Délaissement d’enfant ayant entraîné la mort

Avec l’aimable autorisation de la revue Casse-Rôles

01CR-20-Mater-ecran

Hommes qui êtes à la manœuvre, et qui ne saignez pas, ne souffrez pas, n’avez pas le corps distendu par la machinerie de la vie, aussi féroce quand on a voulu son bébé que quand on ne l’a pas évité, hommes qui portez des képis, des toges, des perruques, vous qu’une mère épuisée a expulsé, tout saignants, dans ce monde que vous avez l’impression de connaître, hommes semblables au père d’un nourrisson trouvé mort dans la rue quelques heures après sa naissance, ne soyez pas monstrueux. Hommes qui avez ramassé à l’aube une femme qui saignait, dont le corps était encore tout mâché du travail de l’accouchement, qui avait souffert toute la nuit, les dents serrées, derrière une palissade, sans personne pour l’aider, pour la rassurer, pour l’accompagner, pour lui parler, et qui s’était éloignée de son bébé, peut-être parce qu’elle avait soif, ou trop mal, ou qu’elle était folle, ou rendue folle par ce qui l’avait jetée derrière une palissade pour accoucher comme une chienne abandonnée, ne soyez pas féroces.

Vous ne savez pas !
Vous ne savez rien !

Quoi qu’il ait pu arriver, qui que soit cette femme, elle a accouché seule dans la rue le 23 mars, par une nuit claire où le thermomètre affichait au maximum onze degrés. Tout ce que nous avons connu, les filles, elle l’a vécu seule. Nous ne savons pas comment l’accouchement s’est passé, ce n’était pas son premier, mais nous savons au moins ça : qu’elle était sans assistance, sur le ciment, par onze degrés, cette nuit-là, et que cette traversée périlleuse, toute cette terreur, cette douleur, ces contractions qui n’en finissaient pas, elle les a vécus seule, seule, seule. A-t-elle coupé le cordon avec les dents ? Expulsé le placenta et laissé le bébé relié à celui-ci sans le couvrir suffisamment ? N’avait-elle que ses vêtements ? S’en est-elle dépouillée pour ne pas laisser l’enfant qui venait de naître nu ? Il est mort.

Tout ce que nous savons d’elle, c’est que des hommes – qu’une femme épuisée a un jour expulsés dans le sang et la douleur – se sont emparés d’elle et l’ont traînée, encore saignante et distendue, devant ses juges.
Tout ce que nous savons d’elle, c’est qu’elle a été arrêtée, interrogée, enchristée sur-le-champ et mise en examen.
Est-ce qu’elle a pu se laver ? Est-ce qu’on lui a donné des grosses serviettes pour qu’elle arrête de se saigner dessus, des vêtements pour qu’elle se change ?
Est-ce qu’elle a pu s’allonger ? Est-ce qu’on l’a consolée pour cette horreur pure, un accouchement dans la nuit et le froid, dehors, seule, et la mort du bébé peu après ?
Est-ce qu’avant de l’accuser on a essayé de réparer un peu cette nuit qui a dû durer des millénaires, ce matin qui est tombé comme la lame de la guillotine sur la mort d’un enfant et les barreaux d’une prison ?
Est-ce qu’elle est folle ? Est-ce qu’elle avait un suivi psychiatrique jusqu’ici, mais que les restrictions budgétaires ont délité tout ça jusqu’à ce qu’elle se retrouve, comme tant d’autres, égarée, sans conscience, errant dans les rues ?
Est-ce que tout simplement elle s’est fait expulser (c’est la période) et s’est retrouvée, enceinte jusqu’aux dents, sans recours, avec ce môme qui cognait à la porte pour arriver ?

Les bénévoles qui s’occupent des SDF sur Lille ne la connaissent pas. Peut-être est-elle arrivée d’une autre ville par le train, car elle a accouché près de la gare. Mais alors, comment les policiers, militaires, vigiles, agents SNCF, toute cette aimable faune qui croise en rangs serrés dans toutes les gares de France aurait pu laisser passer une femme perdue, en gésine ?

Qu’est-ce qui a tué ce bébé ?
Sa mère s’est-elle assoupie sur lui après les longues fatigues de l’accouchement ?
Ou s’est-il trouvé nu, à peine né, alors qu’elle était dans un état de sidération, ou dans la complète indifférence du désespoir ?
Il était vivant à la naissance, il est mort. Des passants l’ont vu, inanimé, près de sa mère, et ont averti les pompiers et la police.
Qui a laissé cette femme accoucher seule, par une nuit froide, derrière une palissade ? Comment a-t-on pu traîner devant les tribunaux une femme qui venait d’accoucher dans la rue et dont l’enfant était mort ? Comment la machine judiciaire a-t-elle pu prendre entre ses mâchoires ce sujet infinitésimal tout broyé déjà par la dureté de la vie, une femme sans domicile à peine relevée de ses couches ? Aurait-il mieux valu que l’accouchement se passe mal et qu’elle se vide de son sang derrière sa palissade, qu’on la retrouve exsangue et froide auprès d’un nourrisson encore vivant au petit matin, pour qu’on se dispense de rajouter de l’horreur à l’horreur et que, même, peut-être, on la regarde avec un peu d’humanité ?

