« C’est celui qui dit qui y est »: POUTINE ET L’INVERSION PERVERSE

Parce que la dictature est le type de gouvernement le plus purement patriarcal.

Il y a quelque temps, à Biden qui l’avait qualifié de « tueur », Poutine avait finement répondu : « c’est celui qui dit qui l’est ». Cette réplique de cour de récré ne doit pas surprendre dans la bouche du dictateur russe : son langage est souvent fruste, primaire, voire grossier, très loin du langage feutré de mise dans la diplomatie et les affaires internationales. On se souvient de sa menace pittoresque envers les terroristes islamistes tchétchènes qu’il avait promis de « buter jusque dans les chiottes ». Poutine, dans sa conception du monde comme dans son mode de communication, reste un petit voyou teigneux des quartiers pauvres de Leningrad, une « petite canaille » en voie de sombrer dans la délinquance juvénile lorsqu’il a été « sauvé par le sport » – a-t-il avoué lui-même – et pris en main et « dégrossi » par le KGB. Cette prise en main, si elle a canalisé cette violence structurante et l’a mise au service d’objectifs politiques, ne l’a pas radicalement modifiée.

Tueur, Poutine l’est à plus d’un titre : non seulement à cause des guerres à répétition et opérations « de maintien de l’ordre » qu’il a lancées depuis son accession au pouvoir, contre différents pays ex-membres du bloc soviétique pour les garder sous contrôle russe (Tchétchénie, Géorgie, Crimée, Kazakhstan, Ukraine), et en Syrie pour épauler Bachar el Assad, mais encore plus clairement par sa façon expéditive d’éliminer ses opposant.es politiques et les journalistes un peu trop curieux, supprimés par ses tueurs à gage, toujours avec l’inimitable touche KGB/FSB : les empoisonnements, assassinats déguisés en accidents, « suicides », « chutes » malencontreuses d’une fenêtre et autres « morts mystérieuses » des adversaires du dictateur, signature de la redoutable officine d’espionnage ex-soviétique, se comptent par dizaines [1]. Selon ce que rapporte Catherine Bolton dans son livre « Putin’s People », il est accusé aussi par des insiders d’avoir organisé, toujours avec le FSB, de faux attentats islamistes ayant causé la mort de plusieurs centaines de ses concitoyens pour se poser  comme un rempart contre l’islamisme et ainsi faciliter son élection à la présidence en 1999 [2]. 

Mais pour les politologues qui scrutent le comportement de l’énigmatique autocrate, cette expression « c’est celui qui dit qui l’est » sonne comme un aveu involontaire, un de ces moments révélateurs où l’inconscient affleure à travers le langage policé et transgresse les censures mises en place par le conscient: dans cette formule enfantine, ce n’est pas tant de Biden qu’il parle – mais de lui : si l’on analyse le discours poutinien, on observe que le ressort rhétorique principal de ce discours est l’inversion projective, dite aussi inversion perverse, parce qu’elle est un mécanisme de défense typique des personnalités perverses.

La signification politique de cette figure de l’inversion a été abordée par Orwell dans son « 1984 », qui signalait sa fréquence dans le discours totalitaire tandis que, plus tardivement, les féministes relevaient aussi son omniprésence dans le discours patriarcal. Cette similarité n’étant évidemment pas fortuite : l’inversion est un instrument essentiel du langage des oppresseurs. La dictature, forme de gouvernement la plus purement patriarcale, par définition fondée sur le culte de la virilité, et plus généralement le patriarcat dont elle procède idéologiquement se maintiennent au pouvoir par la violence et le mensonge, et l’inversion est la forme la plus statistiquement fréquente de ce mensonge.

