Chirurgie lourde et non simple pansement : pages d’une révolution nationale française

« Le maelström de la défaite et de l’exode », « La mise en place de l’État français et les premiers mois de la Révolution nationale » « Des  »hommes du maréchal » aux ralliés, les soutiens du régime et l’opinion des provençaux », « Le voyage du Maréchal à Arles, Marseille et Toulon : deux journées particulières de  »propagande spectacle » », « Les Provençaux entre un monde de guerre et les fêtes de l’ordre nouveau », « Projets et instruments de la révolution nationale », « Contrôler les groupes sociaux, réprimer, exclure et déporter… » et « Les populations et les pénuries, activités et conditions de vie… » sont les titres des huit chapitres de ce livre passionnant.

Avec grand talent, Robert Mencherini nous raconte un morceau d’histoire, de celle qui a du mal à passer lorsqu’elle n’est pas honteusement tue. En juillet 1940, la Provence est soumise à l’autorité légale de l’État français, le gouvernement dit de Vichy.

L’auteur analyse les comportements des dirigeants, des forces politiques collaborationnistes, des suppôts de cette révolution nationale dont certaines traces symboliques perdurent encore aujourd’hui (la fête des mères). Il analyse les conditions de déploiement du nouvel ordre et les adhésions, les acclimatations ou les réticences des populations.

Robert Mencherini rend palpable les contradictions d’une époque et nous rappelle que l’ignominie était aussi française au milieu du siècle dernier.

Ce second volume (je n’ai pas encore lu le premier) du Midi rouge ombres et lumières, devrait être suivi par « Résistance et Occupation (1942-1944) »

Robert Mencherini : Vichy en Provence, Midi rouge, ombres et lumières 2

Une histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône de 1930 à 1950

Editions Syllepse, Paris 2009, 660 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

A propos des commentaires de Xavier Vigna sur « La France des années 1968 » (Syllepse Paris 2008)

1968 et les années qui ont suivies restent un sujet de controverse car elles englobent l’intervention plus ou moins consciente d’individu-e-s, de groupes sociaux, de regroupements militants aux orientations politiques diverses et variées, voire parfois très conflictuelles entre elles.

Les dimensions scientifiques d’une nécessaire approche historique impliquent de respecter un certain protocole. Cette approche d’expertise ne saurait cependant donner aux un-e-s et aux autres une supériorité sur l’appréciation proprement politique des faits, des mobilisations, des militances diverses. Si la place des experts est essentielle, le pluralisme des angles de vue demeure cependant indispensable, et le statut d’expert ne saurait en aucun cas donner une quelconque position d’arbitre, de dieu ou de maître.

Nous pensions, et nous l’avions écrit dans notre avant-propos, que La France des années 1968, ne serait pas encensé (voire simplement recensé) car notre ouvrage est un peu hors norme, tant par son regard tourné plus que sympathiquement vers celles et ceux qui trouvent ce vieux monde insupportable que par son extériorité aux réseaux académiques traditionnels et institutionnels. Extériorité bien illustrée d’ailleurs par le fait qu’aucun de nous trois n’est universitaire.

Par ailleurs, tout en étant à la fois non académiquement qualifié et politiquement engagé, nous avons passé le plus clair de notre vie à discuter et à commenter des livres et des écrits, en nous gardant de dénigrer leur qualité, sous prétexte d’angle d’approche hétérodoxe, de divergences « politiques »… ou de poursuite de carrières diverses. Ceci étant dit, nous ne pensions pas nous trouver en position de devoir faire une telle mise au point dans La Revue internationale des livres et des idées à propos des jugements, peu situés, mais néanmoins fort doctement assénés par Xavier Vigna dans la livraison de mai-juin 2008.

Celui-ci trouve que ce livre collectif, dont le résultat est « décevant », pêche par « académisme militant ». C’est effectivement un risque dans le type de travail que nous avons proposé à de multiples auteur-e-s. Cela dit, Xavier Vigna n’est guère convaincant, lorsque, pour le démontrer, il trouve, par exemple, « saugrenue » qu’un livre intitulé La France des années 1968 contiennent « plusieurs contributions sur l’étranger». De même que le nuage de Tchernobyl ne s’est pas arrêté à nos frontières, les études et les réflexions ne sauraient être bornées par celles de l’imaginaire national ; c’est même le contraire qui est, selon nous, indispensable. Cet enfermement dans les frontières de l’hexagone, que nous rejetons, est, à nos yeux, une mauvaise tradition d’un certain socialisme à la française. Mais, s’il n’y avait que cela, nous resterions dans l’espace d’une discussion « normale » qui n’appellerait en rien une « mise au point ».

Les choses se compliquent un peu lorsque Xavier Vigna affirme que nous avons eu « la volonté de rassembler (quoique pas exclusivement) des auteurs militants ou proches de la Ligue communiste révolutionnaire ». Comme indiqué plus haut, nous avons souhaité que les choix et les actions des groupes – dits « révolutionnaires » pour aller vite – soient intégrés dans les « inventaires » des contestations, sans idéaliser leurs rôles, mais sans les minimiser pour autant. Les débats sur ces sujets ne sont bien évidemment pas clos.

Cependant, ni dans le choix éditorial, ni dans la recherche d’auteur-e-s, nous n’avons pourtant voulu privilégier une aventure militante plus qu’une autre. Mais nous assumons l’absence de neutralité des un-e-s et des autres, que nous partagions ou non leur soubassement idéel, leurs rêves ou leurs espérances. Cela perturbe sans doute le champ de vision que de très nombreux auteurs ont construit sur les années 1968, en survalorisant les courants maoïstes. On retrouve d’ailleurs cette survalorisation dans le livre de Xavier Vigna (L’insubordination ouvrière dans les années, Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2007). Ce qui explique, sans doute, son étonnement méprisant (et ouvriériste) sur le choix que nous avons fait de classer les grèves des postiers ou le Mai des Banques de 1974 dans les « luttes ouvrières radicales ».

Nous avons la faiblesse de croire que le prolétariat est plus large et composite que les réductions sociologiques ou les vulgates marxistes. Nous ne pouvons croire que Xavier Vigna ignore les débats sur ces questions qui ont traversé les années 1970 et 1980. Et puisqu’il est question des auteurs, nous voulons aussi souligner – car cela nous semble important – qu’environ un tiers des soixante-quatre contributeur-e-s sont des « jeunes auteur-e-s » qui travaillent sur cette période sans l’avoir connu.

«On ne comprend pas bien d’où parlent ces auteur-e-s militant-e-s », ajoute Xavier Vigna, qui développe alors une politique du soupçon, laissant entendre qu’à cause de leur statut, elles et ils ne peuvent travailler l’histoire avec sérieux. Toutefois, ici encore, cela ne justifierait pas une mise au point si, pour argumenter son positionnement, Xavier Vigna ne dérapait. Non seulement, il reprend un terme (« coucou ») employé dans les années 1970 par Edmond Maire dans la CFDT pour dénigrer certains syndicalistes liés ou influencés par la gauche révolutionnaire, mais il se lance dans la calomnie.

Une citation s’impose : Ces textes sont « émaillés de pénibles pratiques de coucou, consistant à emprunter des catégories ou des périodisations sans citer les collègues qui les ont élaborées : Antoine Artous, par exemple, évoque “les années 68” sans signaler le séminaire de l’IHTP construit sur cette périodisation problématique, et qui a débouché sur un colloque publié (Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie Françoise Lévy et Michelle Zancarini (dir.) : Les années 68. Le temps de la contestation, Complexe, Bruxelles 2000) ; de même Pierre Cours-Salies ne daigne pas citer l’ouvrage fondamental de Frank Georgi sur la CFDT (Frank Georgi : L’invention de la CFDT, 1957-1970, Ed. du CNRS/L’Atelier, Paris, 1995), sans pourtant s’en expliquer, tandis que Georges Ubbiali pille mes travaux pour aboutir à une pâle compilation dans son texte “Luttes ouvrières radicales” ». Comme trois auteur-e-s seulement trouvent grâce aux yeux de Xavier Vigna, on peut penser que ce constat vaut pour la plupart des contributions. Les accusations sont graves et, à vrai dire, ahurissantes.

