Sheila Jeffreys parle de sa recherche sur les bases idéologiques de l’engouement pour la pornographie

« Je militais dans les campagnes contre la pornographie, à Londres, des années 1975 à 1978, et à cette étape-là j’ai décidé de faire une recherche sur les violences sexuelles contre les petites filles, car à ce moment là peu de choses avaient été faites, c’était une question relativement nouvelle. J’ai décidé, donc, de faire une recherche sur ces violences à notre époque, et une amie m’a invitée à Bradford et m’a fait obtenir une bourse. Or je ne suis pas sociologue, mais historienne, et ce n’était pas mon domaine privilégié. Mais je suis allée dans une bibliothèque, à Londres, la Fawcet Library, où se trouvent les documents des campagnes menées par les femmes à la fin du XIXe siècle, en particulier contre les Contagious Disease Acts. C’était une année après le début de ma recherche. Quand j’ai commencé à étudier ces documents, j’ai découvert, à mon complet étonnement, qu’il y avait eu une campagne pendant cinquante ans contre la violence sexuelle à l’égard des petites filles, de 1870 à 1920 environ, et je me suis finalement spécialisée dans l’histoire de cette période.

Les féministes du XIXe siècle et la sexualité
Lorsque je faisais ma maîtrise en histoire contemporaine, je n’avais aucune idée qu’une telle campagne avait existé, aucun livre n’en parlait, les historiens qui écrivent sur le mouvement des femmes à la fin du XIXe siècle ne mentionnent jamais les campagnes à propos de la sexualité, même les féministes qui compilent des anthologies ne les mentionnent pas, et je trouve que cela est très significatif. Ce qu’on nous avait enseigné, c’était que les militantes féministes de cette époque étaient prudes, anti-sexe, mais quand j’ai pris connaissance de leur argumentation au sujet de la violence sexuelle contre les enfants, je me suis rendu compte qu’elle était semblable à celle que les féministes développent aujourd’hui. J’étais folle de joie et totalement stupéfaite de toutes ces découvertes…

Mais après avoir découvert ces immenses campagnes pour élever l’âge du consentement, obtenir une législation sur l’inceste, etc., ma question était alors de comprendre pourquoi tout cela s’était arrêté dans les années vingt, et pourquoi il y avait eu cinquante ans de silence jusqu’à ce que les féministes de la deuxième vague soulèvent à nouveau ces questions. Donc, de l’étude de ces mouvements contre les violences sexuelles à l’égard des petites filles, je suis passée à la question de savoir quelle était la pensée féministe de l’époque sur la sexualité. Il fallait comprendre cela pour vraiment comprendre leur travail contre les violences sexuelles, et ce n’était pas très aisé.

J’ai trouvé le travail d’Elisabeth Wolstenholme Elmy et de Frances Swiney, dont je parle dans le deuxième chapitre de mon livre, et dont les historiens n’avaient pas parlé. J’ai découvert qu’elles avaient eu une analyse théorique de la sexualité. Il me fallait ensuite expliquer la disparition de cette théorie, ainsi que celle de ces campagnes contre la violence sexuelle. J’ai commencé à me pencher sur le développement de la sexologie, la « science du sexe » comme ils disent, au début du XXe siècle, sur l’œuvre de Havelock Ellis et des autres. Une fois de plus j’ai été très étonnée. Je n’avais absolument aucune idée de ce que ces hommes disaient, particulièrement dans les années vingt, car à cette époque les sexologues étaient beaucoup plus clairs qu’ils ne le sont aujourd’hui, par exemple ceux qui écrivaient sur la frigidité, qui fut inventée comme maladie dans les années vingt. Ils étaient incroyablement clairs, comme Whilelm Stekel, un des psychanalystes freudiens que je mentionne dans mon livre, qui disait que pour une femme, être amenée au plaisir sexuel par un homme, c’était reconnaître qu’elle était conquise, que ce plaisir sexuel soumet les femmes non seulement dans leur sexualité mais dans l’ensemble de leur vie. C’était si incroyablement clair que je n’arrivais pas à comprendre pourquoi les historiennes féministes n’avaient pas davantage tenu compte de tous ces documents.

