Communiqué de ICAHD sur Masafer Yatta (+ textes de Hagai El-Ad, de Amira Hass, de David Shulman)

  • Communiqué de ICAHD sur Masafer Yatta
  • Hagai El-Ad : Une autre phase de la Nakba palestinienne, avec l’approbation de la Justice israélienne
  • Amira Hass : Les juges de la Haute Cour savent qu’Israël ne fera pas l’objet de sanctions au sujet des expulsions de Masafer Yatta
  • David Shulman : Message urgent des collines du sud d’Hébron
  • Manifestation d’urgence – Arrêtez les déplacements forcés à Masafer Yatta (zone de tir 918).


ICAHD

Communiqué de ICAHD sur Masafer Yatta

Le Comité Israélien Contre les Démolitions de Maisons (Icahd) condamne la décision de la cour suprême israélienne ouvrant droit au transfert forcé de palestiniens de leurs maisons et de leurs terres dans la région cisjordanienne de Masafer Yatta

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Le 5 mai, la Cour Suprême d’Israël a rejeté à bas bruit, presque furtivement, la demande des habitants de huit villages palestiniens du secteur de Masafer Yatta dans le sud de la Cisjordanie contre leur éviction de leurs maisons et des pâturages réclamés par l’armée israélienne comme zone de tir. La décision a été annoncée par le juge David Mintz qui vit lui-même dans une colonie illégale de Cisjordanie. Jusqu’à 8 000 habitants, dont plus d’un millier d’enfants, font face à un déplacement imminent. Immédiatement après la décision, des colons ont installé une maison mobile sur cette terre, indiquant clairement une motivation politique plutôt que militaire dans l’expulsion de la population locale et la saisie de sa terre.

Ce n’est pas la première fois, et de loin, que la saisie de terres pout des objectifs militaires a servi de prétexte à expulser des habitants d’une zone de manière à libérer la terre pour une colonie israélienne. Bien qu’une population civile vivant sous occupation soit protégée en droit international (les Règles de la Haye, la Quatrième Convention de Genève et la Loi de Conflit Armé, entre autres), Israël a toujours exploité une faille : le droit de la Puissance Occupante de prendre temporairement possession de terres privées si c’est pour « des besoins militaires essentiels et urgents ». Jusqu’en 1979 l’armée prenait simplement le contrôle de la terre expropriée, expulsait ses habitants et la livrait à des colons israéliens.

C’était une telle violation éhontée du droit international qu’en 1980, la Cour Suprême d’Israël d’alors décida que la terre ne pouvait être prise à des Palestiniens et donnée directement à des colons. Il fallait qu’il y ait un processus intermédiaire de « légalisation ». Aussi, le gouvernement israélien a inventé le concept de « Terre d’État ». Refusant d’honorer les actes notariés de l’ère britannique en possession des Palestiniens, elle déclara simplement que 72% de la Cisjordanie n’avait pas de titres de propriété légaux et que donc elle revenait à l’État israélien en tant que « Terre d’État ». Celle politique « d’israélisation » de la terre de Cisjordanie représente une grave violation de la Quatrième Convention de Genève qui définit une occupation comme une situation militaire temporaire et donc interdit toute action de la part de la Puissance Occupante qui pérennise son contrôle ou des changements du statu quo. Il est interdit à une Puissance Occupante d’exproprier de la terre, de transférer de force une population hors de son espace de vie (une action qui constitue un crime de guerre), de démolir les maisons, les infrastructures et les fermes et d’installer sa propre population civile sur un territoire occupé.

L’affaire de 1980, donc, a instauré un processus en deux étapes pour exproprier « légalement » de la terre palestinienne et la donner à des colons. L’armée prend le contrôle de la terre sous prétexte d’une « nécessité militaire urgente et immédiate » comme cela s’est passé dans le cas de Masafer Yatta, se débarrasse de ses habitants, puis se retire tandis que le gouvernement fait valoir sa revendication de Terre d’État, ouvrant ainsi la voie à une colonie israélienne permanente. Dans ce cas spécifique, Ariel Sharon, qui était alors à la tête du Comité du gouvernement pour les colonies, a admis en 1981 lors d’une réunion – tenue juste quelques mois après la déclaration de Masafer Yatta zone de tir – que les zones de tir des collines au Sud de Hebron étaient nécessaires pour garantir que la zone reste aux mains d’Israéliens. Au début des années 2000, l’armée a émis des ordres d’évacuation de la population palestinienne, provoquant alors la lutte juridique de 20 ans qui s’est terminée de façon aussi ignominieuse au plus noir de la nuit, cette semaine.

