La revue d’en face, racontée par celles qui l’ont faite

Opération étrange que celle de s’immerger à nouveau dans une revue réalisée il y a plus de quarante ans, en vue de sa numérisation ; on y entre avec une pointe d’appréhension : adhère-t-on encore à ce qu’on a dit alors ? Or cette épreuve de relecture donne lieu à une agréable redécouverte de la revue d’en face où l’on apprécie la qualité de l’écriture, l’intérêt de nombreux articles, et une orientation sur la plupart des sujets que l’on pourrait assumer aujourd’hui encore. La revue d’en face, une des voix du féminisme qui a évolué, au gré de l’histoire du Mouvement et du changement d’époque. Apparue en 1977, elle prend fin en 1983.

Créer une revue

Au Printemps 1976, l’idée d’une revue germe dans l’esprit de Corinne Welger qui, pour en discuter, se tourne vers ses alliées naturelles. Celles avec qui tout reste possible, la volonté et le plaisir de penser, de créer, de faire de la politique ensemble : Danièle Drevet et Éliane Navarro. Et, fait non négligeable, celles avec qui agir passe aussi par écrire. À cette époque, elles vivent en communauté ou presque. C’est peu dire qu’elles sont soudées, articulées convient mieux : l’entente au quart de tour, la discussion au bout de la langue, l’énergie à flux continu. Une alliance forgée, depuis 1971, dans le creuset singulier formé par l’appartenance à un même groupe politique, l’AMR et leur engagement dans le MLF. Elles y ont partagé quelques expériences marquantes : des AG des Beaux-arts à la création et l’animation du Cercle Dimitriev, ainsi que la vie en communauté.

Le Cercle Dimitriev, fondé avec d’autres femmes de l’AMR, est un courant vite labellisé « Lutte des classes », le premier du genre, au sein du MLF. Le Cercle se préoccupe de propager plus largement les luttes féministes, notamment auprès des femmes des milieux populaires. Il est à l’origine des comités de quartier. Ceux-ci rencontrent un certain succès, sont le ferment d’actions de propagande, et deviennent le cadre de l’expression des expériences vécues de la domination masculine. En même temps, le Cercle est de tous les combats, portés par l’ensemble des courants du MLF. En 1972/73, avec quelques autres femmes, elles fondent une communauté non-mixte, au cœur de Paris. Elles y fabriquent un lieu de vie, tout autant qu’une place forte de l’activisme politique du MLF. S’y tiennent de multiples réunions de la coordination des groupes de quartiers, des ateliers de préparation de manifestations et de meetings, des groupes de conscience où la mise en commun de l’intime est métabolisée en parole politique.

Leur « double appartenance », décriée par les autres courants féministes, aucune d’entre elles n’y voyait d’incompatibilité avec leur engagement entier, dans le Mouvement. En cause, la personnalité politique de l’AMR qui avait orienté son héritage trotskiste vers la promotion de l’autogestion ; dans cette perspective, l’importance des nouveaux mouvements sociaux ainsi que leur nécessaire autonomie tenaient une place centrale, dans la compréhension de l’époque. Aussi, était-il naturel que les femmes de l’AMR s’engagent au sein du Mouvement, dès ses débuts. Le Cercle Dimitriev illustrait tout de même la nécessité de structurer un courant, capable de rassembler les femmes, en reliant le combat féministe au reste des luttes anticapitalistes. Loin de toute tentation hégémonique, les femmes du Cercle Dimitriev portaient leur point de vue et leur démarche dans le débat avec les autres théories féministes. L’autonomie du mouvement, le respect de sa pluralité, elles en ont fait l’expérience, jusqu’à vivre une révolution culturelle, personnelle et politique. Aussi étaient-elles également décriées par une partie des membres de l’AMR qui craignaient que leur pratique ne les délie de la lutte des classes ou des représentations des classes populaires.

