Sur ordre de Poutine, le FSB (ex-KGB) a-t-il organisé de faux attentats islamistes pour lui faire gagner les élections ?

D’abord, il faut signaler que la journaliste qui a enquêté sur cette sombre affaire n’a rien d’une complotiste : Catherine Bolton est correspondante du Financial Times, austère quotidien britannique qui est une référence en Europe sur les questions d’économie et touche plus d’un million d’abonnés. Ce texte est un peu long mais il est essentiel pour comprendre à quel niveau de criminalité digne du tribunal de Nuremberg se situe Poutine.

Contexte des événements : en 1999, Boris Eltsine, qui est à la tête de la Fédération de Russie depuis 1990, est malade et aux abois car poursuivi par ses adversaires politiques pour plusieurs affaires de corruption. En 1994, il a lancé la première guerre russe contre les rebelles séparatistes tchétchènes. En 1998, il a nommé son protégé Vladimir Poutine directeur du Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, le FSB, qui a succédé au KGB. Les élections approchent, et c’est Poutine qu’il souhaite voir lui succéder à la tête du pays, d’autant plus qu’il sait que, si son poulain est élu, celui-ci lui accordera la grâce présidentielle pour ces ennuyeuses affaires de corruption ; Eltsine et sa très népotique famille pourront ainsi dormir sur leurs deux oreilles.