Les « réformateurs sexuels » socialistes et le ressac antiféministe
La première partie de mon livre The Spinster And Her Enemies traite des idées des militantes féministes, qui avaient une analyse très cohérente de la sexualité, voyant l’assujettissement sexuel des femmes comme la base de la domination masculine, et cela à travers notamment une étude des campagnes contre les violences sexuelles à l’égard des petites filles.

La seconde partie traite du « backlash » contre les féministes, qui est l’œuvre des «réformateurs sexuels » qui ont systématiquement sapé les idées féministes dans le domaine de la sexualité. Dans chacune de leurs œuvres, ils attaquaient très violemment les féministes comme des « haïsseuses d’hommes », des célibataires, des lesbiennes, toutes les catégories de femmes qui les effrayaient, et c’est très clair que leurs écrits sur les femmes et sur la sexualité étaient une réaction directe contre ce que disaient les féministes.

C.L. – Peut-on comparer ce « backlash » avec ce qui se passe aujourd’hui et, d’autre part n’y a-t-il pas eu aussi des causes internes à la crise du premier mouvement féministe ?
S.J. – À la fin de la première vague du mouvement féministe il y a eu évidemment la Première Guerre mondiale, et c’est très différent de ce qui se passe maintenant. La colère incroyable des féministes contre la violence sexuelle n’a pas été ressentie et exprimée avec la même intensité après la guerre, y compris par les mêmes femmes, le niveau de colère n’est plus le même et je crois qu’il faut admettre que la Première Guerre mondiale a interrompu le mouvement et influencé la forme qu’il a prise ensuite. Mais à part cela, je pense que l’impact des « réformateurs sexuels » fut énorme et c’est quelque chose qui n’a pas été suffisamment pris en considération.

Nous devons comprendre – et je pense que c’est une des choses les plus difficiles pour les féministes en général – que la gauche a eu un impact énorme sur le déclin du féminisme à cette époque. Les « réformateurs sexuels » se considéraient eux-mêmes comme des socialistes, il y avait eu une complète communauté d’intérêts entre eux et ceux qui se considéraient comme les plus progressistes à gauche. La critique du féminisme, la tentative de le détruire, sont venues des mêmes gens et des mêmes sources. Je sais que c’est une question embarrassante aujourd’hui pour beaucoup de féministes qui veulent éviter une telle analyse de l’histoire de la gauche – mais je pense qu’une chose qui doit être écrite, c’est une histoire du lien entre anti-féminisme et socialisme depuis plus d’un siècle, en termes de l’ensemble du mouvement et de la théorie socialiste, pas seulement en ce qui concerne les syndicats ou le Parti travailliste, une démonstration non seulement de la façon dont ils ont ignoré les femmes mais dont ils ont été directement anti-féministes.

Sado-masochisme et autres avatars libertaires
Nous voyons aujourd’hui le même type de divergence d’intérêts autour de la sexualité. La gauche soutient les « réformateurs sexuels » et la tradition sexologique s’enthousiasme pour l’œuvre d’Havelock Ellis et autres sexologues, qui étaient incroyablement anti-femmes et anti-féministes. Ces théories, qui considèrent la sexologie comme une tradition libératrice, dans l’intérêt des femmes, de tous les gens, et de la révolution socialiste, viennent surtout des auteurs homosexuels de gauche, comme Jeffrey Weeks dans ce pays.

