Aucune femme ne nait pour être pute (un extrait du livre)+ Note de Lina Sibi

Avec l’aimable autorisation du blog Scènes de l’avis quotidien

[Juste après, un extrait du livre de la bolivienne Maria Galindo (membre fondatrice du collectif féministe libertaire Mujeres Creando) avec l’argentine Sonia Sanchez (membre du collectif Ammar Capital). Aucune femme ne nait pour être pute est publié aux éditions Libre. 

image-1.pngL’extrait est un passage du chapitre 6 intitulé : EUX ILS PROSTITUENT ET C’EST BIEN, MOI JE ME PROSTITUE ET C’EST MAL. il est reproduit avec l’aimable permission des éditions Libre]

LE PERE, LE FILS ET LE SAINT ESPRIT

LESBIENNE : Ce chapitre qui parle de la place des hommes au sein de la prostitution soulève d’emblée quelques problèmes théoriques. D’abord, il s’agit ici de parler de « l’autre ». De cet « autre » masculin qui n’est pas impliqué dans un processus de dialogue direct dans cet ouvrage.

Tout au long de ces chapitres, nous avons opté pour un discours à la première personne, issu de notre expérience et de notre analyse. Mais pour parler de ce sujet, nous devons changer de place. Nous parlons d’un tiers, face auquel nous nous plaçons, en examinant deux positions politiques : celle du putard, que nous analyserons en profondeur, et celle, bien qu’il s’agisse d’une position « imaginaire », de l’individu qui ne serait aucunement complice du premier.

Le deuxième problème que nous rencontrons est celui de l’absence : avec qui aborder le sujet de la consommation des corps depuis l’univers masculin ? Existe-t-il un espace « masculin » qui ne soit pas complice, même symboliquement, du putard ? S’il en existe, comment et à partir de quoi se construit-il ? 

De plus, est-ce vraiment à nous de considérer ce problème politique qui, sans sujet pour l’enrichir, reste vide et en suspens ? Ça ne veut pas dire qu’en remettant la pute en question, nous n’ayons que l’univers masculin à questionner, que l’univers des non-putes reste extérieur à cette problématique. Nous traitons de ce point, le rôle des non- putes, dans un chapitre spécifique parce qu’il a des implications politiques différentes et qu’il présente des formes de complicité, de condamnation ou de normalisation qui requièrent un autre axe d’analyse.

Face à la pute qui se remet en question, la seule démarche politique possible est la remise en question de soi, et ça vaut pour le masculin aussi, évidemment.

PUTE : Et quelle absence ! En tant que femme ayant été prostituée, je ne pense pas que, du côté des hommes, quelqu’un fasse une analyse profonde de tout ça. C’est un problème politique duquel ils se sentent très éloignés. La preuve, lors de l’exposition, quand nous avons posé des questions concrètes pouvant servir d’amorce à une analyse, il n’y a pas eu de réponses vis-à-vis d’où doit commencer cette réflexion, pour la simple raison qu’il manquait la maturité et le courage nécessaires pour envisager cet autre espace. Il s’agit d’une absence et d’un vide politique terribles. 

LESBIENNE : Il s’agit d’un espace à occuper, à construire et auquel donner du sens. Ce vide est très lié au fait que la prostitution est un sujet que tous les systèmes politiques et toutes les idéologies de changement social ignorent encore, parce que tous sont issus du patriarcat et de ses logiques, qui n’ont pas été dépassées et qui ne se fissurent d’aucune part. Nous ne pointons personne d’un doigt accusateur, nous ne voulons pas non plus écarter nos frères de lutte de ce processus d’analyse. Nous ne voulons pas non plus jouer le rôle de tutrices, jouer, une fois de plus, un rôle maternel. Il s’agit effectivement un espace de vide politique que l’on doit présenter comme ça, comme un « vide politique ».

Nous n’endosserons pas le rôle d’éducatrices, nous ne considérerons pas ça comme notre mission politique, précisément parce que nous partons d’un fait fondamental : c’est l’individu lui-même qui a la capacité de se remettre en question, comme le fait la pute.