L’inversion projective est un cas particulier de cette figure de l’inversion : typiquement, l’oppresseur s’y présente comme opprimé, l’agresseur comme agressé, le bourreau comme victime ; ce qu’il fait à sa victime, il l’accuse de le lui faire, il la charge de ses propres crimes et, quelque violence qu’il lui inflige, il n’en est jamais responsable, c’est elle qui porte la responsabilité des agressions qu’il lui fait subir, c’est elle qui l’a poussé, obligé, contraint à commettre les violences qu’il multiplie à son égard: « le bourreau se présente comme la victime de sa victime » [3]. Les féministes nomment cette projection inversive « victim blaming » et l’identifient en particulier dans le discours patriarcal sur le viol et les violences masculines mais ce schéma est aussi très présent dans le domaine de la politique et des affaires internationales. Les nazis étaient passé maîtres dans l’utilisation géopolitique du victim blaming : Hitler justifiait l’invasion de la Tchécoslovaquie par les agressions qu’y auraient subies des minorités germanophones (les Sudètes) et la Shoah comme une réaction purement défensive face au « grand remplacement » des Aryens par les Juifs parasitiques.

Une des stratégies de communication habituelles de Poutine consiste pareillement à présenter ses agressions militaires comme des opérations purement défensives : le dictateur susceptible (certains le qualifient de paranoïaque) estime constamment la Russie humiliée, offensée, menacée, encerclée – cette accusation étant particulièrement absurde vu la difficulté matérielle d’encercler la Russie, immense pays dont la superficie est plus de 30 fois celle de la France. Il dénonce régulièrement des projets imminents d’invasion du territoire russe par l’OTAN et dernièrement par l’Ukraine – et ce serait pour empêcher ces invasions qu’il envahit. Le problème est que, aux dernières nouvelles, ce sont les troupes russes qui ont envahi la Tchétchénie, la Géorgie, la Crimée, le Kazakhstan et l’Ukraine – et pas l’inverse, et qu’à ce jour aucun soldat de l’OTAN n’a jamais mis le pied en Russie : inversion projective.

Une autre des stratégies de communication de Poutine pour justifier ses interventions militaires est le recyclage de la vieille recette nazie des Sudètes évoquée ci-dessus, le prétexte de la minorité-persécutée-qu’il-faut-protéger : il a ainsi présenté à plusieurs reprises l’envoi de troupes russes dans divers pays de l’ex-glacis soviétique comme des opérations de protection des minorités russophones qui y seraient opprimées. Il avait déjà fait le coup des Sudètes en Géorgie où, en 2008, il a envoyé l’armée au secours des provinces séparatistes pro-russes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, où des groupes armés et entraînés par la Russie s’opposaient au gouvernement central. La Russie a reconnu l’indépendance de ces provinces, qu’elle a illico re-vassalisées, installant au pouvoir Anatoly Tibilov, un dirigeant fantoche à la solde de Moscou, autre vieille habitude soviétique. Le coût humain de cette opération de « quasi-annexion » a été d’environ 1 000 morts. Il le refait en Ukraine, où il justifie l’invasion russe par la protection des minorités du Donbass, allant jusqu’à évoquer un « génocide » des russophones par les Ukrainiens dans cette région, génocide dont aucune preuve n’a jamais été fournie. Dans la foulée, il accuse également l’armée ukrainienne de « crimes de guerre ».

Mêmes accusations de crimes de guerre envers les indépendantistes tchétchènes lors des deux guerres de Tchétchénie de 1994-96 et 1999-2000 (ce sont ces indépendantistes tchétchènes assimilés globalement à des terroristes islamistes que Poutine s’était engagé élégamment à « buter jusque dans les chiottes » lors d’une conférence de presse à Astana en 1999). Ces deux guerres russes en Tchétchénie ont été particulièrement meurtrières, on a parlé de 175 000 victimes civiles, soit 15% de la population tchétchène de 1994, et si des atrocités ont été commises du côté tchétchène, la Russie s’y est rendue coupable de multiples violations des droits humains, signalées par l’ONU, la Croix Rouge, Amnesty, etc. : « exécutions sommaires de personnes arrêtées dans la rue ou chez elles, disparitions, usage de boucliers humains, femmes enlevées, violées et assassinées, pillage généralisé, maisons mises à sac, brûlées, décapitations » – une phrase qui circulait parmi les officiers russes à l’époque était « un bon Tchétchène est un Tchétchène mort » [4].

