Le temps de la clarté (+ Survie : Rwanda, les mercenaires invisibles)

Cette information n’avait jamais été révélée. Ni par les députés de la Mission d’Information Parlementaire de 1998. Ni par les juges saisis depuis 2013 d’une plainte contre Paul Barril, l’ex-gendarme de l’Élysée. Ni par les historiens de la commission Duclert qui ont remis leur rapport il y a tout juste un an, fin mars 2021, en reconnaissant qu’ils avaient manqué de temps pour approfondir ce sujet. Ni par l’exécutif et notamment le président Macron, qui lors de son voyage à Kigali fin mai 2021 a nié toute complicité française dans le génocide des Tutsis.

Le fait que le mercenaire Paul Barril ait grenouillé au Rwanda était déjà public en 1994. Mais c’est en 2018 que l’association Survie a révélé que l’autre célèbre mercenaire de la République, Bob Denard, y est aussi intervenu, sous pseudo. Fin mars 2022, Survie a publié des notes inédites de la DGSE qui démontrent que ces deux chefs d’équipes se sont coordonnés pour organiser depuis Paris des opérations médiatiques et militaires en soutien au gouvernement génocidaire, même après l’embargo décrété par l’ONU en mai 1994. Et ce, vraisemblablement en lien avec les plus hautes sphères de l’État français, qui au minimum en étaient parfaitement informées. Ainsi, le 9 mai 1994 Barril a été autorisé à faire escale avec son équipe sur la base militaire aérienne d’Istres.

D’ailleurs le 6 mai 1994, en plein génocide, le général Christian Quesnot a écrit au président Mitterrand, dont il était le conseiller militaire : « À défaut de l’emploi d’une stratégie directe dans la région qui peut apparaître politiquement difficile à mettre en œuvre, nous disposons des moyens et des relais d’une stratégie indirecte qui pourraient rétablir un certain équilibre. » Ce qu’il traduit en 2019 devant la caméra de Jean-Christophe Klotz, en riant nerveusement, comme étant une façon « discrète, pas forcément clandestine » de s’opposer à la défaite « en rase campagne » de l’armée rwandaise face aux rebelles.

« Les armées des grandes puissances évitent les interventions hasardeuses au milieu de populations en armes. Dès lors, l’effacement du soldat « d’État » provoque inéluctablement le recours au mercenaire. » Ainsi s’exprime en 1998 Grégoire de Saint-Quentin dans la revue de stratégie de l’armée française, alors dirigée par Quesnot, qui loue ses « excellentes réflexions ». Tandis que Quesnot avait eu en 1994 un rôle central dans la définition de la politique de l’Élysée au Rwanda, Saint-Quentin avait été au cœur de sa mise en œuvre concrète sur le terrain : commandant, membre des forces spéciales, conseiller de l’armée rwandaise avant le génocide et même encore après.

Dans son article de 1998, Saint-Quentin explique que le recours aux mercenaires est « un système parfaitement adapté aux guerres civiles ». En effet, à leur « souplesse structurelle, s’ajoute une liberté d’action sur le terrain », et en outre « la transparence de notre société de l’information s’accommode probablement mieux de l’activité d’acteurs non gouvernementaux que d’opérations secrètes ». Comme cela permet de « conduire une opération d’interposition tout en étant militairement présents aux côtés d’une des parties », il n’y a que des avantages : « militairement efficace, légalement présentable et économiquement rentable, le « mercenaire conseiller » n’est-il pas finalement un acteur parfaitement adapté ? »

À quand la fin de l’impunité ? Quand viendra le temps de la clarté sur le rôle de l’État français dans le génocide des Tutsis ? Comme le démontre ce dossier spécial de Billets d’Afrique, on en sait déjà assez pour en tirer trois leçons. Il faut impérativement brider les pouvoirs que la Ve République confèrent au président ; changer notre mode de pensée colonial ; et renoncer à cette politique de maintien à tout prix d’un empire français.

François Graner

https://survie.org/billets-d-afrique/2022/319-avril-2022/article/le-temps-de-la-clarte

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rapport_survie_les_mercenaires_invisibles_mars2022

« Le 26 mars 2021, l’historien Vincent Duclert remettait au président de la République Emmanuel Macron le rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis qu’il avait présidé durant près de deux ans. Portant sur les années 1990 à 1994, le document d’un millier de pages, auxquelles s’ajoutent environ 300 pages de notes, entend notamment « analyser le rôle et l’engagement de la France au Rwanda au cours de cette période, en tenant compte du rôle des autres acteurs engagés au cours de cette période », conformément à la lettre de mission adressée par le président de la République à Vincent Duclert le 5 avril 2019. Il faut dire que depuis un quart de siècle, la « polémique » enfle sur le rôle de la France auprès des extrémistes hutus qui, entre le 7 avril et le 15 juillet 1994, ont procédé à l’extermination méthodique et planifiée des Tutsis : autour de 800 000 morts selon l’ONU, sans compter les personnes blessées ou violées.
Le 6 avril 2021, un arrêté donnait accès, en salle de lecture des Archives nationales, aux fac-similés des archives exploitées par la commission Duclert.
Le « rapport Duclert » a le mérite de proposer une synthèse efficace des sources consultées… du moins en apparence. Car en analysant les documents rendus accessibles à la suite de sa publication, il apparaît que certaines archives officielles relatives au rôle de célèbres mercenaires français au côté des génocidaires n’ont pas été utilisées par la commission Duclert, qui pourtant, dans la note n°755 du chapitre 7 de son rapport, en liste les titres qui sont explicites pour la plupart. »

