Le « Monde Diplomatique », petit Goebbels de Poutine + Nouveaux chiens de garde

Le « Monde Diplomatique », petit Goebbels de Poutine

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Au moment où Vladimir Poutine vient d’annexer à la hussarde quatre régions d’Ukraine, Pierre Rimbert, éditorialiste du Monde Diplomatique, choisit de dénoncer une autre annexion : « l’annexion volontaire » de l’Ukraine aux diktats de l’Union européenne et, partant, de la mondialisation. Avec un décryptage du dernier discours de Vladimir Poutine.

Avertissement : ce n’est pas la première fois que je m’en prends au Monde Diplomatique (Lire ICI). Le mensuel altermondialiste est aujourd’hui devenu l’un des principaux relais de la propagande du Kremlin en France.

J’en connais un qui a dû applaudir des quatre mains en écoutant hier le discours de Vladimir Poutine, devant les chefs des « républiques populaires » de Donetsk et de Louhansk, et des régions de Zaporojjia et de Kherson, lors de la cérémonie d’annexion de 15% du territoire ukrainien.

Un discours-fleuve, où Poutine a déversé, une fois de plus, sa haine de « l’Occident collectif » : « L’Occident est prêt à tout pour préserver ce système néocolonial qui lui permet de parasiter, de dépouiller en substance le monde au prix de la puissance du dollar et du diktat technologique, de percevoir un véritable tribut de l’humanité, d’extraire la principale source de richesse non-méritée, la rente hégémonique. (…) Je tiens à le souligner une fois de plus : c’est la cupidité, l’intention de maintenir leur pouvoir sans entrave, qui est la véritable raison de la guerre hybride que l’ « Occident collectif » mène contre la Russie. »

C’est, en substance, ce qu’écrit Pierre Rimbert en Une du dernier numéro du Monde Diplomatique (octobre 2022), dans un éditorial intitulé « L’Ukraine et ses faux amis », et surtitré « Derrière la guerre, les affaires ». Pas une fois dans cet article n’est condamnée l’agression russe en Ukraine, pas une fois ne sont mentionnés les crimes de guerre qui s’accumulent depuis le 24 février. Non. En totale symbiose avec « l’argumentaire » de Poutine, la prose du Monde Diplomatique vise à faire porter la charge du conflit sur « l’Occident », et à délégitimer le gouvernement démocratiquement élu de Volodomyr Zelensky. Alors que la Russie vient d’annexer par la guerre, par la force et de pseudo « référendums », les régions de Donetsk, de Louhansk, de Zapoirijjia et de Kherson, Pierre Rimbert oppose une autre annexion : « l’annexion volontaire » à laquelle se serait soumise l’Ukraine en souhaitant intégrer l’Union européenne, « annexion » bien évidemment dictée par une poignée de « mondialistes » tout-puissants : Larry Fink, le patron du fonds d’investissement Black Rock, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, etc., tous bien sûr aux ordres des États-Unis, le « Grand Satan ».

Pierre Rimbert ne dit pas « Occident collectif », il dit « mondialisation », ce qui revient au même. A propos de la « révolution de Maidan », qui a chassé en 2014 le président pro-russe, Pierre Rimbert ne parle pas comme Poutine d’un « coup d’État néonazi », il y voit, ce qui revient au même, la main de l’Union européenne pour contraindre l’Ukraine à adopter ses « normes ». Au passage : quel mépris des peuples et de leurs soulèvements !

A l’appui de sa démonstration, Pierre Rimbert est allé fouiller les 2 135 pages de « l’accord d’association » entre l’Union européenne et l’Ukraine, entré en vigueur le 1er septembre 2017. Et, là, bingo ! Il a trouvé le Graal, naturellement occulté par les médias dominants soumis aux puissances de la mondialisation (dans son discours d’hier, Poutine parlait de « famine informationnelle en Occident. La vérité a été noyée dans un océan de mythes, d’illusions et de faux, à l’aide d’une propagande prohibitive et agressive, en mentant comme Goebbels »).

