[47] Solidarité avec la résistance des ukrainien·nes. Retrait immédiat et sans condition des troupes russes [47] 

  • Pour protéger les droits des travailleurs ukrainiens, appliquez le veto présidentiel aux lois 5371 et 5161. Pétition à Volodymyr Zelenskyy, président de l’Ukraine 
  • Stop the attack on the labour rights of Ukrainian workers!
  • Convoi syndical pour l’Ukraine, la solidarité syndicale a un nom !
  • Jean Paul Bruckert, Bruno Della Sudda et Francis Site : Ukraine. En réaction au texte d’Alain Bihr et Yannis Thanassekos
  • Le front de Kherson
  • « Le miroir », par André Markowicz

  • Liens avec d’autres textes


Pour protéger les droits des travailleurs ukrainiens, appliquez le veto présidentiel aux lois 5371 et 5161
Pétition à Volodymyr Zelenskyy, président de l’Ukraine 

Monsieur le Président, 
Exprimant notre sincère solidarité avec le peuple ukrainien face à l’agression russe, nous, membres de syndicats européens et mondiaux, vous demandons d’imposer votre veto présidentiel aux lois controversées 5371 et 5161 récemment adoptées. Sinon, des millions de travailleurs pourraient perdre leur protection contre les abus des employeurs. 

La loi 5161 (introduisant les contrats « zéro heure ») et la loi 5371 (« Sur les amendements à certains actes législatifs visant à simplifier la réglementation des relations de travail dans les petites et moyennes entreprises et à réduire la charge administrative sur l’entreprenariat ») ont été approuvée en deuxième lecture par le Parlement ukrainien le 19 juillet. 

Nous craignons que la mise en œuvre éventuelle de ces lois entraînera l’abolition effective d’importants droits du travail et de certaines des toutes dernières protections protégeant les travailleurs contre les actions arbitraires des employeurs, dont les cas sont devenus plus fréquents en cette période de guerre et de récession économique. 

Si cette législation est adoptée, un nouveau chapitre III-B intitulé « Régime simplifié régissant les relations de travail » sera ajouté au Code du travail de l’Ukraine, permettant aux employeurs de « limiter contractuellement » les droits des travailleurs dans les entreprises employant jusqu’à 250 travailleurs – autrement dit, les droits de la grande majorité des employés. 

Pour les travailleurs, le « régime simplifié » se traduira par des licenciements arbitraires, des heures supplémentaires effectuées pour des motifs fallacieux ou le non-respect des conventions collectives en matière de paiement des salaires. Il mettra également en péril les possibilités des travailleurs de se syndiquer et de défendre leurs droits par le biais des syndicats. 

Dans les circonstances actuelles, l’adoption de cette loi, qui a été fortement critiquée par les syndicats ukrainiens et internationaux, aggraverait les inégalités sociales et entraverait le dialogue social. En outre, elle pourrait également compromettre les perspectives d’intégration européenne de l’Ukraine. 

La commission parlementaire sur l’intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne a estimé que la loi n’était pas conforme aux normes sociales minimales de l’accord d’association européen. Elle n’est pas non plus conforme aux conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT). 

Ce projet de loi ne respecte pas un certain nombre de normes minimales inscrites dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, la Charte sociale européenne (révisée) et d’autres règlements de l’Union européenne. 

Il viole également les normes stipulées par les conventions de l’OIT n°132, n°135, n°158, et même la convention fondatrice n°1 (1919), sur la limitation de la durée du travail dans les entreprises industrielles à 8 heures par jour et 48 heures par semaine. 

Nous, les soussignés, vous demandons donc respectueusement de considérer la situation déjà précaire des travailleurs en Ukraine et d’utiliser le veto présidentiel sur les lois 5161 et 5371. Le rejet de cette législation allégera le fardeau de millions d’Ukrainiens qui souffrent déjà de la brutale invasion russe, et contribuera ainsi à renforcer leur résistance à celle-ci. 

https://www.change.org/p/demand-president-zelenskyy-veto-anti-worker-laws-5161-and-5371?

Stop the attack on the labour rights of Ukrainian workers!
Demand President Zelinskyy veto anti-worker Laws 5161 and 5371
We stand in solidarity with the people of Ukraine, fighting a brutal invasion by Putin’s Russia.  We wish their people’s resistance victory over this criminal aggression.
However, it is with dismay that we learn right in the middle of their life-and-death struggle –that Ukraine’s working people have come under attack on a second front: laws attacking their labour rights and working conditions have been passing through the Ukrainian parliament.
The latest and worst of these, Laws 5371 and 5161, were adopted on July 19. These Laws would destroy Ukrainian workers’ rights and working conditions if they were allowed to come into effect.
They would legalise extremes of exploitation in Ukraine that would also endanger workers’ rights across the whole of Europe.
One man has the power to stop this disastrous legislation—President of Ukraine Volodymyr Zelenskyy. He can ratify the laws or veto them.
Since it is vital that Laws 5161 and 5371 not be ratified, this petition calls on President Zelensky to stand with Ukraine’s workers by exercising his presidential veto on both laws.
They must be replaced with measures which would increase the security of workers and enable them and their families to survive the devastation of war and build a new and stronger Ukraine.
Demand that President Zelenskyy act! Sign the petition here! Circulate it to your networks!
Best regards,
Alfons Bech
Coordinator of ENSU Labour Working Group
PS The petition will soon be available in French, Polish and later in other languages on our website at https://ukraine-solidarity.eu/ukraine-labour-law-reform-campaign. Please let us know if you can translate or help circulate the petition in your country.

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Petizione a Volodymyr Zelenskyy, presidente dell’Ucraina
https://refrattario.blogspot.com/2022/07/petizione-volodymyr-zelenskyy.html

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Convoi syndical pour l’Ukraine, la solidarité syndicale a un nom !

Récit de ceux et celles qui y ont participé… 
Dès le début de la guerre en Ukraine, enclenchée par l’invasion russe le 24 février nous avons participé aux actions de solidarité et commencé à réfléchir à ce que nous pouvions faire comme organisation syndicale. Grace à notre implication dans le travail international, nous avons eu rapidement des contacts sur place et décidé de préparer un convoi syndical de solidarité. 

Deux initiatives de convois syndicaux ont eu lieu à ce jour. La première, organisée par le Réseau syndical international de solidarité et de luttes (RSISL) a permis d’envoyer une délégation et du matériel fin avril en Ukraine, initiative à laquelle Solidaires a participé au côté de la CSP-Conlutas du Brésil, de OZZIP de Pologne, des ADL-Cobas d’Italie. 

En parallèle, en France, nous avons initié avec la CGT et la FSU, une intersyndicale qui réunit aujourd’hui toutes les organisations pour préparer un convoi intersyndical. Dans ce cadre, une première action a été menée à la fin du mois de juin pour laquelle une délégation à laquelle Solidaires a participé à amener deux véhicules Renault Trafic obtenus par les organisations syndicales de Renault, pour chacune des centrales syndicales d’Ukraine, la FPU et la KVPU. 

Cette chronique raconte ces deux premières initiatives. D’autres sont programmées : à nouveau via le RSISL cet été et rapidement aussi par l’envoi de wagons obtenus grâce à SUD Rail et remplis de matériel par l’intersyndicale. 
Les collectes ont permis de réunir des fonds pour la solidarité avec les syndicalistes qui se battent dans la défense civile et pour les réfugié·es à l’intérieur du pays. La guerre n’est pas finie, il est utile de continuer à marquer notre soutien aux syndicats qui se battent contre l’envahisseur et aussi contre les réformes du droit du travail de leur propre gouvernement. La solidarité internationale, pour Solidaires, c’est bien cela !
On peut verser sur le compte du Convoi syndical : virement sur le compte FR12 2004 1000 0127 9649 6A02 006 – PSSTFRPPPAR à La Banque postale, Centre financier Paris ; ou chèques à l’ordre de « Convoi syndical » à envoyer à Solidaires, 31 rue de la Grange aux belles, 75010 Paris.

