Bureaucratie et croisade morale

L’insécurité juridique des étrangers, la précarisation de leur condition de séjour n’est pas l’objet de ce livre. L’auteur analyse l’autre coté du miroir. Alexis Spire porte son enquête dans les coulisses des consulats, des préfectures et des services de la main d’œuvre étrangère. « En focalisant leur attention sur la lutte contre l’immigration irrégulière, les responsables politiques sont parvenus à imposer une suspicion qui pèse sur tous les étrangers demandeurs de titres et qui s’étend à tous ceux qui hébergent, aident ou soutiennent les sans-papiers. »

Dans les bureaux, les salariés sont soumis à un conditionnement « destiné à leur inculquer une certaine vision de l’immigration plutôt qu’une connaissance des règles de droit à appliquer. » Continuer à lire … « Bureaucratie et croisade morale »

Vigilance critique

Dans nos analyses de la révolution bourgeoise/capitaliste, nous avons souvent trop tendance à oublier les profondeurs des bouleversements opérés, à sous-estimer les chocs que subirent les populations et les groupes sociaux. Certaines modifications « à l’être en société » peuvent/doivent être considérés comme des acquêts, des apports pour un élargissement de l’émancipation qui ne laissera de coté ni des un-e-s ni des autres.

Les phénomènes surgissant de la dynamique de la marchandisation, ne peuvent être simplement analysés en monochrome, les espaces de contradictions se développent, non seulement en permanence, mais sont irréductibles, malgré les litanies des penseurs du futur à l’aune du présent.

L’ouvrage collectif, présenté ici, est plus  »modeste ». Il évoque Berlin, le choc des métropoles au travers de certains écrits de Georg Simmel, Siegfried Kracauer et Walter Benjamin. La mise en écoute des uns par les autres, avec en contrepoint d’autres auteurs comme Adorno, permet d’éclairer mélancoliquement le passé.

A l’heure d’Internet, des téléphones portables, des SMS, une lecture qui surprendra et activera biens des réflexions.

Quelques marches de cet ouvrage : Passage de la grande ville à la métropole, métropole comme passage de frontières, paysage urbain de la modernité, du flâneur au spectateur, modernité et cinéma, mélancolie urbaine, regard photographique, choc et conscience à l’époque de la diffusion, cinéma écueil ou étincelle.

Je propose pour cet ouvrage paru dans une collection bien nommée « philosophie imaginaire » deux illustrations musicales, certes un peu en décalé, dont j’assume la totale subjectivité :

l  Symphonie n° 7 « Lied der Nacht » de Gustav Mahler (Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, direction Kirill Kondrashin chez Tahra)

l  La nuit transfigurée d’Arnold Schoenberg dans sa transcription pour six instruments à cordes (Schoenberg ensemble, chez Philips.

Et j’ajoute la belle proposition de Claudia Krebs sur le regard photographique de Kracauer « écrire une contre-proposition à l’image visible pour rendre visible ce qui manque en terme de sens et de connaissance, et raconter, en regardant avec cette optique, une histoire qui donne à la chose montrée une légende ouvrant sur la version originale d’un texte refoulé, oublié… un texte à restaurer, peut-être à inventer. »

Le choc des métropoles : Simmel, Kracauer, Benjamin

Sous la direction de Stéphane Füzesséry et Philippe Simay

Éditions de l’éclat, Paris 2008, 254 pages, 22 euros

 Didier Epsztajn

Entre exil et retour

« En vérité, on peut lire l’Odyssée comme l’interminable histoire d’un retour qui ne peut avoir lieu qu’à force de le raconter, et qui existe comme un préalable dès avant le début. »

Une fois de plus, Alberto Manguel parcourt un chemin en littérature, errance dans les images, les mots, le temps et l’espace. Il offre des réflexions non seulement sur l’œuvre « l’une des qualités d’un classique consiste à faire naitre chez le lecteur une double impression de vérité attestée : celle de l’artifice poétique et celle de la réalité vécue… », l’auteur « il a réinventé l’histoire du voyage primordial qu’entreprend tout homme en tout temps. » mais aussi sur les lectrices et lecteurs « un terrain égal sur lequel livre et lecteur partagent un espace commun qui peut-être pénétré, habité, renommé et transformé selon un processus éternellement renouvelé. ».

Il ne s’agit pas ici d’une réécriture mais d’une lecture de lectures et de traductions. Sont convoqués entre autres : Virgile, Dante, Joyce, philosophes, islam, anciens et modernes. Homère, individu ou collectif, lui même est interrogé.

Un nombre infini de lectures effleure de ces rencontres, de ces traversées de miroir.

Érudit, l’auteur n’oublie néanmoins ni la poésie, ni la magie de l’écriture ni bien sûr les multiples possibles plaisirs d’une lecture privée, variée et jamais réductible au texte lui même.

