Prostitution, de la misogynie à la haine de soi

« Je l’ai mérité, je ne suis qu’une pute » !
Pute, cette insulte de la langue française s’applique par extension à toute personne supposée se vendre pour un avantage ou de l’argent. Ainsi les représentations sur la prostitution et les personnes prostituées prospèrent depuis des siècles : des personnes vénales, femmes surtout, qui gagnent de l’argent en vendant leurs charmes ou leur corps, des séductrices, des courtisanes, des tentatrices, des « marie couche toi là », des paresseuses, des abuseuses des besoins sexuels irrépressibles des hommes, « des filles de joie » qui ont inspiré ou qui ont fasciné beaucoup d’écrivains et d’artistes peintres des 19
ème et 20ème siècles, dans les nuits de promiscuité en cabarets, dans les nuits de bohème ou dans les milieux où se pavanaient les courtisanes, affichant par leurs atours et hôtels particuliers, la richesse de leur souteneur et qui, parfois, mouraient dramatiquement de tuberculose ou de syphilis. On retient souvent de ces œuvres, la rutilance des couleurs, les lourdes tentures rouges des maisons closes, les alcools et les verres, les fracs des hommes guindés dans leur col rigide, leur regard égrillard qui trie et jauge, et la nudité des corps offerts. Approchons-nous et regardons de plus près pour observer aussi les chairs blafardes et tristes, les regards perdus ou éteints, les maquillages outranciers qui peuvent cacher quelques marques de violence, les yeux cerclés de noir [1]. Essayons de comprendre ce que sont vraiment et le système prostitutionnel, et la culpabilité, la honte et la haine qui habitent les victimes de cette activité, peut-être une des plus anciennes du monde parce que produit d’un système tout aussi ancien, celui de la domination masculine.

Aujourd’hui la marchandisation généralisée entraine à trouver normal que tout se vende et que tout s’achète, sang, organes et orifices compris. La consommation de masse forge les jeux entre besoin, demande et désir, en faisant des objets des fétiches de courte durée et des marqueurs sociaux [2]. Ainsi beaucoup, beaucoup trop, d’adolescentes et de moins jeunes, se laissent tenter par des échanges qui mettent en péril leur intimité, leur estime d’elles-mêmes et leur indépendance. Du côté de ceux qui infligent des actes sexuels non désirés pour eux-mêmes, l’expression violente de leurs pulsions sexuelles s’arriment sur des représentations séculaires de la masculinité et sur la pollution que produit la pornographie accessible à tous dès l’enfance. Les industries du sexe représentent des milliards. Le trafic de la traite des êtres humains à des fins de prostitution fait partie des trois grands trafics mondiaux avec les armes et les drogues, et est celui qui fait prendre le moins de risques. S’est mis en place un véritable colonialisme prostitutionnel qui amène la « marchandise » dans les pays riches où sont les clients ou qui transporte les clients vers les « paradis » du viol tarifé. Des millions de femmes et d’enfants sont ainsi mis en esclavage sexuel. Evitons les fausses catégorisations et le déni, il n’y a pas d’un côté la traite des êtres humains, un mal, une atteinte aux droits humains fondamentaux et de l’autre une prostitution libre. C’est parce que la prostitution existe, c’est-à-dire une demande de la part de prostitueurs-clients, que les trafiquants et proxénètes de toutes sortes (même des compagnons ou maris) organisent, à leur profit, le marché des personnes chosifiées et des corps soumis. L’argent de la prostitution est d’abord l’argent dépensé par les clients et gagné par les proxénètes. Il en reste peu dans les mains des victimes qui sont souvent aux abois, et doivent payer leur dette, envoyer de l’argent au pays pour la famille qui parfois les ont vendues, faire vivre leurs enfants après des ruptures d’emploi ou de couple, payer les vêtements et maquillages qui les transforment en prostituées… Cet argent, souvent, leur brûle les doigts, vite gagné mais pas facilement, vite dépensé, il est à la fois marque d’un prix, « je vaux cela » et perte de valeur « je ne vaux que cela, quelques billets ». Cet achat d’acte sexuel se fait à un prix différent selon les « qualités extrinsèques » de la personne prostituée et les modalités de la prostitution. La personne prostituée va situer son corps, donc elle-même, dans une chaîne de rapports qualité-prix. Elle est doublement objet de consommation et doublement dévalorisée, annulée en tant que personne et victime de racisme et de goût des prostitueurs pour l’exotisme. Au moment où les personnes prostituées pensent gagner leur vie par l’argent qui leur est tendu, elles disparaissent en tant qu’être humain (réification), elles ne peuvent donc pas être les égales en droit qui participent à la production sociale. Elles n’y ont pas de place et, depuis toujours, les prostituées sont constituées en un groupe à part, dont l’existence permettrait de protéger les familles, d’évacuer dans une fonction d’égout le trop plein dangereux de la libido masculine. Cet égout que les pères de l’église catholique, par exemple, ont eux-mêmes accepté comme pis aller, est transformé en lupanars diversifiés adaptés à toutes les bourses et/ou en quintessence de la liberté (les puti-clubs de la Junquera à la frontière espagnole, les bordels organisés à l’occasion de compétitions sportives et de fêtes populaires).