Cette tradition sexologique est prise en main par la « gauche libertaire » qui travaille à promouvoir, aux USA et en Grande-Bretagne, les joies de l’érotisation de la domination et de l’assujettissement. Ce sont par exemple aux USA les lesbiennes qui se nomment « lesbiennes sadomasochistes » et ici les mêmes tendances qui soutiennent le S/M, les relations Butch-femme et l’érotisation de la domination et de la soumission sous toutes leurs formes. Gayle Rubin, qui défend activement tout cela, tient à se situer dans ce qu’elle appelle la « tradition pro-sexe » d’Havelock Ellis, qu’elle oppose à ce qu’elle appelle les « avatars sexuels » du féminisme radical à cette époque et, aujourd’hui, analysés comme faisant partie de la « tradition anti-sexe ».

« Tradition pro-sexe » contre « tradition anti-sexe », pour elle les choses sont très claires. Ainsi la « gauche libertaire » s’attaque aux femmes comme Andrea Dworkin et aux militantes féministes contre la pornographie comme étant « anti-sexe », « censurantes », ne comprenant pas que l’intérêt sexuel des femmes serait d’avoir davantage d’orgasmes, d’érotiser leur propre subordination, de prendre plaisir à leur oppression, dans la pornographie, la prostitution et toutes les autres formes de subordination érotisée.

Cela décrit très bien selon moi la tradition des « réformateurs sexuels » et des sexologues depuis un siècle : ce sont eux qui érotisent la subordination des femmes, les entraînent, les forment et les encouragent à prendre plaisir à leur propre subordination. Ce n’est que très récemment que nous avons été incitées à prendre plaisir à la pornographie – la représentation de cette subordination – mais au début du siècle on a appris aux femmes à prendre plaisir à un état évident de soumission dans l’hétérosexualité. L’affirmation « pro-sexe » de la « gauche libertaire » c’est en fait l’érotisation de la subordination.

Et actuellement à gauche tout le monde semble se placer dans cette perspective.

Prenons par exemple Sheila Rowbotham, une historienne féministe anglaise, hétérosexuelle, qui a fait beaucoup de bon travail au début du mouvement ici, en montrant que « le personnel est politique » et comment l’oppression commence dans nos vies personnelles, dans nos lits et dans nos cuisines… Maintenant, au contraire, elle dit que la sexualité est tout à fait séparée.

Dans un article écrit pour la Journée internationale des femmes en 1984, intitulé « Passion Off its Piedestal », elle écrit que les féministes, particulièrement les lesbiennes féministes, et aussi les hétéros, ont désespérément combattu pour des relations égalitaires dans la sexualité et que ce n’est en fait pas possible parce que « le désir n’est pas démocrate ». Elle écrit que, lorsque les hommes et les femmes ont essayé d’avoir des relations égalitaires, la passion et le désir ont disparu, citant une thérapeute américaine qui fait de la thérapie avec des hommes et des femmes pour qui le désir a disparu parce qu’ils avaient essayé d’avoir des rapports égalitaires.

Le sexe comme rapport de domination « inévitable »
La conclusion de Sheila Rowbotham est que, puisque « le désir n’est pas démocrate », nous devons accepter que le désir ait à voir avec l’humiliation, l’extase, la cruauté, sauter du haut d’une falaise, la violence. Elle dit que le désir c’est ça, et qu’il faut accepter ça, sinon on perd l’excitation sexuelle. Et c’est important, car elle a été une féministe connue et représentative du courant dominant de la gauche, mais elle n’est pas la seule : des socialistes-féministes hétéros, des lesbiennes féministes, aujourd’hui aux USA et en Grande-Bretagne, disent la même chose.

Ce qu’on nous apprend, en fait, c’est que le sexe est inévitablement un rapport de domination et de soumission, de soumission des femmes et de domination des hommes bien sûr, cela ne peut guère être autrement ! Les sexologues ont toujours su que le plaisir sexuel des femmes dans la soumission et la reddition n’était pas seulement le problème de ce qui se passait au lit, mais affectait leur capacité d’être forte, de combattre, de défier les décisions des hommes dans l’ensemble de leur vie et non seulement avec cet homme-là.