« L’influence d’un livre n’est jamais simple. Les lecteurs ordinaires, non tenus par les rigueurs académiques, laissent leurs livres dialoguer entre eux, échanger des significations et des métaphores, s’enrichir et s’annoter mutuellement. Dans l’esprit du lecteur, les livres s’entrelacent et se mêlent, de sorte que nous ne savons plus si telle histoire appartient à Arsilaous ou à Achille, ni où Homère arrête les aventures d’Ulysse et où l’auteur de Sindbad les reprend. »

Une lecture somptueuse et un  livre à placer à coté d’autres ouvrages indispensables de cet auteur. A titre de proposition trois ouvrages réédités en format de poche chez Babel :

« Dans la forêt du miroir, essai sur le mots et sur le monde » ; « Une histoire de la lecture » et avec Gianni Guadalupi « Dictionnaire des lieux imaginaires ».

 Alberto Manguel : L’Iliade et l’Odyssée

Traduit de l’anglais

Bayard, La mémoire des œuvres, Paris 2008, 249 pages, 20 euros

 Didier Epsztajn

Ces passés qui ne passent pas

La mise en relation des faits, de leurs simplifications ou de leurs dénégations en Europe et en Extrême-Orient élargit la compréhension de l’histoire, de sa construction, de ses dénis. Analyser les « oublis », les mythes, les négations ou les commémorations, permet non seulement d’éclairer le passé mais de mieux comprendre les constructions totalitaires ou génocidaires.

Certains silences sont lourds de conséquences politiques et sociales. Comment penser un avenir, lorsque non seulement le passé ne passe pas, mais qu’il est anéanti sous les mensonges de la rationalité instrumentale moderne ?

Le livre aborde quatre grandes problématiques.

Dans la première : « La seconde guerre mondial et la Shoah » sont analysés successivement le rôle de la SNCF dans les convois de la mort, les constructions et refoulements en RFA et RDA avant la réunification de l’Allemagne, le mythe fondateur de l’Autriche moderne, une comparaison des positionnements après 1945 en Asie de l’est et en Europe, Hiroshima à la télévision japonaise.

La construction du Belomorkanal et sa transcription littéraire, la lecture de l’Archipel du Goulag par Claude Lefort, la mémoire de la violence idéologique en Chine forment un ensemble autour des « Communismes ».

La troisième partie traite des « Colonisations » avec une étude sur les historiens japonais, les viols dans la guerre d’Algérie, la double occultation des guerres françaises du Vietnam, la perversion historiographique et esthétique à travers deux écrivains : Pierre Loti et Peter Handke, le Cambodge et le Rwanda 1994.

Enfin le livre se termine en abordant quelques « Lieux de mémoire » : Le sanctuaire de Yasukuni et la commémoration de Kwangju.

Il convient une fois de plus de souligner les nécessaires retours et confrontations aux passés, dans toutes leurs dimensions. Nous n’en avons pas fini avec les effets des colonisations, des guerres, des génocides et des crimes contre l’humanité.

Rendre le passé aux morts, permet d’avancer vers la construction d’un futur émancipé.

 Sous la direction de Pierre Bayard et Alain Brossat : Les dénis de l’histoire. Europe et Extrême-Orient au XX siècle

Editions Laurence Teper, Paris 2008, 388 pages, 27 euros

 Didier Epsztajn

Sous son masque, le grippé reste un citoyen

grippe

Ni la crise financière, ni la grippe ne tombe du ciel, comme un surgissement incongru aux marges d’une production sans aspérité ou d’une santé de fer, norme espérée de la vie.

Il faut s’interroger « précisément sur l’origine de l’émergence de ce H1N1 autant que sur les conditions de sa rapide dissémination planétaire » et se poser « la question de ce que l’on sait vraiment sur ce qui est fait pour la pandémie à venir dans notre pays, et que nous nous interrogions tant sur les traitements que sur la prévention et sur les mesures gouvernementales. »

Les auteurs présentent les grippes, maladies  »banales » mais faisant des dizaines de milliers (500.000 morts par an dans le monde), des millions de morts en certaines séquences (30 à 50 millions de mort en 1918-19 avec la grippe dite espagnole, 3 millions de morts avec la grippe dite asiatique en 1957-58 ou 1,5 millions de morts avec la grippe dite de Hongkong en 1968-69). Continuer à lire … « Sous son masque, le grippé reste un citoyen »

Production de l’espace

L’auteur constate que les critiques de l’organisation de la société font passer le temps et l’histoire avant l’espace et la géographie ou les conçoivent comme « site stable de l’action historique ».

« Quand aux variations des rapports spatiaux et des structures géographiques, ils les intègrent à leurs théories en procédant à des ajustements ad hoc, en imposant de l’extérieur des redéfinitions des régions et des territoires au sein desquels et entre lesquels opère le flux perpétuel du processus social. Enfin, les modalités de production de ces rapports spatiaux et configurations géographiques demeurent dans l’ensemble ignorées. »

Cette manière de procéder ne permet pas de saisir les modalités concrètes d’organisation et de réorganisation de l’industrie, du salariat et des espaces politiques.

