignant de l’utilisation d’obus et de roquettes Grad que les Russes ont tirés d’ici sur les villages voisins. Les bâtiments qui n’ont pas été détruits pendant les combats sont couverts de slogans pro-russes et d’insultes contre le président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Là où dormait autrefois Tchaïkovski 

Au cours de nos deux jours d’enquête dans la ville, nous avons trouvé des preuves d’exécutions, de tortures et de pillages systématiques pendant le mois d’occupation russe. Il faudra toutefois attendre encore longtemps avant que les crimes commis par les Russes dans des endroits comme Trostjanez soient répertoriés.

Mais pour l’instant, la priorité est donnée aux travaux de nettoyage. Les spécialistes militaires ukrainiens enlèvent les mines et les fils à piège dans le cimetière, à la gare et même dans le musée du chocolat, situé dans une élégante villa où le compositeur russe Piotr Tchaïkovski a autrefois séjourné. Dimanche dernier [10 avril], l’électricité a été rétablie pour la première fois depuis des semaines. Lundi, le premier train, depuis l’invasion, est arrivé à la gare détruite. Mais les rues continuent d’être jonchées de carcasses tordues de véhicules militaires russes. Et il n’y a rien à acheter à manger, tout a été pillé.

Il y a encore dix ans, les habitants de Trostjanez auraient sans doute dit surtout du bien de la Russie, qui n’est qu’à un court trajet en voiture. Beaucoup y ont des amis et de la famille. Maintenant, ils rivalisent pour insulter les voisins qui ont déversé sur eux ce malheur : « Barbares ! », « Salauds ! », « Bâtards ! »

Jurij Bova est le maire de Trostjanez. Il se promène en uniforme dans la ville, son pistolet est glissé à l’avant de son gilet pare-balles. Il dit qu’il est encore trop tôt pour dire de manière fiable combien de civils ont été tués par les soldats russes. Il y en avait « certainement plus de 50, mais probablement pas des centaines », estime-t-il. Il admet aujourd’hui que l’idée d’une invasion russe lui paraissait totalement farfelue, il y a encore quelques semaines. Mais lorsque les avertissements d’une guerre se sont faits de plus en plus pressants, il a convoqué une réunion avec tous ceux qui souhaitaient rejoindre les forces de défense territoriales, même si la petite ville n’avait jamais abrité d’installation militaire. Une centaine de personnes sont venues. Tout compte fait, il y avait quelques fusils de chasse, quelques pistolets, quelques policiers disposaient de kalachnikovs. Il a été décidé de demander des armes à Kiev.

Mais il était déjà trop tard. Trois nuits plus tard, l’invasion commençait. Le matin du 24 février, une colonne de chars russes se trouvait déjà aux abords de la ville. Jurij Bova envoya un groupe de forestiers abattre les arbres le long de la route principale afin de bloquer le passage. Cela leur a permis de gagner quelques heures. Dans la matinée, il a convoqué une nouvelle réunion des défenseurs. « Essayer d’affronter des chars avec quelques fusils aurait signifié notre mort certaine. J’ai donc décidé que nous allions devenir des partisans », raconte Jurij Bova. Les personnes présentes ont eu quelques minutes pour décider si elles voulaient participer. Puis le maire et ses compagnons d’armes ont quitté la ville et se sont retirés dans les villages voisins. Lorsque les forces ukrainiennes ont fait sauter un pont au sud de Trostjanez un peu plus tard, freinant ainsi l’avancée russe, la ville est devenue un point de rassemblement pour les soldats et les chars.

Les premiers jours, les contacts avec les occupants ont été plutôt inoffensifs. « Nous avions peur d’eux, mais au bout d’un moment, nous avons eu pitié d’eux. Ils avaient des visages sales, ils sentaient mauvais et ils semblaient si perdus », se souvient Jana Lugovez, qui a passé un mois à dormir dans la cave de sa maison avec son mari, sa fille et des amis. Une fois, raconte-t-elle, un soldat est entré dans sa maison pour la fouiller. Lorsque sa fille a crié de peur face à cet intrus étranger, il a interrompu la fouille. La honte se lisait sur son visage.

Daria Sasina, 26 ans, est propriétaire d’un salon de beauté près de la gare. Lorsqu’elle a voulu vérifier si tout était encore en ordre, elle a trouvé sept soldats russes qui s’y étaient introduits et y avaient installé leur campement. Au début, ils ont plutôt réagi en s’excusant. « Je me suis mise à pleurer, j’étais hystérique. Un jeune soldat a essayé de me calmer. Il m’a dit : “Ecoutez, je suis désolé. Nous ne nous attendions pas à quelque chose comme ça.” »

Tout a été volé

Mais chaque rencontre avec les occupants était aussi un jeu de hasard risqué. Quelques jours plus tard, Daria Sasina, son mari et son père ont tenté de traverser la ville pour apporter du pain à leur grand-tante de 96 ans. Soudain, un groupe de soldats russes a pointé ses armes sur eux : « Ils étaient une vingtaine et ils ont commencé à crier: courez, bande de chiens ! Nous avons couru dans la boue aussi vite que nous pouvions. Ils ont commencé à tirer en l’air. Nous pouvions les entendre rire. »

Le lendemain du départ des Russes, Daria Sasina est retournée voir ce qui se passait dans son petit salon. Les coûteuses teintures pour cheveux, les shampooings et les vernis à ongles d’une valeur de plusieurs milliers de dollars avaient été volés, tout comme ses ciseaux, ses sèche-cheveux, toutes les chaises, plusieurs ampoules et les tableaux accrochés au mur. « Tout ce que j’avais construit a été détruit », dit Daria Sasina, désespérée.

La décision du maire Jurij Bova de fuir la ville lui a également valu des critiques. Mais Jurij Bova insiste sur le fait que c’était la seule décision raisonnable. Sur son téléphone portable, il fait défiler des photos des jours d’occupation. Des gens lui ont envoyé des informations sur le déploiement russe, qu’il a transmises. Lorsque l’armée ukrainienne est passée à la contre-attaque, le comportement des Russes est devenu de plus en plus agressif. Un enregistrement audio, truffé d’injures, publié par les services de sécurité ukrainiens aurait montré un général russe ordonnant une attaque de missiles sur des cibles civiles après avoir été bombardé depuis un village proche : « Rasez tout l’endroit, d’est en ouest. »

Un smartphone dans l’étable

A Bilka, un petit village tranquille près de Trostjanez, les Russes ont stationné plus de 200 véhicules militaires. Au moins deux personnes ont été exécutées dans ce village. Le 2 mars, alors que les Russes arrivaient dans le village, l’éleveur de porcs Alexander Kulybaba a protesté contre la confiscation de sa grange. Il a été abattu sur-le-champ. Ce jour-là également, Mykola Savchenko, un sympathique électricien moustachu qui s’occupait avec sa femme Ludmyla de six enfants placés là, a quitté sa maison. Il cherchait un moyen de recharger son téléphone portable, car il n’y avait plus d’électricité chez lui. « Je m’absente quelques minutes », dit-il. Il n’est jamais revenu.

Sa femme Ludmyla Savchenko se tient en pleurs devant leur maison, tenant en main le certificat de décès tamponné par la police. D’une écriture soignée, il y est écrit que son mari a été « sauvagement torturé puis tué d’une balle dans le cœur et d’une autre dans la tête ». Selon un examen, les doigts et les bras étaient cassés.

Ludmyla insiste sur le fait que son mari n’était pas actif dans la résistance contre les Russes. De nombreux autres habitants du village l’étaient. Dans une rue voisine, un paysan raconte comment il a caché son smartphone dans la porcherie, tout en transportant un très vieux téléphone portable en guise de contrefaçon, afin de pouvoir le montrer aux soldats russes en cas de contrôle. La nuit, il sortait son smartphone de sa cachette et se faufilait jusqu’au seul endroit où il y avait encore une couverture mobile à Trostjanez. De là, il envoyait des informations sur l’emplacement du matériel russe à un parent dans l’armée ukrainienne. « Ils ont envoyé des bayraktars et l’ont détruit », a-t-il dit. Il s’agit des drones turcs de reconnaissance et de combat que l’Ukraine utilise avec un succès mortel contre l’armée russe.

Daria Sasina, la propriétaire du salon de beauté, dresse la liste de ses pertes : sa maison détruite, le salon de beauté pillé, le magasin de jouets de sa mère également pillé, une voiture volée à des amis, barbouillée de « Z », puis fracassée. Son frère se déplace avec des béquilles. Le premier jour de l’invasion, on a tiré sur sa voiture à un checkpoint, une balle l’a atteint dans le dos.

La tante de Daria Sasina vit près de Moscou. Presque chaque été, elle venait voir sa nièce à Trostjanez. Lorsque Sasina lui a téléphoné pour lui raconter les horreurs sur place, la tante lui a répondu que c’était impossible. Selon elle, les soldats étaient probablement des Ukrainiens déguisés en Russes. « Maintenant, elle ne me parle plus », dit Sasina en secouant la tête, abasourdie.

Dans le sous-sol de la gare, la faible lumière de la lampe de poche permet d’apercevoir un hôpital de campagne improvisé. C’est là que les Russes ont soigné leurs blessés, le sol est jonché de comprimés et de matériel médical. Une perfusion médicale est encore accrochée à un portemanteau.

Sur le mur extérieur du couloir se trouve peut-être le spectacle le plus troublant de tout Trostjanez. Des dessins d’enfants ramenés de Russie sont collés au mur, des cartes de vœux d’écoliers pour la « Journée de l’armée russe », la veille de l’invasion. L’une d’elles vient de « Sascha P., 1ère classe », et a été peinte avec de la peinture à la cire, accompagnée du message imprimé : « Merci, soldat, de faire en sorte que je vive sous un ciel paisible. »

Shaun Walker

Article publié sur le site de Der Freitag, le 14 avril 2022 ; traduction de l’allemand par rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/ukraine-30-jours-doccupation-russe-a-trostjanez-des-jours-qui-ne-seffaceront-jamais.html

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« Quelques réflexions à propos de l’Ukraine »

Il est paradoxal que certains groupes « à gauche » (« gauche » latino-américaine, Podemos, LO, etc.) reprennent de manière biaisée quasiment l’argumentaire néo-stalinien de Poutine: on renvoie dos à dos Poutine et l’OTAN, dans une interprétation mensongère datant d’avant la chute du mur de Berlin, dans une nostalgique grille de lecture à la Thorez, à la Carrillo ou à la Marchais. Pire, il faudrait « privilégier la diplomatie et le dialogue », il ne faudrait surtout pas livrer d’armes aux Ukrainiens ! (entendu d’une élue de Podemos).

Certains nous rejouent à contre-pied la comédie sinistre de la Non-intervention pendant la Guerre d’Espagne ! On a l’impression de revivre chez certains le soutien de Georges Marchais depuis Moscou à l’invasion de l’Afghanistan ! Et ce, derrière de nouveaux despotes corrompus « de gauche » comme Daniel Ortega au Nicaragua, Nicolás Maduro au Venezuela ou Miguel Díaz Canel à Cuba. Au nom d’un anti-impérialisme de pacotille. De fait au nom d’une imposture

Lors de l’entrée de l’Armée Rouge en Pologne, le 17 septembre 1939 (peu après l’entrée des troupes nazies, conformément à la signature du Pacte Hitler-Staline), Dolores Ibárruri (la « Pasionaria ») signait un texte mémorable [1]dans lequel elle justifiait la « disparition »de la Pologne au nom… de la défense des minorités ukrainiennes persécutées par « une nation polonaise inexistante.» (!) Fallait-il soutenir l’agression de la Finlande par Staline, lors de la « Guerre d’hiver » (30 novembre 1939) ? Le peuple finlandais n’avait-il pas le droit de se défendre ? (Ce qu’il fit d’ailleurs, héroïquement).

En mai 1937, à Barcelone, les anarchistes, le POUM et les trotskystes étaient calomniés, persécutés, traités de « fascistes », assassinés. Un mois avant, en avril de la même année, le PSUC (instrument du Komintern stalinisé et du GPU) préparait sa provocation (voir les mémoires du dirigeant communiste Del Caso) : il fallait laisser courir le bruit que les « incontrôlés » préparaient un putsch, qu’ils allaient déplacer du front d’Aragon des unités armées… De fait, ils accuseraient leurs ennemis de ce que, eux-mêmes, étaient en train de faire et allaient faire. Vieille méthode. Comme le disait Pavel Soudoplatov (grand ordonnateur – avec Léonid Eitingon – des assassinats décidés par Staline et Béria) : « L’Espagne fut en quelque sorte le «jardin d’enfants» où ont pris forme toutes les opérations d’espionnage futures. Les initiatives que nous avons prises par la suite dans le domaine des renseignements ont toutes eu pour origine les contacts que nous avions établis en Espagne. Et les leçons que nous avons tirées de la guerre civile espagnole. La révolution espagnole a échoué, mais les hommes et les femmes engagés par Staline dans la bataille ont gagné. »

La méthode du bourreau accusant la victime de ses propres crimes est connue. Pour le bombardement de Guernica, le Vatican et les franquistes, ont désigné immédiatement les « coupables » : c’étaient les « rouges » et les « gudaris » basques qui avaient incendié la ville, malgré le témoignage d’un prêtre Alberto Onaindia auprès du Saint-Siège. Lors du Procès de Nuremberg tout le monde a fait semblant de gober le massacre de Katyn imputé aux nazis, etc., etc.

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Vladimir Poutine qui a été biberonné au KGB, poursuit simplement ce qu’il a toujours appris en tirant à présent les ficelles du FSB : calomnier, mentir, assassiner.

Que l’OTAN ait cherché depuis des années à pénétrer à l’est, dans la zone anciennement dépendante de l’URSS, évidemment. Que la NSA et la CIA jouent leur rôle au compte de la politique des Etats-Unis, c’est indiscutable – le FSB, à ce jeu-là n’est d’ailleurs pas en reste. Mais cela ne peut nullement servir d’alibi à l’agression armée de Poutine. Nous assistons, une fois de plus, à la vieille recette chauvine qui consiste à essayer de réaliser l’union sacrée derrière un caudillo en s’engageant dans une aventure militaire extérieure. A n’en pas douter le peuple russe se bat lui aussi contre cette guerre ignoble. Malgré la répression de plus en plus violente au sein de la Fédération de Russie (emprisonnements, tortures, liquidations d’opposants, interdiction d’associations mémorielles dénonçant les goulags staliniens, persécution des homosexuels, poids de plus en plus pesant de l’Eglise orthodoxe, etc.), nombre de citoyens et citoyennes résistent malgré les matraques et les geôles. Les sacs plastiques qui rapatrient les cadavres des appelés russes vont d’autant plus peser dans la balance que nombre de familles russes ont des amis, des conjoints, des parents ukrainiens. Les précédents du Vietnam et de l’Afghanistan ne présagent rien de bon pour Monsieur Poutine.

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La question que doit se poser tout militant c’est pourquoi, non pas des milliers, mais bien des millions d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes fuient l’arrivée des troupes russes ? Pourquoi ces troupes russes ne sont-elles pas reçues en libératrices ? Pourquoi la masse de la population est attirée par le mode de vie de l’ouest de l’Europe (certainement idéalisée). Pourquoi l’ensemble du peuple fait-il corps derrière son président ?