Quelques jours en Ukraine
Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes (RSISL) dont fait partie Solidaires, a décidé d’organiser un premier convoi vers l’Ukraine fin avril, profitant de la rencontre de ce réseau à Dijon en avril 2022. Étaient partant·es pour ce convoi, des camarades du CSP-Conlutas brésilien, de l’ADL-Cobas italien, de l’IP polonais et de Solidaires.
Nous nous sommes toutes et tous retrouvé·es à Varsovie et de là départ vers la ville de Lviv, en Ukraine, avec une camionnette remplie de 800 kg de matériel, une camionnette pour le transport des Brésiliens et les Italiens et les Français avons voyagé avec le bus de ligne qui joint régulièrement Varsovie à Lviv.
Il n’y avait que des femmes et des enfants dans ce bus, toutes et tous ukrainien·nes retournant dans leur pays, momentanément ou définitivement.
Les seuls hommes présents faisaient partie de notre délégation ou étaient des bénévoles comme nous.
À mi-chemin entre Varsovie et la frontière ukrainienne, halte dans la ville de Lublin où tout est fait pour accueillir le mieux possible les réfugié·es ukrainien·nes, avec des dépôts de nourriture, des habits, des jouets, des produits de première nécessité… Et dès la descente du bus, de la nourriture, des boissons et des WC gratuits pour toutes ces femmes et leurs enfants.
On retrouvera ces stands de nourriture, boissons, doudous pour enfants, habits, etc., à la frontière, à l’aller et au retour
Après la frontière, changement de paysage et la région a l’air plus pauvre. Beaucoup de champs cultivés, des fermes, beaucoup de femmes dans les champs.
À l’arrivée à Lviv, un check-point nous oblige à ressortir nos passeports et nos invitations en tant que bénévoles, et toujours la petite angoisse d’être rejeté·es, de ne pas pouvoir continuer. Heureusement, ils n’ont pas vérifié nos portables, qui n’étaient peut-être pas assez propres, malgré le « nettoyage » opéré dans la chambre d’hôtel de Varsovie la veille. Et ils ne fouillent pas nos bagages, qui ont aussi été « nettoyés » avant le départ.
Nous voyons des barricades, à l’entrée de la ville, avec des drapeaux ukrainiens mais aussi un drapeau rouge et noir symbole du nationalisme radical ukrainien.
C’est le seul qu’on ait vu.
Les rues de Lviv sont peu fréquentées mais pas totalement vides. Quelques personnes dans les parcs. Tout cela dans un grand silence impressionnant, comme une retenue.
Le soupiraux des caves sont protégés par des sacs de sable, beaucoup de vitres sont scotchées au chaterton pour éviter les projections, les grandes portes des halls d’entrée, fermées par des bâches …

Durant la première nuit, il paraît qu’il y a eu deux alertes… les trois français, dormant dans la même chambre, n’avons rien entendu, on a dormi sur nos six oreilles ! Heureusement, ces alertes ne sont pas toutes significatives, elles préviennent simplement qu’il y a un bombardement quelque part en Ukraine. Mais dorénavant, on ne fermera plus la porte de la chambre à clé…
Le lendemain, en cherchant un endroit dans le centre où imprimer des textes, on tombe sur un petit marché. On achète quelques babioles à des dames ravies d’avoir des clients et qui n’en finissent pas de nous remercier, ça en est gênant. Et on repart avec des petits cadeaux en plus. Moi j’hérite d’un magnet avec la célèbre phrase du capitaine du tanker géorgien qui a refusé de ravitailler un navire russe, « Allez vous faire voir, putains d’occupants ».
Près des stations d’autobus, on assiste à des scènes poignantes, de jeunes soldats disant au revoir à leurs femmes et leurs enfants.
J’ai vu beaucoup de premiers mai, depuis que je milite, mais je me souviendrai longtemps du 1er mai 2022 à Lviv !
Nous nous retrouvons toutes et tous dans la Maison de la Culture qui est aussi un symbole de lutte depuis le début du XXème siècle.
Dès notre arrivée, nous sommes accueillis chaleureusement par les camarades ukrainien·nes.
Vitaliy, secrétaire de Sotsialniy Rukh, tient à nous dire ce que cela représente pour eux, notre venue à Lviv : « Bien sûr, certains personnes importantes envoient de l’argent, des dons, c’est bien, on en a besoin et cela satisfait leur conscience, mais vous, vous venez jusqu’à nous pour nous apporter votre soutien, c’est mieux, et vous c’est le peuple, et vous êtes des camarades syndicalistes ! ». Et il nous enlace chaleureusement.
Vu que nous ne pouvons pas défiler dans les rues, ces camarades ont organisé une conférence appelée « Les dimensions de la guerre », où on parlera de la guerre, de ses conséquences politiques et sociales, des lois anti-sociales que subissent les travailleuses et travailleurs, de la violence faite aux femmes, de la part des russes, mais aussi de la part de leurs conjoints et de la dette ukrainienne.

Nous on a contribué en préparant des banderoles internationalistes, la veille, sur la terrasse de l’hôtel.
Ce fut une journée très enrichissante avec des contacts très intéressants et des traductrices très efficaces. Un beau Premier Mai !
Avant de se quitter, repas dans un restaurant, très chaleureux et cela nous rapproche encore plus des camarades ukrainien.ne.s.
À bientôt, pour un prochain convoi !
Hortensia

