La guerre et la paix ou le silence de la mer (noire)

Brigades éditoriales de solidarité [1]

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Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse
« 
Je suis l’alpha et l’omega, dit le Maître du Kremlin,
celui qui est, qui était et qui vient, le Tout-Puissant 
» [2]

Nous le savons, ce ne sont pas les livres qui arrêteront les blindés russes qui déferlent sur l’Ukraine. Nous le savons, ce ne sont pas les livres qui arrêteront la main de fer qui s’abat sur les Russes qui s’opposent à la guerre de Vladimir Poutine. Nous le savons, ce ne sont pas les livres qui mettront fin à la guerre contre la liberté de l’Ukraine, pas plus qu’ils ne mettront fin à la dictature des oligarques du Kremlin. C’est la résistance populaire ukrainienne multiforme, les grains de sable que les démocrates de Russie et du Bélarus glisseront dans la machine de guerre russe et l’opinion publique mondiale qui arrêteront les chars de Vladimir Poutine. Mais dans cette bataille pour l’indépendance et la liberté ukrainiennes, rappelons-nous le pouvoir des samizdats et l’effet corrosif qu’ils avaient eu sur la dictature stalinienne.

C’est par ces mots que les Brigades éditoriales de solidarité, constituées à la hâte pour la circonstance, s’engageaient dès le 3 mars 2022, sans la moindre tergiversation, aux côtés du peuple ukrainien agressé par l’impérialisme russe.

Quelques jours auparavant, le jeudi 24 février 2022, à 5 h 30 du matin, les colonnes de blindés russes avaient commencé à déferler sur l’Ukraine, désormais soumise au feu de l’artillerie et des missiles. Objectifs de ce que le régime de Moscou désigne comme une « opération spéciale » : la prise de la capitale, Kyiv – que d’aucuns persistent à appeler Kiev –, la destitution du président Volodymyr Zelensky et son remplacement par un fantoche.

Les stratèges ruscistes [3] avaient prévu une guerre éclair et la prise des grandes villes en quelques jours, persuadés qu’ils étaient que leurs troupes, supérieures en nombre et en armement, seraient accueillies en « libératrices ». Deux jours seulement après le lancement de cette « opération spéciale », on pouvait lire sur le site de l’agence de presse officielle Novosti que la Russie était « rétablie dans son intégralité historique », qu’elle rassemblait à nouveau « le peuple russe » :

L’Ukraine est revenue à la Russie. Ce retour ne signifie pas que l’Ukraine perde son statut d’État. Simplement, elle sera transformée, réorganisée et rendue à son état originel en tant que partie intégrante du monde russe.

L’ensemble des chancelleries étaient d’ailleurs elles aussi persuadées que l’Ukraine allait s’effondrer, au point que Washington avait même proposé au président ukrainien de l’exfiltrer. Ce à quoi il avait répondu : « J’ai besoin d’armes, pas d’un taxi ! »

Seulement voilà, le scénario a changé. L’armée russe a fait face à une société ukrainienne qui s’est levée pour la mettre en échec, obligeant le Kremlin à revoir ses buts de guerre. Alors que les troupes russes attendaient « des fleurs et des acclamations », elles ont été accueillies par « des balles et des bombes » et par des civils qui essayaient de bloquer les colonnes de chars en chantant l’hymne national, relevait le quotidien londonien The Guardian.

Une première victoire sans conteste contre l’armée de la première puissance nucléaire mondiale obtenue grâce à une combinaison entre l’armée régulière ukrainienne et la levée en masse citoyenne [4]. Un volontaire de la défense territoriale explique que les huit années de guerre qui ont précédé l’invasion ont permis la constitution d’une « armée efficace, bien équipée, très motivée et dotée d’une vraie expérience du combat » :

Une force de défense territoriale capable d’être déployée en cas de guerre générale a été créée, avec des centres de formation communautaires tenus par des volontaires où les civils pouvaient recevoir une formation militaire de base. Tout cela a permis d’opposer une résistance efficace aux troupes russes […]. L’armée, le peuple en armes et les volontaires civils fonctionnent à présent de façon coordonnée dans tout le pays, ce qui a permis de contrer la tentative de guerre éclair du Kremlin, qui espérait traverser la frontière et s’emparer rapidement des centres les plus importants de l’Ukraine.

Deux étudiants ukrainiens, Katya et Maxim, rappellent à ce propos que les jeunes constituent une part importante des forces armées ukrainiennes, notamment de la défense territoriale. Bien qu’exemptés, les étudiants ont été nombreux à se porter volontaires, à tel point que les services de recrutement ont dû être très sélectifs.

La guerre éclair ayant échoué, la mise sous tutelle du pays devenant impossible, l’« opération spéciale » muait en guerre d’annexion et de destruction, dont les crimes de guerre constituent une composante structurelle. Dès lors, écrit Denis Pilash, l’Ukraine n’avait d’« autre option que de résister », formulant ainsi une objection nette aux tenants de la paix à tout prix, c’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, au prix fixé par Moscou. Dans la même veine, Taras Bilous écrivait que « la lutte durera[it] jusqu’à ce que la Russie quitte l’Ukraine ».

Pour faire simple, les Ukrainien·es nous disent : 1) si la Russie arrête de se battre, il n’y aura plus de guerre ; 2) si l’Ukraine arrête de se battre, il n’y aura plus d’Ukraine ; 3) Si les Russes occupent une partie de l’Ukraine, il y aura peut-être des négociations ; 4) si les Russes sont repoussés à la frontière, peut-être y aura-t-il aussi des négociations, mais ce ne seront pas les mêmes.

Nous avons placé en prélude de cet ouvrage un article de Taras Bilous, membre du comité de rédaction de la revue Commons [5] et engagé volontaire dans les forces armées ukrainiennes. C’est une sorte de proclamation : « Je suis un socialiste ukrainien, voici pourquoi je résiste à l’invasion russe », qui synthétise parfaitement ce dont les Brigades éditoriales de solidarité ont voulu rendre compte. Dans le même ordre d’idées, Ilya Kuryakin explique la démarche du Comité de résistance antiautoritaire et l’engagement des libertaires dans la résistance militaire contre la Russie :

Alors que nous nous étions toujours opposés à l’État ukrainien, nous comprenons que l’autocratie russe est bien pire. Au cas où l’armée russe occuperait l’Ukraine, il n’y aurait absolument aucune liberté politique, des militants seraient emprisonnés ou tués, et l’Ukraine deviendrait une colonie de la Russie.

Partageant ces prémisses, les brigadistes se sont mis·es, osons le mot, en « ordre de bataille » pour occuper un créneau bien particulier : la solidarité éditoriale [6], la bataille des idées, le libre accès à la parole des gauches ukrainiennes (russes et biélorusses aussi, évidemment) et le dialogue avec elles, dialogue qui passe – il semble utile de le rappeler – par l’écoute de ce qu’elles ont à nous dire.

En outre, les éditions Syllepse et des membres des Brigades éditoriales de solidarité se sont associés au Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU) et à sa branche française, qui se sont constitués dans la foulée avec les objectifs suivants :

1) la défense d’une Ukraine indépendante et démocratique ; 2) le retrait immédiat des troupes russes de tout le territoire ukrainien et l’arrêt de la menace nucléaire que constituent la mise en état d’alerte des armes nucléaires russes et le bombardement des centrales ukrainiennes ; 3) le soutien à la résistance (armée et non armée) du peuple ukrainien dans sa diversité, en défense de son droit à l’autodétermination ; 4) l’annulation de la dette extérieure de l’Ukraine ; 5) l’accueil sans discrimination de tous les réfugié·es d’Ukraine et d’ailleurs ; 6) le soutien au mouvement antiguerre et démocratique en Russie et la garantie du statut de réfugié politique aux opposants à Poutine et aux soldats russes qui désertent ; 7) la saisie des biens des membres du gouvernement, des hauts fonctionnaires et des oligarques russes en Europe et dans le monde, des sanctions financières et économiques – en protégeant les populations défavorisées de leurs effets […] ; 8) pour un désarmement nucléaire global […] ; 9) pour le démantèlement des blocs militaires ; 10) pour que toute aide à l’Ukraine échappe à l’emprise et aux conditions d’austérité du FMI ou de l’UE ; 11) contre le productivisme, le militarisme et la concurrence impérialiste.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, faisons un détour – mais est-ce vraiment un détour ? – pour porter notre regard vers cette femme, déambulant dans les rues de Moscou en brandissant une reproduction de Guernica,le célèbre tableau de Picasso. Les passant·es, sympathisant·es silencieux·euses ou hostiles, ont perçu le message. Très modestement, au fil des volumes, les brigadistes ont voulu rendre visibles les protestations de celles et ceux qui produisent des affiches en se terrant dans une cave de Lviv pour échapper aux bombes, qui griffonnent des poèmes, qui fredonnent des chansons ou qui font crier les murs.

Une nation tourmentée
L’influence idéologique de la Russie stalinienne est encore si vivace – bien que souvent inconsciente – qu’on ne peut pas être surpris par la découverte de la question nationale et de la question coloniale comme puissant ressort de la compréhension des rapports entre l’Ukraine et la Russie. Après tout, les peuples russe et ukrainien ne sont-ils pas des peuples frères, entendait-on encore au début de la guerre. S’il y a bien une question où la pesante mythologie de l’URSS jette encore son ombre, c’est bien celle-là : l’Union soviétique aurait été un espace de coexistence plus ou moins harmonieuse entre divers peuples marchant au socialisme et en voie d’unification comme « peuple soviétique ». La réalité est pourtant quelque peu différente puisque ces peuples ont été niés, réprimés, colonisés ou déportés. On ne s’étonnera donc pas que la gauche ukrainienne puisse penser cette guerre en termes de rapports coloniaux.

Après la dislocation de l’URSS, la prédominance de l’historiographie « grand-russe », comme une sorte de rupture-continuité avec la doxa stalinienne, s’est constamment affirmée, ainsi que l’observe Mathilde Goanec :

L’histoire du monde post-soviétique a été racontée, le plus souvent, par les Russes seulement, nettement dominants dans le champ académique occidental, au détriment des représentants des républiques ex-soviétiques, Ukrainiens, Géorgiens, Kirghizes, Tadjiks… La Russie s’est par ailleurs employée avec constance à brouiller les pistes [7].

La guerre déclenchée par le régime de Moscou n’en est que le plus récent des révélateurs. Plusieurs textes publiés dans cet ouvrage apportent un éclairage en entrelaçant la revendication nationale et anticoloniale ukrainienne, l’oppression historique par le nationalisme grand-russe, l’histoire séculaire, tumultueuse, et sanglante [8], des rapports entre la Russie et sa périphérie.

Militant de la gauche socialiste révolutionnaire ukrainienne, Vladyslav Starodubtsev explique que « la base idéologique de l’invasion est l’ethno-nationalisme et l’irrédentisme des radicaux russes ». Pour le Kremlin, note-t-il, l’Ukraine indépendante est une menace vivante sur la possibilité d’une Russie forte. Pour reconstruire l’empire, il faut extirper l’idée même d’une nation ukrainienne et, le cas échéant, il n’est pas exclu de l’anéantir. Les Russes étant « les maîtres et les créateurs du peuple ukrainien, ils peuvent donc mettre fin à notre existence ».

Yuliya Yurchenko estime, quant à elle, que réduire la guerre à un conflit entre l’Occident et la Russie évacue le débat sur le droit à l’autodétermination. « Bien sûr, il y a une dimension interimpérialiste [mais] il y a aussi une dimension nationale qui doit être reconnue. » Et pour la reconnaître, ajoute-t-elle, il faut « mettre des lunettes de lecture décoloniale ».

Quant à Didier Epsztajn, il établit une analogie entre le refus de la Russie de dire la guerre qu’elle mène contre le droit à l’existence de l’Ukraine et celui de la 4e République coloniale française, qui désignait sa guerre contre le droit à l’indépendance du peuple algérien comme des « opérations de maintien de l’ordre ».