Ce processus de déplacement est d’autant plus facile lorsqu’il s’agit de populations nomades comme les Bédouins de la vallée du Jourdain ou de la région du Néguev/Nakab au sud d’Israël ou des pasteurs de Masafer Yatta, qui se déplacent de leurs villages (qui ont des noms et des bâtiments permanents) selon un rythme saisonnier pour exploiter de nouveaux pâturages. Ces communautés ne possèdent pas d’actes notariés. Ce sont des paysans et éleveurs vivant dans ce secteur depuis des siècles, mais le simple fait qu’ils déplacent leurs troupeaux à certaines saisons les disqualifie face à la politique israélienne s’ils se disent résidents permanents. Ils se retrouvent ainsi sans aucun statut juridique, ce qui permet à la Cour Suprême d’Israël de nier que leur déplacement soit un transfert de force. C’est clairement une manipulation du droit international, fallacieuse et dictée par ses intérêts propres dans l’intention d’opérer un nettoyage ethnique d’une région qu’Israël chercher à repeupler avec ses propres colons, puisque l’interdiction de transfert forcé n’a rien à voir avec la propriété de la terre ou les modes de vie des gens déplacés. C’est leur présence même sur la terre occupée qui les protège du déplacement en droit international.

Une façon pour Israël d’échapper à ses responsabilités en droit international est simplement de déclarer qu’il est inapplicable. Israël est signataire de la Quatrième Convention de Genève mais nie son applicabilité puisque, selon les arguments juridiques alambiqués d’Israël, il n’y a pas d’occupation, uniquement des « territoires contestés ». Ce concept non juridique a permis à Israël d’échapper aux exigences du droit international. Il ne tient qu’à l’accord des États Unis pour déconnecter les négociations du « processus de paix » d’Oslo du droit international de manière à optimiser la capacité d’Israël à élever unilatéralement son pouvoir dans les négociations, minorant effectivement la capacité des Palestiniens à affirmer leurs droits juridiques. Le soutien qu’Israël reçoit automatiquement des États-Unis et de la Grande Bretagne au Conseil de Sécurité de l’ONU qui est l’organe responsable de l’application du droit international, ôte à Israël toute crainte de sanctions ou de répercussions juridiques pour ses violations flagrantes des droits humains. C’est ce qui permet aux tribunaux et au gouvernement israéliens de s’engager dans les manœuvres cyniques, cruelles et ouvertement illégales à l’oeuvre dans la décision sur Masafer Yatta.

Au moment où la communauté internationale condamne la Russie pour ses violations flagrantes des droits humains en Ukraine et avertit que le mépris de la Russie pour le droit international menace l’ensemble de l’ordre mondial, le fait que les États-Unis et une grande partie de l’Europe apportent un soutien vigoureux aux violations tout aussi flagrantes d’Israël met en évidence non seulement l’hypocrisie mais une volonté des puissances mondiales d’écarter le droit international lorsque cela convient à leurs besoins politiques. C’est précisément ce qu’ils ont fait en permettant à Israël de violer le droit international en toute impunité. Non seulement cela porte atteinte à toute tentative de faire respecter un ordre international fondé sur le droit et la justice, cela le détruit. Garantir sélectivement l’impunité à certains pays comme Israël et aux puissances de l’OTAN tout en militarisant le droit international contre quiconque est visé par la volonté d’attaque de ces pays, a des implications qui nous mettent tous en péril.

Le Comité Israélien Contre les Démolitions de Maisons (ICAHD) se joint à d’autres organisations pour les droits humains israéliennes, palestiniennes et internationales dans la condamnation de la décision illégale de la Cour Suprême d’Israël qui permet le transfert forcé de toute une population palestinienne de ses maisons dans une zone où elle vit depuis des siècles. Nous appelons à la poursuite des représentants officiels d’Israël responsables de l’exécution de ce transfert forcé s’il a lieu. Plus largement, ICAHD condamne la tentative d’Israël d’invalider le droit international applicable à l’occupation, à l’apartheid et aux droits des Palestiniens dans le but de poursuivre sa politique illégale d’expropriation des terres, de déplacement et d’annexion, de facto ou de jure, du Territoire Occupé.