Court récit de solidarité
Court récit personnel du premier convoi syndical et internationaliste en soutien au peuple ukrainien du 28 avril au 2 mai 2022.
Nous sommes le vendredi 22 avril 2022 aux 4èmes rencontres du RSISL à Dijon. Nous profitons de ce moment pour organiser une rencontre avec les syndicalistes brésiliens et polonais afin de finaliser notre convoi de solidarité internationale pour nos camarades d’Ukraine. Une bonne heure d’échanges pour peaufiner l’organisation mise en place par le syndicat IP de Pologne qui nous emmènera de Varsovie à Lviv. Les choses sont calées afin de nous permettre d’aller de la façon la plus sûre dans un pays en guerre pour apporter de l’aide matérielle, mais aussi transmettre quelques mots de réconfort, des gestes de soutien… Cette solidarité humaine dont aucune puissance ou bloc militaire ne doit nous priver.
La délégation de notre Réseau syndical international de solidarité et de luttes se compose au fil de l’après-midi du jeudi 28 mai dans un hôtel de Varsovie. Nous retrouvons les camarades de la CSP-Conlutas qui étaient déjà sur place depuis quelques jours. Les représentant·es italien·nes arrivent en milieu d’après-midi… et nous faisons connaissance, lors de la réunion de briefing, avec les autrichien·nes et le camarade lituanien. Nous nous retrouvons toutes et tous dans une salle de réunion de l’hôtel pour préparer les derniers détails du convoi et surtout écouter les recommandations de celles et ceux qui avaient déjà passé la frontière il y a quelques semaines. Nous allons nous rendre dans un pays en guerre où l’ennemi peut être de partout ; nous devons prendre des mesures pour éviter, par exemple des soupçons d’espionnage lors de nombreux contrôles qui peuvent nous attendre (suppression d’images, documents faisant un lien avec le communisme, ne pas avoir de nom à consonance russe dans son téléphone, …). Pour passer la frontière, la délégation sera divisée en trois groupes : un qui empruntera un bus régulier entre Varsovie et Lviv, le second sera dans le minibus loué par les camarades polonais et le dernier conduira la camionnette avec le matériel acheté en Pologne. Aucune solution n’est plus rassurante que l’autre ; nous espérons toutes et tous nous retrouver à Lviv et que personne ne soit bloqué à la frontière.
Les français·es, nous faisons partie du 1er groupe et embarquons dans un flixbus au départ de la gare routière de Varsovie. Très rapidement, nous ressentons les douleurs de la guerre en s’asseyant dans cet autocar qui est rempli en très grande majorité de femmes et d’enfants qui ont décidé de retourner en Ukraine. Les jouets et les doudous sont nombreux dans les rangées pour occuper les enfants durant ce trajet de 10 heures environ. C’est le genre de voyage où le silence s’impose de fait.
Le passage des frontières polonaises et ukrainiennes se fait au bout de deux heures. Pour l’aller, on peut parler plutôt de formalité du côté de la Pologne, ce qui ne sera pas le cas pour le retour. 
Les militaires ukrainien·nes sont plus interrogatif·ves et réquisitionneront nos passeports durant plusieurs minutes. Dès les premiers kilomètres parcourus sur le sol ukrainien, nous avons la confirmation (même s’il n’y en avait pas besoin) d’être dans un pays qui est en train d’être envahi. Les chicanes sont nombreuses sur la route nationale qui va jusqu’à Lviv. Les accès aux villages ou villes que nous traversons sont condamnés par des blocs de béton ; il n’est laissé qu’un seul passage qui est « protégé » par des sacs de guerre, des abris et des voitures béliers. L’entrée dans cette grande ville de l’ouest de l’Ukraine, Lviv, est contrôlée par les militaires. À un checkpoint, un nouveau contrôle des passeports et quelques questions « du pourquoi » de notre venue ici… avant d’atteindre la gare routière de Lviv qui est accolée à la gare ferroviaire. Durant notre trajet, nous avions été au courant que les deux autres véhicules avaient passé les frontières sans incident… nous passerions ainsi notre première nuit toutes et tous ensemble.
Nous sommes resté·es deux jours complets et trois nuits à Lviv. Le premier jour (le samedi 30 avril) nous avons apporté le matériel dans un sous-sol d’un immeuble dont la construction s’était interrompue. C’est l’occasion de rencontrer physiquement Vitali, Youri et Alexander… ces syndicalistes que nous n’avions vu que par visioconférence ces dernières semaines ou avec qui nous avions parlé via Telegram.
Nous sentons que le temps presse, que des risques de pillage existent sûrement ; une chaine humaine s’auto-organise pour décharger les tronçonneuses, postes à souder, batteries, nourriture, sacs de couchage…
Ce samedi après-midi, une salle avait été réservée pour deux heures dans la Maison de la Culture de Lviv.
La difficulté de la traduction des langues était dépassée par notre émotion réciproque de se rencontrer et de symboliser notre solidarité internationale par de franches poignées de main et accolades. Très rapidement, nous rentrons dans des échanges approfondis sur la situation sociale, militaire, syndicale… mais aussi sur l’avenir de leur pays et des travailleurs·ses.
Nous rencontrons des camarades qui sont fatigués inévitablement mais sûrement pas résignés·es, qui combattent sans relâche l’invasion de Poutine mais n’oublient pas de critiquer la politique capitaliste et antisociale de Zelensky, qui, malgré l’instant présent horrible et plus qu’incertain avec cette guerre, n’abandonnent pas leurs idéaux.
Nous avons du mal à couper court à nos premières discussions, les échanges se poursuivent sur le trottoir… même si l’une des consignes étaient de ne pas créer des regroupements. Il est évident qu’en compagnie de nos camarades ukrainiens, nous nous sentions plus serein·es. Une réunion non-mixte est improvisée dans un appartement d’une militante féministe du Social Krub. 
La fin de journée se terminera sur la terrasse de l’hôtel où l’ensemble de la délégation se croisera pour faire un point de la journée, partager ces émotions et préparer le lendemain.
Passer le 1er mai 2022 en Ukraine ne restera pas que dans la sphère symbolique; elle renforcera mon engagement militant pour renforcer l’internationalisme qui doit être un combat et une nécessité. Les travailleuses et travailleurs étaient privé·es de manifestations pour cette journée internationale   cela ne nous empêchera de nous retrouver durant plusieurs heures lors d’une conférence intitulée « Dimensions of war ».
Avant de me rendre à la Maison de la Culture, je décide d’aller me recueillir devant un mur de fortune en souvenir des victimes de la guerre dont j’ai appris l’existence via les réseaux sociaux. Il y a du monde qui pleure ce dimanche matin devant ces centaines de photos.
L’ordre du jour proposé et les intervenant·es présent·es lors de la conférence syndicale du dimanche après-midi confirment très rapidement (si cela était encore nécessaire) que nos camarades ukrainien·nes allient à la fois la défense immédiate de leur nation et une reconstruction de leur société différente. Nous ne sommes pas déplacé·es, dans leur pays, pour leur donner des leçons de morale ou délivrer des explications théoriques sur les conséquences de l’impérialisme. Bien au contraire, nous sommes venu·es pour essayer de comprendre un peu mieux ce qu’ils·elles vivent, ressentent, veulent… pour être encore plus efficaces dans notre solidarité.
Une des images fortes qui me revient : le témoignage d’un syndicaliste engagé au combat qui a pris le temps de nous faire parvenir une vidéo en terminant par ce message « Congratulations on the first of may, we will be victorious together ». (« Félicitations pour le premier mai, nous serons victorieux ensemble »).
Comme la veille, la fin de journée se terminera sur la terrasse de l’hôtel mais cette fois-ci certain·es jeunes camarades ukrainien·nes nous auront rejoint malgré le couvre-feu. Nous entendrons encore les sirènes qui signalent que l’Ukraine est bombardée.
Le retour se fera de la même manière pour la délégation. L’ambiance sera encore plus pesante au départ du bus où les hommes accompagnent leurs femmes, enfants, famille… jusqu’à l’intérieur. Le passage aux frontières sera révélateur de la politique d’extrême droite menée par le gouvernement polonais (les contrôles sont beaucoup plus poussés et violents pour les passagers·ères venant d’Ukraine… et d’origine africaine) mais en contradiction avec ces bénévoles, qui, dès nos premiers pas sur le sol polonais, prennent en charge immédiatement les réfugié·es sans aucune discrimination. Le trajet du retour se fera dans le même silence que celui de l’aller mais pas pour les mêmes raisons. Le stress a été remplacé par la tristesse et la colère.

De retour dans l’Union Européenne, j’écrirais trois mots sur un réseau social : bouleversant, révoltant et déterminant. Ce sont ces trois adjectifs qui me viendront sans trop réfléchir… et qui me permettront de répondre à la légitime question de retour en France : « alors comment c’était en Ukraine ? ».

Julien

Deux camionnettes pour les syndicats ukrainiens
Depuis le mois de mars, une démarche intersyndicale a été engagée et réunit aujourd’hui toutes les organisations syndicales françaises (https://solidaires.org/sinformer-et-agir/actualites-et-mobilisations/communiques/un-convoi-intersyndical-pour-lukraine-appel-unitaire-des-organisations-syndicales-francaises/ https://solidaires.org/sinformer-et-agir/actualites-et-mobilisations/internationales/un-convoi-intersyndical-pour-lukraine-point-detape/ ).
L’objectif, au-delà de l‘expression commune d’une solidarité aux travailleurs, travailleuses, aux réfugié·es et à la population d’Ukraine, a été de mettre en place un convoi intersyndical qui amènerait de l’aide en Ukraine. 
L’objectif par cette action est d’aider ceux et celles qui sont nos contacts syndicaux là-bas, qui travaillent dans des conditions difficiles et risquent leur vie, et qui sont engagé·es aussi pour certain·es dans la défense civile, pour d’autres dans l’aide aux réfugié·es qui partent de l’est pour se rendre dans l’ouest du pays. C’est aussi de mobiliser les syndicats français par le travail de leurs membres et qui peuvent ainsi trouver des ressources dans leur entreprise. Le dernier point est essentiel : c’est par la rencontre et la discussion avec nos camarades ukrainien·nes que nous pouvons savoir leur appréciation de ce qui se passe, leurs engagements, leurs problèmes liés à la situation de travailleur·euses pendant la guerre. C’est cela, au-delà de nos appréciations sur la guerre, qui fait nos prises de positions et notre solidarité concrètes. 

Cette première initiative du convoi intersyndical a été d’acheminer en Ukraine deux véhicules Renault Traffic que Renault a accordé comme geste humanitaire à la demande de syndicats de l’entreprise, menée par la CGT et la CFDT. Dans les faits, ce geste a été plus compliqué qu’annoncé puisque qu’il ne s’agissait pas d’un véritable don et que cela a rendu difficiles toute les démarches pour donner effectivement les véhicules sur place aux syndicats FPU (fédération des syndicats d’Ukraine) et KVPU (fédération des syndicats indépendants).

La CGT et Solidaires ont constitué la délégation chargée d’acheminer les véhicules, composée de 5 personnes dont 4 chauffeur·es, 2 personnes étaient russophones. Il y avait 4 militants de la CGT et une militante de Solidaires. Nos camarades des syndicats ukrainiens avaient organisé un accueil à Oujhorod, ville frontière entre la Slovaquie et l’Ukraine, dans la région de Transcarpatie peu touchée par les opérations militaires russes. 

Le départ a eu lieu le 2  juin. Il était important de partir vite car le gouvernement ukrainien avait annoncé la taxation à hauteur de 40% des véhicules d’exportation à partir du 1er juillet. Le voyage a été mouvementé. Nous avons ainsi mis plus de 30 heures à passer la frontière, tachant de régler l’ensemble des problèmes administratifs, Renault ne voulant pas bouger de ses positionnements initiaux. Les démarches ont fini par faire que nous puissions effectivement donner les camionnettes. Elles sont maintenant propriétés des syndicats et immédiatement utiles, celle de la FPU pour les réfugiés à l’ouest de l’Ukraine, celle de la KVPU est partie immédiatement au Donbass pour fournir de l’aide matérielle à la défense civile et aux populations encore sur place.