Les clients, eux, ne veulent rien voir de la vie et des souffrances des femmes, d’hommes et de personnes trans’ aussi, qu’ils chosifient. Ils définissent ce qu’est la prostitution, un moyen de tenter de réaliser leurs fantasmes et d’éjaculer,- pas toujours -, sans engagement ; le client paie, se dédouane ainsi puisque l’autre accepte l’argent et même le réclame, argent liquide la plupart du temps. Cet argent liquide la relation ! Françoise Héritier rappelle [3] qu’en Europe le paiement de l’acte sexuel serait la transformation d’une vieille coutume du droit germanique, la compensation d’un dol causé à autrui, une indemnisation qui aurait pour but d’éteindre toute revendication, toute nouvelle plainte. Le viol et le rapt faisaient partie de ces atteintes que l’on pouvait compenser en payant les ayants droit sur la femme : le père, le frère, l’époux. Une description du système patriarcal ! Le proxénétisme en est un élément, le proxénète est payé pour la vente de son bien, sa compagne ou son compagnon ou la personne qu’il a transformée en marchandise par l’emprise et la violence. Nous observons, nous subissons, encore aujourd’hui, dans certaines parties du monde, les formes les plus violentes de l’appropriation des femmes par les hommes, enfermement, rapts et mises en esclavage, violences physiques et psychologiques. Les femmes qui ne sont pas appropriées par un seul homme y sont violées et prostituées, elles appartiennent à tous les hommes [4]. La construction mentale de l’existence, dans la prostitution, d’un contrat et d’un marché comme parfaitement légitimes, voile sa violence, dénie l’acte de viol qu’est la passe.
La prostitution est une affaire de haine, mais de laquelle s’agit-il ?

Du côté de l’acheteur d’actes sexuels, prostitution et misogynie
Essayer de voir le système prostitutionnel du côté du ou des clients n’est pas coutume. Pourtant c’est bien là qu’est le problème. Comment comprendre ce comportement qui consiste à chosifier une personne ? De quoi s’autorisent les acheteurs d’actes sexuels quand ils tendent quelques billets et imposent leur volonté en prenant leur plaisir sur et dans le corps d’une femme qui ne les a pas choisis, quand ils linsultent et la menacent, quand ils exigent que la personne prostituée éprouve aussi du plaisir parce qu’ils se prennent pour des hommes qui ont le pouvoir de faire jouir toutes les femmes ? Qu’est-ce qui les amènent à transformer l’autre en ustensile de plaisir, en exutoire de la violence et de la domination ?

Tous les hommes ne sont pas clients, acheteurs, beaucoup cependant le sont au regard du chiffre d’affaires réalisé par le système prostitutionnel. Dans leur majorité, les acheteurs ont l’air de « monsieur tout le monde », tous les âges, toutes les classes sociales, tous les niveaux de formation, mariés ou en couple, divorcés, célibataires. Leurs déclarations lorsqu’ils sont entre eux ou lorsqu’ils sont interviewés, sont édifiantes [5] : Aux ordres ! « Ce que je veux c’est pouvoir satisfaire mes besoins virils dès que j’en ai envie et avec un minimum d’effort. Ce qu’il y a de mieux dans la prostitution c’est que je peux repartir tout de suite après » ; « Je la paie pour me donner ce que je veux et quand c’est toi qui paies, c’est toi le patron. Je donne des ordres, elle les exécute » ; Mépris ! : « Les putains qui sont prêtes à faire mes quatre volontés pour quelques billets ne manquent pas dans le caniveau ». L’articulation entre l’univers de la consommation hystérisée et la régression : « Peut-être que je suis simplement plus impatient, j’ai grandi à l’heure du « fast food » et de l’internet haute vitesse. Je veux du sexe maintenant. Pas dans quelques semaines ou mois ». Une claire expression de la double domination à l’œuvre dans la prostitution, domination masculine et domination par l’argent : « Allez là où les gens ont faim, choisissez un pays pauvre, allez chercher des femmes dans les régions dévastées par la famine. Elles vous adoreront. Elles prendront soin de vous, elles feront n’importe quoi pour vous, et pour tellement peu d’argent, juste de quoi manger un repas de plus pour survivre ! ».

