Une comparaison de l’auto-activité de la classe ouvrière à travers les soulèvements post-soviétiques (2013-2014)

La crise politique actuelle [2020] en Biélorussie a brièvement projeté le pays sous les radars des observateurs internationaux, qui ont largement classé le mouvement d’opposition comme un nouvel exemple des « révolutions de couleur » post-soviétiques, ou, comme on les surnomme dans la région, un autre « Maïdan », en référence au mouvement de 2013-2014 dans l’Ukraine voisine. Pourtant, le fait d’enfermer le mouvement au Bélarus dans une séquence politique située quelque part entre l’Arménie et le Kirghizstan ne rend pas pleinement justice à ces événements. Bien que la réflexion en termes de « variétés de Maïdan » puisse donner lieu à des conclusions productives à un niveau d’abstraction plus élevé, cet article se penche sur une dimension spécifique présente à des degrés divers dans les manifestations ukrainiennes de 2013-2014 et dans le mouvement biélorusse en cours, mais qui englobe bien plus que ces deux mouvements: l’activité de la classe ouvrière.

Le Maïdan ukrainien n’est guère associé au mouvement ouvrier dans l’imaginaire populaire. Au sein même du discours public dominant dans le pays, idolâtrant la « révolution de la dignité » comme un soulèvement populaire sous l’hégémonie d’intellectuels nationalistes et libéraux et d’individus éclairés, toute association avec le mouvement ouvrier organisé (suspect par défaut dans le contexte de la « décommunisation ») semble presque sacrilège. Pourtant, les premières semaines des manifestations de masse de décembre 2013 étaient dans une large mesure liées aux attentes d’une grève générale qui paralyserait l’économie et forcerait le gouvernement à faire des concessions. Les chercheurs ont noté une augmentation à la fois absolue et relative du nombre de protestations de travailleurs au cours des trois années précédant Maïdan. Le leader de la Confédération des syndicats libres d’Ukraine (KVPU), Mykhailo Volynets, traditionnellement allié à l’ex-Première ministre Ioulia Timochenko, avait été chargé de préparer la grève. Pourtant, les reportages sur le sujet ont progressivement cédé la place à d’autres questions jugées plus importantes pour le succès du mouvement et la direction du mouvement a changé d’orientation, et fin janvier 2014, lorsque de violents affrontements entre les manifestants et la police ont éclaté, la notion de grève générale avait perdu de sa pertinence.

La deuxième plus grande organisation syndicale, forte de près de 300 000 membres, y compris dans le secteur clé de l’extraction du charbon, a été réduite au rôle de représentant symbolique des travailleurs dans le cadre d’une « nation » à multiples facettes construite sur la place Maïdan et centrée sur des questions sans rapport direct avec l’agenda de la classe ouvrière en tant que telle.

Le cours des événements au Bélarus a été pratiquement opposé à cet égard. Après trois mois de campagne électorale en faveur des candidats opposés aux députés sortants, l’agitation ouvrière a représenté un point culminant de la vague de protestation. Les travailleurs jouissaient également d’une position symbolique et politique beaucoup plus importante dans la coalition biélorusse anti-Loukachenko que dans le mouvement Maïdan de 2013-2014. Plus important, cela s’est produit malgré le fait que les organisations syndicales d’opposition au Bélarus étaient beaucoup plus faibles que leurs homologues ukrainiennes depuis 2001 – les syndicats indépendants biélorusses, organisations sœurs du KVPU, ne comptaient pas plus de 6 000 membres.

Bélarus : des grèves sans grèves
La mobilisation de la protestation électorale devenue révolutionnaire qui se déroule au Bélarus depuis ce printemps est à bien des égards exceptionnelle pour la région, notamment parce qu’il s’agit également d’une protestation ouvrière. Elle constitue l’agitation ouvrière la plus nombreuse, la plus diversifiée géographiquement et la plus soutenue depuis les grèves d’avril 1991, qui ont entraîné l’arrêt de dizaines d’entreprises et fait descendre des dizaines de milliers de travailleurs dans les rues de Minsk et d’autres villes de la République socialiste soviétique de Biélorussie [1] contre les politiques économiques du gouvernement dirigé par les communistes. Les manifestations syndicales ultérieures ont été beaucoup moins nombreuses, ou localisées (manifestations des mineurs de Salihorsk en 1992), ou encore de courte durée (grève des travailleurs des transports à Homel et Minsk en 1995; manifestations soutenues par les syndicats en 1998-2001), soit les deux (grèves sauvages en 2011-2013). Il s’agissait également de la première manifestation syndicale de grande ampleur à s’inscrire dans le contexte d’une mobilisation politique plus large.

Depuis les premières indications d’une agitation ouvrière le 10 août jusqu’à la fin de sa phase active fin août, il y a eu des rapports sur les activités de protestation dans plus de 80 entreprises de commerce et de services ainsi que dans des institutions éducatives, médicales et médiatiques. La quasi-totalité de ces entreprises sont des entreprises d’État et/ou des entités financées par l’État. Les 30 plus grandes entreprises publiques touchées par les protestations représentaient 27% du PIB du Bélarus.

Bien que les activistes biélorusses aient tendance à utiliser le mot « grèves » sans précision, le terme le plus exact pour ces mouvements est en fait « agitation ouvrière » – une expression du mécontentement des salariés sous la forme de rassemblements spontanés ou organisés, de débrayages, de pétitions, de manifestations et/ou de perturbations du travail. Presque tous les événements de protestation des travailleurs en août 2020 se sont limités à des rassemblements spontanés, puis organisés, par groupes de 50 à 500 travailleurs, généralement dans les locaux des usines. Ces réunions avaient lieu une ou deux fois par jour et impliquaient la direction de l’usine, le syndicat et les responsables locaux. Ces réunions se déroulaient souvent en dehors des heures de travail et ne conduisaient pas à une fermeture complète de l’usine. Elles aboutissaient souvent à la collecte de signatures pour lancer un préavis de grève, à des pétitions collectives qui étaient même signées par les syndicats dits « jaunes », à la création de comités de grève et, finalement, au retrait des syndicats « jaunes ».