Les retards liés à ces difficultés à la frontière ont réduit le temps pour les discussions avec les syndicats en dépit d’un accueil très chaleureux et de nombreux remerciements. Mais nous les avons rencontrés et nous avons pu apprécier à quel point cette démarche a été utile pour eux, et combien le soutien de syndicats hors d’Ukraine est important. La FPU (présente dans la région où nous nous trouvions) est le syndicat issu des syndicats de l’ex-URSS, elle n’est plus liée au pouvoir, elle a plusieurs millions de membres, et encore beaucoup de moyens, notamment des centres de vacances et sanatoriums où elle héberge les réfugié·es intérieur·es. La KVPU que nous avons vu en coup de vent est un syndicat indépendant dans lequel sont présentes des parties radicales (avec lesquelles Solidaires est en lien) et d’autres qui le sont moins. 

Nous avons vu de nombreuses réfugiées avec leurs enfants. On peut employer le féminin car les hommes sont en général restés sur place soit pour travailler, soit sur le front. Nous avons été hébergé·es dans un sanatorium de la FPU près de la ville de Moukatchevo où près de 500 personnes étaient réfugiées : des femmes, des enfants, des bébés qui grandissent dans des conditions difficiles avec des mères souvent très angoissées. Il n’y a pas de scolarisation organisée par le syndicat (il n’en a pas les moyens), peut être des cours à distance car la période du Covid avait mis en place ce type d’enseignement, mais ce n’est pas certain que tous les enfants en bénéficient. C’est un lieu chaleureux, très bien situé (la Transcarpatie est une région montagneuse) mais les locaux sont vétustes et les chambres sur-occupées. Le syndicat aide certaines personnes pour les biens de première nécessité, parmi celles qui ont le plus de difficultés. Nous avions acheté quelques produits qu’on avait mis dans les camionnettes. Ce don-là était symbolique mais il a été apprécié. Des centres comme celui-ci ont été vendus par la FPU faute de moyens de les entretenir. Il n’est pas certain que de tels lieux privatisés servent de la même façon aujourd’hui. Leur utilisation de ces centres et leur action de solidarité est véritablement utile pour les réfugiées. 

La région est épargnée jusqu’à présent par l’armée russe et les signes de la guerre sont plus limités qu’ailleurs : restrictions d’usage de l’électricité mais pas de couvre-feu, pas de barrages sur les routes même s’il y a des sacs de sables par endroits, des panneaux d’affichages pour les soldats et contre les russes, des soldats à la gare d’Oujhorod. C’est une région où les ultra-nationalistes sont peu présent·es. Néanmoins on y voit une grande tristesse partout liée à la présence des réfugiées, des familles séparées, des nouvelles qui tombent régulièrement sur le front, sur les bombardements qui touchent les civils comme celui d’un jardin d’enfant à Kiev ou du centre commercial de Krementchouk pendant que nous étions là-bas.

La situation de gravité est renforcée à la frontière. À l’aller, on voit des voitures qui amènent des enfants pour qu’ils et elles voient leur père, des femmes font du stop car on ne peut pas passer la frontière à pied. D’autres véhicules qui amènent de l’aide. Des immigré·es ukrainien·nes vivant en France qui viennent discuter et constatent avec surprise que les syndicats font ce travail… À notre retour, la frontière est celle de l’exil pour les réfugiées. Les personnes qui sortent avec le bus dans lequel nous nous trouvons le font pour beaucoup pour la première fois. Ce sont des femmes de l’est, essentiellement russophones. Les hommes de 18 à 60 ans n’ont pas le droit de quitter le pays en raison de la mobilisation générale des personnes soumises à la conscription et des réservistes et les mesures sont encore renforcées puisque depuis le début juillet ils ne sont pas autorisés à quitter leur domicile. Il y a des enfants et leurs animaux de compagnie. Cela fait déjà 4 mois de guerre, pour celles et ceux du Donbass, cela a commencé en 2014 et ils et elles vont rejoindre des personnes déjà exilées. Selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, 4,8 millions de réfugiés d’Ukraine ont été enregistrés à travers l’Europe d’après un décompte établi le 7 juin. On assiste à des coups de fils angoissés, à des adieux des enfants à leur père à la frontière… 

Du côté slovaque l’accueil n’est pas une bienvenue (c’est sans doute différent aux postes de frontière avec la Pologne ou la Roumanie). A 4 heures du matin, alors que les personnes sont dans le bus et à la frontière depuis 8 heures du soir, les réfugiées et les enfants sont pressé·es, leurs bagages descendus du bus sont fouillés sans ménagement, les ordres en anglais aboyés pour accélérer le contrôle. Une femme tzigane a droit à un traitement renforcé. 

Le retour est long, il fait 40 degrés depuis plusieurs jours. On reçoit encore des messages de remerciements. On sait qu’un des participants s’est vu offrir une carte SIM dans une boutique de Lviv après qu’il ait raconté notre périple. La solidarité des syndicats français est appréciée. Elle doit continuer. 

Nous rentrons avec la perspective du train qui va partir avec 3 wagons de biens à destination des syndicats. Nos camarades de SUD rail sont aux premières loges des discussions d’organisation. La mobilisation continue dans les entreprises pour obtenir des dons et toujours pour contribuer financièrement.

Verveine

https://solidaires.org/sinformer-et-agir/actualites-et-mobilisations/internationales/convoi-syndical-pour-lukraine-la-solidarite-syndicale-a-un-nom/

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Ukraine. En réaction au texte d’Alain Bihr et Yannis Thanassekos

Les deux auteurs se donnent un interlocuteur/adversaire imaginaire, lequel présente une somme d’étonnantes caractéristiques :
° Sourd aux déclarations affirmant la condamnation de l’agression russe et l’empathie pour le peuple ukrainien et les malheurs dont il est victime.
° Oublieux des crimes dont l’autocrate russe avant l’Ukraine s’est rendu coupable en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie.
° Aveugle et mutique à propos des manœuvres de l’impérialisme américain « 
qui font que les autorités russes avaient quelques raisons de s’inquiéter des intentions américaines ».
° Ignorant des positions des leaders latino-américains « 
se réclamant de la gauche anti-impérialiste » : Cuba, Venezuela, Nicaragua (sic ! Vraiment ? De gauche ?)…
Toutes choses qui font de cet interlocuteur/adversaire un « 
croisé », un soldat de la « croisade antirusse ».

Qui est ce personnage contre lequel nos deux auteurs polémiquent ?
Mystère, car pour notre part nous ne nous reconnaissons dans aucun des traits qu’ils lui prêtent.
Mais nous nous rangeons parmi ceux qui à l’évidence sont visés par l’accusation centrale : les partisans de l’envoi d’armes à la résistance ukrainienne.
Armes il est vrai ne pouvant être fournies que par les États membres de l’OTAN…
Là est le principe organisateur de l’argumentation des deux auteurs : cette guerre étant une guerre inter-impérialiste, demander l’envoi d’armes à l’Ukraine c’est se positionner en soutien à l’OTAN, et alimenter la guerre au risque de « 
mettre le feu aux poudres » (une guerre généralisée, voire nucléaire).

Nos auteurs rappellent longuement, dans une énumération qui occulte le fait qu’il y a deux nationalismes (un nationalisme qui libère et émancipe, celui des peuples opprimés, et un nationalisme qui opprime et agresse, celui des Etats dominants et des impérialismes), que les puissances impérialistes instrumentalisent les questions nationales, voire les « propulsent » et que celles-ci sont « toujours subordonnées ». Peut être, mais le tour de passe-passe est, au nom de cette donnée, d’escamoter les questions nationales réellement existantes pour ne retenir que les manœuvres des grandes puissances. Silence sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’autodétermination ! Du coup, volatilisée la guerre de résistance nationale ukrainienne, ne reste que la confrontation inter-impérialiste !

Ils s’offusquent que l’on puisse comparer Poutine à d’autres tyrans dans l’histoire et ainsi le « sataniser » mais, rappelant à juste titre ses crimes antérieurs ils conviennent en creux que le casier est chargé. Mais c’est surtout, en dépit de quelques concessions verbales, l’absence de réflexion sur la nature d’un régime impérial autocratique, et le lien entre cette nature et l’impérialisme russe, qui surprend.