C’est quoi, le Graal découvert par l’éditorialiste du Monde Diplomatique ? Accrochez-vous bien : afin d’instaurer des « relations fondées sur les principes de l’économie de marché libre, l’Ukraine met tout en œuvre (…) pour rapprocher progressivement ses politiques de celles de l’Union européenne, conformément aux principes directeurs de stabilité macro-économique, de situation saine des finances publiques et de la viabilité de la balance des paiements. » Waouh, le scoop ! Il n’en faut pas plus au futé Pierre Rimbert pour discerner là « l’intention géopolitique » du texte : la volonté de Bruxelles d’imposer une « délocalisation de voisinage à un grand pays situé à ses frontières, pourvu d’une main d’œuvre qualifiée et peu onéreuse, mais gangrené par la corruption et lesté d’une architecture juridique arriérée au regard des normes européennes : l’Ukraine ».

Se prenant pour le petit Goebbels de Poutine, le Monde Diplomatique prend une pleine page pour expliquer ça en long, en large et en travers. Omettant en passage de dire que les annexions forcées de Poutine ont aussi des visées économiques, comme l’écrit Grégoire Amir-Tahmasseb, éditorialiste du quotidien régional L’Union : « les régions ciblées ne sont pas le fruit du hasard. Les plus pauvres ne sont par exemple pas concernées par cette opération. Poutine sait être pragmatique quand il le faut. En annexant Donetsk et Louhansk dans l’est du pays, Kherson et Zaporijjia dans le sud, les Russes veulent ainsi prendre la main sur le gaz, le pétrole et les métaux rares. En bloquant les principaux ports et en les rendant russes, Poutine va récupérer les bénéfices de l’exportation de la production céréalière de l’Ukraine. Cette arme économique, quand on connaît le coût de la guerre, pourrait être beaucoup plus redoutable à moyen et long terme que l’offensive militaire en elle-même. »

L’économie de marché a certes ses limites (mais jusqu’à preuve du contraire, l’économie soviétique n’a guère été plus brillante), et je ne suis pas un apôtre du néolibéralisme à tout crin, loin s’en faut ! De même, né « occidental », mais me définissant davantage comme citoyen du monde, je ne suis pas dupe des ravages commis par « l’Occident » et ne me prive pas de dénoncer les nombreuses plaies qui, de ce ravage, reste aujourd’hui ouvertes. Pour autant, je ne suis pas mécontent de vivre dans un régime où je peux dire et écrire ce que je veux, sans prendre le risque d’être arrêté, tabassé et violé (une matraque dans l’anus) pour avoir déclamé dans l’espace public un poème de Maïakiovski, comme il vient d’arriver à Moscou au jeune poète et activiste Artem Kamardin.

Cette critique de l’Occident, auquel il oppose cette « grande puissance millénaire », ce « pays-civilisation »qu’est la Russie, Vladimir Poutine en fait son principal fonds de commerce : « L’Occident est prêt à tout pour préserver ce système néocolonial qui lui permet de parasiter, de dépouiller en substance le monde au prix de la puissance du dollar et du diktat technologique, de percevoir un véritable tribut de l’humanité, d’extraire la principale source de richesse non-méritée, la rente hégémonique. (…) C’est la cupidité, l’intention de maintenir leur pouvoir sans entrave, qui est la véritable raison de la guerre hybride que l’« Occident collectif » mène contre la Russie. (…) Les élites occidentales ne nient pas seulement la souveraineté nationale et le droit international. Leur hégémonie est d’une nature nettement totalitaire, despotique et d’apartheid. (…) Et qu’est-ce que la russophobie, à part le racisme, qui se répand maintenant dans le monde entier ? Qu’est-ce que, sinon le racisme, la conviction inébranlable de l’Occident que sa civilisation, sa culture néolibérale, est le modèle incontestable pour le reste du monde ? (…) Les pays occidentaux affirment depuis des siècles qu’ils apportent la liberté et la démocratie aux autres nations. C’est exactement le contraire : au lieu de la démocratie, c’est la répression et l’exploitation ; au lieu de la liberté, c’est l’asservissement et la violence. L’ordre mondial unipolaire dans son ensemble est intrinsèquement anti-démocratique et non-libre, il est faux et hypocrite de bout en bout. »