Au moment de la conception de la revue, un constat s’impose. Les temps ont changé : la jeunesse, principal acteur du mouvement de mai 68 s’est assagie et a vieilli ; les réformistes occupent le terrain politique, tant au niveau de la droite au pouvoir que de l’opposition qui a ouvert la perspective de l’union de la gauche. La guerre du Vietnam est terminée. Le MLF aborde une nouvelle période de son existence. Les thèmes féministes se sont diffusés dans la société, au-delà des cercles initiaux. Les grands combats ont été identifiés et portés sur la scène publique. Sous la pression, l’État se résout à la mise en place d’un secrétariat à la condition féminine (juillet 74), dirigé par Françoise Giroud, lequel prétend faire avancer la cause des femmes. La victoire de la légalisation de l’avortement (loi Veil, 1975) modifie substantiellement le statut des femmes et ouvre la voie à la remise en question des représentations établies. Ces succès freinent paradoxalement l’extension du MLF historique : le grand élan désirant qui a animé ses fondatrices et entrainé des milliers de femmes, dans leur sillage, s’étiole.

Certes, le Mouvement perdure, en particulier en menant les luttes pour dénoncer les violences faites aux femmes, mais c’est davantage grâce à la persistance d’une militance structurée autour des principaux courants de pensée féministes : les Féministes révolutionnaires, Psychanalyse et Politique et le courant Lutte de classes. Aussi, la nécessité s’impose-t-elle de continuer autrement, de prendre du recul pour creuser les perspectives d’une politique féministe.

La situation générale incite à un nouveau type de militantisme, par revue interposée.

En mai 1977, la presse féministe est peu abondante, la plupart des publications antérieures ont cessé leur courte vie. Sont nouvellement parues Sorcières (janvier 76) et Histoires d’elles (mars 77). Mais la plupart des courants du MLF n’ont pas de média écrit et périodique qui les représente. Sans doute, le besoin d’un lieu d’expression indépendant est-il ressenti par nombre de tendances du Mouvement et il est à l’origine d’une floraison de titres dans les deux années suivantes.

C’est dans ce contexte que le projet de la revue est proposé à quelques femmes, appréciées pour leur proximité : des femmes liées et déliées de la LCR (Dominique Pollad, Nicole Benoît-Lapierre, Catherine Nadaud, Arlette Bendl) ou des compagnes du Cercle Dimitriev (Catherine Lapierre, Claudine Pissier, Christine Bradu). Assurées et curieuses, dénuées de toute culture de chefferie, elles instaurent naturellement un climat d’ouverture.

Outre la fréquentation de l’extrême-gauche, elles ont en commun une hétérosexualité non principielle, et le fait de n’être pas connues de la scène médiatique. Des « quidames », en somme, prêtes à une nouvelle aventure.

La gestation de la revue se fait dans le volontarisme, la joie et l’opiniâtreté : le numéro 1 parait en mai 1977.

Le projet

« Revue de politique féministe », annonce le sous-titre. L’éditorial du n°1 expose la signification de cette mention : il s’agit d’affirmer haut et fort l’autonomie de la lutte des femmes, se faire l’une des voix de cette force sociale en mouvement pour l’amplifier, au-delà du MLF. Il s’agit aussi de l’appréhender dans sa dimension autogestionnaire, partie prenante d’un projet de transformation globale de la société. Ainsi, la réappropriation par les femmes de leur corps, de leur vie, de leur travail est considérée comme l’une des formes de l’autogestion. Là se situent l’articulation avec les combats anticapitalistes et la perspective politique de l’engagement féministe. La prégnance de l’utopie socialiste est évidemment sensible.

