États-Unis : De nouvelles restrictions sur la contraception pourraient ramener les femmes en arrière de plusieurs générations

Le droit d’accès à la contraception a radicalement élargi les perspectives économiques des femmes. En annulant l’arrêt Roe v. Wade, la Cour suprême étasunienne vient de créer une feuille de route pour remettre en question ce droit.

Claudia Goldin, professeure d’économie à Harvard et autrice de Career and Family : Women’s Century-Long Journey Toward Equity, était étudiante à l’université Cornell de 1963 à 1967. À l’époque, avant la pilule contraceptive et les avortements légaux, les services de planification familiale n’étaient pas proposés aux femmes qui n’étaient pas mariées. À Cornell, si les étudiantes voulaient obtenir un moyen de contraception, quel qu’il soit, elles devaient se rendre au service de santé de l’université et prétendre qu’elles étaient fiancées ou déjà mariées. Alors qu’elle effectuait des recherches sur la question, des années après avoir obtenu son diplôme, Mme Goldin a appris que des femmes se mettaient une bague au doigt pour tromper le personnel médical ; parfois, elles devaient le faire plusieurs fois, chaque fois qu’une ordonnance était épuisée. Elles prenaient également d’autres précautions. « Pour avoir une vie sociale et sexuelle normale en tant que jeune femme de dix-huit, dix-neuf ou vingt ans à l’université, ou même en dehors de l’université, vous vouliez vous assurer, m’a dit Goldin. Donc, vous achetiez, essentiellement, une police d’assurance. »

La police d’assurance consistait à trouver un petit ami stable et à se lier étroitement à lui, comme Lois Lane s’accrochant aux côtés de Superman, idéalement en se fiançant pour se marier dès que possible. Ainsi, si vous tombiez accidentellement enceinte, tout le monde saurait qui est le père et on s’attendrait à ce qu’il vous épouse. Cette stratégie comportait de nombreux inconvénients, l’un des plus importants étant que vous vous enfermiez dans une vie de domesticité et de procréation précoce. « Une fois que vous faisiez cela, même si vous ne tombiez pas enceinte, vous aviez changé la donne, m’a déclaré Goldin. Vous aviez changé votre état d’esprit. Vous alliez vous marier. Vos parents sont heureux. Vous obtenez votre certificat d’enseignement. Vous allez avoir un enfant très bientôt. » Les autres versions possibles de votre avenir s’évanouissaient rapidement.

Lorsque la Cour suprême a rendu son jugement dans l’affaire Dobbs c. Jackson Women’s Health Organization la semaine dernière, annulant Roe c. Wade et éliminant le droit constitutionnel à l’avortement, le juge Clarence Thomas a écrit une opinion concordante qui a donné des frissons à presque toutes celles et ceux qui considèrent les libertés personnelles de la vie moderne comme acquises. Il a écrit que la Cour « devrait reconsidérer tous les précédents de cette Cour en matière de procédure régulière substantielle, y compris Griswold, Lawrence et Obergefell », les décisions qui ont légalisé l’accès à la contraception, le droit de se livrer à des gestes intimes privés avec des partenaires de même sexe et le droit de se marier avec qui l’on veut. Ces trois affaires ont été tranchées selon une logique similaire à celle de l’arrêt Roe, qui reposait sur l’idée d’un droit fondamental à la vie privée ancré dans le quatorzième amendement de la Constitution, qui établit le droit à une procédure régulière et à une protection égale de la loi pour l’ensemble des citoyen·nes. L’impact du renversement de l’arrêt Roe c. Wade sur les perspectives économiques des femmes, en particulier celles des femmes à faible revenu,  sera significatif. Si la Cour devait également restreindre l’accès à la contraception, les résultats pourraient être financièrement dévastateurs, ce qui pourrait conduire à une réimagination radicale du rôle des femmes dans notre économie et notre société en général.

Le concept de soutien aux parents qui travaillent par le biais de congés familiaux payés et de services de garde d’enfants abordables est déjà controversé. « Nous ne soutenons pas les familles. Nous ne soutenons pas les personnes qui portent des enfants », m’a dit Khiara M. Bridges, professeure de droit à la faculté de droit de l’université de Californie à Berkeley. Restreindre l’accès à la contraception « exacerberait les inégalités qui existent déjà. Les riches seront en mesure de contrôler le moment et l’espacement des naissances, tandis que les pauvres et les travailleuses ne le pourront pas. Ce sont les femmes non privilégiées qui seront obligées de recourir à des méthodes dangereuses pour éviter ou interrompre une grossesse. Ou seront obligées de porter constamment des enfants. »