Concernant la périodisation des années 1968, il faut avoir la vue bien basse ou le regard braqué sur les seuls colloques universitaires pour ignorer que les discussions à ce propos ont commencé dès le mitan des années 1980, d’abord dans les cercles militants. Cela sur la double base du bilan des années Mitterrand et de la publication de livres comme ceux d’Hervé Hamon et Patrick Rotman (Hervé Hamon, Patrick Rotmann : Générations, 2 tomes, Le Seuil, Paris 1987) qui avaient tendance à clore la période 68, en 1972-1973, pour ne retenir que la courte période du « gauchisme flamboyant » marquée notamment par les maoïstes de La Cause du peuple. L’approche va devenir dominante par la suite.

Nous n’allons pas multiplier les références pour montrer que, sur leur sujet, les auteurs de La France des années 68 n’avaient en rien besoin de piller en catimini les idées des autres. Ainsi, pour prendre ce seul exemple, Pierre Cours-Salies, qui n’a jamais caché ses divers engagements militants, est, entre autres, un historien reconnu de la CFDT. Et son livre sur la CFDT (Pierre Cours-Salies : La CFDT, un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, Montreuil 1985. Xavier Vigna cite d’ailleurs à plusieurs reprises son travail dans son livre…), qui fait référence, a été publié en 1988, alors que celui de Frank Georgi date de 1995… Par ailleurs, vu notre projet éditorial, nous avions demandé aux auteurs de ne pas multiplier les citations et les références bibliographiques, comme cela est souvent de mise dans les publications dites scientifiques.

L’attitude hostile de Xavier Vigna par rapport à notre livre est d’autant plus manifeste que, par ailleurs, il tresse des lauriers à d’autres publications qui, elles aussi, portent sur l’histoire de cette période. Peut-être est-ce, pour reprendre sa formule, parce qu’il se retrouve alors entre « collègues »? Reste que cette morgue mensongère, qui se drape dans un discours d’expert (de « chercheur »), est difficile à supporter.

Qu’il nous soit permis, à l’occasion de cette réponse de remercier l’ensemble des auteur-e-s pour leur travail gratuit, mais pas désintéressé, surtout en ces temps de renoncements et de reniements.

Antoine Artous, Didier Epsztajn, Patrick Silberstein

Actualité des possibles

Ce livre a l’ambition d’éclairer la longue décennie, 1967-1981, au cours de laquelle, selon une expression empruntée à Adolfo Gilly, le monde a cheminé aux « frontières de la rupture » (Gilly, 1993). Les textes réunis dans cet ouvrage dressent un panorama des bouleversements qui ont marqué ce temps. Et, pourquoi le cacher, nous avons aussi voulu restituer l’atmosphère d’une époque où des protagonistes – dont nous sommes – avaient la sensation grisante de participer à la « marche de l’histoire » et de contribuer à donner « au monde » les coups d’épaules, les impulsions capables d’influencer son cours. Nous avons voulu aussi donner à voir, même partiellement, la « grande peur » des possédants et les possibles non advenus.

L’objet de notre travail, le fil conducteur de notre démarche, est de présenter les événements, les grèves et les mouvements émergents, les débats et les controverses, les brèches du système et les mobilisations qui s’y sont engouffrées et qui ont modifié l’ordre des choses. Nous avons voulu aussi esquisser un point de vue, inscrit dans une histoire du présent. Il est à peu près certain que les mandarins et les faiseurs d’opinions toutes faites dédaigneront notre approche en nous déniant toute qualification à mener à bien un tel travail, d’abord parce que nous y assumons le fait d’avoir été de ceux et celles qui ont tenté de contribuer au franchissement de cette frontière, ensuite parce que nous ne sommes pas issu-e-s du sérail de ceux qui établissent les vérités. Universitaires ou pas, diplômé-e-s ou non, chercheurs ou chercheuses de la nouvelle génération, ceux et celles qui ont contribué à ce livre sont – risquons le mot – « engagé-e-s ». Les articles livrés ici sont donc le produit d’un perpétuel va-et-vient entre réflexion et action, d’auteur-e-s soucieux-ses, à chaque étape de leurs engagements, d’avoir les pieds sur terre, les mains dans le cambouis et la tête dans les nuages.

Enfin, le temps passant, nous avons voulu cet ouvrage comme une sorte de passage de témoins. C’est une dimension importante de nos engagements d’aujourd’hui, nous qui sommes sans doute, comme l’a si bien dit Benjamin Stora, « La dernière génération d’Octobre » que de servir de lien entre les générations qui nous ont précédés et qui ont tenu bon contre vents et marées quand il était « minuit dans le siècle » et la jeune génération qui se lève contre le nouvel ordre mondial en cherchant à renouer les fils de l’émancipation.

Il y a quarante ans déjà que l’offensive du Têt au Vietnam et l’appel du Che à créer « Deux, trois, plusieurs Vietnam » nous transmettaient l’extraordinaire nouvelle, selon mes mots d’Eduardo Galeano : « Les envahisseurs ne sont pas immortels. »

Il est grand temps de rappeler que cette longue décennie n’a pas été uniquement celle des illusions, même si elles étaient largement présentes, mais profondément celle de l’agir individuel et collectif et celle de possibles, même s’ils ne sont pas advenus. Tout nous a semblé effectivement possible au cours de cette période, et malgré le temps passé et les retours critiques que nous nous efforçons en permanence de mener à bien, nous persistons à penser que tout était possible. Un « tout » qui n’implique évidemment pas la totalité (comme par exemple l’illusion d’un « grand soir » balayant la réalité), mais qui indique la présence de bifurcations, de croisements, d’autres présents toujours en filigrane, et toujours à déceler, à saisir et à construire.

Écrire ne se résume pas à « conter » des événements, à présenter l’histoire des « vainqueurs », mais implique de mettre en lumière, selon les mots d’Ernst Bloch, le « non encore advenu » (1991) qui éclaire les ténèbres de l’immédiat. Raconter cette histoire, c’est jeter un regard par-delà l’épaule des « défaits », de ceux et celles justement que l’histoire oublie ou dédaigne. Nous userons donc du tout est possible pour insister sur une idée forte : le monde n’est jamais réductible à ce qu’il est advenu.

Et puisque tout a été possible, tout redeviendra possible… L’ambition de ce livre est aussi de contribuer à faire refleurir la « gerbe des possibles » qu’évoque Henri Lefebvre dans son œuvre.

Ondes de choc…

Tout a été possible dans un monde partagé en deux camps – certes opposés, mais comme s’opposent les deux pôles du même aimant, comme des étoiles jumelles. Rappelons-le, aucun de ces « camps » n’était le nôtre. Pas plus celui que nous combattions de l’intérieur que l’« autre », celui né de l’incomplétude, de la dégénérescence et de la défaite des « dix jours qui ébranlèrent le monde ».

Les années 1950 et 1960 ayant été celles de la lutte des peuples pour leur émancipation nationale contre les puissances coloniales, cette dimension ne pouvait qu’être encore présente dans les processus de radicalisation de la jeunesse à l’échelle internationale. L’Algérie n’est pas loin quand, à partir de la fin des années 1960 et jusqu’en 1975, l’impact de la guerre menée par l’armée des États-Unis contre le peuple vietnamien aura eu un effet de souffle considérable dans les citadelles impérialistes, sur les campus bien entendu, mais aussi dans le mouvement syndical et dans l’armée même de la « superpuissance » américaine.

Il y eut au cours de cette longue décennie, ici et là et partout à la fois, une critique-pratique des mœurs et de la morale établie, une remise en cause des rapports sociaux genrés et des hiérarchies « naturelles », il y eut des grèves sauvages contre le despotisme d’usine, des livrets militaires brûlés, des batailles pour les droits civiques et les libertés démocratiques. L’insoumission et la subversion empruntaient des routes sinueuses et diverses et bousculaient l’ordre établi  en révélant les libertés inabouties ou en apparence inaccessibles mais à portée de main.

La solidarité avec le peuple vietnamien elle-même fut bousculée par le souffle venu des rizières d’Extrême-Orient. Elle sépara celles et ceux qui se mobilisaient pour la victoire des maquisards vietnamiens de ceux qui ne mettaient en avant que l’objectif de « paix en Indochine ». Divergence qui peut sembler futile à quarante années de distance mais ce fossé nous séparait des courants communistes plus ou moins inféodés à l’URSS et attachés au statu quo mondial négocié à Yalta.