Et si l’on en revient à des exemples passés. Le régime du Négus Aïlé Sélassié en 1935 était certainement despotique et médiéval. Fallait-il pour autant soutenir l’agression de l’Ethiopie par l’Italie fasciste de Mussolini en 1935 (accompagnée de massacres, de viols, de bombardements à l’ypérite, etc.) ?

Le régime du Dalaï Lama était certainement fort éloigné d’une « démocratie », fallait-il pour autant que l’Armée chinoise envahisse le Tibet et écrase son peuple ? L’écrasement des ouvriers de Berlin en juin 1953 était-il justifié ? Celui des ouvriers de Budapest en 1956 ? Celui de Prague en 1968 ? Toujours au nom, évidemment, du combat contre le fascisme, l’impérialisme yankee et contre l’OTAN….

Alors que viennent faire ces amalgames avec les nazis, les fascistes, l’Armée Vlassov, ou les bandes de Stepan Bandera (même s’il n’existe pas de nationalismes « purs » ni « démocratiques »). Que vient faire l’utilisation du croquemitaine de l’OTAN ?

On a été surpris (moi en tout cas, comme d’autres) par cette agression de l’armée de Poutine. Mais si l’on suit les analyses que faisait déjà Zbigniew Brzezinski en 1997 – assurément un politicien particulièrement réactionnaire, mais il avait déjà anticipé l’entrée dans l’OTAN [préalable absolu à l’intégration à l’UE] des anciens satellites de l’URSS : Pays baltes, Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie, etc. –, on devine que l’opération de Poutine est certainement une sorte de fuite en avant pour restaurer une forme d’empire qui lui échappe. Il paraît que Poutine aurait dit : « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur, mais celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête. »

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Ce qui s’est certainement passé. Plusieurs évènements ont rythmé la dernière période : l’avancée de l’OTAN dans le pourtour de l’ex-URSS (Pays baltes, Tchéquie, Pologne, etc.); la création du Kosovo, la guerre dans l’ex-Yougoslavie, ont été « réglées » par les Etats-Unis. Le mandat de l’ONU a été dépassé lors de l’intervention en Libye, effectuée par les Français et les Britanniques. En Syrie, dans le cadre des concurrences inter-impérialistes, la Russie a réussi à soutenir à bout de bras le régime assassin de Bachar el-Assad. Après la deuxième guerre de Tchétchénie et la guerre en Géorgie (déclenchée stupidement par les nationalistes géorgiens), Poutine a réussi à s’entourer dans nombre de républiques anciennement dépendantes de l’URSS de despotes sanguinaires (Biélorussie, Tchétchénie, Kazakhstan, etc.).

On comprend que la masse du peuple ukrainien ne veuille absolument pas de ces modèles-là ou du régime imposé depuis 22 ans par Poutine en Russie. Un véritable repoussoir pour tout individu sensé. 

Il est probable que la diplomatie russe ait pensé que le jeune président ukrainien Volodymyr Zelenski allait s’enfuir à l’étranger. Cela ne s’est absolument pas passé ainsi. Ce qui signifie qu’il sent qu’il a l’appui de sa population et « tient » avec courage face à la violence et aux mensonges. L’autre élément qui n’était certainement pas prévu, c’est que depuis le début de la guerre des séparatistes dans le Donbass, depuis 2015, l’armée ukrainienne s’est réorganisée et a certainement été réarmée et pourvue de conseillers militaires de l’OTAN. Comme le disait Talleyrand, « ne prenez jamais vos adversaires pour plus stupides qu’ils ne sont ». Or l’état-major russe le savait. Comme une réunion de l’OTAN était prévue en juin à Madrid (qui risquait peut-être d’entériner le processus l’entrée dans l’OTAN et dans l’UE de l’Ukraine), Poutine a probablement pris les devants dans la dernière « fenêtre » qui s’ouvrait à lui dans ses ambitions (ou ses illusions ?) de renaissance impérialiste.

L’autre élément qui a certainement surpris, c’est une sorte de « cristallisation » d’un nationalisme ukrainien qui semblait jusqu’ici improbable. Paradoxalement, il semble que c’est l’agression russe qui l’a soudainement « réveillé », tout comme l’invasion napoléonienne de 1808 en Espagne avait provoqué la révolte populaire contre l’envahisseur.

Enfin, l’autre paradoxe c’est le renforcement de l’OTAN. Il ne faut pas oublier en outre, que depuis 1945 les frontières ont « glissé » de 300 à 500 kilomètres vers l’Ouest : comment se sont faits les transferts de populations ? Pourquoi Khroutchev a-t-il cédé la Crimée, alors qu’il avait une politique plutôt « grand russe » même s’il était ukrainien ? A l’est, une partie de l’Ukraine est passée à la Russie ; à l’ouest une fraction de l’ancienne Pologne a été dévolue à l’actuelle Ukraine – région de Lviv/ Lwow/Lemberg. On nous parle de la langue… peut-être. Mais comme le remarquaient Miroslav Hroch (Social preconditions of national revival in Europe, Cambridge University Press, 1985) ou Benedict Anderson (L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, éd. française La Découverte, 1996), nous n’avons souvent considéré la naissance des nationalismes et du mythe national que dans leur vision « romantique » du XIXe siècle. Or, dès la fin du XVIIIe siècle et à l’aube du XIX les colonies d’Amérique du nord et d’Amérique du sud se scindaient de la métropole et se constituaient en Etats-nations, alors qu’elles partageaient la même langue – anglais ou espagnol et portugais – la même religion (protestantisme ou catholicisme) et la même culture… La renaissance du nationalisme ukrainien mériterait sans doute une analyse plus approfondie…

En conclusion, l’armée de Poutine doit partir ! Dehors les troupes russes d’Ukraine ! Inconditionnellement, indépendance de l’Ukraine ! Pour la liberté des peuples d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie !

[1] Francisco Pallarés Aran a traduit deux articles de la « Pasionaria », Dolores Ibárruri, publiés à Mexico dans un hebdomadaire du Parti communiste espagnol. Il précise à ce propos : « L’article de la Pasionaria, dans son style d’un lyrisme amphigourique et irremplaçable, s’en prend très, très longuement (à juste titre d’ailleurs) à la politique de « non-intervention » et à Léon Blum… mais pour mieux « justifier » la canaillerie de l’écrasement de la Pologne (tout en éludant le Pacte germano-soviétique…). Curieusement sa réécriture de l’histoire de la Révolution espagnole reprend la version d’une « République populaire » de nouveau type, d’une « guerre d’indépendance » et des « collectivisations volontaires », contrôlées par un Etat « garant tout de même de la propriété privée ». A l’époque il s’agissait d’affirmer que la Pologne était un Etat créé artificiellement (opprimant des milliers d’Ukrainiens, de Biélorusses et de Juifs) à la suite du Traité de Versailles.

Ce qui est frappant c’est que Poutine reprend texto, à l’heure actuelle, le même « argumentaire » pour l’Ukraine; les opprimés étant cette fois les Russes du Donbass… Son passage au KGB lui a visiblement laissé une empreinte indélébile.

L’éditorial non signé est visiblement inspiré par la diplomatie de Staline: l’URSS n’a pas agressé la Finlande pendant « la guerre d’hiver », elle « a seulement mené une opération préventive » – sic. On y retrouve l’écho d’une recherche précédente d’alliances auprès de la France et de la Grande-Bretagne dans la crainte d’une attaque de l’URSS (parenthèse, Léon Trostky serait assassiné un mois après). Nous sommes encore pendant la « drôle de guerre » et nul ne peut prévoir l’effondrement de l’armée française.

A l’heure où paradoxalement la guerre de Poutine semble avoir pour conséquence… d’inciter la Finlande et la Suède à se rapprocher de l’OTAN (!), les guerres passées sont à méditer. Il est à souhaiter que le train ne déraille pas comme en 1914 ou 1939… » Les lectrices et lecteurs peuvent prendre connaissance de la traduction de ces textes publiés à Mexico en cliquant sur le  PDF ici.

Francisco Pallarés Aran

Article reçu le 12 avril 2022

http://alencontre.org/europe/espagne/debat-quelques-reflexions-a-propos-de-lukraine.html

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Fresque murale près du Centre Pompidou, à Paris.
 Œuvre de street art de Nikita Kravtsov.
Photo :
streetartutopia.com

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Lignes de front (15 avril)

Du rififi dans les services

Selon le Times de Londres [1], Vladimir Poutine pourrait être en train de procéder à des purges dans ses services de renseignement et de rechercher des « coupables » pour avoir sous-estimé les capacités de résistance de l’Ukraine par la Russie. Toujours selon l’ISW, le journaliste russe Andrei Soldatov a rapporté que le général Sergei Beseda, un membre éminent du FSB aurait été arrêté et placé en détention. Le général en question commandait un service du FSB chargé « du renseignement extérieur et de la subversion politique » en Ukraine. Selon le Moscow Times, il serait reproché au général Beseda de ne pas avoir été capable de créer en Ukraine une « opposition pro-russe capable d’aider l’invasion russe ». Des sources font état du limogeage ou de l’arrestation d’environ 150 agents de ce service. La même source affirme que Vladislav Surkov [2], un allié de longue date de Poutine, a été placé en résidence surveillée. Selon l’ancien député russe Ilya Ponomarev, ces arrestations et ces purges « indiquent que Poutine est de plus en plus sceptique quant aux conseils qui ont conduit aux échecs de la Russie en Ukraine » et que l’élimination de spécialistes de l’Ukraine « peut nuire à la capacité du Kremlin à comprendre ce qui se passe au sein de la direction ukrainienne et à prendre des décisions militaires éclairées ».

Répression en Russie

Les autorités civiles russes renforcent la répression de « l’expression de sentiments anti-guerre parmi les politiciens et le public russe ». Vladimir Kara-Murza, membre fondateur du Comité russe contre la guerre, a été arrêté le 11 avril. Quatre anciens rédacteurs d’un journal étudiant, Doxa, ont été condamné à deux ans de travaux forcés « pour avoir fait participer des mineurs à des manifestations antigouvernementales ».

Alerte jaune 

Le 11 avril, les régions russes frontalières de l’Ukraine – y compris la Crimée – ont été placées en « alerte terroriste jaune » (risque élevé). Selon l’état-major ukrainien, il s’agit ainsi de faciliter les mouvements de troupes dans ces zones et de mobiliser l’opinion russe contre le « danger terroriste ukrainien ». Hier, le ministère de l’intérieur russe a pris des mesures contre de possibles « attentats à la bombe ».

Du sable dans le moteur

Les services de renseignements militaires ukrainiens signalent que les sanctions perturbent de plus en plus la capacité de la Russie à remplacer ses pertes en matériel militaire. Ainsi, le fabricant de chars russe Ouralvagonjavod rencontrerait des difficultés d’approvisionnement, notamment en acier servant au blindage.

Quelques arguments pour les amis du Kremlin

Après avoir changé ses buts de guerre devant son échec devant Kiyv, le Kremlin, toujours soucieux de son opinion publique et des bonnes grâces de ses amis, leur fournit de nouveaux arguments en recentrant ses « buts politiques ». Désormais, il ne s’agit plus (uniquement) de « dénazifier » l’Ukraine mais de « mettre un terme à l’expansion des États-Unis vers la domination mondiale ». C’est ce qu’a déclaré, il y a quelques jours, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov [3]. Selon lui, les États-Unis et l’Union européenne ont utilisé l’« opération militaire » en Ukraine comme prétexte à une agression sans précédent contre la Russie. Vladimir Poutine a repris la même antienne en affirmant que « les États-Unis combattaient la Russie pour la domination mondiale par le biais de ses mandataires ukrainiens dans un conflit « plus complexe que la guerre froide” ». « Dans ce monde complexe, un seul pays ne parviendra pas à conserver sa domination totale, a-t-il déclaré, nous sommes aujourd’hui les témoins de l’effondrement du système mondial unipolaire qui a pris forme après la disparition de l’Union soviétique [4]. »

Note de synthèse de l’ISW (15 avril)

« Les forces russes ont poursuivi des attaques tactiques à petite échelle sur les axes d’Izyum et de Severodonetsk ; les renforts ne leur ont pas permis à ce jour de percer les défenses ukrainiennes […]. L’armée russe semble adopter dans l’est de l’Ukraine une approche similaire à celle qu’elle a adoptée au nord de Kiyv au début du mois de mars : elle continue d’envoyer de petits groupes de forces dans des attaques infructueuses contre les positions défensives ukrainiennes sans faire de pause opérationnelle, laquelle serait probablement nécessaire pour préparer une campagne offensive plus efficace. Les forces russes continuent d’écraser les défenseurs ukrainiens à Marioupol, bien que l’ISW ne puisse pas actuellement évaluer combien de temps ces forces tiendront et leur état d’approvisionnement actuel. »

[1] https://www.thetimes.co.uk/

[2] https://www.newsweek.com/who-vladislav-surkov-putin-ally-reportedly-under-house-arrest-1697674

[3] https://tass.com/politics/1435849

[4] https://tass.com/politics/1436579

Patrick Silberstein

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La Suisse, ses banques et les sanctions

Contrairement à ce que d’aucun·e·s ont un peu vite affirmé, ce n’est pas la première fois que la Suisse applique des sanctions internationales. Elle l’a déjà fait dans le cadre d’une politique de neutralité changeante, plus opportuniste qu’étroite.

Ce que les décisions récentes la Suisse ont de nouveau, c’est de suivre des sanctions préconisées par l’Union européenne et non pas par une instance mondiale comme l’ONU ou son ancêtre, la Société des nations. Les sanctions prises par la Confédération occupent une ordonnance de près de quarante pages. De multiples produits et services y sont listés. Mais pas – et c’est heureux – les produits alimentaires et les médicaments. Ce qui évite, au moins dans un premier temps, à la population russe d’être frappée de plein fouet, au niveau de sa survie, par les sanctions occidentales.

Cachottières, les banques et la finance !

Pour l’instant, relevons une anomalie : une bonne partie des mesures concrètes concernant les banques et la finance sont énumérées dans des annexes à l’ordonnance ; censées pouvoir être consultées sur le site du Secrétariat d’État à l’économie (ce qui n’est pas le cas), elles ne seront pas publiées dans les recueils officiels. Par souci de sécurité et pour ne pas mettre la puce à l’oreille des oligarques russes et de leurs armées d’avocats ? Peut-être. Mais les éléments suivants empêchent d’adhérer pleinement à cette thèse du « secret défense » :

Historiquement, que ce soit lors de l’affaire des fonds en déshérence (1995) ou encore avant, lors du gel des avoirs allemands à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les banques suisses ont fait preuve d’une capacité à traîner les pieds sidérante.

La législation suisse concernant les activités bancaires et financières comporte suffisamment de trous, pour ne pas dire de failles, pour faciliter le travail des avocats des oligarques. Les Panama Papers et les Swiss Papers l’ont bien montré. Par exemple, en ce qui concerne le blanchiment d’argent, avocats, conseillers fiscaux et autres intermédiaires financiers pratiquent désormais l’autocontrôle. Défense de rire…

En matière de fonds russes, l’agence Reuters a levé un joli lièvre début mars. La place financière de Dubaï avait en effet reçu de nombreuses demandes de vente de bitcoins, pour des montants inhabituellement élevés (aucune inférieure à deux milliards de dollars). Dubaï est une des places refuges pour les oligarques russes et ces demandes, faites par des clients russes, passaient toutes par des intermédiaires suisses.