David Harvey se propose « plutôt de construire une théorie générale des relations spatiales et du développement géographique sous le capitalisme qui permettrait d’expliquer, entre autres choses, l’importance et l’évolution des fonctions de l’État (sur les plans local, régional, national et supranational), le développement géographique inégal, les inégalités inter régionales, l’impérialisme, le progrès, les formes d’urbanisation, et d’autres phénomènes de même nature. »

L’auteur souligne les contradictions engendrées par la tendance, inhérente de la marchandise et du système capitaliste, à l’extension à toutes les sphères de la société et à tous les espaces. Mais dans le même temps, La production doit rassembler du capital et des salariés dans des lieux particuliers. Elle doit bénéficier d’infrastructures (transports, cadres juridiques, formation des salarié-e-s, etc) d’où les remodelages des États et de leurs interventions dans la nécessaire organisation des espaces et des marchés. « La capacité à s’affranchir de l’espace dépend de la production de l’espace »

De plus, ces paysages sociaux et physiques redéfinis à l’image du mode de production, ne peuvent être adéquat à ses besoins que durant des temps donnés, ce qui implique des bouleversements, voire des destructions de ces paysages ultérieurement. Prendre en compte cette dimension consubstantielle de la création de l’espace et du capitalisme permet d’éclairer les déplacements temporels et géographiques des contradictions, assurant en partie le dynamisme du système.

La présentation du fonctionnement et des contradictions du capitalisme pourrait largement être discutée, mais la prise en compte de l’espace géographique comme construction sociale aide non seulement à la compréhension du fonctionnement du capitalisme, de certaines de ses contradictions et donc des opportunités « d’intervention » pour modifier le cours des choses.

 David Harvey : Géographie de la domination

Les prairies ordinaires, Paris 2008, 118 pages, 12 euros

Sur le  même auteur : De quels processus sociaux le lieu est-il le produit ?

 Didier Epsztajn

Il n’est pas question de jalousie

Quelques personnages pour la plupart vivants, Albert, Dita, Rico, Bettine, Doubi ou en souvenirs très présents, Nadia,

un narrateur, sans contrainte de forme,

chassé-croisé de voix, de souvenirs et d’absences,

deux générations, ici ou en voyage,

des duos plutôt que des couples, des désirs immédiatement assouvis ou impossibles à formuler,

des reproches pondérés, un harem d’ombres,

un roman ou un poème,

une nostalgie envoutante « Ainsi quelque part une ombre se profile aussi dans l’histoire ».

 Amos Oz : Seule la mer

Traduit de l’hébreu

Editions Gallimard, Paris 2002, réédition en Folio, 206 pages

 Didier Epsztajn

Les mémoires comme alibi

Ce livre est issu d’une enquête de terrain, d’entretiens avec des palestiniens et palestiniennes. Il interroge tout à la fois la mémoire des réfugié-e-s, les discours officiels et la mise en place des institutions étatiques. L’auteure analyse les processus de configuration de la mémoire collective et de l’identité nationale « Mémoire et identité forment donc une dialectique dynamique par laquelle elles se fécondent mutuellement. » L’étude englobe de nombreux thèmes qui ne sauraient être présentés dans une note.

Dans une première partie « Construction de l’objet : aspects théoriques, démarche et questions épistémologiques », l’auteure nous rappelle que « les sciences sociales agissent sur les réalités sociales en contribuant à en construire le sens ». Continuer à lire … « Les mémoires comme alibi »

Déambulations

Dans son dernier ouvrage, Régine Robin nous entraine à New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires et Londres.

Voyage dans des villes réelles, fantasmées et villes écrans, plan de métro, romans noirs, taxis, films, souvenirs,etc…

Entre littérature, fiction et sociologie, les villes gigantesques d’aujourd’hui dans une flânerie jouissive, un travelling permanent. Un moment de bonheur.

« Décalages horaires, fuseaux, grands axes de circulation, échangeurs, avions qui atterrissent, qui décollent, scénographies lumineuses des capitales, on la retrouve aux quatre coins du monde, elle et son cortège d’ombres, de doubles, ses clones, elle et les personnages des films qui l’accompagnent et qui sortent de l’écran, comme on sort d’un hôtel, d’un bistrot, d’un cybercafé, d’une librairie… »

Dans la riche littérature actuelle sur les villes, je propose en amer contrepoint le livre de Mike Davis : City of Quartz, Los Angeles, capitale du future, réédité en 2009 chez La découverte poche

 Régine ROBIN : Mégapolis. Les derniers pas du flâneur

Un ordre d’idées chez Stock, Paris 2009, 397 pages, 25 euros

 Didier Epsztajn

Au prisme du citoyen-consommateur

Un petit livre pour interroger les mécanismes et les pratiques de surveillance. A juste titre l’auteur n’en reste pas à la sur-réglementation policière qui accompagne les nouvelles modalités d’intervention de l’État, souvent réduites à de la déréglementation.