Tandis que certains avaient les yeux de Chimène pour la Chine maoïste et maintenaient plus ou moins des références à Staline, une onde de choc parcourait l’« autre » camp. Le socialisme « nié », « déformé », « trahi », « dégénéré » de l’Est tentait de prendre un « visage humain » avec le printemps praguois. Une aile importante d’un parti communiste tentait d’initier une rupture démocratique et, douze années après Budapest, un autre possible se levait. Les chars du pacte de Yalta (pardon, du pacte de Varsovie !) n’allaient pas tarder à normaliser l’espérance. Sous l’apparence de la glaciation et du durcissement, l’édifice du bloc soviétique se lézardait un peu plus. Le soutien à la dissidence sera l’occasion d’une collaboration renouvelée entre « gauchistes-Marcellin » (Expression utilisée par le PCF pour désigner les organisations de la gauche révolutionnaire après 1968. Raymond Marcellin fut ministre de l’intérieur du 31 mai 1968 au 27 février 1974) et opposants communistes.

Autre onde de choc, la chute des dictatures en Espagne, au Portugal et en Grèce. Avec, au Portugal, une authentique révolution, commencée de manière inédite et dont l’essor réactualisait là encore les possibles. Les travailleurs, les paysans, les femmes et les soldats portugais construisirent les premières arches des ponts nécessaires pour franchir la frontière, entre présent et futur, ouvrant les fenêtres d’un possible coloré de multiples œillets. Possible, comme le comprirent les milliers de militant-e-s venu-e-s des quatre coins du monde pour participer à la dernière révolution européenne du court 20e siècle. Possible encore, comme le comprit Washington qui dépêcha à Lisbonne les hommes qui avaient été en poste à Santiago du Chili et un ambassadeur qui avait été impliqué dans l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo ex-belge.

À Paris, Santiago, Berkeley, Berlin, Buenos-Aires, Prague, Amsterdam, Mexico, Madrid, Varsovie, Lisbonne, Athènes et ailleurs, rébellions, révoltes et révolutions, se répondaient, s’enrichissaient et s’entraînaient mutuellement. Il ne se passait rien (ou presque) en ce temps-là qui ne fut « politique » et qui ne donnait pas un sens mondial au moindre des gestes défiant l’ordre établi. Deux « anecdotes » olympiques sont là pour en témoigner : les échos des poings tendus gantés de noir des athlètes afro-américains à Mexico et de la victoire de la Tchécoslovaquie sur l’URSS en finale de hockey sur glace parcouraient la planète comme un défi au pouvoir.

L’onde de choc parcourt aussi longuement et profondément l’Italie où le Mai est rampant et l’automne chaud. La contestation touche les usines, l’université et les villes et met en avant l’aspiration au contrôle social sur les processus de production et sur la vie en société. On y assiste à une « véritable prise d’assaut » des pouvoirs dans toute la société italienne Dans les entreprises, les salarié-e-s élisent des délégué-e-s de département et des commissions d’usine. Les structures syndicales traditionnelles percutées et transformées adoptent un fonctionnement plus démocratique et élargissent leurs champs d’action. Ces luttes laissèrent des marques profondes, ferments de développements possibles. Comme en France, le poids du passé et l’absence de stratégies crédibles susceptibles de convaincre des majorités de salarié-e-s, ne permirent pas d’opposer une autre logique à l’ordre existant. C’était pourtant, possible !

… et retours de manivelle

Tout a été possible. Un « socialisme à visage humain » à Prague et son écrasement par les chars « soviétiques ». Ici un Parti communiste français (PCF) qui appréciait le bilan « globalement positif  » (Rapport introductif de Georges Marchais au 23e congrès du PCF ,publié dans L’Humanité le 9 mars 1978) de l’URSS brejnévienne, là-bas la majorité d’un parti communiste « rebelle » agissant pour la démocratisation, l’indépendance et appuyant les conseils d’usines. Une défaite du Babylone américain dans les rizières d’Extrême-Orient et le génocide khmer rouge. L’idée d’une République autogérée en Pologne et l’état de guerre du général Jaruzelski. Un pouvoir populaire au Chili et le coup d’État du général ITT-CIA. Une révolution des œillets à Lisbonne ouverte par les chars de l’armée et un retour à l’ordre par la vertu d’un parti de gauche. L’écrasement du printemps praguois et de la liberté polonaise et la chute tant espérée du mur de Berlin.

Tout a été possible, la plage et la grève générale sous les pavés, et enfin à Paris, la victoire, treize années plus tard, d’une certaine gauche qui, loin d’ouvrir une période de transformation sociale, sera celle des capitulations, des adaptations et des renoncements. Tout a été possible et nous avons cheminé sur cette frontière tout à la fois floue et nette séparant le vieux monde des utopies concrètes et émancipatrices.

Au centre du possible, en France, il nous faut, toujours et encore, faire ressurgir, parce qu’oublié par les uns et dénié par les autres, le Mai des prolétaires. Cet événement historique unifie les divers mouvements de rébellion par-delà leur diversité. La « grande peur » des politiciens bourgeois, que nous évoquions, vient de là. De leur propre aveu, « ils » ont perdu le contrôle quelques jours. Édouard Balladur, encore récemment, avouait avec une certaine candeur que même l’article 16 de la Constitution n’aurait pas servi à grand-chose… faute de pouvoir être appliqué ! Quant à Jacques Chirac, il a raconté que lui et d’autres commis voyageurs de la bourgeoisie avaient été réduits, l’espace de quelques jours, à discuter de futilités propres à leur monde : la chasse et le cigare. Ce fut un temps court, très court, évidemment… Un instant « magique » qu’il eut fallu saisir pour pousser l’avantage…

L’histoire ne se déroule pas telle une bande de papier. Des événements passés peuvent être relus, éclairés des feux du présent, comme signes de possibles, bifurcations plausibles et espaces ouverts. La grève fut générale et le général s’en fut Baden-Baden s’assurer de la fidélité des armées. Mais rien – ou si peu – ne fut fait pour centraliser les actions, pour tenter de tracer, un tant soit peu unitairement, une alternative politique, pour passer de la grève passive à la grève active, pour faire partout ce qui s’est fait à Nantes, pour transformer en force matérielle la déclaration du 16 mai de la CFDT : « Substituer des structures démocratiques à base d’autogestion » au pouvoir patronal et politique.

Le poids du passé au présent

Quand Mai déferle sur le pays, les fonctionnements syndicaux, les revendications, les formes de luttes et la culture politique sont encore profondément marqués, dans le syndicalisme majoritaire (CGT), par la ligne du PCF : division des tâches entre syndicat et parti, inféodation au parti, pratiques antidémocratiques, centrage sur une mythique classe ouvrière blanche, mâle et métallurgiste qualifiée de la région parisienne, et enfin, last but not least, ancrage dans le stalinisme. Même si cette chape de plomb n’avait pas totalement recouvert l’existence d’un syndicalisme d’action (syndicalisme révolutionnaire) et indépendant (charte d’Amiens), il faudra encore attendre quelques années pour que la secousse de 68 brise la domination du « communisme à la française » sur le mouvement syndical.

C’est au cours de la décennie suivante qu’émergeront des luttes et des formes organisationnelles plus adéquates reflétant l’irruption de nouvelles couches salariées : femmes, immigrés, techniciens, OS, etc. Il y a eu une fois encore discordances des temps, du futur possible et du poids des passés, sans oublier les orientations politiques diverses qui facilitèrent ou découragèrent la coordination des énergies, l’expression de revendications à vocation unitaire et unifiante, les nécessaires nouvelles organisations à inventer.

Nous sommes encore aujourd’hui dans un long entre-deux – sans doute l’étions-nous déjà à l’époque –, un entre-deux où nous avons cherché à la fois à renouer le fil avec la tradition révolutionnaire historique et à nous en dégager. Il nous fallait nous réapproprier l’ancien mais également nous saisir du nouveau et de l’inconnu pour tenter de forger les nouveaux outils nécessaires à l’émancipation humaine.