Nous tenons à insister sur le fait que cet autre espace est vide et en suspens, parce que nous ne nous contentons pas des solutions classiques issues du libéralisme ; de solutions qui cherchent un faux équilibre au sein même du système.

Soit on remet en question les pouvoirs, les individus et les identités, soit on remet en question les privilèges et les jeux de dominations, soit aucun changement politique ne prendra place.

PUTE : C’est pour ça que je pense que le monde masculin n’est pas prêt à questionner son lien avec la consommation des autres corps, avec la consommation du corps des femmes, avec les processus d’humiliation et d’objectification. Le monde masculin a normalisé ses privilèges. Il les a normalisés et, pour le moment, il n’a même pas la volonté ni la capacité de les nommer et de les reconnaître pour ce qu’ils sont. Peu importe que cette manière d’occuper le monde implique une terrible déshumanisation, qui chosifie la femme, ils ne la voient pas et ne veulent pas la voir.

Nous ne pouvons pas non plus laisser en plan l’analyse de la condition masculine du putard. Si moi, en tant que pute, je me questionne en changeant de perspective, je ne vais pas attendre qu’ils se remettent en question. Moi, je le fais pour les exposer et imaginer un processus qui briserait les chaînes du mensonge, de l’hypocrisie, et j’en passe. Peu importe la solitude de ce cheminement.

LE PRINCE CHARMANT N’EXISTE PAS, LE MAC, SI

LESBIENNE : Le lien que tu établis entre le proxénète, le putard, la police et le mari au sein de la vie de la pute est un lien inhérent au monde masculin qui l’entoure, elle, ainsi que nous toutes. C’est un lien très oppressant, et qui plus est très solide. Mettre au jour les liens qui les unissent, les voir et les présenter comme faisant partie de la même classe dominante implique deux processus d’analyse : le premier consiste à les identifier et les nommer, le second à identifier leurs alliances. Pourrais-tu expliquer ces deux processus ?

PUTE : Tout a commencé quand j’ai entrepris ce processus de remise en question et de recherche de changement. Ce n’est que lorsque j’ai confronté le mot « pute », dans ce processus, que j’ai également commencé à pouvoir nommer tout ce qui m’entourait. Je répète que dans cette méthodologie, la clé réside dans ta capacité à te remettre en question, qui que tu sois ; alors tu pourras remettre en question le monde qui t’entoure. Je doute que le processus puisse être inversé.

J’ai commencé par les parasites. Je sortais de la catégorie parasites toutes les personnes qui faisaient partie de ma vie, jusqu’à ce que tout le réseau, la connexion, ou la chaîne d’exploitation apparaisse clairement. Lorsque je parle de chaîne d’exploitation, je parle d’une complicité qui place les exploiteurs sur un même plan de responsabilité d’association et d’importance.

Ils sont associés. Un mac ne porte pas atteinte au pouvoir du putard ou de la police, aucun d’entre eux ne porte atteinte à l’autre. Ils ne se placent pas non plus dans une hiérarchie les uns par rapport aux autres.

LESBIENNE : On parle d’un réseau qui comporte beaucoup de couches politiques en même temps. La seule tendance de la police à persécuter la pute et non le proxénète expose cette complicité comme une complicité institutionnelle, systémique et culturelle. À partir de « la culture » – peu importe laquelle – la société patriarcale reconnaît le droit de prostituer comme un privilège masculin et le fait de se prostituer comme une faute féminine. Par conséquent, le proxénète, bien qu’il soit pénalisé dans la plupart des pays, dans les faits, il n’est poursuivi dans aucun et il a à disposition de nombreuses façons de camoufler son « travail » de prostitueur sous couvert de lien amoureux avec la femme qu’il exploite.

La famille fait aussi partie de ces couches politiques. Soit elle se trouve au sein du processus biographique qui mène à la prostitution d’une des filles, soit le père, l’oncle, le frère ou n’importe quel membre de la famille peut jouer le rôle de proxénète et ainsi, le proxénète peut jouer le rôle du frère, du père ou de l’oncle. Ou, simplement, la famille peut représenter un soutien culturel pour le double standard, l’hypocrisie que la prostitution instaure dans la vie de toute la société.