Puisque les Palestiniens ont épuisé leurs moyens légaux dans le système judiciaire israélien qui a prouvé être un simple facilitateur de la politique d’occupation d’Israël, ICAHD appelle les tribunaux nationaux de chaque pays à poursuivre les violations israéliennes du droit international, dont certaines se montent à des crimes de guerre et à des crimes contre l’humanité, sue la base du principe de la compétence universelle. Nous appelons aussi la Cour Pénale Internationale à inclure les actions actuelles d’Israël à Masafer Yatta dans son enquête en cours sur les crimes de guerre commis dans l’État de Palestine, dans le but de traduire en justice les auteurs de ce crime de transfert forcé, y compris les juges de la Cour Suprême qui l’ont autorisé.

Enfin, ICAHD en appelle à la communauté internationale pour qu’elle prenne des mesures immédiates pour mettre fin au régime israélien de colonisation, d’apartheid et d’occupation et négocier effectivement un accord juste et durable qui restaurera les Palestiniens dans leurs droits nationaux fondamentaux. C’est ce qu’un État de droit exige vraiment.

https://icahd.org/2022/05/09/the-israeli-committee-against-house-demolitions-icahd-condemns-the-ruling-of-the-israeli-supreme-court-permitting-the-forcible-transfer-of-palestinians-from-their-homes-and-lands-in-the-west-bank/

Traduction SF pour l’UJFP.
https://ujfp.org/communique-de-icahd-sur-masafer-yatta

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Une autre phase de la Nakba palestinienne, avec l’approbation de la Justice israélienne

Le Caterpillar D9 est une série spécifique de tracteurs à chenilles. On exige un permis spécial pour conduire ces bulldozers contre les maisons palestiniennes. La même exigence est requise pour le tractopelle que l’Administration Civile utilise pour détruire les pauvres routes poussiéreuses et les misérables canalisations d’eau des Palestiniens dans les Collines du Sud d’Hébron. Pour une balayeuse aussi – comme celle qu’utilisent les juges de la Cour Suprême pour se donner bonne conscience – un permis spécial d’Israël est nécessaire.

Mais on n’a pas encore inventé la balayeuse qui peut effacer l’expulsion de leurs maisons et la destruction de leurs communautés de plus de 1 000 personnes, les Palestiniens qui vivent dans la zone frontière du désert dans les Collines du Sud d’Hébron, Masafer Yatta, regroupement de villages palestiniens – appelée Zone de Tir 918 dans l’ordre militaire qui l’a proclamée et dans le honteux jugement que la Cour Suprême, qui siège en tant que Haute Cour de Justice, a prononcé la veille du Jour de l’Indépendance 5782. Après plus de 20 ans de procédures judiciaires, les juges de Jérusalem ont donné au gouvernement le feu vert, qu’ils sont seuls à pouvoir donner, pour commettre le crime de guerre de transfert forcé de population.

Non pas que les Israéliens aient mis fin à leurs tortures et à leurs efforts pour déposséder les Palestiniens dans la zone pendant les années de procédures de la Haute Cour. Les habitants ont dû mettre leur vie en suspens – ne rien construire, ignorer l’agrandissement de leurs familles et le besoin d’infrastructures élémentaires. Simplement attendre pendant plus d’une génération. Et pendant tout ce temps, voir les colonies et leurs avant-postes les cerner, prospères, jouissant de l’électricité, de l’eau courante et du financement de l’État.

Quiconque construisait, en l’absence d’alternative, était obligé de vivre sous la menace constante d’un ordre de démolition de l’Administration Civile. Le tribunal, dans son indifférence à cette réalité, a décrété qu’ils avaient tourné la loi à leur profit et les a accusés de « manque d’intégrité » – comme l’a écrit le juge David Mintz, certainement avec intégrité et la conscience tranquille.

Et pourquoi les juges ne devraient-ils pas avoir la conscience tranquille ? Après tout, tout est légal, puisque, dans la loi que l’armée a écrite pour elle-même, est inscrite « l’autorité du commandant militaire pour ordonner la fermeture d’une zone ». Simple. Et en plus, c’est en fait pour leur propre bien (!), comme l’explique Mintz : « l’autorité qui est ancrée dans un devoir envers le bien-être et la sécurité de la population de la zone. »

Ce souci de compassion est ce qui pousse Israël à garantir le bien-être des sujets palestiniens en détruisant leurs vies – comment faire autrement ? On peut supposer que la main innocente qui a écrit ces mots n’a pas tremblé.