En mettant l’accent sur « l’ambition folle de prédire » et sur l’omnipotence valorisée du « citoyen-consommateur » au détriment de la complexité du salarié-e citoyen-ne, David Forest analyse les outils qui tendent à bannir l’anonymat.« La capture systématique d’informations, souvent sans finalité précise, répond à ce principe cardinal : une donnée personnelle, sans pertinence, prise de façon isolée, produit une information commerciale utile une fois croisée avec d’autres. »

Les nouveaux dispositifs techno-sécuritaires permettent à la fois l’extension de la marchandisation et celle du fichage policier. « La traçabilité participe de l’emprise de la logique gestionnaire, qui incite à rationaliser toutes  les activités, à les évaluer et à fluidifier les flux comme c’est le cas pour la chaîne de production des entreprises. »

Un abécédaire pour réintroduire les questions de surveillance dans le débat politique car comme le rappelle l’auteur, à la suite de Michel Foucault « Surveiller c’est punir ».

David Forest : Abécédaire de la société de surveillance

Éditions Syllepse, Paris 2009, 134pages, 7 euros

Didier Epsztajn

L’admission de chaque individu au rang de l’humanité


Après avoir rappelé les généalogies et les pérégrinations du mot paria, Eleni Varikas dans ce remarquable livre nous livre des réflexions emprises d’une grande culture.

Elle restitue la figure du paria, non à coté de la modernité, mais dans les processus d’émancipation même « C’est parce que le paria est le produit de ces tensions constitutives de la modernité, et qu’il a la capacité d’articuler et de faire parler entre elles ces tensions dans leurs configurations les plus diverses, qu’il acquiert le potentiel protéiforme qui est le sien. Sa plasticité se prête à la représentation des rapports de pouvoir et de hiérarchie de natures et d’origines différentes. » Continuer à lire … « L’admission de chaque individu au rang de l’humanité »

Un personnage bricolé

Durban. Merete est venue annoncer à Andreas la mort de son père Michele.

Au récit d’une nuit se confronte d’autres temps, d’autres lieux et d’autres mots.

Le nouvel amour de Merete et son histoire d’enfant trouvée. Les passés entrelacés des parents et grands parents d’Andréas en Italie et Allemagne, leur rêve d’Amérique. L’histoire de Merete et d’Andreas et de leurs enfants.

Un mélange de souvenirs, de sollicitation des mémoires trop pleines, d’invention littéraire, un morceau de siècle intensifié par la densité d’une écriture impudique.

 Ruth Schweikert : Ohio

Traduit de l’allemand (Suisse)

Editions Métaillé, Paris 2009, 168 pages, 18 euros

 Didier Epsztajn

Alchimistes en révolte

Malgré son caractère disparate, ce livre propose des réflexions sur les violences protestataires, les indisciplines collectives et certaines dérives terroristes. Cette note ne fait qu’effleurer les sujets traités. Trois mouvements pour un livre, de fait  pluriel.

Daniel Bensaid dans une longue préface, contextualise les mouvements qualifiés de terroristes. Il ne s’agit pas ici de morale mais d’analyse politique des violences du système, des phénomènes d’autodéfense, de légitimes empiétements sur la propriété, de la privatisation de la violence armée mais aussi des désespoirs, des substitutionismes et du fétichisme.

« Lorsque la violence s’autonomise et se détache d’un projet collectif d’auto émancipation pour se réduire à une violence pour soi, à une mystique de violence exemplaire (ou symbolique), à un fétichisme de la violence nue, éthique et politique ne jointent plus. »

Le monde de la violence globalisée n’est plus celui des actions de Ravachol, Bonnot et autres héros de l’enfer. « La violence légitime de l’opprimé ne peut plus être tenue sans examen comme l’accoucheuse de l’histoire orientée à sens unique vers l’avènement d’un monde meilleur. »

La première partie « Héros de l’enfer » est composée d’une présentation de Jean Batou, d’une interview de Mike Davis et d’un ensemble de mini biographies de mouvements ou d’individus se réclamant peu ou prou de l’anarchisme (Michel Bakounine, les narodniks, Errico Malatesta,, Ravachol, Buenaventura Durruti, pour n’en citer que quelques uns). Ces notices sont précédées d’un succulent texte du pape Léon XIII contre la peste mortelle du socialisme.

Mike Davis nous présente ensuite les « Éruptions juvéniles » dans le Los Angeles des années 60-67. « La bataille légendaire du Strip, 1966-1968, n’est évidemment que l’épisode le plus connu de la lutte des adolescents de toutes couleurs durant les années 1960-1970 pour créer leur propre espace de liberté et de vie sociale festive dans les nuits de la Californie du Sud. ».

Pour terminer, en résonance avec certains anciens événements italiens, allemands et français (actions armées et assassinats au nom du prolétariat), j’extrais une autre phrase de la préface de Daniel Bensaid « C’est lorsque la défaite éteint les lumières et lorsque la désespérance l’emporte, que la violence régulée par un horizon d’émancipation bascule dans la criminalité, sans autre but ni cause que sa propre satisfaction immédiate. » Nous n’en n’avons pas fini avec les débats sur la violence.