Au sein de la famille, ni la fille, ni la sœur, ni l’épouse n’interpellent le frère, le père ou le mari sur son usage de la prostitution, pour la raison qu’il semble extérieur au foyer familial. C’est ainsi qu’elles deviennent complices et qu’elles renforcent le double standard sur laquelle repose la consommation de la prostitution.

C’est aussi parce que cette chaine d’exploitation comporte plusieurs couches politiques qui s’appuient sur le concept du corps de la femme comme objet d’échange dans une société que le thème de la prostitution ne peut être séparé et isolé d’une analyse de l’ensemble des relations sociales. Les putes ne sont pas un sujet à part. En remettant en question le rôle des putes, on remet en question beaucoup de choses à la fois.

La chaine d’exploitation se caractérise aussi par une alternance des positions, qui peut rendre les choses très confuses pour la pute.

PUTE : Absolument. Si les hommes ne se placent pas dans un système de hiérarchisation les uns par rapport aux autres, c’est justement parce qu’ils passent d’une position à l’autre sans problème. Le cas du mari/mac l’illustre particulièrement. En plus de te désorienter, ça leur permet de prendre tout ce que tu produis pour leur propre bénéfice. Le fait d’avoir des enfants avec la femme en situation de prostitution est un moyen de perpétuer une duplicité des rôles. Et ça montre également une manière dont la famille peut représenter un facteur qui encourage la prostitution. La confusion qui se produit peut être telle que des camarades te diront qu’il y a de bons policiers, de bons proxénètes, de bons clients.

Elles te disent qu’il est bon parce qu’il ne te frappe pas ou parce qu’il t’offre un cadeau, ou parce qu’aujourd’hui il ne t’a pas mise en prison. Mais elles ne cherchent pas à analyser le rôle et la place qu’il occupe dans leur vie, dans la vie des autres femmes et dans la société. Dans le cadre d’une analyse politique, on se fout bien de s’il t’offre des fleurs ou non. Tout putard est un exploiteur. Tout putard est responsable de la situation de consommateur de prostitution dans laquelle il se place.

LESBIENNE : Cette alternance des positions et des rôles représente aussi le contrôle et la domination de tous les codes en même temps, la possibilité de jouer continuellement aussi bien avec la peur, la violence et l’intimidation qu’avec les sentiments.

PUTE : Les femmes se battent entre elles autour de chacune de ces figures. Parce qu’avec l’une il joue le rôle de policier, avec une autre il est le putard, et avec une troisième il est le mac. Ainsi, ce réseau, cette chaine d’exploitation, possède non seulement le pouvoir de contrôler chacune de ces femmes, mais aussi les relations que nous établissons entre nous.

LESBIENNE : Peut-on dire du mac, du souteneur, du client, du protecteur, du policier et du mari qu’ils sont pareils ?

PUTE : Ils ont tous quelque chose en commun vis- à- vis de nous : le contrôle sur nos corps.
Et puis, différencier leurs rôles, passer de l’un à l’autre selon l’occasion, nouer entre eux une alliance scelle le cercle de leur pouvoir. C’est un pouvoir qui commence avec la protection et qui termine avec l’expropriation de ta vie entière.

LESBIENNE : Dans ce cas, commençons par distinguer les rôles. Pourquoi ne pas les décrire ? Je propose une description de leurs caractéristiques et attributs parce que je soupçonne leur action d’être discrète et continue ; il est donc intéressant de la décrire en détail.

PUTE : On commence avec le mac ?

LESBIENNE : En Bolivie, on appelle le mac « souteneur », mais aussi « protecteur ». C’est un adjectif très révélateur de la confusion entre le rôle d’un exploiteur et, en même temps, le sentiment de vulnérabilité avec lequel nous, les femmes, sommes socialisées.
Cette expression suggère l’idée d’une femme sans défense.

PUTE : Le mac rentre dans ta vie par la porte du « prince charmant », il joue ce rôle à merveille. Il porte le déguisement de l’homme rêvé, généreux, éduqué, doux, galant. Il joue un jeu où absolument tout est mensonge.