Dans un texte publié dans le volume 6 et titré « Décoloniser la Fédération de Russie », un groupe anonyme d’activistes décoloniaux des « peuples autochtones de la Fédération de Russie » souligne que cette dernière est composée de « nombreux peuples différents » qui y ont été « incorporés pendant la colonisation ». Le texte rappelle également que pour mener ses guerres, notamment coloniales, la Russie a largement eu recours à des soldats recrutés dans les régions périphériques et dominées. Notons qu’on y apprend par ailleurs que la simple mention du droit à l’autodétermination de ces peuples est susceptible d’entraîner des poursuites pénales…

Dans les deux textes qu’il publie dans ce recueil, Zbignew Marcin Kowalewski examine avec précision les rapports coloniaux complexes entretenus par la Russie avec sa périphérie. Il éclaire les approches de la gauche ukrainienne en examinant la relation entre l’expansionnisme russe, qualifié de « colonial, militaire et étatique » et la tentative de conquête de l’Ukraine. Il souligne d’emblée la difficulté rencontrée en posant deux questions auxquelles il est difficile de répondre : « Où commence la périphérie ? » et « Quand la colonisation russe a-t-elle commencé ? ». En effet, écrit-il, « l’expansion vers le sud, le sud-est et l’est a progressivement englobé de vastes zones, des territoires périphériques de plus en plus étendus et peuplés par des “aborigènes” ou des “indigènes”, et des pays voisins de plus en plus éloignés ».

Comme il l’explique, les frontières de la Russie se sont étendues d’une façon telle qu’il est difficile de discerner ce qui relève de l’« externe » ou de l’« interne ». Ce qui fait dire à l’historien Alexandre Etkind, qu’« aussi bien dans ses frontières lointaines que dans sa sombre profondeur, l’empire russe était un immense système colonial » [9].

Dans « L’héritage socialiste de l’Ukraine », l’historien John-Paul Himka rappelle que, dès la genèse du mouvement ouvrier ukrainien, la question de classe et la question nationale ont été imbriquées, d’autant que l’Ukraine était alors divisée entre l’empire russe et l’empire austro-hongrois. De surcroît, ajoute-t-il, la situation était encore compliquée par la structure nationale de classe : les grands propriétaires fonciers étaient polonais, russes ou ukrainiens russophones ; les artisans et les marchands, ainsi qu’une partie significative du prolétariat des villes étaient essentiellement juifs de langue yiddish ; les paysans, qui constituaient l’immense majorité de la population étaient, quant à eux, de langue ukrainienne.

Rappelons que la langue ukrainienne fut déclarée langue interdite par un oukase de juillet 1863, le ministre de l’intérieur russe de l’époque déclarant qu’elle était « inexistante » [10]. La révolution d’Octobre en fit une langue officielle après l’échec des tentatives indépendantistes. Et c’est au fil du temps que l’urbanisation a fait de l’ukrainien la principale langue parlée dans les grandes villes. Dans l’après-guerre, si l’ukrainien est en principe une langue officielle au même titre que le russe, Moscou mène en pratique une politique de russification et décourage son utilisation dans la vie publique, le russe étant « la langue du progrès, du socialisme et de l’internationalisme ».

Denis Paillard, qui revient sur la genèse du poutinisme, montre que Poutine est « l’héritier d’une longue tradition qui va de l’empire tsariste à la Russie d’aujourd’hui, en passant par Staline et les dirigeants de l’URSS après la mort de Staline ». Tous partageaient « la célébration de l’URSS (en fait, la Russie) comme deržava (« État fort ») ». Yorgos Mitralias va dans le même sens quand il pose la question suivante : « Pourquoi Poutine fait-il de tous les morts soviétiques de la Seconde Guerre mondiale… des “Russes” ? », mettant ainsi le doigt sur la falsification historique qui rassemble volontairement les morts, civils et militaires, de la Seconde Guerre mondiale, sous une seule étiquette : « Russe ». Il rappelle à ce propos l’énorme tribut payé par les différentes nations de l’URSS. Il fait également mention d’une « falsification bien organisée de l’histoire » : « La libération d’Auschwitz par des soldats russes, alors qu’en réalité, Auschwitz a été libéré par la 322e division du 1er front ukrainien de l’Armée rouge. C’est-à-dire, principalement par des soldats ukrainiens. » Détail de l’histoire, penchant particulariste, diront certains. Après tout, n’étaient-ils pas tous « Soviétiques » !

Plusieurs textes publiés dans ce recueil traitent des difficultés et des contradictions de la politique des nationalités de la période révolutionnaire. L’examen des périodes stalinienne et post-stalinienne, faites de terreur, de famines, de déportations, de découpages de frontières internes, de pillage des pays « frères », de concessions ou d’affirmation de la Russie russe comme « nation dominante » de l’URSS, leur permet d’éclairer pourquoi la Russie capitaliste de Poutine est à la fois l’héritière de la politique des tsars et de celle de Staline [11].

Tout coule, mais le fleuve a toujours une source. Il prend dans les régions qu’il a traversées des matières qu’il emporte et celles-ci colorent son eau longtemps encore [12].

La chercheuse féministe Rohini Hensman revient sur l’histoire longue du rapport colonial entre la Russie et l’Ukraine. Elle rappelle aussi qu’en dépit de quelques anicroches hypernationalistes – non négligeables au demeurant –, la Constitution ukrainienne de 1996 stipule que si la langue officielle est l’ukrainien, elle garantit également « le libre développement, l’utilisation et la protection du russe et des autres langues des minorités nationales d’Ukraine ». La Constitution précise également que « l’État encourage la consolidation et le développement de la nation ukrainienne, de sa conscience historique, de ses traditions et de sa culture, ainsi que le développement de l’identité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse de tous les peuples indigènes et des minorités nationales d’Ukraine ».

Denis Pilash souligne une certaine tension « hypernationaliste », due à la réaction d’un peuple agressé vis-à-vis de tout ce qui vient de l’agresseur. Il évoque les bilingues et les russophones, qui, « bouleversés » par l’invasion russe, décident de ne plus parler russe. Enfin, il dessine la « nation multiethnique d’Ukraine » :

Vous avez des russophones, des ukrainophones, des personnes issues des minorités et des communautés les plus démunies et discriminées, comme les Rroms, qui participent à l’effort militaire, à la défense du territoire, aux réseaux de volontaires humanitaires, etc. Cela montre à quel point nous sommes diversifiés et combien nous devons promouvoir cette multitude de communautés et de régions différentes en Ukraine.

Dans le dossier publié dans le volume 10 et intitulé « La parole aux Rroms d’Ukraine », Viktor Chovka, le directeur du site RomaUA [13], souligne que, bien que la minorité nationale rrom soit « la moins protégée et la plus défavorisée de toutes les minorités » du pays, il y a eu « un fort mouvement de solidarité et d’engagement contre l’agression russe [14] », notamment dans l’armée et parmi les femmes rroms. Il émet un pronostic qui, s’il est marqué du sceau de l’optimisme, donne quelques indices sur la nation ukrainienne qui pourrait sortir de la guerre : « Les héros sont convaincus qu’après la victoire […], la division en Rroms, Ukrainiens, Juifs, etc. sera caduque. […] La guerre a montré notre unité. »

Plus circonspect, Denys Gorbach écrit qu’il est « tentant d’anticiper une émergence hégélienne de synthèse à partir de deux idéologies antithétiques » : le nationalisme, parfois étroit, d’une part, et la formation d’un « projet national inclusif », un « sens commun partagé » d’autre part. Mais il est possible d’« agir sur le cours de l’histoire », celui-ci étant « structuré par l’intervention politique contradictoire des habitants ». L’expérience partagée de la guerre, les « aspirations européennes » et l’attente d’un « programme de redistribution » exigent la formulation d’« un programme politique plus lisible ». Une telle démarche n’est pas sans évoquer l’interpellation, en 1946, de Victor Serge :

Le sentiment de liberté est inséparable du sentiment de sécurité – traduire tout ceci en termes de revendications et de propositions n’est certes pas facile ; mais il est probablement périlleux de ne point le faire [15].

Réfléchissant sans doute aux traditions ayant appréhendé la question nationale et particulièrement celle des minorités sans territoire [16], Denis Pilash envisage l’avenir institutionnel du pays en ces termes : « Une décentralisation qui donne plus de démocratie directe aux communautés locales » afin qu’elles puissent avoir de l’influence sur « leurs problèmes dans leurs villes, leurs villages ». Il note qu’il faudrait peut-être « une sorte d’identité régionale », pour que ces collectivités locales puissent définir le type de politiques culturelles qu’elles souhaitent.

Par tous les moyens nécessaires
Pour la chercheuse ukrainienne Daria Saburova, comme la guerre est venue s’imposer à eux, « le peuple ukrainien ne se bat pas contre la guerre » puisqu’il est, malgré lui, « en guerre contre la Russie ». Le syndicaliste biélorusse Oleksandr Yarashuk, avant d’être de nouveau embastillé, affirme au contraire : la guerre que fait la Russie à l’Ukraine « n’est pas notre guerre ». Pour la première, il faut faire la guerre. Pour le second, il faut y mettre fin 17], entraver l’effort de guerre de la Russie et empêcher son propre pays d’entrer en guerre.

Les points de vue exprimés par Daria Saburova et Oleksandr Yarashuk ne sont contradictoires qu’en apparence. Ils forment en réalité les deux termes d’une dialectique internationaliste concrète élaborée et mise en œuvre dans une situation concrète. Plongés dans la même guerre, les internationalistes de l’Ukraine envahie et du Bélarus allié de l’envahisseur agissent dans deux réalités différentes mais combinées. D’un côté, on fait la guerre, de l’autre on sabote l’effort de guerre. Les tâches qui en découlent sont donc complémentaires. Quel alliage ! Quelle alliance ! On est évidemment ici bien loin des invocations désincarnées du « défaitisme révolutionnaire » et des incantations psalmodiant que « l’ennemi est d’abord dans notre pays » que l’on entend de ci de là.

Le 10 mars 2022, dans un article intitulé « Pour le droit à l’autodéfense par tous les moyens nécessaires », les Brigades éditoriales de solidarité écrivaient qu’il fallait « soutenir par tous les moyens [l’]autodéfense populaire [dans] le respect de son indépendance et de son libre arbitre à riposter à la guerre comme elle l’entend ». De leur côté, plusieurs dizaines de signataires venus de tous les continents affirmaient dans un texte la même idée :

Notre solidarité avec le peuple de l’Ukraine est inconditionnelle et indépendante de tout jugement sur sa direction politique, parce qu’il revient uniquement à l’Ukraine et aux Ukrainien·es de décider du futur de leur pays ; il incombe également au peuple de l’Ukraine de décider de continuer la guerre pour l’indépendance nationale et de spécifier les termes de la paix avec l’agresseur.

Quant au Congrès des syndicats démocratiques du Bélarus, dès le 24 février, il exigeait la « cessation immédiate des hostilités », le « retrait des troupes russes » et souhaitait au peuple ukrainien « de résister et de vaincre ».

C’est, à notre connaissance, Gilbert Achcar qui, avec son « Mémorandum sur une position anti-impérialiste radical  », a ouvert le feu sur la question de la livraison des armes à l’Ukraine. Dès le 27 février, trois jours après le déclenchement de ladite « opération spéciale », il se prononçait pour la livraison « sans conditions » d’armes à l’État ukrainien. Revenant sur la guerre du Vietnam, il rappelait que si personne n’avait demandé à l’URSS ou à la Chine d’entrer en guerre contre l’invasion américaine, nous étions partisans des livraisons d’armes par Moscou et Pékin aux combattant·es vietnamien·nes [18]. Quelques semaines plus tard, dans un autre texte, prenant pour exemple la classique guerre inter-impérialiste de 1914-1918, Gilbert Achcar établit une distinction qu’il qualifie d’« essentielle » entre une guerre « dans laquelle chaque camp tente de s’emparer d’une partie du monde » et une invasion par une puissance impérialiste d’un pays non impérialiste mais « soutenu par une autre puissance impérialiste qui l’utilise comme mandataire dans une rivalité interimpérialiste ». Il ne s’agit pas là, on s’en doute, d’une ratiocination scolastique, puisque les conséquences pratiques sont radicalement différentes :

Dans le premier cas, l’internationalisme exige que les travailleurs, y compris les travailleurs en uniforme (c’est-à-dire les soldats), s’opposent à la guerre des deux côtés, chacun s’opposant à la guerre de son propre gouvernement, même si cela contribue à sa défaite (c’est le sens du « défaitisme révolutionnaire »). Dans le second cas, le défaitisme révolutionnaire n’est exigé que des travailleurs et des soldats qui appartiennent au pays impérialiste agresseur […]. Il leur est demandé de saboter la machine de guerre de leur pays. Les travailleurs de la nation opprimée, en revanche, ont le droit et le devoir de défendre leur pays et leur famille et doivent être soutenus par les internationalistes du monde entier.