Mike Davis : Les héros de l’enfer

Editions Textuel, Paris 2007, 173 pages, 17,50 euros

Didier Epsztajn

Seul-e-s

Le flot de livres déborde, laissant sur des rives peu empruntées, des « petits romans », des moments de simple lecture. En voici deux, pour curieuses et curieux. Sans prétention.

 Afghanistan, un homme, blessé, dans le coma, sa femme. Dehors la guerre.

De la prière aux énonciations du passé, du présent comme révolte contre l’impuissance, la solitude. Violence des mots, violence des histoire irréductibles aux bonnes manières et aux pratiques sociales imposées ou incorporées.

Atiq Rahimi : Syngué sabour. Pierre de patience

POL, Paris 2008, 155 pages, réédition en folio

Un village dans le midi, Toni le garçon, sa mère et le mensonge « par tradition, par bêtise », sa tante Camille et entre autres personnages la centenaire Ada, une tortue nommée Godasse, et Akatébé le maçon guerrier samburu.

Un enfant adoré se cache, disparaît. Une quête avant une recherche.

Sylvie Aymard : Du silence sur les mains

Maurice Nadeau, Paris 2008, 113 pages, 16 euros

 Didier Epsztajn

La création des quartiers sensibles

L’objet du livre est de « retracer la genèse de reformes qui, en étant présentées comme nécessaires, se retrouvent soustraites à la discussion collective contradictoire, et, par là, permettre à d’autres analyses d’être prises en compte. »

Sylvie Tissot retrace la genèse de la construction des « quartiers sensibles » comme catégorie d’action publique, en partant « de l’idée paradoxale que ce qui est nouveau, ce n’est pas tant le problème des banlieues en soi que la manière de comprendre les problèmes sociaux constitués à partir de l’objet banlieue. »

Doit-on souligner avec l’auteure que « la représentation légitime du monde social, ses divisions et de ses problèmes est par définition un enjeu politique. » Il convient alors de décrypter non seulement la montée en force de la catégorie de « quartier sensible » mais aussi sa consolidation institutionnelle, politique et savante. De ce point de vue, le livre est bien à la hauteur de l’ambition.

Le livre se compose de cinq grands chapitres.

« A la faveur de la construction de la catégorie de quartier sensible comme problème social se jouent trois phénomènes : l’occultation des violences entre jeunes issus de l’immigration et police ; la définition de la base ethnique et non socio-économique des populations à problèmes ; et le recadrage de l’action étatique autour des questions de lien social et de mixité sociale plutôt que d’inégalités ou de redistribution. » L’auteure montre dans ce premier chapitre « la naissance d’un problème social », son analyse insiste sur la nature sociale des processus contre les présentations de « phénomènes naturels » sans « logique sociale ». Dans ces pages , elle n’oublie pas de souligner la responsabilité propre du PS et des maires du PCF.

Dans les années 80, l’objet des politiques publiques va se transformer et abandonner son ancienne cible « la pauvreté » pour se déployer sur sa répartition dans l’espace, « plus précisément sa concentration dans les quartiers d’habitat social ».

Le chapitre suivant est centré sur « L’institutionnalisation de la politique de la ville et la construction savante du problème des banlieues ». De manière convaincante, Sylvie Tissot décortique les élaborations des institutions et de nombre de chercheurs, en insistant sur le rôle des sciences humaines et particulièrement des sociologues. Au regard des discours des un-e-s et des autres, elle rappelle, ce qui peut sembler banal, que « comme tout travail scientifique, la méthodologie et la conduite de la recherche déterminent en partie la production des résultats », elle souligne le rôle particulier de la revue Esprit et du colloque « Entretiens de la ville » dans l’invention de la catégorie « quartiers sensibles »

Le chapitre 3 traite de la construction statistique d’un objet de politique sociale « 500 quartiers et 3 millions d’habitants » en montrant non seulement les réductions mécaniques des réalités mais aussi l’occultation de « la parole des principaux intéressés sur la situation au profit d’une vision standardisée », sans oublier que « La place donnée au pourcentage d’étrangers érige de fait la présence de cette population en problème en soi, éléments à part entière du problème des banlieues » et l’ethnicisation des problèmes sociaux qu’elle induit.