Il se peut que, lorsque Mintz a écrit les mots « la population de la zone », il ait pensé aussi à lui puisqu’il vit dans la colonie de Dolev en Cisjordanie. Mais son collègue dans le groupe qui a entendu l’affaire, le juge Isaac Amit, a bien fait d’inclure dans la décision une citation d’une Capitaine (de réserve) des Forces de Défense Israéliennes, Daphne Barak – maintenant leur collègue au tribunal, la juge Daphne Barak-Erez – nous rappeler que tout le monde est impliqué dans le travail d’effacement et d’autorisation des crimes d’Israël contre les Palestiniens – « libéraux » et « conservateurs », colons et habitants de Tel Aviv.

Après tout, la « la population de la zone » – de chaque zone -, c’est nous, les Juifs. Les Palestiniens sont invités à « contacter le commandant militaire pour recevoir des permis d’entrée sur la terre dont ils sont propriétaires ou qui est en leur possession ». Autrement dit : Débrouillez vous avec ça. C’est ce que les Juifs ont fait aux Palestiniens depuis 1948 : La terre qui était la propriété des Palestiniens est transférée en notre possession. En Galilée, dans le Negev et dans la Vallée du Jourdain, à Jérusalem et à Sheikh Munis (faubourg de Ramat Aviv à Tel Aviv). Et maintenant, de même à Masafer Yatta.

« Les bulldozers de l’armée sont arrivés … et ont tout démoli dans le village. Ils ont détruit notre grotte, qui pouvait abriter 500 moutons, ainsi que les abris et quatre citernes d’eau. Ils ont aussi confisqué nos biens personnels et nous ont emmenés hors de la zone. Mais trois de mes enfants et moi ne sommes pas partis. Pendant 17 jours, nous nous sommes cachés près du village et, la nuit, nous y sommes revenus. »

Ce récit effrayant n’est pas issu de la Nakba de 1948. C’est celui de Fatmeh Abu Sabha, qui a témoigné devant un enquêteur de terrain de B’Tselem de la grande expulsion qu’Israël a menée fin 1999. Le premier ministre de l’époque était Ehud Barak, et cette cruelle expulsion a probablement fait partie du « processus de paix » conduit à l’époque avec les Palestiniens. L’actuel premier ministre est Naftali Bennett, éducateur qui a jugé bon d’expliquer aux Palestiniens, précisément à ce moment là, combien « leur situation aurait été totalement différente … s’ils avaient investi dans la construction de leur avenir un dixième de l’énergie qu’ils mettaient dans l’ingérence dans nos affaires. »

Israël a investi, investit et investira une énergie considérable dans « l’ingérence dans » les affaires des Palestiniens où qu’ils soient entre la Méditerranée et le Jourdain ils convoitent leur terre, dans le but de les déposséder. Les excuses changent selon les moments, selon les lieux – parfois ils « fuient », parfois c’est simplement nécessité par « l’état de droit », parfois c’est vraiment pour leur propre bien – mais l’idéologie est la même.

C’est pourquoi certaines personnes pensent que la Nakba n’est pas un événement unique, mais plutôt un processus grâce auquel Israël construit son avenir. La conscience souillée, l’Israélien se donne le droit de traiter les Palestiniens de cette façon, avec le D9 conduit par un premier ministre de gauche ou de droite, le tractopelle par le chef du personnel des FDI et la balayeuse des routes par tous les juges de la Cour Suprême. Voilà comment la suprématie juive se construit ici depuis 74 ans.

Hagai El-Ad, directeur général de B’Tselem

Traduction J.Ch. pour l’AURDIP
https://www.aurdip.org/une-autre-phase-de-la-nakba.html
https://blogs.mediapart.fr/hagai-el-ad/blog/110522/une-autre-phase-de-la-nakba-palestinienne-avec-l-approbation-de-la-justice-israelienne

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Les juges de la Haute Cour savent qu’Israël ne fera pas l’objet de sanctions au sujet des expulsions de Masafer Yatta

Cette décision a été diffusée la veille du Jour de l’Indépendance, où les Juifs célèbrent la création de l’État d’Israël et où les Palestiniens pleurent la perte de leur pays natal.