Sa diatribe anti-occidentale peut bien confiner à la psycho-pathologie lorsqu’il déclare que les États-Unis « occupent en fait l’Allemagne, le Japon, la République de Corée et d’autres pays », qu’il ajoute que «  e monde entier sait que les dirigeants de ces pays sont espionnés et que leurs dirigeants sont mis sur écoute non seulement dans leurs bureaux, mais aussi à leur domicile », plus encore lorsqu’il affirme que les responsables occidentaux « qualifient de noble recherche médicale le développement d’armes biologiques et les expériences sur des êtres humains vivants, y compris en Ukraine », cela laisse de marbre les Goebbels de salon altermondialiste du genre de Pierre Rimbert.

De même, lorsque Poutine s’en prend aux déviances morales de l’Occident, qu’il qualifie de « satanisme pur et simple »  Voulons-nous avoir « parent numéro un », « numéro deux », « numéro trois » au lieu de « maman et papa » dans notre pays, en Russie – sommes-nous devenus complètement fous ? Voulons-nous que les enfants dans nos écoles, dès l’école primaire, soient exposés à des perversions qui conduisent à la dégradation et à l’extinction ? Voulons-nous qu’on leur apprenne qu’il existe d’autres genres que les hommes et les femmes et qu’on leur propose une opération de changement de sexe ? »), Pierre Rimbert, ça lui en touche une sans bouger l’autre. N’a-t-il pas fait tout un livre pour regretter l’époque mao-Jean-Paul Sartre du quotidien Libération, déplorant la dérive progressive qui aurait, selon lui, conduit Libé à délaisser la question sociale pour ne s’intéresser qu’aux questions sociétales (liberté sexuelle, anti-racisme etc.), le tout sous influence d’Édouard de Rothschild dont l’entrée dans le capital du quotidien aurait été « l’un des principaux responsables de la dérive économique et idéologique ». Il n’a même pas besoin de préciser que Rotschild est juif. Chez ces gens-là, qui se disent « de gauche », un fonds d’antisémitisme n’est jamais bien loin.

Passons sur les valeurs morales et la hantise de l’homosexualité qui animent Poutine et ses suppôts de la sainte Russie. Encore flatte-t-il, à travers ses allusions, les plus conservatrices des « opinions publiques », pas seulement en Russie (à nous, Manif pour tous…). Mais la corde sensible que Poutine cherche avant tout à toucher est celle de l’anti-colonialisme. Et ça marche : voir le putsch pro-russe actuellement en cours au Burkina Faso, où la milice Wagner a réussi, après la République centrafricaine, à s’assurer le concours d’affidés moyennant prébendes corruptrices, mais aussi grâce à l’abandon de toute politique de véritable coopération des pays « occidentaux », France en tête : « Il n’y a plus de politique africaine de la France ! », avait crânement proféré Emmanuel Macron le 28 novembre 2017 à l’université de Ouagadougou. Aujourd’hui, on voit le résultat !

