Le combat sans fin du droit à l’avortement (et autres textes)

  • Aurélie Leroy : Le combat sans fin du droit à l’avortement
  • Denis Sieffert : Droit à l’avortement, cause universelle
  • Jules Falquet : Productrices d’enfants de tous les pays, qui nous contrôle ?
  • Ben Burgis et Lillian Cicerchia : États-Unis : mieux voter ne ramènera pas le droit à l’avortement
  • Victoria, Celles qui Osent : Dystopie

Le combat sans fin du droit à l’avortement

Les droits des femmes ne sont jamais acquis… La décision de la Cour suprême des États-Unis d’annuler l’arrêt Roe vs Wade, qui reconnaissait depuis 1973 le droit à l’avortement au niveau fédéral, en est une démonstration cinglante.

Ces dernières années, la tendance était plutôt à l’optimisme avec certaines avancées significatives obtenues par les mouvements féministes latino-américains, massivement mobilisés autour de deux enjeux liés : les féminicides (« Ni Una Menos » [Pas une de moins]) et l’avortement (« Que sea ley » [Que cela soit loi]). Des victoires législatives en Argentine, en Colombie, au Mexique notamment avaient conforté l’idée que la légalisation de l’avortement répondait à une revendication à la fois en termes de santé publique, de justice sociale et de droit démocratique.

Une question de santé, de justice et de démocratie
De santé publique d’abord, car l’interdiction ne fera pas disparaître l’avortement, mais déplacera celui-ci hors des radars. Or, plonger l’avortement dans la clandestinité et l’illégalité, et il tuera immanquablement des femmes. Le manque d’accès à des soins sécurisés, en temps opportun, géographiquement accessibles et à un coût abordable accentueront les risques qui pèsent sur les femmes, alors qu’une Interruption volontaire de grossesse (IVG) pratiquée dans des bonnes conditions est une intervention sanitaire courante et sans danger.

De justice sociale, car si cette décision touche toutes les femmes, l’impact n’est toutefois pas le même. Les femmes qui disposent de ressources continueront à avorter, en dépit des interdits et des contraintes, dans des cabinets gynécologiques, hors de tout risque majeur pour leur vie et leur santé. Pour les femmes les plus pauvres, les plus jeunes, appartenant aux communautés les plus marginalisées, qui n’ont d’autres choix que de poursuivre leur grossesse ou de recourir à des avortements non sécurisés, la situation sera autrement plus dangereuse. Les complications physiques et mentales, la probabilité de décès ou d’aller en prison seront démultipliées.

Fin 2021, l’OMS estimait qu’environ 45% de l’ensemble des avortements pratiqués dans le monde étaient non sécurisés, dont 97% avaient lieu dans les pays en développement. L’avortement est assurément un marqueur d’inégalités…

Le thème de l’avortement ne peut être réservé à une discussion d’« experts » autodésignés, guidés par leur positionnement idéologique et religieux, hors de tout débat public

De droit démocratique enfin, car le thème de l’avortement ne peut être réservé à une discussion d’« experts » autodésignés, guidés par leur positionnement idéologique et religieux, hors de tout débat public. La véhémence de l’Église conservatrice et des « nouveaux » christianismes, qui trouvent écho sur ce thème chez un certain nombre de dirigeants populistes et réactionnaires, traduit bien la crispation d’un pouvoir patriarcal présent à tous les niveaux de pouvoir.

Lutter pour nos droits
Au nom d’un certain ordre moral, la Cour suprême des États-Unis a donc, elle aussi, rejeté l’idée que l’avortement puisse relever du droit fondamental des femmes à disposer de leur corps. Elle a estimé plutôt que l’IVG « n’était pas profondément enracinée dans l’histoire et les traditions de la nation ». Cette déclaration d’un autre âge est ainsi aux antipodes de l’adage féministe « Les femmes décident, la société respecte, l’État garantit, l’Église n’intervient pas ».

Cinquante ans de lutte aux résultats en dent de scie, ponctués par des succès, comme la « marée verte » argentine et la montée en puissance de plusieurs mouvements féministes qui ont essaimé sur tous les continents, mais aussi par des jours sombres, comme celui de ce 24 juin 2022 aux États-Unis, qui rappelle que le climat reste globalement hostile à l’émancipation des femmes. Le droit à l’avortement et les droits des femmes ne sont pas gravés dans le marbre. Ils continueront à être remis en question au gré des crises et des conflits : pandémie du Covid-19, offensives réactionnaires et anti-genre, « guerre froide » contre les femmes, etc.