Dans leur adresse aux pacifistes, Dan La Botz et Stephen R. Shalom lui emboîtent le pas et enfoncent le clou, notamment sur la question de la fourniture d’armes par les pays membres de l’OTAN [19]. S’il est urgent de mettre fin à la guerre, écrivent-ils, et s’il est évident que « comme presque toutes les guerres, celle-ci se terminera presque certainement par une sorte d’accord négocié », on ne peut envisager la « phase diplomatique » si on ne répond pas à une cascade de questions : « Quand le temps de la négociation sera venu, quel sera le rapport de force militaire à ce moment-là ? », « Le peuple ukrainien pourra-t-il continuer à exister en tant que nation indépendante et souveraine ? », « L’Ukraine sera-t-elle contrainte d’accepter un accord qui démembrerait le pays ? », « De quoi dépend l’établissement de ce rapport de force ? »

Un tel rapport de force, politique et militaire, dépend évidemment de la capacité de résistance de la population ukrainienne et de son armée. Et cette capacité dépend très largement de la solidarité du monde avec l’Ukraine et de la fourniture des armements nécessaires à un seul objectif : repousser l’armée russe en dehors des frontières. Ce qui amène naturellement les deux rédacteurs de la revue new-yorkaise New Politics [20] à établir un rapprochement avec la guerre du Vietnam – c’est leur histoire, en même temps que la nôtre –, quand le mouvement pacifiste était traversé par un débat entre les partisans des « négociations immédiates » et ceux du « retrait immédiat des troupes américaines ». À près d’un demi-siècle de distance, il n’est sans doute pas superflu d’éclairer ce qui pourrait aujourd’hui paraître comme une simple nuance sémantique due à des cultures politiques différentes. Ce serait évidemment une erreur de penser de la sorte. Établissant un parallèle avec l’actuelle guerre de la Russie contre l’Ukraine, Dan La Botz et Stephen R. Shalom élucident ladite « nuance » :

Les États-Unis n’avaient aucun droit moral sur le Vietnam et ils n’avaient donc rien à négocier. Ils devaient simplement retirer leurs troupes. […] Nous savions également que le Vietnam négocierait, et qu’alors nous ne les critiquerions pas pour cela – c’était leur choix – mais nous comprenions également que ce qui se passait sur le champ de bataille affecterait le résultat de toute négociation. Ainsi, tout en voulant la paix, nous soutenions la lutte du Vietnam pour son indépendance contre les États-Unis.

Avec un certain humour grinçant, le groupe américain Oakland Socialist estime que refuser que des armes soient livrées à l’Ukraine en espérant une « paix juste » est une sorte de pensée magique qui aurait autrefois prié pour que les Indiens d’Amérique soient à même de défendre leur territoire contre la cavalerie yankee en opposant leurs seuls arcs et flèches aux fusils Gatling. Plus acerbe, Yorgos Mitralias écrit :

Cette guerre est « étrange » parce que la plupart de ceux qui se déclarent solidaires de la lutte du peuple ukrainien sont en même temps opposés à l’envoi d’armes qui permettraient à ce peuple de se défendre de manière un tant soit peu efficace. En d’autres termes, ils sont solidaires d’eux à condition qu’ils ne puissent pas se défendre et qu’ils se contentent du rôle… de cadavres héroïques !

Vitaliy Dudin donne un éclairage supplémentaire à la nécessité pour l’Ukraine de disposer du matériel militaire nécessaire : pour la protection des civils, « nous avons besoin d’armes antiaériennes et antimissiles » ; pour obtenir une « paix stable », il faut que le maximum « d’unités militaires russes [soient] détruites ». Enfin, il redonne vie au mot d’ordre d’armement du prolétariat, souvent réduit à un slogan : les travailleurs étant mobilisés, ils doivent pouvoir être correctement armés, pour « retourner chez eux en vie » et avoir « les moyens de poursuivre la guerre de classe contre les oligarques cupides ». C’est là, à n’en pas douter, le point de vue d’un socialiste révolutionnaire qui combat à la fois l’invasion étrangère et la politique capitaliste nationale et internationale.

C’est également ce que nous dit Yuri Samoilov, le président du syndicat indépendant des mineurs de Krivoy Rog, un des poumons industriels de l’Ukraine, dans le remarquable film documentaire, L’arme à gauche : des révolutionnaires dans la guerre, réalisé par Enguerran Carrier :

De plus en plus de citoyens pacifiques sont entraînés dans ce conflit. Non seulement des hommes mais aussi des femmes. […] Une fois que plusieurs millions de personnes ont des armes dans les mains, en plus de l’expérience du combat, il est évident qu’on ne leur prendra pas leurs droits juste comme ça et qu’ils ne resteront pas les bras croisés si leurs droits sont attaqués.

Pendant la guerre la lutte continue
Les opuscules électroniques publiés par les Brigades éditoriales de solidarité ont donné une large place aux différentes formes de la résistance populaire, armée et non armée, du peuple ukrainien. Le présent volume ne peut évidemment qu’en reprendre la « substantifique moelle ». Daria Saburova nous fournit une grille d’analyse qui éclaire cette rare alchimie entre la guerre, subie mais assumée, la levée en masse d’un peuple et un processus, inégal, inachevé, fragile, d’auto-organisation populaire :

Si Kyiv, Kharkiv, Marioupol et d’autres villes ont résisté, c’est que, face à cette invasion, s’est dressée une vaste mobilisation populaire qui déborde largement les appareils de l’État, y compris dans les villes russophones […]. Cette mobilisation prend des formes multiples : à Energodar et dans d’autres villes, des gens désarmés forment des chaînes humaines pour empêcher l’avancée des chars russes ; dans les villes occupées, à Kherson et à Melitopol, de grandes manifestations ont lieu pour protester contre l’envahisseur. Dans d’autres villes, les groupes de défense territoriale et les groupes de solidarité auto-organisés assurent la sécurité et l’approvisionnement des populations. […] Toutes ces initiatives sont horizontales et ne dépendent pas de l’État : symptôme à la fois de la faillite de l’État ukrainien, pris de court par une guerre de telle ampleur, mais aussi de l’élan de solidarité et de résistance du peuple ukrainien face à l’envahisseur.

La guerre a confirmé pour les uns, révélé à d’autres, renforcé en tout cas, l’existence d’une auto-organisation populaire – spontanée, parfois encouragée par les institutions – combinant initiatives citoyennes autonomes et actions administratives, gouvernementales, militaires. Il est évidemment difficile de prendre la mesure exacte et de répertorier ses différentes formes tant elles sont des démarches collectives couvrant quasiment spontanément les besoins mal ou non remplis par les structures étatiques [21]. Comme toujours, les prises en main autogestionnaires se manifestent volontiers là où les carences de l’État ou des entreprises privées deviennent manifestes et là où il y a des besoins collectifs à remplir. Syndicalistes autogestionnaires, Christian Mahieux et Julien Troccaz relèvent « les nombreuses formes d’auto-organisation mises en œuvre depuis le début de la guerre ». Celles-ci « s’appuient en partie sur des réseaux préexistants (coopératives, syndicats, groupes féministes, etc.), mais sont aussi le fruit de la situation, la réponse populaire à un moment où les carences de l’État apparaissent au grand jour. Des restaurants deviennent des cantines populaires, des entreprises reconvertissent leur production pour fournir du matériel de défense ».

De leur côté, Alona Liasheva et Denis Pilash notent que « le gouvernement n’avait pas de politique efficace » permettant de reloger les personnes déplacées et qu’il n’avait pas non plus réglementé les loyers, « laissés à la discrétion des propriétaires ». Devant ce « désastre complet », ce sont des volontaires qui ont pour l’essentiel assuré le relogement :

Des millions de personnes sont engagées dans la solidarité contre l’invasion. Les travailleurs essentiels ont maintenu le fonctionnement des hôpitaux et des écoles, livré l’aide humanitaire, pris soin des malades et sauvé des vies. Ensemble, nous avons assuré le fonctionnement de la société et de l’économie et apporté notre aide à ceux qui sont en première ligne.

La levée en masse a été une des composantes qui a entravé la conquête du pays. Sans doute était-elle impensable pour les stratèges du Kremlin, habitués à écraser sous les chenilles de leurs chars les mouvements populaires (et ce bien avant Poutine). Elle est aussi une sorte de « laboratoire » à grande échelle pour penser la reconstruction et la refondation de l’Ukraine d’après-guerre. Dans ses « Notes de Lviv en temps de guerre », datées d’avril 2022, Alona Liasheva dresse une esquisse très éclairante de cette « reconstruction sociale et politique » qui se love dans la participation populaire à la défense du pays :

On assiste à une redistribution des richesses impossible à imaginer avant [la guerre]. Cette redistribution est activée par des milliers de personnes qui diffusent l’information sur les biens disponibles et les demandes, préparent, livrent, organisent le logement, apportent des choses, déchargent l’aide humanitaire, communiquent beaucoup, négocient, s’écoutent et s’entendent. Mais l’essentiel est qu’ils s’auto-organisent, qu’ils trouvent un moyen d’inventer comment être utiles dans les moments où les stratégies individualistes ne fonctionnent pas. […] Les réseaux auto-organisés deviennent plus efficaces que les actions séparées des autorités municipales et régionales. […] Des réseaux similaires fonctionnent également à des fins militaires […] : du transport de matériel vers Kyiv au tissage de filets de camouflage pour l’armée. […].
Au moment des révolutions ou des guerres, il y a aussi des ruptures des structures sociales qui ont façonné le flux de nos vies auparavant. Nous sommes confrontés à ce que les rêveurs utopiques les plus audacieux n’auraient pas pu imaginer auparavant. […]
Je ne sais pas ce qui va se passer demain […]. Peut-être que nous nous réveillerons, répondrons aux messages avec des demandes de logement et de transport, écrirons que nous allons bien. Puis nous boirons du café et préparerons la nourriture dans les abris pour réfugiés, nous travaillerons, nous ferons du bénévolat, nous lirons les nouvelles, nous pleurerons, nous fumerons beaucoup et nous espérerons. Ou peut-être que nous fuirons les bombardements. Mais maintenant, je vois de nouvelles structures sociales qui n’existaient pas auparavant. Que va-t-il leur arriver ? Ces structures peuvent être détruites. Elles peuvent se déplacer vers d’autres pays et continuer à s’y développer. Lorsque la société ukrainienne gagnera cette guerre et vivra le rêve d’une vie paisible, ces structures pourront servir les besoins de l’appareil répressif de l’État et reproduire diverses formes d’oppression. Mais au moment de cet effondrement, on peut espérer qu’elles resteront, se renforceront et se concentreront sur l’essentiel – la vie des gens.

Yuliya Yurchenko va dans le même sens quand elle signale que « les travailleurs et travailleuses de diverses entreprises ont pris l’initiative de distribuer des biens », soit pour répondre aux besoins des gens soit pour répondre à ceux de la défense en pratiquant « une sorte d’expropriation des expropriateurs ». En pleine guerre, écrit-elle, « la résistance affirme la capacité des gens à provoquer le changement [22]. Cela sera important après la guerre : la question qui se pose est la manière dont on reconstruira et dans l’intérêt de qui on reconstruira ». Il en est de même pour Denis Pilash : « Dans le meilleur des cas, le mouvement de solidarité construit à partir de la base peut survivre à la guerre et être efficace pour modifier la répartition du pouvoir de classe. » De son côté, Hanna Perekhoda, écrit :

Je souhaite que […] la société ukrainienne puisse préserver la capacité de solidarité et d’auto-organisation qu’elle démontre aujourd’hui, pour construire une société plus juste ; et que la société russe puisse se percevoir non plus comme un empire, mais comme une démocratie.