L’accès à la contraception a été établi par les jugements rendus dans deux affaires de la Cour suprême, Griswold v. Connecticut, en 1965, qui a conclu que les États ne pouvaient pas restreindre l’accès au contrôle des naissances pour les couples mariés, et Eisenstadt v. Baird, en 1972, qui a étendu ce même droit aux personnes non mariées. Les choix contraceptifs disponibles à l’époque étaient quelque peu différents de ceux d’aujourd’hui, mais ils permettaient aux femmes de mieux contrôler le moment où elles tombaient enceintes et avec qui, et ce changement a eu des avantages économiques indéniables. Dans la première grande étude sur l’impact de la diffusion de la pilule contraceptive sur les jeunes femmes célibataires à l’université, Goldin et Lawrence F. Katz, également professeur d’économie à Harvard, ont constaté que l’éducation et les choix de carrière des femmes ont changé de façon spectaculaire, et que l’âge moyen du mariage a augmenté après que la pilule soit devenue largement disponible. En 1970, par exemple, les femmes représentaient 10% des étudiants en première année de droit ; en 1980, elles étaient 36%. Et près de 50% des femmes nées en 1950 et ayant obtenu un diplôme universitaire se sont mariées avant l’âge de 23 ans ; moins de 30% des femmes nées en 1957, qui auraient atteint l’âge adulte plusieurs années après la décision Eisenstadt contre Baird, se sont mariées avant l’âge de 23 ans. Tous ces facteurs ont contribué à accroître la capacité de gain et les ressources financières des femmes concernées. Une étude ultérieure a attribué à la pilule le mérite d’avoir contribué à réduire l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes, en le diminuant de dix pour cent dans les années quatre-vingt, puis de trente et un pour cent supplémentaires dans les années quatre-vingt-dix.

Plusieurs États limitent déjà l’accès à certaines formes de contraception, et des politiciens ont fait pression contre la contraception d’urgence, comme le Plan B, ainsi que contre certaines formes de dispositifs intra-utérins (DIU). La contraception d’urgence, parfois appelée pilule du lendemain, vise à prévenir la grossesse en retardant ou en empêchant l’ovulation ; toutefois, l’étiquette du Plan B indique qu’elle pourrait potentiellement empêcher un œuf fécondé de s’implanter dans la paroi de l’utérus (le milieu médical estime que cette éventualité est peu probable). Le Center for Disease Control estime que 24,3% des femmes âgées de vingt-deux à quarante-neuf ans ayant eu des rapports sexuels ont déjà eu recours à la contraception d’urgence, et ce pourcentage augmente plus on monte dans l’échelle de la scolarisation. De même, un stérilet empêche la fécondation d’un ovule, mais certains types de stérilets, dans certaines circonstances, peuvent aussi, potentiellement, empêcher l’implantation d’un ovule fécondé. Certains opposants à l’avortement affirment que la vie commence au moment où l’ovule est fécondé et que toute méthode de contraception empêchant l’implantation est un abortif, provoquant effectivement un avortement. Cependant, de nombreuses conditions doivent être réunies pour qu’un ovule fécondé réussisse à s’implanter et à devenir un bébé. L’American College of Obstetricians and Gynecologists définit l’implantation comme le début d’une grossesse.

Les tendances extrémistes de la majorité actuelle siégeant à la Cour suprême ont amenée celle-ci à rejeter le raisonnement scientifique, et contribuent à expliquer l’étrange déconnexion entre de nombreuses décisions de la Cour et l’opinion de la majorité des Américains. « C’est une Cour qui a été de plus en plus disposée à permettre aux opposants à l’avortement de substituer à des faits leurs propres croyances, même si elles sont religieuses ou n’ont aucun fondement scientifique empirique. Ils ne voient pas cela comme une question de science. Cela pose un problème », m’a dit Wendy Parmet, codirectrice du Center for Health Policy and Law de la Northeastern University. « Je ne pense pas que les gains réalisés par les femmes sur le lieu de travail et dans la représentation politique sont garantis. Si la Cour nous ramenait aux années cinquante en termes d’accès à la contraception et à l’avortement, eh bien, je pense que nous aurions certaines des mêmes conséquences sociales et économiques que nous avions alors. »

Sheelah Kolhatkar,The New Yorker, 1 juillet 2022
Sheelah Kolhatkar est rédactrice au New Yorker, où elle écrit sur Wall Street, la Silicon Valley, l’économie et la politique. Elle est l’auteur de « Black Edge : Inside Information, Dirty Money, and the Quest to Bring Down the Most Wanted Man on Wall Street ».

Version originale : https://www.newyorker.com/business/currency/restrictions-on-contraception-could-set-women-back-generations?

https://tradfem.wordpress.com/2022/07/02/etats-unis-de-nouvelles-restrictions-sur-la-contraception-pourraient-ramener-les-femmes-en-arriere-de-plusieurs-generations/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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