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« En septembre 1999, une bombe placée sous une voiture a démoli un immeuble d’appartements à Buysnak dans le Daguestan, provoquant ainsi la mort de 64 personnes, pour la plupart des familles de militaires russes. Cette explosion a été vue comme une réponse à l’escalade de la Russie dans sa lutte armée avec les rebelles tchétchènes qui avaient fait récemment de nouvelles incursions au Daguestan. Quatre jours plus tard, une autre explosion détruit la partie centrale d’un immeuble d’appartements dans une banlieue ouvrière au Sud-Est de Moscou, bilan 94 morts. Les premières enquêtes semblaient indiquer que l’explosion aurait été causée par le gaz mais peu après, et sans apporter aucune preuve, des membres du gouvernement et hauts fonctionnaires attribuèrent l’explosion aux terroristes tchétchènes. Quatre jours plus tard, une autre explosion détruit un immeuble dans la partie Sud de Moscou, faisant 119 victimes. Un vent de panique souffle dans la capitale russe. C’est à ce moment-clé que Poutine a pris les rênes du gouvernement des mains d’Eltsine. Du jour au lendemain, il se retrouve dans la position de commandant en chef à la tête d’une campagne de frappes aériennes contre la Tchétchènie lancées pour venger la Russie de ces attaques.
Mais est-ce que les agents secrets de Poutine auraient pu faire sauter leurs propres concitoyens dans une tentative cynique de créer une crise garantissant que celui-ci s’empare de la présidence ? Question souvent posée mais qui a eu peu de réponses. Parce que toutes les personnes ayant investigué sérieusement cette question ont été arrêtées ou sont décédées subitement.
Sans ces explosions et sans la campagne militaire qui s’en est suivie, il est impossible d’imaginer que Poutine ait pu obtenir assez de soutiens pour pouvoir seulement apparaître comme un rival crédible du candidat qui était favori, Primakov, ministre des Affaires étrangères d’Eltsine. Et la famille Eltsine serait restée engluée dans l’enquête sur son implication dans le scandale financier de la Mabetex Bank de New York, dans lequel Poutine était également compromis, ce qui l’aurait torpillé comme candidat à la succession d’Eltsine.
Et là, comme par miracle, avec ces attentats, on ne parlait plus de ces affaires de corruption, et « Poutine était soudain propulsé sur le devant de la scène, sûr de lui et prêt à agir, tel un héros des films d’action, parlant aux Russes le langage de la rue, promettant de « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». Comparé à Eltsine, malade et affaibli, soudainement les Russes avaient un leader à poigne qui prenait les choses en main. Poutine était montré jaillissant d’un hélicoptère militaire, en tenue militaire kaki, prêt à l’action. Il était présenté comme le sauveur du pays, un James Bond russe qui allait rétablir l’ordre et rendre espoir aux Russes humiliés par l’opération militaire occidentale au Kossovo. En août, le taux de popularité de Poutine crevait le plafond, à 75% d’approbation.
Mais des doutes obsédants persistaient à propos des attentats de Moscou, le parlementaire communiste Viktor Ilyukin affirmait que le Kremlin pouvait être derrière ces attentats, dans le but de créer la panique dans la population. Etrangement, le président de la Douma, Gennady Seleznyov, avait informé les parlementaires qu’un attentat avait eu lieu dans la ville de Volgadonsk au Sud de la Russie… trois jours avant que l’attentat ait lieu. Le 22 septembre, le signal le plus inquiétant apparut dans la ville de Ryazan pas loin de Moscou, quand un habitant avertit la police locale qu’il avait vu trois individus à l’allure suspecte apportant des sacs dans le sous-sol d’un immeuble d’appartements. Quand la police est arrivée, les suspects étaient partis dans une voiture dont la plaque d’immatriculation avait été partiellement masquée. La police fouilla le sous-sol et trouva trois sacs connectés à un détonateur et à un minuteur. Les sacs contenaient des traces du même explosif – l’hexogène – qui avait été utilisé dans les autres explosions. La police de Ryazan enquêta mais Nikolaï Patrouchev, le chef du FSB qui avait travaillé avec Poutine au KGB à Léningrad, déclara à un journaliste de la télévision que les sacs ne contenaient que du sucre, et qu’il ne s’agissait que d’un exercice destiné à tester la vigilance de la population.
Peu après, un reportage établit que la police locale avait intercepté un appel téléphonique passé par les individus suspectés de terrorisme: ils avaient appelé un numéro du FSB à Moscou. Patrouchev ne voulait pas que l’enquête aille plus loin, et le cas fut immédiatement clos. Quelques années plus tard, un ex-colonel du FSB, Mikhail Trepushkin, essaya de rouvrir l’enquête mais il fut arrêté et condamné à 4 ans de prison dans une prison militaire. Cet arrestation eut lieu quelques jours après qu’il ait dit à un journaliste que le portrait-robot d’un des suspects de la première explosion à Moscou ressemblait à un homme qu’il connaissait et qui était un agent du FSB. Le portrait robot disparut des dossiers de la police. (…) Un ex-haut fonctionnaire du Kremlin a affirmé qu’il a entendu Patrouchev raconter ce qui s’était passé à Ryazan, et en particulier comment le ministre de l’Intérieur Vladimir Rushailo a presque révélé l’implication du FSB dans les attentats, et que ses hommes avaient identifié les agents du KB qui avaient posé les explosifs, et étaient sur le point de les arrêter. C’est à ce moment que Patrouchev est intervenu avec son explication sur les sacs de sucre pour étouffer l’affaire.
D’autres ex-proches de Poutine affirment aussi que le FSB était impliqué, comme Boris Berezovsky, méga-oligarque de l’ère Eltsine, ex-soutien de Poutine tombé en défaveur et exilé à Londres (et mystérieusement suicidé en 2013). Il faut savoir que Poutine avait déjà une expérience en matière d’organisation d’attentats terroristes : lui et la STASI ont géré des groupes terroristes de la gauche radicale occidentale tels que la Fraction armée rouge (lorsqu’il était stationné pour le KGB en Allemagne, à Dresde) qui ont posé des bombes dans une boîte de nuit fréquentée par des soldats américains et ont fait sauter des banquiers allemands dans leur voiture [1] ».

La première victime des dictateurs, c’est leur peuple. Peuple qu’ils n’hésitent pas à massacrer et/ou utiliser comme chair à canon pour prendre ou conserver le pouvoir et mener à bien leurs entreprises guerrières expansionnistes. Faire aveuglément confiance à un homme fort pour diriger le pays, comme le font actuellement une majorité de Russes pour Poutine, c’est accepter d’être les moutons que, tôt ou tard, il conduira à l’abattoir.

[1] https://www.historia.fr/poutine-p%C3%A8re-et-fils-sous-le

Extraits traduits et résumés du livre « Putin’s People », de Catherine Bolton, Harper Collins, 2020)
Francine Sporenda

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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