Il ne faut cependant pas négliger l’offensive patronale qui, profitant de la guerre, de la mobilisation des syndicalistes et de la loi martiale, cherche à installer sa propre vision de l’après-guerre. Dasha Molokoevda en donne un exemple hautement significatif en racontant que son père et ses collègues de travail, engagés dans la défense territoriale, ont été licenciés par leur employeur ou ont subi des réductions de salaire, non compensées par l’armée.

Dans le récit de son voyage en Ukraine avec une délégation du RESU, Jean Vogel, du comité de Belgique, dresse un panorama de l’implication des différentes forces de la société ukrainienne. Il rapporte, par exemple, le témoignage d’Oleksandr Skyba, membre du Syndicat libre des cheminots, qui relate comment ceux-ci ont travaillé pendant le siège de la capitale par les forces russes, alors que les infrastructures ferroviaires, essentielles à l’approvisionnement de l’effort de guerre ukrainien, étaient soumises au feu russe. L’activité syndicale a alors été centrée sur la protection des cheminots : il fallait assurer leur survie, fournir de l’aide humanitaire, sauver les travailleurs en danger, approvisionner les cheminots mobilisés au front en ravitaillement et fournitures diverses.

Oleksandr Skyba note que son syndicat a dû également répondre aux besoins des personnes déplacées qui se retrouvaient sans abri et sans nourriture, alors que « les pouvoirs publics étaient souvent défaillants ».

Interrogé sur les conséquences de la guerre sur l’activité politique, Vladyslav Starodubtsev va dans le même sens. La guerre a contraint son organisation, Sotsialniy Rukh, à faire ce à quoi elle n’était pas accoutumée : aider matériellement ses membres mobilisé·es ou encore faire du travail humanitaire, « une expérience totalement nouvelle pour nous ». Il a fallu s’adapter « pour faire avancer notre programme en faveur des droits des travailleurs et du socialisme en temps de guerre », former de nouvelles structures, ouvrir des consultations juridiques, expérimenter des formes de résistance passive…

Parce que nous ne pouvions pas organiser de grèves et de manifestations, nous avons essayé de penser de manière créative. Nous avons établi une liste noire des employeurs qui utilisent la guerre pour attaquer les droits des travailleurs. Nous avons demandé aux travailleurs d’écrire une lettre ouverte aux patrons. Nous avons lancé des campagnes médiatiques contre les patrons qui tentaient de saper les droits des travailleurs ou les conditions de travail sans raison valable.

Oleksandr Skyba raconte la même histoire : il fallait rendre visite aux syndicalistes enrôlés dans l’armée « pour s’assurer qu’ils avaient reçu une formation de base en premiers secours et en techniques militaires, notamment pour identifier les mines ». Jean Vogel relève que grâce aux réseaux syndicaux, « les Ukrainiens plus âgés, ayant parfois une expérience militaire, ont pu faire profiter les jeunes cheminots de leur expérience ».

Mettant l’accent sur « pourquoi ils combattaient », les syndicalistes ont également insisté sur le fait qu’il était évident pour eux que leurs organisations avaient peu de chances de survie sous l’occupation russe, en rappelant que le syndicalisme indépendant, ainsi que « toutes les formes d’organisation de la société civile » ont été écrasées dans les Républiques populaires fantoches russes de Donestk et de Lougansk.

Poursuivant son récit, Jean Vogel détaille les activités de deux groupes féministes, Bilkis et l’Atelier féministe qui ont été contraints de fuir Kharkiv pour se relocaliser vers les villes plus sûres de l’ouest. Du fait de l’« exode », Lviv est devenu « un centre improvisé de l’activisme féministe et LGBT ». Cependant, la guerre a affecté les capacités d’action du mouvement féministe. Alors que les besoins ont crû de manière exponentielle, « la guerre ayant eu un effet profond sur la vie des femmes », certaines des militantes féministes ont choisi de s’engager dans l’armée. Avant le début de la guerre, les femmes représentaient 22,8% des effectifs militaires. Depuis l’invasion, elles ont été nombreuses à demander à être affectées dans des unités combattantes, résistant aux tentatives des autorités militaires de les assigner dans des rôles éloignés du combat [23]. « Les femmes, énonce l’une d’entre elles, ont un double combat à mener : elles doivent se battre contre les occupants et aussi se défendre contre leurs propres camarades en uniforme qui n’ont pas appris que les femmes doivent être respectées. » Revenant sur les difficultés rencontrées par les féministes ukrainiennes pour expliquer à certaines de leurs homologues européennes leur engagement actuel, Elisa Moros a une formule à la fois percutante et acérée : « Se battre simultanément avec et contre ne peut être incompréhensible que pour la minorité de personnes qui ont le luxe de n’avoir qu’un seul ennemi. »

Ksenia, de l’Atelier féministe, explique que dans les zones occupées les activistes homosexuel·les sont confronté·es à la persécution, à l’enlèvement et à la collaboration forcée :

L’homophobie et le patriarcat font désormais partie intégrante de l’idéologie impérialiste de la Russie, qui se présente comme le dernier bastion des valeurs chrétiennes contre l’« homosexualisme » occidental. […] Les lois homophobes russes sont reproduites dans de nombreux autres pays de la sphère russe.

Comme les syndicalistes, les féministes ont pleinement conscience que, malgré tout ce qu’elles peuvent reprocher au régime en place dans leur pays, leur « survie dépend de la défaite des envahisseurs ».

Où va la Russie ?
La défaite, très ancienne, de la révolution russe de 1917 et l’effondrement de l’URSS, « État ni capitaliste ni socialiste » selon Moshe Lewin, a donné naissance à une puissance mondiale nouvelle : la Russie, capitaliste et impérialiste. L’étude du long processus qui a conduit à ce retour de plain-pied dans le giron du système capitaliste mondial est évidemment hors de notre propos. Les conditions de cette réinsertion ne sont en revanche pas étrangères à la réapparition sur la scène mondiale d’une puissance agressive et expansionniste.

Ainsi, trente années après leur victoire, les « termites » qui avaient rongé de l’intérieur les biens nationaux avant de les accaparer [24], sont devenus une classe capitaliste à part entière – avec ses caractéristiques propres –qui se sent désormais d’attaque pour reconstituer l’empire perdu. La Russie, immense et affaiblie, amputée de ses marches traditionnelles, des territoires saisis, occupés ou mis sous tutelle au cours de l’histoire, n’est-elle pas la seconde puissance nucléaire mondiale ? Les puissances occidentales et les firmes multinationales, tout émoustillées par l’accès à cet immense marché, ne se sont, semble-t-il, pas aperçu que désormais, comme le note le sociologue russe Greg Yudin, la Russie avait quelques traits de l’Allemagne aux lendemains du traité de Versailles et de l’échec de la révolution allemande. Les points de ressemblances qu’il décèle sont le recours au suffrage universel sous une forme plébiscitaire, le contexte de « grande défaite » (l’implosion de l’URSS, le traitement de choc des années 1990) –, deux éléments qui attisent le « ressentiment » et le « revanchisme » : « De tels régimes ont tendance à dégénérer en monarchies électorales qui étouffent toutes les contradictions internes et se montrent hostiles envers leurs voisins [25]. » Surestimant les menaces extérieures, ces régimes « sont poussés par des tendances suicidaires et se dirigent inéluctablement vers la défaite – mais celle-ci a un prix élevé, surtout maintenant, à l’ère nucléaire. » Dans le cas présent, c’est l’existence même de l’Ukraine qui est considérée comme une menace contre la Russie.

Dans une déclaration conjointe publiée en avril 2022, le Rossijskoe Socialističeskoe dviženie (Mouvement socialiste russe) et le Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) ukrainien nous invitent à porter notre réflexion sur le « capitalisme autoritaire et oligarchique » russe et sur son « impérialisme agressif » dont les bases sont tout à la fois « idéologiques, politiques et économiques [26] ». Selon les deux mouvements socialistes, nous sommes confrontés à un double phénomène : 1) un nationalisme « ethnique », qui revitalise « le concept impérial de la nation russe du 19e siècle » et qui nie l’identité nationale ukrainienne ; 2) la volonté du Kremlin de changer l’« ordre mondial » au profit d’une nouvelle division des « sphères d’influence en Europe entre les États-Unis et la Russie » dans laquelle les ex-pays de l’empire seraient soumis à « l’expansion du capital russe [27] ».

Pour Taras Bilous, « l’essence des propositions russes était pratiquement une division de l’Europe en sphères d’influence entre la Russie et les États-Unis ». Certains, écrit-il, pensent même que pour parvenir à un « règlement stable des frontières militaires, le Kremlin a de bons arguments ».

Dans son article, « L’impérialisme russe et ses monopoles », Michael Pröbsting expose les éléments qui permettent de considérer la Russie actuelle comme une « puissance impériale impérialiste ». Il est erroné, écrit-il, de « réduire l’analyse d’un État impérialiste au volume de ses exportations de capitaux ». Critère certes important mais pas unique, rappelle-t-il en évoquant la Russie tsariste, l’Italie, l’Autriche-Hongrie et le Japon, qui bien qu’étant à l’époque des « puissances, plus arriérées » étaient impérialistes « malgré un montant relativement faible d’exportations de capitaux ». Appliquant ces critères à la Russie contemporaine, il qualifie d’impérialiste un État « dont les monopoles et l’appareil d’État occupent une position dans l’ordre mondial où ils dominent avant tout les autres États et nations », ce qui leur permet d’obtenir « des surprofits et d’autres avantages économiques, politiques et/ou militaires d’une […] relation basée sur la surexploitation et l’oppression [28] ».

De son côté, Ilya Matveev estime qu’il faut sans doute « mettre à jour notre théorie de l’impérialisme pour mieux expliquer l’agression russe en Ukraine » :

Nous ne pouvons pas nier l’existence de l’impérialisme russe simplement parce que cela ne correspondrait pas avec notre théorie de l’impérialisme. Ce que nous devons faire, c’est avoir une véritable analyse de ce qu’est la Russie et de ce qu’elle fait, au lieu d’essayer d’intégrer les actions de la Russie dans une sorte de notion préconçue de l’impérialisme.

Quant à Volodymyr Artiukh, de manière quelque peu provocatrice, il invite les gauches tétanisées par l’OTAN à « faire une pause dans l’analyse de l’hégémonie américaine ». En effet, écrit-il, « nous savons déjà à peu près tout à son sujet », alors que nous ne savons que « très peu sur la façon dont la Russie en est arrivée là ». Il ajoute, et c’est là un argument nodal, que « certains secteurs de la gauche doivent également abandonner l’idée que la Russie [serait] l’outsider de la lutte impérialiste qui doit être soutenu ». Dans la même veine, Sergio Rodríguez Lascano, membre du Front zapatiste de libération nationale, manie le sarcasme envers ceux qui pensent encore de la sorte : « Il semble indispensable de donner une information : le capital règne en Russie » et les entreprises russes participent « à la constitution du capital financier mondial. » Il rappelle aussi opportunément que l’industrie militaire d’État russe a joué un rôle clé dans le renforcement des secteurs privés de l’économie russe.

Ilya Matveev rappelle que la « classe des milliardaires », qui s’est constituée au fil du temps, avait besoin d’un Poutine pour la défendre « contre la société ». Il s’agit donc d’une forme de bonapartisme. L’État fort et Poutine ont permis de « garantir les conditions de vingt années supplémentaires d’accumulation de capital », d’autant que les oligarques étaient assurés d’« une position privilégiée dans la prise de décision » et qu’ils bénéficiaient de prébendes de l’État. De son côté, Alexey Sakhnin estime que la classe dirigeante russe ne voulait pas de cette guerre, tant elle paraît « irrationnell  » du point de vue de ses intérêts de classe. Ilya Matveev pense, quant à lui, que la relation idyllique entre les oligarques et le régime a eu tendance à se dégrader avec la « confrontation accrue avec l’Occident » recherchée par les ultranationalistes et l’« establishment de la sécurité nationale ». En effet, écrit-il, les principaux capitalistes russes étant désormais intégrés à la « classe capitaliste transnationale », ils ont besoin d’une « intégration dense dans l’économie mondiale », laquelle est désormais entravée par la « confrontation politique et géopolitique ». S’il y a là les germes d’une « tension potentielle au sommet » et d’un « potentiel de contradiction », écrit-il, cela ne s’exprime pas politiquement en raison de la nature même du régime politique russe.