Lorsque tu tombes dans le panneau et que tu te mets à vouloir jouer la princesse, le mac t’a déjà cernée dans ta subjectivité. C’est à ce moment- là que ton amour lui sert de base pour initier le processus de prostitution. C’est- à-dire que la base du rôle du proxénète est toujours ce rôle du « prince charmant ». Autrement dit, c’est sur ta passion amoureuse que se constituera la prostitution, et c’est aussi elle qu’il utilisera pour que tu deviennes une partie fonctionnelle de son rôle de putard par rapport aux autres femmes. Parce qu’il te rend aussi complice. Quand il se défait du rôle du petit ami, il passe directement à celui de mari, et la pute ne l’appelle pas « mac ». La pute peut identifier le mac des autres, mais pas le sien, parce que leur relation sera toujours fondée sur cette ambiguïté. Et, dans beaucoup de cas, même après la mort du mac.

LESBIENNE : Tous les princes charmants ne sont pas des macs, mais tous les princes charmants ne sont que des mythes et le plus grave, c’est qu’un mac peut toujours se faire passer pour un prince charmant.

Tout ça devrait nous inciter à examiner d’un œil nouveau les bases culturelles de l’amour homme/femme dans nos sociétés patriarcales, et ça nous indique aussi qu’il s’agit d’une situation fondée sur un rapport de force préétabli : le pouvoir de posséder et de contrôler le corps des femmes. Soit le fondement même du patriarcat.

Qu’en dis- tu de passer au « putard », communément appelé « client » ? Quelle est, selon toi, la base de la consommation de la prostitution ?

PUTE : La pute n’a pas de clients, elle a des putards. Cette manie de l’appeler « client » suggère que la relation qu’il a avec la pute est anodine, qu’elle n’affecte aucun des deux. Ce qui est faux. La consommation de la prostitution est une relation qui affecte la pute, le putard et tout l’univers qui les entoure. Y compris la femme non- pute.

Il me semble que le putard doit constamment renforcer son pouvoir et que nous représentons une prolongation de ce pouvoir. Le visage du putard est le visage le plus éhonté du pouvoir sur le corps des femmes.

LESBIENNE : Il me semble que cette relation affecte l’ensemble des relations homme/femme au sein d’une société. Personne n’y échappe.

Le putard – comme disent les camarades – est notre frère, notre mari et notre père, et la pute est la sœur, la voisine, l’amie.

Cette relation marque l’ensemble de la société à bien des égards : par le lien d’affect que nous avons toutes avec le putard ; par la consommation massive de la prostitution dans toutes les sociétés du monde ; enfin, parce que cette relation implique notre objectification et l’expropriation de notre jouissance. Ainsi, le mot « pute » possède le pouvoir de sortir du monde de la prostitution et d’exploser dans toutes les maisons du monde, à tous les étages de la société, et dans nos cœurs de femmes.

PUTE : Le rôle du putard est aussi ambigu que celui du mac. Il s’agit aussi, sans doute, d’un jeu de séduction, d’amour, qui se fonde sur la possession de ton corps comme source d’excitation sexuelle majeure. Premièrement, soyons claires, il n’y a pas de contrat direct entre le putard et la prostituée. C’est un contrat putard/mac. Ainsi, le putard sait qu’il loue ton corps à un autre représentant du pouvoir qu’il exerce sur toi. C’est comme ça, même si, dans les faits, la transaction se passe le plus souvent entre la pute et le putard.

Ici c’est important de souligner, une fois de plus, que la pute n’a aucune marge de décision par rapport au client.

On ne parle pas non plus d’un pouvoir qui s’exerce uniquement sur le corps. Son pouvoir a pénétré les sphères du « qui tu es », du « qui tu es dans le monde » et du « comment tu te sens ». De ce fait, tu ne peux pas fuir la situation de prostitution quand tu vas à l’école de ton fils ou faire les courses. C’est une situation – et il faut en parler en tant que telle – qui te dépossède de ton corps et de ta vie entière. La situation de prostitution ne cesse pas au moment où la « consommation » est terminée, elle ne commence pas non plus au moment où on fait appel à tes services ; elle se poursuit indéfiniment au gré de passations de pouvoir d’homme à homme.