Par ailleurs, plusieurs articles dans la presse alémanique mettent en évidence les lenteurs, pour ne pas dire plus, des autorités fiscales en matière de recherche des fonds et avoirs des oligarques. De son côté, le Conseil fédéral fait reposer cette recherche sur les démarches spontanées des personnes et des entreprises. Aucune trace d’une recherche active.

Ainsi rassurés sur le sort des milliardaires russes – dont les avoirs sont, notons-le, gelés et non pas confisqués ou expropriés – voyons de plus près les effets des sanctions.

Les sanctions, une arme à forte dispersion

Les sanctions ont rarement atteint leur but officiel qui était de provoquer la chute du régime en place. Les récents exemples de l’Irak après la guerre de 1990 et de l’Iran depuis 1979 ont suffisamment montré que ce sont les peuples qui souffrent et non pas leurs dirigeant·e·s qui déguerpissent. En Irak, les bombardements puis la malnutrition et la pénurie de médicaments ont entraîné en une décennie la mort de 350 000 enfants. En Iran, être atteint·e aujourd’hui d’un cancer signifie dans la plupart des cas être condamné·e à mort, faute de traitements et de médicaments disponibles. 

En Russie, les sanctions ont déjà provoqué la chute du rouble, qui s’échange aujourd’hui contre le dollar à un taux cinq fois plus élevé qu’il y a vingt ans. La Banque centrale de Russie a propulsé son taux directeur (loyer de l’argent emprunté) à 20 %, représentant un vrai risque inflationniste. Or, dans un pays où les revenus stagnent depuis 2014 (annexion de la Crimée), les difficultés matérielles pour de larges couches de la population vont s’accroître notablement.

À nos yeux, le but des sanctions est triple : pourrir la vie des soutiens de Poutine, détruire le « pouvoir de convictio  » (soft power) du régime à l’extérieur et ruiner sa prétention, interne, d’avoir ramené l’ordre et la prospérité dans le pays après la décennie Eltsine. Mais il ne s’agit pas d’affamer le peuple russe et de priver tout le pays de soins médicaux, pour le « punir » de n’avoir pas su empêcher l’invasion de l’Ukraine.

La lucidité sur ces sanctions et certains de leurs effets ne doit toutefois pas nous empêcher de dénoncer leur très lente application, leur efficacité réduite et leur mise en œuvre à contrecœur par les autorités et nos cupides dirigeant·e·s du secteur bancaire et financier, bien plus préoccupé·e·s par leurs marges de profit que par le sort du peuple ukrainien.

Daniel Süri

https://solidarites.ch/journal/404-2/la-suisse-ses-banques-et-les-sanctions/

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Appel au Conseil fédéral: Pour le droit d’asile des déserteurs et des réfractaires russes en Suisse ! 

L’asile : pour eux/elles aussi !

Depuis le déclenchement de la guerre d’agression de la Russie contre l’Etat souverain qu’est l’Ukraine et contre son peuple, l’immense élan de solidarité qui s’est manifesté dans la population suisse a amené notre gouvernement à ouvrir largement les portes de notre pays, à accorder sans restriction l’asile à des dizaines de milliers d’Ukrainiennes et Ukrainiens victimes de cette agression. Nous nous en réjouissons.

Toutefois, nous considérons que le droit à l’asile doit aussi être garanti à d’autres victimes de l’agression et du pouvoir dictatorial de Vladimir Poutine que la Suisse devrait publiquement s’engager à accueillir.

Il s’agit avant tout des jeunes soldats que l’ordre militaire poutinien transforme, bien malgré eux, en tueurs au service d’une barbare guerre d’agression.

Pour nombre d’entre ces garçons, âgés de dix-huit à vingt ans, la perspective que peut représenter cette guerre qu’ils n’ont pas choisi de faire, c’est de mourir au combat.

D’autres, que la logique de guerre amène à tuer, si ce n’est à pratiquer des exactions, voire des crimes de guerre, sont condamnés par cette guerre à un avenir de cauchemars hallucinés, de troubles psychologiques majeurs.

Ils risquent de connaître le dramatique retour à la vie civile qu’ont connu nombre de conscrits étasuniens après avoir sévi et tué au Vietnam ou plus récemment en Irak.

A l’intérieur de la Russie même, des centaines de milliers d’autres jeunes risquent eux aussi d’être mobilisés, d’être envoyés au front pour y accomplir de basses besognes.

Comme leurs aînés qui y sont déjà, ils n’ont pas le choix, sauf un, celui de déserter, de se soustraire à l’obligation militaire, de désobéir, au risque de lourdes peines, voire de la cour martiale.

En Russie, le durcissement des peines contre qui oserait parler de guerre et non pas « d’opération spéciale », la répression brutale de l’opposition à la guerre et les incarcérations, mettent les citoyens dans l’impossibilité d’organiser un vaste mouvement contre la guerre.

Dès lors, nous considérons que toutes ces catégories doivent aussi bénéficier du droit d’asile car, elles aussi sont victimes de la logique dictatoriale et impériale de Vladimir Poutine.

Ainsi, nous soussigné.e.s invitons le Conseil fédéral à annoncer publiquement l’octroi du droit d’asile en Suisse à tous les déserteurs russes, à tout jeune russe refusant la conscription et à toute personne habitant en Russie qui, en raison de ses opinions à propos de la guerre, risque la répression et la prison.

La portée d’une telle annonce publique de la part du gouvernement de la Suisse ferait office d’incitation à la désobéissance face à un gouvernement inique.

https://comite-ukraine.ch/wp-content/uploads/2022/04/Asilepourlesdeserteursrusses.pdf

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Guerre en Ukraine : résolution de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH)

Toutes les guerres violent les droits humains. C’est aussi ce qui ressort de la récente invasion de l’Ukraine par la Russie. En temps de guerre, les États ne protègent pas leurs citoyens et le droit international humanitaire et le droit international des droits humains sont violés. Les crimes commis à l’occasion de la guerre en Ukraine doivent faire l’objet d’une enquête approfondie, mettant en évidence la responsabilité individuelle et celle de l’État dans leur exécution.

L’État de droit devrait être d’application universelle, or ce ne fut pas le cas pour toutes les personnes vivant en Ukraine. En raison des bombardements et des attaques contre les populations civiles, ainsi que des exécutions sommaires, des viols et des tortures, de nombreuses personnes ont été victimes de crimes de guerre et d’autres violations des droits humains, notamment de discrimination raciale. En dépit de la fermeture de l’espace de la société civile en Russie et au Bélarus, et en dépit d’interventions au péril de leur vie en Ukraine, les organisations de la société civile sont en première ligne et mènent leur travail avec détermination tout en continuant à gérer les crises en Ukraine, en Russie et au Bélarus.

Les organisations membres de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) – le Centre pour les libertés civiles en Ukraine ; le Groupe de protection des droits humains de Kharkov et le Centre de protection des droits humains en Bélarus ; et le Centre des droits humains Memorial, le Centre anti-discrimination Memorial et l’organisation de protection des droits humains ’Citizens’ Watch – en tant que défenseures des droits humains, continuent de protéger et de défendre la dignité des personnes pendant cette crise.

La FIDH ne peut rester indifférente et se tient solidaire de ceux qui appellent universellement à la fin de la guerre et au respect des droits humains dans des conditions difficiles partout dans le monde.

Ainsi la FIDH exhorte le Gouvernement de la Fédération de Russie à :

– cesser immédiatement les hostilités et rechercher la paix ;

– établir des couloirs de passage sûrs et dégagés et autoriser, sans restriction, l’accès à l’aide humanitaire indépendante et au monitoring des droits humains ;

– fournir une assistance humanitaire aux civil.e.s touché.e.s par le conflit et une protection aux civil.e.s en danger ;

– retirer ses troupes et les groupes armés appuyés par elle de l’ensemble du territoire ukrainien internationalement reconnu ;

– mettre immédiatement fin à toute violation des droits humains internationaux et du droit humanitaire en Ukraine ;

– mettre immédiatement fin au harcèlement, y compris judiciaire, contre les journalistes et défenseur.e.s des droits humains et procéder à la libération immédiate de celles et ceux arbitrairement détenu.e.s ;

– garantir, en toutes circonstances, les droits à la liberté d’expression, de réunion et d’association, tels qu’ils sont consacrés par le droit international relatif aux droits humains, et notamment par les articles 19, 21 et 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

La FIDH appelle le Gouvernement ukrainien à :

– ratifier le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) et mettre son droit interne en conformité avec le droit international pénal, en finalisant la procédure d’adoption de la loi no.1164-IX ;

– respecter le droit international humanitaire et le droit international relatif aux droits humains.

La FIDH appelle tous les États à :

– appliquer le droit international relatif aux droits humains et le droit international humanitaire en toutes circonstances ;

– faciliter un passage sûr et sans entrave vers des destinations à l’intérieur et à l’extérieur de l’Ukraine et l’accès à la protection internationale pour toutes les personnes fuyant le conflit, sans distinction ni discrimination fondée sur la nationalité, l’origine ethnique, la religion, la langue, le genre ou encore de la couleur de leur peau ;

– ouvrir des enquêtes en vue de poursuivre les auteur.e.s de crimes internationaux devant les tribunaux nationaux sur la base de la compétence universelle – aux États qui n’ont pas de compétence universelle, à modifier leur droit pénal pour y inclure cette possibilité – ;

– soutenir, tant politiquement que financièrement, les libertés des organisations de la société civile et des défenseur.e.s des droits humains en Ukraine, en Russie, au Bélarus et dans les pays touchés par le conflit, afin de leur garantir l’accès aux ressources nécessaires pour faire face à l’urgence humanitaire, notamment en contournant les administrations nationales qui sont responsables des violations, qui ne travaillent pas pour prévenir et punir ces violations ou qui ne gèrent pas la crise.

La FIDH appelle les États parties au Statut de Rome de la Cour pénale internationale, à coopérer avec la CPI et à la soutenir financièrement pour toutes les situations de crimes internationaux, en contribuant à son budget général plutôt qu’en lui allouant des fonds pour des situations spécifiques.

https://www.fidh.org/fr/regions/europe-asie-centrale/ukraine/guerre-ukraine-resolution-fidh

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Rencontre avec la résistance féministe russe à la guerre de Poutine contre l’Ukraine

Début mars, des féministes russes ont uni leurs forces et organisé la Résistance féministe contre la guerre (FAR), actuellement le mouvement anti-guerre le plus organisé de Russie. Viktorya Kokoreva a contacté un membre de son groupe de coordination, la militante féministe et historienne russe Ella Rossman. Elles ont parlé de la répression que subissent les jeunes femmes, de la violence lors des arrestations, et de la façon dont il incombe aux femmes russes de lutter pour l’humanisation du pays tout entier.

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Quelles sont les caractéristiques de votre résistance à la guerre ?

Notre mouvement essaie maintenant d’arrêter la guerre par tous les moyens possibles. Lorsqu’elle a commencé, toutes les féministes russes ont bien sûr été en état de choc, en raison de la manière dont cette guerre contre les civil·es a été menée depuis le début et parce que notre État a décidé d’envahir le territoire d’un État souverain indépendant.

Mais elle a également porté un coup à tout ce que nous faisions en Russie depuis de nombreuses années. Au cours des dix dernières années, le mouvement féministe s’est développé activement – en fait, nos militantes ont fait ce que les organisations et les organes de l’État auraient dû faire, comme apporter un soutien aux femmes en situation de violence domestique.

Après le début de la guerre, toute cette lutte a été anéantie. Il y aura plus de pauvreté et plus de violence en Russie, surtout avec toutes les sanctions.

Personne ne comprenait cette guerre, alors les féministes sont devenues la première force d’opposition en Russie à créer une association anti-guerre. Aujourd’hui, nos deux principales lignes d’action sont de protester et d’informer. D’une part, nous unissons des groupes féministes dans toute la Russie – plus de 45 groupes féministes ont été organisés dans différentes villes.

Des groupes situés en dehors du pays se joignent également à nous : en Italie, en Suisse et aux États-Unis, par exemple, ils ont manifesté sous notre logo. Nous organisons des manifestations de rue contre la guerre et demandons au gouvernement de l’arrêter. Des groupes à l’étranger demandent que les gouvernements locaux fassent pression sur le gouvernement russe.

Et la seconde chose que nous faisons, c’est informer. En Russie, avant même le début du conflit, la plupart des médias indépendants étaient bloqués ou fermés. Aujourd’hui, les sites de médias sociaux sont bloqués ou ralentis par le gouvernement. Les gens obtiennent très peu d’informations indépendantes : ils reçoivent surtout de la propagande d’État.

Notre première méthode est de distribuer des tracts, la seconde est de mener des campagnes en ligne que nous lançons régulièrement sur les réseaux sociaux. Nous le faisons non seulement sur Instagram, mais aussi sur les réseaux sociaux ; par exemple, sur Odnoklassniki [une plateforme de médias sociaux russe populaire auprès des personnes âgées de 40 à 70 ans], nous avons lancé des parodies de ses messages « envoyez ça à sept amis et vous serez heureux ». Mais nous les avons appelés « lettres de malheur » et avons rédigé un texte anti-guerre avec des informations sur les victimes.

Même distribuer des tracts anti-guerre en Russie est très dangereux maintenant. Quels conseils donnez-vous à ceux qui protestent ?

Toute manifestation est très dangereuse aujourd’hui. En raison des nouvelles lois sur la trahison de la patrie (jusqu’à 20 ans d’emprisonnement) et sur les fausses nouvelles (jusqu’à 15 ans), il est interdit de diffuser toute information sur la guerre autre que celle approuvée par le ministère de la Défense. Tout·e manifestant e dans la rue est arrêté·e, même si les piquets de grève isolés ne sont pas encore interdits dans notre pays.

Plusieurs de nos jeunes femmes ont déjà été arrêtées par la police pour avoir collé des tracts, c’est pourquoi nous avertissons ouvertement nos volontaires que c’est dangereux. Nous avons une chaîne Telegram qui décrit nos outils de sécurité de base – nous vous suggérons de vous préparer à la distribution de tracts comme pour aller à une manifestation : « Allez toujours avec quelqu’un d’autre, ayez un téléphone chargé et de l’eau, restez en contact les un es avec les autres, et ayez à portée de main les coordonnées des avocats du département OVD-info [une organisation russe de défense des droits de l’homme qui fournit une première assistance juridique lors des manifestations]. »

Pour les campagnes en ligne, nous disposons également d’un mécanisme de communication sécurisée sur internet : nous expliquons ce que sont les messageries cryptées, où vous pouvez chatter, où non, et quelle application utiliser pour qu’elle supprime toute votre correspondance lorsque vous êtes arrêté.

Telegram est également devenu dangereux, car sa correspondance est souvent utilisée pour vous accuser de « terrorisme téléphonique » et d’extrémisme. Par ailleurs, je surveille le comportement des autres groupes dans l’espace en ligne et je leur signale régulièrement s’ils se mettent en danger.

Comment la répression a-t-elle affecté les FAR ?