Pour finir, d’un mot, sur Poutine. Dans son discours d’hier, rendant un vibrant hommage aux pionniers de la « Novorussie », il a salué les valeureux « combattants du Donbass », au premier rang desquels « le vrai leader du peuple de Donetsk Alexandre Zakhartchenko ». L’histoire vaut son pesant de cacahuètes. Ledit Alexandre Zakhartchenko, qui était loin d’être un saint (il fut responsable de nombreux cas de disparitions forcées dans la région de Donetsk, a exproprié de nombreuses entreprises et contrôlé la contrebande de charbon et de métaux à des fins d’enrichissement personnel), il a été « liquidé » par les services de renseignement russes le 31 août 2018 dans un attentat à la bombe survenu dans un café au centre de Donetsk. Motif : il avait exprimé de la sympathie pour des militants d’une frange de l’extrême-droite ukrainienne qui avait passé à tabac des homosexuels à Kiev, et surtout, avait commencé à manifester des velléités d’indépendance vis-à-vis de Moscou. Après l’avoir éliminé, le Kremlin l’a promptement remplacé par Denis Pouchiline, un politicien véreux qui avait réuni à Donetsk 0,98% des voix aux élections législatives de 2013, malgré une intense campagne financée par une obscure mafia financière liée à une coopérative d’importation financière. Pouchiline est l’un de ceux qui ont signé, hier, le rattachement des territoires annexés à la Fédération de Russie. A la première incartade, lui aussi sera liquidé par Poutine, si Poutine est encore là. Ce qui est loin d’être gagné, malgré les fanfaronnades d’hier sur le Place Rouge. Rouge de sang, surtout.

Jean-Marc Adolphe
https://www.leshumanites-media.com/post/le-monde-diplomatique-petit-goebbels-de-poutine?

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Nouveaux chiens de garde

M. Pierre Rimbert se définit comme « critique des médias » – des médias « dominants », s’entend. Or M. Rimbert est un dignitaire médiatique français : rédacteur en chef du Monde Diplomatique depuis 12 ans, pas moins. Le « Diplo » est une institution, au même titre que le coq gaulois, le roquefort, l’Académie française ou le Conseil constitutionnel. Mais M. Rimbert combat les dominants ! Son acolyte Serge Halimi, dont il sera dit ici un petit mot pour finir, a produit un opuscule daté, qui, en son temps, ne manquait point d’intérêt quoi qu’il serait opportun de le relire à la lumière du rôle présent de ces deux pontifes des médias se posant en adversaires des médias « dominants », qui était joliment titré Les nouveaux chiens de garde. De qui M.M. Rimbert et Halimi se sont-ils faits les chiens de garde ?

Le 24 février dernier, Poutine tentait d’écraser toute l’Ukraine d’un coup, et, rapidement, devant la levée en masse du peuple, il échouait. Cet évènement majeur et ses suites est au centre de tous les développements de la situation mondiale depuis, sur tous les plans – crise géopolitique, militaire, morale, économique, énergétique, climatique, sociale. Ce n’est pas forcer le trait que de dire que le « Diplo », supposé organe de référence des questions géopolitiques dans le monde francophone, lui a consacré une place résolument mineure. M. Rimbert s’illustrait, dans le n° de mars, par un éditorial en mode, habituel chez lui, de dénonciation de la presse « mainstream ». Que reprochait l’avisé M. Rimbert au New York Times, au Washington Post, au Monde et au Figaro ? Tout à fait explicitement, il leur reprochait ceci : que (selon lui, qui prétendait avoir fait le compte), sur 228 articles du premier, 201 du second, 152 du troisième, 171 du quatrième, parus entre le 6 décembre 2021 et le 6 janvier 2022 et « mentionnant l’Ukraine » – « mentionner l’Ukraine » aussi souvent est déjà, pour M. Rimbert un signe que vous appartenez à la caste qui domine le monde ! -, seulement, dans le même ordre, 9, 6, 5 et 8 articles de ces journaux « comportaient le mot « nazi » ». Vous vous rendez compte, nous dit le sémillant Rimbert : ils mentionnent l’Ukraine en employant rarement le mot « nazi » !

