Présentation par Robi Morder et Irène Paillard du livre de Mohammed Harbi : L’autogestion en Algérie

Avec l’aimable autorisation des editions Syllepse

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Le livre dont Mohammed Harbi nous a confié la publication constitue – comme il nous l’a dit lui-même – des matériaux pour l’histoire de l’autogestion en Algérie. En effet, cette histoire qui avait donné lieu à des travaux et publications pour la plupart au tournant des années 1970 comme le confirme la bibliographie, mérite d’être revisitée à la lumière d’archives, témoignages et documents recueillis ultérieurement [2].

L’autogestion en Algérie a été soit oubliée, hors de milieux militants restreints, soit défigurée, notamment en Algérie, car ceux qui en ont été les promoteurs, les porteurs, ont voulu poursuivre au-delà de l’indépendance une authentique émancipation, ce qui les a opposés à la bureaucratie, à l’armée, à la nouvelle bourgeoisie, qui se sont appropriés pouvoir, prébendes, privilèges.

Parmi ces promoteurs, incarnant les traditions du mouvement ouvrier et de l’internationalisme, en pratique au service de l’indépendance algérienne, beaucoup de cadres de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN [3]) dotés de l’expérience du mouvement syndical, des Français et Européens apportant leurs compétences et enthousiasme. Pour dénigrer l’autogestion, les étatistes et autres conservateurs n’ont pas hésité à utiliser les insinuations calomnieuses, à l’encontre de ceux qui, Algériens de France, n’auraient pas combattu [4], ou xénophobes à l’encontre des « étrangers ».

Mohammed Harbi, comme d’autres, a payé chèrement le prix de ses convictions et de sa liberté de parole par la prison puis la résidence surveillée après le coup d’État de 1965 [5], jusqu’à son évasion en 1973, et en exil. Pour autant, son opposition à la politique suivie par les dirigeants du FLN ne date pas de 1965. Dès l’indépendance, il l’exprime au moins sur trois points [6] : la question de la nationalité [7], l’interdiction du Parti communiste algérien [8], le trucage du congrès des syndicats [9]. Alors qu’il venait d’être nommé ambassadeur au Liban au moment des « décrets de mars » [10], il accepte d’être conseiller de la présidence uniquement pour la mise en place de l’autogestion.

C’est un travail précieux, car si Mohammed Harbi est un militant, un partisan de la démocratie et de l’autogestion, c’est avec la rigueur de l’historien qu’il nous livre ses réflexions. D’abord, le texte issu d’un travail à partir de trois conférences sur l’autogestion tenues en 2011, 2015 et 2018 [11] qui n’avaient pas fait alors l’objet d’une publication, suivi d’un extrait d’un article des Temps modernes de 1982 donnant le contexte politico-social des années 1962-1965, et d’un article publié dans Révolution africaine après le congrès de Tripoli.

Mohammed Harbi s’appuie – et nous livre – les matériaux sur lesquels il se fonde. Ces écrits, documents, articles, archives, sont soit inédits, soit inaccessibles. Il faut rappeler le mérite qu’il a eu de sauver énormément de documentation et d’archives, c’était même une de ses préoccupations premières lors du coup d’État[12]. Il fallait que nul n’oublie, il fallait retransmettre, il fallait penser à travailler et réfléchir sur les expériences en cours, et notamment sur les échecs et leur cause. Le « rapport Favret » a disparu en 1965, mais une synthèse et les enquêtes avaient été mises à l’abri, et c’est un aperçu qui constitue – après les textes de Mohammed Harbi – la première partie du livre.

La deuxième partie, ce sont des reportages et articles de Révolution africaine, dont Mohammed Harbi a été le directeur de l’été 1963 à l’été 1964. Cet hebdomadaire de qualité a accompagné la mise en place de l’autogestion sans en cacher les problèmes et les obstacles. Ne se trouvant que dans certaines bibliothèques, ce journal mériterait d’être numérisé et accessible largement. Enfin, en troisième partie, des documents pour la plupart également inédits, notamment le texte intégral de la lettre de Daniel Guérin à Ben Bella.