Actuellement, je dirais que nous sommes les plus organisés de Russie. Avant la guerre, Yulia Tsvetkova [illustratrice militante qui dessinait des bandes dessinées sur les droits des femmes] a été emprisonnée pour pornographie et Anna Dvornichenko [spécialiste des études de genre et organisatrice de festivals féministes] a été pratiquement expulsée du pays. Notre groupe a fait l’objet de nombreuses répressions, mais comme, dans le même temps, les femmes sont toujours sous-estimées dans la culture patriarcale russe, on ne s’attendait pas à ce que nous devenions une force politique.

Notre groupe central est délibérément restreint pour ne pas nuire à l’efficacité de notre travail. Nous demandons à tous les groupes féministes des différentes villes de s’auto-organiser et de discuter de manière indépendante des actions que nous leur proposons, et non de rejoindre notre groupe. C’est une question de sécurité, car s’ils s’en prennent à nous, il restera de nombreuses cellules autonomes capables de continuer à fonctionner par elles-mêmes.

De plus, certains d’entre nous ont déjà quitté le territoire russe car la police est déjà au courant de nos activités et de nombreux militants ont déjà été perquisitionnés et arrêtés sous l’accusation de « terrorisme téléphonique ». Ce type d’accusation est un nouveau moyen pour la police de suspendre les activités des militants pendant un certain temps et de les intimider.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le comportement de la police pendant les manifestations ?

Le 6 mars, nous avions plusieurs colonnes de femmes dans le cadre de l’action anti-guerre en Russie. Beaucoup de nos jeunes femmes ont participé dans différentes villes. La même nuit que les arrestations, nous avons reçu des informations sur plusieurs cas de passages à tabac et de torture de jeunes femmes par la police. Des cas de violences sexuelles commises par des policiers ont également été signalés à Saint-Pétersbourg.

Et maintenant, le Conseil des droits de l’homme en Russie a annoncé que le ministère de l’Intérieur et le Comité d’enquête mènent une inspection dans l’un des commissariats de Brateevo, où l’une de nos jeunes femmes a enregistré un enregistrement audio montrant des agents en train de la battre et de la forcer à répondre à leurs questions. À propos, elle a déclaré plus tard que, dans son enfance, son père la battait souvent. Dans cette situation, elle a gardé la tête froide et a réussi à mettre l’enregistreur en marche.

Le 8 mars, nous avons organisé une action mondiale en mémoire des morts ukrainiens. Nous avons proposé aux femmes de Russie de se rendre aux monuments de la Seconde Guerre mondiale, présents dans chaque ville et village, et de déposer des fleurs en signe de protestation. Dans le monde entier, 112 villes ont participé. C’était particulièrement important pour les petites villes, où les jeunes femmes pensaient être les seules à être contre la guerre. Elles sont donc allées aux monuments et ont vu un tas de couronnes, de cartes postales et d’affiches anti-guerre, et ont été surprises. Elles ont pris conscience qu’elles n’étaient pas seules.

Quel travail faisiez-vous dans la société russe avant que la guerre n’éclate ?

Eh bien, il existe une idée fausse en Europe selon laquelle l’égalité des sexes en Russie a été atteinte sous les bolcheviks, mais ce n’est pas vrai, même d’un point de vue historique. Et dans la Russie post-soviétique moderne, les choses ont empiré : ces dernières années, la possibilité d’avorter a été sévèrement limitée, la période pendant laquelle on peut le faire a été réduite, et si une femme décide d’interrompre sa grossesse, de nombreuses cliniques ont rendu obligatoire la consultation de prêtres.

En Russie, il n’y a pas de loi sur la violence domestique, la peine maximale pour ce crime est une amende, nous n’avons pas de protection normale pour la famille, il n’y a pas de structures offrant une protection. Les féministes se sont longtemps battues pour cette loi, mais elle n’a jamais été adoptée. Toutes nos structures d’accueil et le travail psychologique avec les victimes de violence sont assurés par les efforts des bénévoles et sans le soutien de l’État.

Les féministes tentent d’humaniser la société russe. La société a une très grande tolérance à l’égard de la violence : si un·e élève est battu·e à l’école, eh bien, iel est réprimandé·e, si un homme bat une femme, eh bien, les choses s’arrangent.

Les féministes sont en train de changer ce point de vue, d’expliquer et de montrer que l’on peut vivre différemment, que garder le silence sur la violence, ce n’est pas normal. La compréhension de ce problème progresse. Des jeunes hommes, pro-féministes, ont commencé à nous rejoindre, à participer à nos actions.

Cependant, nous pensons que la guerre nous ramènera de nombreuses années en arrière dans ce domaine.

Traduit du site italien fanpage.it par Gauche verte et Liens – Revue internationale du renouveau socialiste Bureau européen.

Viktorya Kokoreva Ella Rossman, 4 avril 2022

https://www.greenleft.org.au/content/interview-russias-feminist-resistance-putins-war-ukraine

Traduit avec http://www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

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Soutenez l’Ukraine ! Soyez avec nous !

Une manifestation pacifique contre l’invasion russe des territoires ukrainiens !

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« Rester ou partir ? Le choix angoissant des maires ukrainiens face à l’invasion et occupation russe »

Deux jours avant l’invasion russe, la vice-première ministre ukrainienne Iryna Verechtchouk a reçu un appel de l’ambassadeur britannique en Ukraine, avec un message simple : « quittez immédiatement Kiev ».

Cet appel, comme s’en souvient Iryna Verechtchouk, faisait partie d’une série d’avertissements adressés à des personnalités du gouvernement, alors que l’Occident s’attendait à ce que l’armée russe prenne rapidement le contrôle de Kiev et cherche à installer son propre gouvernement fantoche.

« Les Américains et les Britanniques nous ont prévenus qu’il y avait une liste d’objectifs, et que la cible principale était le président et sa famille, puis les membres du gouvernement », a déclaré Iryna Verechtchouk.

« On nous disait : « Ils vont vous chercher, ils vont vous traquer et ils vont vous tuer. » J’ai dit : « Quoi, ils vont tuer un vice-premier ministre en direct à la télévision ? OK, pas de problème, nous allons rester ici et laisser le monde entier le voir » », a-t-elle déclaré.

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La décision de rester à Kiev a été prise par le président Volodymyr Zelensky. Le deuxième jour de la guerre, il a déclaré aux dirigeants européens lors d’une conférence téléphonique : « C’est peut-être la dernière fois que vous me voyez en vie », ajoutant qu’il avait des informations selon lesquelles il figurait sur une liste de cibles russe. Il aurait également rejeté une offre d’évacuation de Kiev faite par le président des Etats-Unis, Joe Biden, en déclarant qu’il avait « besoin de munitions, pas d’un voyage ».

Au cours des premières semaines de la guerre, les médias d’Etat russes ont promu un certain nombre de théories du complot concernant l’emplacement de Zelensky : les vidéos le montrant à Kiev étaient fausses et le dirigeant ukrainien avait, en réalité, fui immédiatement après l’invasion.

Toutefois, ces affirmations ont perdu de leur pertinence au fur et à mesure que les preuves montraient qu’il était resté dans la capitale et que ses discours réguliers et percutants sur vidéo étaient devenus une source d’inspiration pour de nombreux Ukrainiens et Ukrainiennes.

Selon Iryna Verechtchouk, la décision de Volodymyr Zelensky de rester sur place a été l’un des premiers signes montrant que l’Ukraine n’était pas disposée à se rendre à la prétendue inéluctabilité de la conquête de l’Ukraine par Vladimir Poutine. Elle a contribué à jeter les bases de la riposte énergique qui a conduit la Russie à abandonner sa poussée vers Kiev, du moins pour le moment.

« Le Kremlin espérait vraiment que nous serions désorientés et que nous nous enfuirions… Mais c’était l’une des premières étapes qui a permis de contrôler la situation. Pouvez-vous imaginer que les gens découvrent que le président et son équipe, ainsi que le gouvernement, se sont enfuis ? Bien sûr, cela aurait démoralisé tout le monde », explique Iryna Verechtchouk.

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Pour d’autres responsables ukrainiens des zones occupées par l’armée russe, la question de savoir s’il fallait suivre l’exemple de Volodymyr Zelensky était difficile. De nombreux maires et autres responsables locaux sont restés sur place, avec parfois des conséquences pour leur vie, tandis que d’autres ont décidé de fuir.

Dans quelques cas, les maires ont exprimé leur volonté de travailler avec les Russes. Ils pourraient être accusés de trahison si l’Ukraine reprenait le contrôle de leurs villes.

Dans la bourgade de Motyzhyn (Motyjyn, à environ 50 kilomètres à l’ouest de Kiev), la maire, Olha Soukhenko, a décidé de rester. Avec son mari et son fils, elle a été arrêtée par des soldats russes lors de l’invasion. Ils ont ensuite été abattus et enterrés dans des fosses peu profondes, selon des responsables ukrainiens.

Dans de nombreuses villes occupées, il a été signalé que des soldats russes faisaient du porte-à-porte à la recherche de personnes ayant des liens avec le gouvernement ukrainien. Ihor Kostovarov, le maire des villages de Staryi et Novyi Bykiv, à l’est de Kiev, a déclaré qu’à peu près au moment de l’enlèvement de Olha Soukhenko, il a décidé de quitter son propre village.

« Nous avons reçu des informations de nos services de sécurité selon lesquelles les Russes envoyaient des escouades du FSB pour trouver et exécuter les responsables locaux. Je suis resté ici pendant les trois premières semaines, mais après cette information, je suis parti », a-t-il déclaré.

Ihor Kostovarov a déclaré que de nombreux habitant·e·s étaient furieux de sa décision de partir, ce qui a rendu difficile son retour dans le village après sa libération. Dans d’autres endroits, de nombreux responsables locaux qui ont pris la décision de partir ont également été critiqués.

Dans la région (oblast) de Soumy, frontalière de la Russie et partiellement occupée au début de la guerre, le gouverneur, Dmytro Zhyvytskyy, a affirmé que le fait que les maires restent ou non en place avait un effet sur la défense des villes.

« Krasnopillia (oblast de Soumy) est tombée parce que le maire a fui; Trostianets (oblast de Soumy) est tombée parce que le maire a fui. Il n’y avait plus personne pour organiser la défense », a-t-il affirmé, faisant référence à deux villes que les Russes ont occupées pendant un mois.

Yuriy Bova, le maire de Trostianets, a déclaré qu’il n’avait pas eu d’autre choix que de quitter la ville, car il n’y avait pas d’unités de l’armée ukrainienne pour la défendre, et qu’il ne disposait que de quelques fusils à utiliser contre la colonne de chars russes qui, le premier jour de l’invasion, s’est avancée sur la ville.

« Si j’étais resté, il est fort probable que je ne serais pas en vie et assis devant vous aujourd’hui », a déclaré Yuriy Bova. « Au lieu de cela, nous avons pris la décision de devenir des partisans. » Yuriy Bova et un groupe de personns de confiance ont déménagé dans des villages à l’extérieur de la ville, a-t-il dit. Ils se sont coordonnés avec les habitants qui étaient restés et ont envoyé les coordonnées des positions militaires russes par téléphone.

Dmytro Zhyvytskyy, le gouverneur de l’oblast, n’est toujours pas convaincu. Il dit se poser de grandes questions sur la décision de Yuriy Bova. Il déclare : « Vous allez à Trostianets et vous voyez que tout le monde a vieilli de 15 ans en deux semaines, alors que ce type court partout avec l’air frais. »

A Melitopol, l’une des nombreuses villes du sud de l’Ukraine occupées par les troupes russes sans grandes batailles durant la première partie de l’invasion, le maire, Ivan Fedorov, est resté en place mais a refusé de coopérer avec les militaires russes. Il a fini par être expulsé de son bureau temporaire avec un sac sur la tête, détenu pendant six jours et interrogé par les services de sécurité russes, avant d’être libéré dans le cadre d’un échange de prisonniers. « Si nous avions quitté la ville immédiatement, nous aurions fait un cadeau aux Russes, ils auraient dit : « Vos autorités se sont enfuies, nous sommes les nouvelles autorités » », a-t-il confié. « Maintenant personne ne peut douter que la domination russe n’est mise en œuvre que par la force. » Il a toutefois ajouté qu’il avait une certaine compréhension pour ceux qui avaient pris des décisions différentes.

« Pendant l’occupation, l’essentiel est de préserver la vie, et les personnes les plus en danger sont les dirigeants de la ville. Si la ville est occupée, que doit faire le maire, que doit faire l’équipe ? Il n’y avait pas d’algorithme unique. Personne ne nous a donné d’ordres. Chacun a agi comme il le sentait », nous dit-il.

Shaun Walker (Kiev)

Article publié sur le site de The Guardian, le 16 avril 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/ukraine-rester-ou-partir-le-choix-angoissant-des-maires-ukrainiens-face-a-linvasion-et-occupation-russe.html

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NON à l’OTAN ou la crise identitaire de la gauche espagnole

Les terribles images qui nous parviennent après le retrait des troupes russes de la région de Kyiv révèlent l’ampleur de l’offensive russe et obligent les dirigeants politiques à condamner unanimement l’attaque de Poutine contre l’Ukraine, y compris ses alliés naturels (l’extrême droite). Dans ce contexte, certains des plus radicaux éprouvent le besoin d’exprimer, ne serait-ce que par un geste esthétique, leur aversion pour l’unanimité nationale. Les députés de la CUP (gauche radicale indépendantiste catalane), du BNG (gauche nationaliste galicienne) et le secrétaire général du PCE (parti communiste) refusent d’applaudir Zelensky.

Mais ce geste esthétique n’est guère étonnant. Il n’est que la conséquence logique des analyses et des positions de la gauche espagnole sur la situation ukrainienne. Albert Botrán (député de la CUP) explique la signification de son geste dans son article « Applaudir Zelenski », dans lequel il commence par déclarer que « l’occupation russe de l’Ukraine n’a qu’un seul responsable, Poutine » pour se contredire dans le paragraphe suivant dénonçant les « responsabilités » des autres puissances et de l’État ukrainien. Si seuls quatre députés ont poussé jusqu’au bout leur logique en refusant d’applaudir Zelensky, la logique du « oui, mais en fait non » fait pratiquement l’unanimité au sein de la gauche (radicale) espagnole qui (1) désigne l’OTAN comme (a minima) coresponsable du conflit, (2) s’oppose par conséquent à tout soutien matériel concret à la résistance armée ukrainienne afin d’« empêcher l’escalade » et (3) pointe systématiquement (et souvent exagère) tous les défauts du gouvernement/de l’État ukrainien comme prétexte pour garder, de facto, ses distances avec tout le peuple ukrainien et le laisser seul face à l’attaque impérialiste russe.

L’incohérence de cette position est manifeste. L’obsession pour la responsabilité de l’OTAN ne résiste pas à une analyse concrète de la situation concrète, comme ne cessent de le répéter les camarades syriens et ukrainiens. Bien que cette position ne soit ni unique ni exclusive à la gauche espagnole, puisqu’elle est assez répandue dans toute l’Europe occidentale, la particularité de l’Espagne, et d’autres pays du sud de l’Europe, est que cette position est hégémonique et laisse peu de place à la contradiction.

Selon moi, l’analyse que la gauche espagnole fait de la situation en Ukraine s’éloigne de la réalité parce qu’elle ne cherche pas à la comprendre, mais répond plutôt à ses propres intérêts internes : la nécessité d’une affirmation identitaire « radicale » d’une gauche de plus en plus institutionnalisée conjuguée à un désintérêt pour nos voisin-e-s de la périphérie de l’Europe qui fait d’elleux le vecteur idéal de cette auto-affirmation.