Et cela est encouragé maintenant dans des magazines comme Ms. et Cosmopolitan aux USA ; il y a eu un article dans Cosmopolitan l’année dernière qui disait que maintenant les femmes avaient obtenu l’égalité, salaire égal, droit à l’emploi, mais qu’elles ne devaient pas oublier que dans la sexualité elles veulent être pourchassées et se rendre – et si les femmes se rendent dans la sexualité elles se rendent ailleurs aussi, c’est très clair.

L’article de Ms. Magazine en juin dernier – et c’est supposé être un magazine féministe – disait que les femmes ne doivent pas s’inquiéter à propos du fait qu’elles doivent se rendre pour éprouver du plaisir dans la sexualité, car il n’y a pas de honte à avoir, ce n’est pas à l’homme qu’elles se rendent, mais à la Nature avec un N majuscule et à elles-mêmes. C’est ce que pourraient dire aussi les lesbiennes S/M, qu’elles ne se rendent pas à quelqu’un mais à elles-mêmes et à leurs amantes. C’est toujours les femmes qui doivent se rendre, Ms.ne dit pas que les hommes doivent en faire autant, vis-à-vis d’eux mêmes, de la Nature ou de quoi que ce soit… Telle est maintenant la forme de sexualité qui est acceptée par celles qui se nomment féministes, des deux côtés de l’Atlantique, principalement des socialistes-féministes, mais aussi des féministes libérales. Les féministes radicales tentent de poursuivre le combat.

C.L. : Peux-tu en opposition à cela développer tes analyses sur la construction de la sexualité historiquement et aujourd’hui ?
S.J. : La manière dont j’appréhende la sexualité est assez semblable à celle des féministes de la fin du XIXe siècle, qui ont perçu beaucoup de choses sur l’oppression sexuelle, l’appropriation du corps des femmes par les hommes comme base du patriarcat, du pouvoir des hommes. Je considère en effet que l’oppression sexuelle et la possession du corps des femmes est absolument fondamentale pour la suprématie masculine. Nous avons bien sûr à faire une analyse plus complexe, car un problème auquel nos sœurs à la fin du XIXe siècle n’étaient pas confrontées est le fait que, depuis cent ans, nous avons été formées à prendre goût à notre oppression, à y prendre plaisir. À la fin du XIXe siècle, les militantes féministes en général ne voyaient pas de plaisir dans les relations sexuelles avec les hommes ; si elles en avaient, elles considéraient que le coït était quelque chose à subir, pas quelque chose d’agréable, elles étaient très conscientes de la domination et de la soumission qui y étaient impliquées, que c’était une relation de pouvoir. C’est pour cela que, par exemple, elles ont pu faire totalement cause commune avec les prostituées, car elles reconnaissaient que les prostituées avaient aussi à se soumettre à quelque chose qu’elles n’aimaient pas, qui était une forme d’exploitation, un rapport de domination et d’assujettissement.

Maintenant que c’est beaucoup plus compliqué, car les femmes hétérosexuelles ont été formées à jouir de leur oppression, à y prendre ce qu’on appelle du « plaisir » – je voudrais trouver un autre mot pour décrire cela. Maintenant c’est devenu plus difficile pour le mouvement féministe de faire cause commune avec les prostituées, car les prostituées soulèvent le voile, montrent trop clairement ce qu’est vraiment l’hétérosexualité, les femmes hétérosexuelles qui ont été éduquées à jouir de leur oppression ne peuvent pas supporter de voir trop clairement ce qui se passe là, c’est embarrassant, difficile. Aujourd’hui on a davantage de séparation entre les prostituées et les femmes hétérosexuelles dans le féminisme. Le problème central est à mon avis cet entraînement à trouver du plaisir sexuel positif dans notre propre dégradation.