Au final, force est de constater que seules la vigilance, la détermination et la pression des mouvements féministes sont en mesure d’obtenir, puis de garantir ces droits.

Aurélie Leroy
Carte blanche parue dans Le Vif.
Le combat sans fin du droit à l’avortement
https://www.cetri.be/Le-combat-sans-fin-du-droit-a-l

********

Droit à l’avortement, cause universelle

Qu’est-ce donc que cette instance, la Cour suprême, sacralisée dès 1789 par les pères fondateurs, contre laquelle aucun recours n’est possible, et dont les membres sont nommés à vie ? L’instrument des lobbys qui organisent et – le cas échéant – financent les nominations de juges.

L’anecdote est révélatrice. Jane Roe, qui a donné son nom à l’arrêt de 1973 autorisant l’avortement sur tout le territoire des États-Unis, n’a jamais existé. La plaignante texane, qui avait obtenu gain de cause devant la Cour suprême de l’époque, s’appelait en réalité Norma McCorvey. Elle avait préféré agir sous un nom d’emprunt pour se protéger. La suite est pathétique. Car Norma McCorvey a avoué à la fin de sa vie avoir reçu de l’argent pour devenir militante anti-avortement. Ce à quoi elle céda. Il ne s’agit pas ici de juger cette femme tourmentée, disparue en 2017, mais de mesurer la puissance des mouvements « pro-vie » et la crainte qu’ils inspirent. Près d’un demi-siècle plus tard, ils viennent de remporter une victoire historique devant une Cour suprême dominée par la droite ultra-conservatrice, et point de convergence de toutes les corruptions. L’annulation, le 24  uin, de l’arrêt Roe vs Wade (du nom du procureur de Dallas) interroge la démocratie dans toutes ses dimensions. Institutionnelles d’abord. Qu’est-ce donc que cette instance, sacralisée dès 1789 par les pères fondateurs, contre laquelle aucun recours n’est possible, et dont les membres sont nommés à vie ? Une instance devant laquelle Joe Biden ne peut que murmurer son désarroi… Loin d’être la vertu incarnée que décrit le mythe américain, elle est, en raison même de sa toute-puissance, l’instrument des lobbys qui organisent et – le cas échéant – financent les nominations, quand, avec un George Bush, père ou fils, ou un Donald Trump, vient le moment opportun.

Fruit vénéneux d’une longue maturation idéologique, l’arrêt du 24 juin sauve les apparences juridiques. Il ne supprime pas explicitement le droit à l’avortement, mais rend aux États le droit de le supprimer. Ce que 26 d’entre eux s’apprêtent à faire. Il faut voir bien sûr derrière cette affaire la spécificité du système américain qui entretient l’affrontement entre les États et le pouvoir fédéral. Comme si la guerre de Sécession n’avait jamais pris fin. On retrouve ici la même étrangeté, à nos yeux bien peu démocratique, qui fait entrer à la Maison Blanche un président minoritaire, comme Donald Trump en 2016. Car minoritaire, la décision de la Cour l’est aussi. Jamais le droit à l’avortement n’a eu autant de soutien dans l’opinion. Si tant est, d’ailleurs, que le droit des femmes à disposer de leur corps doive dépendre d’une majorité d’opinion.

Car le déni de démocratie n’est pas seulement institutionnel. Il touche au plus profond de l’intimité et de l’autonomie des femmes. Avec la décision de la Cour suprême, une femme habitant dans un État répressif peut avoir désormais l’obligation de subir la grossesse jusqu’à son terme. C’est le choix que chacune fait de son destin qui se trouve ainsi confisqué. La décision des juges repose sur un concept théologique : la « personnalité fœtale ». L’idée que l’embryon est un être humain disposant de droits au moins égaux à ceux de la personne qui le porte. « Une doctrine fondamentale du mouvement anti-avortement », analyse dans un article remarquable la journaliste du New Yorker, Jia Tolentino [1]. Dès lors, l’IVG est un crime. Et toute perte de grossesse, même involontaire, est suspecte. Forts de cette logique policière, des États s’apprêtent à criminaliser non seulement les femmes mais tous ceux qui leur apporteront aide et soutien. Mais alors, quelle riposte ? Bien sûr, on peut toujours espérer que les élections de mi-mandat, en novembre, feront basculer quelques États anti-avortement dans le camp démocrate. C’est hélas peu probable. D’autres considérations économiques et sociales guideront la main des électeurs. Dans les rangs des « pro-choix », favorables au droit à l’IVG, on préconise la télémédecine et le recours déjà très étendu à la pilule abortive, moins détectables pour les inquisiteurs. Mais le risque est grand d’ajouter à la ségrégation sociale, et de provoquer des formes de plus en plus intrusives de répression, s’immisçant jusque dans les boîtes mails des femmes et celles de leurs médecins. Finalement, seules de vastes mobilisations pourraient peut-être changer la donne. Elles pourraient au moins éviter que la Cour suprême poursuive sa croisade en s’attaquant au mariage gay et à l’homosexualité, comme l’un de ses membres, le juge Clarence Thomas, semble en avoir fait le serment [2].