Les véritables grèves, c’est-à-dire l’arrêt partiel ou total de secteurs de l’usine et une interruption importante du travail, se produisaient rarement. Les perturbations dans un département de l’Aciérie biélorusse le 10 août, dans deux départements de l’usine chimique de Hrodna Azot, le 13 août, dans la plupart des mines exploitées par la société de potasse Bélaruskali les 17-19 août, et les arrêts de travail dans la société de construction de Hrodna sont les incidents confirmés les plus importants. La forme de protestation qui rappelle les événements de Kryvyi Rih analysés dans la deuxième partie de cet article – le refus des travailleurs de sortir de la mine – n’avait été utilisée auparavant qu’à trois reprises par trois mineurs de potasse de Salihorsk, et à chaque fois ils avaient été rapidement évacués par les services d’urgence et la police. Les arrêts de travail ont eu lieu au cours de la deuxième semaine de manifestations post-électorales, après la violente répression du 9 au 13 août.

Après une vague de détentions de militants syndicaux et de menaces à l’encontre des travailleurs, la stratégie des organisations syndicales émergentes s’est orientée vers des tactiques dites de « travail suivant la règle » – ralentir le processus de travail en suivant strictement les règles techniques de travail – également connues sous le nom de « grèves italiennes » dans l’espace post-soviétique.

Les dirigeants et les autorités ont d’abord semblé désorientés et même ouverts à l’égard des grévistes. Au cours de la première semaine des protestations, après que les travailleurs de BelAZ aient forcé leur maire à écouter leurs revendications et que les travailleurs de l’usine de tracteurs de Minsk ont défilé jusqu’au centre-ville, les syndicats ont semblé être la seule force capable de contraindre les autorités à entamer un dialogue avec les manifestants et à mettre fin à la violence. Dans de nombreuses entreprises industrielles, des arrangements informels ont permis à la direction d’autoriser les travailleurs protestataires à prendre un congé en échange de leur non-présence dans les locaux de l’usine, tandis que les syndicats d’État ont souvent signé des pétitions contre la fraude électorale et la violence policière. Cependant, avec la routinisation du mouvement général de protestation et la confiance nouvellement acquise par le président biélorusse après avoir reçu un soutien de la Russie, le harcèlement, les licenciements sélectifs et les arrestations sont devenus des tactiques courantes utilisées contre les travailleurs. Au cours de la dernière semaine d’août, le comité de grève de Bélaruskali a appelé à une action de type « travail suivant la règle » pour ceux qui se présentaient dans les usines. Une stratégie similaire a été signalée à l’usine de tracteurs de Minsk. Il est difficile d’évaluer le succès de cette stratégie étant donné l’arsenal d’outils punitifs dont disposait la direction, de la retenue des primes à la menace de responsabilité financière et pénale, sans parler de la dépendance de nombreux travailleurs à l’égard de l’aide sociale fournie par l’usine (y compris les logements et les prêts subventionnés).

Si l’on pouvait se demander si la mobilisation générale de protestation était en déclin ou si elle changeait simplement de forme, l’agitation ouvrière a pris une forme plus individualisée, sporadique et invisible. Quelles ressources avaient permis aux travailleurs biélorusses de dépasser la « patience » proverbiale des travailleurs post-soviétiques ? Ces ressources avaient-elles réellement disparu, ou s’étaient-elles transformées en une nouvelle qualité d’organisation de la classe ouvrière au Bélarus ?

Une classe en soi, une protestation pour les autres ?
Les actes de défiance des travailleurs biélorussses ont été efficaces, mais plus sur le plan symbolique que matériel. Les statistiques officielles, qui peuvent ne pas être fiables, ne signalent aucune baisse significative de la production industrielle pour le mois d’août. Certes la production est en baisse depuis l’année précédente, mais cette tendance était due à des problèmes économiques plus systémiques qu’à des grèves. Des rapports font état d’une baisse significative de la production dans certaines entreprises où des perturbations ont eu lieu, comme l’usine automobile de Minsk, mais ces chiffres sont difficiles à évaluer. Néanmoins, leur impact symbolique a été important. D’une part, un certain nombre de signes ont montré que les autorités craignaient l’imminence des grèves de masse : Loukachenko a menacé de réduire la main-d’œuvre « superflue » et de fermer les entreprises rebelles. Sa première visite post-électorale a eu lieu dans l’une des entreprises industrielles produisant des véhicules de type militaire, où les travailleurs l’ont copieusement hué. D’un autre côté, la classe ouvrière biélorusse est devenue une source d’inspiration pour l’ensemble des masses protestataires: les travailleurs ont été accueillis en héros dans les rues, salués par des banderoles et des chants, invités à des discussions dans les médias d’opposition, se sont vu offrir des marques de solidarité aux portes des usines et une compensation matérielle pour le chômage. Il convient de noter qu’il s’agissait d’une exception significative dans la région, car dans aucun autre pays d’Europe de l’Est, y compris l’Ukraine, les travailleurs n’ont acquis un tel prestige symbolique au sein de la société dans son ensemble.

Dans le même temps, les travailleurs tiraient leur confiance de la rue, et non de leur lieu de travail où ils souffraient de l’atomisation et du contrôle strict de la direction. Bien que les conflits du travail fassent partie d’une vague de protestation plus large, les travailleurs biélorusses protestaient en tant que citoyens plutôt qu’en tant que travailleurs. Il s’agit toutefois d’un processus ambivalent : l’expérience même de s’unir et de tenir tête aux patrons est vitale pour que les travailleurs surmontent l’atomisation et acquièrent une expérience organisationnelle, mais en même temps, ils n’avaient pas encore appris à articuler leurs revendications politiques dans le cadre d’un agenda social plus large. À ce stade de développement de la conscience de la classe ouvrière, la forme de leur activité est plus importante que son contenu. Mais s’arrêter à cette forme peut compromettre les effets bénéfiques possibles à long terme de cette expérience si son contenu évolue et conduit à des formes d’action uniquement ouvrières.

L’inconvénient du cadre idéologique populiste général des protestations est que les demandes sociales et liées au travail ne sont que sporadiquement articulées. Comme ce fut le cas dans les années 1980 en Pologne et en Union soviétique, les revendications politiques ont pris alors le pas sur les doléances liées au pain et au beurre. Pourtant, contrairement aux manifestations ouvrières de la fin de l’Union soviétique, où les revendications sociales se transformaient en revendications politiques, en Biélorussie aujourd’hui, l’agitation ouvrière a commencé par être immédiatement politique, portée dans les usines depuis la rue. Il existait des initiatives de gauche visant à faire valoir les revendications sociales auprès des travailleurs, mais leur succès n’est pas encore évident étant donné les relations hésitantes et ambiguës de la gauche biélorusse avec la vague de protestations en cours.