LESBIENNE : Pour résumer, la consommation de la prostitution est une relation putard/prostituée qui a aussi le pouvoir de modeler les relations hommes/femmes dans une société donnée.

Cette consommation n’affecte pas seulement le corps de la prostituée, mais toute son identité, ainsi que l’identité et la place des femmes dans une société. Ce n’est pas une relation directe entre le putard et la prostituée, mais un contrat putard/proxénète, à l’image de tous les contrats sexuels dans une société patriarcale qui sont des contrats entre hommes à propos de l’échange des corps, de la force de travail et de la vie des femmes. Le dialogue et le pouvoir se font entre hommes et non entre l’homme et la femme ; la femme est la marchandise, pas l’interlocutrice ni l’autre partie du contrat. C’est aussi ce qui rend la prostitution possible. Un pacte d’homme à homme, qui est également un pacte État/proxénète/putard comme trois niveaux distincts d’un même ordre de domination. Il faut que la pute perçoive tout ça. C’est un mensonge de croire qu’elle possède une marge de décision quand elle trouve un accord avec le putard. Elle n’est qu’un objet, le contrat n’est pas passé avec elle, mais il porte sur elle et son corps, ce qui n’est pas la même chose.

Et puisqu’il s’agit d’une relation, il faut analyser ce qu’elle implique pour l’homme, comment elle l’affecte. Car si la société patriarcale lui permet de passer de putard à père, mari, frère, en toute impunité et, bien souvent, avec cynisme, ça ne veut pas dire que le putard sort indemne de cette relation de consommation du corps de « l’autre ». Qu’est- ce qui se passe dans sa condition d’homme ?

PUTE : La consommation de la prostitution structure aussi une certaine identité masculine, basée sur la virilité, qui traverse beaucoup d’espaces sociaux, du syndicat à la guerre et l’armée en passant par le terrain de football. La consommation de la prostitution renforce et affirme cette identité. L’exemple du père qui amène son fils pour « l’initier » trahit aussi tout ça ; le fils obtient l’accès à un privilège et, à travers ce privilège, à une condition de la virilité.

LESBIENNE : Ça explique aussi le fait que l’homme puisse, sans culpabilité ni aucune accusation de la part de la société, directement passer du rôle de consommateur de prostitution à celui de père de famille ou de curé. Ironiquement, on constate par exemple que le putard peut aussi être appelé paroissien. La consommation de prostitution est un trait de l’universel masculin qui n’est pas remis en question. Dans le monde masculin, la « pute » fait partie d’un mythe romantique lié au marin, au poète, au sauveur, au chef, en tant qu’accessoire de sa virilité.

L’analyse de la consommation de la prostitution à la première personne et depuis l’univers masculin reste à produire. C’est une lacune politique. Une lacune qui révèle justement une complicité avec un système de domination.

De même que la consommation de la prostitution ne se termine pas avec le contrat putard/prostituée, qui est en réalité un contrat entre le putard et le proxénète, ce jeu de domination ne se termine pas avec la relation putard/prostituée, mais se déploie dans toutes les directions si bien que personne ne demeure indemne, ni la fille, ni la Vierge Marie, ni Dieu tout-puissant.

https://scenesdelavisquotidien.com/2022/07/25/aucune-femme-ne-nait-pour-etre-pute-un-extrait-du-livre/

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« Aucune femme ne naît pour être pute », de Sonia Sanchez et Maria Galindo

Dans ce livre à deux voix, Sonia Sanchez, survivante de la prostitution argentine et Maria Galindo, activiste féministe bolivienne de « Mujeres Creando » [1] l’affirment : la rupture avec le système prostitutionnel ne peut être que radicale ; les femmes en situation de prostitution n’ont plus rien à perdre. 

Le livre s’ouvre par un poème écrit par 13 survivantes argentines : « Je suis une femme, pas une chose […] J’ai des questions à poser à l’Etat :

« Pourquoi n’ai-je pas de travail ? Pourquoi n’ai-je pas été à l’école ? Pourquoi ne suis-je pas maitresse de mon corps et de ma vie ? […] Arrêtons l’hypocrisie collective, mes « clients » sont vos frères, vos cousins, vos maris, vos fils ». 