A partir de ce matin, à n’importe quel moment, l’Administration Civile, les Forces de Défense Israéliennes, la Police des Frontières et la police ordinaire sont autorisées à envoyer des dizaines – et même plus si elles l’estiment nécessaire – de soldats et de policiers dans huit villages de Massafer Yatta et, avec leurs armes pointées sur eux, de mettre sur des camions et des bus des centaines de leurs résidents – les vieux, les jeunes, femmes et bébés. Et ceci se fera avec un sceau d’approbation de la Haute Cour de Justice d’Israël.

A partir d’aujourd’hui, les sous-traitants qui travaillent pour l’Administration Civile, accompagnés d’agents de la fonction publique et de soldats, ont l’autorisation de détruire non seulement une drôle de petite cabane ou un enclos pour le bétail, mais des dizaines de logements, dont les cavernes qui ont été creusées dans le rocher pour servir de résidence bien avant la création de l’État d’Israël. Tout ceci est rendu possible par une décision des juges David Mintz, Isaac Amit et Ofer Grosskopf de rejeter les pétitions remplies par les résidents de Massafer Yatta contre leur déplacement permanent.

La décision a été publiée sur le site internet de la Cour Suprême, la veille du Jour de l’Indépendance où les Juifs célèbrent la fondation de l’État d’Israël et où les Palestiniens pleurent la perte de leur pays natal, leur expulsion et leur transformation en réfugiés. Les Juges de la Haute Cour ne pouvaient avoir mieux calculé la publication de leur décision d’approuver une expulsion et de mettre fin au mode de vie de ces Palestiniens – mode de vie qui s’est organisé sur plus d’un siècle et qui se caractérise par des interconnexions familiales, économiques, sociales et culturelles et des dépendances au sein des villages et entre eux et le centre urbain le plus proche. La destruction de huit des quelques 14 villages va détruire le tissu historique et géographique de la vie dans cette zone.

Dans le débat historique pour savoir si Israël est, dans son essence et par nature, une entité coloniale de peuplement, les juges ont exprimé une position ferme : C’est très certainement le cas. Parce que l’essence du colonialisme de peuplement, c’est qu’une population immigrante prenne possession de la terre tout en expulsant ses autochtones (dans le cas le plus extrême, en commettant un génocide), en niant leur lien avec la terre et en les excluant totalement du nouvel ordre politique créé par les immigrants. Dans ce contexte, où la population indigène n’a pas la parole ni aucun droit, il est naturel pour les nouveaux dirigeants de décider qu’u certain terrain est nécessaire à son armée. Ou peut-être plus de colons. Ou peut-être les deux. La transformation de Massafer Yatta en Zone de Tir 918 n’est qu’un autre pallier dans un processus qui dure depuis plus d’un siècle entre le Jourdain et la Méditerranée et qui sert d’illustration à la continuité de la politique israélienne.

Les juges ont repoussé de façon méprisante les preuves fournies par les résidents – témoignages oraux, documents et preuves physiques de la véritable zone – attestant de leur connexion, passée et présente, à ce lieu. Et en fait, le rejet de la mémoire historique et familiale de la population indigène est une part essentielle d’un ordre politique colonial de peuplement, dans lequel on n’accorde aucune considération à sa parole ou à son passé. Les juges ont adopté avec enthousiasme la position de l’État, qui maintenait que les résidents de Massafer Yatta n’avaient envahi la zone qu’après que l’armée l’ait déclarée zone d’entraînement en 1980. En d’autres termes, selon le Bureau du Procureur de l’État et la Haute Cour, une population de cultivateurs et de bergers, qui mènent une vie très simple, a comploté en toute mauvaise foi pour empêcher la zone d’être transformée en terrain d’entraînement militaire, choisissant de vivre dans un endroit sans eau courante ni électricité ni routes d’accès goudronnées et sans autorisation de construire.

Les juges ont choisi d’ignorer la façon dont les villages et hameaux palestiniens étaient apparus et avaient été créés au cours des siècles. Lorsque la population grandit et que le nombre de moutons et de chèvres se multiplie, certains résident d’un village s’en iront vers d’autres pâturages et d’autres sources d’eau et agrandiront progressivement les terres qu‘ils travaillent, connues et acceptées comme étant celles de leur village. Des grottes pouvaient initialement servir de logement et, avec le temps, alors que la population grossit dans ces extensions et que les besoins changent, des constructions plus simples sont édifiées, dont des constructions publiques, telles que des écoles et des routes d’accès. Le village d’origine devient une ville, ou même une cité.