Cela ne doit cependant pas être attribué à l’influence malveillante de l’aile libérale des protestataires, car la nature abstraitement « civique » et non concrètement économique de cette agitation ouvrière est un phénomène objectivement contradictoire. Dans un pays capitaliste d’État comme le Bélarus, le conflit de classe est brouillé : l’exploiteur immédiat coïncide avec la bureaucratie d’État, ce qui signifie que les revendications sociales ne sont jamais déconnectées des revendications politiques. Dans la conscience populaire, les bureaucrates du gouvernement apparaissent non pas comme des gestionnaires du capital d’État, mais comme faisant partie d’un ordre « féodal » – leur fonction de contrôle social est considérée séparément et fétichisée par les travailleurs, tandis que leur fonction d’exploitation est négligée. Cela soulève la question de l’orientation de la politisation. Les petites initiatives de gauche qui cherchent à porter un agenda social dans les manifestations ne semblent pas comprendre l’inévitabilité objective de l’illusion mentionnée ci-dessus, tout comme les libéraux ne parviennent pas à comprendre qu’un agenda de démocratisation formelle sans transformation sociale ne parviendra pas à apporter un réel changement. Essentiellement, les militants de gauche s’attendent à ce que les travailleurs aient une pure conscience de classe et luttent contre les capitalistes, alors que les capitalistes ne sont pas immédiatement visibles, même pour ces militants. En retour, la gauche se sent déçue par les travailleurs « trompés » et « soudoyés ».

Bien qu’il s’agisse de l’agitation ouvrière la plus importante au sein de la plus grande mobilisation de protestation au Bélarus depuis le début des années 1990, les arrêts de travail ne se sont jamais transformés en grève générale et n’ont pas donné de résultats tangibles pour l’ensemble du mouvement de protestation. Les raisons en sont non seulement l’hégémonie de l’aile libérale dans la protestation cachée sous un vernis démocratique-populiste, mais aussi la faiblesse des organisations syndicales et le régime particulier de contrôle du travail qui prévaut dans le « modèle biélorusse ».

Même les carottes fonctionnent comme des bâtons
La possibilité de faire légalement grève pour des griefs liés au travail acceptée par le droit du travail biélorusse est illusoire : il implique une longue procédure, exigeant le soutien des deux tiers d’une assemblée représentative des travailleurs avec un préavis de deux semaines, et peut être interdit pour des raisons de sécurité nationale, d’ordre public ou autres. Ainsi, même une grève « normale » est impraticable étant donné le contrôle de la direction et de l’État sur les lieux de travail. En outre, les grèves légalement lancées par les syndicats ne peuvent pas poser de « revendications politiques », comme le stipule la loi biélorusse sur les syndicats sans autre précision. De ce fait, le comité de grève de Bélaruskali a été déclaré coupable d’avoir organisé une grève illégale par un tribunal biélorusse. Ainsi, étant donné la lenteur avec laquelle les comités de grève et d’autres formes d’organisations syndicales sont mis en place, d’une part, et leur extrême vulnérabilité aux pressions de la direction et des autorités de l’État, d’autre part, nous ne devrions pas nous attendre à des perturbations du travail plus importantes dans les entreprises publiques dans un avenir proche. En effet, après que Tsikhanouskaia [2] eut appelé à une nouvelle grève générale pour le 25 octobre, les protestations n’ont eu lieu que dans six grandes entreprises industrielles, avec quelques perturbations notables du travail à l’usine chimique Hrodna Azot et à l’usine électrotechnique de Minsk. La police et la direction des entreprises étaient mieux préparées que le noyau de 30 à 60 travailleurs organisés dans chaque entreprise: la police a installé de manière démonstrative sa présence aux portes des entreprises, les travailleurs étaient trop intimidés pour répondre à l’appel des groupes d’agitation, et lorsqu’ils ont répondu, comme à Hrodna Azot, ils ont été arrêtés par dizaines dans l’atelier. Les arrestations et les licenciements des militants ont suivi le jour suivant.

Le despotisme bureaucratique sur le lieu de travail, d’une part, et le manque de ressources organisationnelles et intellectuelles indépendantes pour formuler un programme autonome pour le travail organisé, d’autre part, constituent un obstacle encore plus redoutable à l’organisation durable du mouvement ouvrier au Bélarus. Depuis 2004, l’État, confronté à l’opposition des syndicats et aux menaces de grèves, a développé un système unique de contrôle du travail qui brise de manière préventive la solidarité entre les travailleurs, les atomise et les rend directement dépendants de leur direction. Il s’agit d’une extension du « contrôle néo-clientéliste»  dont souffre l’appareil bureaucratique lui-même: tous les privilèges matériels sont conditionnés par une soumission totale aux autorités formelles et informelles. Cette soumission est assurée par un système de contrats à durée déterminée, qui permet à la direction de licencier les travailleurs sans aucune indemnité, et les empêche de quitter leur travail à leur gré. Dans le même temps, le chômage est puni par la « loi sur le parasitisme social », tandis que les allocations de chômage sont misérables. Ainsi, l’emploi n’est pas seulement une question d’exploitation, mais aussi de contrôle social par une combinaison de précarité et de paralysie. Même l’informalité traditionnelle post-socialiste sur le lieu de travail profite à la direction, au lieu de renforcer l’autonomie des travailleurs comme c’était le cas à l’époque soviétique. On peut dire que le régime des usines biélorusses combine le pire du passé soviétique et du présent capitaliste occidental.

Cette situation s’accompagne d’un manque de formes organisationnelles autonomes. Le plus grand organisme syndical, la Fédération biélorusse des syndicats, qui couvre pratiquement tous les employés du pays, est essentiellement devenue l’une des branches de la bureaucratie d’État depuis qu’elle a été cooptée par l’administration en 2002. Le président de la Fédération a été également responsable de la dernière campagne pour la réélection de Loukachenko.