D’une certaine manière, aucune des forces – à des degrés divers, évidemment – se réclamant de la transformation radicale de la société n’a été à même de comprendre et d’interpréter les modifications du système capitaliste et les nécessaires réorientations théoriques nécessaires à l’actualité de la question révolutionnaire. Toutes ces modifications se sont traduites par de nouvelles formes de luttes qui durent s’imposer, non seulement contre l’appareil d’État ou le patronat, mais aussi contre leur non prise en compte par le mouvement ouvrier traditionnel, voire contre une partie de la gauche révolutionnaire. À leur « décharge », il convient de rappeler le terrible poids de l’héritage stalinien.

Le monde a changé de base

Ainsi que l’écrivait Adolfo Gilly (1993), le monde a cheminé au bord de la rupture, mais celle-ci n’a pas eu lieu. Possible et nécessaire, elle n’a pas eu lieu et il faut en comprendre les causes et reprendre les questionnements à la racine. Certaines conditions politiques, sociales, culturelles, technologiques étaient pourtant réunies. Elles le sont d’ailleurs plus que jamais, mais c’est une autre histoire, un autre livre…

Le monde semble avoir tellement changé en quarante ans qu’on pourrait croire que rien de ce qui se disait en ce temps-là ne peut plus concerner celui que nous connaissons aujourd’hui. Et pourtant, sous les archaïsmes d’hier pointaient déjà les questions (et certaines des réponses) d’aujourd’hui. Un livre, au moins, en témoigne, à la fois par son contenu et symboliquement par son acte de naissance. Publié à Prague en 1966 sous la plume de Radovan Richta et en 1969 à Paris, La Civilisation au carrefour nous indiquait précisément les possibles, à l’Est comme à l’Ouest : « Une société de consommation de masse [qui] se heurte elle-même au dilemme insoluble et aux limites internes de cette consommation. Satisfaire en priorité les besoins du développement humain est, semble-t-il, hors de portée de ce système. Poursuivre ce chemin équivaut à faire de la “production pour la production” rationalisée une “consommation pour la consommation” irrationnelle. Au milieu d’un progrès technique rapide, le système de consommation […] suggère tout un système de besoins insensés. […] L’homme dans ces conditions devient esclave de sa consommation et ne fait de son activité que le moyen de la satisfaire. […] Au fur et à mesure que nous nos avançons dans le siècle, on voit s’accélérer et s’élargir le processus d’intervention des hommes dans les conditions matérielles, écologiques, végétatives, biotiques, climatiques de leur milieu et grandir, parallèlement, la consternation devant le “monde produit par l’homme”. Le progrès de la technicisation du monde apparaît déjà en ce sens généralement comme irréversible. Le milieu de vie artificiel se généralise, pénètre peu à peu tous les refuges naturels primitifs. On ne sait où s’évader. […] Si la croissance actuelle ne s’infléchit pas favorablement, il suffira de quelques décennies pour que la dévastation de la nature soit totale. Seule une politique judicieuse, appliquée avec esprit de suite, de protection de la nature […] pourra enrayer efficacement le processus de dévastation de la nature. »

La révolution technique et scientifique, poursuit Radovan Richta, est porteuse de multiples possibilités, de « temps disponible » et de travail réorganisé « grâce à l’utilisation de nouveaux principes de transmission et de conservation de l’information […]. Dans chaque foyer un calculateur connecté à une immense centrale d’information et d’éducation, cette nouvelle technique constituera un moyen d’accéder, à tout moment, à n’importe quelle information, de savoir sans cesse tout sur tout ». Rappelons-nous, nous sommes à Prague en 1966, le printemps s’ébroue lentement tandis que partout bruisse la rébellion : « Le socialisme ne saurait triompher, si les avantages que présente sa structure sociale, débarrassée de l’antagonisme de classe, ne se manifestait pas dans une ouverture et une sensibilité particulières à l’égard des nouvelles dimensions du progrès de la civilisation […]. Une orientation nouvelle, originale, du développement des forces productives s’impose. […] Ouvrir la voie à la transformation générale du travail humain est devenu le problème cardinal des révolutions contemporaines et la mission civilisatrice propre au socialisme. »

En ce début du 21e siècle, si l’enfer du « socialisme » réellement existant s’est évanoui – il nous faudra réévaluer les causes de cette construction assassine de l’émancipation –, la perspective de l’après-capitalisme reste cependant désespérément abstraite et blessée.

Les textes que nous avons réunis dans cette contribution à l’histoire de notre temps sont là pour en témoigner, le monde changeait de base et une course de vitesse était engagée. « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », pouvait-on lire sur les murs du Quartier latin. Manifestement, le vieux monde a couru plus vite que nous et nous a rattrapés. Si certains de ses fondements ont été sapés, notre incapacité à franchir la frontière de la rupture a laissé les mains libres à l’ennemi pour subvertir notre « propre subversion » et repartir à l’offensive, pour rétablir l’ordre, la loi de l’extraction de la plus-value et établir le nouvel ordre/désordre mondial.

Et pourtant : « Ébranlé, le monde tel qu’il était a multiplié les concessions pour sauver l’essentiel avant de rétablir l’ordre de choses et de repartir à l’offensive. Tout a changé, mais tout est resté en l’état. […] Nous pouvons appeler ce cycle une modernisation de longue durée, même au risque que le terme ne se dilue dans l’étendue de l’acception que nous voulons lui donner. Un cycle dans lequel les rébellions – sociales, démocratiques, raciales, culturelles, des jeunes – imposèrent des changements à l’ordre établi qui ne pouvaient se faire contre lui qu’au travers de processus de rupture. Mais ces mêmes changements, une fois les ruptures apaisées, se sont révélés indispensables pour dissoudre ou abolir les entraves archaïques et permettre ainsi une nouvelle phase d’expansion du capital, laquelle était mûre du point de vue des connaissances et de la technologie mais pas encore du point de vue des rapports sociaux » (Gilly, 1993).

Malgré les défaites et les désillusions, malgré les erreurs et les dogmatismes, vouloir réduire la longue décennie de braise à une « révolte culturelle », à un monôme violent entre Boul’mich et Gay-Lussac, à un mouvement d’adaptation du capital ou encore à une sorte d’ébrouement contre les archaïsmes est pur tour de passe-passe. Peut-on en effet « parler » de Mai 68 de manière pertinente sans prendre en compte un temps plus long que celui des « événements » et une géographie plus large que la Sorbonne ou même l’Hexagone ?

Le présent futur

Aujourd’hui, pour la France bien-pensante, Mai 68 est responsable de tout. Pour Nicolas Sarkozy, les héritiers de Mai 68 ont « imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait donc désormais aucune différence entre le Bien et le Mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l’élève valait le maître […], qu’il n’y avait plus de valeurs, plus de hiérarchie […]. Dans cette élection, il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes ». Chacun aura compris qu’il leur faut encore exorciser leur frayeur (d’un possible recommencement), justifier leur conception du monde et leur guerre contre les acquis sociaux et démocratiques.

Pour d’autres, la mémoire obscurcie par les renoncements et les repentances, il ne s’agirait que d’une fête étudiante, révélatrice des blocages esthétiques de la société de la fin des années 1960. Il est paradoxal que la droite semble parfois mieux comprendre les dimensions des années 68 que certains historiens et intellectuels. Notre anniversaire de Mai 68 n’est donc pas celui d’une commémoration, ou d’un rappel nostalgique, mais celui de l’actualité sociale et politique.

Post-scriptum

Ce livre, pluriel, est forcément incomplet. Nous l’aurions voulu plus fourni, plus exhaustif. De nombreuses questions n’ont pu être traitées. Non pas que nous les ayons oubliées ou négligées, mais faute de place ou faute d’auteur‑e disponible. À quoi bon les énumérer ? Les manques sont béants et chacun‑e pourra les reconnaître. Ce livre n’est donc, lui aussi, qu’un début… Que mille livres s’épanouissent…

Faute de place, nous avons aussi écarté l’idée d’accompagner chacune des entrées de documents de l’époque illustrant les propos des auteur-e‑s. Nous espérons pouvoir renvoyer, pour de tels textes à un site Internet à construire. Un tel site ne pourrait, d’ailleurs, qu’être le fruit d’une collaboration internationale et pluraliste. L’appel international « Mai 68, ce n’est toujours qu’un début… » pourrait en être le maître d’œuvre (Cet appel international a été lancé à l’initiative de maisons d’éditions, de journaux, de revues, d’instituts et de militant-e-s. La liste peut en être consultée sur le site <www.mai-68.org/>. Le texte de l’appel se trouve en fin d’ouvrage).