L’histoire n’a décidément pas de sens…
Rien n’est irréversible. En France, on ne peut donc que soutenir cette proposition de constitutionnaliser le droit à l’avortement. Tant pis si elle vient de LREM qui récupère une initiative que le parti présidentiel avait rejetée quand elle émanait de LFI. Et tant pis si cette proposition tombe à point dans les grandes manœuvres pour former des majorités de circonstance. Car le débat contraindra chacun à se dévoiler. Le lobby anti-avortement, violemment homophobe, est puissant chez nous aussi. Il a ses soutiens au Parlement, où l’hypocrisie est de mise. Autant chez les Républicains (voyez Retailleau et Wauquiez) qu’au Rassemblement national. Et que dire de ceux qui trouvent, comme François Bayrou, que la question n’est pas d’actualité ? Ou que ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique n’a pas d’influence sur notre société. Sans compter que souffle à l’autre extrémité de l’Europe un vent mauvais qui menace notre conception de la société, et la liberté des mœurs.

[1] Article de The New Yorker, du 24 juin, lire la traduction française sur https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com
[2] Lire l’article de notre correspondant Alexis Buisson en page 16.

Denis Sieffert, 28 juin 2022
https://www.politis.fr/articles/2022/06/droit-a-lavortement-cause-universelle-44610/

CET ARTICLE EST EN ACCÈS LIBRE. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politisabonnez-vous.

********

Productrices d’enfants de tous les pays, qui nous contrôle ?

Les attaques actuelles contre l’avortement aux USA sont si brutales qu’on peut penser qu’elles sont motivées purement par la bigoterie et la haine des femmes. En réfléchissant davantage, apparaît la volonté masculine de nous « attacher » à des époux-pères de « nos » enfants, à la maison et à la famille. 
Mais pour y voir vraiment plus clair, il faut replacer le contrôle de notre fécondité (qui relie notamment avortement, contraception et hétérosexualité institutionnalisée), à l’échelle des politiques globales de population. Apparaissent alors des politiques publiques, des institutions internationales pas toujours très bienveillantes, des rapports Sud/Nord coloniaux, impérialistes), très brutaux. Et in fine, l’imbrication de rapports sociaux  de race, classe et sexe. 
Certaines doivent faire plus d’enfants, d’autres, moins. Mais au final, les personnes qui décident ne sont pas forcément celles qu’on pense, et plus rarement encore, les premières concernées…

Alors pour rappel…
Politiques de population : qui contrôle la fécondité des femmes ? 
Le Conseil de population, crée en 1950 par le milliardaire Rockfeller, est un des premiers à présenter le concept de « surpopulation » comme une menace pour le développement, concept repris dès 1962 par l’ONU qui le déclare « problème mondial numéro un ». En 1969, c’est le président de la Banque mondiale, Mac Namara, qui suggère de centraliser les politiques de population de l’ONU : apparaît alors le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) (Ströbl, 1992). En 1972, la conférence de Stockholm laisse entendre que l’augmentation de la population mondiale produit un impact négatif sur l’environnement. En 1973, George Bush, alors représentant des Etats-Unis auprès des Nations unies, déclare : « aujourd’hui, on ne peut plus dire que le problème de la croissance de la population soit une question privée. Il requiert l’attention des dirigeants nationaux et internationaux » (Hume, 1993). A l’initiative des pays industrialisés, l’ONU organise sa Première conférence mondiale sur la population, en 1974, à Bucarest. En 1975, la Conférence de Mexico sur la femme ne manque pas de faire le lien entre instruction des femmes, pratiques matrimoniales et comportements de fécondité (16). Or, alors qu’à Bucarest, la plupart des pays du Sud s’opposent aux plans de l’ONU en matière de politiques de population, les considérant comme un reflet des intérêts de l’impérialisme nord-américain, en 1984, lors de la deuxième conférence de l’ONU sur la population, à Mexico, ils se sont presque tous convaincus de la nécessité de réduire leur croissance démographique (Más allá de Beijin, 1994). Lors de la Conférence suivante, en 1994 au Caire, l’ONU réussit même à se poser en grande alliée des femmes face aux intégrismes catholique et islamique, en défendant leur accès à la contraception. Mais s’agit-il vraiment de « libérer » les femmes ou simplement de réduire leur « dangereuse » fécondité ?