Pour autant, la revue n’est pas le porte-parole d’un courant lutte des classes. Celui-ci, renforcé par l’arrivée des femmes des organisations d’extrême gauche dans le MLF, s’est ossifié. Leur volonté de structurer le Mouvement s’en tenait au mantra : « Pas de révolution socialiste sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans révolution socialiste ». Ce slogan, formulé dans la plateforme du Cercle Dimitriev (1971), en disait peu sur les voies à suivre. Surtout, sous le couvert d’une réciprocité, il n’interrogeait pas la subreptice hiérarchie entre les partis et les mouvements de masse. Or, l’expérience commune au sein du MLF portait les fondatrices à considérer que le mouvement des femmes rebattait l’ensemble des cartes ; ce que l’éditorial formule par la quête d’« un nouvel humanisme ».

Le projet de la revue se donne à lire par le choix de ses rubriques. Une part d’entre elles, « Images », « L’amour toujours », « Moi et ma fille », sont dédiées à l’expression de l’expérience personnelle. Le personnel est politique ! Si la visée est bien de projeter de nouveaux rapports entre les sexes, en débusquant et réduisant les formes d’aliénation, elle passe par l’expression sans fard des contradictions de l’expérience vécue. Avec « Terre des femmes », « En mouvement », Il s’agit d’enquêter, de rendre compte des luttes des femmes, des réalités et des initiatives, ici et ailleurs car la dimension internationale est un fait majeur. L’attention est portée également sur la diffusion du féminisme dans l’ensemble de la société, dans les syndicats, les partis de gauche, notre famille élargie, malgré tout. Evitant toute idéalisation, les enquêtes comme les entretiens restent attentifs à rendre compte des formulations diverses du combat féministe. Avec « En question », « Et alors créa la femme », « Théoraime », l’histoire de l’oppression des femmes offre des mises en perspective, l’analyse des représentations dominantes pose des jalons théoriques et il s’agit aussi de prendre part aux débats, initiés au sein du Mouvement.

Ces thématiques sont traversées par plusieurs lignes de force :

– La définition du patriarcat comme système universel d’oppression des femmes, non réductible aux autres formes d’exploitation de l’homme par l’homme, avec pour corollaire la vocation universelle du féminisme, quelles que soient les particularités historiques ou culturelles.

– Le refus de tout essentialisme. Si les femmes mènent des combats pour l’égalité, construisent un point de vue spécifique, lié à leur histoire et à leur fonction biologique, elles n’en constituent pas pour autant une humanité dotée de valeurs ou de vertus ontologiques, miroir inversé des tares intrinsèques alléguées pour justifier leur domination.

– Le rejet du phantasme d’un monde sans mixité ; la nécessaire autonomie du mouvement des femmes, la reconnaissance et la défense sans restrictions des droits des homosexuels n’impliquent pas l’exclusion des hommes des rapports sociaux, personnels ou sexuels. L’enjeu étant de transformer ces rapports pour permettre la libération des femmes.

Dans tous les domaines, il s’agit de penser à nouveaux frais, sans dogmatisme. Nulle prétention à être dépositaires d’une quelconque doctrine toute faite.

Si la revue revendique un style, c’est celui d’une parole hybride, multiple. Des accents de rhétorique révolutionnaire côtoient l’expression poétique du vécu ou la confession des sentiments, nouvelles formes de la subversion. Les écritures se mêlent, théoriques, poétiques, propagandistes, personnelles et se contaminent. L’humour veille et imprime à l’ensemble légèreté et fraîcheur. L’une des motivations du collectif, le plaisir d’écrire et de donner à lire, n’est jamais négligée.

L’objet-revue, avec son format italien, la variété des typographies, l’abondance de l’iconographie, se démarque de façon originale de la presse politique, des revues spécialisées ou théoriques de l’époque. À la façon d’un magazine, de lecture relativement aisée, la revue s’adresse à un public féminin ouvert, pas nécessairement militant.