Après 1967, Israël a résolument décidé de mettre un terme à ces processus évolutifs en Cisjordanie. Déclarer des régions zones de tir fut un des moyens pour y parvenir. Construire des colonies et voler plus de terre et de ressources en eau en fut un autre. La Haute Cour a choisi de feindre l’ignorance et de dénigrer la signification historique d’un document soumis par l’Association pour les Droits Civiques en Israël : recommandation d’Ariel Sharon, alors qu’il était ministre de l’agriculture en 1981 et président du comité ministériel des colonies, disant que l’armée cherchait à étendre sa zone de tir déclarée à Masafer Yatta afin d’empêcher « la descente des paysans arabes de la montagne jusqu’au flanc de la montagne face au désert … et garder cette zone dans nos mains ».

Les défenseurs des villages – Shlomo Lecker et les avocats pour ACRI, Dan Yakir et Roni Pelli – se sont appuyés sur l’article 49 de la Convention de Genève : « Les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées d’un territoire occupé au territoire de la puissance occupante ou à celui de tout autre pays, occupé ou non, sont interdits, quel qu’en soit le motif. »

Les juges ont rejeté les réclamations des plaignants comme quoi la cour devait honorer cette clause. Le juge Mintz a même affirmé que la Section 49 s’appliquait selon un « accord » et non selon la « coutume » – en d’autres termes, que c’était le résultat d’un accord entre pays et non celui qu’un tribunal dans n’importe lequel de ces États se devait nécessairement d’honorer. Les avocats Michael Sfard et Netta Amar-Shiff (dont le mémoire d’amicus curiae qu’elle avait déposé à la demande du conseil communautaire de Masafer Yatta a été rejeté par le tribunal) ont dit jeudi que les arguments de Mintz étaient infondés ; comme l’a dit Sfard, « Ce n’est rien de moins qu’une honteuse erreur juridique élémentaire. »

Les pétitions originales soumises par Lecker et les avocats d’ACRI en 2000 ont fait suite à l’expulsion de masse par l’armée en novembre 1999, assortie du rasage de maisons,d’enclos, de puits et de grottes qui servaient de logements. Ces expulsions eurent lieu sous Ehud Barak alors Premier ministre et ministre de la Défense, membre du Parti Travailliste, et à un moment où Israël et l’Organisation de Libération de la Palestine étaient en train de négocier dans ce que le monde appelait alors un processus de paix. La discordance entre un « processus de paix » et une expulsion de masse n’a pas troublé la société israélienne.

La Haute Cour, comme d’habitude, a raté dans les années 2000 l’occasion d’émettre une décision de principe contre les expulsions et d’exiger de l’État qu’il agisse conformément au droit international. Elle s’est alors décidée à une injonction provisoire qui autorisait les résidents à revenir, mais leur interdisait de reconstruire les structures qui avaient été détruites ou de construire de nouveaux logements pour faire face aux besoins d’une population croissante.

Cependant, la Haute Cour a généreusement autorisé l’État à maintes fois reporter sa réponse aux pétitions originales. Pendant ces années, l’Union Européenne a dit clairement qu’elle s’opposait à toute forme de déplacement forcé… Simultanément, les avant-postes illégaux de colons se sont multipliés dans la zone, la terre contrôlée par les colons s’est étendue, ainsi que les méthodes utilisées par l’Administration Civile et les colons pour priver les Palestiniens d’accès à leur terre.

En dépit du fait que l’expulsion de masse et la démolition de villages entiers, maintenant approuvées par la Haute Cour, vont à l’encontre de la position de l’UE et probablement de certains responsables du gouvernement des États-Unis, les juges de la Haute Cour savent très bien qu’Israël ne court aucun danger d’être sanctionné pour sa décision. Ils savent également très bien que le déplacement forcé d’entre 1 200 et 1 800 Palestiniens de leurs maisons ne s’écarte d’aucun des standards qui prévalent maintenant en Israël.