NON À L’OTAN : une affirmation identitaire

L’opposition à l’OTAN est une marque identitaire de la « vraie » gauche dans l’État espagnol. L’adhésion de l’Espagne à l’OTAN, qui a été ratifiée à l’issue d’un référendum organisé en 1986, est un symbole majeur de l’institutionnalisation du PSOE et de sa trahison de la gauche et des classes populaires du pays. En effet, si le PSOE est arrivé au pouvoir en 1982 avec pour slogan « l’OTAN, d’entrée, non », il a mené en 1986 la campagne pour le oui qui l’a emporté de peu, malgré l’opposition massive de la gauche qui, regroupée dans la Plateforme civique pour la sortie de l’Espagne de l’OTAN, s’est consolidée peu après dans la coalition électorale Izquierda Unida.

Ces dix dernières années, d’importants secteurs de la gauche radicale espagnole sont passés d’une stratégie de rupture à une stratégie de « gouvernabilité », faisant face à de nombreuses contradictions et tensions internes. Les trajectoires de la CUPdepuis 2011 et de Podemos depuis 2004 témoignent de ce processus d’institutionnalisation de la gauche et de toutes ses contradictions. Évidemment, ces deux formations sont très différentes en termes de fonctionnement, d’organisation et de positionnement sur l’échiquier politique, dans la mesure où le contexte catalan est différent du contexte national, et sachant que Podemos est une formation beaucoup plus verticale et institutionnalisée que la CUP.

Pourtant, malgré ces différences notables, les deux formations sont passées par un processus d’institutionnalisation. Ces deux dernières années, elles ont affronté des scissions internes pour cette raison. Les deux formations s’efforcent constamment de se démarquer de leurs alliés institutionnels (du gouvernement, dans le cas de Podemos). La réalité à laquelle font face ces deux organisations est que l’institutionnalisation est incompatible avec la rupture et que les deux sont nécessaires dans tout processus de transformation sociale mais peuvent difficilement être incarnées par un même agent politique. La criseentre Yolanda Díaz, ministre communiste du travail, pour son soutien à Pedro Sánchez dans l’envoi d’armes en Ukraine, et le reste de l’équipe d’Unidas Podemos, qui accuse le PSOE d’être « le parti de la guerre » illustre parfaitement cette tension.

Et les Ukrainien-ne-s dans tout ça ?

Dans ce contexte, la guerre en Ukraine se présente comme une occasion idéale pour se démarquer et réaffirmer l’identité de la gauche radicale anti-atlantiste qui s’oppose à la « gauche » institutionnelle, monarchiste, atlantiste, vendue au système et aux intérêts américains (incarné en dernière instance par le PSOE). Mais ce qui permet cela en Espagne, comme dans le reste de l’Europe occidentale, c’est qu’au fond ce qui se passe en Ukraine ne nous importe que dans la mesure où cela peut nous affecter, et les Ukrainien-ne-s nous importent peu. En tant qu’« autres » orientaux, iels peuvent être instrumentalisé-e-s à volonté pour les faire correspondre à la logique de nos propres récits.

Le récit de la gauche espagnole rend délibérément invisible la participation à la résistance ukrainienne de camarades socialistes, anarchistes et féministes tout en magnifiant le poids de l’extrême droite et l’autoritarisme du gouvernement ukrainien. Par exemple, la méfiance envers Zelensky et certains secteurs de la résistance ukrainienne est régulièrement utilisée pour justifier la prise de distances avec la résistance ukrainienne et lui refuser toute solidarité concrète. Le récent tweet d’Álvaro Aguilera, coordinateur d’Izquierda Unida (IU) à Madrid, accusant Zelensky d’être un « danger pour la paix » et « l’héritier d’un coup d’État qui a interdit le parti communiste et 11 autres partis » illustre bien cette tendance. Albert Botrán dénonce également dans son article l’interdiction du Parti communiste ukrainien en 2015 (avant l’arrivée au pouvoir de Zelensky en 2019) ainsi que la récente interdiction de plusieurs partis accusés d’être pro-russes. Álvaro Aguilera, Albert Botrán et leurs organisations respectives n’ont, et n’ont jamais eu, évidemment, aucun lien avec un parti conservateur, raciste et antiféministe qui défendait la peine de mort, la famille traditionnelle, s’opposait aux droits reproductifs des femmes et persécutait les personnes LGTQI+, malgré l’appellation « parti communiste » pour des raisons historiques.

Il existe cependant une gauche féministe, antiraciste et anticapitaliste en Ukraine qui résiste à l’invasion russe avec et sans armes tout en continuant à s’opposer à la politique de Zelensky. Une gauche avec laquelle IU et la CUP n’ont pas de relations directes, parce qu’ils ne le veulent pas. Pourtant ils le pourraient puisque leurs organisations partenaires de pays comme la France, la Suisse, la Belgique ou l’Allemagne collaborent étroitement avec cette gauche ukrainienne et d’autres organisations d’Europe de l’Est dans le Réseaueuropéen de Solidarité Ukraine (RESU). Les représentants de la CUP et de IU préfèrent faire comme si cette gauche ukrainienne et cet espace internationaliste n’existaient pas et s’érigent en défenseurs d’une gauche fantasmée et inexistante qui ne ferait pas partie de la résistance ukrainienne mais au contraire serait étouffée par cette dernière.

Cette logique n’est pas le monopole de IU ou de la CUP. Podemos a participé au Forum européen contre la guerre à Rome à l’initiative de la coalition italienne Potere al Popolo dont l’objectif est d’articuler un mouvement anti-guerre européen et dont les deux premières revendications sont l’opposition à l’envoi d’armes à l’Ukraine et l’opposition à des sanctions contre la Russie. Le mouvement n’a évidemment pas de représentants ukrainien-ne-s et ignore leurs revendications.

Les féministes espagnoles ont lancé un manifeste féministe transnational avec 150 signatures d’éminentes féministes d’Europe et des Amériques. Parmi elles, pas une seule féministe de l’Europe post-soviétique. Leur absence est évidente dans le contenu, qui est contraire aux revendications des féministes ukrainiennes. Évidemment, les féministes qui sont en contact étroit avec les féministes ukrainiennes et polonaises ontrefusé de signer ce manifeste.

Si ce qui inquiétait vraiment la gauche espagnole était l’équilibre des forces internes de la résistance ukrainienne, le plus logique ne serait-il pas d’établir des liens étroits avec la gauche anticapitaliste antipatriarcale et antiraciste en Ukraine pour la renforcer autant que possible; Le problème est que cette gauche, la vraie, ne leur sert pas, car elle ne rentre pas dans leur stratégie de démarcation. Pour continuer à raconter la même histoire, il faut faire taire et rendre invisibles les secteurs progressistes de la résistance ukrainienne, en leur refusant toute solidarité concrète, ce qui a pour conséquence l’affaiblissement de la gauche en Ukraine. Les militant-e-s de gauche ukrainien-ne-s, en revanche, n’arrêtent pas de nousinterpeller : iels sont dans les réseaux internationalistes, iels écrivent sous les bombes et en anglais, iels traduisent leurs productions en espagnol et iels vous accueilleraient à bras ouverts au sein du RéseauEuropéen de Solidarité Ukraine (RESU).

La dérive confusionniste et la responsabilité politique de la gauche

Le problème de s’accrocher à une position identitaire est qu’elle nous enferme dans une interprétation biaisée de la réalité qui participe d’une atmosphère nauséabonde. Le jour où la gauche espagnole comprendra enfin que cette fois-ci (une fois n’est pas coutume) le problème n’est pas l’OTAN, que Poutine représente un réel danger pour les Ukrainien-ne-s, pour les Russes et potentiellement pour le reste de l’Europe, le récit complotiste et négationniste se sera déjà bien installé. En fait, il est déjà en place. Dans un éditorial récent, Ignacio Escolar a expliqué que de nombreux lecteurs se désabonnent d’El Diario, les accusant d’être financés par l’OTAN.

L’obsession de la gauche espagnole et de la gauche de l’Europe occidentale pour l’OTAN a fait d’elle les idiots utiles de l’impérialisme russe, et les principaux relais de la propagande du Kremlin. La rhétorique made in Kremlin de « l’expansion de l’OTAN » et de « la dénazification de l’Ukraine » rappelle trop celle du révisionnisme franquiste qui délégitime la Deuxième République pour justifier le coup d’état fasciste. L’Ukraine est loin d’être un pays parfait ou exempt de contradictions, mais elle est (ou plutôt était, avant l’invasion) préférable à la Russie dans tous les domaines : participation démocratique, droits civils et politiques, liberté d’expression, etc.

En insistant sur cette lecture biaisée, la gauche espagnole contribue à semer la confusion dans un contexte historique marqué par la désaffection politique et par la méfiance à l’égard des institutions, qui est propice à la propagation de théories complotistes. Si, après le discours de Zelensky devant le Congrès des députés, dans lequel il a fait un parallélisme entre les massacres de Boutcha et Guernica, l’extrême droite espagnole s’est réfugiée dans le révisionisme franquiste pour renier Guernica, le négationnisme concernant les massacres en Ukraine s’est déployé dans les secteurs de gauche des réseaux sociaux. Une personnalité comme Manuel Delgado, intellectuel et militant communiste, poste sur les réseaux « Je ne crois absolument rien de ce qu’on nous raconte sur ce qui se passe en Ukraine. Rien ».

Le seul antidote contre le négationnisme propre au repli identitaire qui tourne le dos à la réalité est la pratique concrète internationaliste. Toute orientation politique qui ne se développe pas dans un dialogue permanent avec la praxis est déficiente. La gauche espagnole ne pourra pas prendre des positions internationalistes pertinentes tant qu’elle ne pratiquera pas activement l’internationalisme. La gauche espagnole ne comprendra rien à ce qui se passe en Ukraine tant qu’elle ne daignera pas dialoguer avec la gauche ukrainienne.

Elisa Moros

Féministe, militante du NPA et membre du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine et contre la guerre.

Cet article a été publié sur le site El Salto, le 14 avril 2022.

https://www.elsaltodiario.com/laplaza/otan-no-o-la-crisis-de-identidad-de-la-izquierda-espanola

Traduction M. S.

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Les dockers suédois vont boycotter les bateaux russes

Le 31 mars 2022, le syndicat suédois des travailleurs des transports a déclaré « le blocus des navires russes, battant pavillon russe et sous contrôle russe à partir du 1er mai 2022. Nos membres ne traiteront plus avec ces navires après cette date. »

Nous publions la déclaration de ce syndicat et la vidéo de syndicalistes ukrainiens des transports qui remercient le syndicat suédois et appellent à la généralisation du boycott. La vidéo est sous-titrée en anglais (2,38 mn).

Déclaration du Svenska Transportarbetareförbundetn, syndicat suédois des travailleurs des transports

Le Syndicat des travailleurs des transports a discuté de la question d’un éventuel blocus des ports suédois contre les navires russes depuis que la Russie a attaqué l’Ukraine. Nous avons un dialogue permanent avec les employeurs dans le cadre du modèle suédois. Le syndicat suédois des travailleurs des transports estime que ce sont les décideurs suédois qui doivent gouverner la politique étrangère et de sécurité suédoise, et non un syndicat. Par conséquent, nous avons attendu jusqu’à maintenant pour émettre un avis.

Le syndicat croit toujours qu’une décision sur une approche commune de l’UE sur la question est la meilleure, mais maintenant la situation est telle que nous choisissons d’agir.

Le syndicat suédois des travailleurs des transports est à cent pour cent avec l’Ukraine dans la guerre et nous sommes prêts à agir immédiatement.en solidarité avec nos camarades syndicaux et avec les citoyens ukrainiens Par conséquent, nous déclarerons le blocus des navires russes, battant pavillon russe et sous contrôle russe à partir du 1er mai 2022. Nos membres ne traiteront plus avec ces navires après cette date. La question du blocus est extrêmement compliquée car seule une très petite partie des navires marchands russes fait escale dans les ports suédois. L’effet d’un blocus non coordonné par l’UE risque d’avoir très peu d’impact. Espérons que cela puisse faire pression sur d’autres pays de l’UE pour qu’ils agissent, a déclaré Tommy Wreeth, président du Syndicat des travailleurs des transports. Il peut y avoir une pénurie de certains produits. C’est la raison pour laquelle nous reportons notre avis d’un mois. Pour donner aux entreprises la possibilité de trouver des fournisseurs autres que russes, et qu’elles puissent ramener chez elles des marchandises déjà achetées et payées qui sont déjà en route vers la Suède, a jouté Tommy Wreeth.

Cette décision est principalement valable jusqu’au 31 mai 2022, mais peut être prolongée.

30 mars 2022

Traduction Patrick Le Tréhondat

http://www.laboursolidarity.org/Les-dockers-suedois-vont-boycotter

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Les rédacteurs du magazine étudiant Doxa condamnés à deux ans de travail forcé

Le 12 avril dernier, le tribunal de district Dorogomilovo de Moscou a condamné quatre membres du comité de rédaction de Doxa à deux ans de travail « correcti f et leur a interdit d’« administrer des sites web ». Le prétexte : une vidéo condamnant la persécution des étudiant·es qui avaient soutenu l’opposant Alexey Navalny. Les quatre de Doxa ont passé une année particulière : il leur était interdit de quitter leur appartement plus de deux heures par jour et d’utiliser Internet. Meduza s’est entretenu avec Alla Gutnikova, la rédactrice en chef de Doxa, pour savoir à quoi ressemblait la vie sous le coup de cette interdiction.

Vous avez été condamnés à deux ans de travaux forcés. La question importante est de savoir s’ils vont vous infliger une probation ou une vraie peine de prison. Pour une affaire « politique », c’est quelque chose de nouveau. Qu’en pensez-vous, pourquoi cette peine ?

Le travail forcé est une expression si confuse. Il me semble qu’ils ne savaient pas trop quoi faire de nous, car il n’y a aucune preuve. Et ils ne peuvent pas nous libérer parce que nous vivons en Russie – ils n’acquittent pas les gens ici. D’après ce que j’ai compris, la punition est une amende à payer en plusieurs versements. Si vous avez un emploi, vous pouvez travailler et verser 20% de votre salaire au Trésor public. Si vous êtes au chômage, ils vous trouveront du travail, apparemment, ils vous placeront dans une institution de l’État fédéral.

Ils ne nous ont rien expliqué, pas même comment ils allaient compter le temps passé en résidence sur- veillée. Le juge a juste dit que ce serait deux ans, et que la sentence elle-même était très longue et qu’ils auraient besoin d’attendre vendredi pour l’im- primer. Apparemment, ils sont à court de papier, et c’est peut-être à cause de notre dossier, qui compte 212 volumes. Il comprend les protocoles de détention administrative et les transcriptions des interrogatoires de tous les adolescents qui ont été arrêtés lors des manifestations de janvier de l’année dernière. Presque rien de tout cela n’a de rapport avec nous ou ne prouve notre culpabilité, mais ils ont décidé de joindre ces documents quand même. De plus, aucune d’entre elles [les personnes détenues en janvier 2021] ne connaît Doxa, aucune n’a vu la vidéo. Beaucoup ont été arrêtées sans raison, simplement parce que, selon leurs propres termes, elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Par exemple, elles faisaient des courses, allaient à un rendez-vous ou étaient simplement curieuses de voir comment se déroulait la manifestation.

