Au delà de la censure, découvrir les manuscrits millefeuilles d’une écrivaine

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Dans sa préface, Anaïs Frantz parle de Catherine Viollet et de ses lectures des œuvres de Violette Leduc, des analyses du processus d’écriture biographique, des recherches génétiques, du lien rattachant l’autrice à l’écrivaine, « Dépositaire des trouvailles de Violette Leduc, Catherine Viollet, a su restituer à son propre compte la bulle affective et sensorielles à l’intérieur de laquelle l’enfant attend de déchirer les voiles qui la séparent du savoir détenu par les adultes », de l’urgence de rendre justice « à la recherche intrépide qu’avait poursuivie Violette Leduc dans l’écriture littéraire des sexualités, et que la société avait censurée »…

D’un accessit en allemand à l’exploration des manuscrits de Violette Leduc. Des femmes derrière des prénoms, Thérèse et Isabelle, Ravages, « La suppression, par les éditions Gallimard, de ces « cent cinquante pages » jugées scandaleuses n’aura pas seulement pour conséquence de modifier, de déséquilibrer la structure du texte… », la manière de traiter « tous ensemble de relations homo- et hétérosexuelles, en les situant au même plan », l’érotisme et la ferveur amoureuse, l’amour physique du point de vue d’une femme, la censure et l’altération du sens et de la portée, « La censure opérée par Gallimard ancre donc délibérément le roman du côté de la norme hétérosexuelle », l’écriture et la captation des sensations vécues, le transport de « la brise dans un panier », Violette Leduc et Simone de Beauvoir, « Nous avions créé la fête de l’oubli du temps »…

« La critique génétique se propose d’interroger l’ensemble des documents disponibles qui témoignent de la dynamique de l’écriture, de la naissance d’un texte littéraire jusqu’aux stratégies d’élaboration d’une oeuvre ». Je souligne le chapitre « Recommencer chaque matin – le début de la genèse : l’incipit deRavages ». L’autrice aborde, entre autres, les interventions éditoriales, le travail de morcelage de Violette Leduc, la pratique du palimpseste « qui fait de chaque cahier une sorte de « millefeuille » ». Elle analyse plus particulièrement le contenu de l’incipit, le sujet à la première personne combiné avec le sujet impersonnel, l’usage de la mémoire, l’intensité des sensations, le travail de substitutions, « Par sa richesse même, et par les thèmes qui y sont inscrits, l’incipit de Ravages ne représenterait-il pas un « chaînon manquant » de l’itinéraire de Thérèse, et de l’oeuvre de Violette Leduc ? ».

Une femme écrit, une autre femme la soutient, Catherine Viollet parle des relations entre Violette Leduc et Simone de Beauvoir, des affinités et des dissymétries. L’autrice aborde la censure éditoriale puis les processus d’autocensure, la manière de dire ce qui est habituellement tu, l’écrire et l’aimer, « Ecrire est avant tout mettre en jeu une relation amoureuse, voire érotique, vis-à-vis de la langue, des êtres et des objets », le point de vue de femme comme valeur universelle, le démantèlement de texte et le collage, l’érotisme et la rencontre intime, les métaphores poétiques, la reconstruction textuelle et les réécritures…

« Si l’on interroge les relations qu’entretient l’écrivain Violette Leduc avec la lecture – dans toute la polysémie du terme –, on est immédiatement frappé par l’importance et la richesses du thème de son oeuvre ». La lecture n’est pas une activité banale, « Lire, c’est entrer en communion, s’installer dans une posture amoureuse, une expérience intime, voire fusionnelle, où le corps est présent, actif », la volupté de lire, la sensualité de l’écriture, l’écriture autobiographique et ses contraintes spécifiques, les dynamiques de la création, l’art de la mise en mots, la coïncidence entre narratrice et personnage, la théâtralisation du vécu, les personnages vivant et leur fixation par l’écriture, les strates temporelles, les passages s’échappant de la linéarité, « L’oeuvre, et surtout l’écriture de Violette Leduc témoignent des innombrables décalages non seulement entre la vie et l’écrit, mais aussi entre la rédaction et la publication de ses œuvres, des multiples formes de distanciation face à l’événement vécu, le plus souvent en multipliant et en croisant (ou en faisant retour sur) les strates temporelles »…

Le livre se termine par un texte inédit de l’écrivaine. « Aimer c’est écrire ». Une invitation à (re)lire Violette Leduc et réfléchir sur l’acte d’écrire pour une femme…

Catherine Viollet : « Aimer, c’est écrire, et vice versa ». Violette Leduc, passionnément
Sur la genèse et les effets de la censure, études
Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2022, 224 pages, 17 euros
https://www.editions-ixe.fr/catalogue/aimer-c-est-ecrire-et-vice-versa/

Didier Epsztajn

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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