Enfin, il nous faut expliquer pourquoi les trois coordonnateurs n’ont pas signé une introduction commune, mais un avant-propos de Didier Epsztajn et de Patrick Silberstein et une introduction d’Antoine Artous. Il serait facile d’y voir une divergence, elles n’ont en effet pas manqué de (re)surgir tout au long de ces dix-huit mois de travail, mais la réalité est bien plus banale. À la fin de l’été 2007, au moment où nous commencions à discuter de l’introduction collective souhaitée, Antoine Artous, Toni pour ses proches, qui en avait rédigé l’avant-projet, a été frappé par une redoutable et brutale maladie. Il ne nous fut donc pas possible d’élaborer un texte commun, nécessairement fruit de discussions, d’échanges, d’allers et retours, de confrontations, de coups de gueule aussi, comme nous l’avons fait tout au long de la mise en œuvre de cette « encyclopédie de la contestation ». Au moment où nous mettons sous presse, Toni se rétablit doucement et nous espérons que nous reprendrons très vite la dispute.

Il n’y a pas d’histoire close, tout sera à nouveau possible.

Didier Epsztajn et Patrick Silberstein

Textes cités : Ernst Bloch, Le Principe espérance (Paris, Gallimard, 1991) Adolfo Gilly, < www.syllepse.net_images/divers/68Gilly.pdf >. Article paru en 1993 dans la revue mexicaine Nexos

Radovan Richta, La Civilisation au carrefour, Paris, Anthropos, 1969.

Un avant propos à : La France des années 1968, dirigé par Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein (Syllepse Paris 2008)

Du coté des revues n°13

François Polet dans son éditorial présente les deux caractéristiques de l’expérience bolivienne « qui lui donnent une charge symbolique et une portée  »refondatrice » qu’on ne trouve pas ailleurs : d’une part, premier président indigène de Bolivie, Evo Morales ne s’en prend pas seulement aux injustice socio-économiques ou au néocolonialisme des multinationales étrangères. Il prétend en finir avec le  »colonialisme interne » de l’État bolivien et l’exclusion structurelle, depuis l’indépendance, de la majorité indienne du pays ; d’autre part, cette refondation n’est pas envisagée comme la mission d’un homme ou d’un groupe d’élus, mais comme la responsabilité d’un  »gouvernement des mouvements sociaux » qui confèrent une dimension participative inédite, bien que non dénuée d’ambiguïtés, à sa gestion des affaires publiques. »

La diversité des sujets et des points de vue (il est regrettable que certains auteurs n’explicitent pas leur positionnement tranché) permet de débattre sur les réalités contradictoire des processus en Bolivie (processus constituant, clientèlisme, centralisme, indianisation et nationalisme, etc.)

Je souligne les articles de Pablo Stefanoni « Indianisation du nationalisme ou refondation permanente de la Bolivie », .de Maristella Svampa « Evo ou l’articulation du communautaire-indigène au national-populaire » et d’Hervé Do Alto et Franck Poupeau « Ressorts de l’opposition régionale bolivienne ».

Ces textes sont complétés d’un long entretien avec Alvaro Garcia Linera vice-président de la Bolivie, qui conclut ce numéro par un texte « État en transition : bloc de pouvoir et point de bifurcation » qui ne manquera pas d’intéresser toutes celles et ceux qui s’interrogent sur les ruptures avec les notions de « ballotage catastrophique » ou de « point de bifurcation »

Un regret cependant, l’absence d’article sur femmes.

Alternatives Sud : La Bolivie d’Evo. Démocratie, indianiste et socialiste ?

Editions Syllepse, Louvain-la-Neuve 2009, 185 pages, 13 Euros

RILI

Le dernier numéro de l’année 2009 est particulièrement riche. Outre un petit dossier très documenté sur le réchauffement climatique et « Le retour à la folie nucléaire », je souligne les deux articles publiés en partenariat avec Fabula « Le tiers-espace, une pensée de l’émancipation » et « Traduire pour ne pas comparer » à propos de l’œuvre de Homi K. Bhabha.

Une nouvelle fois, après la critique de Hobsbawm (n°14), Enzo Traverso « La transformation du monde, deux histoires du XIXème siècle » aborde de manière critique deux ouvrages historiques (ici Christopher A. Bayly et Jurgen Osterhammel).

J’ai, de plus, particulièrement été intéressé par le texte de Michael Löwy « Theodor W. Adorno ou le pessimisme de la raison » et celui de Daniel Bensaid « Une thèse à scandale : La réaction philosémite à l’épreuve d’un juif d’étude » à propos d’Ivan Segré.

La revue internationale des livres et des idées

N°14 novembre-décembre 2009, Paris, 58 pages, 5,50 euros, vente en kiosque

Les contributrices et contributeurs du dossier « De quoi communisme est-il le nom ?» offrent un large panel d’analyses. Leurs questionnements permettent de (re)prendre les débats, au delà des mots blessés, sur les actualités encore actives de l’émancipation. Et pour citer Isabelle Garo « C’est cet énorme massif d’interrogations qu’il faut désormais affronter ensemble, parce qu’elles hantent de fait des revendications et des luttes se voulant victorieuses, enfin ». Je dois convenir qu’il faut prendre au sérieux la question, d’autant plus volontiers, que je ne suis pas convaincu que le terme communisme puisse encore être utilisé.

Parmi les autres textes, je souligne l’article d’Alvaro Garcia Linera « Indianisme et marxisme. La non rencontre de deux raisons révolutionnaires » et l’entretien avec Loic Wacquant « Ghettos et anti-ghettos. Une anatomie de la nouvelle marginalité urbaine »

La lecture de Jean-Marie Harribey du livre passionnant, étrange et largement contestable de Moishe Postone « Temps, travail et domination sociale » (Mille et une nuits, paris 2009) mériterait des échanges et des confrontations théoriques. Sur le même ouvrage, on pourra consulter la lecture d’Antoine Artous sur le site de la revue.

Contretemps N°4

Editions syllepse, Paris, 159 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Le personnel est politique

Le mouvement de libération des femmes s’est formé, non en filiation directe des événements de 68, mais dans un rapport conflictuel avec les contestations de l’ordre établi qui refusaient de relayer les luttes des femmes et le plus souvent les considéraient comme subalternes.

Ce petit ouvrage est remarquable de clarté, tout en ne faisant aucune impasse sur les débats et les pratiques des années 70. Continuer à lire … « Le personnel est politique »

Organisation du capitalisme et responsabilité juridique

Dans ce livre très documenté, Éric Toussaint décrypte l’ensemble des actions de la Banque Mondiale (BM) depuis sa création. Cette institution, véritable bras armé financier des puissances capitalistes dominantes, et en particulier des États Unis d’Amérique, préconise et met en place des politiques qui reproduisent la pauvreté au lieu de la combattre. Par ailleurs, la BM comme le Fonds monétaire international (FMI) ont systématiquement soutenu les dictatures et les politiques qu’elles mènent constituent très souvent des violations des droits humains fondamentaux.

L’auteur adopte une démarche chronologique pour analyser, documents internes et publics à l’appui, la Banque mondiale. Il détaille les textes, les actions en multipliant les exemples géographiques des interventions (Philippines, Turquie, Indonésie, Corée du sud et Mexique entre autres).

Tout en rappelant que le respect des droits humains ne fait pas partie de ce que la banque considère comme sa mission, il souligne le caractère odieux de la dette souscrite par les dictatures et qui continue à un être un fardeau pour les peuples. L’auteur insiste sur les violations implicites du droit international par la BM (par exemple : soutien au régime d’apartheid de l’Afrique du Sud), sur le poids de l’idéologie néolibérale et ses conséquences antisociales. Il étudie tout particulièrement les processus d’endettement et les politiques d’ajustement structurel.

A propos de la dette, Éric Toussaint nous rappelle deux traitements historiques sur les dettes historiques de la Pologne (1919) et de l’Allemagne (1953).