Néanmoins, les syndicats de la Fédération sont un peu plus sensibles aux pressions de leurs membres que la bureaucratie d’État proprement dite, comme l’ont montré les premiers jours des manifestations du mois d’août, lorsque certaines organisations syndicales locales ont signé des pétitions contre la fraude électorale et la violence policière. Mais étant donné le rôle crucial de la Fédération dans l’appréciation et l’apaisement de l’humeur des travailleurs – une sorte de main gauche de l’appareil d’État – elle est maintenue sous le contrôle direct de l’administration présidentielle. Les syndicats qui ne sont pas contrôlés par l’État – les syndicats libres et indépendants, comme ils s’appellent eux-mêmes – ne sont pas nombreux et manquent de ressources. Le plus grand syndicat indépendant, dont le noyau est le syndicat des mineurs, avec son bastion dans les mines de potasse de Salihorsk, est né en 1991, compte environ 6 000 membres (probablement moins). Il a été le plus actif et a réussi à organiser une véritable grève le 17 août, avec la fermeture de plusieurs mines de potasse pendant plusieurs jours, mais il a également fait les frais de la répression de l’État: nombre de ses membres ont été arrêtés et emprisonnés, certains ont quitté le pays. D’autres syndicats indépendants sont nettement plus petits et n’ont pas une présence importante sur les lieux de travail, ressemblant à des ONG qui offrent des conseils juridiques. De nombreux comités de grève sont apparus pendant l’agitation ouvrière, mais ils sont restés clandestins et vulnérables à la répression de l’État. Actuellement, le Conseil de coordination de l’opposition, qui com- prend une douzaine de représentants d’organisations syndicales, cherche à gagner les travailleurs de manière plus systématique et à leur offrir un soutien organisationnel et matériel en lançant une ressource en ligne qui permet aux travailleurs de se syndiquer de manière anonyme. Parallèlement, l’initiative BySol offre un soutien financier et une formation aux travailleurs réprimés. Toutefois, étant donné la faiblesse de cet organisme et son approche entrepreneuriale des questions liées au travail, axée sur le marché, cette coopération ne s’avérera probablement pas fructueuse pour le mouvement syndical biélorusse, que ce soit à court ou à long terme.

La reprise des activités de protestation des travailleurs au Bélarus semble plus susceptible d’émerger sur le long terme, par opposition à quelque chose qui pourrait simplement être programmée par une opposition désormais affaiblie. La politisation que les travailleurs ont déplacée de la rue dans leurs usines, leur expérience de la résistance à leurs patrons, de la solidarité et de l’auto-organisation ne disparaîtront pas sans laisser de traces. Une grande partie des travailleurs de toutes les grandes entreprises sont passés par ce moment de politisation, de prise de conscience de leur collectif et de leur opposition à leurs patrons.

Les questions de sécurité au travail et les questions économiques se mêlent de plus en plus à l’ordre du jour purement politique des protestations. Ce premier mouvement de protestation a peut-être été durement réprimé, mais les contradictions du capitalisme d’État biélorusse ne disparaîtront pas – au contraire, elles ne feront que s’aggraver. Désormais, non seulement la récession mondiale, mais aussi la pression du capital russe auront un impact sur la classe ouvrière biélorusse. D’une part, elle va accroître la précarité des conditions de vie des travailleurs: les salaires n’augmenteront pas, les entreprises seront peu à peu vendues aux capitalistes russes, « optimisées » ou fermées. D’autre part, le contrôle bureaucratique sur les lieux de travail s’accentuera également, tandis que les syndicats affiliés à l’État se révéleront incapables de canaliser le mécontentement des travailleurs. Cette combinaison de l’expérience nouvellement acquise par les travailleurs en matière de politisation et d’organisation, conjuguée à la détérioration de la situation économique, pourrait déclencher de nouvelles vagues d’agitation ouvrière, peut-être plus autonomes par rapport aux protestations politiques plus larges.

Malheureusement, cette possibilité est rarement discutée au sein de la gauche biélorusse. Aucun programme syndical autonome capable d’aborder les questions susmentionnées n’a été formulé. La gauche biélorusse ne dispose pas d’une analyse marxiste cohérente du capitalisme d’État biélorusse et de sa superstructure politique qui pourrait rendre compte de la lutte des classes dans ce contexte. Pourtant, sans une telle analyse, la gauche ne peut pas formuler un programme politique qui montrerait la voie à suivre pour la lutte de classe sous le capitalisme d’État bureaucratique, et développer des revendications et des tactiques basées sur la classe pour établir le contrôle des travailleurs sur les entreprises. Étonnamment, les intellectuels de gauche biélorusses ignorent largement cet éléphant dans la pièce, soit parce qu’ils n’ont pas une compréhension claire de la nature de l’État biélorusse, soit en raison de schématisations mécanistes de la structure de classe empruntées aux États capitalistes occidentaux.

Ukraine : des grèves intégrées
Si, au Bélarus, la ferveur politique actuelle semble avoir anesthésié les travailleurs sur la question de privations matérielles, en Ukraine, les questions du pain et du beurre sont passées au premier plan après que la « dignité » ait été ostensiblement atteinte. Bien qu’il n’ait pas réussi à devenir le point focal de Maïdan en 2014, le mouvement syndical ukrainien a réussi à exister et même à prendre progressivement de l’im- portance. Les six dernières années ont vu une marche spectaculaire sur la capitale par des travailleurs de la santé du Nord-Est, des grèves des travailleurs des transports publics à Kiyv, des campagnes massives des mineurs de charbon dans l’ouest de l’Ukraine, et même une mobilisation des employés précaires des services de livraison dans les grandes villes. Cependant, nombre de ces mobilisations ont été réactives et éphémères, et n’ont pas été soutenues par des mouvements syndicaux installés. Les événements qui ont pu produire des effets politiques durables ont été inégalement répartis géographiquement : l’évolution de la structure de l’économie nationale, à savoir l’éclipse à long terme des industries de haute technologie situées à Dnipropetrovsk ou à Kyiv, et la faiblesse des industries du Donbass induite par la guerre, a propulsé Kryvyi Rih – une ville minière et métallurgique du sud-est de l’Ukraine, épargnée par la guerre – sous les projecteurs. Cette ville, qui est devenue un lieu important de production de revenu national dans la nouvelle conjoncture reposant dans une plus large mesure sur l’exportation de minerai de fer, s’est également transformée en un foyer de militantisme ouvrier. En 2014 déjà, les syndicats de Kryvyi Rih ont mené une action industrielle indépendante du mouvement général de Maïdan, même si elle était dans les discours présentée comme une protestation « patriotique » contre la société russe propriétaire des mines locales. Sous ce déguisement nationaliste se cachaient des revendications purement économiques visant à augmenter les salaires des mineurs.