Ces rapports, articles, documents, nous amènent au plus près du terrain, dans les questions concrètes : rémunérations, statuts des différentes catégories, conditions de travail, conflits avec l’administration, problèmes de la production, expression des ouvriers.

Il nous faut rappeler la réalité sociale de l’Algérie au moment de l’autogestion [13], car les travailleurs du secteur autogéré sont minoritaires dans la population, 200 000 dans les fermes, 10 000 dans l’industrie, essentiellement la petite industrie : le prolétariat urbain c’est 110 000 à 120 000 travailleurs dans 7 000 à 8 000 entreprises. En dehors, les travailleurs agricoles [14], saisonniers ou journaliers sont environ 450 000. On compte également 450 000 fellahs possédant entre 1 et 10 hectares et un million de chômeurs agricoles sans terres et sans travail. En face, 170 000 propriétaires possèdent entre 10 et 50 ha et 25 000 gros propriétaires possèdent plus de 50 ha. Un tiers de la population est urbaine avec un sous-prolétariat qui s’est accru, une petite bourgeoisie évaluée à environ 170 000 personnes (artisans, petits commerçants), 4 000 professions libérales et une bourgeoisie évaluée à 50 000 (commerçants, négociants, propriétaires d’immeubles, petits industriels du secteur artisanal). 450 entreprises industrielles sont nationalisées, 80% entrent dans le cadre artisanal. Il y a encore 130 000 établissements, dont 2 500 à 3 000 industriels, en majorité entre des mains étrangères ; 120 000 établissements commerciaux et artisanaux sont aux mains du capital privé algérien. Au 1er avril 1963, l’appareil d’État comptait 70 000 personnes (13 500 à 14 000 Français, surtout de la coopération, 22 100 cadres algériens formés dans les écoles d’administration coloniales, 34 000 cadres du FLN).

Le présent travail et les documents peuvent laisser penser que l’autogestion était une « mission impossible », tant il est vrai que l’historien, preuves à l’appui, désenchante le monde, au risque de « désespérer Billancourt [15] », alors que l’autogestion en Algérie avait pour beaucoup, du moins en France et en Europe, constitué sinon un mythe, du moins une légende. En réalité, la vision peut être plus mobilisatrice qu’il n’y paraît, puisqu’il s’agit – en décrivant la réalité telle qu’elle était – d’identifier les obstacles, les mécanismes viciés, les défauts et les manques afin d’en tirer quelques leçons pour l’avenir.

Peut-on parler de l’échec de l’autogestion, si l’expérience n’avait pas encore réellement eu l’occasion de se développer ? Il est paradoxal que – même après le coup d’État de Boumédiène – les références au socialisme et au secteur autogéré, surtout agricole, demeurent pendant longtemps. L’on sait que les mots n’engagent pas à grand-chose, mais que même des étatistes autoritaires se sentent obligés de maintenir en usage ces mots, atteste d’une certaine adhésion de larges parts de la population, principalement de la population travailleuse, à ce qui renvoie aux aspirations à la justice sociale. N’oublions pas qu’au début de l’autogestion, il y a eu en 1962 un mouvement spontané d’occupation des terres et biens vacants, cela était venu d’en bas, pas d’en haut.

Sans doute, si l’on comparaît avec la Commune de 1871 qui n’avait pu prospérer au-delà d’un court printemps (plus bref que les expériences d’autogestion en Algérie, et dont l’échec fut concrétisé par un massacre), l’utopie mobilisatrice de l’autogestion mérite d’être dévoilée et réveillée.

Mémoires filmés www.syllepse.net/syllepse_images/mohamed-harbi–me–moires-filme–s–sommaire.pdf.
Débat après la projection de l’Algérie du possible, de Viviane Candas, présentation : 
https://autogestion.asso.fr/lalgerie-du-possible-le-debat-continue/, video https://www.dailymotion.com/video/x57cbxe.