Après avoir, il est vrai condamné l’agression russe, ils développent au contraire à l’envi les manœuvres et méfaits de l’impérialisme américain et de l’OTAN. Procédé rhétorique traditionnel qui consiste à détourner l’attention de l’agression pour inviter à concentrer son analyse sur l’autre « camp ». Comme si les crimes de l’un pouvaient exonérer les crimes de l’autre !

Et pour faire bon poids on en rajoute dans la surestimation des forces ultranationalistes en Ukraine, et on prête aux anti-impérialistes inconséquents beaucoup d’illusions quant à la dynamique révolutionnaire de la guerre de résistance ukrainienne : « transformer la guerre en révolution » grâce à un « peuple en armes »… Qui dit cela ? Une défaire militaire russe en Ukraine obligerait Poutine à renoncer à son projet de destruction de l’Ukraine comme nation indépendante, pas plus, mais pas moins. A l’échelle de l’Europe et du monde, ce serait un encouragement au respect du droit à l’autodétermination des peuples et un revers marquant de l’impérialisme russe

Alain Bihr et Yannis Thanassekos ne se contentent pas de critiquer, ils proposent à la gauche anti-impérialiste des positions et des campagnes. Cela autour de 6 points clés.
Quatre se présentent, sans cependant préciser le comment faire concrètement, en cohérence avec un positionnement anti-impérialiste classique   retrait des troupes russes d’Ukraine ; droit de tous le peuples de la région à disposer d’eux-mêmes ; retrait de nos États de l’OTAN ; négociations pour une nouvelle architecture européenne…
Deux sont à nos yeux clairement en rupture avec ce que doit être une orientation anti-impérialiste, internationaliste et altermondialiste, à l’heure de la guerre d’agression menée par le Kremlin contre le peuple ukrainien :
1) Dénoncer l’envoi d’armes à l’Ukraine, qui représente une « 
menace grave pour le maintien de la paix mondiale ». Ce n’est pas la politique de Poutine qui représente un danger pour la paix mondiale mais le fait d’aider à la résistance armée du peuple ukrainien. Belle inversion de la charge !
2) Soutenir tous les individus et mouvements qui luttent contre la guerre, « 
en Russie et en Ukraine », incluant les déserteurs « russes aussi bien qu’ukrainiens ».

Voilà à quoi conduit la thèse d’une guerre inter-impérialiste, thèse dont les auteurs ne font pas mystère dès l’introduction : une égalité parfaite entre ce qu’il faut défendre d’un côté et de l’autre, celui de l’agresseur et celui de l’agressé.
C’est relativiser la responsabilité du premier et sacrifier le second.
Pour la lucidité et le courage, dont se revendiquent nos deux auteurs, on était en droit d’attendre mieux !

Jean Paul Bruckert, Bruno Della Sudda et Francis Sitel commission internationale d’ENSEMBLE ! MAGES
Texte en réponse au texte paru sur Contretemps numérique le 9 juillet 2022
https://www.contretemps.eu/guerre-ukraine-recit-dominant-gauche-anti-imperialiste/

Lire aussi la réponse de : Sébastien Abbet, Daniel Bonnard, Geneviève de Rham, Alain Gonthier, Denys Gorbach, Robert Lochhead, Elisa Moros, Hanna Perekhoda, Philipp Schmid, Giuseppe Sergi, Daniel Tanuro, Jean Vogel et Christian Zeller : Une gauche enrôlée dans une croisade antirusse sous la bannière étoilée ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/07/28/une-gauche-enrolee-dans-une-croisade-antirusse-sous-la-banniere-etoilee/

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Le front de Kherson

L’organisation de la défense russe
La zone tenue par les Russes au nord du Dniepr est une poche de 20 à 50 km de large au-delà du fleuve et de 150 km de Kherson à Vysokopillya, la petite ville la plus au nord, soit environ 5 000 km2 et l’équivalent d’un département français. Cette tête de pont forme à la fois une zone de protection de la zone conquise au sud du Dniepr et de la Crimée, mais aussi une éventuelle base de départ pour d’éventuelles futures offensives russes, en particulier en direction d’Odessa. 

Le front de Kherson est tenu par la 49e armée russe venue du Caucase via la Crimée. Elle y a relevé la 58e armée qui avait conquis la zone au tout début de la guerre. La 49e armée ne comprend normalement que deux brigades d’infanterie motorisée (34e et 205e) et la 25e brigade de reconnaissance en profondeur (Spetsnaz), ainsi que ses brigades d’appui et une brigade logistique. En arrivant sur la zone au mois de mars, la 49e armée a pris sous son commandement le 22e corps d’armée fort de la 126e brigade de défense de côte, la 127e brigade de reconnaissance (les deux sensiblement organisées comme des brigades motorisées) et la 10e brigade de Spetsnaz, ainsi que la 7e division et la 11e brigade d’assaut aérien. Elle a reçu en renfort la petite 20e division d’infanterie motorisée (deux régiments) en provenance de la 8e armée ainsi peut-être qu’une brigade indépendante (4e) et surtout la 98e division aéroportée. En cas d’urgence, la 49e armée pourrait être renforcée de quelques brigades ou régiments de la 58e armée au repos dans la région de Melitopol, à 200 km de Kherson et avec le risque de dégarnir un front de Zaporijjia déjà peu dense.  

Comme toujours dans ce conflit et des deux côtés, on se retrouve avec un capharnaüm d’unités disparates : états-majors d’armée, de corps d’armée, de divisions ou de brigades autonomes, brigades et régiments motorisés, brigades et régiments d’assaut aérien ou aéroportés. Dans l’absolu c’est un ensemble assez puissant avec a priori 14 brigades ou régiments de combat répartis entre le commandement direct de la 49e armée à Kherson et celui du 22e corps d’armée plus au nord à Nova Kakhovka-Tavriisk, l’autre point de passage sur le Dniepr. Cette force de combat rassemble en théorie plus de 20 000 hommes. En réalité, beaucoup d’unités ont été engagées dans le secteur depuis le début de la guerre et ne disposent plus qu’au mieux 50% de leur potentiel. Les unités nouvellement arrivées, comme la 98e division aéroportée, sont moins usées.

Image3

Comme partout ailleurs en Ukraine, le point fort russe dans le front de Kherson est la force de frappe à longue distance. La 49e armée dispose de ses deux brigades d’artillerie (artillerie automotrice, lance-roquettes multiples et antiaérienne), les trois divisions de leur régiment d’artillerie et chaque brigade indépendante ont un bataillon. On peut estimer que les Russes disposent d’environ 200-250 pièces d’artillerie diverses qui permettent pour les LRM de frapper depuis l’arrière du Dniepr jusqu’à 20-30 km au-delà de la ligne de front dans la profondeur du dispositif ukrainien. Les obusiers peuvent pour la plupart appuyer la défense du compartiment Sud depuis le sud du Dniepr alors qu’ils doivent être au nord pour appuyer celle des compartiments Centre et Nord, ce qui implique de faire traverser le fleuve aux camions d’obus. Les forces russes bénéficient également d’une capacité de plusieurs dizaines de sorties quotidiennes d’avions et d’hélicoptères d’attaque au-dessus de leur zone.

On est donc en présence d’un réseau de défense de 14 unités de manœuvre de 800 à 1 500 hommes qui tiennent un front de 150 km, soit une dizaine de kilomètres pour un millier d’hommes. C’est une densité assez faible qui est compensée par un terrain globalement favorable à la défense et qui est désormais aménagé depuis plusieurs mois. La défense est organisée en deux grands secteurs coupés par la rivière Inhulets.

Kherson est défendue en avant sur une ligne de contact de 40 km de la côte à l’Inhulets et 15 km de profondeur. Les Russes appuient leur défense sur plusieurs lignes successives organisées sur l’échiquier de villages transformés en points d’appui répartis tous les 2-3 km. Le secteur n’est traversé que de trois routes pénétrantes qui vont de Mykolayev et de Snihourivka vers Kherson, dont une, au centre, assez étroite. Hors de ces axes, des petites routes et un terrain ouvert de champs dont on ne sait trop s’il est praticable aux engins blindés.