Fidèle à la culture du MLF, la revue est un lieu de réflexion et d’expérimentation joyeux où l’on accepte les avis et les propositions de chacune, dans une ambiance chaleureuse et décontractée. La fabrication de la maquette, entièrement prise en charge par les rédactrices, est l’occasion de réunions où l’on travaille autant qu’on s’amuse… chez Corinne, Arlette, Catherine…

Bien sûr, les moyens ne sont à la hauteur ni de l’ambition ni du rêve. Une forme d’ingénuité est aux commandes, qui a permis de produire ce témoignage de l’histoire du féminisme.

Le n° 1 de la revue est financé et distribué par l’émanation française des éditions italiennes Savelli, sur la base d’un tirage à 1500 exemplaires. Mais dès le second numéro, Savelli cesse son financement et n’assure plus que la distribution en librairie. À partir du n°4, les éditions Tierce prennent la relève.

La revue est également diffusée de manière militante. Le lectorat est proche du MLF, à Paris comme en province.

La pertinence de la revue d’en face se mesure aux changements qui ont eu lieu, au sein du collectif de rédaction, sans que son existence s’en trouve menacée. Il y a eu de façon échelonnée, des départs (Danièle Drevet , Nicole Benoit-Lapierre, Arlette Bendl, Corinne Welger, Catherine Nadaud) comme des arrivées (Danièle Ohayon, Catherine Ravelli, Marie-Jo Dhavernas, Yann Fagnen/Marette, Judith Ezekiel, Irène Théry, Geneviève Brisac, Françoise Picq). Certaines ont fait un long séjour, d’autres un bref passage, d’autres aussi des allers retours. Souvent, des contributrices occasionnelles sont devenues membres du collectif, dans la foulée.

La revue s’est perpétuée, a connu des inflexions puis un net changement. Celui-ci résulte d’évolutions multiples, d’un changement d’époque. Se conjuguent les sentiments d’une désillusion progressive, liée aux déboires des idéaux révolutionnaire et le principe de réalité qui prend acte de l’état du Mouvement, davantage centré sur lui-même, comme des conditions concrètes de production de la revue.

Les années 1980, un nouveau départ

A partir du n°8, la revue d’en face devient : revue de politique féministe du mouvement de libération des femmes. C’est qu’elle se trouve confrontée à ce défi majeur : le dépôt du sigle MLF par des femmes du groupe Psychanalyse-et-Politique-des-femmes-Librairies-des-femmes. Après avoir tenté de prendre de force la tête de la manifestation unitaire du 6 novembre 1979, celles-ci ont déposé à la Préfecture de police une association « Mouvement de Libération des femmes – MLF », s’appropriant l’appellation commune, informelle mais admise par toutes. Bientôt elles déposeront la marque MLF à l’Institut de la propriété industrielle (INPI). Ce qui leur permettra d’attaquer devant le Tribunal de Commerce, pour concurrence déloyale, les éditions Tierce qui ont signé, avec 17 maisons d’éditions féministes à travers le monde, un texte dénonçant l’imposture. La revue d’en face, comme l’ensemble des groupes et publications féministes, refuse le coup de force, et proclame désormais son appartenance à ce qui reste un mouvement collectif, même s’il faut parfois préciser : « MLF-non-déposé ».

Après un an de silence, le n° 9-10, illustre l’adoption d’une nouvelle formule. Les questions financières obligent à une révision du format ; l’italien quasi carré est trop coûteux en raison des chutes de papier qu’il occasionne. Plus fondamentalement, la revue devient thématique et les articles sont d’une autre teneur. Le nom des auteures est désormais indiqué sur la couverture. Dont celui de Simone de Beauvoir qui apporte son soutien en accordant un entretien à trois d’entre elles. Signatures individuelles ne signifie pas solitude dans l’écriture. Le principe est réaffirmé : « la plupart des articles de la Revue sont issus de discussions collectives ; il n’en reste pas moins qu’ils sont signés et n’engagent que celles qui les ont écrits car, voyez-vous, nous ne sommes pas toutes les mêmes ! ». La revue reste un lieu collectif, où chacune peut s’exprimer, confronter ses idées pour trouver finalement son écriture personnelle.

