Formes sociales des choses et rapports sociaux de production

une-essai-sur-la-theorie-de-l-argentDans sa préface, preface-de-guillaume-fondu-au-livre-de-isaak-i-roubine-essai-sur-la-theorie-marxienne-de-largent/, publiée avec l’aimable autorisation des éditions Syllepse, Guillaume Fondu revient, entre autres, sur le parcours de Isaak I. Roubine, son livre Essais sur la théorie de la valeur de Marx, « Dans cet ouvrage, il replace le fétichisme de la marchandise au centre de la théorie marxienne, contre toute lecture naturalisante de la valeur-travail, qui en ferait une donnée technique indépendante des formes sociales et, par conséquent, valable universellement », la spécificité du marxisme, le projet socialiste « une perspective de reprise en main consciente de l’organisation sociale, et donc par la mise au centre de l’économie de décisions collectives (selon des modalités, il est vrai, indéterminées) », la critique de l’économie politique, la dimension sociale spécifique du travail abstrait.

Il discute de la possibilité d’une « politique monétaire marxiste », de l’argent comme catégorie centrale de la transition économique au socialisme, de l’argent comme catégorie intrinsèquement marchande, des politiques menées par les bolcheviques, du sens politique des analyses économiques de Karl Marx, « la radicalité théorique, très présente dans le débat actuel, ne se paie-t-elle pas d’une impuissance politique dans l’utilisation des catégories marxiennes pour penser ce que pourrait être une transition hors du capitalisme ? Et ce autrement qu’en décrétant simplement que le socialisme à venir sera tout simplement l’opposé radical du capitalisme actuel et reposera sur des catégories tout autres ? »

Isaak I. Roubine souligne que « la théorie monétaire de Marx est liée de manière étroite et indissociable à sa théorie de la valeur ». Il explique le processus d’homogénéisation des marchandises, « l’homogénéisation de chaque marchandise à toutes les autres marchandises se trouvant sur le marché, c’est-à-dire l’homogénéisation généralisée de toutes les marchandises à une autre ». L’auteur aborde, entre autres, l’expression de la valeur d’échange, l’analyse d’une forme sociale déterminée de la production, le processus social d’échange, « la régularité légale du fait social objectif de l’homogénéisation », le travail dans sa forme sociale et son caractère abstrait. « La théorie de la valeur et la théorie de l’argent caractérisent globalement un seul et même type de rapports de production, entre producteurs de marchandises qui se complètent les uns les autres par leur activité laborieuse dans le processus de production, tout en étant formellement indépendants et n’apparaissent liés les uns aux autres que dans le processus d’échange ».

L’auteur discute du processus d’affectation et d’homogénéisation du travail social, de la genèse et des fonctions sociales de l’argent, des fonctions singulières de l’argent, de la représentation de l’homogénéisation des choses, d’historicité et de théorie, de la « nécessité de l’argent », de l’argent comme « résultat de la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange de la marchandise », des rapports sociaux se « chosifiant » et des choses acquérant des traits sociaux, des rapports de production entre producteurs de marchandises, de capacité « à l’échangeabilité universelle immédiate », de type déterminé de rapports entre les êtres humains…

Isaak I. Roubine présente le processus historique de la genèse et du développement de l’argent. Il insiste sur l’« entrelacement entre étude théorique et étude historique ». Il parle, entre autres, d’évaluation, de métaux précieux, de différentiation et d’exclusion, d’homogénéité et de divisibilité, de structure sociale déterminée.

« A présent, nous allons voir de quelle manière l’homogénéisation des marchandise, qui se produit par l’intermédiaire de l’argent, mène à l’homogénéisation du travail et fait de l’argent l’expression du travail social et abstrait ». Le chapitre « Argent et travail abstraitement social » me semble particulièrement important. L’auteur insiste sur les formes sociales déterminées, « la forme sociale de la chose ou du produit du travail change en même temps que les rôles sociaux », la « chosification » des rapports de production entre les hommes, le fétichisme de la marchandise.

Il poursuit avec la mesure de la valeur, les actes de caractères social et non individuels, les actions d’action et d’adaptation réciproque de toutes les branches de production, la forme sociale particulière de l’argent « laquelle n’appartient pas à toutes les autres marchandises », les moyens de circulation, « Ce n’est que dans le processus effectif de la circulation que l’on découvre dans quelle mesure la marchandise peut être réalisée conformément à son estimation anticipée », la dissimulation de la forme sociale et les changements de la forme sociale des choses, la « césure personnelle, spatiale et temporelle » dans le processus de circulation, les métamorphoses des marchandises singulières, la traduction « de la langue des rapports chosaux à celle celle des rapports humains », l’envers des choses stagnantes, « derrière les choses stagnantes, les rapports de production entre hommes, mobiles, fluides et dynamiques », la production d’emblée conçue pour l’échange, le processus global de reproduction…

Le dernier chapitre concerne l’argent en tant que trésor, la puissance sociale concentrée entre les mains d’individus privés, le capital fixe, les fonds de réserve en numéraire, la transformation de l’accumulation de trésor en accumulation de capital, les normes de luxe, le processus simultané du caractère social « des gens, des marchandises et de l’argent », le « but » de l’économie « devient la valeur d’échange en tant que telle », la partition en classes de la société…

La description de phénomène sociaux ne permet pas de comprendre, les choses ne peuvent être appréhendées hors des rapports sociaux qui les construisent. La permanence d’utilisation de certain mot (comme le mot argent) masque les changements structurels dans les rapports de production. Ce petit livre, plutôt abordable même pour un·e profane, ouvre des horizons de compréhension. Il me semble que cet essai devrait être prolongé par l’analyse du rôle de l’Etat dans la « diffusion » généralisée de la monétarisation. Il conviendrait aussi de poursuivre les débats indispensables autour du fétichisme de la marchandise et de ce que cela induit dans nos compréhensions ou absence de compréhension de l’ensemble des rapports sociaux.

Isaak I. Roubine : Essai sur la théorie marxienne de l’argent
Editions Syllepse, Paris 2022, 204 pages, 12 euros
https://www.syllepse.net/essai-sur-la-theorie-marxienne-de-l-argent-_r_60_i_888.html

Didier Epsztajn

De l’auteur :
« Le travail productif » extrait du livre d’Isaak I. Roubine :
Essais sur la théorie de la valeur de Marx
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2017/01/10/le-travail-productif-extrait-du-livre-disaak-i-roubine-essais-sur-la-theorie-de-la-valeur-de-marx/
Essais sur la théorie de la valeur de Marx
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2010/04/09/le-marxisme-nest-pas-un-economisme/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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