Quels motifs le tribunal avait-il finalement pour rendre un verdict de culpabilité, étant donné que l’affaire s’est effondrée ?

Aucun motif, mais ils n’en avaient pas besoin. Le tribunal a eu un argument très étrange : « Bien sûr, aucun mineur ne vous a jamais vu, n’a su ce qu’est Doxa ou n’a regardé votre vidéo, mais ils ont Internet et utilisent “l’hébergeur de vidéos YouTube”, donc ils auraient pu la voir. De plus, tout cela s’est passé il y a un an. Peut-être qu’ils se sont “honnêtement trompés”. Peut-être qu’ils ont vraiment vu la vidéo et ont oublié. » Nous avions l’experte en linguistique Irina Levontina de notre côté. Ils ont dit que ses qualifications n’étaient pas suffisantes et que son exper- tise n’était qu’une opinion privée. C’était suffisant pour nous condamner.

Prévoyez-vous de faire appel ?

Oui, bien sûr, c’est une affaire politique et une sentence absurde. C’était un coup monté, et pas très bien d’ailleurs. Ils auraient pu fabriquer quelque chose de plus intéressant, mais ça s’est littéralement écroulé en morceaux.

Vous avez été placé sous une « interdiction de certaines activités », ce qui est pratiquement identique à une assignation à résidence. Comment cela a-t-il affecté le procès ?

Nous avons été sous le coup d’une interdiction de certaines activités pendant un an [1]. Je pense qu’il est exact de qualifier ces mesures préventives d’« assignation à résidence» , car c’était le cas de facto.L’interdiction de certaines activités suppose que vous continuerez à vivre votre vie normale, mais que vous serez juste interdit de faire certaines choses insignifiantes. Or, dans notre cas, il nous était interdit, par exemple, de sortir de chez nous, à l’exception d’une promenade matinale de deux heures ; d’envoyer du courrier et d’utiliser « le réseau d’information et de communication Internet », comme ils l’appellent. S’ils nous avaient donné une punition différente, moins sévère, bien sûr, cette année n’aurait pas été aussi difficile. J’ai l’impression que la punition [consistait] en une procédure elle-même, un incroyable bar- rage de procédures judiciaires. Mon avocat, Dmitry Zakhvatov, a dit qu’il n’avait jamais rien vu de tel dans sa vie. Ils nous ont interrogés trente ou quarante fois. Nous avons immédiatement invoqué le 51e [article de la Constitution russe, analogue à l’invocation du 5e amendement aux États-Unis qui empêche qu’une personne soit jugée deux fois pour le même crime (double incrimination) et donne à celle-ci la possibilité de ne pas avoir à témoigner contre elle- même (auto-incrimination)]. En théorie, ils n’auraient pas dû exiger davantage de nous. Chaque partie de la procédure judiciaire était absurdement volumineuse, c’était comme les Voyages de Gulliver. […] Notre affaire ne valait pas un clou, et s’ils avaient vraiment essayé, ils auraient pu tout terminer en deux mois, mais ils ont décidé de nous garder à la maison comme punition pendant deux ans. Lorsque j’étais en résidence surveillée, j’ai décidé de vivre ma vie aussi pleinement que possible et de maintenir le niveau d’activités que j’avais auparavant. Avant, j’étudiais, j’enseignais les humanités aux enfants, je travaillais comme nounou, mannequin et actrice, je publiais Doxa, je faisais de la littérature et je militais, je faisais aussi du théâtre documentaire au laboratoire de théâtre documentaire pour étudiants de Teatra.doc.

Le dernier jour avant l’interdiction [14 avril 2021] est un bon exemple de la vie que j’avais avant. Ce matin-là, j’ai retrouvé un ami, nous avons fait un shooting, puis j’ai travaillé sur ma thèse à la bibliothèque, puis je suis allée au bureau de Doxa pour une réunion de travail. Je n’avais vu aucun d’entre eux depuis longtemps, ils me manquaient et j’avais envie de les embrasser tous. Après cela, mon mari actuel, à l’époque, il n’était que mon amoureux, mon amie proche et moi avons travaillé et écouté une chanson intitulée « I’m so in love with everything and I can’t sleep ».

Être amoureuse nous prend beaucoup de temps, et danechka (qui demande que son nom soit écrit en minuscules) et moi nous lisions mutuellement nos journaux intimes. C’était une journée chargée, intéressante et joyeuse dans la vie d’une jeune étudiante en sciences humaines. Le lendemain, à 6 heures du matin, tout s’est terminé et, l’année suivante, ma vie n’a été qu’un semblant effacé [de mon ancienne vie] pendant laquelle j’ai essayé de ne pas oublier qui j’étais et à quoi tout ce je faisais servait.

J’ai consacré beaucoup d’efforts à essayer de main- tenir quelque chose de mon « ancienne » vie. J’ai joué dans un long métrage et je me suis rasé la tête directement à l’écran. Nous avons terminé notre pièce et j’ai participé à la lecture à distance, grâce à une vidéo que j’avais enregistrée à l’avance. Des photo- graphes venaient – ils ont pris pas mal de photos de moi. Cinquante clichés ont été pris au cours de mon arrestation. Après les interrogatoires, j’ai réussi à me faire prendre en photo sur le terrain de jeu situé à côté du bâtiment du comité d’enquête, où se trouve également un beau parc à proximité. J’ai continué à écrire : quelques-uns de mes recueils, un grand texte d’autofiction intitulé Le chant du cygne de Shira Shirim, et plusieurs textes sur F-pismo et Gryoza.

J’ai essayé de lire et de travailler. À un moment donné, j’ai recommencé à éditer des articles pour Doxa, mais j’ai dû le faire de manière plus compli- quée en raison de toutes les interdictions [note: le 4 mars 2021, Alla Gutnikova, Natalia Tyshkevich, Armen Aramyan et Vladimir Metelkin ont cessé de travailler pour Doxa]. Je voulais continuer à faire le travail qui m’intéressait.

Dans l’isolement, malgré le soutien colossal que nous recevions de nos proches, de nos connaissances et même d’inconnus, il était très difficile de maintenir une bonne santé mentale. Les militants de l’Open Space m’ont aidé à trouver un psychologue gratuit, et cela m’a sauvé, mais vous ressentez toujours une énorme perte. Votre vie entière est détruite, vous êtes coupé de tout, et vous ne pouvez rien faire. C’est difficile à supporter. J’ai eu des moments très difficiles, mais heureusement, j’ai pu m’en sortir.

Comment vous sentez-vous maintenant que votre interdiction a été levée ?

Je suis vraiment heureuse qu’ils ne m’aient pas condamné à une vraie peine de prison et que les mesures aient été levées, mais l’heure n’est pas à la réjouissance. Comme dans le Requiem d’[Anna] Akhmatova, c’est le moment où « seuls les morts peuvent sourire, heureux dans leur paix ». Dieu merci, ils ne nous ont pas envoyés en prison, mais ce n’est pas comme si je pouvais être insouciante et faire toutes les choses qui me manquaient. Je ne peux pas m’imaginer aller au cinéma, à une fête ou dans un bar en ce moment. Ce n’est pas le moment de se réjouir, au contraire, c’est le moment de faire son deuil.

Ce n’était pas la première fois où les autorités font pression sur Doxa. Aviez-vous imaginé que poster une vidéo pouvait entraîner ce genre de conséquences ?

Les autres affaires concernaient l’université. Après qu’ils aient ouvert le dossier contre nous, ils nous ont dit, vous savez, le RKN (Roskomnadzor, l’agence de censure russe) a bloqué vos documents en ligne, n’avez-vous vraiment pas vu cela comme un signe ? Nous avons mis la vidéo en ligne le 22 janvier, et la notification est arrivée le 26. Nous avons alors supprimé la vidéo. L’affaire n’a été ouverte que le 14 avril. Nous avions plusieurs mois pour partir, mais il ne m’est pas venu à l’esprit, ni à aucun de mes collègues, que cela pouvait être quelque chose de sérieux. Je me suis toujours considérée comme une petite personne – pas dans le sens où je ne compte pas, mais dans le sens où personne n’a besoin de moi. On pourrait penser qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’ouvrir une procédure pénale contre des étudiants pour une vidéo qui dure deux minutes et 37 secondes. Une vidéo qui dit que les gens devraient défendre leurs droits constitutionnels. Avant de publier la vidéo, nous avons montré la transcription à nos avocats, et ils ont dit que tout allait bien. L’évaluation de Levontina l’a confirmé. C’est une petite vidéo très mignonne sur la protection de vos droits, il n’y avait rien d’agressif ou de dangereux.

Rien ne laissait présager des problèmes à venir. Lorsque la police est venue perquisitionner et que je suis allé ouvrir la porte toute ensommeillée, mon ami m’a dit : « Fais attention, ça pourrait être un policier du district. » C’était le plus grand danger que nous pouvions imaginer.

Vous avez pris un congé académique à la Higher School of Economics. Avez-vous l’intention d’y retourner pour terminer vos études ? Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il un risque qu’ils vous posent des problèmes ?

J’ai dû prendre une année sabbatique à cause de l’assignation à résidence et de l’affaire pénale. Je n’ai tout simplement pas pu passer les examens d’État et [défendre] ma thèse parce que ces choses étaient en ligne. Je ne pouvais pas non plus me rendre physiquement à l’université. C’était très difficile d’étudier, car la bibliothèque était fermée à l’heure de ma promenade matinale et je n’ai pas le droit d’utiliser internet. Mais j’ai essayé de travailler sur mon diplôme, de lire un peu et d’étudier. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrai pas terminer mon diplôme. Ma peine ne m’interdit pas de finir l’université et de passer les examens. Jusqu’à présent, l’école supérieure a dit qu’elle ferait tout ce qu’elle peut pour me permettre de terminer.

Ils vous ont interdit d’être administrateur de site web, envisagez-vous de reprendre votre travail avec Doxa ? Si oui, quel sera votre rôle ? Que voulez-vous faire maintenant ?

Personne n’a expliqué ce que signifie « administrer un site web ». Je suis une rédactrice, je travaille avec des mots, avec du texte. Je n’« administre » rien du tout. J’ai l’intention de faire le même travail qu’avant : science, littérature, édition, militantisme, éducation. Je veux retourner à mes activités, à mon travail. Je veux terminer mon diplôme et aller de l’avant dans mes études. Ma vie bien remplie et pleine de sens me manque vraiment. Je veux continuer à la vivre, mais pas dans le sens de « vivre ma petite vie privée ». Je ne pense pas que ce soit la bonne position à adopter. Tu me demandes si je compte faire profil bas et garder la tête basse comme une petite souris ? Si je vais mettre ma langue dans mon cul ? Non, je n’ai pas l’intention de faire ça. Je ne veux pas et je ne suis pas prêt à trahir mes opinions, mes convictions, mes valeurs. Si je décide de trahir tout ce en quoi je crois, je ne sais pas pour quoi je suis censée vivre.

Doxa fait le point sur les problèmes de l’éducation et des universités modernes. Quels sont les défis auxquels les étudiants sont confrontés depuis le début de la guerre ? Comment l’éducation russe évolue-t-elle ?

Je ne sais pas comment en parler sans avoir l’air folle. Lorsque nous avons enregistré notre vidéo il y a un an, les étudiants subissaient des pressions pour ne pas exprimer leurs opinions, ils étaient menacés d’expulsion ou d’autres conséquences au sein des universités. Aujourd’hui, c’est probablement encore pire. Je ne pense pas que quelque chose de bon va arriver au système éducatif russe de sitôt, et c’est très douloureux. Des professeurs politiquement actifs sont licenciés sous divers prétextes, certaines des meilleures institutions s’effondrent, se dissolvent ou font l’objet de poursuites pénales, et leurs employés sont contraints de quitter [le pays]. Notre vidéo mentionnait que les menaces contre la liberté d’expression des gens ne peuvent que conduire à l’effondrement de la science en Russie, de nos institutions les plus importantes, que notre génération devra reconstruire. Un an plus tard, c’est encore plus vrai. Il est très douloureux de voir ce qui se passe avec Shaninka (l’école des sciences sociales et économiques de Moscou), l’école supérieure d’économie et de nombreuses autres universités. La science a toujours cherché la vérité. Le fait que le département des arts libéraux (à l’Académie présidentielle russe de l’économie nationale et de l’administration publique) soit rebaptisé «licence générale» est symptomatique de quelque chose de plus important, c’est très révélateur. Pour la science, la culture et l’éducation, la liberté d’expression et de pensée est importante; elle permet aux gens de faire des recherches en toute tranquillité. Nous n’avions pas beaucoup de ces choses avant, et maintenant il semble que tout va s’effondrer. Même l’endroit que j’aimais vraiment, profondément, l’école de culturologie de la Higher School of Economics, est presque entièrement détruite. Cela fait vraiment mal.

Que ressent-on lorsque des philosophes internationaux comme Slavoj Žižek prennent la parole pour vous soutenir ?

C’est une drôle de sensation quand vous lisez des philosophes à l’université et qu’ils signent une lettre en votre faveur et enregistrent un clip vidéo que vous regardez plus tard au tribunal de district de Dorogomilovo avec un juge et un procureur. Tout ce processus a été très drôle – cela ressemble à un spectacle de clowns, à un tas d’absurdités, car plus rien ne peut me surprendre. Je n’ai pas eu de contact direct avec eux, mais j’espère que ma carrière se poursuivra et que j’aurai l’occasion de leur parler d’une manière plus substantielle, non pas de l’affaire pénale, mais de science et de philosophie.

Dans des interviews précédentes, vous avez dit que beaucoup de gens vous voyaient comme une petite fille délicate et sans défense. Avez-vous réussi à transformer cette image ?

Nous vivons dans un pays assez patriarcal. J’ai une apparence féminine et, qui plus est, j’agis souvent de manière assez féminine. D’une certaine manière, je pense que cela me protège, car cela signifie que les forces de l’ordre, les enquêteurs et le service pénitentiaire fédéral ne me prennent pas au sérieux. Mais comme il ne s’agit que d’une représentation de l’image, cela n’a pas tellement d’importance. Mais je suis heureuse que dans certains espaces, autres que ceux où je dois communiquer avec les policiers, les enquêteurs, etc., je puisse exprimer ma sexualité et mes opinions en toute tranquillité et être qui je suis, sans me soucier de mon apparence ou des modèles de genre que je suis censée suivre.

18 avril 2022

Publié par Meduzza

Propos recueillis par Gleb Golod

Traduction Léonie Davidovitch

[1] L’interdiction a pris effet le 14 avril 2021 et a été levée le 12 avril 2022.

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La Western Mass Labor Federation AFL-CIO a adopté une résolution contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie

Le 12 avril, la Western Massachusetts Area Labor Federation AFL-CIO s’est jointe à un nombre croissant d’organisations syndicales pour adopter une résolution demandant le retrait de toutes les forces russes d’Ukraine et la résolution du conflit par des négociations diplomatiques intensives qui respectent la souveraineté ukrainienne. La diplomatie, et non la guerre et la puissance militaire, est le seul moyen de promouvoir la sécurité et la prospérité des travailleurs en Ukraine, en Russie, aux Etats-Unis et dans le monde entier.

Nous demandons au Président Biden et au Congrès de renoncer à notre longue histoire destructrice de politique étrangère militarisée et de s’engager plutôt dans une diplomatie robuste et des efforts de désescalade.

