Du coté des revues n°1

Sans pouvoir faire des comptes-rendus détaillés des multiples revues publiées, je voudrais signaler néanmoins aux lectrices et aux lecteurs, trois livraisons particulièrement riches.

Le dossier du double numéro de « Les mondes du Travail » traite des conflictualités au travail. Les textes publiés permettent, contrairement aux descriptions apologiques des réalités sociales, de cerner certaines évolutions, de dégager les déplacements des actions de protestation des salariés, de rendre à la conflictualité et à la lutte des classes une certaine visibilité, d’offrir des  descriptions de la réalité plus étayés que les banalités des idéologues. Ce riche dossier est complété entre autres d’un article sur les immigrés aux Etats-Unis

Le dernier numéro de NQF est centré sur les enjeux de la parité linguistique, il offre de multiples réflexions sur la réduction de l’universel au masculin, la nécessaire prise en compte du genre dans les textes officiels et dans les expressions quotidiennes. Je signale aussi le beau texte « Féminismes, lesbianismes et processus révolutionnaires en Bolivie ».

Le dossier coordonné par Stathis Kouvélakis, dans Contretemps, permet de lire des travaux posant l’idée d’un Marx « comme ensemble d’élaborations et de travaux toujours-déjà confrontés aux limites internes de sa pensée et l’ouvrant sur son extérieur. » La traduction aujourd’hui en français d’auteurs se réclamant du marxisme, devrait permettre l’élargissement des débats au-delà des traditions nationales souvent réductrices.

Les mondes du Travail

Numéro 3/4, mai 2007, Amiens, 179 pages, 15 euros

Nouvelles Questions Féministes

Vol 26, N° 3, Editions Antipodes, 168 pages, 19 euros

ContreTemps n° 20, Marx hors limites : une pensée devenue monde

Textuel, Paris , 2007, 187 pages, 19 euros

 Didier EPSZTAJN

Penser les rapports sociaux de sexe en les articulant aux rapports de classe et aux rapports Nord-Sud

La nouvelle livraison des Cahiers de Critique Communiste remplit un vide malgré la multiplication des ouvrages sur la question du genre et du féminisme.

Josette TRAT revient sur l’histoire oubliée ou méconnue du courant « féministe lutte de classe ». Après avoir rapidement présenté les caractéristiques des autres courants féministes (Différentialistes, « féminisme radical ») l’auteure détaille les positions de ce courant, qui, contrairement aux féministes socialistes des générations précédentes, n’a pas subordonné la lutte des femmes à la lutte socialiste. Au centre de la réflexion, la compréhension que « si toutes les femmes sont opprimées, elles ne le sont pas toutes de la même manière », et la nécessité de « combiner l’action autonome du mouvement féministe avec l’action unitaire avec d’autres mouvements sociaux ».

Si les années 1970-1980 sont une phase d’expansion et de grandes conquêtes (droit à la contraception, à l’avortement, liberté pour les femmes de disposer de leurs corps, etc.), les années 1984 1995 marque une période défensive pour le mouvement féministe. L’auteure décrit les luttes et les problématiques qui ont marqué chacune de ces périodes.

« Le 24 novembre1995, 40.000 personnes manifestèrent dans les rues de Paris, pour le droit à l’emploi des femmes, contre les attaques des commandos d’extrême droite, contre l’ordre moral, à l’initiative de la CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) et à l’appel de plus de 140 organisations…. Cette manifestation fut le prélude au grand mouvement social de novembre décembre 1995».

Cet article se termine sur les obstacles anciens et nouveaux de la dernière période 2002-2006, l’auteure met en avant l’urgence « de penser les rapports sociaux de sexe en les articulant aux rapports de classe et aux rapports Nord-Sud ».

Le second article tire les enseignements du travail de terrain mené par le Collectif Féminin-Masculin de Vitry au travers d’un entretien avec Sandrine BOURRET (enseignante et présidente de ce collectif) et en particulier sur les violences faites aux femmes.

Dans l’interview suivant Elsa DORLIN explicite les origines du courant queer et défends de manière particulièrement argumenté l’apport possible de ce courant aux réflexions féministes d’aujourd’hui.

Stéphanie TREILLET analyse les rapports entre mondialisation libérale et oppression des femmes « On ne peut comprendre la mondialisation capitaliste que comme un processus modelé et structuré par la division sexuelle et sociale du travail. » Elle décrit les ambiguïtés et les contradictions potentielles des deux principaux mots d’ordre du mouvement altermondialiste « le monde n’est pas une marchandise » et « un autre monde est possible », tout en soulignant leur caractère unificateur pour conclure « la prise en compte de la dimension de genre dans l’analyse de la mondialisation montre qu’on ne construira du collectif que sur la base de l’émancipation des individu-e-s. »

Deux chapitres traitent de la prise en compte des questions de santé dans les luttes féministes et gaies (Gabriel GIRARD)° et de la nécessaire histoire des mouvements de femmes de l’immigration en France (Claudie LESSELIER)

Enfin Dorian DOLZOME et Maud GELLY analysent l’offensive masculiniste, « difficile à identifier comme adversaire politique du féminisme dans la mesure où il utilise des argumentaires égalitaires pour les dévoyer »  (divorce, garde des enfants, etc.…)

Ces textes montrent que le souci d’articuler lutte féministe, antiraciste et lutte de classes ne date pas d’hier.