Quand un fait aussi terrible se produit, la responsabilité en dépasse et de loin les protagonistes directs. Une misère aussi affreuse devrait nous faire vomir de honte et non brandir les foudres de la loi. Une société qui laisse ses membres les plus vulnérables enfanter dans la rue n’a pas à les juger.

Mais ce qui choque par-dessus tout, les filles, c’est que ce corps tragique, malmené, ce corps qui a souffert dans le froid pendant d’interminables heures, qui a d’abord donné la vie avant de la laisser partir, ce corps et cette vie sont versées dans l’égout de l’impitoyable mépris qui touche ces choses-là. Et c’est un déni énorme, celui qui traite un corps en gésine, un corps fendu par l’enfantement, un corps rompu par l’épuisement, comme un détail qui ne vaut pas qu’on s’y arrête.

Elle a un sale goût, cette mise en examen, le goût d’une antique malédiction. Car il n’est pas si vieux le temps où on retroussait nos organes comme des nœuds coulants pour nous étrangler et nous pendre avec. Dans d’autres pays, encore aujourd’hui, on peut se retrouver condamnée pour un enfant mort en couches. Et ici aussi, le poids d’un enfant, qui est pourtant l’avenir de toute une société, ne pèse que sur les reins de la femme qui le porte si elle est seule à le porter. Cette responsabilité accablante, qu’elle l’ait voulu ou pas, qu’elle soit en mesure de l’assumer ou pas, qu’elle ait été violée ou simplement qu’elle n’ait pas planifié une contraception, ou qu’elle n’ait pu se résoudre à avorter, ou qu’elle ait trop attendu parce qu’elle vit dans la temporalité chaotique de la rue, ou qu’elle s’en soit rendu compte trop tard, ou qu’elle soit dans le déni et le refus, est la sienne et la sienne seule. Et si certains hommes ne veulent pas être pères et le deviennent pourtant, c’est fâcheux, mais ça peut s’arranger. Ils peuvent foutre le camp, ou avoir des états d’âme. Mais quand une femme qui n’est pas en mesure d’être mère, pour des raisons sociales ou psychiques, le devient pourtant, elle ne peut pas fuir son ventre, elle coule avec.

Cette femme sans domicile, qui a accouché seule dans la rue et dont le bébé est mort, encourt trente ans de prison. Il est peu probable que le géniteur qui a laissé courir un tel désastre se voie reprocher la moindre responsabilité. La prise en compte juridique de cette inégalité fondamentale devrait se poser et, par extension, celle de la responsabilité collective sur les familles les plus fragiles. Car comme pour le boxeur Davey Moore dans la chanson de Bob Dylan interprétée en français par Graeme Allright, on devrait se poser la question jusque dans ses derniers prolongements :

Qui a tué ce bébé ?
Qui est responsable ?
Pourquoi est-il mort ?

Laurence Biberfeld

****

L’infanticide… encore et toujours

À l’heure où catholiques intégristes et extrême droite (deux engeances qui copulent entre elles) réclamaient une identité pour le fœtus (dès sa conception !), il fallut autant de cran que de colère pour publier ce petit livre – 87 pages –, dense et lourd par son sujet.
Régulièrement des femmes font la une des infos : elles sont appelées « mères infanticides ». Ironie et cynisme tiennent en ces deux mots, car elles n’ont pas voulu être mères, en tout cas pas de ces « fœtus à terme » – là.
Novembre 2007. Un « fait divers » est relaté par les journaux : une jeune fille de 17 ans, étudiante, a accouché et étouffé le nouveau-né dans le garage de ses parents.
Fallait-il que son désespoir ait cru à proportion de sa solitude pour l’amener à prendre une décision aussi terrible !
Et voilà que paraissent ces Réflexions autour d’un tabou : l’infanticide

À quel moment la société reconnaît-elle un enfant ?
Lors de sa venue au monde ?

Ça n’a pas toujours été le cas :
Dans le haut Moyen Âge, on s’appuyait sur la date d’introduction de l’âme dans le corps du fœtus, soit 40 jours pour les garçons et 80 pour les filles ; aujourd’hui, c’est la viabilité du fœtus qui sert de base à ceux qui veulent créer un statut juridique pour l’embryon.
Au cours de la lutte des femmes pour la légalisation de la contraception et de l’avortement, je ne me souviens pas que la réflexion ait été élargie à l’infanticide.
Aujourd’hui encore, des femmes sont amenées à faire disparaître le « fruit de leurs entrailles » dans une effrayante solitude.
Le témoignage qui ouvre le livre prend à la gorge : tant de misère, d’humiliation, de peurs !
Emprisonnées sous l’accusation d’infanticide, ces femmes sont considérées et traitées comme des « pointeuses » (à l’égal des violeurs hommes), c’est dire le mépris et la haine qui entoure l’infanticide.
Nous, les huit femmes qui avons écrit cette brochure, de situations et d’âges divers, affirmons que tout le monde, femmes et hommes, dans cette société, est concerné par cette histoire. En décortiquant ce qui nous formate dans la sexualité et ce qui nous contraint dans la maternité, nous voulons en finir avec le tabou de l’infanticide.

Solange

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

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