Le secteur de Nova Kakhovka est un rectangle grossier de 50 km sur 100 qui s’appuie au sud et à l’ouest par la rivière Inhulets, avec la petite ville de Snihourivka comme point d’inflexion et tête de pont russe au-delà de la rivière et un espace plus ouvert d’Ivanivka au Dniepr. La défense russe s’appuie sur l’Inhulets et les petites villes qui le longent, puis sur un autre échiquier de villages moins dense qu’au sud, à raison d’un tous les 5 km. Le point d’entrée ukrainien de ce compartiment de terrain est le couple Davydiv Brid-Ivanika sur l’Inhulets d’où partent les seules routes pénétrantes vers le Dniepr vers Nova Kakhovka.

En résumé, le front russe est constitué d’une série de plusieurs dizaines de points d’appui de bataillons ou compagnies appuyés par une puissante artillerie, au sud du Dniepr pour le secteur Kherson et au nord pour celui de Nova Kakhovka, avec ce que cela implique comme flux logistiques. Le terrain est très plat et ouvert. Toute manœuvre un peu importante et impliquant des véhicules de combat est donc assez facilement repérable depuis le sol ou le ciel, et frappable en dix minutes par l’artillerie ou les feux aériens. Le terrain ouvert et cloisonné en quelques grands axes étroits et droits est aussi un parfait terrain à missiles antichars. En fond de tableau, le Dniepr est un obstacle considérable, impossible à franchir à son embouchure complexe et très large par ailleurs. On ne peut le franchir qu’en s’emparant de Kherson (300 000 habitants avant-guerre) ou de Kakhovka-Tavriisk (100 000 habitants) qui peuvent constituer de solides bastions. Si les ponts sur le Dniepr sont rares, les Russes bénéficient cependant de deux rocades qui longent le fleuve au nord et au sud.

Possibilités et difficultés ukrainiennes
Le commandement ukrainien dispose de son côté d’un ensemble de forces tout aussi disparate. La 241e brigade territoriale, une petite brigade de marche d’infanterie navale et la 28e brigade mécanisée font face au compartiment Sud russe. Un deuxième groupement fort de trois brigades de manœuvre (36e infanterie navale, 14e mécanisée et 61e motorisée), une brigade territoriale (109e), le 17e bataillon de chars indépendant et un bataillon de milice font face aux forces russes du compartiment centre. Le compartiment Nord est de son côté abordé par la 108e territoriale, la 63e mécanisée et la 60e motorisée. On compte également deux groupements de réserve, le premier fort de deux brigades territoriales (123e, 124e) est à Mykolaev, le second est à Kryvyi Rhi à quelques dizaines de kilomètres au nord du front avec la 21e brigade de garde nationale surtout la 5e brigade blindée. 

Le commandement ukrainien, comme celui des Russes, gagnerait à réorganiser ses forces en divisions cohérentes regroupant des brigades plus homogènes. Cela viendra sans doute dès qu’il sera possible de préparer des forces plus en arrière.

Au total, les Ukrainiens alignent 15 brigades ou équivalents. Ces brigades ukrainiennes sont plutôt moins usées que les russes et d’un effectif généralement plus élevé (environ 2 000 hommes, parfois plus) mais pour autant le rapport de forces n’est pas très avantageux. Six de ces quinze brigades sont composées de territoriaux et gardes nationaux plutôt légèrement équipés et surtout bien moins encadrés et formés qu’une brigade de manœuvre. Restent neuf brigades de manœuvre et la 1ère brigade de forces spéciales. C’est peu pour 150 km de front.

L’artillerie ukrainienne est répartie dans les unités à raison d’un bataillon par brigade de manœuvre avec sans doute le renfort de la brigade du commandement de la région Sud. Ses équipements sont proches de ceux des Russes, mais de moindre volume (aux alentours de 150 pièces) et bénéficiant de moins d’obus. Le secteur de Mykolaev regroupe également la presque totalité des hélicoptères disponibles par les Ukrainiens et d’une escadrille de drones armés Bayraktar TB2, difficilement utilisable dans un ciel très défendu par les brigades antiaériennes russes. La grande nouveauté est l’arrivée croissante de l’artillerie occidentale, disparate, mais globalement d’une plus grande précision et parfois d’une plus grande portée que l’artillerie russe. La batterie de lance-roquette multiple HIMARS placée dans la région de Voznesensk est capable de frapper avec précision pourvu que l’on dispose de renseignement sur toute la zone russe et même au sud du Dniepr.

Comme sur les autres fronts ukrainiens, mais peut-être plus qu’ailleurs encore du fait de l’ouverture et de la visibilité du champ d’opération du bassin du Dniepr, il est difficile de concentrer des moyens sans être rapidement frappé et ce jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres au-delà de la ligne de contact. Cela limite considérablement les possibilités de manœuvre. Là comme ailleurs à Kharkiv, il serait possible pour les Ukrainiens de chercher à inverser d’abord le rapport de puissance de feu à longue portée grâce à l’aide occidentale avant de lancer des attaques de grande ampleur. Cela peut demander des mois, en admettant que ce soit possible.

À défaut, si le commandement ukrainien veut malgré tout récupérer la zone de Kherson au plus vite, il reste deux possibilités.

La première est d’essayer d’obtenir un affaiblissement général du dispositif ennemi par un harcèlement à grande échelle et de stériliser toute capacité offensive (objectif russe) ou d’imposer un repli (objectif ukrainien) à la manière de ce qui s’est passé autour de Kiev au mois de mars. Ce harcèlement consiste en une série de raids au sol par de petites unités de combat à pied ou en véhicules s’infiltrant dans le dispositif ennemi pour y effectuer des dégâts ou par une multitude de frappes (artillerie, drones, hélicoptères, avions) précises sur des objectifs identifiés. Ce mode d’action nécessite cependant beaucoup d’actions, et donc beaucoup de moyens, pour espérer obtenir un effet par ailleurs assez aléatoire et rarement rapide. En clair, il faudrait que les Ukrainiens frappent jour et nuit le dispositif russe avec tout ce qu’ils ont d’armes de précision et attaquent l’ensemble de la ligne toutes les nuits avec des dizaines de commandos pour rendre la vie intenable aux Russes au-delà du Dniepr au bout de plusieurs semaines. Les Ukrainiens n’ont ni les moyens, ni le temps d’y parvenir. Cela viendra peut-être par la suite, mais pour l’instant ce n’est pas le cas.

La seconde, pas incompatible avec la première si on dispose de moyens adaptés, est de créer des espaces de manœuvre en neutralisant momentanément la puissance de feux adverses, par une contre-batterie efficace ou la destruction de la logistique ainsi que l’interdiction du ciel sur un espace donné par la concentration de batteries antiaériennes sur plusieurs couches, puis en « encageant » une zone cible (en coupant les ponts et les routes des renforts possibles), neutralisant la défense par des feux à plus courte portée (mortiers- tirs directs) et enfin en attaquant brutalement la position avec un ou deux bataillons. La zone conquise, généralement un village, est ensuite immédiatement organisée défensivement pour faire face aux contre-attaques. C’est la méthode des boîtes d’attaque utilisée par les Russes dans le Donbass, à cette différence près que les Ukrainiens ne peuvent ravager les villages ou les villes par leur artillerie avant de les attaquer. Contrairement à la première méthode, dont on espère voir émerger d’un seul coup un effet par cumul de petites actions indépendantes, il s’agit là d’agir en séquences de coups, chaque coup dépendant du résultat précédent. Autrement dit, il s’agit de marteler intelligemment le front en créant des poches de quelques dizaines de kilomètres carrés qui finiront par rendre des zones intenables pour l’ennemi sous peine d’encerclement. Les poches réunies deviennent alors des zones de centaines de kilomètres carrés et de zones en zone on peut ainsi avancer jusqu’à l’objectif final, en l’occurrence le Dniepr pour les Ukrainiens.

Pour cela, à défaut d’une supériorité numérique plus marquée, il n’est pas d’autre solution que de jouer sur une meilleure économie des forces en réunissant les bataillons d’artillerie de brigades dans un ou deux grands groupements d’appui à 20 km et en regroupant sous un même commandement cinq des neuf brigades de manœuvre face à un seul compartiment donné : face à Kherson au sud, au centre dans la région de la tête de pont de Davydiv Brid ou encore sur la limite nord. En restant sur la défensive ailleurs et en acceptant même d’y perdre un peu de terrain, il serait possible de regrouper assez de forces pour espérer progresser village par village par un martèlement continu d’attaques de bataillons. Bien entendu ce processus ne se passera pas sans réaction russe, par un renforcement du secteur, peut-être des contre-attaques importantes, ou simplement en attaquant à nouveau dans le Donbass et placer ainsi les forces ukrainiennes sous tension avec l’obligation de venir renforcer le secteur Sloviansk-Kramatorsk.