Le chapitre suivant traite du « destin des grands ensemble dans une ville communiste », il s’agit d’une enquête très documentée sur Montreuil « ville rouge » de la banlieue parisienne, de la mise en exergue « des jeunes et des immigrés » dans le journal municipal, de la séparation de l’histoire locale de l’histoire nationale. L’auteure souligne qu’«avec le paradigme de l’exclusion, la question de la ségrégation va être pensée en dehors de toute analyse structurelle. »

Dans les derniers chapitres, Sylvie Tissot examine liens entre réforme des quartiers et réforme de l’État, en insistant sur les « réformateurs » qui ne font pas que « répondre à une réalité sociale objective ; ils contribuent aussi à la mettre en forme. » et de « l’invention d’un groupe de professionnels : les spécialistes du lien social dans les quartiers » en mettant l’accent sur le rôle de la Caisse des Dépôts et des Consignations, bras financier armé de l’État. Les politiques menées sont replacées dans le contexte plus général de la « montée de la thématique de la modernisation et de l’inutilité, au nom du refus de l’assistance, de la multiplication des services publics. »

L’auteure revient en conclusion sur la dépolitisation et la déshistoricisation de la question sociale, l’occultation des rapports d’exploitation et d’oppression, « le refoulement de la question du chômage, de la précarité, des discriminations et davantage encore, de la violence policière ». « Et lors que sont tues les causes sociales des déviances et la dimension protestataire qu’elles peuvent avoir, elles ne peuvent apparaître que comme irrationnelle , voire barbares. »

Les analyses Sylvie Tissot permettent non seulement désenchanter la réalité, mais donnent un éclairage précis sur les modifications des politiques sociales depuis plus vingt ans.

Un livre à mettre en regard de l’ouvrage plus ancien d’Olivier Masclet sur la gauche et les cités.

 Sylvie Tissot : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique

Liber Éditions Seuil, Paris 2007, 300 pages, 22 euros

Olivier Masclet : La gauche et les cités, enquête sur un rendez-vous manqué

La dispute, Paris 2006 (première édition en 2003), 316 pages, 23 euros

 

 

Didier Epsztajn

L’évident et l’invisible

Dans le monde occidental, champ limité de cette étude, l’auteure explore le maintien des privilèges masculins dans et par la construction asymétrique de la masculinité et de la féminité. Elle rend particulièrement visible le marquage des femmes comme corps sexué, le traitement différent dans la socialisation des un-e-s et des autres et la perdurance toujours remodelée de l’emprise du genre dans le développement des inégalités « capacité de régénération d’un système qui a incorporé la grande variétés des nouveaux rôles féminins sans céder sur l’essentiel, à savoir l’accent mis sur l’attrait sexuel pour les hommes comme élément essentiel de l’identité féminine ».

Des règles, des « évidences invisibles » participent à la construction des rôles, des identités et à la reproduction des discriminations : hétérogamie (recherche d’un compagnon mâle d’un statut égal ou supérieur), érotisation du pouvoir mâle et de la masculinité hégémonique (transformation de la subordination en source de plaisir), perception des femmes comme dotées d’une capacité inné de care, possibilité asymétrique de s’approprier attributs et rôles de sexe opposé, inégalité esthétique entre les sexes ; sans compter le façonnage des identités par l’hétérosexualité normative.

Avec des allers et retours par l’anthropologie, la médecine, la science, l’exploration de l’emprise du genre est analysée, détaillée, mise à jour dans ces multiples facettes. Éducation, socialisation et hétérosexualité participent à la construction de « l’homme dans la tête », les « rôles esthétiques » assurent une permanence de l’inégalité, la sexualisation des hormones, « le sexe en flacon » tend à la renaturalisation des corps.

Ces éléments permettent de construire une argumentation riche et d’explorer trois domaines particuliers et symptomatiques le corps hormonal de la femme, le genre et l’autorité professionnelle, les couples hétérosexuels comme libre choix et construction de la hiérarchie du genre.

Deux petites remarques : la partie anthropologique aurait gagnée à la confrontation aux travaux de Maurice Godelier (y compris leur critique par des féministes, dont Nicole Claude Mathieu) et une analyse approfondie des remodelages assurées par la révolution capitaliste et la marchandisation des corps et des services auraient probablement contribué à une inscription plus ouverte dans « l’histoire ».

Ce livre très riche, dont la lecture questionne, de plus, nos propres comportements, est ouvert par un prologue autobiographique soulignant les conséquences des marquages lorsque l’on appartient à une minorité visible ou invisible, ici femme et juive en Pologne. Trop souvent négligés, les façonnages dans le regard de l’autre, la mise en différence et ses intériorisations, ne sauraient, sans interventions conscientes, être abolis dans un avenir uniquement bâti sur l’universel abstrait.

Ce prologue est donc plus qu’une introduction, une véritable insertion et prise en compte de l’individu-e concrèt-e, du « je » insoluble dans le nous.

Oui, « Le privé est politique »

Ilana Löwy : L’emprise du genre – Masculinité, féminité, inégalité

La Dispute, Paris 2006, 276 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

Expériences syndicales

Ce livre est écrit par d’anciens animateurs de structures CFDT. La plupart d’entre eux ont rejoint la CGT après la réforme des retraites de 2003.

Leurs parcours offrent une bonne image de cette génération de militant-e-s syndicaux, plus ou moins influencée par les courants se réclamant de la révolution ou du réformisme radical. Dans les luttes offensives des années 70 et au début de la décennie suivante, dans la construction d’un outil syndical utile à toutes et tous les salarié-es, ils retrouveront et reformuleront les pratiques démocratiques et collectives, enfouies par la chape de plomb du stalinisme qui entravera les pratiques et les revendications de la CGT. Ce n’est donc pas un hasard qu’une bonne partie de ces syndicalistes se soient retrouvés au sein de la CFDT.