M. Rimbert, rédacteur en chef du Monde Diplomatique, publiait cela très exactement au moment même où, à Butcha et dans de nombreuses autres villes et villages, les troupes de Poutine tuaient, urinaient et déféquaient partout, torturaient, et violaient, les femmes, les enfants, les vieux, en clamant qu’ainsi elles punissaient les « nazis ukrainiens ». Le Diplo, organe de référence de la géopolitique francophone, n’a pas eu un mot sur Butcha, ni sur Borodianka, ni sur Izium, ni même sur Marioupol. Pas un mot. Mais son rédacteur en chef a montré qu’il est un subversif, un courageux, un antisystème, un viril combattant de la vérité : il a recensé la presse « mainstream » et l’a héroïquement et publiquement mise au pilori parce que lorsqu’elle écrit « Ukraine » elle n’écrit pas suffisamment, pas assez souvent, « nazi » ! M. Rimbert a proféré cette dénonciation au moment même ou les rashistes violaient à Butcha. Tel est M. Rimbert, rédacteur en chef du Diplo.

Nous pourrions nous arrêter là, car chacun aura compris ce qu’est M. Rimbert. Mais le voila qui, dans le Diplo d’octobre 2022, vient de se donner la peine de pondre plus qu’un édito : un article ! Oyez, oyez, bonnes gens, le terrible Rimbert, pourfendeur des médias mainstream, a produit un article ! Un article sur l’Ukraine ! Il est donc capable d’écrite un peu plus longuement qu’à l’accoutumé ! Et, chose tout aussi remarquable, cet article, figurez-vous, ne comporte « pas une seule fois » le mot ! Quel mot ? Mais le mot « nazi », voyons, ce mot dont M. Rimbert a su détecter la rareté dans la presse dominante s’agissant de l’Ukraine ! Il a lui-même rempli une page du Diplo sur l’Ukraine sans écrire le mot « nazi » ! Qu’a-t-il bien pu se passer ?

Un résumé synthétique, voire un tantinet analytique, de son article nous mettra sur la voie de la réponse. Cela commence finement :
« A l’image du mal de dos et de la météo, la « fin de la mondialisation » compte au nombre de ces « marronniers » qui refleurissent régulièrement dans la presse. ». M. Rimbert parle à son public ciblé, préférentiellement vieux staliniens et vieux gaullistes aigris qui s’intitulent ou non « altermondialiste » et n’aiment pas « la presse », et il dénonce les tics et les marronniers de celle-ci : c’est son marronnier à lui. Il a, de la sorte, l’air du type intelligent à qui on ne la fait pas et donne le sentiment aux lecteurs qu’ils sont de cette catégorie supérieure de ceux qui ne sont pas dupes des médias : ainsi donc (à l’heure du fractionnement du monde, de la guerre en Europe, de la pandémie, de la catastrophe du climat, et du prochain krach boursier global, n’est-ce pas), on nous raconte que la mondialisation prendrait fin ?

Allons donc, on nous la fait pas, à nous, les sachant ! « Ils » nous racontent qu’il n’y a plus de mondialisation alors que tout cela, guerre, krach, c’est leur « mondialisation » qu’ils aménagent, ces rusés dominants. Car Rimbert le sait bien : les anglo-saxons poursuivent leurs méfaits. La preuve ? C’est en anglais qu’existe un terme pour désigner le fait que les délocalisations se font de plus en plus dans les mêmes ensembles géopolitiques et moins sur toute la planète : on appelle ça le friendshoring par opposition à l’offshoring. Autre signe de connivence, donc, à l’adresse du lectorat stalino-chauvin gaulois : « Une idée aussi brillante ne pouvait s’énoncer qu’en anglais », frétille de plaisir M. Rimbert qui a pu décocher une banderille contre la langue de l’Empire, suscitant le plaisir redoublé du sentiment d’être de l’élite qui sait ce qu’on nous cache, auprès de ses braves lecteurs.