Quand on y regarde de plus près, la démarche généreuse, ou pour le moins favorable aux femmes, de l’ONU, largement épaulée par la Banque mondiale et le FMI, change de visage. En effet, la notion protéiforme de « surpopulation », largement critiquée par les féministes du Sud, recouvre une théorie raciste, sexiste et profondément perverse, qui présente les femmes latinas, indiennes, noires, arabes et asiatiques comme « trop prolifiques » et par là coupables de leur propre pauvreté, responsables de la faim dans le monde et de la pression sur l’environnement. La féministe allemande Ingrid Ströbl, qui a payé ses réflexions de la prison, a dénoncé vigoureusement les politiques internationales de population comme une « sélection » eugéniste qui passe en premier lieu par la mise en coupe réglée des corps des femmes autorisées ou non à se reproduire (Ströbl, 1992). Même s’il a été largement démontré que le problème environnemental majeur de la planète réside dans les schémas de production et de consommation des pays riches, qui, comme le souligne l’éco-féministe Maria Mies (Mies, 1992), avec 20% de la population mondiale, consomment 85% des ressources et produisent 80% des déchets polluants, de fait, plus qu’éliminer la pauvreté, il semble s’agir d’éliminer les pauvres. Pour cela, les politiques de contrôle de la fécondité des femmes constituent un enjeu majeur.

Or d’où viennent ces politiques ? Certes, le mouvement féministe, qui dans le monde entier fait de l’accès des femmes au contrôle de leur fécondité une de ses priorités, peut se sentir en quelque sorte appuyé par des instances comme le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), qui a repris une partie de son discours. Cependant, l’instance principale qui travaille actuellement dans ce domaine est l’Agence internationale pour le développement (AID, ou USAID, agence de coopération du gouvernement nord-américain). Les (auto)attributions de l’AID en matière de contraception sont immenses (AID, 1990 ; Más allá de Beijin, 1994). D’abord, l’AID finance la recherche internationale, en se concentrant sur les contraceptifs peu chers et de longue durée destinés à contenir la fécondité des femmes pauvres du Sud, depuis le Norplant qui dure cinq ans, jusqu’au « vaccin contraceptif », qui serait permanent et équivaudrait à la stérilisation mécanique  17). Ensuite, l’AID finance la traduction et la publication dans des dizaines de langues des résultats de ses recherches expérimentales « grandeur nature » sur les femmes du Sud, et la distribution de ces publications, en particulier auprès des « décideurs », notamment gouvernementaux. L’AID promeut également la formation d’unités de recherche démographiques dans chaque pays, fournissant les ordinateurs, les programmes et la formation correspondante en statistiques démographiques. Par ailleurs, l’AID centralise les commandes de contraceptifs à l’échelle nationale et parfois régionale, et a confié la question de leur transport et stockage à une entreprise appelée « Matrix international ». Enfin, l’AID forme le personnel de santé publique de nombreux pays et lui fournit les contraceptifs qu’elle juge bons afin qu’il les diffuse parmi les femmes. Il arrive même que l’AID fournisse aussi les pharmacies privées, comme au Salvador par exemple, où n’existe pratiquement qu’une seule marque de contraceptif hormonal. De sorte qu’en matière de contraception, la seule chose dont l’AID ne se charge pas est la production, qui est majoritairement le fait de laboratoires nord-américains et européens.