Amira Hass pour Haaretz  | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP 
https://www.aurdip.org/les-juges-de-la-haute-cour-savent.html

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Message urgent des collines du sud d’Hébron

Le 4 mai 2022, la veille du jour de l’indépendance d’Israël, la Cour suprême israélienne, réunie en Haute Cour de justice, a rendu un jugement autorisant l’État à détruire huit villages palestiniens dans la région de Masafer Yatta, dans les collines du sud d’Hébron, et à expulser définitivement leurs habitants. Cet arrêt est une parodie de justice, un acte d’extrême cruauté judiciaire et une atteinte grave aux valeurs humaines fondamentales et universelles et aux droits de l’homme. Il contrevient également au droit international, notamment aux lois de l’occupation belligérante telles que consacrées par la Convention de Genève de 1949 et le Statut de Rome de 1998 définissant les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre. Israël est signataire de ces deux traités.

Quelque 1 500 Palestiniens (et peut-être beaucoup plus) de Masafer Yatta sont désormais en danger imminent de dépossession. Le jugement a également de graves conséquences pour la survie de cinq autres villages situés dans la zone d’entraînement militaire 918. Voici les noms de ces villages : Jinbah, Markaz, Fakhit,, Sfayi, Halawah, Khalat al-Dab’a, Taban, Majaz, Rakiz, Simri, Magha’ir al-‘Abid, Tuba, Mufagara-Sarura. Ce sont des endroits réels où de vraies familles vivent, comme leurs ancêtres l’ont fait dans ces mêmes villages, pendant des siècles. Les éradiquer, c’est effacer toute une culture traditionnelle et un mode de vie unique et historique.

La zone d’entraînement a été établie arbitrairement par l’armée en 1981, et la présente décision de la Haute Cour confirme à nouveau sa légalité. Depuis plus de 20 ans, les résidents palestiniens de cette zone luttent contre l’expulsion. L’arrêt du 4 mai pourrait marquer la fin de ce processus juridique et donc la fin de l’espoir pour ces personnes. Depuis plusieurs décennies, les autorités israéliennes démolissent systématiquement leurs maisons, détruisent les routes et les puits, et confisquent leurs maigres outils agricoles. Au cours de cette même période, les colons israéliens ont construit et agrandi des avant-postes illégaux dans la même zone d’entraînement, généralement avec le soutien ouvert de l’armée ; ces colonies bénéficient d’une immunité contre toute menace de destruction, tandis que les colons se livrent à un harcèlement et une violence quotidiens à l’encontre de leurs voisins palestiniens.

Nous les connaissons bien, pour avoir milité pendant des années en faveur des droits humains dans les collines du sud d’Hébron. Beaucoup d’entre eux sont des amis proches. Ce sont des gens épris de paix qui souhaitent seulement vivre sur leurs propres terres, faire paître leurs troupeaux, planter et récolter du blé et de l’orge, célébrer leurs fêtes, leurs mariages, la naissance de leurs enfants et petits-enfants, éduquer ces enfants – tout cela face à l’empiètement continu des colons israéliens sur leurs terres et au harcèlement constant de l’armée et de la police. En d’autres termes, ils vivent depuis plusieurs décennies dans un régime de terreur d’État de plus en plus intense. Non seulement leurs maisons et leur mode de vie mais aussi leur vie même sont menacées par les attaques violentes quotidiennes des colons israéliens, généralement soutenus par l’armée.

Les juges, rejetant les preuves tangibles soumises par les plaignants palestiniens, ont décidé qu’il n’y avait pas de résidences permanentes dans ces villages avant 1981, date à laquelle la zone de tir a été déclarée. De nombreuses preuves remontant au moins à la première moitié du XIXe siècle montrent que les Palestiniens résidaient dans les villages de Masafer Yatta pendant au moins huit à dix mois par an (certaines familles toute l’année). Pendant les mois chauds de l’été, ils se déplaçaient parfois avec leurs troupeaux vers les hauts plateaux plus frais, et revenaient avant les pluies d’automne. La plupart des familles vivaient dans des grottes – une population unique au Moyen-Orient – ce qui explique l’absence de maisons en pierre ou d’autres habitations sur les photographies aériennes de la région datant du milieu du XXe siècle. Beaucoup de ces grottes ont été détruites au fil des ans par le gouvernement ; aujourd’hui, les familles vivent principalement dans de simples bâtiments autonomes. Il est clair que les juges n’ont pas pris au sérieux la preuve documentée que ces villages étaient des sites de résidence continue de longue date, comme le confirment sans aucun doute les récits oraux fiables des membres les plus âgés des communautés de Masafer Yatta.