Vu ces pertes civiles considérables, le mot de génocide a été prononcé à propos de la Tchétchénie, et ce n’était pas la première fois, puisque Staline avait déjà organisé une déportation de masse des populations tchétchènes et ingouch (350 000/400 000 Tchétchènes déportés, et 90 000 Ingouchs) à partir de 1944, justifiant – comme Poutine – ces déportations par l’affirmation que l’ensemble de la population tchétchène avait collaboré avec les nazis pendant la Deuxième guerre mondiale, ce qui était évidemment faux. Suite à ces déportations, 30% environ de la population tchétchène a péri entre 1944 et 1952 [5]. Autre génocide commis par Staline, l’Holodomor en Ukraine en 1933, qui a entraîné la mort d’environ 5 millions d’Ukrainiens. 

Donc Poutine accuse les Ukrainiens d’un génocide imaginaire dans le Donbass, alors que c’est la Russie qui a multiplié les génocides en Europe de l’Est [6]. Il taxe pareillement les Ukrainiens de crimes de guerre, alors que les forces armées russes ont accumulé les crimes de guerre dans les pays où elles sont intervenues, et ceci alors même que leurs tirs continuent à cibler des hôpitaux (comme à Marioupol), des écoles, des centres commerciaux et des convois de réfugiés tentant de s’échapper d’Ukraine et que des charniers de civils massacrés par les troupes russes avant leur retraite ont été découverts à Boutcha. Pour ce qui est du bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol, le gouvernement russe en a accusé l’armée ukrainienne (avant de proposer d’autres explications tout aussi implausibles et contradictoires : images truquées, ou repaire de nationalistes nazis). Inversion projective.

Poutine, dans ses discours, accuse rituellement les Ukrainiens et les Occidentaux de corruption, de décadence, de débauche et de perte des valeurs. Accusation particulièrement grotesque si l’on analyse le fonctionnement de l’économie russe sous Poutine, qui est basé sur une corruption systémique. Rappelons d’abord que si effectivement il y a un problème de corruption en Ukraine, le niveau de corruption atteint par la Russie laisse les Ukrainiens loin derrière et est tel que ce pays est qualifié couramment de « kleptocratie ». Dans le classement des pays corrompus, la Russie est au 135ème rang (sur 180), derrière la plupart des pays africains, le Laos, le Kosovo et le Pakistan (la France est en 22ème position) [7]. Poutine et ses complices du FSB ont instauré un système dans lequel les fonctions d’Etat qu’ils monopolisent sont un moyen d’accumuler des fortunes fabuleuses: les oligarques russes, un groupe de 2 à 3 000 personnes environ, mettent à profit leurs hautes positions politiques et administratives pour piller les considérables ressources naturelles du pays, reversant au passage une commission au dictateur, qui a ainsi accumulé une fortune dont le montant est estimé jusqu’à 200 milliards de dollars. Faisant de la Russie le pays le plus inégalitaire d’Europe : selon un rapport du Crédit Suisse, 1% de la population détient 74,5% de la richesse nationale [8]. Sous la poigne de fer du ripou en chef qui se taille la part du lion, la Russie est devenue un ripouland dont l’économie est accaparée, mise en coupe réglée par quelques centaines d’affairistes rapaces dont le train de vie princier n’a rien à envier aux excès des grands-ducs sous les tsars. Inversion projective.