Pourtant, les agissements concrets de l’AID sur le continent latino-américain et aux Caraïbes ont été stigmatisés à de nombreuses reprises (Cuenca, 1992 ; Rosa, 1993). Fréquemment accusée d’être une espèce de paravent de la CIA dans une région où l’influence nord-américaine a souvent pris un tour brutal, l’AID a aussi été dénoncée à de nombreuses reprises pour fomenter la stérilisation forcée des femmes, et tout particulièrement des femmes noires et indiennes. Cependant, le point le plus frappant de tout cela est que c’est précisément l’AID que l’ONU avait chargée de coordonner les préparatifs du Forum des ONGs de la conférence de Pékin pour la région latino-américaine et des Caraïbes. Et, alors que les préparatifs de Pékin sont déjà commencés, en novembre 1993, durant la VIème rencontre féministe LAC, seules deux Brésiliennes font connaître publiquement leur indignation face à cette intervention de l’AID dans leur mouvement (Falquet, 1994). Il s’agit précisément d’un des déclencheurs de la polémique sur l’institutionnalisation qui traverse le mouvement féministe de la région depuis les années 90, et que nous avons évoquée plus haut (18).

Jules Falquet
Extrait du chapitre 3 de Falquet, Jules, 2008, De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisation. Paris : La Dispute. 214 p.
[note de lecture : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2010/04/22/linexistance-dun-neutre-universel/]
https://blogs.mediapart.fr/jules-falquet/blog/290622/productrices-denfants-de-tous-les-pays-qui-nous-controle

*******

États-Unis : mieux voter ne ramènera pas le droit à l’avortement

Ben Burgis – Quel est le paysage après la décision de la Cour suprême ?
Lillian Cicerchia –
 Ce qui s’annonce, c’est un monde marqué par une ségrégation géographique en termes d’accès aux services de santé reproductive.
C’était déjà le cas dans une certaine mesure. Dans de nombreux « États bleus » (votant majoritairement pour les Démocrates. NdT), comme New York, le droit à l’avortement est garanti par la Constitution. Dans les « États rouges » (votant majoritairement pour les Républicains. NdT), l’accès à l’avortement a été réduit au point d’être illégal ou légal de manière très limitée. L’avortement deviendra tout simplement illégal, ou inaccessible, dans ces États.
Il y a beaucoup d’endroits où les gens ne pourront pas se faire avorter, et les gens devront parcourir de très longues distances. Beaucoup le font déjà. Si vous vivez dans le Dakota du Sud, il n’y a qu’une seule clinique d’avortement dans l’État, et vous devez conduire pendant des heures et des heures pour obtenir ces services. Cela ne fera qu’empirer.
Cela va donc exacerber ce qui existe déjà. Les choses se détériorent depuis si longtemps que, pour beaucoup de gens, le monde post-Roe est le 
statu quo.

Ben Burgis – C’est vrai. La question la plus difficile est donc de savoir ce que l’on peut faire pour y remédier.
Lillian Cicerchia –
 Je pense que la seule façon de gagner le droit à l’avortement est de mener une campagne sur les soins de santé qui défende sans réserve le droit à l’avortement. Il y a différentes façons d’articuler cette défense, mais je pense que cette campagne pour des soins de santé universels est le seul moyen de surmonter, ou de contrer, ce genre de marasme État par État.
L’autre raison importante est que l’amendement Hyde de 1976 a restreint le financement public des avortements sauf dans le cas où les États l’approuvent. Ainsi, dans de nombreux États rouges, les gens ne peuvent pas se faire avorter grâce à l’argent fédéral. Cette restriction est en vigueur depuis les années 1970 et a créé dès le départ un système de santé reproductive ségrégué en fonction des classes sociales.
La seule façon de lever ces restrictions est d’avoir un programme universel au niveau fédéral. Les systèmes de soins de santé État par État ne vont pas résoudre ce problème.
Je suggérerais également – et c’est une chose plus ambitieuse – une déclaration des droits en matière de santé génésique comme moyen d’intégrer le droit à l’avortement dans un système de santé universel.

Ben Burgis – Qu’est-ce qui pourrait y figurer, en plus du droit à l’avortement ?
Lillian Cicerchia –
 Des dispositions contre la stérilisation forcée et tout type de contrainte ou de pression en matière de reproduction. Les patients dans le système de santé sont couverts par une charte des droits ; une charte des droits en matière de santé reproductive devrait être cohérente avec le genre de choses que les prestataires de soins de santé font déjà. Mais il y a une histoire d’abus aux États-Unis, qui contrainte une partie de la population à prendre des décisions en raison de sa pauvreté.
Les gens devraient avoir accès à toute la gamme des options. Aux États-Unis, nous avons ce système de soins de santé dans lequel vous entrez et on vous donne souvent des médicaments ou autre chose pour essayer de résoudre votre problème – on ne prend pas vraiment le temps de vous présenter tous les choix en matière de soins dont vous avez besoin, quels sont vos objectifs, vos projets, vos antécédents. Je vis maintenant en Allemagne, et lorsque je vais chez le gynécologue-obstétricien, j’ai droit à des examens extrêmement approfondis et à des brochures qui garantissent que vous savez ce que vous faites. Ce n’est pas vraiment la façon dont les gens vivent les soins de santé aux États-Unis, et ce n’est certainement pas la façon dont ils vivent les soins de santé génésique. Il faut donc changer la nature qualitative des soins afin de garantir les droits des personnes.
Deuxièmement, il ne peut s’agir d’une simple stratégie électorale. Il doit y avoir un mouvement de travailleurs de la santé et d’organisations féministes indépendantes qui peuvent faire pression sur les organisations à but non lucratif et les Démocrates les plus progressistes pour qu’ils adoptent une législation. Il n’est pas possible de s’attaquer à ce problème uniquement par des campagnes électorales.