Volodymyr Ischenko réfute l’argument selon lequel la guerre serait contraire aux intérêts la classe dirigeante russe. Ce qui l’amène à poser la question suivante : « De quel type de classe dirigeante s’agit-il ? » Selon lui, elle est composée de « capitalistes politiques » dont le rôle et la place sont déterminés par « les positions politiques qu’ils occupent » au sein de l’appareil d’État. Leurs intérêts et leur pouvoir sont donc directement déterminés par la place de la Russie dans le monde. Par conséquent, si ce pouvoir est menacé, notamment « par le capital transnational », il est donc nécessaire de le défendre par tous les moyens, y compris la guerre. Il s’agit donc, pour Volodymyr Ischenko, d’un bonapartisme qui, classiquement « défend avec force les intérêts de la classe des grands capitalistes dans son ensemble contre les menaces de capitalistes particuliers ou de fractions particulières de cette classe ». De ce fait, si à cause de la guerre, les intérêts de certaines fractions capitalistes sont menacés, « à long terme, la guerre sert les intérêts de la classe dans son ensemble ».

En outre, ajoute-t-il, la guerre a une autre fonction : elle permet de tenter de résoudre « certains des problèmes fondamentaux du régime bonapartiste lui-même », à savoir sa stabilité et sa reproduction, en particulier dans des moments de grande instabilité, aujourd’hui dans les périphéries, comme au Bélarus ou au Kazakhstan, mais peut-être demain en Russie même ? C’est pourquoi, écrit Volodymyr Ischenko, « la guerre est nécessaire pour garantir la continuité du pouvoir ». Il y a, écrit Alexey Sakhnin, une « rationalité autocratique » qui s’est enclenchée et qui permet à Poutine de rester au pouvoir.

Comme Alexey Sakhnin, qui pense que la Russie « penche vers l’extrême droite », Greg Yudin estime qu’elle est entrée depuis le début de la guerre dans un processus de fascisation dont il donne quelques éléments : l’évolution de la rhétorique de la « dénazificatio  » vers une rhétorique « essentialiste » faisant du peuple ukrainien un peuple contaminé « par nature » par le nazisme et qu’il faut donc épurer massivement.

Dans « Les héros de l’Apocalypse », publié en russe sur le canal antiguerre Neovoyna, Slavoj Žižek souligne la paranoïa aux relents antisémites qui règne dans les hautes sphères moscovites. Il cite Margarita Simonyan, la directrice de Russia Today, qui n’a pas hésité à déclarer : « Soit nous perdons en Ukraine, soit la troisième guerre mondiale commence. Personnellement, je pense que la voie de la troisième guerre mondiale est plus réaliste. » Le philosophe slovène cite également Sergueï Lavrov, le ministre des affaires étrangères russe, qui, interrogé sur l’incohérence de l’idée de « dénazification » de l’Ukraine « alors que le président ukrainien est lui-même juif » répond : « Je peux me tromper mais Hitler avait aussi du sang juif. Cela ne veut absolument rien dire. Les Juifs avisés disent que les antisémites les plus ardents sont généralement des Juifs. »

Selon les idéologues ruscistes, si le peuple ukrainien s’obstine à résister, c’est bien la preuve qu’il est encore plus nazi qu’ils ne le pensaient… Il faut donc prendre les mesures nécessaires pour une dénazification en profondeur dont la logique exterminatrice est connue [29] !

Quant à Étienne Balibar, il qualifie le régime de Vladimir Poutine de « “pétro-oligarchie” autocratique, ultra-militarisée et de plus en plus policière, nostalgique de l’empire russe ». Il estime que Poutine « craignait que l’esprit démocratique gagne du terrain en Ukraine, dans un espace culturel et politique qui est entrelacé de toutes les façons possibles avec la Russie et qui souffre en partie des mêmes problèmes de corruption ».

En portant un « regard syndical sur la guerre en Ukraine », Tatiana Libermann fournit quelques éléments qui permettent de porter un jugement sur la nature du système politique et social de la Russie. Il s’agit, écrit-elle, d’un « alliage » fait de répression, de paternalisme et de dirigisme. En effet, Poutine s’appuie, on le sait, sur un puissant appareil de sécurité et, on le sait moins, sur la puissante Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR), forte officiellement de quelque 19 millions de membres. La FNPR soutient l’« opération spéciale », appelle Poutine à « ne pas reculer » et a placé sous le signe du Z les rassemblements du 1er mai 2022 [30].

Ce qui conduit Zakhar Popovytch à s’inquiéter des raisons pour lesquelles « si peu de Russes détestent le régime impérial russe et son histoire impériale oppressive, les classes dirigeantes russes modernes et leurs sbire  » et pourquoi ils sont si nombreux à arborer des « Z » sur leurs voitures, « dans les rues de Russie, mais aussi dans d’autres villes européennes ».

De son côté, dans une déclaration en date du 24 février, le Congrès des syndicats démocratiques du Bélarus estimait que les « choses irréparables » qui s’étaient produites auraient des conséquences « à long terme sur la vie de plusieurs générations » et qu’elles empoisonneraient « les relations entre Russes, Ukrainiens et Biélorusses ». La centrale syndicale présentait en outre ses excuses pour la « honte » que le gouvernement biélorusse avait jetée sur le pays en se faisant « l’allié de l’agresseur et en lui ayant ouvert la frontière avec l’Ukraine ».

Évoquant la résistance multiforme des Russes à la guerre et la répression qui les frappe, Carine Clément rappelle cependant qu’une partie de la population russe – « composée de personnes ayant vu leur situation sociale s’améliorer sous Poutine » – soutient la politique de l’homme « qui a réussi à se forger une image de sauveur de la Russie en rétablissant un certain ordre étatique après le désastre social, économique et géostratégique des années 1990 ».

Avocate, Varvara Mikhaïlova rapporte que la répression policière et judiciaire contre la dissidence s’accompagne de menaces caractéristiques de « la logique d’un État autoritaire fasciste ». On menace les femmes de leur retirer la garde de leurs enfants, les étudiants sont menacés d’expulsion de l’université, on épure les administrations des récalcitrants. On tabasse, on menace de viol : « Tu vas devoir ouvrir tes jambes devant les alcooliques de la cellule pour qu’ils ne te tuent pas, ils sont tous poutinistes ; » Les policiers n’ont pas peur de la publicité car celle-ci permet de remplir un objectif : « Terroriser la population pour qu’elle sache qu’eux n’ont aucune limite et que leur impunité est totale. » Les avocats qui défendent les droits humains sont accusés d’être des « agents étrangers », ce qui les contraint à cesser leur activité professionnelle.

Ella Rossman dresse un tableau des « manifestations » et des « formes invisibles » de la résistance de la société russe à la guerre. Si le mouvement antiguerre en Russie a un visage féminin, explique-t-elle, éclairant ainsi une des facettes de la nature du régime, c’est parce que les idéologues poutiniens agitent avec force la bannière de la « famille russe traditionnelle » menacée par l’Occident « dégénéré [31] ». Quant à lui, le collectif Résistance féministe antiguerre note que ces valeurs traditionnelles « incluent l’inégalité de genre, l’exploitation des femmes et la répression d’État contre celles et ceux dont le mode de vie, l’identité et les agissements ne sont pas conformes aux normes patriarcales étroites ».

Dans « Protester en silence », Vanesa Rodríguez détaille quelques-unes des formes de cette résistance « silencieuse » : inscrire des slogans sur les billets de banque ; faire des graffitis avec le symbole de la paix ; attacher des rubans verts aux lampadaires ; remplacer les étiquettes de prix par le nombre de tués. Autre exemple: le 8 mars, des passantes vêtues de noir ont déposé des fleurs au pied des monuments.

La gauche, la géopolitique et le droit des peuples
On le verra à la lecture de ce recueil, et davantage encore à la lecture des onze volumes électroniques publiés à ce jour par les Brigades éditoriales de solidarité, un leitmotiv parcourt presque tous les articles, notamment ceux venus « de l’Est » : comment est-il possible que, devant une telle agression, une partie significative des gauches – que ce soit dans les pays dominés du Sud, en Amérique du Nord, en Europe et, évidemment en France –, n’ait d’autre partition à jouer que celle du pacifisme aveugle, des atermoiements ou des silences [32].

Dans une note, la CGT rappelle quelques vérités élémentaires : « Notre camp, est celui de la paix. Mais pour retrouver la paix, il faut avec certitude que la liberté trouve enfin son chemin en Russie. » Si son pacifisme, rappelle la centrale de Montreuil, « plonge ses racines dans la conférence de Zimmerwald en 1915 », il a été réactualisé par le rejet de ce qu’elle appelle le « campisme », cette posture politique qui « entraîne les peuples dans les conflits mondiaux au profit des bourgeoisies ou des aristocraties qui les gouvernent » :

Notre pacifisme sait faire la différence en fonction de la nature des dangers d’escalade encourus et des impératifs liés à la résistance des peuples pour défendre leur droit à l’autodétermination. De la Commune de Paris à la guerre du Vietnam en passant par la guerre d’Espagne ou la Résistance, notre histoire est aussi celle d’un soutien aux peuples en lutte pour la défense de leurs droits et libertés face à l’oppression ou à l’agression.

Pour la CGT, ici, « le retour à la paix passe par la chute de Poutine » car s’il l’emportait, si sa victoire était « avalisée par un accord de paix » dans lequel l’Ukraine serait amputée d’une partie de ses régions, « l’agresseur se trouverait alors conforté dans sa politique impérialiste et belliciste ». Dès lors, pour la CGT, « la prochaine étape pourrait être une guerre mondiale si ses appétits se portaient sur “la défense des minorités russes” », par exemple dans les Pays baltes.

Une paix durable ne peut être obtenue que par [le] départ [de Poutine] et celui-ci n’interviendra que par la conjonction de trois facteurs : des sanctions internationales fortes et réellement efficaces, une résistance ukrainienne qu’il faut espérer victorieuse et un soutien aux oppositions russes démocratiques et progressistes, seules à même de parvenir à sortir enfin ce pays des ténèbres totalitaires, nationalistes et impérialistes dans lesquelles il se trouve plongé depuis plus de vingt ans [33].

De son côté, l’Union syndicale Solidaires, conjointement avec le Réseau syndical international de solidarité et de luttes, s’est résolument engagée aux côtés du peuple ukrainien. Nara Cladera livre une approche précise de cet engagement :

Avec la résistance ukrainienne, l’autre clé de la situation est ce qui se passe en Russie. […] Soutenir la résistance en Ukraine et les désobéissances en Russie et au ­ Bélarus est un impératif aujourd’hui car on ne construira pas la paix dans le monde si la résistance ukrainienne est écrasée et si le régime de Poutine sort renforcé par la guerre.

Elle rappelle que, selon « la tradition et la pratique syndicalistes internationalistes » dont se réclame l’Union syndicale Solidaires, celle-ci, dès le premier jour de la guerre, a mis en œuvre des actions de solidarité concrète et exposé sa position : « Retrait immédiat des troupes russes ; droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à s’autodéterminer ; nécessité d’un cessez-le-feu immédiat et de la construction d’une paix négociée. » Toutefois, ajoute-t-elle, « au-delà du premier jour, il n’était plus question d’avancer comme mot d’ordre la “paix négociée” : un tel positionnement renvoyant dos à dos agresseurs et agressé∙es. » En effet, comme le rappelle un document publié par Solidaires, « c’est le pouvoir russe, […] qui porte la responsabilité de cette guerre […]. Il s’agit, notamment après l’annexion de la Crimée, d’une nouvelle intervention militaire impérialiste, de la part d’un régime dictatorial qui exerce une très forte répression, voire un écrasement, des mouvements populaires, dont le mouvement syndical lorsqu’il est indépendant (Ukraine, Bélarus, Kazakhstan encore récemment) ». Après avoir rappelé elle aussi son engagement en faveur de la dissolution de l’OTAN – exercice obligé à gauche, semble-t-il [34] –, l’Union syndicale Solidaires souligne avec force que cette « exigence […] ne doit pas être utilisée comme un argument qui viserait, volontairement ou non, à “équilibrer” les responsabilités vis-à-vis de ce qui se passe en Ukraine ».