« Le précédent algérien » (2018), colloque « L’autogestion dans les années 1968 » Association Autogestion, 13 octobre, dans les locaux de l’Union syndicale Solidaires, https://vimeo.com/320930219.

Robi Morder, Irène Paillard [1]

https://www.syllepse.net/l-autogestion-en-algerie-_r_76_i_879.html

[1] Robi Morder, juriste et politiste, et Irène Paillard, conservateure des bibliothèques à la retraite, sont membres des éditions Syllepse.
[2] Avec Mohammed Harbi nous avons établi les notes, les présentations, la chronologie et la bibliographie. Nous deux sommes les seuls responsables des erreurs et oublis éventuels.
[3] Les sigles, les acronymes et certains termes arabes font l’objet d’un glossaire en page 335.
[4] Ce sont pourtant les cotisations de ces travailleurs émigrés et de la Fédération de France du FLN qui ont constitué les ressources principales du FLN.
[5] Ahmed Ben Bella, président du Conseil en 1962 puis président de la République en 1963, est renversé par un coup d’État militaire, le 19 juin 1965. Le ministre de la défense, Houari Boumédiène, tout en conservant ce ministère, devient président jusqu’à son décès en décembre 1978.
[6] Conférence de Mohammed Harbi du 30 novembre 2011 à la Bourse du travail de Paris.
[7] Le projet définissait le sens du mot « Algérien » en matière de nationalité d’origine. Il s’agissait de toute personne dont au moins deux ascendants en ligne paternelle sont nés en Algérie et y jouissent du statut musulman. Élaboré sur proposition du gouvernement par une commission de l’Assemblée nationale constituante, il suscite des réactions qui prennent un caractère public après l’ouverture de la seconde session de l’Assemblée, le 28 février 1963, et jusqu’à l’adoption du code – par 85 voix contre 33 – le 12 mars 1963.
[8] Le Parti communiste algérien est interdit en novembre 1962, l’annonce officielle en est faite par le ministre de l’information dans une conférence de presse le 29 novembre mais la décision avait été prise quelques jours auparavant par le gouvernement.
[9] De nombreux bureaux syndicaux sont remplacés par des délégués désignés. Le premier congrès de l’UGTA (janvier 1963) voit des responsables du FLN expulser
manu militari les dirigeants réguliers, dans l’objectif de subordonner le syndicat au parti. Safi Boudissa devient secrétaire général.
[10] C’est en mars 1963 que les décrets sur l’autogestion sont promulgués.
[11] « Autogestion : mythe ou réalité, Algérie 1962-1965 », organisée par l’Association autogestion le 30 novembre 2011 à la Bourse du travail de Paris ; débat à l’occasion de la projection de
L’Algérie du possible, du Festival des droits de l’homme, 3 février 2017, MJC de Cahors ; « L’autogestion dans les années 1968 », 13 octobre 2018, dans les locaux de l’Union syndicale Solidaires à Paris.
[12]
Mémoires filmés, entretien n° 17, « Le coup d’État, résistances arrestation, les débuts de l’opposition »,www.syllepse.net/syllepse_images/mohamed-harbi–me–moires-filme–s–sommaire.pdf.
[13] Données détaillées dans Gérard Chaliand « Quelle Algérie ? »,
Partisans, n° 5, avril mai 1964.
[14] Dans les documents du rapport Favret et les articles de
Révolution africaine, les travailleurs agricoles sont toujours appelés « ouvriers ». Les femmes en sont absentes, on ne les trouve pas en tant que salariées, mais plutôt dans les exploitations familiales.
[15] Référence à l’usine Renault de Billancourt. « Il ne faut pas désespérer Billancourt » est une formule signifiant qu’il ne faut pas forcément dire la vérité aux ouvriers, de peur de les démoraliser. Quand Gérard Chaliand, qui avait été rédacteur en chef de
Révolution africaine, cherche à publier L’Algérie est-elle socialiste ?, il rencontre beaucoup de réticences et d’incompréhensions dans la gauche française. Son livre paraît toutefois aux éditions François Maspero en 1964.

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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