Les choix, les pratiques quotidiennes, les débats portés par cette gauche de la CFDT doivent être étudiés, sans obérer ceux d’autres syndicalistes au sein même de la CGT, de l’ex FEN, voire des syndicats restés autonomes après la scission de 1947 et plus marginalement de FO.

Il convient en effet de revenir sur le concret de ces expériences et ces débats partagés avec d’autres, au sein de la CFDT : action directe des salarié-e-s, élaboration de revendications unifiantes, élargissement des préoccupations sur l’extérieur de l’entreprise, pratiques d’assemblées générales et de comités de grève, construction de structures permanentes correspondant mieux à la réalité des collectifs de travail, etc… Sans oublier de garder le cap sur l’unification de l’ensemble du mouvement syndical.

Sans entrer dans le détail, je souligne les pages sur les pratiques de syndicalisation de l’ex- Sycopa dans le commerce parisien, l’intervention des cheminots chez les routiers ou l’expérience particulière de la fusion dans le secteur bancaire. La lecture de la table ronde finale entre ces syndicalistes ne manquera pas de susciter de riches réflexions.

Ces expériences syndicales, ces pratiques démocratiques et unitaires, cet engagement vers l’unité et l’unification syndicale ont donné lieu aussi à d’autres débats, d’autres modalités avec la création des syndicats SUD et de la FSU.

Chacun admettra facilement qu’aucune de ces expériences en cours ne se suffit à elle même, que les problèmes du mouvement syndical en France restent immenses. De ce point de vue, il n’était donc pas utile de considérer que seul « ce mouvement de démission collective n’a pas alimenté la division ». La pertinence de rejoindre la CGT, la FSU ou de créer des SUD mériterait des discussions autrement plus importantes que ce raccourci.

Partir des intérêts collectifs et individuels des salarié-e-s, pour débattre des pratiques, des orientations, de l’unité syndicale et de l’unification syndicale est toujours d’une actualité brulante, car la division est mortifère non seulement pour les syndicats mais plus encore pour les salarié-e-s.

Reste, même si ce n’est pas l’objet du livre, un silence lourd de sens. Ce qui s’est passé au sein de la CFDT n’est pas seulement une confrontation d’orientations et de pratiques mais aussi une manifestation de la bureaucratisation des organisations et de leur institutionnalisation.

A ces éléments structurants, il convient aussi d’ajouter la difficulté toujours présente de penser le travail comme travail sexué, les phénomènes de distanciation liés à la professionnalisation (les permanents), sans oublier les problèmes persistants, même remodelés par rapport aux décennies précédentes, d’indépendance face aux partis politiques, aux gouvernements, voire au patronat.

Il ne me semble pas possible de réfléchir sur le syndicalisme de demain en contournant une partie de ces problématiques.

Malgré ces remarques, un ouvrage, loin des résignation et donc porteur d’avenir.

 Syndicalistes ! De la CFDT à la CGT coordonné par Paule Masson

Editions Syllepse, Paris 2008, 173 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Dossier Palestine

Outre des rappels historiques, géographiques, la présentation des partis, organisations palestiniennes ou israéliennes progressistes, les auteur-e-s interrogent « Qu’est-ce qu’être palestinien » en traitant de  »l ‘apartheid israélien ».

Un chapitre est consacré à « La défense des droits des travailleurs » et au syndicalisme palestinien , à la Histadrout  »principale centrale syndicale israélienne ».

La dimension syndicale et la défense des droits des salarié-e-s sont souvent occultées par la  »question nationale ». Cette hiérarchisation des taches prive le mouvement syndical, et les mouvements de solidarité, d’une partie de leur argumentation.

A cela s’ajoutent des témoignages rendant plus palpables réalités vécues et subies par des femmes et des hommes colonisé-e-s, expulsé-e-s, discrédité-e-s par l’état sioniste.

Enfin un chapitre traite « Le devoir de solidarité internationale » et reproduit le texte de « Appel au Boycott, Désinvestissement et Sanctions contre Israël jusqu’à ce qu’il applique le Droit International et les Principes Universels des Droits de l’Homme »

Sans oublier un poème « Carte d’identité » de Mahmoud Darwish .

Le dossier est complété par une analyse du Forum Social Mondial de Belem, de l’Appel des peuples indigènes.

Solidaires International

N°5, Juillet 2009, 111 pages, 2 euros

 Didier Epsztajn

Je tombe dans ma vie depuis des mois

Des images de passé recomposé, des histoires et souvenirs d’un frère mort. De beaux  personnages féminins : Ada, Véronica. Une construction familiale, entre haine « ces gens que je n’ai pas choisi d’aimer » et tendresse.

Une texture littéraire d’allers et de retours, l’omniprésence des désirs, des fantasmes et des insatisfactions, la simplicité et la crudité de mots des êtres vivant-e-s.