Des notes transmises pendant et juste après le génocide. Des notes adressées à la Présidence de la République, à Matignon et à différents ministères. Les activités et les probables liens de deux mercenaires, Paul Barril et Bob Denard. Le rôle de la famille Habyarimanan. Sans oublier les « réseaux Pasqua »…
Il y a bien eu « volonté de dissimulation d’éléments à charge concernant le rôle de la France dans ce génocide ». Les membres de la commission Duclert sont restés « volontairement ou non, très en-deçà de la réalité »…
Quelques dates et faits :
25 mai 1994. Bob Denard prépare une « opération » au Rwanda
30 mai 1994. Bob Denard a « dépêché une équipe » en direction de Kigali
2 juin 1994. Paul Barril cherche à armer les génocidaires
15 juin 1994. Paul Barril continue de s’activer pour armer les génocidaires
17 juin 1994. La DGSE établit un lien probable entre Barril et Denard
26 juillet 1994. Après le génocide, Denard reste en lien avec le gouvernement génocidaire
29 juillet 1994. Paul Barril et Me Vergès s’activent pour l’image d’Habyarimana
22 août 1994. Bob Denard reste en lien avec les génocidaires

En conclusion, les auteurs et autrices de la brochure soulignent, entre autres, que les éléments présentés « confirment donc la nécessité que les juges français s’interrogent sur une sous-traitance de ce contrat par d’autres mercenaires ou sur une répartition des tâches en bonne entente au sein de ce réseau » ; que Paul Barril et Jean-Marie Dessalles (groupe Denard) rendaient compte « pendant le génocide, de leurs activités au Rwanda à des officiers traitants ».
Il faut en finir avec l’invisibilisation du rôle des mercenaires, l’occultation de certains faits…
« Le travail d’historien n’est certes pas le même que celui d’un juge, mais c’est bien la commission Duclert qui, tout en procédant à ces occultations, s’est permise de conclure à l’absence de complicité française.
D’ailleurs, comme la commission Duclert, la justice n’accorde pas assez d’importance à ces plaintes pouvant mener à établir la complicité française : certaines sont au point mort, d’autres avancent incroyablement lentement. Concernant les mercenaires, avoir attendu sept ans avant d’auditionner un Paul Barril très malade, qui actuellement n’est même plus en état d’être auditionné à nouveau, est un déni de justice – de même que le serait le refus d’utiliser ces notes de la DGSE.
Invisibiliser les mercenaires français au Rwanda, et les autres éléments du soutien français aux extrémistes hutus, ne permettra pas de débarrasser la République française des fantômes des victimes du génocide. »

Survie : Rwanda, les mercenaires invisibles
Les archives de la DGSE délaissées par la commission Duclert
Mars 2022

Télécharger la brochure au format PdF : rapport_survie_les_mercenaires_invisibles_mars2022

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Le temps de la clarté (+ Survie : Rwanda, les mercenaires invisibles) »

  1. Rwanda : le sort des Tutsis de Bisesero a été scellé à Paris
    Le 13 mai 2022, la mairie de Paris a rendu hommage à la résistance des Tutsis de Bisesero en inaugurant la place Aminadabu Birara, du nom du héros mort le 25 juin 1994. Deux jours après, les miliciens hutus débutent les massacres, sans que les militaires français stationnés non loin n’interviennent. Après 17 ans de bataille judiciaire et alors qu’un non lieu général se profile dans l’affaire Bisesero, Survie, la LDH et la FIDH font un point d’étape sur ce dossier.

    Quand le génocide contre Tutsis commence, en avril 1994, des dizaines de milliers d’entre eux se regroupent sur les hauteurs de Bisesero, à l’ouest du Rwanda, non loin de Kibuye. Ils résistent efficacement aux génocidaires, sous la conduite notamment d’Aminadabu Birara, jusqu’à ce qu’une grande offensive des Forces armées rwandaises (FAR) et des milices Interahamwe cause la mort de la plupart d’entre eux, les 13 et 14 mai. Les Tutsis ayant survécu à cette attaque massive se terrent, affamés, pourchassés quotidiennement par les milices et la population hutue, encadrée par les militaires rwandais et les autorités civiles.

    Entre le 27 et le 30 juin, des centaines de Tutsis ont été exterminés à Bisesero, alors que les troupes françaises, informées, se trouvaient à quelques kilomètres à vol d’oiseau. Cette inaction délibérée a eu pour conséquence de laisser le champ libre aux tueurs. L’instruction ouverte par la justice française en 2005 est en cours de clôture, alors que des questions cruciales sont toujours sans réponse : pourquoi aucun ordre de secourir les Tutsis de Bisesero n’a-t-il été donné par la hiérarchie militaire, sur place et à Paris, et surtout quelles sont les personnes qui ont décidé de cette abstention ?
    https://survie.org/publications/brochures/article/rwanda-le-sort-des-tutsis-de-bisesero-a-ete-scelle-a-paris

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