« Lors de la reconstitution de la Pologne en tant qu’Etat indépendant après la première guerre mondiale, il a été décidé que les dettes contractées par l’Allemagne pour coloniser la partie de la Pologne qu’elle avait soumise ne seraient pas à charge du nouvel État indépendant » Hors cette stipulation du Traité de Versailles devrait être la base de l’annulation de la dette contractée par les pays colonisateurs dans les pays ex-colonisés.

L’accord de Londres sur la dette allemande par quelques unes de ses clauses montrent ce que pourrait être une autre politique :

  • Part des revenus d’exportation, consacrés au remboursement de la dette, limitée à 5%. En 2004 les pays en développement ont du consacrer en moyenne 12,5% de leurs revenus d’exportation au service du paiement de la dette (20% pour les pays d’Amérique latine) ;
  • Taux d’intérêts applicables oscillant entre 0 et 5% alors que les taux applicables aujourd’hui sont des taux variables à la hausse ;
  • L’Allemagne a été autorisé à rembourser la dette extérieure en monnaie nationale. Tous les grands pays endettés doivent rembourser la leur en devises fortes (USD, Euros, Yens, Francs suisses ou livres sterling) ;
  • L’accord prévoyait que l’Allemagne puisse produire sur place ce qu’elle importait antérieurement, La BM impose aux pays en voie de développement à renoncer à produire sur place ce qu’il pourraient importer. Etc…

Outre l’exposition de la réalité des actions menées par la Banque Mondiale, de la nature des flux financiers entre périphérie et centre, c’est ouvrage est important par au moins deux dimensions traitées :

  • le caractère criminel et donc la possible sanction juridique des activités décrites tout en maintenant le cap sur l’annulation de la dette et l’abolition de la Banque Mondiale et du FMI ;
  • la réalité de l’organisation proto-étatique du capitalisme mondial, loin des sornettes sur le libre marché et le trop d’état des néo-libéraux.

Un ouvrage de recherche scientifique sous-tendu par un projet politique d’émancipation humaine.

Éric TOUSSAINT : Banque mondiale, le Coup d’état permanent – l’agenda caché du Consensus de Washington

CADTM, Editions Syllepse, CETIM 2006, 310 pages 18 euros

Didier Epsztajn

Chroniques du MLF

En ces années « Giscard » (1974-79), Martine Storti fut journaliste à Libération. Un Libération proche des mouvements sociaux comme on ne disait pas encore. Elle allait faire la chronique du mouvement des femmes, sous le titre « Je suis une femme, pourquoi pas vous ? ». Republier ces articles est une manière de concevoir la sauvegarde d’un patrimoine de luttes. Ces combats ont été vitaux pour transformer les rapports sociaux. L’auteure précède chaque année d’une introduction retraçant le contexte. On aperçoit une question plus générale, à travers la défense des droits des femmes, de leur extension, c’est l’ensemble des valeurs de nos sociétés qui se trouvent posées. A lire à la fois pour conserver une mémoire vivante et pour continuer le combat.

Je suis une femme, pourquoi pas vous ? 1974-1979, Quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération 

Michel de Maule, 315 p.

Nicolas Béniès

Un classique actuel

« La Question de Palestine » d’Edward W. Said est un classique. Sa première édition date de 1979. Il a joué un très grand rôle dans les débats aux États-Unis. C’est une thèse documentée qui se terminait sur l’analyse des accords de Camp David. En 1992, il essayait de la compléter pour prendre en compte et la chute du Mur de Berlin et la première guerre en Irak qui commençaient à changer la donne mondiale. Il insistait sur la première Intifada. Que retenir ? D’abord le déni des droits du peuple palestinien, ensuite la force de l’idéologie sioniste, basé sur la Shoah, qui fait des victimes des bourreaux, enfin l’espoir que l’auteur a conservé : « La tâche du peuple palestinien est toujours d’assurer sa présence sur le territoire et, par des moyens divers, de persuader les Israéliens que seul un règlement politique peut remédier à l’état de siège mutuel, à l’angoisse et à l’insécurité des deux peuples. Il n’y a pas d’autre alternative laïque – c’est-à-dire réelle – acceptable. »

Edward W. Said : La Question de Palestine 

Sindbad/Actes Sud, 382 p.

Nicolas Béniès

Autre lecture de Didier Epsztajn sous le titre :
Mieux vaut reconnaître pleinement le conflit que de ne pas exprimer ses peurs, de les cacher, d’entretenir obstinément des fantasmes théologisés sur l’Autre

Comprendre les marchés financiers

La crise en Grèce rappelle que les agences de notation ont survécu à toutes les discussions autour de la nécessaire réglementation des marchés financiers. Il avait été fortement question de les supprimer. Aucun acte n’a suivi. Ce petit – par la taille – livre permet de les appréhender, de comprendre leur fonctionnement. Norbert Gaillard parle, à juste titre, d’une « industrie de la notation » et il la décortique, tout en rendant compte de son histoire. Éclairant.

Norbert Gaillard : Les agences de notation

Repères/La Découverte, 126 p.

Nicolas Béniès

« Faire » de l’Histoire sociale ?

Howard Zinn s’est fait connaître pour « Une histoire populaire des États-Unis » publiée par Agone et qui a fait l’objet d’une BD. Il est fortement rejeté par les historiens « officiels » à cause de sa volonté de donner le point de vue des opprimés, des Noirs et des femmes en particulier. C’est le cas pour cet essai sur « Désobéissance civile et démocratie ». Il justifie les révoltes nécessaires pour remettre en cause l’ordre d’un monde injuste et antidémocratique. Il en fait la démonstration à partir du déni de reconnaissance des Noirs et des droits de manière générale. Il insiste sur le décalage, le fossé entre les déclarations d’intention et la réalité des actes pour alimenter la nécessaire désobéissance civile liée au respect de soi-même et des autres et des principes de la démocratie qui ne s’arrête à la seule démocratie représentative. Un vent d’air frais.

Howard Zinn : Désobéissance civile et démocratie 

Agone/Eléments, 551 p.

Nicolas Béniès

Le néolibéralisme à l’œuvre, le cas de l’éducation

Quel avenir pour l’école, de la maternelle à l’Université ? Pourquoi les gouvernements s’orientent-ils vers l’autonomie, à commencer par celle des Universités ? De quoi est-il question lorsqu’on évoque le « processus de Bologne » ou « la stratégie de Lisbonne » ? Isabelle Bruno, Pierre Clément et Christian Laval apportent des explications nécessaires pour comprendre la contre révolution en cours. Elle s’attaque aux valeurs du service public d’éducation pour mettre en place des critères – à ce niveau le rôle de l’Europe est fondamental – reposant sur la réalisation de la compétitivité de l’économie. Elle vise à détruire ce droit universel. Notre combat se doit de changer d’échelle si nous voulons mettre en échec cette stratégie. C’est le message de ce livre.

Isabelle Bruno, Pierre Clément et Christian Laval : La grande mutation. Néolibéralisme et éducation en Europe »

Syllepse/Institut de recherches de la FSU, 135 p.

Nicolas Béniès

Une histoire au présent

En 1910, est présentée au Parlement français, une loi sur les retraites « ouvrières et paysannes ». Elle sera votée le 5 avril. Ce vote quasi unanime a fait l’objet de débats au sein du Parti Socialiste et de la CGT et entre le PSU et la CGT où les anarchistes sont puissants. La figure de Jaurès domine. Cette loi est la concrétisation de son orientation politique. Gilles Cadar et Guy Dreux, dans « Une loi pour les retraites », présentent ces polémiques au sein de ces deux organisations, sans prétendre à l’exhaustivité. Elles portent à la fois sur la capitalisation – les arguments contre n’ont pas vieilli -, sur la cotisation ouvrière – faut-il ou non l’instaurer ? – et sur nature de l’État, comme son rôle et sa place. Dans un contexte de luttes sociales et de luttes pour le pouvoir au sein du PSU. Un droit universel était né. Le début des conquêtes sociales.

G. Candar et G. Dreux : Une loi pour les retraites. Débats socialistes et syndicalistes autour de la loi de 1910

Le Bord de l’Eau éditions, 328 p.

Nicolas Béniès

Jazz et Histoire

Il est des idées fausse qui ne cessent d’être colportées. Comme le dit la citation de Jean-Noël Jeanneney mise en exergue de ce travail, « Jazz et société sous l’Occupation », « Une idée fausse est un fait vrai ». Celle concernant l’interdiction du jazz pendant la période de l’Occupation allemande, notamment à Paris, a la vie dure. Une résistance – si je peux me permettre – à toute épreuve.