Ben Burgis – Quel type de mouvement serait capable de construire le large soutien dont vous auriez besoin pour obtenir le droit à l’avortement ?
Lillian Cicerchia –
 Il y a une combinaison de tactiques, et cela va dépendre de la région. Certains considèrent les manifestations massives de femmes pour le droit à l’avortement en Amérique latine comme un exemple à suivre : les gens tiennent des assemblées publiques où ils s’organisent indépendamment des institutions dominantes. Je ne sais pas dans quelle mesure cela pourrait réussir aux États-Unis, mais étant donné le nombre de personnes qui viennent manifester, cela vaut la peine de voir si quelque chose de plus populaire peut mettre en place des comités qui sont prêts à travailler sur une campagne de soins de santé. Je pense également qu’il est important de mener des actions directes comme la défense des cliniques.
Les personnes qui vivent dans les États bleus devraient tendre la main aux personnes assiégées dans les États rouges, et le faire avec plus que de simples dons. Il pourrait être possible de coordonner des actions entre les États, tant en termes de services directs que de manifestations. D’une certaine manière, il s’agit d’une question de droits civils, et je me suis toujours demandé s’il serait possible d’organiser, avec le consentement et la collaboration des gens du Sud, des 
freedom rides. Nous pourrions soutenir des cliniques, apporter des ressources et exprimer notre soutien lors de manifestations importantes ou d’occupations de bâtiments du capitole.
Mais il est profondément nécessaire de faire quelque chose de plus que de simplement faire voter les gens. Et je pense qu’il existe un certain nombre de tactiques qu’il n’est pas nécessaire de sortir de son chapeau. Les gens ont l’expérience de la défense des cliniques, des opérations souterraines pour amener les gens du point A au point B, de la façon de faire pression sur le système médical. Ils l’ont fait une fois, et je pense que nous pouvons le refaire, mais il faut que ce soit sur une meilleure base. Il faut que ce soit sur la base des soins de santé et des droits positifs et pas seulement des libertés « négatives » comme la liberté de choisir d’avorter et la confidentialité de la décision avec son médecin.
C’est vraiment le problème de Roe v. Wade : l’avortement a été légalisé sur une base très étroite, et tous les problèmes de ségrégation de classe et de race qui se sont produits en termes d’accès étaient entièrement prévisibles sur la base des compromis qui ont été établis en raison de cette base étroite.
Le travail de la gauche est donc d’être œcuménique dans ses tactiques, mais d’adopter une approche offensive, pour des choses en positif, par opposition à l’élection de Démocrates et à une stratégie défensive qui tente de combattre la droite devant les tribunaux. Cela n’a pas fonctionné. Cela ne fonctionnera pas mieux à l’avenir. Et les démocrates sont de moins en moins disposés à le faire de toute façon.