Ainsi donc, la mondialisation, qui, on l’aura compris, ne consiste pas dans l’évolution du capitalisme global vers la finance et le capital fictif à la fin du XX° siècle, mais dans un complot anglo-saxon, continue sous des formes nouvelles alors que ceux qui en tirent les ficelles tentent de nous faire croire, au moyen de « la presse », qu’elle est terminée. La nouvelle forme de cette domination du monde par toujours les mêmes opère particulièrement en Europe – et contre l’Europe, bien entendu : le complot anglo-saxon vise à asservir l’Europe, M. Rimbert le sait bien -, et cela au moyen de cet objet dont le nom aura été emmené ici de manière différée, pour mieux ménager l’effet : l’Ukraine !

Hé oui, l’Ukraine « gangrenée par la corruption » est le moyen pour les managers anglo-saxons de la mondialisation d’asservir l’Europe en lui arrimant l’Ukraine, au moyen de l’accord d’association, celui-là même dont la dénonciation par le potentat Ianoukovitch avait suscité fin 2013 l’insurrection populaire du Maidan, appelée, bien entendu, « le putsch » par M. Rimbert.

Le cadre est posé. Formulons explicitement le sous-texte transparent de M. Rimbert : la mondialisation, c’est-à-dire la domination du monde par la ploutocratie anglo-saxonne, continue sous une forme nouvelle consistant dans des délocalisations entre amis sous l’égide des anglo-saxons, excluant le « Sud » et vassalisant l’Europe au moyen de l’association de l’Ukraine à l’Union Européenne. A partir de là, l’essentiel de l’article consiste dans une longue collation de citations de l’accord de partenariat Ukraine/UE signé en juin 2014 par Porochenko nouvellement élu.

Il n’est pas nécessaire de suivre de manière détaillée le pensum ainsi construit, fait pour donner une impression d’expertise et d’érudition économique. Bien entendu, les recommandations de la Commission européenne à l’Ukraine allaient dans le sens des intérêts capitalistes et d’une libéralisation économique accrue. Elles ont, à ce titre, été critiquées par des auteurs ukrainiens de gauche qui, en outre, ont fait le travail que M. Rimbert se garde bien de faire : relier ces recommandations aux phénomènes d’alliances et de regroupements oligarchiques en Ukraine, intégrant, jusqu’en 2014, le principal foyer d’accumulation capitaliste (accumulation par prédation, et à peu près exclusivement prédation après 2014) du pays : le Donbass. Toute analyse du développement capitaliste en Ukraine doit en effet intégrer le rôle initialement moteur et toujours déterminant du capitalisme russe, notamment via le Donbass, et doit partir de la destruction du tissu industriel opérée en relation avec la formation de l’oligarchie russe dès les années 1990, donc bien avant la mainmise dénoncée par M. Rimbert.

On apprendra donc ce qui est réellement nécessaire pour situer la permanente restructuration du capital en Ukraine dans Marco Bojcun, Towards a political économy of Ukraine, Selected Essays, 1990-2015, Ibidem-Verlag, Stuttgart, 2020, et dans Yuliya Yurchenko, Ukraine and the empire of capital. From Marketisation to Armed Conflict, Pluto Press, London 2018.

Non seulement la Russie n’a aucun rapport avec le capitalisme et les oligarques ukrainiens dans l’article de M. Rimbert, mais toute l’entreprise néolibérale visant à la domination économique du pays répond, selon lui, chose remarquable, à un plan … polonais : le partenariat oriental est « une politique d’influence européenne impulsée par la Pologne », car « la volonté d’arracher ce pays à l’influence russe guide depuis des années la politique de Varsovie ». Et quand l’Ukraine est reconnue, non pas membres de l’UE, mais candidate (juin 2022), « les vœux de la Pologne se réalisent enfin ».