Personne ne pourra plus la colporter. La démonstration de Gérard Régnier est nette et sans bavure. Le jazz était célébré. La jeunesse se pressait aux concerts. La bulletin du Hot Club de France dirigé par Charles Delaunay paraissant. Plus, la polémique faisait rage – comme souvent en France – entre les partisans du « swing » et ceux du jazz. Les seconds reprochant aux premiers de faire les clowns et de pactiser avec l’ennemi. Une histoire culturelle révélatrice. D’une révolte apolitique d’une partie de la jeunesse et de la place du jazz comme étendard de la révolte, avant, pendant et après la guerre.

Les autorités d’Occupation n’ont pas interdit le jazz, elles ont voulu s’en servir pour leur propagande. Goebbels va constituer un orchestre de jazz, « Charlie et son orchestre » – il en reste des traces enregistrées – pour casser le moral de l’ennemi. Une reconnaissance indirecte du jazz comme musique de ce 20e siècle. A lire.

« Jazz et société sous l’Occupation », Gérard Régnier, L’Harmattan, 297 p., 28 euros.

Nicolas Benies

Polars, jazz… Splendeurs et misères du 20e siècle

 Une nouvelle traduction, de manière générale, incite à une relecture, à un voyage sur les terres de Freud pratiquant l’inquiétante familiarité. L’inquiétude pour Dashiell Hammett – le créateur du polar – est plus épaisse encore  (Qu’il ne faut pas confondre avec le roman policier qui connaît plusieurs représentations, de l’origine « L’assassinat de la rue Monge » d’Edgar Allan Poe à l’historique qui fait florès actuellement en passant par les énigmes en chambre faisant appel à la perspicacité du détective type Hercule Poirot. Comme le notait Raymond Chandler, le deuxième créateur du genre dans ces mêmes années de l’entre-deux-guerres, Hammett remettait le crime entre les mains d’assassins… Il passait dans la rue et quittait les salons.)

. Les premières traductions eurent lieu dans « La Série Noire », crée, en 1947, par Marcel Duhamel pour refléter l’air de ce temps là. Elle le respirait et le faisait sentir. Autant dire que les traducteurs étaient des auteurs à part entière. Ils adaptaient ces romans « noirs », pour décrire ces années d’après seconde guerre mondiale. Les pastiches explosèrent. A commencer par Peter Cheney – un britannique – mettant en scène un agent du FBI, Lemmy Caution et James Hadley Chase, un autre britannique, racontant les Etats-Unis cartes à la main sans quitter son pays natal. Boris Vian (Boris Vian et Raymond Chandler mourront tous deux en cette année 1959 !)  lui aussi participera de cette grande œuvre. « Le grand sommeil » issu d’un superbe roman de Raymond Chandler « The Big Sleep » sera de son style. Il se demandera, à juste raison, s’il n’était pas possible de créer l’auteur dont on offre la traduction française et Vernon Sullivan naîtra comme le scandale autour de « J’irai cracher sur vos tombes ». Autant dire qu’il faut lire la Série Noire de ce temps comme un témoignage – intéressant littérairement et sociologiquement – de l’ambiance par l’intermédiaire du langage utilisé, l’argot en particulier. Les grands auteurs de polar, Hammett, Chandler, McCoy ne l’utiliseront jamais. Redécouvrir ces auteurs, leur style, leur rythme est possible désormais. La Série Noire – celle d’aujourd’hui – nous a d’abord proposé « Moisson Rouge » puis, sous la responsabilité des mêmes traducteurs, Pierre Bondil et Natalie Beunat, l’ensemble des romans de Hammett dans la collection Quarto dont « Le faucon maltais » pour son chef d’œuvre d’entre les chefs d’œuvre. La surprise est totale. C’est un autre rythme, une autre chanson, un battement différent. Le jazz est là, avec son découpage du temps. On avait oublié que Hammett est le contemporain de Scott Fitzgerald et de son âge du jazz, de Hemingway – dont il a subi l’influence – et de Dos Passos. Il se compare à ces grands littérateurs, reconnus comme tels.s . Comme Dos Passos, il sera membre du Parti Communiste Américain ce qui lui vaudra les foudres de McCarthy. Il sera emprisonné dans ces années 50 à plusieurs reprises pour refus de parler et de livrer ses complices. Il n’était que l’ombre du grand auteur qu’il avait été. A la fin des années 30, il ne savait plus écrire. Il dira, avec une lucidité froide, que le contexte avait changé, qu’il ne comprenait plus le monde dans lequel il vivait, qu’il ne pouvait plus raconter des histoires, que ses expériences comme détective chez Pinkerton ne lui servaient plus. Le jazz lui aussi avait changé. Le bebop avait supplanté le « swing ». Charlie Parker, le « Bird », servira d’influence à Jack Kerouac et à la « Beat Generation ».  (Le Seuil nous permet de découvrir – enfin ! – un des auteurs ignorés de cette génération, Herbert Huncke. « Coupable de tout » est un recueil d’histoires qui en disent long sur l’errance de cette génération à la recherche du Graal et ne trouvant, comme les musiciens de jazz, que la drogue. Beat, signifie le battement du jazz mais aussi « battu, foutu », les deux significations se retrouvent à la fois chez Kerouac et Huncke. A découvrir)

Retrouver Hammett, c’est aussi retrouver la jeunesse du cinéma et du jazz. Sans eux, le polar ne pouvait exister. Autodidacte, il utilise ces techniques pour créer un univers. En même temps, il propose de regarder de manière oblique, de ne jamais faire confiance aux apparences. Comme chez Chandler, le détective privé – « Op » pour opérateur dans « Moisson rouge », « je » dans « Sang maudit », Sam Spade puis Nick Charles – sert de révélateur et d’étincelle mettant le feu à la plaine comme il se doit. Chandler décrira aussi ce monde capitaliste – osons le terme – au-delà du fétichisme de la marchandise pour parler comme Marx. Il faut lire Hammett pour prendre conscience de la place du jazz dans la littérature – un anti art majeur du 20e siècle – plus importante qu’on ne l’a prétendu démontrant la place centrale que joue cette musique dans la compréhension de toute cette période. Les révolutions esthétiques du jazz scandent toute cette Histoire. Hammett – Dashiell provient du nom de sa mère et de ses origines françaises dont elle était fière – a une grande descendance de Chandler à Manchette en passant par tous les autres. Sa trace est encore visible dans la plupart des romans d’aujourd’hui qu’ils soient classés ou non dans le genre. Cette édition prend une place singulière. Elle sera de référence pour approcher de plus près les mondes d’un auteur et d’une littérature considérés comme mineurs.

Dashiell Hammett : Romans. Moisson rouge, Sand maudit, Le Faucon maltais, La Clé de verre, L’Introuvable

Nnouvelle traduction de P. Bondil et N. Beunat, précédé d’une biographie de l’auteur, Quarto/Gallimard, 1064 p., 27,50 euros.

Nicolas Bénies

Contre l’ordre moral du monde

L’intolérable, ce franchissement d’un extrême, cette construction sociale, historiquement et culturellement constituée, ne cesse de se déplacer, de s’étendre et de se recomposer. Pour échapper à la représentation d’un intolérable absolu, sans histoire et sans gradation, il est nécessaire de faire un double travail de relativisation et de hiérarchisation. Il n’y a pas d’intolérable sans tolérance à l’égard d’autres intolérables.

A travers des études sur l’ordre moral du monde, la révolution française, le travail des enfants, la maltraitance infantile, les politiques mortuaires modernes, l’état de stress post-traumatique et l’épidémie du sida, les auteurs éclairent nos compréhensions des « indicibles », des frontières de l’espace moral contemporain et de nos profondes tolérances aux inégalités et aux injustices.