La crise économique qui a suivi a conduit à la dépréciation drastique de la monnaie nationale en 2014-2015, a contribué à formuler la principale revendication de toutes les grèves et protestations ultérieures : un retour au salaire moyen de 1000 dollars américains pour les mineurs et les métallurgistes de la ville. Présentée de manière conservatrice comme un rétablissement de l’équilibre social, cette revendication constituait en fait une campagne offensive – inhabituelle pour le répertoire de protestation de la classe ouvrière ukrainienne, qui se concentre généralement sur des revendications défensives, comme empêcher la fermeture d’une entreprise ou faire payer les arriérés de salaire. Le chiffre symbolique de 1000 représente l’élément central autour duquel les revendications réelles pouvaient être structurées de manière flexible : à différents moments, elles se sont référées au dollar américain (la monnaie de référence traditionnelle en Ukraine) ou à l’euro (contenant le symbolisme supplémentaire du « rapprochement de l’Europe », mais aussi simplement une valeur supérieure à celle du dollar) 1000 a représenté le niveau de salaire attendu pour les travailleurs qualifiés (comme en 2013), comme le salaire moyen de l’entreprise, comme l’augmentation de salaire à accorder à tous les travailleurs, ou comme le salaire minimum acceptable pour l’industrie. Cette revendication est présente dans les vagues de grèves qui ont déferlé sur la ville depuis 2017.

Dépourvu d’une structure interne solide, le mouvement est modelé dans une large mesure par ses partenaires extérieurs qui prêtaient leurs ressources aux travailleurs. Le plus important de ces partenaires est le Syndicat indépendant des mineurs d’Ukraine (NPGU) – la principale fédération membre du KVPU, dirigée par le même leader, Mykhailo Volynets, depuis sa fondation en 1990. Le dirigeant du NPGU local jouit d’une autonomie relative par rapport à la direction nationale et d’une influence morale considérable dans le milieu ouvrier politisé de la ville. Il est le personnage clé qui représente les travailleurs rétifs pendant les négociations et dans les médias, avec une poignée de présidents de sections du NPGU sur les lieux de travail.

L’implication de l’appareil syndical national prend généralement la forme d’apparitions de Mykhailo Volynets dans les médias et de sa communication avec des acteurs internationaux (l’OIT et diverses fédérations syndicales internationales) comme moyen d’exercer une pression externe sur les propriétaires.

Volynets a été membre du Parlement depuis les années 1990, ce qui lui conférait une influence supplémentaire lors des conflits sociaux. Sa marraine politique traditionnelle, Yuliya Tymoshenko, ne l’a toutefois pas inclus sur sa liste électorale en 2014, et la perte de son mandat l’a incité à chercher d’autres alliés, plus particulièrement le mouvement néonazi Azov. En 2016, Volynets a invité un membre d’Azov à la direction du syndicat, expliquant que cela l’aiderait dans les négociations avec le gouvernement. Cependant, la réaction sévère des partenaires internationaux du KVPU a incité la fédération à abandonner l’alliance avec l’extrême droite. C’est également au cours de la même période de 2014 à 2019, alors que Volynets n’était plus au Parlement, qu’il a établi des liens étroits avec Rinat Akhmetov, le plus puissant oligarque ukrainien. Bien que ni l’un ni l’autre n’admettent publiquement cette coopération, le schéma général des campagnes du KVPU – jamais dirigées contre les mines de charbon et les entreprises métallurgiques appartenant à Akhmetov – ainsi que certains documents ayant fait l’objet de fuites sont des preuves solides de cette coopération.

La section locale du NPGU avait entre-temps établi un partenariat avec une petite organisation de gauche de Kyiv appelée Sotsialnyi Rukh. Les ressources dont disposaient les étudiants et l’intelligentsia socialistes sont assez limitées et leur quotidien est plutôt détaché des travailleurs qui vivaient à des centaines de kilomètres d’eux, mais leur profond engagement en a néanmoins fait des acteurs importants de la politique ouvrière de la ville. Outre le NPGU, il existe pas moins d’une douzaine d’autres syndicats, dont la plupart sont peu engagés idéologiquement. Ce milieu de pollinisation croisée est caractérisé par des alliances et des rivalités en constante évolution. Cet espace social possède également un modeste flanc d’extrême droite – le syndicat nationaliste est relativement isolé du reste et politiquement faible par rapport aux autres forces, mais il tente sans cesse de faire avancer son programme et de recruter des membres.

La grève des mineurs de 2020 : trop politique ou pas assez ?
Le 3 septembre, une douzaine de travailleurs de la mine Oktiabrska, appartenant au combinat de mine- rai de fer de Kryvyi Rih (KZRK), ont refusé de quitter la mine après leur quart de nuit. Une vingtaine de mineurs de l’équipe suivante les ont rejoints avant que l’administration n’arrête l’ascenseur du puits de la mine.

Il s’agissait là d’un mode de protestation habituel des mineurs de Kryvyi Rih, les grèves étant généralement une réaction plus ou moins spontanée à une injustice perçue localement (cette fois, il s’agissait de travailleurs d’un département spécifique recevant un salaire anormalement bas). Les grévistes sont restés à l’intérieur de la mine, l’empêchant de fonctionner, tandis que leurs familles et les mineurs des autres équipes se sont rassemblés devant l’entrée pour attendre l’arrivée des « patrons ». Idéalement, le directeur général entre dans la mine, parle aux grévistes et fait quelques promesses et concessions immédiates. La direction du syndicat NPGU, prise au dépourvu par la grève inattendue, s’immisce alors dans le processus de négociation et aide les grévistes à éviter les pièges juridiques (par exemple, en insistant sur la terminologie de « protestation clandestine » ou de « discussion sur le lieu de travail » au lieu de « grève », qui est une infraction punissable). Oktiabrska est la plus sous-investie des quatre mines de la KZRK, ce qui a des conséquences directes sur les revenus de ses employés et la rend la plus sujette à de telles interruptions.