Il est ainsi tout à fait notable que l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) ait déclaré qu’elle ne soutenait « ni un État ni un autre, mais ceux qui se battent pour la vie contre le système ». En six points brefs, écrit Raúl Zibechi, l’EZLN « prend parti pour celles et ceux d’en bas et refuse de se placer derrière des États et derrière le capital (russe, occidental ou autre) ».

Étienne Balibar, pour lequel « le pacifisme n’est pas une option », décoche une flèche mémorielle à la gauche française en rappelant le précédent espagnol : « Ne rejouons pas la “non-intervention” » et résume parfaitement ce qui devrait être un engagement partagé : « Qu’est-ce qui peut arrêter Poutine ? La première réponse, c’est le peuple ukrainien, à condition d’être aidé. Mais la seconde réponse, c’est le peuple russe, malgré la violence de l’appareil répressif auquel il est soumis. »

Sur ce sujet, Francisco Pallarés Arán écrit :

Certains nous rejouent à contre-pied la comédie sinistre de la non-intervention pendant la guerre d’Espagne ! On a l’impression de revivre chez certains le soutien de Georges Marchais depuis Moscou à l’invasion de l’Afghanistan ! Et ce, derrière de nouveaux despotes corrompus « de gauche » comme Daniel Ortega au Nicaragua […]. Au nom d’un anti-impérialisme de pacotille. De fait au nom d’une imposture. Lors de l’entrée de l’Armée rouge en Pologne, le 17 septembre 1939 (peu après l’entrée des troupes nazies, conformément à la signature du pacte Hitler-Staline), Dolores Ibárruri (la « Pasionaria ») signait un texte mémorable dans lequel elle justifiait la « disparition » de la Pologne au nom… de la défense des minorités ukrainiennes persécutées par « une nation polonaise inexistante ».

Santiago Alba Rico – on le perçoit à la lecture de son article – est visiblement irrité par une certaine posture pour laquelle est « légitime et même impératif […] de plumer l’aigle américain » et qui « accepte comme un diktat de la realpolitik le droit de la Russie à avoir sa propre arrière-cour ». Par peur de ses coups de griffes, écrit-il, faut-il éviter de « mettre le doigt dans l’œil de l’ours russe » ? La combinaison du « fatalisme géopolitique » et de l’« historicisme moral » conduit ceux qui s’enferment dans cette logique à ne pas prendre en compte les faits « parce qu’[ils n’attendent] jamais de l’histoire qu’elle produise des faits ». Ils savent d’avance, écrit le philosophe catalan, « quels peuples agissent spontanément et lesquels sont manipulés par l’OTAN et les États-Unis » et donc « quels peuples ont le droit de se rebeller […] et lesquels doivent se soumettre aux nécessités de la lutte contre l’impérialisme des États-Unis ». Cette gauche-là, assène-t-il, « continue à penser le monde, comme Marx le disait de Don Quichotte, à la mesure d’un ordre qui n’existe plus ».

Dans « La guerre et nous », le zapatiste Sergio Rodríguez Lascano manie l’ironie et paraphrase ce qu’il appelle un « vieux concept » : « Le nationalisme est la maladie sénile d’un gauchisme hégémonique. » Ce qu’il vise ici, ce n’est évidemment pas le nationalisme des peuples dominés mais certains secteurs de la gauche des pays dominants qui « cherchent à s’accrocher au clou brûlant du nationalisme ». Ils y trouvent ce « qui leur est si cher », à savoir le lien entre l’« hégémonie » et l’« homogénéité », car pour eux, les houspille-t-il, « tout ce qui est différent est réactionnaire et pro-impérialiste ». Il ajoute une réflexion qui, d’une certaine manière, est en partie au cœur de cet avant-propos :

Les poches de résistance ou les petites poches de rébellion sont le peu que nous avons aujourd’hui et, je pense, cela va sans dire, qu’elles sont la base à partir de laquelle nous pourrions partir (si c’est possible) vers une recomposition de la lutte de ceux d’en bas.

Rohini Hensman n’hésite d’ailleurs pas à poser la question : « Comment la rhétorique de l’anti-impérialisme en est-elle venue à être utilisée pour soutenir des contre-révolutions antidémocratiques dans le monde entier ? » De son côté, l’Articulation des mouvements sociaux du Nicaragua rappelle les liens entre les villes de Kyiv et d’Odessa qui ont accueilli des étudiants nicaraguayens à l’époque de la dictature somoziste et dénonce « le soutien de la dictature du Nicaragua » à Poutine.

Bill Fletcher Jr., Bill Gallegos et Jamala Rogers, qui se présentent comme des révolutionnaires afro-américains et chicanos, s’insurgent contre « la légitimation de prétendus intérêts stratégiques régionaux de la Russie ». Cette position, écrivent-ils, est « presque comique pour au moins deux raisons. Tout d’abord, la gauche n’était pas traditionnellement partisane des sphères d’influence des pays ou des empires. Lorsque les États-Unis ont décrit la révolution cubaine, la révolution nicaraguayenne et d’autres mouvements et gouvernements radicaux d’Amérique latine et des Caraïbes […] comme une menace pour les intérêts américains, nous avons rejeté ce discours […]. Pourtant, dans le cas de l’Ukraine, il y a des militants respectables de gauche qui suggèrent que les prétendus intérêts géographiques de la Russie devraient être respectés alors que l’Ukraine n’a fait peser aucune menace sur eux ».

Yassin al-Haj Saleh rappelle que la Russie a installé une importante base militaire dans le nord-ouest de la Syrie et qu’elle a obtenu un bail de quarante-neuf ans pour le port de Tartous, où elle peut désormais faire mouiller des navires de guerre en Méditerranée. Poutine lui-même a rappelé que plus de 85% des officiers supérieurs de l’armée russe ont servi en Syrie.

En réponse à ceux qui soutiennent que l’on ne pouvait pas anticiper l’attaque contre l’Ukraine, Ilya Matveev rétorque que les quelque 200 000 soldats russes massés à la frontière ukrainienne depuis le printemps 2021 auraient dû donner des indications sur les intentions de la Russie. D’autant que, ajoute-t-il, la Russie avait envahi la Crimée en 2014 et envoyé des milliers de soldats épauler les séparatistes dans l’Est de l’Ukraine. C’était bel et bien « la première phase de la guerre de la Russie contre l’Ukraine ». De plus, il fallait également écouter les déclarations des séparatistes pro-russes qui, de longue date, désignent les territoires à annexer comme étant la Novorossiya, référence sans ambiguïté à l’empire des tsars.

Rappelant que c’est « la Russie qui a envahi l’Ukraine [et] que ce n’est pas l’OTAN qui bombarde les villes », Oksana Dutchak enjoint les gauches à sortir du silence : « Vous ne pouvez pas dire : ne prenons pas parti. Vous ne pouvez pas éviter de prendre parti. » Quand l’éléphant entre dans le magasin de porcelaine et qu’il écrase tout sur son passage, proposer comme solution une négociation territoriale et la neutralité de l’Ukraine s’apparente à une « position quelque peu coloniale » faisant fi de la souveraineté des victimes de l’agression : « C’est aux habitants du pays de décider ce qu’ils veulent faire et pour qu’ils puissent décider, il ne doit pas y avoir de guerre. » Elle rappelle également que l’Ukraine a renoncé en 1991 aux armes nucléaires dont elle avait « hérité » de l’URSS, le Mémorandum de Budapest lui garantissant l’intégrité de son territoire. Cette garantie, signée notamment par les États-Unis, la Grande-Bretagne et… la Russie a été violée en 2014 par l’occupation de la Crimée.

Dans un texte publié en mars 2022, Denys Gorbach interpelle, quant à lui, la gauche, notamment francophone. Il relève, avec une certaine ironie, que la plupart de ses dirigeants ont, à partir du 24 février, opéré un « changement de rhétorique » en dénonçant « les actions du gouvernement russe », alors que pendant toute l’année précédente, ils avaient gardé le silence devant l’accumulation de troupes à la frontière ukrainienne. Tout en leur donnant acte de cette inflexion « marquante », il note néanmoins que « peu de choses ont changé » : « Toute dénonciation de Poutine est inévitablement suivie par la phrase rituelle que l’« Occident » ou l’« OTAN » ou l’« impérialisme américain » ont joué un rôle aussi important, voire plus, que la Russie. » Il ironise : « Poutine doit bien sûr être dénoncé, mais il faut penser à lui donner des “garanties de sécurité”. Les Ukrainiens, eux, ne méritent pas de garanties de sécurité. » Au centre de ce malaise, il voit ce que Bernard Dréano qualifie de « considérations borgnes de “géopoliticiens” » qui semblent « considérer que certains peuples ne méritent pas de soutien, parce qu’ils ne correspondent pas à une vision du monde théorique et bipolaire »…

Dan La Botz rappelle, si besoin était, que « les socialistes avaient soutenu l’État éthiopien, malgré son monarque réactionnaire, contre l’Italie fasciste, la République bourgeoise espagnole contre la Phalange fasciste de Franco et le gouvernement nord-vietnamien, malgré sa politique stalinienne, dans sa guerre contre les États-Unis [35] ».

Denys Gorbach met le doigt sur les béances de la réflexion internationale d’une partie non négligeable de la gauche politique. Celle-ci « a développé un schème standardisé pour qualifier n’importe quelle guerre ou crise à l’étranger : il suffit de rendre responsable l’impérialisme américain ». Incisif, il poursuit : « Jusque-là, dans la plupart des cas, cette intuition portait ses fruits, coïncidant peu ou prou avec la réalité. » Il y a, selon lui, un artefact qui égare l’analyste négligent, comme ce fut le cas à propos de la Syrie [36]. Il en examine les racines, sans omettre les scories, les plus connues et les plus insidieuses étant celles laissées par la pensée plus ou moins dogmatique, voire stalinisée :

La lecture géopolitique prédominante […] est le triste héritage de la crise intellectuelle du mouvement socialiste mondial qui l’a frappé après la chute de l’URSS. Désorientée, la gauche a d’abord milité contre le monde « unipolaire » et la « mondialisation ». Les instincts hérités de la guerre froide – l’assimilation de Washington au capitalisme/impérialisme – ont été adaptés à la nouvelle situation puis renforcés dans les années 2000 quand de nouveaux candidats à l’hégémonie internationale, y compris la Russie, ont fait leur apparition. La lutte contre le capitalisme a été remplacée par la lutte contre le « néolibéralisme » (en faveur d’autres formes capitalistes, plus bénéfiques) et contre l’« impérialisme » (exclusivement anglo-américain, à la rigueur israélien et français).

On pourra également se référer à la critique que Stanley Heller fait de la position de Noam Chomsky sur l’Ukraine. Selon lui, le célèbre linguiste ne suggère jamais que la gauche demande aux Ukrainiens ce qu’ils veulent. Pas plus qu’il ne suggère qu’elle leur demande s’ils pensent être des « pions américains » ou s’ils « veulent continuer à se battre pour défendre leur pays. »

Dans son texte du 7 juin, « Pour un anticapitalisme à visage humain », Daniel Guerrier fait appel à Rosa Luxemburg, dont la citation se passe de commentaires tant elle est percutante et paraît avoir été écrite pour la circonstance : « Assurément, un peuple qui capitule devant l’ennemi venu de l’extérieur est un peuple indigne, tout comme est indigne le parti qui capitule devant l’ennemi intérieur [37]. » Il balise les écueils à éviter si l’on ne veut pas « prendre le risque » de regarder les Ukrainien·nes « s’entasser dans des abris » ou « se décomposer au bord des routes » : 1) « les ornières de l’« humanisme gnangnan » » arc-bouté sur le mot d’ordre aussi juste que désincarné de « guerre à la guerre » ; 2) le refus de choisir « entre la peste et le choléra » incarné par le slogan « Ni avec l’OTAN ni avec Poutine [38] ».