Tout ceci peut sembler, aux yeux des étrangers, un problème local relativement mineur. Il n’en est rien. Ce qui est en jeu n’est pas seulement la survie des Palestiniens de Masafer Yatta. L’humanité se trouve aujourd’hui à un point de crise historique, où les restrictions humaines relativement peu nombreuses de la force militaire brute – c’est-à-dire les lois internationales de la guerre ancrées dans la Convention de Genève et ses compléments plus récents – sont en grand danger d’être mises de côté et oubliées, comme nous le voyons actuellement en Ukraine, entre autres. L’expulsion forcée des communautés palestiniennes de Masafer Yatta aura des répercussions sur l’ensemble de l’humanité. La Cour suprême d’Israël vient d’affirmer effrontément, dans son arrêt, que les lois internationales de la guerre et, en particulier, les lois de l’occupation belligérante, ne sont pas contraignantes pour l’État d’Israël et peuvent être annulées par la législation et les ordres des officiers supérieurs. Cette décision est honteuse et ne peut être défendue. Des experts réputés en droit international affirment que la décision du tribunal concernant Masafer Yatta pourrait bien exposer l’État d’Israël, et tous ceux qui sont liés à l’application de cette décision, à une enquête et à d’éventuelles poursuites devant la Cour pénale internationale de La Haye.

Mais le pire est à venir. La décision du tribunal est une nouvelle étape dans le processus d’annexion sans remords – c’est-à-dire le vol pur et simple – des terres palestiniennes et l’expulsion des propriétaires légitimes de ces terres. Comme l’a déclaré Haaretz, le principal journal israélien, dans son éditorial du 8 mai, la décision de la Cour confirme effectivement l’accusation selon laquelle le régime israélien dans les territoires occupés est une version de l’apartheid, fondée sur la domination d’un groupe ethnique privilégié sur une autre population privée de tous les droits humains élémentaires. Nous sommes confrontés à un hyper-nationalisme ethnocratique qui cherche à atteindre ses objectifs messianiques (ou son expansion rentable) au prix de la vie, de la langue, de la culture et de l’histoire des Palestiniens.

Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour arrêter ce crime inhumain, mais le soutien de la communauté internationale est crucial pour notre lutte. Vous pouvez nous aider. Vous pouvez faire une réelle différence. Faites entendre votre voix, appelez vos représentants et élus, faites passer le mot, de toute urgence – pour le bien des innocents de Masafer Yatta.

David Shulman

Traduit avec http://www.DeepL.com/Translator (version gratuite)

***

Manifestation d’urgence – Arrêtez les déplacements forcés à Masafer Yatta (zone de tir 918).

La semaine dernière, la Haute Cour a donné son accord légal au transfert forcé de milliers de Palestiniens vivant dans la région de Masafer Yatta, dans le sud des collines d’Hébron. Plus d’un millier de civils de huit villages risquent d’être déplacés en faveur de l’entraînement militaire israélien dans la zone de tir 918. Si cette opération est menée à bien, il s’agira de la plus grande expulsion de Palestiniens depuis des décennies. L’encre du verdict n’a pas encore séché qu’hier, les bulldozers de l’administration civile ont démoli 19 bâtiments dans deux villages de la zone de tir. Cela fait partie d’une pratique israélienne de longue date consistant à déposséder les Palestiniens de leurs terres.

Ce vendredi 13 mai, nous nous joindrons aux résidents de Masafer Yatta pour protester contre l’expulsion de leur communauté. Les transports partiront à 8h30 de Migdal Haneviim à Haïfa, à 9h00 de Ginat Levinsky à Tel Aviv, et à 9h30 de Gan Hapaamon à Jérusalem. Rejoignez-nous !

https://www.arabic.acri.org.il/help-masafer-yatta

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Communiqué de ICAHD sur Masafer Yatta (+ textes de Hagai El-Ad, de Amira Hass, de David Shulman) »

  1. Masafer Yatta : l’ancien village palestinien luttant pour sa survie face aux projets israéliens
    Dans les hameaux de Cisjordanie occupée, une communauté de 2 500 Palestiniens est sur le point d’être expulsée, après plusieurs décennies de combat, afin de faire place à une zone d’entraînement de l’armée israélienne
    https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/palestine-israel-masafer-yatta-expulsion-zone-militaire-colonisation

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