Donc, M. Rimbert nous signifie en creux qu’influence russe et pillage capitaliste de l’Ukraine sont deux choses opposées, que ce dernier répond à la mondialisation anglo-saxonne visant à se servir de l’Ukraine afin de vassaliser l’Europe, avec comme agent immédiat des opérations : la Pologne. La fresque du complot est donc à présent complète, mais on notera la manière insinuante, et progressive, dont toutes ses pièces ont été mises en place. Ceci demandait bien une page entière du Diplo …

Ajoutons que M. Rimbert complète son pensum sur l’accord de juin 2014 de considérations complémentaires sur la loi cassant le code du travail en Ukraine, agréée par le président Zelenski avec cette réserve qu’elle ne s’appliquerait qu’à la période de guerre, réserve résultant des protestations syndicales. Gageons que M. Rimbert n’est au courant de ce point que parce que ce sont, en fait, les défenseurs de la résistance ukrainienne armée et non armée en Europe qui l’ont fait connaître. Ainsi la prise de position de la FSU, suivie de celles d’autres centrales syndicales, contre ces lois, provient de l’intervention des militants syndicalistes de gauche pro-ukrainiens. Il se garde certes de le dire, et n’imagine sans doute pas les arguments les plus efficaces des militants ukrainiens de gauche et des syndicalistes contre cette loi, à savoir qu’elle dessert la défense nationale en accordant tout aux patrons, tout aux oligarques, et rien aux vrais combattants. Il en fait, en outre, un pur produit des desiderata de l’Union Européenne et de la volonté maléfique de la Pologne, alors qu’en réalité, cette loi d’inspiration thatchérienne (la référence de Mme Tretiakova, la responsable de la commission « sociale » de la rada dont nos camarades du Sotsialny Rukh ont demandé la démission, est bien Thatcher), va plus loin que les normes européennes qui peuvent sur certains points lui être opposées. Il est vrai que cette autre thatchérienne récemment au pouvoir à Londres, Mme Liz Truss, vient d’être désavouée par le … FMI, et par les bourses, pour un néolibéralisme excessif, ce qui ne cadre pas avec les représentations convenues de M. Rimbert sur la « finance anglo-saxonne ».

L’essentiel est en creux, en sous-texte, mais est en même temps très clair, et nous pouvons maintenant aussi éclairer le titre : Les faux amis de l’Ukraine. S’il y a des faux amis, n’y a-t-il pas un vrai ami, au fond ? Celui dont les « faux amis » font tout pour en séparer l’Ukraine ? Le chapeau ambigu dit de la Russie qu’elle a « choisi l’escalade face aux contre-offensives ukrainiennes menées avec des armes occidentales. »C’est là la SEULE mention de la guerre impérialiste russe contre l’Ukraine de tout l’article ! Elle nous dit, comme le reste de l’article, que la Russie ne fait que réagir. Au complot de la ploutocratie anglo-saxonne et de ses pires agents : les Polonais. Quant à la résistance nationale et populaire ukrainienne, elle n’existe pas, et malgré la relative diversité de façade des articles du Diplo, la rédaction a veillé à ce que RIEN n’en filtre dans ce journal depuis février 2022. « Nazis », nous susurrait M. Rimbert dès mars dernier …

Nous avons affaire ici à une conception du monde, une Weltanschauung. Elle vient d’être exposée dans le discours fou de M. Poutine à Moscou le 30 septembre 2022 : la Russie est le rempart des colonisés du monde entier contre la mondialisation menée par « l’Occident global » sous l’égide de la finance anglo-saxonne. Depuis la contre-offensive ukrainienne victorieuse du 6 septembre dernier, avec l’effondrement et la décomposition des troupes russes, la propagande de l’impérialisme russe explique que c’est directement l’OTAN – et ses « soldat nègres », et les pires : les « légionnaires polonais » ! – qui fait la guerre à la Russie, que la guerre est donc mondiale, que le monde multipolaire affronte dans cette guerre mondiale la mondialisation néolibérale des anglo-saxons cosmopolites.