Vu le style de vie des élites russes, l’accusation de décadence, de débauche et de perte des valeurs faite par Poutine aux cultures occidentales est encore plus spectaculairement inversive : si les oligarques accumulent des fortunes fabuleuses en Russie, prudemment, c’est dans des banques étrangères, via des sociétés écrans, en Suisse, en Angleterre et dans divers paradis fiscaux qu’ils les mettent à l’abri. Et c’est en Europe de l’Ouest, à Londres (on a recensé 2 milliards d’investissements immobiliers russes dans la capitale britannique, surnommée pour cela « Londongrad »), à Paris, sur la côte d’Azur et à Monaco qu’ils les dépensent fastueusement et s’offrent des résidences de grand luxe, des villas à 170 millions, des châteaux (dont les acquéreurs officiels sont des sociétés localisées aux Seychelles ou aux Bahamas), des voitures de luxe, grands crus, champagne et haute couture. La somptueuse « Villa del Mare » à Roquebrune Cap-Martin, ex-propriété de Mobutu, héberge souvent Alina Kabaeva, maîtresse de Poutine et mère de quatre de ses enfants non-légitimes, et le dictateur y a été vu « faisant son footing vers 6 heures du matin » [9]. Une des filles de Poutine vit dans une résidence luxueuse dans une communauté privée protégée par des gardes, Saint George’s Hill, dans la ville de Weybridge dans le Surrey, pas loin de Londres, propriété que le gouvernement britannique a annoncé son intention de « geler » [10]. Une autre des maîtresses de Poutine, son ex- femme de ménage Svetlana Krivonogikh, vit dans l’opulence à Monaco dans un appartement acheté 4 millions d’Euros en 2003, avec une autre fille illégitime du dictateur, Elizaveta, et serait à la tête d’une fortune d’environ 100 millions d’Euros, probablement en tant que prête-nom [11]. Serguéï Lavrov, ministre des affaires étrangères de Poutine depuis 18 ans, joue volontiers la voix de son maître et entonne régulièrement le couplet favori du dictateur sur « la faillite morale de l’Occident », mais cette faillite morale ne semble pas gêner sa belle-fille Polina qui vit à Londres dans un appartement de 4,4 millions de Livres acheté en 2016 grâce aux pots de vin reçus par son beau-père [12]. Les oligarques ne se refusent rien : ils louent des stades pour organiser des rencontres entre les équipes de football dont ils sont propriétaires, ils s’offrent à prix d’or des spectacles privés de Beyoncé ou de Shakira pour leur anniversaire [13]. Et bien sûr escorts et orgies à gogo : récemment une enquête pour « proxénétisme aggravé commis en bande organisée et association de malfaiteurs » a été lancée sur un réseau de prostitution qui sévissait à Courchevel, où étaient impliqués plusieurs oligarques, dont Mikhail Prokhorov, l’un des hommes les plus riches de Russie [14]. Rappelons qu’un proche de Poutine et financier du groupe Wagner, Evgueni Prigojine, est un ex-repris de justice condamné à 13 ans de prison pour « brigandage, escroquerie, et implication de mineurs dans la prostitution » [15]. Et dans son livre « Putin’s People », Catherine Bolton rapporte que Poutine, du temps qu’il était premier adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, Anatoly Sobchak, et fricotait avec les mafias qui contrôlaient le port, a aussi trempé dans des affaires de prostitution et de trafic de cocaïne [16]. Des menus larcins de la petite frappe bagarreuse aux grands crimes de guerre du dictateur en passant par la criminalité mafieuse –proxénétisme et trafic de drogue entre autres–de l’adjoint au maire de Saint-Petersbourg et par le crime d’Etat pour le compte du KGB/FSB, le fil conducteur de la personnalité de Poutine, c’est la criminalité. Il est donc parfaitement indécent, comme le font l’extrême-droite française et en particulier les adeptes de la Manif pour tous, de vénérer Poutine, qui plus est père d’au moins 5 enfants illégitimes et adultérins, au titre de défenseur des valeurs traditionnelles.