Anne Enright : Retrouvailles

Traduit de l’anglais (Irlande)

Editions Actes Sud, Arles 2009, 309 pages, 21,80 euros

 Didier Epsztajn

Limites de la sociologie

Fruits d’études et d’enquêtes longues sur la prostitution, le livre de Lilian Mathieu n’est pas seulement un ouvrage de plus sur la condition prostituée. L’auteur confronte les réalités étudiées à la vision souvent misérabiliste d’une partie des abolitionnistes, tout en décrivant la dérive d’utilisation du terme (de l’abolition de la réglementation à l’abolition de la prostitution). Il montre aussi les « ambiguïtés » et les « non-dit » des nouvelles politiques de réglementation.

« La prostitution – c’est la thèse centrale de ce livre – trouve sa place au cœur de la question sociale, et plus précisément à l’entrecroisement des problématiques de la sexualité et de la précarité »

Après une introduction méthodologique, à mes yeux, inutilement polémique car ne s’appuyant pas sur les larges plages d’accords avec, entre autres, Richard Poulin (sur la suppression de toutes les brimades et pénalités envers les prostitué-e-s et l’insistance de cet auteur, sur le droit fondamental de ne pas être prostitué-e-s), l’auteur analyse l’espace de la prostitution puis la place de la violence dans le monde de la prostitution.

Il insiste particulièrement sur la légitimité des revendications d’accès aux droits sociaux qu’expriment les prostitué-e-s. L’univers de la prostitution est violent, les agressions y sont fréquentes. L’auteur décrit les moyens déployés par les unes et les autres pour éviter et contrer ces violences. Faut-il le rappeler les prostitué-e-s ne sont pas des personnes passives dans leur mode de vie.

Dans le chapitre le plus emblématique « La prostitution, zone de vulnérabilité sociale », Lilian Mathieu explicite la notion de « désaffiliation » empruntée à Robert Castel. Il nous rappelle que « l’entrée dans la prostitution n’est jamais le fruit d’une décision pleinement libre, mais relève toujours d’une forme de contrainte » que s’engager dans cette activité est « une forme d’adaptation à une situation marquée par la détresse, le manque ou la violence ».

Il énumère un certain nombre de propositions, de politiques non exclusivement en direction des prostitué-e-s, mais qui « s’inscrivent dans une politique sociale globale et volontariste dont elles et ils seraient bénéficiaires au même titre que d’autres catégories de précaires (ce qui évite le risque d’étiquetage inhérent à toute politique spécialisée) » dont l’abrogation de la loi sur la toxicomanie de décembre 1970, la rupture avec les loi répressives sur l’immigration, le RMI accessible aux moins de 25 ans…

Le chapitre cinq traite des politiques de la prostitution, du réglementarisme et de l’abolitionnisme. Enfin, le dernier chapitre du livre revient sur les différences dans les relations entre prostituées et féministes en 1975 et en 2002 et l’incapacité d’agir aujourd’hui ensemble, au delà des positionnements divergents, pour refuser les politiques répressives.

La perspective de « désafiliation » ne renvoie pas aux seules conditions économiques se jouant dans l’accès au travail et à ses protections, mais plus généralement à l’intégration sociale  Néanmoins, il me semble que placer l’activité prostitutionnelle au cœur de la question sociale, implique aussi de prendre plus généralement en compte les effets de la division sexuelle du travail, les rapports entre les classes et entre les sexes. La prostitution ne peut être abordée hors cadre de la domination et de l’oppression spécifique des femmes. De ce point de vue, la question des clients, essentiellement des hommes, ne peut-être considérée comme secondaire. Leur absence, dans le livre, me semble révélatrice des limites de l’ouvrage. Sans compter les réflexions nécessaires sur la place du pouvoir dans les relations sexuelles et sur la castration sociale que révèle une sexualité « vénale » réduite à des pratiques « mécaniques » (pénétrations, fellations, etc.).

Ces critiques énoncées, il convient néanmoins de donner raison à Lilian Mathieu pour son insistance à monter l’inconséquence et la stérilité de bien des termes actuels du débat entre reconnaissance et abolition de la prostitution, surtout en absence de réponses pratiques à la situation des prostitué-e-s.

Ce qui n’interdit cependant pas d’avoir une position politique sur la prostitution comme sur l’exploitation et les oppressions. De ce point de vue le dossier Rouge « Prostitution : (s’)en sortir » montre qu’il est possible de défendre à la fois des droits pour les prostitué-e-s et des positions féministes. Des lectures à compléter par deux ouvrages récents écrit ou coordonné par Richard Poulin.

Lilian Mathieu : La condition prostituée

Textuel, Paris 2007,207 pages, 19 euros

 Alternatives Sud : Prostitution la mondialisation incarnée

Centre tricontinental et Éditions Syllepse, Paris 2005, 239 pages, 18 euros

Richard Poulin : La mondialisation des industries du sexe

Imago, Paris 2005, 247 pages, 21 euros

Didier Epsztajn