Sous la direction de Didier Fassin et Patrice Bourdelais : Les Constructions de l’intolérable. Études d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral

Editions La Découverte, Paris 2005, 228 pages, 26,50 euros

Didier Epsztajn

Réalité et imaginaire collectif

Comme le rappelle, Stéfanie Prezioso, dans sa présentation du livre « Entre stigmatisation des partisans de l’idéologie mortifère de Staline, ou des artisans d’une violence révolutionnaire indiscriminée, et la glorification des héros romantiques, dernières incarnations de l’internationalisme prolétarien avant qu’il ne soit vraiment minuit dans le siècle, les volontaires n’ont cessé d’occuper une place centrale dans l’imaginaire collectif européen. » Continuer à lire … « Réalité et imaginaire collectif »

La « variable sexe » n’est pas contingente, elle est nécessaire

Regroupés autour de 6 thèmes (concept et problématique, corps, famille, marché du travail, pouvoir-politique-mobilisations et débats contemporains, les 49 articles composant ce livre offrent un large panorama des questionnements et recherches actuelles autour de la notion de genre.

Il n’est évidemment ni possible, ni utile de résumer de résumer un tel ouvrage. Les points de vue sont pluralistes, quelques fois opposés, les sujets traités ne le sont pas de manière homogène. Les auteur-e-s sont des universitaires, le plus souvent des sociologues. Il est dommage que les savoirs des collectifs féministes et des syndicalistes n’aient pas mis à contribution.

Je ne signalerais que l’article de Danielle KERGOAT « Rapport sociaux et division du travail entre les sexes » qui résume particulièrement bien les concepts et la problématique générale.

Cet ouvrage concoure à regrouper les connaissances et devrait servir à animer des débats sur les conséquences des divisions sexuelles dans l’ensemble des champs sociaux, dans les pratiques émancipatrices ainsi que dans les formulations de nos aspirations à une autre société.

Mieux pris en compte, les points de vue de genre, modifieraient certaines revendications mis en avant dans les mobilisations sociales, comme par exemple la revendication du droit à la retraite, avec 37,5 annuités à 60 ans, qui unifie les salariés du privé et du public mais écartent les salariéEs d’une retraite à taux plein (La majorité des femmes ne peuvent atteindre ce nombre d’annuités à 60 ans (ni plus tard pour une part d’entre elles) pour cause de discontinuité dans le travail (congés maternité, chômage, temps partiel, etc.) ou la défense de l’imposition unipersonnelle (contre l’imposition par couple) qui donnerait un statut, autre que celui de conjointe, à de nombreuses femmes.

Pour approfondir certains sujets, cette lecture mérite d’être complétée par celle d’ouvrages récents :

Sous la direction de Jacqueline LAUFER, Catherine MARRY et Margaret MARUANI. Le travail de genre – les sciences sociales à l’épreuve des différences de sexe

La Découverte, Paris 2003, 299 pages, 35 euros

Sous la direction de Christine BARD, Christian BAUDELOT et Janine MOSSZ-LAVAU :Quand les femmes s’en mêlent – Genre et pouvoir

Editions de la Martinière, Paris 2004, 382 pages, 22 euros

Sous la direction de Margaret MARUANI : Femmes, genre et sociétés – L’état des savoirs

Editions La Découverte, Paris 2005,480 pages,25 euros

Didier Epsztajn

Ré-élaborations et transformations multiples

L’objet de l’étude, parcours de filles nées en France (essentiellement dans les bidonvilles de Nanterre et dans les cités de transit de la région parisienne au début des années 60) de parents algériens, permet à Marnia Belhadj de montrer que ce ne sont pas seulement les relations entre parents et enfants qui se trouvent transformées, mais tous les échanges et les rapports qui s’instaurent entre hommes et femmes au sein de la famille et de l’ensemble de la société.

Contre les vision simplistes, elle nous rappelle « la difficulté ou le refus toujours persistant de concevoir les processus identitaires qui touchent les individus quelles que soient leurs origines, dans leur globalité et leur complexité, mais aussi dans la dynamique des réélaborations et transformations multiples dont les populations immigrées et leurs descendants ne sont que le révélateur. »

Le livre commence par une présentation des lieux, bidonvilles puis cités de transit et la rupture que présente l’accès aux HLM en terme de normalisation de la vie quotidienne.

Les autres parties sont centrées sur les conditions et modalités des « stratégies » mises en place par ces jeunes femmes pour conquérir plus d’autonomie dans le cadre des anciennes relations sociales et en particulier familiales. Ainsi seront étudiés, entre autres, les rapports spécifiques au travail, l’influence de l’école, la recherche de cohésion familiale, les jeux et enjeux de la dynamique familiale, les déplacements dans et hors modèles familiaux traditionnels, les négociations, la gestion et la régulation des conflits, les stratégies matrimoniales, etc.).

Ces jeunes femmes enquêtées sont « les premières femmes à accéder à un statut stable et qualifié, faisant véritablement figure de pionnières dans leur famille et leur milieu, elles doivent construire leur propre projet professionnel. » Leur rapport au travail et le choix des secteurs d’activité (précisément analysés), leur participation à la vie sociale (professionnelle, déplacements, sorties), leur place remaniée dans l’économie domestique et dans leur rapport avec leur père, la place du célibat et le positionnement ambigu par rapport aux logiques traditionnelles endogames font ressortir la combinaison de leur volonté de concilier l’attachement familial et à un souci permanent d’accroître les espaces d’autonomie.

Les négociations, qui n’excluent pas des ruptures, sont le plus souvent au centre des stratégies pour conquérir l’autonomie.

Quelques remarques : l’auteure n’interroge pas les modalités de construction des traditions familiales du pourtour méditerranéen, sa vision entraîne une certaine hiérarchisation morale des régimes d’organisation familiale (modernité contre tradition). Les relations amoureuses restent étudiés dans le strict cadre de la conjugalité, comme si cela allait de soi.

La conception présentée ici de l’autonomie des femmes est comprise comme autonomie individuelle (il s’agit de fait d’une égalisation des conditions de vie avec le reste des femmes françaises). De ce point de vue, il n’est pas étonnant que ni le terme oppression, ni la notion de genre (ni une quelconque référence aux luttes collectives malgré les analogies décrites avec les années 70) ne soient utilisées. L’autonomie d’un groupe social n’est pourtant pas réductible à la somme des autonomies individuelles.

Quoi qu’il en soit, et malgré ces limites, cette étude est fort riche et permet de mieux saisir les difficultés et les réponses élaborées, dans le cadre contraignant de l’existence réelle, par les jeunes femmes étudiées. Elle permet aussi de confronter le temps court de l’individu-e au temps plus long des variations sociales. Un ouvrage nécessaire.

Marnia BELHADJ : La conquête de l’autonomie. Histoire de Françaises descendantes de migrants algériens

Les Editions de l’Atelier, Paris 2006, 252 pages 23 euros

Didier EPSZTAJN

Contre le sacré, la politique

Voici un livre dense et d’une nécessaire actualité, multiforme tant par ses développements que part la richesse des sources et idées, contre la privatisation de l’espace public, le dépérissement de la citoyenneté, la guerre sans limites ni frontières, la décomposition des peuples en meutes et des classes en masses, le despotisme des sondages et le règne des experts. Une « bataille du verbe » complexe, « parce que le discours des résistances ne peut échapper au cercle vicieux de la subalternité qu’en allant à la racine des choses et en traversant les apparences, pour extraire des expériences pensées quelques éclats de vérité ». Continuer à lire … « Contre le sacré, la politique »

Fantômes à exorciser

Amsterdam, un enseignement pour exilés de l’ancienne Yougoslavie. Le dire des souffrances, des souvenirs, des destructions, de la guerre. Les textes pour dynamiser les mémoires.

Une trahison, des compromissions, le souvenir obsédant d’un monde détruit.

Une ironie mordante en voyage.

« J’observais les voyageurs, j’écoutais ce qu’ils disaient, même si je ne comprenais pas la langue, je flairais leurs odeurs, je laissais mon regard glisser sur leur visage comme sur un écran d’ordinateur et j’engrangeai dans ma mémoire des détails, oui, surtout des détails. Des images saisies par hasard me hantaient, plus ou moins longtemps. J’avais souvent l’impression que ce n’était pas moi qui leur avais ouvert la porte, mais quelqu’un d’autre. »

Un très beau livre sur les chemins de l’exil.

Dubravka Ugresic : Le ministère de la douleur

Traduit du serbo-croate

Albin Michel, Paris 2008, 324 pages, 22 euros

Didier Epsztajn