« Spécial hommes » annonce le n° 9-10. Façon de dire que la revue, tout en revendiquant l’autonomie du Mouvement des femmes, n’exclut pas les hommes de son champ d’intérêt. Elle ironise sur les tentatives maladroites des groupes d’hommes, interpellés par le féminisme, qui interrogent les rôles de sexe. Un autre thème de débat est imposé par l’actualité du Mouvement des femmes : « hétérosexualité et lesbianisme ». Questions féministes : revue théorique féministe radicale, a été fondée peu de temps après la revue d’en face, avec Simone de Beauvoir comme Directrice de publication. Avec l’objectif de fonder la théorie du féminisme radical, le Collectif de rédaction s’accorde sur des thèmes communs et formule deux principes : le caractère social de la différence des sexes et l’appartenance de toutes les femmes à une même classe sociale (« Variations sur les thèmes communs »). Cependant dans ses numéros 7 et 8, le collectif se divise à propos du lesbianisme. Chaque partie prétend rester fidèle à la ligne initiale de la revue, l’une en prolongeant le féminisme radical par le lesbianisme radical, l’autre en refusant de diviser « la classe des femmes » selon leur sexualité. La revue d’en face est plutôt critique à l’égard des présupposés de Questions féministes. Comme bien d’autres féministes, elle est dubitative sur l’application aux femmes de la catégorie marxiste de « classe sociale ». Irène Théry met en question le concept de « sexage », formulé par Colette Guillaumin. Cette « théorie au-dessus de tout soupçon », lui apparaît plutôt abstraite et réductrice et Marie-Jo Dhavernas récuse la proposition de Monique Wittig selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes » (Irène Théry « sexage une théorie au-dessus de tout soupçon », Marie-Jo Dhavernas, « Ah je ris de me voir si belle en ce miroir »). Sur le conflit autour du lesbianisme radical, la revue d’en face publie un dossier-débat, avec des documents représentatifs et ouvre ses colonnes à différentes contributions. Homosexuelles ou hétérosexuelles, celles-ci refusent généralement le « séparatisme lesbien ».

L’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République bouleverse le paysage politique, et les féministes se voient contraintes de réfléchir à nouveau frais à leur positionnement par rapport aux institutions. Le débat traverse le mouvement féministe. Certaines considèrent indispensable, pour avoir une influence sur le nouveau pouvoir, que le Mouvement s’organise quelque peu, qu’il se mette d’accord sur des positions communes, sur une stratégie. Elles fondent une association, « Féminisme et politique » qui se donne pour objectif de fédérer « le Mouvement » : recenser les groupes, collectifs et activités, faire circuler les informations…. Elles organisent un meeting à la Mutualité « Du pain et des roses, du socialisme pour les cuisinières ? Des cuisinières pour le socialisme » (9 juin 1981). Mais elles ne parviennent pas à convaincre la majorité du Mouvement, qui se braque sur ses principes originaux de refus de toute organisation, de toute représentation. La confrontation des points de vue, lors de plusieurs Assemblées Générales, s’achève sur un échec. Il n’y aura pas de positions partagées, pas de représentation légitime du « MLF non-déposé » ; ce qui laisse le champ libre à celles qui se sont arrogé le nom MLF.

C’est donc en ordre dispersé que chacune répond aux propositions de la ministre qui souhaite s’appuyer sur l’expertise et l’énergie des féministes. Certaines intègrent son cabinet ou l’administration, d’autres répondent aux appels d’offres. Yvette Roudy les incite à constituer des associations pour demander des subventions. C’est ce que fait la revue d’en face.