Cette fois, cependant, la séquence habituelle des événements a été bouleversée par des circonstances inhabituelles. Tout d’abord, la grève avait été précédée d’un large audit des lieux de travail   la procédure que l’employeur doit effectuer tous les cinq ans, en s’appuyant sur l’expertise d’un organisme scientifique indépendant. Cette fois, l’institut local qui fait habituellement ce travail a été ignoré et la tâche a été confiée à un institut d’une autre ville, qui n’a pas grand-chose à voir avec les mines. Grâce à ses travaux, dix professions, majoritairement occupées par des femmes sous-payées, ont été confrontées à la perspective de perdre le statut de « dangerosité»  de leur emploi, ce qui supprimait leur droit à une retraite anticipée. La retraite anticipée est la raison la plus importante pour laquelle les gens travaillent dans les mines ukrainiennes – en particulier les femmes, dont le salaire ne dépasse souvent guère le minimum officiel. L’annulation de la possibilité de la retraite anticipée aurait été un coup dur, mais les discussions du mois d’août n’ont pas laissé entrevoir que le « noyau dur » de la main-d’œuvre masculine, mieux rémunérée, serait disposé à soutenir ses collègues féminines par une action de solidarité. Mais la grève, déclenchée pour d’autres raisons, a créé un espace pour une telle solidarité: le maintien du plan de retraite actuel est alors devenu l’une des revendications des grévistes. Inversement, cet engagement a assuré une plus grande implication à la cause ouvrière, notamment parmi la main-d’œuvre féminine : le quatrième jour de la grève, les trois autres mines ont rejoint le mouvement, arrêtant complètement la production. Au plus fort du mouvement, plus de 400 mineurs sont restés sous terre à une profondeur d’environ 1,3 kilomètre.

Un autre élément de solidarité inattendu a été fourni par les élections municipales prévues pour le 25 octobre. La grève a reçu le soutien immédiat d’une organisation d’entrepreneurs locaux alliés au parti de Timochenko, Batkivshchyna. Grâce ses res- sources techniques, la grève s’est rapidement transformée en une protestation de rue permanente qui s’est répercutée dans toute la ville. Malgré le caractère déclaré « apolitique » de l’événement (justifiant l’expulsion des orateurs d’extrême droite), il a été efficacement géré par des personnes se présentant aux conseils municipaux locaux sous la bannière de Batkivshchyna, y compris certains dirigeants syndicaux.

La grève a également reçu le soutien inattendu du maire de la ville, Yuriy Vilkul. Pour la première fois en dix ans de mandat, il s’est rendu aux manifestations, a exprimé son soutien total, a proposé son aide et a même condamné les oligarques qui exploitaient des entreprises industrielles dans la ville. Étroitement lié tout au long de sa carrière politique à la société Metinvest de Rinat Akhmetov, Vilkul avait perdu son soutien lors des élections de 2020 après que Metinvest eut conclu une alliance avec le parti du président Zelensky, qui a désigné un haut responsable de Metinvest comme candidat à la mairie. La combinaison de la popularité de Zelensky et des ressources administratives et financières d’Akhmetov constituait une véritable menace pour le maire sortant, qui a donc décidé de se poser en soutien paternaliste des travailleurs, en veillant à ce qu’ils bénéficient d’une couverture médiatique favorable et de toutes les ressources logistiques nécessaires. La grève était devenue une ressource politique majeure pour Vilkul, dont le changement soudain de rhétorique et l’aide matérielle apportée aux grévistes ont été appréciés. Le maire sortant a tiré le meilleur parti de la situation, présentant la perte d’un partenaire politique majeur comme une preuve de sa position « pro-ouvrière » et se qualifiant facilement pour le second tour. D’autre part, Batkivshchyna, dont la section locale était un soutien fidèle de la coalition pro-Vilkul au sein du conseil municipal sortant, n’a pas réussi à s’implanter; ses efforts sur le terrain ne se sont pas traduits par un soutien électoral, et le parti a été exclu du conseil municipal. À l’inverse, le silence du président Zelensky sur cette grève qui se déroulait dans sa ville natale, même après que les mineurs sont venus à Kyiv et ont passé plusieurs jours à tenir des piquets de grève devant le Parlement et le bureau du président, lui a coûté le soutien politique de ce milieu social. Son protégé commun avec Metinvest, entaché d’une image « pro-patronale », n’a pas obtenu suffisamment de voix pour gagner au premier tour.

Enfin, aux plus hauts niveaux du pouvoir, la grève a joué dans la rivalité interoligarchique entre les deux propriétaires de KZRK : Metinvest d’Akhmetov et le groupe Privat, dirigé par Ihor Kolomoyskyi. Dans ses commentaires publics sur le conflit, le leader du NPGU a constamment diabolisé Privat tout en igno- rant le rôle de Metinvest. Dans un premier temps, il a présenté l’entreprise comme appartenant entièrement à Privat; par la suite, Volynets a expliqué que Metinvest avait effectivement un autre propriétaire, mais qu’il se rangeait du côté des travailleurs et tentait de faire accepter des concessions à l’autre actionnaire. En Ukraine, une telle rhétorique pourrait être interprétée comme une tentative d’un propriétaire d’évincer l’autre.

La grève de 2020 a été la première à se produire après la mort du directeur général, qui avait dirigé la KZRK pendant deux décennies et jouissait d’une certaine légitimité paternaliste. Son successeur, en revanche, a tenté de renégocier les normes informelles en adoptant une ligne dure contre les grévistes. Il a indigné les mineurs militants par son attitude brutale et ses menaces, ce qui a rendu la grève exceptionnellement longue et douloureuse.

L’intransigeance de la direction, qui la marginalisait, ainsi que la conjoncture politique inhabituelle, ont même poussé la section locale du syndicat loyaliste PMGU à soutenir prudemment les grévistes à la fin du mouvement.

La grève a duré quarante-trois jours. Ses principales revendications concernant l’augmentation des salaires n’ont pas été satisfaites, loin de là. Les grévistes ont finalement accepté les concessions de la direction qu’ils avaient initialement rejetées comme insuffisantes: une augmentation de 21% pour les travailleurs de la mine et de 38% pour les mineurs, moins bien payés. Bien qu’elle ait promis de cesser toute poursuite judiciaire à l’encontre des grévistes, la direction n’a pas retiré son action en justice. En revanche, les plans de pension ont été maintenus pour les dix professions qui les auraient perdus si la grève n’avait pas eu lieu. La grève a représenté une victoire morale pour les mineurs, les encourageant plutôt que les dissuadant à mener un conflit ultérieur avec la direction discréditée. Cependant, il serait prématuré d’être optimiste quant à leurs capacités accrues d’organisation à la base. Au contraire, la grève a démontré la dépendance persistante du syndicat à l’égard de l’État en tant que régulateur et fournisseur ultime de biens. Au lieu de se dissoudre dans la nouvelle conjoncture capitaliste, le paternalisme industriel traditionnel a simplement migré vers le haut, le gouvernement et d’autres acteurs centraux jouant le rôle de protecteur autrefois réservé aux directeurs d’usine.