Les prostitueurs-clients sont pleinement responsables de leurs actes mais ils sont aussi formatés par un système social qui légitime la plupart du temps qu’ils prennent leur plaisir au détriment d’enfants, de femmes et d’hommes infériorisés. Le socle de cette violence se trouve dans le rapport social de sexe, dans l’inégalité de fait entre les femmes et les hommes : valence différentielle des sexes, hiérarchie entre les sexes, supériorité du masculin, assujettissement profond des femmes persistant encore dans la plupart des régions du monde, assignation des femmes et des hommes à des rôles et statuts différents, inscrits dans la dynamique de différenciation/hiérarchisation du genre toujours relancée et renforcée par l’exercice de la domination masculine. Celle-ci est fort peu déconstruite par ceux-là mêmes qui l’exercent, et trop souvent par celles qui la subissent, et ce malgré des législations favorables à l’égalité entre les femmes et les hommes. Ce rapport social de sexe qui a nom de patriarcat, a comme fondement l’appropriation des femmes par les hommes. Comme l’a analysé Colette Guillaumin [6], il en existe deux formes, privée et collective ; l’appropriation privée est organisée par le mariage qu’un pays comme le nôtre a vidé progressivement de son contenu patriarcal (autorité parentale, émancipation de la femme, divorce par consentement mutuel, reconnaissance du crime de viol dans le couple, lutte contre les violences dans le couple) ce qui ne signifie pas pour autant que les violences dans le couple ont disparu, loin de là ! Quant à l’appropriation collective, son expression est évidente dans le harcèlement sexuel par exemple. Encore une fois qu’est-ce qui autorise les hommes à toucher, agresser, insulter, harceler les femmes dans l’espace public ou l’espace de travail si ce n’est qu’ils pensent que toutes les femmes leur appartiennent, sont des objets accessibles ? Les processus de cette appropriation passent par le corps des femmes sous des formes différentes mais que nous connaissons bien : l’appropriation de leur temps ; l’appropriation des produits de leur corps, notamment les enfants ; la charge physique et psychologique des membres du groupe ; l’obligation sexuelle qui prend deux formes principales, l’une existe par le mariage, l’autre est directement monnayée, la prostitution. Dans ce système de domination, la femme prostituée est une femme commune au sens de « bien commun » qui appartient à tous les hommes. Pour Françoise Héritier [7] « la prostitution n’existe que comme réponse aux exigences des hommes qu’il faudrait satisfaire à tout prix ». Cette appropriation se lit et se décline aussi dans la marchandisation sous toutes ses formes du corps des femmes dont l’hyper sexualisation du corps des petites filles.

Dans le système prostitutionnel organisé à la fois par les proxénètes trafiquants et les clients, la misogynie se déchaîne : A la Junquera en Catalogne espagnole, un consommateur répond à un journaliste qui lui pose la question de l’absence de liberté des femmes qu’il achète : « Si tu cogites sur la condition des putes quand tu couches avec elles, tu débandes aussitôt (tiens ! la culpabilité pourrait advenir ?)… quand tu te régales d’un bon saucisson, tu ne penses pas au sort du cochon dans l’abattoir.» ; du couple : « Quand une femme cesse de répondre aux besoins de son mari pour privilégier ceux de ses enfants, que doit faire un homme vigoureux ? Se masturber ou trouver une nouvelle vache pour remplacer celle qu’il a épousée » ; pas de respect évidemment : « Une putain est aussi une arnaqueuse… », « Je ne respecte pas les putes, je ne me laisse pas avoir par tout ce baratin sur leur famille à nourrir » ; en clair ce sont des salopes qui profitent des hommes : « Ce sont les hommes qui sont exploités par ces putains. Le désir masculin d’avoir du sexe et d’être excités par des femmes séduisantes est entièrement naturel » ou « les hommes peuvent contrôler leurs actions mais ne peuvent pas contrôler ce désir (leur cerveau aurait-il disparu ?). Cela les expose à des abus et à de l’exploitation » ; et enfin, un prostitueur, « touriste sexuel » en Asie éclaire complètement la situation : « Le féminisme c’est une infection. Les femmes du tiers monde ne sont pas infectées. Les blanches occidentales sont infréquentables ». La misogynie qui sourd des clients de la prostitution va jusqu’à la haine masculiniste. Une haine déniée : « J’ai appris avec le temps grâce à des sites comme celui-ci que je n’étais pas seul, que nous étions des millions d’hommes à avoir cet intérêt. Nous aimons les femmes ! Alors si c’est un crime je plaide coupable »… et de l’irresponsabilité collective. Il n’est pas possible, ici, d’analyser profondément les origines de cette misogynie qui nourrit les violences faites aux femmes partout dans le monde et qui est un fait collectif prenant des formes diverses à la fois chez chaque homme (et chez des femmes aussi) et qui signifie sur le plan sociologique : infériorisation des femmes, représentations dévalorisantes, agressivité ouverte. Mais rappelons les hypothèses de son origine, la peur de femmes qui contiennent, peuvent engloutir, envie de leur capacité à donner la vie et surtout, nécessité de justifier la domination. Il s’agit bien, en effet, pour maintenir la domination sur l’autre, de l’inférioriser, de le/la mépriser, de lui dénier sa qualité intrinsèque d’être humain. La haine qui peut être construite sur des peurs, peur de l’autre, mais aussi peur de l’autre en soi, va fonctionner comme mécanisme de déculpabilisation pour les hommes violents et cela joue, se cristallise particulièrement, dans la prostitution : elles ne sont rien, elles ne valent rien, elles nous exploitent ; il faut donc les humilier, les utiliser, les écraser…cependant elles peuvent toujours être dangereuses. Les clients se comportent comme s’ils en voulaient aux femmes de ne pas pouvoir assumer et maîtriser leurs pulsions et ils leur font payer cher à la fois leur propre addiction et la non satisfaction profonde de leur désir : « Il y a quand même quelque chose de particulier dans un rapport sexuel avec une fille qu’on aime et qui vous aime, quelque chose qu’on ne trouve pas avec une putain ». Ils les font payer par leurs actes de violence de toute nature, mais aussi par la stigmatisation. Ce sont les clients qui contribuent le plus à cette stigmatisation des prostitué-e-s. Ce sont eux qui, pères de famille n’assumant pas leur désir pour des hommes, vont chasser les homos et les trans’ en mal d’argent et de possibilités d’insertion sociale ; ce sont eux qui, trouvant normal de les faire subir à des femmes assignées à ça, imposent leurs manies, leurs fantasmes, leur crasse et leur violence. Ce sont eux qui clament la différence stigmatisante entre les putes et les autres femmes qu’ils haïssent tout autant peut-être, mais envers lesquelles ils ne peuvent pas toujours dévoiler leur misogynie et ils la cachent en déclarant les respecter… tant qu’elles se conforment à leurs attentes. Cette analyse de Théodore Lessing [8] : « Ce processus qui consiste « à rendre haïssable ce que l’on hait » est d’autant plus accentué lorsqu’on doit lutter contre un fort sentiment de sympathie » peut être entendue, dans ses deux parties, comme au cœur de la problématique de la relation entre les hommes et les femmes et particulièrement dans la sexualité. La haine et le désir sont là ensemble, ou haine et séduction, dans des normes de relations hétérosexuelles contraignantes. « Je la veux, je veux (ou je dois) la baiser » est davantage de la prédation qu’un mouvement vers l’autre, qu’un désir de rencontre. Vouloir l’objet haï fait contradiction, ce sera donc l’objet à séduire ou à prendre qui deviendra coupable. En même temps, dominer dans l’acte sexuel, c’est éviter les « débordements possibles » de la sexualité féminine qui mettent en danger les hommes. C’est pourquoi nous avons vu se développer une libéralisation sexuelle qui banalise la prostitution et la pornographie, barrant la route à la liberté sexuelle qui ne peut exister que dans l’égalité. Cette égalité progressivement, lentement, difficilement gagnée dans les domaines du travail, de la politique, de la famille, est encore chèrement payée par les femmes dans leur ensemble, non seulement par une surcharge éreintante, une solitude asséchante [9], mais par une violence subie latente et agie, symbolique et réelle, prenant à la fois la forme, d’une part, de régressions haineuses articulées à des fondamentalismes religieux autorisant la mise en esclavage et le meurtre et, d’autre part, de marchandisations totalitaires, de performances obligatoires et de célébration de l’argent qui tuent l’être.

Chez les victimes de la prostitution s’installe la haine en retour. Comme pour les violences conjugales, cette haine peut être mise en acte mais c’est rare. C’est plutôt le contraire qui est fréquent, les assassinats de personnes prostituées. Grisélidis [10] avant de célébrer son activité prostitutionnelle qui nourrissait ses enfants, écrivait « C’est une sensation d’humiliation et d’horreur qui me pousserait au-delà de la nausée jusqu’au meurtre. Oui je pourrais facilement tuer si je me laissais aller ». Une étudiante prostituée porte plusieurs coups de couteaux à son client médecin qui n’en meurt pas. A son procès, elle dit : « je ne sais pas si c’est une explication, mais j’étais alors dans un état de grande fragilité. Cela pourrait s’apparenter à un suicide social qui s’est imposé à moi dans une sorte d’urgence, détruire l’autre c’était me détruire moi en me réservant une porte de sortie ». Laurence [11] : « Je ressens encore physiquement l’écœurement qui m’a envahie alors que ce pervers me léchait tout le corps en éjaculant. Je n’avais qu’une envie : le tuer. Pourtant j’ai fait le choix inverse, je me suis tuée. J’ai fait la morte ».

Etre prostitué-e : de la misogynie à la haine de soi
La personne prostituée subit des actes sexuels et souvent un grand nombre par jour, sans désir, par des hommes qui paient pour pouvoir faire ce qu’ils veulent et dont le comportement est imprévisible. La répétition d’actes sexuels non désirés est équivalente à une effraction corporelle, à une atteinte profonde à l’intimité, c’est l’équivalent du viol [12]. Une survivante, Fatima [13], écrit : « Même si on nous donne de l’argent pour nous violer, cela reste un viol ». Rachel Moran [14] fondatrice du Mouvement des Survivantes : « Quand les gens me posent des questions sur la violence dans la prostitution, je crois qu’ils sont à côté du vrai enjeu. Ce que ne comprennent pas ces personnes c’est le fait que l’acte lui-même est violent, que même l’homme le plus gentil qui ait touché mon corps était violent ». Le moment clé de la prostitution est la passe, la confrontation prostitué-e/client, ce moment de domination pure. Quelques billets sur la table, et à partir de là tout est possible. Ce moment de grande violence est une chosification de la personne, sa négation et ce moment est subi plusieurs fois par jour.

Laurence Noëlle [15] (devenue) prostituée à l’âge de 17 ans dans la rue Saint Denis à Paris par un réseau de proxénètes, avait jusqu’à 30 clients par nuit. « Une expérience insoutenable, écrit-elle, j’ai ressenti la prostitution comme un viol ou plutôt des viols incessants, comme la destruction et l’anéantissement d’une partie de moi-même ». David [16] : « Il y avait la violence verbale, l’agressivité corporelle, la virulence que la culpabilité des ces hommes projetait… la prostitution me dévorait totalement sans pitié » ; Mylène, qui se déclare prostituée « de luxe » : « Pour supporter on ferme les yeux. Je mettais mon bras devant mon visage, avec mon parfum dessus. Ça permet de protéger une part de soi, une part qu’ils n’auront pas. Il y avait aussi le valium. Sans le valium je n’aurais pas pu… je ne me lavais qu’avec du mercryl pour décaper ». La passe est un moment de dégoût, de peur, il est moment de sensation de saleté extrême à la fois interne et externe qui va laisser des traces indélébiles. Les conséquences des passes, de ces violences répétées, sur la santé et sur la vie personnelle sont destructrices et dépassent largement les risques d’infections sexuellement transmissibles. A cette violence s’ajoutent les violences subies du fait des proxénètes (conjoints ou autres, trafiquants etc.), du fait des clients qui violent au sens de la législation, refusent de payer, tapent, insultent ; du fait des passants (vols, insultes, jets de bouteille, coups etc.) ; le mépris et la stigmatisation s’ajoutent à tout cela. Les personnes prostituées subissent un cumul de violences et sont beaucoup plus exposées que les autres aux agressions et aux meurtres. Robert Lévy [17] explique que dans certains contextes, les personnes confrontées à la prostitution vivent dans le même climat d’insécurité que si elles étaient dans un pays en état de guerre. Elles subissent aussi un continuum de violences. La plupart des personnes en situation de prostitution ont eu une enfance, une adolescence et des relations parentales très difficiles, voire destructrices. Elles ont subi des violences psychologiques (abandons, refus de leur homosexualité, etc.), physiques, sexuelles (attouchements, viol et inceste) qui ont atteint leur intégrité physique et psychique, qui ont dégradé leur estime de soi, qui les ont isolées et ont produit échec scolaire et exclusion sociale. Ainsi la domination masculine et la misogynie qui l’accompagne, vont briser l’enfant ou l’adolescent-e et le-la transformer en proie vulnérable. Les agresseurs reconnaissent très vite les personnes fragilisées qu’ils vont utiliser et abuser. Et si le « dressage » n’est pas fait avant, coups et viols viendront à bout de la résistance.

En dehors des violences physiques de tous ordres auxquelles sont confrontées ces personnes et qui ont pour conséquences hématomes, blessures diverses, brûlures, fractures, handicaps, décès, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), énumère une longue liste de conséquences de la violence et de la coercition sexuelles sur la santé des femmes [18] : Sur la santé génésique : ce sont les traumatismes gynécologiques, les grossesses non désirées, les avortements non sécurisés pouvant conduire à une stérilité, les troubles sexuels, les infections sexuellement transmissibles (IST), notamment le VIH, des fistules traumatiques. Sur la santé mentale : troubles du sommeil, angoisse, dépression, état de stress post-traumatique (très fréquent), trouble panique, plaintes somatiques, comportement suicidaire. Sur le comportement : comportement à haut risque (par exemple rapports non protégés, première expérience sexuelle consentie précoce, multiples partenaires, alcoolisme et toxicomanie), risque accru de commettre (pour les hommes) ou de subir (pour les femmes) des actes de violence sexuelle ultérieurs. Et aussi des conséquences mortelles: le décès pouvant résulter d’un suicide, de complications de la grossesse, d’un avortement non sécurisé, du sida, d’un meurtre au cours d’un viol ou pour « l’honneur », de l’infanticide d’un enfant né d’un viol.

Le vécu de la situation prostitutionnelle et ses conséquences sont encore trop méconnus et tus. Il est très important que thérapeutes et personnels soignants dans leur ensemble prennent conscience de ces conséquences multiples dans un moment où on est soit obnubilé par le risque IST, préoccupation ancienne et justifiée sur le plan sanitaire quand il ne s’agit pas seulement de préserver les clients, soit entièrement pris par les problèmes psychologiques au point d’en oublier les somatisations plus courantes. Il y a nécessité de pouvoir proposer aux personnes victimes de prostitution un bilan global de santé lorsqu’elles l’acceptent. Dissociation et décorporalisation constituant des mécanismes de défense psychique contre les agressions et les violences vécues dans la situation prostitutionnelle, engendrent des troubles sensitifs affectant le schéma corporel et un clivage de l’image corporelle qui peuvent amener à la perte de l’investissement plein et entier de son propre corps et donc à l’absence de soins. Sonia, survivante : «  La prostitution c’est comme une fuite en avant, une expérience de mort, c’est comme une privation sensorielle, comme une infirmité » ; Rosen survivante : « J’avais un bras cassé dans un accident et j’en avais gardé une grave arthrose, je ne la sentais jamais. Pour se prostituer il faut anesthésier son corps ». Pour la Docteure Judith Trinquart [19], 80 à 95% des personnes prostituées ont subi des violences sexuelles dans leurs antécédents : incestes, pédocriminalité, viols. David dit avoir été violé, au seuil de l’adolescence, par une amie de sa grand-mère chez laquelle il passait ses vacances ; Laurence, cantonnée dans la salle de bains pendant des années, n’avait aucune intimité et subissait les viols répétés de son beau-père. Raïssa, albanaise : « A 12 ans on m’a mariée avec un homme de 30 ans ; je ne l’avais jamais vu. Personne ne m’a demandé mon avis». Il n’est donc pas question de sous-estimer les conséquences des « trauma » subis soit dans l’enfance, soit par l’entrée dans la situation prostitutionnelle elle-même. Il faut déplorer que les résistances dans le milieu médical, psychiatrique et psychanalytique soient encore grandes face aux travaux de Ferenczi et de ses successeurs [20], des spécialistes du psycho-trauma [21] et du stress post-traumatique, et que la formation des médecins et psychologues soit encore insuffisante dans ce domaine. Fiona : « Le premier client je ne m’en souviens pas, je me souviens du premier coup de sonnette, après il y a un blanc… j’ai cessé d’exister ». La mémoire traumatique va entrainer les victimes à s’exposer à de nouveaux risques et à chercher les moyens de dissocier pour que cessent leurs souffrances, d’où l’étonnement produit sur les personnes non informées par les allers-retours vers la prostitution alors même qu’elle est vécue comme insupportable.

Le système de maltraitance avec l’emprise des maltraitants et leurs menaces, engendrent honte et culpabilité et la haine de soi. Se haïr et vouloir se détruire, Caroline : « Servir d’objet, c’était ma dose ; une sorte de dépendance dans un but de destruction ». Se trouver sans valeur peut amener à se donner un prix : « Quand on se sous-estime, un prix c’est la preuve qu’on n’est pas si mal que ça », peut amener à gagner de l’argent pour acheter des vêtements de luxe et tenter une valorisation de soi dérisoire par celle de son apparence. La honte « ce sentiment poison qui pèse sur l’agressé-e et non sur l’agresseur, isole, enferme, fait de la victime le bourreau de soi-même » [22]. Laurence : « Honte d’être née, honte de n’avoir pas été aimée, d’avoir été rejetée, honte d’avoir été victime d’inceste, honte d’avoir été prostituée, honte d’avoir été alcoolique » et aussi la peur vers l’agonie psychique : « J’ai fait la morte lors de l’inceste et j’ai continué dans la prostitution ». Laure de Fréville, psychologue et psychanalyste qui reçoit les personnes prostituées que l’Amicale du Nid lui adresse, dit : « Dans la prostitution, la souffrance c’est le prix à payer et à ne pas nommer ». La haine de soi de la personne prostituée est aussi haine des autres prostituées, miroir de ce que l’on est, renvoi à ce que l’on ne sait pas faire cesser, à la disparition de son statut de sujet. Les mauvaises relations entre prostitué-es, souvent tendues, agressives, sont aussi exacerbées par la mise en concurrence dans les rues, sur les routes.

C’est après avoir quitté la situation de prostitution que des victimes témoignent de leur vécu, de leur enfance, et des conséquences des violences vécues. Ceci est cohérent avec les processus de mésestime de soi, de honte, de peur, entrainés par les systèmes maltraitants qui interdisent l’expression des souffrances. Elle est permise ensuite, comme libération et résultat de thérapies et d’accompagnements « réussis ». En situation de prostitution, certaines disent prendre leur revanche, « ce qu’ils ont pris quand j’étais enfant, ils doivent le payer maintenant ». Certaines sont amenées à témoigner de leur pratique en la valorisant, – comment faire autrement ?- : assistance des hommes esseulés ou que leurs épouses ne comprennent pas, attitude peu différente de celle de beaucoup de femmes qui acceptent leur infériorisation et leur assignation aux « dons sans retour » ; ou moyen de gagner beaucoup d’argent pour tenter l’indépendance, raison sur laquelle se précipitent les pro-prostitution faisant des prostituées des femmes fortes, débrouillardes et maîtresses de tout. Oui ! Fortes de n’avoir pas totalement sombré, fortes de « supporter » dans le silence ces violences, fortes de maîtriser suffisamment la situation pour échapper aux vols, aux viols et aux tentatives de meurtre. Des personnes prostituées exposées par les média disent après-coup qu’elles ne pouvaient faire autrement que de dire que leur « métier » était formidable puisqu’elles étaient vues et entendues par les clients.

Sortir de la prostitution et recouvrer autonomie et estime de soi
Il n’y a pas de détermination : un-e enfant violé-e ou incestué-e ne sera pas forcément un-e adolescent-e ou un-e adulte prostitué-e mais c’est en protégeant et accompagnant les enfants qui subissent des violences que l’on évitera ensuite les situations d’autodestruction ou de vulnérabilité à d’autres agressions. Il y a des mères maltraitantes et incestueuses, c’est un fait. Mais les statistiques parlent d’elle-même, comme dans les violences conjugales, la domination masculine fait des ravages. Il est aussi un fait que l’absence de protection par la mère contre un agresseur, son silence face à l’inceste, son déni, aggravent les effets du traumatisme. Cependant, il faut rappeler que dans ces situations, les mères sont souvent soumises à la violence du père ou du compagnon et vivent dans la peur elles mêmes souvent victimes de violences dans leur enfance et dans le couple. L’insistance sur leur rôle et l’atténuation de celui de l’agresseur est bien le signe d’une culture qui a tendance à charger les femmes et les mères de toutes les fautes. Où sont les pères protecteurs, présents, attentifs et respectueux dans ces histoires individuelles terrifiantes ? Caroline Brac, psychologue intervenant à l’Amicale du Nid souligne : « Ce que j’entends de la part des personnes prostituées semble confirmer que le quatrième personnage – les trois premiers étant les prostitueurs-clients et proxénètes et la personne prostituée -, qui se tient dans l’ombre de la scène prostitutionnelle mais dont la présence est indispensable pour qu’elle se joue, est bien le couple parental ». Certes, mais ce couple parental est lui-même dans sa légitimation, constitution et (dys)fonctionnement fabriqué par des processus sociaux, une culture et des institutions. La situation de prostitution nait du système de rapports sociaux de sexe qui à la fois nourrit la violence familiale et des proches vis à vis des femmes et des enfants, autorise les hommes à acheter des actes sexuels et fait obstacle à la prise de conscience collective et à la prise de mesures pour le transformer. Etre prostituée n’est pas seulement une histoire singulière, c’est être victime aussi bien d’agresseurs que d’un système. Laldja, survivante le dit : « Ce qui a été grandiose pour moi c’est quand il a prononcé le mot de victime. Ce mot m’a rendu l’espoir ».

Reconstruction de la confiance, avènement de la parole, accès aux droits seront les éléments fondamentaux de la rencontre avec les travailleurs-euses sociaux-ales et les soignant-e-s pour le déclenchement d’un processus, souvent long et difficile, de sortie de la prostitution et d’insertion. Pour lutter contre le système prostitutionnel, il est nécessaire d’intervenir le plus vite possible auprès des jeunes pris dans cette violence, de protéger les enfants [23] et de faire de la prévention ; il est primordial de faire changer la culpabilité de camp et pour cela le droit et la loi sont incontournables.

Geneviève Duché 
Publié dans la revue Le Coq-Héron, N°232, Ed. Erés, 2018

Geneviève Duché, féministe abolitioniste, maîtresse de conférences honoraire de Sciences économiques, docteure d’Etat, a été présidente de l’Amicale du Nid et a publié à ce titre de nombreux articles sur le système prostitutionnel.
Publications récentes d’ouvrages :
Les système prostitutionnel, une analyse féministe et abolitionniste du système prostitutionnel, Ed.Persée, 2016 et 2019 (mise à jour)
Illibéralisme et repli identitaire en Europe centrale ; un défi pour l’Union européenne, Ed. L’Harmattan, coll .Questions contemporaines, 2022.

[1] Voir les tableaux du peintre Chabaud, 1882-1955.
[2] Geneviève Duché : Thèse de doctorat d’Etat es sciences économiques : la consommation des biens de luxe, 1976, Université de Montpellier.
[3] Une pensée en mouvement, Ed. Odile Jacob, 2009.
[4] Lire Chahdortt Djavann, Les putes voilées n’iront jamais au paradis, Ed. Grasset, 2016.
[5] Voir « Les prostitueurs » de Victor Malarek, Edition française, M/éditeur, 2013. Victor Malarek qui commente les échanges entre prostitueurs captés sur internet (plus de 10 mille) et retranscrits dans son livre, la recherche de sexe tarifé est essentiellement une affaire de droit d’accès au corps des femmes, de pouvoir, de contrôle.
[6] Colette Guillaumin sociologue : « son expression concrète est l’usage d’un groupe par un autre, sa transformation en instrument manipulé et utilisé aux fins d’accroître les biens mais également la liberté et le prestige du groupe dominant ou aux fins de rendre sa survie possible dans des conditions meilleures. ». Son livre Sexe, race et pratique du pouvoir, l’idée de nature, 1992, Ed iXe, 2016.
[7] Françoise Héritier, Féminin/Masculin, Tomme 2, Dissoudre la hiérarchie, O. Jacob, 2002
[8] La haine de soi, le refus d’être juif, Berg International Editeurs, Coll. Agora, 2011, p.49.
[9] Julia Kristeva : Seule une femme, L’Aube, 2013.
[10] Grisélidis Real, 1929-2006, écrivaine, peintre, prostituée pour élever seule ses quatre enfants. Elle vit d’abord la prostitution comme une violence et une pratique de survie puis elle devient militante et est active lors de la révolution des prostituées dans les années 70. Elle commence à écrire (en prison pour détention de marijuana) et quitte la prostitution en 1995.
[11] Laurence Noëlle: Renaître de ses hontes, Ed. Le Passeur, 2013.
[12] Pour une lecture plus complète voir Geneviève Duché : Non au système prostitutionnel ! une analyse féministe et abolitionniste du système prostitutionnel, Editions Persée, 2016. Mis à jour en 2019.
[13] Les témoignages de personnes prostituées sauf précision contraire, viennent d’une sélection publiée par le groupe Abolition en 2013 (30 jours, 30 témoignages) et la plupart ont été publiés par la revue Prostitution et Société.
[14] Son livre: Paid for, Ed. Gill et Macmillan, 2013.
[15] Son livre : Renaître de ses hontes.
[16] David Von Grafenberg, Son livre Prostitué, Ed. Anne Carrière, 2007.
[17] Psychiatre et psychanalyste : Les dangers de la prostitution, CLICOSS, Bobigny, Juin 2003.
[18] Article de la docteure Marie-Hélène Franjou présidente de l’Amicale du Nid : Conséquences de la prostitution sur la santé physique, psychique et sexuelle des victimes de la prostitution, Amicale du Nid, septembre 2017.
[19] Médecin légiste, membre du Bureau de l’association Mémoire traumatique et victimologie : La décorporalisation dans la pratique de la prostitution : un obstacle à l’accès aux soins, Thèse de doctorat en médecine, Université de Paris 13, 2002
[20] Voir Revue du Coq-Héron, N°223, 2015, Erés. Et aussi les travaux de Pierre Sabourin, Psychiatre, psychanalyste, centre des Buttes Chaumont à Paris.
[21] Travaux de Muriel Salmona, psychiatre-psychothérapeute, Présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie.
[22] Claudine Legardinier, entretien avec une étudiante qui souhaite rester dans l’anonymat absolu, 2013.
[23] Lire Pierre Sabourin : Ferenczi et les systèmes maltraitants, bifurcation épistémologique des années 1930, in Revue Le Coq-Héron, n°223, 2015.

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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