Si les séries d’attaques ukrainiennes finissent par rencontrer une forte résistance, où en arrivant aux abords de Kherson ce qui nécessitera une reconfiguration des forces ukrainiennes en mode « combat urbain », le groupement d’artillerie d’appui doit pouvoir basculer très vite avec deux brigades de manœuvre sur un autre point d’attaque sur le front. S’il n’est possible de lancer de grandes attaques, il faut multiplier les petites actions que ce soit des attaques ou des manœuvres latérales. L’essentiel est de conserver l’initiative. À ce prix, les forces ukrainiennes peuvent seulement espérer atteindre le Dniepr à la fin du mois d’août. La prise de Kherson ou le franchissement du fleuve par ailleurs constitueront d’autres défis à relever, mais l’approche de l’artillerie à longue portée du fleuve ouvrirait de nouvelles perspectives et constituerait déjà une grande victoire. Ce sera cependant très difficile.

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Ukraine : la dernière chronique du poète et traducteur André Markowicz, et un tout récent clip vidéo du groupe rock Okean Elzy et de son chanteur Sviatoslav Vakartchouk, très populaire en Ukraine, pour soutenir les forces ukrainiennes

Après le blitzgrieg raté contre Kiev, après l’offensive russe dans les provinces de Lougansk et du Donbass, avec beaucoup de destructions mais de maigres gains territoriaux, nous sommes entrés dans une troisième phase de la guerre, dit André Markowicz. Et avec le renfort d’armes occidentales que les Ukrainiens réclamaient depuis longtemps, cette troisième phase pourrait voir l’initiative de la guerre changer de camp. Poète et traducteur, André Markowicz tient sur sa page Facebook, tous les deux jours, un journal entièrement dédié à la guerre en Ukraine. Dès le 25 février, les humanités avaient publié la toute première chronique d’André Markowicz. Il disait, alors, en avance sur bien des commentateurs, que l’objectif de Poutine était « d’effacer l’Ukraine, purement et simplement ». Au vu des cinq mois déjà écoulés d’une guerre que le Kremlin continue à qualifier d’opération militaire spéciale, il n’est pas sûr que la « puissante » armée russe ait les moyens d’une telle ambition. In fine, même si la partie est encore loin d’être gagnée, cette guerre révèle déjà la fragilité d’un empire, dissimulée par le corset de la dictature. Mais cette guerre, dit André Markowicz, vient aussi, en miroir, révéler un certain nombre de fragilités occidentale   la dépendance aux énergies fossiles (et partant, au gaz russe, notamment), mais pas seulement. Si nous pensons, aux humanités, comme André Markowicz, que le désir de démocratie est plus fort que tout, nous savons aussi qu’il ne sert à rien de se gorger de mots creux, que la démocratie est un chantier permanent, toujours incomplet, souvent insatisfaisant, qui appelle la vigilance et la critique. C’est l’une des raisons d’être d’un média « alter-actif » comme les humanités, en toute fragilité, encore naissant, mais soucieux de toujours améliorer le désir qui le porte.

A l’invitation conjointe des humanités et du festival La Nuit des Ours, André Markowicz sera présent à Vallorcine (Haute Savoie), le 11 août (https://www.helloasso.com/associations/la-nuit-des-ours/evenements/la-nuits-des-ours-2022) Le lendemain, 12 août à 18 h, il est invité à Banon (Alpes de Haute-Provence) par la librairie Le Bleuet, dans le cadre du festival littéraire « L’Europe guerre et paix », pour une rencontre-débat avec le romancier ukrainien Andreï Kourkov (https://www.lebleuet.fr/)
Qu’on se le dise !
Jean-Marc Adolphe

« Le miroir », par André Markowicz

On compte les mois. Nous avons passé le cinquième. Mais nous sommes entrés dans la troisième phase de la guerre.

La première, ç’a été le blitzkrieg contre Kiev, qui s’est soldé par un désastre russe. La deuxième, ç’a été celle de l’offensive dans les provinces de Lougansk et du Donbass – et là, les Russes ont pris des villes, très lentement, ils ont avancé, au prix de pertes qui s’accumulaient. Avec la même tactique qu’au début : le ravage total des territoires qu’ils « libéraient » et des exactions innombrables contre les populations civiles. Le but n’était pas seulement la terreur, pour tuer dans l’œuf toute possibilité de résistance, physique ou morale. Il fallait chasser les gens, et l’essentiel a été le flot de réfugiés – je crois qu’il y a eu, à un moment, plus d’un quart de toute la population de l’Ukraine qui a été déplacée, c’est-à-dire plus de dix millions de personnes (un enfant sur deux, à travers toute l’Ukraine). Il s’agissait de faire, si je puis dire, place nette. Parce que la guerre de la Russie est une guerre de conquête territoriale. Sauf, que, là, dans cette deuxième phase de la guerre, les Ukrainiens ont répondu à la ruine par l’usure, par le temps gagné. Il s’agissait de résister, le plus longtemps possible, en infligeant de plus de pertes possibles – en matériels et en hommes (ce qu’on appelle, en ukrainien, en « forces vives »), et force est d’admettre que cette deuxième phase d’avancée, aujourd’hui, s’est pratiquement arrêtée. Pas arrêtée totalement, parce que l’offensive continue au moment où j’écris. – Mais le bilan est catastrophique, si je parle de la Russie (et, à l’évidence, je ne parle pas des pertes ukrainiennes, militaires et, surtout, civiles). Pour la Russie, nous en sommes à quelque chose comme 40 000 morts, ce qui signifie, mathématiquement, le double, sinon le triple, de blessés (et je ne parle pas des « disparus » ou des prisonniers).

« Nous sommes entrés dans la troisième phase, qui est celle qui verra l’initiative de la guerre changer de camp. »
Dans le même temps, la qualité des armements russes diminuait, à cause de l’impossibilité où ils sont de renouveler leurs stocks (du moins d’une façon significative) – même si, des stocks, ils en ont des quantités astronomiques, datant, pour l’essentiel, de l’URSS.

Nous sommes entrés dans la troisième phase, qui est celle qui verra l’initiative de la guerre changer de camp. Et, quoique je n’arrive toujours pas à le comprendre réellement, nous y sommes entrés à cause de la fourniture des canons à longue portée – que les Ukrainiens demandaient à corps et à cris depuis le début de la guerre. Une dizaine de HIMARS (peut-être, aujourd’hui, une vingtaine) aura suffi. L’Ukraine cible aujourd’hui les dépôts de munitions situés loin du front, elle cible les voies de communication, et la Russie perd progressivement, mais assez vite, toute possibilité de se renforcer, et toute possibilité de manœuvre. Là, avec la destruction des ponts qui traversent le Dniepr, c’est toute la partie gauche du Dniepr qui se retrouve isolée, avec les troupes russes qui y sont.

Je ne pense pas que les Ukrainiens vont, maintenant, lancer une grande offensive contre ce groupement. Mais je me dis que le destin de ce groupement sera un signe pour tout le déroulement ultérieur de la guerre. – Les Russes ne peuvent plus être ravitaillés depuis la rive droite (occupée). Ni en munitions, ni en nourriture. Ils peuvent encore emprunter le pont, à pied, en laissant tout leur matériel (parce que même un camion ne passe plus sur le pont). Ou bien ils peuvent se rendre, hommes. Ou bien ils peuvent avoir reçu l’ordre de résister jusqu’au dernier, à l’image de ces « chaudrons », de ces « régions forteresses » (ou comment ça s’appelait ?) que les Allemands laissaient dans leur retraite, pour fixer autour d’eux le maximum de troupes soviétiques. Cet ordre de résister jusqu’au dernier, visiblement, ils l’ont reçu. La question est de savoir s’ils vont y obéir. La seule tactique de l’armée ukrainienne sera donc, là encore, de les user. Attendre, bombarder, et attendre encore. – Si les soldats, réellement, résistent jusqu’au dernier (comme en miroir de ce qui s’était passé à Marioupol), alors, ça signifie ce que le régime de Poutine est encore très solide. Objectivement, je crois qu’il l’est.

« La Russie s’est révélée pour ce qu’elle a toujours été : non pas un pays uni, mais un pays colonial, qui s’est agrandi par la conquête et l’annexion. Et un miroir aussi de sa fragilité »
Militairement, la Russie ne peut pas gagner cette guerre. – Je dis « militairement », – parce que nous savons que « militairement », c’est loin d’être l’essentiel, même là.