« Idéalement, écrit Denys Gorbach, on serait tous très heureux dans un monde sans nations ni frontières mais puisqu’il y a un impérialiste mécontent, il vaut mieux lui donner ce qu’il veut et continuer de critiquer son propre impérialisme, au calme. » Dans l’éditorial du volume 7, Christian Mahieux ironise sur la litanie de l’usage du « Oui, mais quand même » : « Oui, mais quand même l’OTAN », « Oui, mais quand même l’extrême droite est présente dans la résistance ukrainienne », « Oui, mais quand même le régime en place en Ukraine est au service du capitalisme », « Oui, mais quand même on ne peut pas s’en remettre à l’impérialisme américain pour défendre les libertés », « Oui, mais quand même livrer des armes à la résistance, c’est faire durer la guerre », « Oui, mais quand même… » Oui, mais quand même, interroge-t-il, si vous écoutiez les mouvements sociaux et politiques agissant pour l’émancipation sociale ? Leurs membres n’ont de cesse de le répéter à qui veut l’entendre : « Oui, mais quand même, l’urgence, c’est de soutenir la résistance populaire, ici, en Ukraine ; et les courageuses désobéissances au Bélarus et en Russie. » Le soutien, rappelle Christian Mahieux, « peut être critique, bien entendu ; [mais] dans soutien critique, il y a deux mots : le premier d’entre eux, pour que le second soit éventuellement efficient, est soutien ». Enfin, conclut-il, « pour ce qui est de la critique du pouvoir ukrainien, ne faisons pas l’affront aux camarades d’Ukraine de laisser croire qu’ils et elles nous ont attendus pour agir en ce sens ».

En effet, et à toutes fins utiles, Denis Pilash nous rappelle que « la guerre des classes ne s’est pas arrêtée, même pas une minute » Il évoque entre autres les attaques des libéraux du Parlement qui, malgré l’implication massive des couches populaires dans la résistance à l’invasion russe, avancent à l’ombre de la guerre pour faire passer leurs contre-réformes visant à détruire les droits du travail. Le titre de l’article de Malgorzata Kulbaczewska-Figat, « Les travailleurs défendent l’Ukraine, l’État ukrainien ne défend pas les droits des travailleurs », illustre parfaitement les deux fronts indissociables sur lesquels la gauche ukrainienne est engagée. Ce qui permet à Jean Vogel, de retour d’Ukraine, d’écrire :

La gauche ukrainienne inscrit entièrement son action dans la résistance, notamment armée, à l’agression russe. Tous les problèmes et toutes les tâches sont redéfinis en fonction de la guerre (« tout pour la guerre, tout par la guerre »), ce qui ne signifie pas évacuer ou oublier les « fronts intérieurs » mais considérer que c’est à travers la participation à l’effort de guerre qu’il faut les aborder et les mener à bien, y compris de façon critique ou opposée à l’action du gouvernement.

La dialectique des armes, du sable et des livres
Il faut bien l’avouer, nous avons prié saint Javelin, saint Caesar et saint Stinger pour qu’ils aident cette république – certes plus qu’imparfaite – envahie, martyrisée, pillée, violée, bombardée, dévastée, dépecée… Oui, avouons-le encore, nous avons applaudi quand le navire amiral russe s’est abîmé au fond de la mer Noire. Nous avons d’ailleurs, en même temps, pleuré les matelots disparus, alors même que les services ukrainiens s’adressaient aux mères (russes) des disparus que l’amirauté russe tenait dans l’ignorance. Daria Saburova et Hanna Perekhoda résument explicitement les enjeux :

L’émancipation sociale et politique en Ukraine ne va pas commencer sous occupation militaire. L’État russe est un état capitaliste ultralibéral, chapoté par une élite corrompue et réactionnaire. Il repose sur un racisme systémique, sur l’oppression des femmes et des personnes LGBTQ+, sur la répression violente de tout mouvement de contestation. Depuis plus de vingt ans, il se nourrit de la guerre : la guerre en Tchétchénie, en Géorgie et en Syrie […]. Contre la logique coloniale de l’agression russe, le peuple ukrainien défend aujourd’hui son droit à l’existence […], il défend les droits démocratiques comme condition de la lutte pour les droits sociaux.

Répétons-le, que serait-il advenu de la « paix » et du « neutralisme » si Kyiv avait été prise et qu’une marionnette du Kremlin avait été installée au pouvoir ? Sans doute aurait-il fallu renégocier le prix du gaz et du blé ? Pour que les troupes russes se retirent d’Ukraine, il est à craindre que la poudre n’ait pas fini de parler. Pour que l’Ukraine retrouve sa liberté, il faut aussi que la poudre se transforme en sable, ces petits grains de rien du tout qui grippent les moteurs et oxydent le blindage mental des conducteurs de chars et de leurs parents. C’est ce que dit, Judith Butler :

Si l’on souhaite à juste titre que les Ukrainiens triomphent en résistant à la guerre de la Russie, on souhaite davantage qu’une révolution de velours balaie l’armée russe en vagues puissantes, produisant une nouvelle génération de refuzniks. Un tel refus de combattre de la part des soldats russes ne serait pas seulement une victoire pour l’Ukraine, mais aussi pour la communauté mondiale, pour la justice et pour un avenir dans lequel nous voulons vivre.

Pour cela, il faut que l’armée et les citoyen·nes d’Ukraine tiennent bon. Malgré la terreur. Pour que ces petits grains de sable s’infiltrent dans les consciences et enraient la machine de guerre de l’impérialisme russe, il faut que l’Ukraine résiste. Pour que les hommes du Kremlin s’entredéchirent, il faut que l’Ukraine résiste. Pour que les peuples de Russie se libèrent du knout poutinien, il faut que l’Ukraine résiste.

C’est un cocktail à la fois étonnant et détonnant que les Brigades éditoriales de solidarité ont concocté. S’opposer à la guerre et demander des armes. Demander des armes et s’opposer à la militarisation. Soutenir l’Ukraine en armes et soutenir la Russie dissidente qui déserte. Donner la parole aux solidarités combattantes – celle des cheminot·es et des cyber-partisan·es biélorusses, des convois syndicaux, des dockers néerlandais, scandinaves ou britanniques ou encore des métallos allemands et belges. Appuyer la gauche ukrainienne qui prend les armes et les gauches russes et biélorusses qui tentent de bloquer la machine de guerre poutinienne « par tous les moyens nécessaires ». Soutenir l’Ukraine en guerre et celle qui résiste à la politique néolibérale de son gouvernement. Fournir des gilets pare-balles aux syndicalistes sous le feu russe et publier les papiers hautement inflammables des maisons d’édition et des revues ukrainiennes étouffées par la guerre et dispersées par l’exil. Bref, penser, avec la guerre et contre la guerre.

Avec Taras Bilous, c’est sans aucun doute Maksym Butkevytch, anarchiste, antimilitariste, engagé volontaire et prisonnier de guerre, qui personnifie cette tension entre guerre et paix dont nous avons voulu rendre compte.

Le fracas des armes – tant sur le front que dans l’ombre –, le bruyant silence des manifestants, des saboteurs, des dissidences russes et biélorusses, la résistance passive à l’annexion et à la russification dans les territoires occupés nous font évidemment penser au Silence de la mer de Vercors publié en 1942. Barcelone et Guernica, Diên Biën Phu et Da Nang, sont (re)venus nous hanter. Des lieux, si proches et si lointains, des symboles, des souvenirs de contrebande… « On peut parler de Guernica du 21e siècle », a d’ailleurs déclaré un volontaire de la défense territoriale à propos des bombardements qui détruisent les villes d’Ukraine.

Nous laisserons le dernier mot à Taras Bilous, intellectuel combattant sous l’uniforme ukrainien.

Mes derniers mots s’adressent donc au peuple russe : dépêchez-vous de renverser le régime de Poutine. C’est dans votre intérêt comme dans le nôtre.

Qui a dit que les barricades n’ont que deux côtés ?

https://www.syllepse.net/l-ukraine-insurgee-_r_22_i_936.html

Les notes (absentes dans cette présentation) dont les numéros sont encadrés renvoient aux textes publiés dans les onze volumes parus à ce jour de Solidarité avec l’Ukraine résistante. Ils sont toujours en téléchargement sur plusieurs sites, dont www.syllepse.net/, www.cetri.be et https://solidaires.org
[1]. Les Brigades éditoriales de solidarité sont composées des éditions Syllepse et Spartacus (Paris), Page 2 (Lausanne) et M Éditeur (Montréal), des revues New Politics (New York), Les Utopiques (Paris) et ContreTemps (Paris), des sites À l’Encontre (Lausanne) et Europe solidaire sans frontières (Paris), du Centre tricontinental (Louvain-la-Neuve), du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, ainsi que du blog Entre les lignes entre les mots (Paris).
[2]. Citation apocryphe.
[3]. Le néologisme
ruscisme est composé de «Russie» et de «fascisme» et permet de qualifier le régime en vigueur à Moscou.
[4]. La capacité des forces armées ukrainiennes à contraindre l’armée russe à changer de buts de guerre en abandonnant la prise de Kyiv mérite réflexion. La détermination et l’engagement populaires en sont évidemment des éléments essentiels. Mais sont-ils suffisants pour expliquer ce qui s’est passé – et qui va sans doute continuer à se passer – compte tenu de l’asymétrie des forces et des moyens ? Certes non. Il y a «autre chose». Les éléments sont évidemment difficiles à discerner ; il y a eu, semble-t-il, en 2014, un débat au sein des états-majors ukrainiens vers un «virage suisse», c’est-à-dire vers une organisation en unités décentralisées, hypermobiles, dotées d’armes ultramodernes, insérées et enfouies dans le tissu urbain et rural. Selon le
Washington Post, ce serait, entre autres, à cause de la décentralisation – qualifiée de « lacune» – de son armée que l’Ukraine ne pouvait pas être admise dans l’OTAN : «[Il y a] des poches de résistance disparates, vous voyez des unités au niveau du bataillon se battre de manière indépendante, ce qui est peut-être une bénédiction déguisée. Cela les aide en fait maintenant parce qu’ils ne dépendent pas de systèmes de commandement et de contrôle centralisés.» Les événements militaires des premiers mois vont dans le sens de la «tactique du hérisson», chère aux Taïwanais, ou encore d’une techno-guérilla. À l’issue de la première phase de la guerre, toujours selon le Washington Post, les forces armées ukrainiennes étaient engagées dans une stratégie « asymétrique» visant à briser les attaques russes. « L’armée russe ayant […] de nombreuses cibles statiques [notamment à cause des problèmes logistiques], c’est de l’or en barre pour une force harcelant l’ennemi». Une traduction ukrainienne du manuel de guérilla de l’Irish Republican Army (IRA), aurait été distribuée depuis 2018 dans le but de faire comprendre aux nouvelles recrues «la stratégie et les tactiques de lutte [de l’IRA], les questions d’équipement et d’armement, la sécurité ainsi que la formation morale et psychologique des volontaires ».
[5]. Revue de critique sociale publiée en ukrainien, en russe et en anglais (
https://commons.com.ua/en/).
[6]. Du 3 mars au 8 septembre 2022, onze volumes électroniques ont été publiés par les Brigades éditoriales de solidarité, soit un total de 1 126 pages et 294 articles. Ces volumes regroupent 61 auteurs et 60 autrices ; parmi ces 121 auteur·trices, 67 sont ukrainien·nes, russes ou biélorusses et ont écrit 155 articles. Les éditions Syllepse ont, d’autre part, publié quatre titres en ukrainien (Pierre Bourdieu, Sociologie réflexive ; Timothy Snyders, De la tyrannie ; Judith Butler, Ce qui fait une vie ; Claire Sheridan, Journal d’une motocycliste) en coédition avec les éditions Medusa de Kyiv, dans le cadre d’un partenariat éditorial avec leur homologue ukrainienne, dont l’équipe a été dispersée et le stock de livres rendu inaccessible par la guerre. Voir la déclaration des éditions Medusa (Kyiv) et Syllepse (Paris) : «La botte russe, une menace pour l’édition ukrainienne» (vol. 6).
[7].
Mathilde Goanec, «La guerre en Ukraine achève la fiction des “peuples frères”», Mediapart, 21 juillet 2022.
[8].
Holodomor, l’extermination par la faim, déclenchée par la bureaucratie soviétique en 1931-1933 en est aujourd’hui l’épisode le plus connu.
[9]. Alexandre Etkind,
Internal Colonization. Russian Imperial Experience, Cambridge/Malden, Polity Press, 2011, p. 26, cité par Zbignew Marcin Kowalewski.
[
10]. Il en allait d’ailleurs de même avec la langue biélorusse.
[11]. Il va sans dire que le sujet n’est pas épuisé et il est utile de se reporter notamment aux travaux de Moshe Lewin, Le siècle soviétique (Paris, Fayard/Le Monde diplomatique, 2003) et Russie/URSS/Russie (1917-1991), Lausanne/Montréal/Paris, Page 2/M Éditeur/Syllepse, 2017.
[12]. Ernst Bloch,
Héritage de ce temps, Paris, Klincksiek, 2017.
[13]. Fondé en 2017 par Viktor Chovka, le site
RomaUA (https://romaua.org.ua) est dédié à la communauté rrom d’Ukraine. Depuis le déclenchement de la guerre, il donne une large place aux témoignages de Rroms engagés dans la résistance ukrainienne.
[14]. Non sans autodérision, il commente un fait divers : «Comment voler un tank ? Les Rroms racontent» (vol.10).