Poutine accuse rituellement les Ukrainiens d’être des « néo-nazis drogués », instrumentalisant constamment le récit national de la résistance héroïque de l’URSS à l’invasion nazie pour s’en présenter comme le continuateur, ce qui lui permet de qualifier de néo-nazis les dirigeants et les peuples qui s’opposent à lui. Dans le cas de l’Ukraine, Poutine justifie cette accusation en évoquant le fameux régiment Azov qui a été créé par un nationaliste néo-nazi, Andriy Biletski, lors de la révolution de Maïdan, alors que l’armée ukrainienne était extrêmement faible et désorganisée et que tous les soutiens militaires, même de milices imprégnées d’idées ultranationalistes, étaient bienvenus pour défendre le pays. Mais même alors, la masse des volontaires étaient loin de partager les idées de Biletski, et s’ils souhaitaient rejoindre Azov, c’est parce qu’il était le « le mieux équipé » et organisé. Depuis, Biletski a mis de l’eau dans son vin et évite les diatribes extrémistes : aucun slogan raciste ou antisémite n’est plus toléré dans le régiment qui compte officiellement 5 000 hommes, chiffre sans doute sous-estimé suite à l’afflux de nouvelles recrues. Y figurent d’ailleurs un nombre non négligeable de volontaires juifs : des drapeaux portant l’étoile de David ont été arborés par certaines unités. Josef Zissels, coprésident de l’Union des communautés juives d’Ukraine, dénonce les accusations russes de néo-nazisme : « au cours de ces trente années d’indépendance, aucune déclaration antisémite n’a jamais été faite au Parlement ukrainien » [17]. Les idées racialistes des premiers Azovs semblent avoir été remplacées par un fervent nationalisme anti-russe, et c’est cette hostilité à l’impérialisme russe qui cimente l’unité de ce régiment réunissant de nombreuses recrues étrangères venues de partout : Géorgie, Biélorussie, France, Europe, Etats-Unis, etc.  

Quant à l’accusation de Poutine selon laquelle c’est le gouvernement ukrainien lui-même qui serait néo-nazi, elle est encore plus absurde : la famille de Zelensky est juive, son grand-père a combattu contre les nazis dans l’infanterie soviétique. Surtout, les idées d’extrême-droite n’ont qu’un faible écho en Ukraine : Biletski a perdu son siège de député en 2019, et le candidat d’extrême-droite à la présidentielle la même année, Rouslan Kochoulynsky, du parti Svoboda, n’a fait que 1,62% des voix. On aimerait que les scores de l’extrême-droite en France soient aussi bas. Et en France aussi, il y a des éléments d’extrême-droite dans l’armée et dans la police. « Parler de dénazifier le pays aujourd’hui est une ineptie – commente la politologue Ioulia Shoukan. Où sont les nazis ? » [18].

Ils sont, entre autres, dans la non moins fameuse et redoutée milice paramilitaire russe Wagner qui est intervenue dans le Donbass, en Crimée, en Syrie, en Libye, à Madagascar, en République centrafricaine, au Soudan, au Vénézuela et très récemment au Mali en soutien à la junte malienne – contrairement au régiment Azov qui n’intervient qu’en Ukraine, le groupe Wagner se déplace dans le monde entier pour servir les intérêts stratégiques de la Russie. Son fondateur est Dmitri Outkine, ancien officier des forces spéciales GRU, admirateur du IIIème Reich qui aime parader en tenue d’officier de la Wehrmacht dans des fêtes entre amis, et dont les tatouages arborant « deux écussons des hauts grades de la Schutzstaffel (SS) » sont fameux [19]. Ce nom de Wagner, compositeur favori d’Hitler, était le nom de code d’Outkine durant son passage dans les forces spéciales russes et il l’a donné à la milice paramilitaire qu’il a fondée en 2014, lors du conflit en Crimée et au Donbass.

Officiellement, cette milice privée est une « armée de l’ombre » qui n’a rien à voir avec Poutine ni avec l’armée russe, mais en réalité les liens sont multiples : elle aurait « bénéficié des moyens logistiques de l’armée russe et d’avions de chasse » et serait sous le contrôle du ministère de la Défense [20]. Outkine a été vu plusieurs fois avec Poutine, a été décoré par lui, et a des liens d’affaires étroits avec Evgueni Prigojine, proche de Poutine, repris de justice et sponsor des usines à trolls russes qui saturent les réseaux sociaux de fake news.