Je voudrais dire quelque chose sur la campagne contre la violence sexuelle masculine dans le mouvement féministe contemporain : je pense que ce qui se passe c’est que les campagnes massives contre la pornographie, le viol, les violences sexuelles contre les petites filles, qui ont été menées dans les années soixante-dix aux USA et en Grande-Bretagne, ont eu beaucoup de succès et ont rendu très claire la relation de pouvoir et d’exploitation qui se passe dans ces domaines. En réponse à cela, on a connu une violente réaction de la gauche, qui véritablement haïssait les campagnes féministes contre la violence masculine, et cette réaction a consisté, chaque fois que les féministes soulevaient un problème, ou plutôt transformaient quelque chose en problème, dans le fait de dire que ce n’était pas un problème mais quelque chose de bien : par exemple les féministes ont analysé les agressions sexuelles contre les enfants comme un problème, la gauche, spécialement les homos, ont soutenu la pédophilie, c’est-à-dire que l’agression sexuelle contre les enfants a été redéfinie par la gauche libertaire comme la « sexualité intergénérationnelle ». Cette agression sexuelle est devenue la pédophilie. D’autres exemples : face à l’analyse féministe de la division sexuelle des rôles, la gauche soutient le transsexualisme, qui est une stéréotypisation évidente des rôles sexuels ; face aux campagnes féministes contre le viol, la gauche soutient le sadomasochisme et les fantasmes sadomasochistes ; face aux campagnes féministes contre la pornographie, la gauche soutient l’érotisme… Tout ce que les féministes ont fait a été confronté à une réaction de la gauche pour le miner.

Il faut cependant penser davantage en termes de pourquoi les lesbiennes et les féministes elles-mêmes ont eu des difficultés, et pourquoi la force de ces campagnes est retombée car, ces dernières années, ce n’est pas seulement à cause de l’impact de la réaction de gauche, mais aussi parce que nous avons fait très peu d’analyses de notre propre sexualité, de la façon dont elle a été construite autour du sadomasochisme. Les questions des fantasmes sexuels, de l’érotique lesbienne ont donc été soulevées par la gauche libertaire. Et il y a eu un minage terrible de l’énergie féministe. Beaucoup de ces lesbiennes qui étaient descendues dans la rue et militaient activement contre le viol et les violences sexuelles il y a quelques années ne peuvent plus le faire maintenant car elles se sentent impliquées, elles ont été contraintes à penser qu’une part de leur sexualité était construite autour du plaisir pris à leur propre dégradation, même si elles ne le disent pas en ces termes, que peut-être le masochisme était quelque chose de bien…

Et cela a terriblement miné la lutte, car comment par exemple combattre la pornographie, si on est encouragées à croire que la pornographie est une chose merveilleuse et que les lesbiennes doivent en faire pour elles-mêmes ? Il y eut une lettre dans Ms. Magazine l’année dernière où une lesbienne écrivait qu’elle s’opposait à la pornographie masculine sadomasochiste à propos des femmes, mais que la pornographie lesbienne sadomasochiste était tout à fait différente ; elle ne pouvait pourtant pas expliquer en quoi consistait cette différence… Le problème, c’est qu’il n’y a précisément pas de différence.

Quand je présente des montages-diapos sur la pornographie lesbienne, je demande si telle image a été produite par un homme ou une femme, et personne ne connaît la réponse, parce que l’optique et les valeurs sont les mêmes… Ainsi la création de la pornographie lesbienne et l’encouragement des lesbiennes à y prendre plaisir ont détruit les campagnes contre la pornographie. On ne peut pas continuer… Il me semble donc que la prochaine étape de la lutte doit être de réellement et sérieusement prendre en considération notre propre sexualité et ce qui se passe dans nos têtes. Nous sommes maintenant face à une campagne massive, financée par les producteurs de pornographie, pour encourager les femmes à utiliser des prostituées lesbiennes (cela arrive déjà aux USA) à téléphoner à des « sex-lines » lesbiennes, à regarder des strip-teases lesbiens, à consommer de la pornographie lesbienne ; les lesbiennes sont encouragées à participer à l’industrie du sexe et à utiliser des lesbiennes dans la prostitution et la pornographie. Et c’est une défaite totale de notre tentative de transformer la construction de la sexualité et de protéger les femmes de la violence sexuelle.