[15]. Victor Serge, «Pour un renouvellement du socialisme», dans Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques (1908-1947), Paris, Robert Laffont, 2001.
[16]. Voir notamment, Roman Rosdolsky,
Friedrich Engels et les peuples « sans histoire» : la question nationale dans la révolution de 1848, Lausanne/Montréal/Paris, Page 2/M Éditeur/Syllepse, 2018 ; Otto Bauer, La question des nationalités, Paris, Syllepse, 2017 ; Morgan Garo, Les Rroms, une nation en devenir ?, Paris, Syllepse, 2009 ; Ivan Dzyuba, Internationalisme ou russification, Paris, Savelli, 1980 (à noter que ce dernier ouvrage, rédigé en 1965, circulait sous forme de samizdat en URSS).
[17]. Dès le 3 mars, nous apprenions ainsi que des « cyber-partisans » biélorusses étaient entrés en action pour faire cesser cette guerre d’agression. Ils se sont introduits dans le système informatique du réseau ferroviaire de leur pays pour ralentir les mouvements de troupes russes sur le sol biélorusse et pour «donner du temps à l’armée ukrainienne». Les signaux automatiques ne fonctionnant plus, le réseau ferré est passé en mode manuel, plus lent et moins fiable, ce qui a permis aux cheminots de refuser de conduire les trains pour raison de sécurité. Il n’aura échappé à personne combien la maîtrise des chemins de fer, c’est-à-dire la « bataille du rail», s’est révélée cruciale.
[18]. On pourrait même ajouter, pour rafraîchir nos mémoires, que derrière cette prise de position favorable à la livraison d’armes aux combattants vietnamiens, il y avait la critique ouverte de leur insuffisance tant en quantité qu’en qualité. Voir notamment « L’aide soviétique », article non signé de Gérard Chaouat, Avant-garde jeunesse, n°8, novembre-décembre 1967, www.association-radar.org/?Avant-garde-jeunesse-434.
[19]. Est-il besoin ici de rappeler que les membres des Brigades éditoriales de solidarité qui signent cet avant-propos, comme d’ailleurs les protagonistes de la solidarité avec l’Ukraine combattante participant au RESU, sont favorables au démantèlement de l’OTAN ? C’était le cas dans le combat mené, de part et d’autre du Rideau de fer, dans les années 1970-1980, contre l’installation des missiles Pershing américains et des SS 20 russes et dans diverses autres campagnes.
[20]. Parue à New York pour la première fois en 1961, New Politics se veut, depuis 1986, «un forum socialiste indépendant pour le dialogue et le débat à gauche». Opposée à «toutes les formes d’impérialisme», la revue met l’accent sur «le caractère central de la démocratie» et sur la nécessité de «s’appuyer sur les mouvements de masse d’en bas» pour avancer vers «une transformation sociale progressiste».
[21]. Quant à la puissante mobilisation populaire, souligne le magazine américain
Vox, elle s’inspire des leçons pratiques de la révolution de Maïdan en rejoignant la défense territoriale bien sûr, mais elle va bien au-delà : «Les citoyens utilisent leurs compétences et leurs contacts pour combler les lacunes du gouvernement et des forces armées et trouvent des moyens, souvent informels et improvisés, de contribuer à l’effort de guerre.» Sur Maïdan, on peut se reporter à Chattopadhyay Kunal et Vanaik Achin, «L’impérialisme russe est l’agresseur» (vol.1), ainsi qu’à Ilya Budraiskis, «Le mouvement de protestation : une “aile gauche” est-elle possible ?», Inprecor, n° 601-602, février 2014.
[22]. «À l’initiative des travailleur·euses, la reconversion de la production de nombreuses entreprises pour soutenir l’effort de guerre a été organisée. Une usine de métallurgie fabrique maintenant des barrages antichars. “On a eu juste besoin d’une journée, l’ingénieur nous a dessiné le prototype et on l’a mis en production”, explique un ouvrier. Le directeur de l’entreprise ajoute : “Nous avons arrêté notre production habituelle pour nous consacrer à la fabrication de […] barrages pour arrêter les chars des occupants. […]. Mais nous sommes vite arrivés à court de matière première. Heureusement des bénévoles nous ont apporté plus de métal et on a pu élargir la production de ces barrages. On a un groupe sur l’application Telegram qui réunit une quinzaine d’usines de la région.” À Lviv, des femmes et des enfants se sont organisés pour fabriquer des filets de camouflage pour l’armée. Une brasserie qui dispose d’un stock de bouteilles s’est reconvertie en usine de fabrication de cocktails molotov. Une bibliothèque s’est reconvertie en manufacture de filets de camouflage. Les exemples sont nombreux de reconversion d’entreprises à des fins militaires. Municipalités, administrations locales, groupes d’habitants organisent ensemble la vie quotidienne, le ravitaillement, les soins, les évacuations» (Association autogestion, «Pas de démocratie sans droits des peuples à disposer d’eux-mêmes», vol.3).
[23]. Reste évidemment à déterminer la répartition genrée des affectations et des commandements (voir «Ukrainiennes en armes», vol.11). Un collectif féministe de Kyiv luttant pour les droits des LGBT vote chaque mois pour déterminer à quelle unité militaire il souhaite faire un don.
[24]. Selon Moshe Lewin, «les couches supérieures de la bureaucratie ont commencé à s’approprier l’État en tant que représentant collectif de ses intérêts […]. Des secteurs de la bureaucratie d’État se sont alors métamorphosés en proto-classe capitaliste, prédatrice et mafieuse» (Moshe Lewin, Le siècle soviétique, Paris, Fayard/Le Monde diplomatique, 2003).
[25]. Greg Yudin, « Un régime fasciste se profile en Russie »,
À l’Encontre, 30 mars 2022.
[26]. «Contre l’impérialisme russe», Entreleslignesentrelesmots.
[27]. «Déclaration commune du Mouvement socialiste russe et de Sotsialnyi Rukh», L’Anticapitaliste, 7 avril 2022.
[28]. Michael Pröbsting, «Russia  :An imperialist Power or a “non-hegemonic empire in gestation” ? A reply to the Argentinean economist Claudio Katz»,
New Politics,11 août 2022.
[29]. Les informations faisant état de «procédures de nettoyage» dans les territoires occupés se multiplient (« Déporter des enfants ukrainiens et les “russifier”, c’est amputer l’avenir de l’Ukraine »,
Le Monde, 2 août 2022) . Quant aux Russes opposés à la guerre, rapporte Greg Yudin, ils sont qualifiés de «traîtres» qui doivent être «recrachés comme un insecte» par la société russe.
[30]. On trouvera la déclaration de la FNPR dans le volume 6, tant il nous a semblé utile de faire connaître cet exemple vivant d’un syndicalisme caporalisé et intégré à l’appareil d’État, ce qui constitue un des éléments du fascisme. La déclaration du 25 février de la Confédération du travail de Russie (KTR), l’autre grande centrale du pays forte de deux millions d’adhérent·es, est sur une orientation diamétralement opposée (vol.1).
[31]. L’activité des ruscistes sur ces questions n’est pas sans évoquer les 3 K, Kinder, Küche Kirche («enfants, cuisine et église») d’un autre temps et d’un autre lieu.
[32]. Il y a aussi les complices, comme ce collectif dit «Esprit Bandung» qui fait appel à l’opinion progressiste sur les dangers de guerre nucléaire, sans mentionner qui en a brandi la menace et qui appelle en même temps à «un cessez-le-feu immédiat et à l’ouverture de négociations [et à] la levée des sanctions et [à] l’arrêt de l’armement de l’Ukraine». Quant au retrait des troupes russes des régions occupées, l’«Esprit Bandung» n’en parle pas. Nous ne sommes évidemment pas ici devant un texte pacifiste classique – comme le manifeste de la plate-forme catalane «Arrêtons la guerre» (vol.2) ou le «Manifeste féministe contre la guerre», que critique Catherine Samary (vol.4) – dont nous pouvons évidemment discuter des désaccords. Nous avons affaire ici à une opération montée de toutes pièces par des kremlinophiles mobilisés pour la cause de la grande Russie camouflée en appel pour la paix. Que penser, par ailleurs, de ce syndicat italien, l’USB, membre de la FSM, qui a cru bon de tenter de bloquer symboliquement un acheminement d’armes destinées à la résistance ukrainienne, au mieux au nom d’une lecture erronée de la lutte «pour la paix», au pire en partageant les objectifs du Kremlin ?
[33]. Le comité confédéral national de mai 2022 a cependant fait une déclaration pour le moins ambigüe, sans aucun doute sous la pression de ses puissants éléments «campistes» intérieurs dont certains sont liés à la FSM.
[34]. Ce qui fait dire à Patrick Le Tréhondat, à l’occasion du vernissage de l’exposition consacrée à l’artiste révolutionnaire Katya Gritseva (vol.7), organisée par les éditions Syllepse à Paris en juin 2022 : «Désormais, selon les obligations déclaratives en cours dans la gauche occidentale, il convient pour quiconque s’exprime sur l’Ukraine, d’affirmer préalablement urbi et orbi son indépendance vis-à-vis de l’OTAN. Quoique rarement exigé, et considérant que deux précautions valent mieux qu’une, il est conseillé de proclamer de la même façon n’avoir aucun lien de subordination avec l’état-major militaire russe et la clique parasitaire au pouvoir à Moscou.»
[35]. «Cependant, précise-t-il, nous n’avons pas soutenu les talibans dans leur lutte contre l’occupation américaine car ils menaient simultanément une guerre réactionnaire contre une grande partie de la population afghane» (Dan La Botz, «Notre soutien à l’Ukraine : moral, politique et stratégique» (vol.6).
[36] À propos du silence sur le rôle de la Russie en Syrie, Leila Al-Shami parlait de l’«anti-impérialisme des imbéciles» (Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab,Burning Country : au cœur de la révolution syrienne, Paris, L’Échappée, 2019).
[37]. Rosa Luxemburg,
La crise de la social-démocratie, Paris, Spartacus, 1994, p.121.
[38]. Dans «OTAN, de mal en pis», publié par
L’Anticapitaliste en juin 2022 où il examine les conséquences extrêmement dangereuses que fait peser l’extension de l’OTAN, Gilbert Achcar écrit qu’«il est urgent de reconstruire un mouvement mondial pour la paix opposé à toutes les alliances militaires et exigeant leur dissolution […]. Il est grand temps de revenir au désarmement mondial sous l’égide de l’ONU, comme le prévoit la Charte de l’organisation. Cette charte est la pierre angulaire du droit international dont le rôle doit être renouvelé contre la dérive actuelle vers la loi de la jungle.»

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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