Ben Burgis – En termes de lutte offensives, et aussi au vu des contrastes entre les États-Unis et l’Allemagne, je me demande s’il y a une bonne façon de présenter cette défense intransigeante des droits reproductifs en combinaison avec le soutien aux crèches financées par l’État, le soutien financier aux jeunes parents, et une vision globale de ce que nous pensons être un choix significatif, une conception plus large, plus socialiste des droits.
Lillian Cicerchia –
 Je suis d’accord. le droit d’avoir des enfants dans un environnement sûr et sain autant que le droit de ne pas en avoir est la base. Nous voulons des institutions qui permettent aux personnes et aux familles, si elles le souhaitent, de s’épanouir.
En Allemagne, l’État ne paie pas pour que vous puissiez avorter ; l’avortement n’est légal que jusqu’à douze semaines, et vous devez être orientée vers un avorteur par un service de conseil. Vous ne pouvez donc pas accéder directement aux soins de santé liés à l’avortement. Cela fait partie du compromis conclu avec les chrétiens-démocrates, et il y a donc beaucoup de restrictions qui ont créé un équilibre stable. D’un côté, il n’y a pas d’aile droite qui conteste le droit à l’avortement, mais d’un autre côté, si vous parlez aux féministes allemandes, elles vous diront qu’il y a beaucoup de problèmes.
Le bon contraste, l’endroit avec les politiques les plus expansives en matière de droit à l’avortement en Europe, ce sont les Pays-Bas. Ils ont également le plus faible taux d’avortements par habitant. Non pas que cela m’importe moralement, pour être claire. Je pense qu’il devrait y avoir autant d’avortements que de femmes qui en veulent, mais cela montre qu’une éducation sexuelle complète, une abondance de services sociaux et un accès illimité à l’avortement réduisent en fait la probabilité que les gens soient contraints de faire des choix indésirables en ce qui concerne leurs libertés sexuelles et reproductives.
Des pays comme la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ne sont donc pas un modèle. Il existe des systèmes encore plus égalitaires.

Cette conversation, qui a été diffusée dans l’émission de B. Burgis sur YouTube, « Give Them an Argument », a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté. Elle a été publiée initialement par Jacobin.
Traduction par Contretemps
https://www.contretemps.eu/etats-unis-droit-avortement-roe-mouvement-feminisme/

*****

c692759f-5e2d-45a6-a86a-92b26aedf703

Dystopie

En 1985, l’autrice américaine Margaret Atwood publiait la Servante Écarlate (The Handmaid’s Tale), une dystopie dans laquelle l’État et la société exercent un contrôle complet sur le corps des femmes suite à une catastrophe épidémique ayant conduit à une baisse drastique de la fécondité. Dans cette société, l’avortement, et bien sûr tout contraceptif, sont interdits.
En 2022, la Cour suprême américaine révoque l’arrêt Roe vs Wade légalisant l’avortement. Le début d’une dystopie. Depuis le 24 juin, chaque État est libre d’interdire l’IVG, et trente minutes après la révocation de cette jurisprudence par les juges de la Cour suprême, le Missouri était le premier à criminaliser l’avortement. La lente destruction de ce droit fondamental avait déjà débuté il y a plusieurs années dans les États conservateurs comme le Mississippi ou le Nebraska, où plus de 95% des comtés ne possédaient plus de cliniques pratiquant des IVG. Actuellement, 21 États américains sont défavorables à l’avortement, et peuvent l’interdire à tout moment.
À l’annonce de cette terrible nouvelle, j’ai tout de suite pensé aux féministes américaines qui se sont battues jusqu’en 1973, année où Roe vs Wade est adopté, pour le droit à disposer de son corps. J’ai pensé à Gloria Steinem, Betty Friedan, Bella Azbug, Shirley Chisholm et tant d’autres.
Dans un essai de 1980, Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes, Gloria Steinem écrit : « Le contrôle du corps des femmes et des moyens de reproduction est un symptôme précoce de l’autoritarisme ». Son essai est passionnant, et demeure malheureusement d’actualité. Dans un entretien donné au Nouvel Obs en mai dernier, Gloria Steinem revenait sur cet essai et disait : « Le mouvement conservateur et réactionnaire en cours aux États-Unis a pour principal objectif de protéger et de restaurer une famille définie comme hiérarchique et régie par l’homme. Il considère toutes les protections des droits des femmes et des enfants comme des mesures anti-famille ». Bref, son analyse du patriarcat américain et du backlash antiféministe est brillante, et documentée par des années de lutte.
Avec cette révocation du droit fondamental à disposer de son corps, les États-Unis ont prouvé en un claquement de doigts à quel point la phrase de Beauvoir sur le backlash – autrement dit le retour de bâton, la régression des droits des femmes – était vraie : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ».