Maria Galindo (dite « la lesbienne » dans le livre, pour indiquer d’où elle parle) pose les questions et Sonia Sanchez (dite « la pute ») y apporte des éléments de réponses liés à son vécu dans le système et à sa sortie de la prostitution. Par les mots, Sonia Sanchez, survit et se réapproprie son histoire. Pour Maria Galindo, parler de la réalité prostitutionnelle permet de contrer la banalisation du phénomène avec un éclairage féministe.

Tout d’abord, elles montrent comment la prostitution est un élément quasi-constitutif du patriarcat. Les personnes en situation de prostitution sont presque toujours des femmes, « une femme qui n’a aucun droit sur son propre corps », « une femme dont le corps est un bien public destiné aux hommes ».

Sa condition rejoint celle de toutes les femmes dans un système patriarcal : elle est la grande oubliée, silencée, n’ayant pas d’existence propre. Seule la solidarité entre toutes les femmes peut vaincre ces chaînes d’oppression. Elles appellent à un débat de société :

« la prostitution nous touche au coeur de notre société, de nos communautés, de notre état, de notre pays, car s’y mêlent violence extrême, expropriation, exploitation ». 

La voie de sortie, pour Sonia Sanchez, c’est d’abord celle du silence et du mirage créés pour mieux supporter la réalité. Le silence est un moyen de survie, causé par la peur et la violence des proxénètes. En outre, le sysètme agresseur les pousse à l autoflagellation, « je suis mauvaise », « c’est de ma faute », « je suis sale », etc. Retournement de culpabilité bien connu.

Le mensonge, au cœur du système

Le mensonge est constant : « vous vous mentez quand vous vous dites que vous imposez un prix, vous vous mentez quand vous vous dites que vous choisissez vos clients, quand vous vous dites que vous n’y resterez pas longtemps. Toutes les conditions de la passe sont imposées par le prostitueur ».

Maria Galindo, elle, rappelle la nécessité de reprendre le pouvoir de nommer justement les choses. Les termes « travail du sexe », « entrepreneuse », « prestataires » ne sont qu’un maquillage , une fuite face à la réalité de la prostitution. Ces mots créent un faux sentiment de dignité et alimentent le tissu de mensonges propres au système prostitutionnel.

Les autrices évoquent ensuite les auteurs des violences du système. L’Etat patriarcal est désigné comme proxénète. Sonia Sanchez prend l’exemple des programmes d’inclusion alimentaire et de distribution de préservatifs, qui loin d’aider les femmes en situation de prostitution, les maintiennent dans une situation de dépendance et de contrôle inacceptable.

Elles montrent l’absurdité des contrôles sanitaires imposés par l’état sur les femmes, jamais sur les clients, « la marchandise doit être toujours propre à la consommation ».

Maria Galindo dénonce le caractère masculin de l’Etat et sa complicité dans la marchandisation du corps des femmes « la prostitution est une composante de tous les systèmes politiques, de toutes les idéologies et de toutes les cultures ». Autres acteurs évidents de ce sytème, le proxénète et le « client », toujours un homme, celui qui détient le pouvoir. La femme n’est qu’un objet, le client achète son consentement pour mieux exercer sa domination et sa soi disant virilité.

Les acteurs secondaires sont également mentionnés : ONG, église, partis politiques, syndicats, travailleurs sociaux alimentent le système en le cautionnant et ce de plusieurs manières : en parlant à la place des personnes concernées, en maquillant la violence prostitutionnelle, en culpabilisant les femmes, en parlant de bénéficiaires et non de personnes, ou en transformant la prostitution en un travail comme un autre.

Paru aux Editions Libre en 2022

[1] elle est fondatrice de ce groupe d’action de rue très connu en Amérique latine

Lina Sibi, 25 juillet 2022
https://mouvementdunid.org/prostitution-societe/culture/aucune-femme-ne-nait-pour-etre-pute/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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