C.L. : Dans le domaine de la recherche, sur quoi travailles-tu maintenant ?
S.J. : Je travaille à un livre intitulé Anti-climax : Women’s Experiences of the Sexual Revolution, 1945-1985, une sorte de second volume qui prolonge mon premier livre. Je veux étudier cette prétendue « révolution sexuelle » des années soixante-dix et ses valeurs ; je vais reprendre toute l’histoire de la « réforme sexuelle », de la sexologie et du mouvement pour la liberté sexuelle jusqu’aujourd’hui et étudier les erreurs d’analyse que le mouvement féministe contemporain a faites sur la sexualité sous l’influence de ce « mouvement pour la liberté sexuelle ». Il me semble qu’au début du mouvement féministe il y avait une contradiction aiguë : les sexologues, nous le comprenons maintenant, ont travaillé à promouvoir le supposé « plaisir sexuel » pour les femmes dans la relation avec les hommes, et en particulier l’orgasme, parce qu’ils pensaient que cela subordonnerait les femmes non seulement dans cette relation sexuelle mais dans leur vie entière. Or les féministes, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, ont choisi comme but ultime du féminisme plus d’orgasmes pour les femmes avec les hommes. Il y a là un problème évident puisque ces orgasmes avec les hommes sont supposés nous subordonner, comment peuvent-ils devenir le but principal des féministes ?

Ce que je suggère, c’est que les féministes ont largement adopté les arguments de sexologues et de réformateurs sexuels, à cette époque, par exemple des femmes comme Betty Dodson, qui a écrit Liberating masturbation, accepte tout simplement tous les vieux arguments de la sexologie… Quand les féministes ont commencé à lutter contre la violence sexuelle, les deux choses se sont développées en parallèle : le mouvement pour érotiser les femmes dans l’hétérosexualité était un courant important dans le féminisme, même si je pense que cela voulait dire érotiser la subordination des femmes ; et parallèlement se développaient les campagnes contre la pornographie et la violence sexuelle masculine. Aucune connexion n’avait été effectuée entre la violence sexuelle dont il était question dans ces campagnes et nos sexualités personnelles.

Cette connexion a commencé à apparaître seulement récemment, quand on a vu la divergence complète de ces deux tendances : nous assistons à l’érotisation de la dégradation, de la dépendance, de la prostitution, et les campagnes contre la violence sexuelle masculine arrivent à un terme. Je dois donc chercher comment tout cela s’est passé ; il y a actuellement peu de travail féministe à propos de la « révolution sexuelle » des années soixante. Et ce retour en arrière donne des résultats surprenants…

Quand j’étais moi-même une jeune « hippie » à la fin des années soixante, je n’avais absolument pas la moindre idée que cette « liberté sexuelle » qui se développait autour de moi, c’était la haine des femmes et la haine de la sexualité, et que c’est cela qui était en jeu à l’époque. Ce que je veux donc faire, c’est réétudier les magazines contre-culturels de cette époque, qui montrent la haine des femmes la plus horrifiante, et la haine du sexe, toujours associé à la défécation, à la pénétration des femmes, à la haine et au mépris des femmes âgées – et nous savons que les femmes âgées sont une cible de viol notamment pour les jeunes garçons. Les valeurs de ce soi-disant « mouvement de libération sexuelle » étaient basées sur la haine des femmes et une terreur absolue de la sexualité, toutes les valeurs de la gauche libertaire maintenant.