C’est là, très précisément la ligne idéologique et éditoriale de M. Rimbert, transplanté avec le minima de ruse pour tenir compte du fait qu’on est là dans un journal censé sérieux qui ne peut pas écrire de but en blanc « Vive la dénazification de Poutine, mort aux ukronazis ». Mais manifestement le cœur y est …

A propos, le binôme de M. Rimbert, M. Halimi, nous explique dans le même numéro d’octobre, pour la énième fois, qu’aux États-Unis les Démocrates ne valent pas mieux que les Républicains. En fait, à le lire, on se prend de sympathie pour ces déplorables prolétaires républicains confrontés, tel Poutine, aux ploutocrates de Wall Street et à leurs agents d’Hollywood. Pas d’impérialisme russe mais juste une résistance, maladroite peut-être, à la domination anglo-saxonne, nous dit l’un. Pas de menace trumpiste contre les libertés démocratiques aux États-Unis mais juste une résistance, maladroite peut-être, à la domination des élites, nous dit l’autre.

Telle est la vraie ligne éditoriale du Diplo. On peut, certes, trouver qu’il y a par ailleurs plus d’un article intéressant : ils en sont à présent l’alibi. On peut, certes, l’expliquer par le conservatisme : il fut un temps, dans les premières années 2000, où la flambée impérialiste déstabilisant le monde venait de Washington. Poutine a d’ailleurs beaucoup emprunté à Bush et parle à son tour d’un « axe du Mal ». Mais les Rimbert et les Halimi ne sont pas excusables pour leur conservatisme idéologique, car celui-ci, dans une situation mondiale instable qui n’a cessé d’évoluer, les situe maintenant à l’extrême-droite réelle. A l’extrême-droite (comme une partie conséquente de la gauche …).

C’est pourquoi je me solidarise ici du titre du billet de Jean-Marc Adolphe dans Les Humanités Le « Monde Diplomatique », petit Goebbels de Poutine. Il n’y aura pas d’avenir sans la clarification nécessaire et inévitable.

Vincent Presumey, 01/10/22.
https://aplutsoc.org/2022/10/01/nouveaux-chiens-de-garde/

En complément possible :
Dominique Vidal : Pierre Rimbert, l’Ukraine et le « campisme »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/10/01/53-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes-retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-53/ 
Dominique Vidal : Les silences choquants du Monde Diplomatique
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/09/19/51-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes-retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-51/

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Le « Monde Diplomatique », petit Goebbels de Poutine + Nouveaux chiens de garde »

  1. Autant l’article récent de Dominique Vidal me semble très pertinent, autant celui de Jean-Marc Aldophe me parait très contestable pour le moins. Rien que la qualification de Rimbert comme étant le Goebbels de Poutine me semble plus que douteuse. Au nom de la critique de l’alignement de l’éditorialiste de MD sur la Russie, on nous refourgue par la bande une justification bien « tempérée » du néo-libéralisme qui est imbibée de relent social libéral. Avec ce genre de digressions les militants et responsables ukrainiens qui dénonçaient les mesures profondément anti ouvrières prises sous couvert d’état de guerre par Zélenski ne seraient pas loins d’être assimilés à une 5ème colonne complice de Poutine. L’exemple du viol du manifestant par la police Poutinienne pris par Adolphe est d’autant plus malvenu que, contrairement à ce qu’il dit, si lui n’a pas eu à craindre cela, c’est pourtant exactement ce qui est arrivé à un lycéen de Bergson par la police parisienne. Cela n’enlève rien aux dérives scandaleuses actuelles du MD, mais le propos d’Adolphe est exactement à l’opposé de ce qui motive notre solidarité avec le peuple ukrainien contre l’aggression Russe et la répression ultra violente des opposants à la guerre en Russie. De là à faire de Rimbert un Goebbels il y a un océan. Publier cela sans même l’once d’une réserve est problématique.

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