Dans le groupe Wagner, les idées néo-nazies semblent avoir persisté plus longtemps que dans le groupe Azov : sur une tablette Samsung abandonnée par un combattant russe à Aïn Zara en Libye lors de la bataille de Tripoli, on a trouvé le texte de « Mein Kampf », et l’identification du profil en ligne de soldats de Wagner a révélé des slogans nazis, des références racialistes à la pureté raciale slave, et des croix gammées auraient aussi été taguées dans divers lieux où sont passés les Wagner, comme à Aïn Zara [21]. Et partout où ils interviennent, des crimes de guerre sont commis – pillages : Wagner vit volontiers sur l’habitant – massacres : en décembre 2021, l’Union européenne a accusé Wagner d’avoir « recruté, formé et envoyé des agents militaires privés dans des zones de conflits du monde entier afin d’alimenter la violence, de piller les ressources naturelles et d’intimider les civils en violation du droit international », et le Conseil de l’UE a évoqué des « actes de torture, exécutions et meurtres extra-judiciaires, sommaires ou arbitraires ». L’ONU a enquêté sur des massacres commis en Centrafrique, et Amnesty a signalé des « tortures, viols, exécutions de civils » [22]. Des vidéos insoutenables montrent des soldats hilares torturant un déserteur de l’armée syrienne près de Palmyre, puis lui coupant la tête et les bras, le pendant par les pieds et brûlant son cadavre [23]. Des combattants de Wagner reconnaissent qu’ils exécutent les prisonniers, ne voulant pas s’encombrer de bouches inutiles. Signature caractéristique du régime de Poutine, des journalistes enquêtant d’un peu trop près sur les exactions de Wagner sont morts mystérieusement, mais bien que ces exactions soient telles que ce nom est devenu synonyme de « crimes de guerre », Poutine qui finance cette milice de bouchers persiste à accuser l’Ukraine des atrocités qu’elle commet. Inversion projective.

On pourrait continuer cette liste d’inversions ad libitum : Poutine viole les traité – et il accuse les Ukrainiens et les Occidentaux de les violer et de ne pas tenir parole. Quand le dictateur décrit les dirigeants ukrainiens comme des « nazis drogués », on pense à l’observation faite par des médecins : l’étrange bouffissure de son visage, typique des effets secondaires de la cortisone, suggère l’hypothèse d’une prise prolongée de stéroïdes pouvant causer un effet secondaire de « roïd rage » (comportement irascible et agressif causé par l’utilisation de stéroïdes anabolisants). Quand il accuse les leaders occidentaux de pédophilie, et que les trolls pro-russes répercutent ces déclarations sur les réseaux sociaux, on s’interroge. Des opposants à Poutine ont émis à son sujet ces mêmes accusations de pédophilie – et n’y ont pas survécu très longtemps. Ainsi Alexandre Litvinenko, ex-agent du KGB/FSB réfugié à Londres, qui menait aussi une investigation sur les liens mafieux de Poutine, empoisonné au polonium en 2006 [24]. Ces accusations semblent a priori délirantes mais Poutine – en plus d’être totalement sans foi ni loi – s’accroche à un modus operandi si systématiquement inversif qu’elles ne sont pas totalement implausibles : les psychiatres savent que les personnalités perverses retirent une jouissance transgressive d’afficher bruyamment des positions moralisatrices envers des pratiques (homosexualité, usage de drogue, pédophilie) auxquelles elles s’adonnent dans le secret de leur vie privée.

Volodymir Zelensky a déclaré récemment qu’il s’inquiétait d’un possible usage d’armes biochimiques en Ukraine, parce que Poutine avait évoqué l’existence de laboratoires ukrainiens fabriquant de telles armes, soi-disant financés par les Américains (mais pourquoi les Américains installeraient-ils des laboratoires d’armes biochimiques dans une région politiquement instable, sous contrôle russe jusqu’à Maïdan et susceptible de repasser sous contrôle russe ?). Il précisait que s’il était inquiet, c’est qu’il avait remarqué que lorsque Poutine accusait les Ukrainiens d’une quelconque atrocité, c’est qu’il s’apprêtait à la leur faire subir. Il avait donc parfaitement identifié ce schéma d’inversion projective chez le leader russe et ses séides. Comme le met en évidence la répétitivité de ce schéma, Zelensky a donc toutes les raisons d’être inquiet.

Francine Sporenda

https://sporenda.wordpress.com/2022/04/19/cest-celui-qui-dit-qui-y-est-poutine-et-linversion-perverse/

[1] https://www.rtl.fr/actu/international/infographie-russie-la-longue-liste-des-opposants-a-poutine-assassines-7776818393 et https://www.francetvinfo.fr/monde/russie/litvinenko-et-autres-dossiers-empoisonnes-des-services-secrets-russes_3063975.html

[2] https://www.facebook.com/photo/?fbid=3158544037756367&set=a.1417467511864037

[3] https://inrer.org/2021/03/linversion-perverse-entre-victime-et-bourreau/

[4] https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/massacres-de-civils-en-tcha-tcha-nie.html?