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« Considérant que la Western Massachusetts Area Labor Federation AFL-CIO s’est engagée à faire entendre la voix anti-guerre des travailleurs et travailleuses dans le débat national actuel ; et

  • Attendu que l’invasion russe de l’Ukraine constitue une violation flagrante de la Charte des Nations unies ; et

  • Attendu que cet acte d’agression inflige une douleur, une souffrance et une mort horribles à la population civile de l’Ukraine, tout en forçant plus de 4 millions de personnes à fuir le pays en tant que réfugiés, et en créant le risque d’un conflit plus large qui pourrait dégénérer en une guerre nucléaire de laquelle ne sortirait aucun vainqueur ; et

  • Attendu que les Etats-Unis et l’OTAN ont joué un rôle provocateur dans la précipitation de cette crise en élargissant les rangs de l’OTAN et en déployant des forces militaires stratégiques aux frontières de la Russie ; et

  •  Attendu que les Etats-Unis ont un passé destructeur en matière de politique étrangère militarisée qui est motivée par les intérêts des entreprises, y compris, mais sans s’y limiter, les secteurs du pétrole et de l’armement, une politique qui détourne les ressources des programmes qui répondent aux besoins du public ; et

  •  Attendu que la véritable sécurité nationale est fondée sur le bien-être général de la population – soins de santé, éducation, emplois à salaire décent, durabilité environnementale, droit de vote et engagement civique démocratique, et justice sociale – et non sur des budgets militaires plus importants et des armes toujours plus meurtrières ; et

  • Considérant que les atrocités actuelles soulignent la nécessité de rechercher une solution diplomatique à cette crise, de parvenir au retrait total des forces militaires russes d’Ukraine et à la construction d’une nouvelle architecture de sécurité européenne et de désarmement nucléaire ; et

  •  Attendu que les travailleurs et travailleuses des Etats-Unis, ainsi que ceux de Russie et d’Ukraine, ont un intérêt commun à limiter la puissance de leurs armées et à rediriger les vastes ressources destinées à la guerre vers des programmes qui améliorent leur vie et répondent à l’urgence climatique ;

  •  Il est donc décidé que la Western Mass Area Labor Federation recommande à l’AFL-CIO d’exprimer sa solidarité avec les travailleurs et travailleuses d’Ukraine et de Russie, y compris ceux qui ont courageusement manifesté leur opposition à l’agression de la Russie, et de condamner l’invasion russe de l’Ukraine, tout comme l’AFL-CIO a précédemment condamné l’invasion et l’occupation des Etats-Unis de l’Irak.

  •  Il est en outre décidé que nous recommandons à l’AFL-CIO d’exiger une solution diplomatique immédiate qui garantisse le retrait de toutes les forces militaires et paramilitaires russes et étrangères d’Ukraine et respecte la souveraineté ukrainienne ; et

  •  Il est en outre décidé que nous recommandons à l’AFL-CIO de dénoncer le traitement discriminatoire des réfugié·e·s fondé sur la race, la religion, l’origine nationale ou le fait que leur gouvernement soit allié aux Etats-Unis, ce qui conduit les Etats-Unis et leurs alliés européens à accueillir les Ukrainiens blancs tout en rejetant les réfugiés de couleur et les réfugiés qui ont été lésés par les opérations militaires soutenues par les Etats-Unis ; et

  •  Il est en outre décidé que nous recommandons à l’AFL-CIO de dénoncer l’indignation morale sélective qui est évidente dans le silence quasi universel dont nous sommes témoins en Occident concernant les crimes de guerre perpétrés par les Etats-Unis et leurs alliés en Afghanistan, au Yémen, en Palestine, en Iran, au Venezuela et ailleurs, et nous exigeons par la présente que les gouvernements occidentaux accueillent tous les réfugié·e·s et poursuivent des politiques de paix et de justice qui leur permettent de rester dans leur pays d’origine ; et

  •  Il est également résolu que la Western Mass Area Labor Federation est profondément préoccupée par la façon dont la guerre en Russie met en évidence les dangers de la dépendance aux combustibles fossiles. Nous rejetons les politiques économiques qui aggravent la crise climatique et exigeons que notre gouvernement rejette les appels à forer davantage de pétrole et de gaz ici aux Etats-Unis. Au contraire, ce moment exige que nous rompions complètement notre dépendance aux combustibles fossiles en investissant dans les énergies renouvelables ; et

  •  Il est en outre résolu que la Western Mass Area Labor Federation recommande à l’AFL-CIO de demander au gouvernement des Etats-Unis de soutenir le statut de l’Ukraine en tant qu’Etat neutre ne faisant partie d’aucune alliance militaire, et d’apporter son soutien aux négociations en vue d’une nouvelle architecture de sécurité européenne commune à tous les Etats, qui conduise au retrait et à l’élimination de toutes les armes nucléaires.

  •  Il est également résolu que la Western Mass Area Labor Federation appelle les bureaux nationaux et de l’Etat du Massachusetts de l’AFL-CIO, tous les syndicats affiliés et toutes les autres organisations syndicales des Etats-Unis à réaffirmer que la diplomatie, et non la guerre et la puissance militaire, est le seul moyen de promouvoir la sécurité et la prospérité des travailleurs et travailleuses en Ukraine, en Russie, aux Etats-Unis et dans le monde entier.

  •  Il est enfin décidé que la Western Mass Area Labor Federation se tient aux côtés des travailleurs et travailleuses du monde entier au nom de la paix et de la justice.

Cette résolution a été publiée pour la première fois en date du 13 avril 2022 sur le site WMALF.org.

https://wmalf.org/news/western-mass-labor-federation-afl-cio-announces-anti-war-resolution

La Western Massachusetts Area Labor Federation est une coalition de plus de 60 syndicats locaux de l’ouest du Massachusetts qui se consacre à la construction du pouvoir et d’un monde meilleur pour tous les travailleurs. Suivez-les sur @WWmalf.

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/debat-la-western-mass-labor-federation-afl-cio-a-adopte-une-resolution-contre-linvasion-de-lukraine-par-la-russie.html

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Mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles pour soutenir la résistance ukrainienne

L’invasion impitoyable de l’Ukraine par Poutine – qui constitue sa prochaine étape dans la restauration de l’empire russe – a été bloquée par la remarquable résistance populaire qui s’est dressée contre elle. La ville portuaire de Mariupol, au sud du pays, a été aplatie par l’artillerie russe et fait face à une catastrophe humanitaire, mais elle a refusé de se rendre. D’autre part, les envahisseurs ont été repoussés sur plusieurs fronts.

La résistance ukrainienne s’est largement appuyée sur les sanctions économiques occidentales et sur l’aide militaire occidentale, notamment les missiles antichars et sol-air lancés à la main, sans lesquels la guerre éclair de Poutine aurait pu être impossible à arrêter. Les sanctions économiques n’ont pas seulement mis Poutine sous pression dans son pays, elles ont aussi donné à la population la confiance nécessaire pour résister à une force aussi écrasante.

Comme les Russes ont rencontré une résistance beaucoup plus forte que prévu, ils ont eu recours à des bombardements de plus en plus aveugles de la population civile, avec des missiles à longue portée lancés depuis des navires en mer Noire et depuis la Russie elle-même. Le résultat a été une escalade rapide du nombre de victimes civiles. Poutine dispose de milliers d’avions et de missiles, bien sûr, et pourrait rayer l’Ukraine de la carte. Mais la question de savoir si cela serait politiquement viable (ou s’il pourrait y survivre en Russie) est une autre question.

La Russie est désormais une kleptocratie brutale, avec Poutine comme nouveau Staline. Les manifestants anti-guerre risquent jusqu’à 16 ans de prison et les politiciens de l’opposition qui s’opposent à la guerre sont poussés à l’exil. Dix millions de personnes, soit un quart de la population, sont déplacées à l’intérieur du pays et près de cinq millions sont déjà réfugiées à l’étranger. Plusieurs milliers de personnes, principalement des civils, sont morts. Les pays de l’UE, et c’est tout à leur honneur, ont ouvert leurs frontières, suspendu leurs exigences en matière de visa et accueilli des millions de personnes. Le contraste est saisissant avec le misérable gouvernement « Little Englander » de Boris Johnson, qui tourne en rond dans une tentative (très réussie) de donner refuge au plus petit nombre de personnes possible.

Une faille béante

Aussi importantes qu’elles aient été, les sanctions comportaient toutefois une faille béante. Il s’agit de l’absence d’interdiction des exportations russes de pétrole et de gaz, qui représentent 60% du total des exportations russes. En conséquence, la hausse rapide des prix du pétrole et du gaz (et donc des bénéfices) a vu l’argent affluer dans les coffres de Poutine à un rythme sans cesse croissant et donc directement dans sa machine de guerre – qui est devenue l’épine dorsale de toute son opération.

L’année dernière, la Russie a exporté pour 173 milliards de dollars de pétrole et de gaz. Depuis l’invasion, la valeur de ces combustibles a fortement augmenté, le pétrole atteignant actuellement 110 dollars le baril. La Russie est le troisième producteur mondial de pétrole, derrière les États-Unis et l’Arabie saoudite, et le premier exportateur mondial de pétrole brut. Elle possède également, et de loin, les plus grandes réserves de gaz naturel au monde. Elle fournit actuellement 40% des besoins de l’Europe en gaz naturel et 41 % des besoins mondiaux.

Cette faille est toutefois en passe d’être comblée. Après les appels du président ukrainien Volodymyr Zelensky, et le refus des dockers d’Ellesmere Port, du Kent au Royaume-Uni et des Pays-Bas, de décharger du pétrole russe, M. Biden a annoncé que les sanctions américaines couvriraient désormais toutes les importations de pétrole, de gaz et de charbon russes – après une période d’ajustement de 45 jours – et il a exhorté les pays européens, en particulier, à faire de même. Il s’agit d’un durcissement crucial des sanctions, qui frappe Poutine à son point le plus vulnérable, et qui doit être fortement soutenu.

Le soutien des gouvernements européens à l’initiative de M. Biden est toutefois moins enthousiaste. L’Union européenne a accepté de réduire de deux tiers sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz russes d’ici la fin de l’année et de la supprimer d’ici 2030. L’Allemagne, qui est le plus gros consommateur de pétrole et de gaz russes, a déclaré qu’elle allait accélérer ses projets visant à trouver des sources d’énergie alternatives, notamment des énergies renouvelables. Boris Johnson a tenu des propos similaires, bien que leur signification soit différente…

Un tel resserrement reste important et pourrait être crucial. Une zone d’exclusion aérienne étant exclue, le boycott économique, incluant ainsi le pétrole et le gaz, ainsi que la fourniture d’armes, pourrait bien être le facteur décisif de l’issue de la guerre.

Appel des défenseurs ukrainiens du climat

L’importance du boycott des exportations de pétrole et de gaz russes est exprimée haut et fort dans la récente (et remarquable) déclaration sur la guerre de 12 campagnes ukrainiennes pour le climat, intitulée « End fossil fuel addiction that feeds Putin’s war machine ». Il s’agit d’un appel direct à tous les utilisateurs de pétrole et de gaz russes pour qu’ils cessent de financer la machine de guerre de Poutine :

« Le régime de Vladimir Poutine est clairement et uniquement l’agresseur dans cette guerre illégale et porte l’entière responsabilité des atrocités commises par sa machine de guerre. Il est tout aussi clair que cette machine de guerre a été financée, nourrie et alimentée par les industries du charbon, du pétrole et du gaz qui sont à l’origine de l’invasion qui menace l’Ukraine et de la crise climatique qui menace l’avenir de l’humanité. Et la dépendance du monde aux combustibles fossiles finance à son tour le bellicisme de Poutine, mettant en danger non seulement l’Ukraine, mais aussi l’Europe elle-même. Poutine a délibérément utilisé le gaz fossile comme arme pour accroître sa domination énergétique sur l’Union européenne et menacer les nations européennes qui viendraient en aide à l’Ukraine. Cela doit cesser…

Nous demandons également aux gouvernements des pays non européens de rejeter et d’interdire toute importation de combustibles fossiles en provenance de Russie et d’éliminer rapidement tous les combustibles fossiles… Les sources de revenus de Poutine doivent être asséchées dès que possible – cela implique également de s’attaquer aux investissements directs et indirects dans les infrastructures de combustibles fossiles en Russie. »

Également à la croisée des chemins : la vie humaine sur Terre

La guerre de Poutine intervient à un moment charnière d’une autre crise (parallèle) – qui est l’urgence climatique. Celle-ci menace également de pousser la vie humaine sur la planète dans ses derniers retranchements via le réchauffement et le changement climatique.

C’est ce qui ressort très clairement du sixième rapport d’évaluation du GIEC sur le changement climatique, publié en janvier de cette année. En d’autres termes, l’invasion russe en Ukraine et la nécessité de sauver la planète d’un changement climatique catastrophique sont désormais indissociables. Ils sont unis par la militarisation de l’industrie des hydrocarbures par Poutine, qui en fait la base matérielle de sa campagne de guerre.

Cette guerre menace non seulement de faire dérailler les fragiles progrès réalisés en matière de réduction des émissions de carbone lors des COP de Paris et de Glasgow, mais aussi de perturber la COP27 qui se tiendra à Sharm el-Sheikh, en Égypte, en novembre de cette année, avant même qu’elle ne commence – avec des conséquences potentiellement désastreuses pour la planète.

Un méga-carrefour

Nous nous trouvons donc – ainsi que notre espèce – à un méga carrefour quant à l’avenir de la vie sur la planète, et au début de ce qui est déjà la décennie cruciale si nous voulons éviter le chaos climatique et la destruction écologique. Deux options s’opposent.

La première – dont la droite s’est emparée avec délectation – consiste à ignorer la crise climatique, à renoncer aux objectifs de réduction des émissions de carbone fixés à Paris et à Glasgow, et à se rendre tête baissée devant l’OPEP et l’Arabie saoudite pour les supplier d’augmenter leur production. Boris Johnson, qui s’est présenté comme un écologiste à Glasgow, est déjà passé par là, rampant devant le prince héritier Mohammed Bin Salman d’Arabie saoudite – qui vient de battre un record en exécutant publiquement 81 personnes en une seule journée.

En fait, les députés conservateurs de la droite dure ont lancé une attaque féroce contre les énergies renouvelables et en faveur d’une ruée grotesque vers des sources de combustibles fossiles toujours plus sanguinaires. Ils veulent que le charbon et l’énergie nucléaire ne soient plus stigmatisés. Ils veulent multiplier les nouvelles centrales nucléaires à côté de nouveaux gisements de pétrole, de gaz et de charbon. Ils veulent des investissements nouveaux et croissants dans les énergies extrêmes telles que la fracturation hydraulique et l’extraction de sable bitumineux. Nigel Farage a organisé des rassemblements dans le monde entier pour promouvoir cette « solution ». Il est difficile d’imaginer une proposition plus grotesque.