Mais réellement, comme je l’écrivais dès le mois de mars, quel miroir que cette guerre.

Le miroir de la Russie. – De la nature de son régime, de son idéologie, impérialiste et raciste. De sa corruption, radicale, totale – qui se retourne contre lui, évidemment (là, le dernier épisode a été celui de la DCA contre les HIMARS : sur le papier, la Russie a de quoi les intercepter, sauf qu’en réalité elle n’a rien, parce que le système d’interception, très complexe, du fait que les HIMARS ne lancent pas des missiles mais des obus, a été détourné, simplement « mangé » par les entreprises qui ont reçu la commande du ministère de la Défense). Un miroir de la misère de sa population en dehors de quelques grandes villes : plus de 80% des morts russes répertoriés ne sont pas « russes », mais appartiennent à d’autres nationalités, qui vivent dans la misère et pour lesquelles l’armée est, le plus souvent, le seul moyen non pas d’en sortir, mais de gagner au moins quelque chose. La Russie s’est révélée pour ce qu’elle a toujours été : non pas un pays uni, mais un pays colonial, qui s’est agrandi par la conquête et l’annexion. Et un miroir aussi de sa fragilité : imaginer que 20 canons puissent faire basculer la guerre… Comprendre à quel point les armements de l’OTAN ont toujours été supérieurs aux armements russes. Et à quel point la situation de la Russie face à ses voisins est, elle aussi, fragile : le fait que le Kazakhstan se détache aussi vite ; le fait que la Chine n’aide que très très superficiellement, – que la Russie n’a pour allié officiel que l’Iran.

Mais le miroir, aussi, de l’Occident. Parce que la Russie a aussi des alliés officieux. Et il y en a au sein même de l’Union européenne. Elle aurait pu compter sur tous les régimes d’extrême-droite, mais, bon, la Pologne, historiquement, est vaccinée. Orban est un allié véritable de Poutine. L’autre allié, aussi terrible que ce soit à dire, est l’Allemagne, qui freine toute livraison d’armement et ne respecte pas ses engagements vis-à-vis de la Pologne et de la Grèce, qui ont livré, elles, leurs armes aux Ukrainiens parce que l’Allemagne avait promis de compenser ces armes. Ce n’est toujours pas le cas. – Le tout s’explique, évidemment, par la dépendance aux énergies fossiles.

« Miroir, enfin, à l’intérieur de chaque société occidentale, des fractures sociales et intellectuelles qui les traversent et ne font que s’approfondir »
Miroir de notre fragilité, toujours croissante, – de la fragilité du monde occidental. Parce que, bien entendu que l’engagement américain aux côtés de l’Ukraine n’est pas désintéressé. Mais c’est Poutine lui-même qui a remis les USA faiblissants au centre de la vie de la planète, comme c’est Poutine qui a, je crois définitivement, forgé la nation ukrainienne – contre lui. Miroir, enfin, à l’intérieur de chaque société occidentale, des fractures sociales et intellectuelles qui les traversent et ne font que s’approfondir : Poutine, en Occident, a des soutiens, qui ne sont pas seulement à l’extrême-droite, mais aussi – et en nombre comparable – dans une partie de la gauche, anti-américaine, anti-israélienne, et, étrangement, mais c’est frappant, antivax, parce que radicalement « anti-système » (comme si le régime de Poutine n’était pas un « système », pour ne pas dire l’expression toute crue du système en tant que tel, le système en lui-même, sans aucun contre-pouvoir).

Ces fractures-là sont anciennes. Je n’ai pas cessé d’en parler dans mes chroniques depuis 2013. Comme je n’ai pas cessé de parler de la nature fasciste et raciste du régime de Poutine. Comme je n’ai pas cessé, en général, de dénoncer tous les nationalismes, y compris – oui, depuis des années – le nationalisme ukrainien. Parce que cette guerre est un miroir du nationalisme : voilà le résultat final de tout discours identitaire, où que ce soit dans le monde. C’est juste une question d’échelle, mais tous les nationalismes, tous les communautarismes, portent la guerre.

Mais le miroir montre aussi autre chose : la force, j’allais dire médiocre, grise, banale, de la démocratie, c’est-à-dire de la prise en compte de la vie toute simple des gens. La force de ce désir, et sa nécessité. Juste vivre dans un pays banal, où on peut faire des choses banales, avec plein de problèmes politiques, plein de problèmes sociaux, plein d’insatisfactions de toutes sortes – et des élections qui ne soient pas truquées. Et des prisons qui ne soient pas pleines de gens qui n’ont rien à y faire, – parce qu’ils ont écrit quelque chose ou dit quelque chose à quelqu’un qui a dit quelque chose à quelqu’un. Ce désir-là, il est universel. Et, vous savez quoi ? malgré tous les malgré, il est plus fort que tout.

André Markowicz, 29 juillet 2022
https://www.leshumanites-media.com/post/andré-markowicz-ce-dont-cette-guerre-est-le-miroir
Traducteur passionné, André Markowicz a notamment traduit pour la collection Babel l’intégralité de l’œuvre romanesque de Dostoïevski (vingt-neuf volumes), mais aussi le théâtre complet de Gogol ou celui de Tchekhov (en collaboration avec Françoise Morvan). Tout son travail tend à faire passer en français quelque chose de la culture russe, et notamment de la période fondamentale du XIXe siècle. Le Soleil d’Alexandre (2011) est son grand œuvre, qui vient éclairer et compléter toutes ses publications et lectures ainsi que la traduction en Babel d’Eugène Onéguine (Babel n° 924) et du recueil Le Convive de pierre et autres scènes dramatiques (Babel n° 85) de Pouchkine, ou encore la pièce de Griboïédov Du malheur d’avoir de l’esprit (Babel n° 784). André Markowicz est lauréat du prix de traduction Nelly Sachs 2012.
Il est cofondateur des éditions Mesures : http://mesures-editions.fr/

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Liens avec d’autres textes

Le long siège d’Azovstal. La version ukrainienne de Fort Alamo
https://www.leshumanites-media.com/post/le-long-siège-d-azovstal-la-version-ukrainienne-de-fort-alamo
« Une chose est sûre, les Ukrainiens veulent désormais reconquérir l’Ukraine dans ses frontières de 1991 »
Cinq mois après le début de la guerre en Ukraine, notre grand reporter, Florence Aubenas, actuellement dans le pays, a répondu à vos questions dans un tchat.
https://www.lemonde.fr/international/article/2022/07/25/une-chose-est-sure-les-ukrainiens-veulent-desormais-reconquerir-l-ukraine-dans-ses-frontieres-de-1991_6136085_3210.html
Combattre à Irpin et Gostomel, villes assiégées de la banlieue de Kyiv
Entretien avec un volontaire de la défense territoriale
https://mouvements.info/combattre-a-irpin-et-gostomel-villes-assiegees-de-la-banlieue-de-kyiv/
Interview d’un groupe anarchiste de saboteurs anti-guerre russes agissant en Russie
https://hackinglordsutch.co/interview-dun-groupe-anarchiste-anti-guerre-russe-2022-07/
Russie : des saboteurs de trains tentent d’empêcher le transfert de matériel militaire vers l’Ukraine
En Russie, des activistes essayent de saboter les voies ferrées pour empêcher les trains d’emmener des équipements militaires vers l’Ukraine. Sur Telegram, ils publient des photos de rails endommagés, ainsi que des instructions pour réaliser soi-même des actes de sabotage. Un membre d’une organisation anarchiste ayant revendiqué des opérations de sabotage raconte à la rédaction des Observateurs comment ils conduisent leurs activités.
https://observers.france24.com/fr/europe/20220722-russie-des-saboteurs-de-trains-tentent-d-empêcher-le-transfert-de-matériel-militaire-vers-l-ukraine
Chroniques d’Ukraine : la vie à Mykolaïv, dernier verrou avant Odessa
Au matin du 26 juillet, des missiles russes ont à nouveau frappé Mykolaïv et ses environs. Depuis le début de la guerre, la ville n’a connu que 21 jours sans bombardements. La moitié de la population est déjà partie. Pour ceux qui restent, malgré les problèmes de ravitaillement, la vie suit son cours…
https://www.leshumanites-media.com/post/chroniques-d-ukraine-la-vie-à-mykolaïv-dernier-verrou-avant-odessa

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Tous les textes précédemment publiés 
et les liens sont maintenant regroupés sur la page :
https://entreleslignesentrelesmots.blog/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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