C’est clair quand on regarde l’œuvre de quelqu’un comme Jeffrey Weeks, qui est un défenseur du sexe domination/soumission qu’il appelle « heavy duty sex » et qu’il oppose à ce qu’il appelle la sexualité « bambi», que pratiquent certains autres homos (affection, caresses, etc.), et il méprise totalement l’idée que la sexualité puisse être liée à l’affection, à l’amour, à la douceur, à la tendresse… Il y a eu un numéro spécial de Gay News il y a quelques années sur ce sujet où il dit clairement qu’il a abandonné les idées de la libération homosexuelle et du féminisme qui cherchaient à créer d’autres valeurs et une égalité dans la sexualité. Ces valeurs sont aussi abandonnées par le féminisme qui méprise ce qu’il nomme « vanilla sex » ou « anti-sex » : n’est-ce pas intéressant que parler d’égalité dans la sexualité soit nommé anti-sexe ? Cela montre que pour la gauche libertaire le sexe est seulement la relation domination-assujettissement, ils n’ont pas de modèle alternatif et ne peuvent en imaginer d’autres.

C.L. : Quelle peut donc être l’alternative à cette campagne et à ces modèles ?
S.J. : Il y a un certain nombre de lesbiennes à Londres, je ne suis certes pas la seule, qui savent qu’un moyen de s’en sortir est de faire des réunions régulières de réflexion et de recherche sur la sexualité et la construction sociale de notre sexualité et d’avancer à partir de là. Par exemple on a fait des montages-diapos sur la pornographie et l’érotique lesbiennes ; je fais des débats sur la construction de la sexualité des femmes et des lesbiennes autour du masochisme : comment on peut faire avec ça, se changer nous-mêmes et avancer, qu’est-ce que pourrait être aujourd’hui une sexualité lesbienne positive ? Je pense que c’est actuellement un travail décisif, car nous savons que chez un très grand nombre de lesbiennes il y a de la culpabilité, de l’anxiété, de la peur, associées à la façon dont elles voient que leur propre sexualité est construite. C’est un immense secret que les lesbiennes n’ont pas encore discuté entre elles, cette façon dont leur sexualité et leur vie émotionnelle ont été construites autour du sadomasochisme. Je pense que c’est la grande barrière que nous avons à briser et je pense qu’après cela nous pourrons aller de l’avant. Pour l’instant, ce sont les libertaires et les S/M qui disent être les seuls à parler de la sexualité, mais dans un certain cadre, et en fait ils ne parlent que de techniques et d’emploi du matériel… Donc il nous faut traverser cette barrière, briser ce tabou qui est ce qui se passe dans nos têtes sur la sexualité, et parler ensemble. C’est dur… Il y a quelques années à Londres s’est tenue la « Conference on lesbian sex and sexual practice ». Il y a eu huit cents lesbiennes à cette conférence. Un des problèmes a été le fait qu’on se connaît les unes les autres, et que c’est difficile d’être avec d’autres femmes dans un atelier et de dire des choses telles que « quand je suis au lit avec une amante je fantasme sur le fait d’être avec une autre personne… », le fait d’avoir des fantasmes de ce type est difficile à dire, surtout en présence d’une autre femme qui peut être son amante… Mais cet immense domaine de secret doit être traversé, car c’est là que nous sommes piégées, et ce sont les hommes qui nous y piègent, vraiment. »

Interview réalisée en décembre 1986 par Claudie Lesselier. Transcription et traduction C. Lesselier et Caroline Kunstenaar. Bulletin de l’ARCL, n° 5, juin 1987.
Aussi publiée en 2004 sur le site SISYPHE: sous le titre « 
L’érotisation de la violence et de la subordination
Quelques éléments d’histoire » – 
https://sisyphe.org/spip.php?article1063)

Sheila Jeffreys est membre fondatrice de la Coalition contre le trafic des femmes – Australie – (CATWA). Elle est professeure associée au Département de Sciences Politiques de l’Université de Melbourne où elle enseigne la politique sexuelle, la politique internationale féministe et la politique lesbienne et gay. Elle est l’auteure de plusieurs livres sur l’histoire et la politique de la sexualité, notamment ANTICLIMAX et The Idea of Prostitution. Son tout dernier ouvrage paraît cette semaine sous le titre PENILE IMPERIALISM.

https://tradfem.wordpress.com/2022/09/05/sheila-jeffreys-parle-de-sa-recherche-sur-les-bases-ideologiques-de-lengouement-pour-la-pornographie/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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