Victoria, Celles qui Osent 


abortion-access-event-10-2

En complément possible :
Jia Tolentino : Nous ne retournons pas à l’époque d’avant le jugement Roe v. Wade de la Cour suprême des États-Unis. Nous allons dans un endroit encore pire
Moira Donegan : L’arrêt Roe v Wade a été annulé. Voici ce que cela veut dire.
« La situation aux États-Unis est explosive ». Entretien fleuve avec Nancy Fraser
Rebecca Amsellem et Megan Clement : Nous sommes trop nombreuses pour perdre.
Union syndicale Solidaires : Avortement : Solidarité avec les femmes des Etats-Unis et d’ailleurs
Déclaration de UIES Canada sur la décision de faire reculer les droits des femmes aux États-Unis
Etats-Unis : Le syndicat des infirmières NNU du pays condamne l’annulation par la Cour suprême du droit constitutionnel à l’avortement
Etats-Unis et droit à l’avortement : Un recul de 50 ans ! – Communiqué LDH
Pétition
Manifestation à Paris le 2 juillet 2022
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/06/25/larret-roe-v-wade-a-ete-annule-voici-ce-que-cela-veut-dire-et-autres-textes/
Isabelle Germain : 
La guerre contre le droit à l’avortement s’intensifie
https://www.lesnouvellesnews.fr/la-guerre-contre-le-droit-a-lavortement-sintensifie/
Fin du droit à l’avortement aux États-Unis : moins de démocratie, plus de religion
https://theconversation.com/fin-du-droit-a-lavortement-aux-etats-unis-moins-de-democratie-plus-de-religion-184914
Eric Fassin : Droit à l’avortement: aux États-Unis, la Cour Suprême renverse Roe v. Wade
https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/240622/droit-l-avortement-aux-etats-unis-la-cour-supreme-renverse-roe-v-wade
Avortement. Margaret Atwood : « La Cour suprême veut faire appliquer des lois du XVIIe siècle »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/06/14/avortement-margaret-atwood-la-cour-supreme-veut-faire-appliquer-des-lois-du-xviie-siecle/
Anne E. Deysine : Vers la fin du droit à l’avortement aux États-Unis ?
Christine : 
Menaces sur le droit à l’IVG aux Etats-Unis, les américaines vont-elles devenir des servantes écarlates ?
Régenter les utérus. Michele Goodwin analyse les lois contre l’avortement et décrit la nouvelle situation de la reproduction
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/20/vers-la-fin-du-droit-a-lavortement-aux-etats-unis-les-americaines-vont-elles-devenir-des-servantes-ecarlates-regenter-les-uterus/
Sharon Smith : 
Le droit à l’avortement sur la sellette aux Etats-Unis
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/14/le-droit-a-lavortement-sur-la-sellette-aux-etats-unis/
Marie-Cecile Naves : États-Unis : le patient militantisme anti-avortement
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/11/etats-unis-le-patient-militantisme-anti-avortement/
Dianne Feeley : Remarques lors d’un rassemblement d’urgence sur les droits reproductifs
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/09/remarques-lors-dun-rassemblement-durgence-sur-les-droits-reproductifs%EF%BF%BC/ 
Natasha Lennard : 
he End of Roe: Saving Abortion Rights Means Taking Them Into Our Own Hands
The relentless right and feckless Democrats brought us here. Now, preserving access to abortion will require breaking some laws.
https://theintercept.com/2022/05/03/abortion-roe-v-wade-supreme-court/
Etats-Unis : Le syndicat des infirmièr·es dénonce les menaces sur le droit à avortement
Menaces sur le droit à l’avortement aux Etats-Unis : le collectif Avortement Europe dénonce une énième tentative de restreindre le droit des femmes à disposer de leur corps !
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/06/etats-unis-le-syndicat-des-infirmier·es-denonce-les-menaces-sur-le-droit-a-avortement/
Avorter, nos choix, nos droits, partout ! 
Elie Mystal : 
Oui, les théocrates de la Cour vont vraiment renverser Roe v. Wade
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/05/avorter-nos-choix-nos-droits-partout-elie-mystal-oui-les-theocrates-de-la-cour-vont-vraiment-renverser-roe-v-wade/
Le droit à l’avortement est un droit fondamental
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2021/11/30/le-droit-a-lavortement-est-un-droit-fondamental/
Etats-Unis : menaces sur la démocratie et le droit à l’avortement
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2021/12/26/etats-unis-menaces-sur-la-democratie-et-le-droit-a-lavortement/

Martine Storti : 
Le droit à l’avortement doit entrer dans la définition de l’État de droit
https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/09/27/le-droit-a-lavortement-doit-entrer-dans-la-definition-de-letat-de-droit/
Le droit à l’avortement doit entrer dans la définition de l’État de droit
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2021/09/27/le-droit-a-lavortement-doit-entrer-dans-la-definition-de-letat-de-droit/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Le combat sans fin du droit à l’avortement (et autres textes) »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :