Vieillir sans effacement ou relégation, sans disparaitre

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Une remarque préalable : je reprends sans difficulté le vocable utilisé « vieille » étant moi-même un « vieux », avec ou sans guillemets.

« Nous ne tolérerons plus notre effacement ni le fait d’être reléguées dans un coin comme des poids morts. Nous ne nous laisserons plus traiter comme des non-personnes qui sont juste un fardeau. » (Début du« Manifeste de la femme plus âgée », traduit et publié en 1976 dans Nouvelles féministes, journal de la Ligue du droit des femmes)

Dans leur éditorial, Vieilles, où seront-nous ?, Clothilde Palazzo-Crettol, Farinaz Fassa, Marion Repetti et Vanina Mozziconacci abordent entre autres, le cumul des discriminations subies par les vieilles, leur prétendue inactivité, l’image construite de ces vieilles dames, le travail des femmes « minoré à tel point qu’il en est devenu un arrière-plan, un soubassement qui ne se remarque pas et sur lequel peuvent s’appuyer et se détacher les activités masculines », leur travail bénévole, l’importance du travail gratuit lors des confinements.
« Ne plus participer officiellement à la production ou à la reproduction condamne ainsi les vieilles à la disparition en tant que sujet collectif. Quel retournement stupéfiant : la déprise comme expression de réaménagement de sa vie n’est plus un horizon, et l’activation devient une obligation ! »

Les autrices parlent de sujettes actives, de discours médiatiques, de symbole d’une altérité radicale, de nouvel espace de relégation pour les femmes. Elles assument donc l’usage de « vieilles » et de « veillardes », une forme de femmage. Elles discutent de dissimulation des âges, de répulsion, d’inutilité sociale, de valorisation du corps, de non-fécondité, de non désirabilité…

Des articles et des questionnements, « La clé de voûte de la réflexion se départit d’une lecture de la vieillesse construite sur l’image de la colline : une augmentation de soi durant la jeunesse qui permettrait de s’arracher à la nature et de se construire comme sujettes autonomes, à laquelle succéderaient la plénitude de l’âge mûr et la décrépitude inéluctable de l’avancée vers la mort », la croyance « selon laquelle la vieillesse est un problème dont les individu·e·s sont responsables », l’insignifiance ou la trop grande visibilité, la place assignée et refusée, la réduction des personnes âgées à l’assujettissement ou au déficit.

Les autrices abordent les politiques socio-sanitaires, les traitements comme « objet de soin, désexualisées ou victimes d’injustice », les questions de sexualité, de corps comme « comme source de soins à donner, et de dégoût lorsqu’il s’agit de s’occuper des linges souillés », l’irruption dans le foyer « d’une personne étrangère à leur intimité », la violence « symbolique du système de genre, de jeunisme et des normes de classe », les résistances à la déprise imposée « en tant que vieilles ET femmes », la production de savoirs sur et non avec, les représentations, les processus de ressaisissements de soi…

« Les articles montrent aussi ce qu’il faut de liberté pour remettre en cause les normes de beauté, de sexualité ou d’âge, et pour proposer des images de vieilles différentes de celles que le regard dominant renvoie. Ils proposent donc un regard transformé »

Sommaire
Edito
Clothilde Palazzo-Crettol, Farinaz Fassa, Marion Repetti et Vanina Mozziconacci : Vieilles, où serons-nous ?
Grand angle
Toni Calasanti et Neal King (trad. Marion Repetti) : Vieillissement réussi, âgisme et persistance des rapports d’âge et de genre
Marion Braizaz, Kevin Toffel et Angélick Schweizer : Vieillir face au cancer : invisible sexualité des femmes
Paul Hobeika : Le patriarcat d’outre-tombe. Veuvage, réversion et recomposition des rapports sociaux de sexe à l’âge de la retraite
Nathalie Burnay et Amélie Pierre : Itinéraires et vécus différenciés dans le secteur de l’aide à domicile en Belgique francophone
Lisa Buchter, Mina Guinchard et Annie Le Roux : Remettre les vieilles de la marge au centre avec une recherche participative
Lorine Dumas et Juliette Rennes : Inventer un autre regard sur l’avancée en âge. Vieillissement corporel, féminisme et arts plastiques depuis les années 1970
Champ libre
Annick Anchisi : Au fil des corps, apprendre de l’expérience. Parcours d’une infirmière sociologue
Parcours
Isabelle Cambourakis, éditrice féministe. Publier des textes au « pouvoir de mobilisation ». Entretien réalisé par Lucile Ruault
Sofía Mauricio Bacilio
, leadeuse historique des travailleuses domestiques au Pérou. « Une pandémie de précarisation des travailleuses domestiques ». Entretien réalisé et traduit par Laura Carpentier-Goffre
Comptes rendus
Collectifs
Les Jaseuses : Collectif de chercheur·e·s féministes. Faire de la recherche une constellation critique, autoréflexive et sororale.
Femmages
Andrée Michel : Féminisme international contre le militarisme et la guerre. Par Jules Falquet
bell hooks
, féministe africaine-américaine révolutionnaire. Par Nassira Hedjerassi

Je choisis de mettre l’accent sur certains thèmes abordés dans ce numéro passionnant sur un sujet peu abordé et des personnes que la société ne souhaite plus voir.

« vieillissement réussi », un discours néolibéral faisant reposer les risques et les contraintes sur les seul·es individu·es, une responsabilité personnelle de chaque personne sur son corps vieillissant, dans la négation des rapports sociaux (âge, genre, etc). Le premier article traite des stratégies sexuées « pour un vieillissements réussi », la transformation de l’apparence corporelle, les marques sociales de la vieillesse, les idéaux de la virilité et de la beauté, la réinscription d’inégalités d’âge et de genre, les regards sur le vieillissement, ce qui est valorisé et ce qui est stigmatisé, la perte d’attractivité comme base d’exclusion, l’invisibilité sexuelle des femmes et « ce qui les désigne comme vieilles », Les injonctions pour détourner l’attention des « rapports sociaux », le refus de la vieillesse « comme un moment différent et important de la vie » (pour celles et ceux qui sont encore en vie, faut-il le préciser).

J’ai été notamment intéressé par l’article « Vieillir face au cancer : invisible sexualité des femmes », l’intériorisation des rôles sexuels, le tabou des pratiques sexuelles des personnes vieillissantes, la dépréciation sexuelle des femmes, les représentions sociales du cancer, la participation des personnels de soins au processus d’invisibilisation des expériences corporelles différenciées des femmes et des hommes vieillissants, la réticence à aborder la sexualité, les représentations homogénéisantes, l’accent mis sur l’érection, et l’acte pénétratif, la question de la fertilité et de la conservation de gamètes, la non-prise en compte des désirs et des plaisirs féminins. Les autrices et l’auteur avancent quelques pistes d’actions, recherches, collaborations, formation et accompagnement des professionnel·les, la déconstruction de l’invisibilité des personnes vulnérables, les valeurs « féministes » contre objectifs de rentabilité…

Dans l’article suivant, au titre évocateur : Le patriarcat d’outre-tombe, l’auteur discute de veuvage, de réversion, de recomposition des rapports sociaux à l’âge de la retraite, des effets des moindres rémunérations des femmes, du sens social des retraites et des pensions de réversion, « Si les pensions de réversion défient les catégorisations usuelles des droits sociaux, c’est que la logique de leur création et de leur attribution suit avant tout l’ordre du genre ». Les pensions de réversion sont des « pensions destinées aux femmes », l’auteur aborde la dépendance conjugale, la réversion comme une forme de rétribution du travail domestique, l’action publique et cet instrument genré, la hiérarchisation des droits en fonction du sexe, le contrôle des bénéficiaires, les conditions difficiles d’accès aux droits…

« Le processus de vieillissement résulte d’une combinaison entre les processus structurels, culturels et interactionnels », les vécus du vieillissement ne peuvent être abordés sans prendre en compte les inégalités sociales multiples. « il s’agit de comprendre comment l’apparition de formes de vulnérabilité nées d’accidents de la vie engendrant une prise en charge institutionnelle se vit différemment en fonction des parcours de vie, mais aussi en fonction du genre et des contextes sociaux et culturels des bénéficiaires ». Deux autrices interrogent le secteur d’aide à domicile en Belgique francophone, les logiques genrées des parcours de dépendance nécessitant le recours à l’aide, l’ouverture à la concurrence marchande et ses effets, la très forte féminisation de ce secteur professionnel (et la place importante des temps partiels), l’aide reposant non sur les familles mais sur les femmes de ces familles, le travail informel de celles-ci.

Les autrices expliquent que l’entrée dans l’aide à domicile n’est pas anodin, que les femmes et les hommes le vivent différemment. Elles parlent d’enjeu genré, de perception de la fragilité, « Vieillir ne fait pas disparaître les cadres normatifs et les appartenances sociales, mais recompose les identités sociales et les attachements symboliques au cœur de processus de vulnérabilité complexes », de modèles plus ou moins conviviaux, du sentiment de mal-être, de dévalorisation vécue, d’atteinte à l’intégrité de la personne, de silence, de capacité « à composer, à bricoler, à négocier avec les affres de la vie »…

Je souligne l’article Remettre les vieilles de la marge au centre avec une recherche participative, tant par sa méthodologie, que pour ses analyses et ses pistes de transformation. Les autrices discutent d’enjeux théoriques et méthodologiques, « lutter contre la domination épistémique dans la RAP [recherche action participative] en train de sa faire », de praxis intégrant le projet politique féministe au projet scientifique, de savoirs situés et de réflexivité, de contexte de la recherche, de mise en lumière de « qui prend soin de qui, de quoi, et quel travail est invisibilisé », de partage d’analyses, de manque de prise en compte « des mécanismes d’autocensure de la parole des femmes dans des assemblées mixtes », des outils pour analyser les rapports sociaux, de matérialisation du prisme de genre, de production de connaissances, de visibilité des processus de reproduction des normes…

Arts plastiques et autres regards sur l’avancée en âge. Dans un univers fortement masculinisé, les autrices interrogent les conventions et les différences, les limites assignées à la « féminité », l’apparition de corps féminins et les processus de perturbation visuelle. Contre l’injonction de jeunesse éternelle, elles soulignent quelques artistes, la fusion du nu féminin et de l’autoportrait masculin au travail, la mise en cause du « sujet regardant (masculin) et sujet regardé (féminin) », les schèmes narratifs et iconographiques des « ages de la vie », des autoportraits, l’usage de la photographie pour « faire exister la vieillesse comme partie significative de la vie », les corps âgés en mouvement, la mobilisation par des femmes de « leur propre corps comme outil, support ou modèle ». Un article richement illustré de tableaux et de photos.

Sans m’y attarder, je signale d’autres articles très intéressants, un parcours d’une infirmière sociologue, un entretien avec Sofía Mauricio Bacilio : « Une pandémie de précarisation des travailleuses domestiques », le femmage de Jules Falquet à Andrée Michel…

Nouvelles questions féministes : Vieilles (in)visibles
Coordination : Farinaz Fassa, Vanina Mozziconacci, Clothilde Palazzo-Crettol, Marion Repetti
https://nouvellesquestionsfeministes.ch/2022a/
Editions Antipodes, Lausanne 2022, 234 pages

Didier Epsztajn

Précédents numéros : revue/nqf/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Vieillir sans effacement ou relégation, sans disparaitre »

  1. Merci, Didier ! Ça fait du bien de te lire pour commencer la journée.

    D’une vieille à un vieux…

    Adelphiquement,

    Florence

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