Le temps n’est-il pas venu, après dix ans de mouvement, de faire le bilan des avancées et des dérives, pour mieux prendre en compte le changement de perspectives ? La revue d’en face, dans son numéro 11 (4° trimestre 1981) se positionne dans ce débat entre « Mouvement et institutions ». Pour Marie-Jo Dhavernas, il faut abandonner réellement l’idée de révolution ou tout au moins sa conception insurrectionnelle traditionnelle, sortir de la contestation systématique pour tenter de peser sur le nouveau pouvoir (Marie-Jo Dhavernas, « Une seule solution : autre chose »). Pour Françoise Picq, une telle perspective impose aussi de changer fondamentalement les modes de fonctionnement du Mouvement, de renoncer à la merveilleuse spontanéité des débuts qui a révélé ses pièges et de réinstaurer un certain formalisme démocratique (Françoise Picq, « 1970-1980, Sauve qui peut le MLF »). Ainsi pourra-t-on exercer un rôle critique par rapport aux politiques publiques qui se revendiquent du féminisme. La revue se penche sur les « lois antisexistes » proposées par la ministre des Droits de la femme. Elle organise une table ronde avec des avocates, des associations mobilisées sur cette revendication, une syndicaliste. Celles-ci examinent l’état de la loi, les propositions des associations et confrontent leurs espoirs et leurs réserves. En complément, des exemples étrangers, entre utilisation du droit et mobilisations féministes fournissent des perspectives (Odile Dhavernas, « Action juridique et lutte contre la discrimination sexiste au Québec », Uschi Decker, « Le mouvement féministe allemand, « autonomie et institutionnalisation », Oristelle, « Maille à partir et maille filée »).

« Modernités » (n°12, automne 82). Plus particulièrement la revue accompagne le mouvement d’institutionnalisation des études féministes. Issues du mouvement des femmes, celles-ci se confrontent au domaine universitaire, contestant les savoirs masculins et l’exclusion des femmes. Plusieurs groupes existent, à Paris ainsi que dans plusieurs régions. Lorsque, sous l’égide du nouveau ministre de la Recherche, Jean-Pierre Chevènement, est organisé un vaste colloque national, destiné à refonder la recherche, notamment pour prendre en compte la demande sociale, divers groupes s’invitent dans les assises régionales. Ils imposent dans la consultation générale les exigences de ce nouveau domaine de savoir. C’est ainsi qu’ils obtiennent le soutien financier du ministère de la Recherche et du ministère des Droits de la femme pour organiser le premier colloque national d’Études féministes : « Femmes, féminisme et recherche » (Toulouse décembre 1982). La revue rend compte de cette initiative, à laquelle participent des membres de son comité de rédaction (« Les femmes et la recherche, propositions pour un colloque national »). En même temps, elle publie des articles issus de thèses ou de recherches historiques et ouvre ses colonnes à des chercheuses, reconnues dans différents domaines scientifiques ou philosophiques.

« Les femmes et les sciences », (n°13, hiver 83). C’est décidément le nouveau terrain de la revue d’en face, qui prend sa place dans le champ des études féministes. Des spécialistes y font le point de la recherche féministe dans différentes disciplines : biologie, droit, mathématiques, philosophie, histoire. Et l’équipe de la revue poursuit un débat apaisé avec d’autres courants de ce domaine commun (Françoise Picq, « Féminisme, matérialisme, radicalisme »).

Le dernier numéro « droits de l’homme, droits des femmes » (n°14, automne 83) est « réalisé avec l’aide du ministère des Droits de la femme », ce qui ne l’empêche pas de passer au crible les politiques de celui-ci. « Droits de la femme ou droit des femmes, le ministère, ses lois et le sexisme » (Françoise Picq). Il rend compte de l’actualité des Études féministes, après le Colloque de Toulouse, de la structuration du milieu à travers la création d’associations, régionales dans un premier temps, mais qui se regrouperont en Association Nationale des Etudes Féministes en 1989 (ANEF). Association dans laquelle certaines s’impliquent au point que ce nouvel engagement remplace quelque peu l’implication dans la revue.