[5] https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/massacres-de-civils-en-tcha-tcha-nie.html

[6] https://www.contrepoints.org/2013/06/24/128859-les-genocides-de-staline

[7] https://atlasocio.com/classements/economie/corruption/classement-etats-par-indice-de-corruption-monde.php

[8] https://www.france24.com/fr/europe/20220316-champagne-voitures-de-luxe-le-mode-de-vie-de-l-%C3%A9lite-russe-dans-le-collimateur-des-occidentaux

[9] https://www.capital.fr/economie-politique/les-incroyables-frasques-des-oligarques-russes-de-la-cote-dazur-1304149

[10] https://www.express.co.uk/news/world/1577368/putin-daughter-house-in-uk-surrey-weybridge-st-georges-hill-russia-spt

[11] https://www.franceculture.fr/emissions/la-revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-du-lundi-04-octobre-2021

[12]  Lavrov, « Serguéï Lavrov», L’Obs, 24/03/22, p.16.

[13] https://www.capital.fr/economie-politique/les-incroyables-frasques-des-oligarques-russes-de-la-cote-dazur-1304149

[14] https://www.lesoir.be/art/les-parties-fines-des-oligarques-russes_t-20070113-0096FD.html

[15] https://www.nouvelobs.com/monde/20210418.OBS42949/evgueni-prigojine-l-ancien-voyou-dans-les-arriere-cuisines-de-poutine.html

[16] https://www.facebook.com/photo/?fbid=3154019424875495&set=a.1417467511864037

[17] https://www.nouvelobs.com/guerre-en-ukraine/20220322.OBS56053/denazifier-l-ukraine-c-est-une-ineptie-ou-sont-les-nazis.html

[18] https://www.nouvelobs.com/guerre-en-ukraine/20220322.OBS56053/denazifier-l-ukraine-c-est-une-ineptie-ou-sont-les-nazis.html

[19] https://www.francelive.fr/article/france-live/guerre-en-ukraine-qui-est-dimitri-outkine-le-fondateur-du-groupe-wagner-decore-par-poutine-7311402/

[20] https://www.ouest-france.fr/monde/guerre-en-ukraine/guerre-en-ukraine-ce-que-l-on-sait-du-groupe-paramilitaire-wagner-soupconne-d-intervenir-a-kiev-6862eaa6-989f-11ec-a75b-cdf6b18c39a8#:~:text=Guerre%20en%20Ukraine.

[21] https://www.lorientlejour.com/article/1276426/une-tablette-samsung-oubliee-en-libye-perce-le-secret-des-mercenaires-russes.html

[22] https://www.ouest-france.fr/monde/guerre-en-ukraine/guerre-en-ukraine-ce-que-l-on-sait-du-groupe-paramilitaire-wagner-soupconne-d-intervenir-a-kiev-6862eaa6-989f-11ec-a75b-cdf6b18c39a8#:~:text=Guerre%20en%20Ukraine.

[23] http://www.slate.fr/story/226179/groupe-wagner-russie-ukraine-syrie-mali-poutine-mercenaires-milice-massacres?

[24] https://www.ouest-france.fr/europe/russie/rapport-litvinenko-des-conclusions-accablantes-pour-moscou-3984815

Bibliographie

Catherine Bolton, « Putin’s People », Harper Collins, London, 2020.

Françoise Thom, « Comprendre le poutinisme », Desclée de Brouwer, Paris, 2018.

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « « C’est celui qui dit qui y est »: POUTINE ET L’INVERSION PERVERSE »

  1. Très bon article, on peut ajouter que Poutine utilise le langage de la mafia russe, qui a pénétré les hautes sphères de la société en Russie, en particulier les services secrets. Il y a eu récemment des articles dans Le Monde à ce sujet.

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