Pour de nombreux mineurs, les implications politiques de la grève l’ont compromise, l’entachant des sous-entendus corrompus de la « politique ». Elle a en effet été « politisée » dans le sens d’une inscription dans le contexte de la lutte entre partis politiques et de la concurrence oligarchique, une dynamique probablement inévitable pour tous les événements similaires dans l’Ukraine contemporaine avec son régime de « démocratie oligarchique ». Cependant, elle a également été « politisée » dans un autre sens, celui de l’extension de l’espace désigné pour l’auto-expression politique des masses. Comme les grèves précédentes à Kryvyi Rih, le dernier round est allé bien au-delà de la discussion sur les niveaux de salaire et les conditions de travail. Les travailleurs ukrainiens, qui ont connu de multiples changements de régime de propriété de leurs lieux de travail et de résidence, sont probablement mieux armés pour poser des questions plus larges sur la propriété et la répartition de la valeur que leurs collègues de pays moins turbulents. Chaque grève et la plupart des événements de protestation organisés par les travailleurs dont nous avons été témoins tendaient à remettre en question la légitimité des droits de propriété de leur employeur. Contrairement aux stéréotypes, l’« âge d’or » évoqué dans ce contexte n’est pas tant l’ère soviétique – trop controversée pour certains et de toute façon sans intérêt pour la plupart – que le début des années 2000, lorsque la croissance économique avait déjà commencé mais que l’industrie restait aux mains de l’État, avec des mécanismes de paternalisme industriel encore intacts. C’est en tout cas la  «véritable utopie»  la plus susceptible d’animer l’esprit des travailleurs.

Alliés et mécènes
Le caractère fragmenté du paternalisme industriel post-soviétique est un facteur important qui explique les difficultés à construire un mouvement ouvrier de base au-delà des frontières d’une seule entreprise. La solidarité reste dans une large mesure un slogan vide de sens lorsque chaque entreprise a ses propres régimes de salaires et de distribution, neutralisant à des degrés divers le militantisme des travailleurs. En mai 2017, un mouvement de grève similaire s’est non seulement étendu aux deux sociétés minières actives dans la ville, mais a également provoqué des protestations distinctes chez le géant de la métallurgie ArcelorMittal Kryvyi Rih (AMKR). Cette coordination a été de courte durée et ne s’est jamais reproduite par la suite. En 2018, les conflits chez AMKR n’ont pas été soutenus par les mineurs, et en 2019, Oktiabrska a été la seule mine à faire grève.

Cette fois, les mineurs en grève ont reçu le soutien des cheminots, qui ont organisé une grève italienne d’une journée. La coordination a été rendue possible par le cadre organisationnel commun de la KVPU. Ce type de connexion via une organisation structurée verticalement a rendu le mouvement plus, et non moins, susceptible d’être capturé politiquement par ses partenaires. D’autre part, la section NPGU de l’AMKR n’a pas pu ou voulu soutenir ses camarades par une action, même symbolique. Même au sein du KZRK, les travailleurs n’étaient pas unanimes dans leur soutien à la grève. Au point culminant du mouvement, il n’y avait pas plus de 10% de grévistes.

Les appels passionnés lancés par les militants dans des vidéos pour faire honte à leurs collègues n’ont pas aidé : la grande majorité d’entre eux ont préféré utiliser leur temps libre pour des activités personnelles (pêche, rénovation de la maison, travail au noir) et ont entretenu de bonnes relations avec les patrons en s’inscrivant régulièrement aux quarts de travail pour signaler leur volonté de travailler et se distancer des fauteurs de troubles. Le nouveau mouvement syndi- cal ukrainien semble beaucoup plus important qu’il ne l’est en réalité.

Les alliés de gauche du mouvement ont du mal à pénétrer le mouvement et à gagner en influence, notamment en raison de leur taille modeste. Par conséquent, s’ils peuvent être disposer d’une notoriété dans le milieu militant, mais il ont peu d’in- fluence sur l’ensemble de la population active. Dans les moments de mobilisation, la question clé est la quantité et la qualité des ressources qu’un allié potentiel est capable d’offrir. Ce n’est pas l’un des points forts de Sotsialnyi Rukh: en cas de compétition, ils seront toujours rejetés au profit d’un patron plus puissant comme le maire désespéré d’une ville ou une structure nationale disposant d’un soutien oligarchique et d’une représentation parlementaire. D’autre part, les prétentions des nationalistes à l’hégémonie dans le milieu militant de la classe ouvrière sont encore moins fondées. De manière contre-intuitive pour l’Ukraine d’aujourd’hui, ils ont jusqu’à présent été du côté des perdants dans la lutte d’influence, relativement isolés et exerçant peu d’influence dans les entreprises où ils sont présents.

Pathologiquement méfiants à l’égard de tout « politique » susceptible de s’immiscer dans leur lutte, les travailleurs ukrainiens n’ont pourtant pas d’autre choix que d’accepter l’aide d’acteurs politiques puissants, pour peu que ces derniers veuillent bien leur prêter main forte. Le schéma traditionnel des protestations spontanées, s’appuyant sur le levier informel dont dispose la fraction la plus privilégiée de la main-d’œuvre sur la direction, est considéré comme optimal, mais les conditions qui le rendent possible sont en train de disparaître. La renégociation tacite des conventions met en lumière le vide politique qui règne sur le lieu de travail. Ce vide pourrait potentiellement être comblé par de véritables organisations de la classe ouvrière ayant une base d’adhérents plus large et des connexions transparentes avec les structures politico-économiques externes. En leur absence, les employeurs peuvent intervenir en éradiquant toute trace de militantisme ouvrier à l’aide de schémas de distribution néofordistes qui garantissent déjà aujourd’hui la paix sociale dans les carrières de Metinvest à Kryvyi Rih.

Entre-temps, la plus grande réussite du mouvement ouvrier en Ukraine jusqu’à présent a été sa capacité à produire une image publique convaincante, cachant sa faiblesse inhérente au regard critique. Le mouvement de gauche, qui souffre de ses propres faiblesses, a contribué à produire cette publicité.