À la suite du colloque de Toulouse, le CNRS lance une « Action Thématique Programmée – Recherches sur les femmes, recherches féministes », véritable point de départ de la recherche féministe en France. Plusieurs « femmes d’en face » y répondent. À l’issue de l’ATP, le colloque « Crises de la société, féminisme et changement » est organisé, à la Sorbonne ; parmi les organisatrices, aux côtés de Françoise Basch, Françoise Barret-Ducrocq et Liliane Kandel, on trouve  Marie Jo Dhavernas et Françoise Picq et Judith Ezekiel y présente une communication.

Les actes de ce colloque sont publiés aux éditions Tierce, et la revue y participe financièrement : Groupe d’Études Féministes de l’Université Paris VII, Crises de la société, féminisme et changement, Éditions Tierce-revue d’en face, 1991.

L’arrêt de la revue d’en face après le n°14 correspond sans doute à ses limites. Aurait-elle pu continuer de se transformer pour devenir une véritable revue scientifique ? Auquel cas, elle n’a pas obtenu le soutien institutionnel qui lui aurait été nécessaire. Sans doute n’était-elle pas prête non plus à se plier aux exigences académiques, au point de rompre avec le legs de son origine militante, à savoir : le lien entre recherche et militantisme, la préférence pour le collectif, le dédain de la « carrière » et le refus de la compétition. Les études féministes, longtemps partagées entre des exigences contradictoires, poursuivront cette évolution vers la professionnalisation et ce qui l’accompagne, gagnant une certaine reconnaissance institutionnelle, au prix d’autres renoncements.

Ainsi de 1977 à 1983, à travers 13 numéros (dont un double), la revue d’en face révèle une évolution du féminisme, du militantisme à la recherche, de la contestation au réformisme et à l’institutionnalisation. Le collectif de rédaction a été renouvelé progressivement mais il a conservé ce qui faisait son originalité et son intérêt : la liberté de pensée, la volonté de prendre du recul et d’examiner la réalité sans dogmatisme, le goût pour le débat et la confrontation des points de vue. Il est resté ce lieu de discussions où chacune pouvait avancer son point de vue sans craindre les anathèmes, structurer sa pensée, tester son argumentation avant de la livrer à un public pas toujours aussi bienveillant. Plusieurs y ont acquis l’assurance indispensable à la carrière scientifique ou littéraire qu’elles vont construire ; pour elles, la revue a aussi constitué un tremplin. Quelle que soit l’importance des changements constatés dans la revue, on peut observer une certaine continuité dans la démarche et le positionnement des membres du collectif de rédaction. Ce qui explique que fondatrices des premiers numéros et dernières venues ont pu se retrouver autour du projet de numérisation, avec la volonté commune de transmettre l’expérience qui a tant compté dans leur itinéraire personnel.

 

Elles restent présentes, dans nos mémoires, nos compagnes disparues si tôt. Toutes, elles ont joué un rôle déterminant dans l’existence de la revue. Danièle Drevet (1948–2004) ; Catherine Nadaud (1952–2020), Dominique Polad di Spadoni (1952–2020) ont participé à la conception et à la réalisation de la première formule de la revue ; Yannick Fagnen/Marette (1949–1993) nous a rejointes, un peu plus tard. Elles nous manquent particulièrement, au moment où nous nous retournons sur notre aventure commune.

Corinne Welger, Éliane Navarro (Chenais), Françoise Picq, Judith Ezekiel

https://femenrev.persee.fr/une-histoire-deux-epoques

Découvrir La Revue d’en face

https://femenrev.persee.fr/la-revue-d-en-face

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « La revue d’en face, racontée par celles qui l’ont faite »

  1. La Revue d’en Face, j’en ai gardé des numéros et j’y retrouvé des noms connus de femmes qui à un moment ont été en haut de l’affiche « du féminisme » et les féministes de base, pas de la bonne classe sociale, sont toujours « a »nonymes » et elles le resteront partout

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