Selon le Guardian du 26 février, l’American Petroleum Institute, qui représente les géants du pétrole et du gaz, dont Exxon, Chevron et Shell, a demandé à Biden d’autoriser une expansion majeure des forages pour ces carburants et d’abolir les réglementations qui empêchent la construction de nouveaux gazoducs et oléoducs afin de réduire le coût des carburants pour les Américains et de soutenir les pays européens qui ont vu le coût du gaz monter en flèche en raison des inquiétudes concernant l’approvisionnement en provenance de Russie, qui fournit à l’Europe environ un tiers de son gaz. En fait, Shell Oil a déjà annoncé qu’elle revoyait sa décision, prise au lendemain de la COP26, de se retirer du projet de nouveau champ pétrolifère de Cambo, à l’ouest des Shetlands.

Un tel retour aux combustibles fossiles pourrait faire reculer de 10 ans la lutte contre le changement climatique. 10 ans que nous n’avons pas.

Un changement massif et rapide

L’autre alternative – dont nous devrions nous saisir avec bien plus d’enthousiasme – est une rupture rapide et globale avec les combustibles fossiles, parallèlement à l’introduction rapide des énergies renouvelables à l’échelle mondiale. C’est ce que réclament les Nations unies, le mouvement pour le climat et la gauche. Elle permettrait non seulement de lutter contre le changement climatique, mais aussi de briser l’emprise des gangsters et des cartels qui contrôlent l’industrie et de réduire les risques de guerres et de conflits que l’industrie des combustibles fossiles génère.

Aujourd’hui, 50% des réserves pétrolières sont entre les mains de régimes de droite réactionnaires et instables, capables de rançonner le monde comme le fait actuellement Poutine : Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït, Émirats arabes unis, Libye et, bien sûr, la Russie.

Les exportations russes de pétrole et de gaz vers l’Europe sont acheminées par l’un des plus grands réseaux d’oléoducs et de gazoducs du monde. Il s’agit notamment du gazoduc Yamal-Europe, qui traverse le Belarus et la Pologne pour arriver en Allemagne, et du gazoduc Nord Stream 1, qui va directement en Allemagne via l’Ukraine. Le gazoduc Nord Stream 2, en cours de construction, que l’Allemagne a actuellement suspendu, doublerait la capacité totale du système Nord Stream, qui passerait de 55 milliards de mètres cubes à 110 milliards de mètres cubes par an. Il appartient à la société énergétique publique russe Gazprom.

Le pays qui s’est enlisé de la manière la plus désastreuse dans ce cauchemar est l’Allemagne, sous l’héritage d’Angela Merkel. Elle a amené l’Allemagne à un niveau de dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz russes, qui s’est maintenant effondré.

Les organisations ukrainiennes de défense du climat citées plus haut s’expriment en ces termes :

« Il est impératif que le monde ne se contente pas de remplacer les combustibles fossiles produits en Russie (en particulier le gaz fossile) par des combustibles fossiles provenant d’autres pays (en particulier le gaz naturel liquéfié). Avec une priorité émergente de boycott du pétrole et du gaz russes, l’expansion des combustibles fossiles doit être immédiatement stoppée, et les nations du monde entier doivent s’engager dans une transition rapide et juste vers l’abandon de tous les combustibles fossiles. La dépendance à l’égard du charbon, du pétrole et du gaz est l’acceptation intentionnelle de la mort, de la misère et de l’effondrement à l’échelle mondiale. Il est de notre devoir d’être enfin réaliste à ce sujet si nous voulons avoir un avenir vivable ! »

Oui, cela nécessiterait en effet un changement massif et rapide, d’autant plus qu’il ne nous reste plus que huit ans pour empêcher les températures mondiales de dépasser 1,5°C. Mais c’est possible, à condition d’avoir la détermination, l’état d’esprit et la volonté politique nécessaires pour y parvenir. Un bon exemple est la façon dont les économies britannique et américaine sont passées du temps de paix au temps de guerre au début de la Seconde Guerre mondiale. Des industries entières ont été transformées en l’espace de quelques mois.

Lorsque les États-Unis se sont mobilisés pour la Deuxième Guerre mondiale, 17 millions de nouveaux emplois ont été créés et la production industrielle a augmenté de 96%. Pendant les quatre années de guerre, les États-Unis ont construit 150 porte-avions, 8 cuirassés, des dizaines de croiseurs, des centaines de destroyers, des centaines de sous-marins, des milliers de péniches de débarquement et plus de 4 000 cargos. Pensez-y.

Il s’agissait d’une réponse à une menace existentielle – ce qui est exactement le genre de menace à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui avec le changement climatique. Il est de loin préférable de le faire maintenant plutôt qu’après une diversion de 10 ans où nous nous retrouvons au même endroit avec un problème encore plus grand devant nous.

Les Tories dénoncent cela comme impossible. L’énergie renouvelable, disent-ils, serait incapable de fournir l’énergie nécessaire à la vitesse à laquelle elle serait requise, et ils prétendent que le pétrole, le gaz et le charbon, soutenus par une grande expansion du nucléaire – toujours après les expériences en Ukraine avec des centrales nucléaires prises dans des actions militaires – sont indispensables. C’est de la foutaise et cela doit être rejeté.

Comme l’a très bien expliqué Caroline Lucas, c’est le contraire qui est vrai. Non seulement les énergies renouvelables offrent une solution à long terme, mais elles sont bien moins chères et bien plus rapides à installer que les centrales nucléaires ou l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz. Il faut, selon elle, environ dix ans pour exploiter un nouveau gisement de pétrole ou de gaz ou construire une centrale nucléaire, et ces deux solutions seraient beaucoup plus coûteuses à construire et infiniment plus destructrices pour l’environnement. Cela signifie des changements massifs.

Utiliser l’énergie plus efficacement

Toute transition vers les énergies renouvelables doit bien sûr s’accompagner d’une réduction importante de la consommation d’énergie, tant par les gouvernements que par les particuliers. Notre impact collectif sur la planète est insoutenable. Il faut donc mettre fin à la société du jetable et aux économies fondées sur la croissance. Aujourd’hui, de grandes quantités de marchandises sont produites, sous l’impulsion de l’industrie publicitaire, et passent de l’usine à la décharge en très peu de temps. L’industrie de la mode, par exemple, est la deuxième industrie la plus polluante de la planète. Elle produit 150 milliards de vêtements par an, soit suffisamment pour fournir vingt nouveaux articles à chaque personne sur la planète. Quatre-vingt pour cent de tous les vêtements sont jetés très rapidement dans des décharges.

Nous devons également assumer la responsabilité personnelle de nos propres empreintes carbone et écologique, c’est-à-dire faire davantage attention à ce que nous mangeons, en particulier la viande, aux moyens de transport que nous choisissons, à la quantité d’énergie que nous gaspillons et à la quantité de déchets que nous produisons. C’est ce que préconise le rapport du GIEC, qui reconnaît que si la responsabilité principale de ce changement est institutionnelle et gouvernementale, la responsabilité personnelle est également importante, en particulier dans les pays riches.

La production et la distribution alimentaires devront également être transformées. L’agriculture industrialisée devra disparaître et l’on consommera beaucoup moins de viande. En Grande-Bretagne, les kilomètres alimentaires ont un impact énorme sur l’environnement. 95% de nos fruits viennent de l’étranger, et la moitié de nos légumes sont également importés. Alors que seulement 1% des denrées alimentaires sont transportées par avion, ce mode de transport représente 11% des émissions de carbone. Depuis 1992, la quantité de nourriture transportée par avion a augmenté de 140%. Chaque jour, plus de 200 000 acres de forêt tropicale sont détruits pour faire place à la production de viande bovine et de cuir destinée à l’exportation.

L’agriculture contribue aussi massivement aux émissions de gaz à effet de serre, notamment le méthane produit par le bétail, l’oxyde nitreux produit par le sol, les gaz à effet de serre produits par le carburant des machines, la production de grandes quantités d’engrais artificiels et le transport des aliments jusqu’aux lieux de vente. Elle est également responsable d’un ruissellement massif dû à l’utilisation d’engrais minéraux pour produire des cultures arables, tant pour la consommation humaine que pour l’alimentation animale, ce qui accroît les dommages causés à l’environnement au sens large.

Les énergies renouvelables deviennent rapidement moins chères

Cependant, nous ne sommes pas confrontés à cette transition à partir de rien. Selon la Rapid Transition Alliance, les énergies renouvelables deviennent moins chères, tandis que les combustibles fossiles sont de plus en plus chers. Selon elle, l’année dernière a été une nouvelle année record pour les énergies renouvelables, même face à la pandémie mondiale de Covid.

Le rédacteur en chef du Guardian chargé de l’environnement, Damian Carrington, soulève un point similaire dans un article paru le 31 octobre. L’urgence climatique, affirme-t-il à juste titre, est la plus grande menace à laquelle la civilisation ait jamais été confrontée. Mais il y a une bonne nouvelle : « nous disposons déjà de tous les outils nécessaires pour la combattre ». Le défi, dit-il, n’est pas d’identifier les solutions, mais de les déployer à grande vitesse.

Selon lui, certains secteurs clés sont déjà en avance, comme les voitures électriques. Elles sont déjà moins chères à l’achat et à l’utilisation dans de nombreux endroits – et lorsque les prix d’achat seront égaux à ceux des véhicules à carburant fossile dans les prochaines années, un point de basculement sera atteint. Selon lui, l’électricité produite à partir de sources renouvelables est désormais la forme d’énergie la moins chère dans la plupart des endroits, parfois même moins chère que de continuer à faire fonctionner les centrales au charbon existantes. L’effondrement du coût des batteries et des autres technologies de stockage est également de bon augure.

En attendant, nous devons combiner la solidarité avec la lutte ukrainienne avec la lutte contre le changement climatique – ce qui signifie, entre autres choses, se mobiliser pour la COP27 à la fin de l’année afin de s’assurer qu’elle survive à l’assaut de la droite.

Alan Thornett 

Publié initialement sur https://redgreenlabour.org/2022/03/24/end-the-addiction-to-fossil-fuel-support-the-ukrainian-resistance/

Traduction Contretemps

https://www.contretemps.eu/ukraine-russie-dependance-energies-fossiles/

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Liens avec d’autres textes

Olga Zhuravel : Crimes de guerre en Ukraine : l’enfer de Boutcha à travers les yeux d’un musicien

Justice Info a lancé avec des journalistes ukrainiens, le 1er avril, un partenariat pour la couverture des crimes de guerre, dans toutes les régions du pays. Une sélection de leurs reportages, diffusés dans les médias locaux, sera reprise dans nos colonnes. Ce premier témoignage est celui d’Ievhen, un jeune musicien de Boutcha, ville martyre de la région de Kyiv. Il a été recueilli par une journaliste de la chaîne TeleCanal 34, pour sa nouvelle rubrique en ligne intitulée « Crimes et châtiments : la guerre », qui donne la parole aux citoyens ordinaires.

Publié sur le site Justiceinfo.net

https://www.justiceinfo.net/fr/90477-crimes-de-guerre-en-ukraine-enfer-boutcha-travers-yeux-musicien.html

Alexandre Prezanti : Comment Lukachenko peut être tenu responsable de la guerre de Poutine en Ukraine

Le large éventail des voies légales ouvertes par l’Ukraine pour répondre à l’agression militaire de la Russie ne vise pas encore directement la Biélorussie, bien qu’elle ait été l’un des relais stratégiques clés de Moscou. Les efforts judiciaires liés à la guerre en Ukraine doivent reconnaître le rôle crucial joué par la Biélorussie et son dirigeant autoritaire, Alexandre Loukachenko, affirme l’avocat international Alexandre Prezanti.

Publié sur le site Justiceinfo.net

https://www.justiceinfo.net/fr/90791-lukachenko-responsable-guerre-poutine-ukraine.html?

Janet Anderson : Ukraine : « la dynamique est là pour un tribunal sur l’agression »

Mykola Gnatovsky, professeur de droit international à l’Université de Kiev, est actuellement conseiller spécial auprès du ministère ukrainien des Affaires étrangères et l’un des cerveaux de la stratégie de ‘guerre juridique élaborée par ce pays en réponse à l’invasion militaire de la Russie. Il répond aux questions de Justice Info sur la nécessité et la manière dont il pense que le crime d’agression doit et peut être traité juridiquement.

Publié sur le site Justiceinfo.net

https://www.justiceinfo.net/fr/90538-ukraine-dynamique-tribunal-agression.html

Gilbert Achcar : Contemptuous Denial of Agency in the Name of Geopolitics and/or Peace

https://newpol.org/contemptuous-denial-of-agency-in-the-name-of-geopolitics-and-or-peace/

Gilbert Achcar : شبحٌ ينتاب العالمشبح الفاشية الجديدة

https://www.alquds.co.uk/شبحٌينتابالعالمشبحالفاشيةالجدي/

Gilbert Achcar : For Arms Manufacturers, the War in Ukraine Is a Profits Bonanza

https://www.jacobinmag.com/2022/04/arms-weapons-manufacturers-ukraine-war-military-spending

« Arrêtez la guerre » 4 des meilleurs joueurs russes publient une lettre ouverte à Poutine

Quarante-quatre joueurs d’échecs russes de premier plan ont publié une lettre ouverte au président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, exprimant leur ferme opposition à la guerre en Ukraine et leur solidarité avec le peuple ukrainien. 

https://www.chess.com/fr/news/view/arretez-la-guerre-44-des-meilleurs-joueurs-russes-publient-une-lettre-ouverte-a-poutine

Anne-Laure Barral : Guerre en Ukraine : comment les entreprises françaises tentent-elles de limiter l’effet des sanctions contre la Russie ?

En dépit des effets d’annonce, certaines entreprises, des hommes d’affaires et des hommes politiques français continuent de faire des affaires en Russie. Enquête sur les intérêts français au pays de Vladimir Poutine.

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/enquete-guerre-en-ukraine-comment-les-entreprises-francaises-tentent-elles-de-limiter-l-effet-des-sanctions-contre-la-russie_5082265.html

Cyrille Bret : De la perte du croiseur Moskva au naufrage de la Russie en Ukraine ?

https://theconversation.com/de-la-perte-du-croiseur-moskva-au-naufrage-de-la-russie-en-ukraine-181403

Guerre en Ukraine : à Kharkiv, spectacles de marionnettes et poésie adoucissent le quotidien dans les abris

A Kharkiv, dans le métro ou dans un bunker où on se réfugie, des spectacles s’organisent pour faire oublier un moment aux petits et aux grands les bombardements russes.

https://www.francetvinfo.fr/culture/spectacles/theatre/guerre-en-ukraine-a-kharkiv-spectacles-de-marionnettes-et-poesie-adoucissent-le-quotidien-dans-les-abris_5087281.html#xtor=EPR-919-[NLculture]-20220417-[content4]

Le droit international face à la guerre en Ukraine. Entretien avec Julia Grignon

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les accusations de crimes de guerre se multiplient, et le droit international est très souvent invoqué pour dénoncer les actions de l’armée russe. La juriste Julia Grignon revient sur les spécificités du droit international humanitaire.

https://laviedesidees.fr/Le-droit-international-face-a-la-guerre-en-Ukraine.html

Le journal Novaïa Gazeta Europe renaît pour donner une information juste aux russes

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/le-journal-novaia-gazeta-europe-renait-pour-donner-une-information-juste-aux-russes_5088445.html

Guerre en Ukraine : les exactions commises par l’armée russe font-elles partie du plan du Kremlin ?

Guerre en Ukraine, les exactions commises par l’armée russe font elles partie du plan du Kremlin ?

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Tous les textes précédemment publiés 
et les liens sont maintenant regroupés sur la page :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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