Conclusion
En Ukraine comme au Bélarus, malgré la proverbiale patience des travailleurs des pays post-socialistes, le mouvement ouvrier est capable de prendre des formes spectaculaires. Ces formes sont toutefois tributaires de conjonctures particulières échappant au contrôle des travailleurs. Dans tous les cas, la force du mouvement ouvrier se construit sur des héritages ambivalents : celui de la rivalité inter-oligarchique ou celui d’un potentiel industriel préservé. Ainsi, les mobilisations ouvrières n’apparaissent pas très durables face aux changements du contexte politique ou économique plus large.

Dans le contexte de la lutte macro-politique dans le Bélarus capitaliste d’État, l’employeur est aussi le gouvernement oppresseur, ce qui rend la protestation des travailleurs particulièrement virulente. Néanmoins, cette dualité entrave également le développement d’un programme autonome des travailleurs, les forçant à une alliance « naturelle » avec des forces politiques qui ont tendance à s’appuyer sur une idéologie fondamentaliste en faveur du marché cachée derrière une rhétorique populiste anti-autoritaire. Dans l’Ukraine « pluraliste par défaut », la lutte politique se déroule à différents niveaux, entraînant les travailleurs dans des relations clientéliste qui finissent parfois par « détourner » leurs luttes instrumentalisée par une concurrence entre patrons. Sur le plan idéologique, cette divergence crée des images miroir grotesques : le paternalisme industriel centralisé au Bélarus représente en fait un idéal politique pour les travailleurs ukrainiens, car ils n’ont pas conscience de la précarité inhérente à ce système. Certains travailleurs biélorusses nouvellement politisés admirent à leur tour l’Ukraine, où ils trouvent parfois un refuge temporaire, pour son apparente liberté économique et politique – inconscients de la coercition basée sur le marché, sans parler de la force brute.

Malgré la prolifération des organisations indépendantes en Ukraine, qui sont très faibles au Bélarus, dans les deux pays les travailleurs manifestent le même manque de confiance envers les syndicats, « indépendants » ou non, préférant des modes informels « spontanés » de résolution des conflits. Ces modes informels ont tendance à être très individua- listes, effaçant la possibilité même d’une organisation collective durable. Dans la mesure où de telles structures existent, elles regroupent principalement les travailleurs les plus qualifiés et les mieux payés, tandis que les autres sont laissés à eux-mêmes.

Contrairement aux stéréotypes concernant la désindustrialisation, le travail industriel classique peut en fait être un acteur politique important dans des contextes politico-économiques aussi divers que l’Ukraine et le Bélarus. Mais il présente de nombreuses faiblesses qui sont trop facilement ignorées dans les moments d’enthousiasme. Parmi ces faiblesses, citons les programmes de protection sociale des entreprises, la précarité généralisée en dehors de l’entreprise et une attitude méfiante vis-à-vis de la « politique » qui divise les travailleurs. Parmi les ressources partagées par les travailleurs militants dans les deux pays, les hiérarchies sociales internes jouent un rôle important : tant en Ukraine qu’au Bélarus, l’indignation provoquée par la classe dirigeante remet- tant ouvertement en cause la primauté de la classe ouvrière dans la hiérarchie symbolique semble avoir joué un rôle mobilisateur très important. Tous ces facteurs doivent être étudiés plus en détail afin de mieux saisir les possibilités qui s’offrent aux forces progressistes dans la conjoncture politique actuelle de la périphérie européenne.

Les deux pays seront confrontés à une récession économique dans les mois, voire les années à venir, et il semble que les travailleurs ukrainiens et biélorusses ne seront pas disposés à en faire les frais. Que Loukachenko reste au pouvoir – ce qui semble probable pour l’instant – ou qu’il le quitte sous la pression des manifestants, le gouvernement biélorusse devra faire face à une classe ouvrière industrielle qui a appris à s’engager dans des actions collectives malgré de fortes pressions bureaucratiques et policières. Si l’ancien régime, sous la pression de la Russie, ou les nouveaux tenants de la ligne néolibérale dure décident de s’attaquer à la crise par une politique d’austérité, on peut s’attendre à une nouvelle vague d’agitation ouvrière, peut-être plus massive.

En Ukraine, la lutte contre l’austérité est une chose plus récurrente pour les travailleurs de l’industrie. Cependant, ils doivent compter sur des ressources extérieures au mouvement ouvrier, à savoir sur le levier matériel et administratif des mécènes politiques et sur les ressources « douces » de l’économie morale : c’est-à-dire le soutien populaire à la cause des travailleurs parmi le grand public. Ces deux types de ressources échappent à leur contrôle. À long terme, elles sont appelées à diminuer, étant donné la dépendance de l’Ukraine à l’égard des marchés mondiaux des matières premières (qui sont appelés à stagner, privant les factions de la classe dirigeante de revenus qu’elles pourraient partager avec leurs clients) et la marginalisation progressive de la classe ouvrière dans le paysage moral national. Cependant, dans un ave- nir proche, ces ressources seront suffisantes pour de nouveaux épisodes de luttes ouvrières. Ces épisodes sont capables de donner occasionnellement certains résultats, principalement en raison des faiblesses politiques de l’État ukrainien et de la classe dirigeante. Tant que la situation politico-économique actuelle, précaire et instable, ne se consolide pas en une conjoncture hégémonique plus solide, ces victoires resteront des épisodes isolés qui ne s’unissent pas pour former un mouvement ouvrier fort et durable.

[1] NdT: elle s’appelait alors ainsi, sous appellation «russe».
[2] NdT: Sviatlana Tsikhanouskaya est devenue en 2020 l’opposante principale à Alexandre Loukachenko.

Volodymyr Artiukh et Denys Gorbach
Volodymyr Artiukh est chercheur au New Europe College de Bucarest. Denys Gorbach est doctorant à Sciences Po à Paris et membre du comité de rédaction de la revue Commons.
Publié par la fondation Rosa Luxemburg, https://www.rosalux.de, 4 novembre 2020
Traduction Léonie Davidovitch
Publié dans Les Cahiers de l’antidote : Soutien à l’Ukraine résistante (Volume 11) : Brigades éditoriales de solidarité 11
https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/brigades-e–ditoriales-de-solidarite—11-1-.pdf

Autre texte de Denys Gorbach :
Une cartographie identitaire de l’Ukraine en temps de guerre : thèse-antithèse-synthèse ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/08/02/une-cartographie-identitaire-de-lukraine-en-temps-de-guerre-these-antithese-synthese/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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