Il me faut souligner la grande qualité éditoriale de ce petit livre, sa clarté et son souci de simplicité qui ne rime jamais avec simplification. Une lecture importante en attendant impatiemment une suite et qui sait la renaissance « Des Cahiers du féminisme » une des meilleures publications de l’ex LCR.

Cahiers de Critique Communiste : Femmes, genre , féminisme.

Editions Syllepse, Paris 2007, 120 pages, 7 euros

 Didier EPSZTAJN

Face à la crise systémique du capitalisme, soyons réaliste, demandons l’impossible

Le petit manuel de Nicolas Béniès, entre autres, amateur de jazz et de romans noirs, se décline en un prélude et trois mouvements, précédés d’une ouverture générale. Des encarts et des fiches complètent ce dispositif. Loin d’une description des événements, l’objet de ce livre est d’ «interpréter les apparences », ce qui suppose « d’intégrer toutes les dimensions de la crise, des crises » et d’interroger la réalité, « difficilement appréhendable car dissoute dans le fonctionnement du système lui même » (sans s’appesantir l’auteur rappelle que « le fétichisme de la marchandise se traduit par un évanouissement des rapports des sociaux »).

A juste titre l’auteur insiste sur l’apport des romans noirs dans l’étude des sociétés et la place du jazz comme musique du siècle. Ces contrepoints ne sont pas une coquetterie d’auteur mais un juste complément ludique au décryptage des cycles et des crises.

« La crise révèle des mécanismes trop souvent occultés, qu’il faut savoir décrypter par la référence à une méthode d’analyse, une économie politique critique. Contrairement à l’idéologie véhiculée par le libéralisme, ce ne sont pas les marchés qu’il faut considérer en premier mais les formes de l’accumulation du capital. »

Le prélude est titré très justement « Faillite ! ».

Risque de faillite des banques, des sociétés d’assurance, de réassurance, du système financier, faillite de l’État islandais, etc….

Mais derrière la faillite, suivant le terme hier employé par le premier ministre avant qu’il ne retrouve quelques dizaines de milliards pour sauver les banques, se « dissimule la réalité des politiques menées, et surtout diffuse l’idée que l’État est un agent économique comme un autre qui doit équilibrer ses dépenses et ses recettes » soit le dogme libéral le plus éculé.

Le terme de faillite devrait en priorité s’appliquer au système.

Nicolas Béniès montre que la crise est systémique et qu’elle prend plusieurs formes « financière, économique, sociale, idéologique, que les crises et les récessions dues à la surproduction ont rythmé les cycles du capital. » Il insiste particulièrement sur la non dissolution de l’État mais sur les modifications de son engagement.

Contre la naturalisation de la crise « pour comprendre le monde et avoir une chance de le transformer, la théorie est un enjeu politique majeur. »

Le premier mouvement reprend un article paru dans Critique communiste, écrit en septembre 2007. Contre les économistes et les journalistes idéologues, les politiques adeptes de la méthode Coué, l’auteur expliquait alors que la crise financière deviendrait crise économique, tout en détaillant la déréglementation financière, les nouveaux instruments de marchés. Il caractérise le nouveau régime d’accumulation, le mode spécifique de création de richesses. Sur ce point je ne peux que conseiller la lecture complémentaire du livre de Michel Husson (Un pur capitalisme, Éditions Page 2). La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas

Dans le deuxième mouvement, Nicolas Béniès dégage les caractéristiques de la crise (crise de solvabilité, crise classique de surproduction et crise de la profitabilité) et analyse le processus de mondialisation dans le contexte d’une nouvelle période économique à tendance récessionniste.

L’auteur détaille les politiques d’entreprise « La logique de la firme se synthétise dans la volonté d’augmenter le profit de chaque capitaliste par la diminution continue du coût du travail devenue la seule variable d’ajustement. », la flexibilité, la politique d’immigration, revient sur le salaire socialisé (dénommé charges sociales par les libéraux), les modèles mathématiques magiques, la désintermédiation et la titrisation, la privatisation des services publics. A très juste titre, il souligne que « Le marché n’existe pas sans État » il interroge la réalité des marchés internationalisés (marchés financiers, adossement des firmes transnationales aux états-nations) et se penche sur les notions et formes d’État, de normes de consommation et de régime d’accumulation.

Chose plutôt rare, même chez les économistes hétérodoxes ou les critiques radicaux, il souligne « que les revendications des droits des femmes font partie intégrante de la lutte syndicale. Ne pas le comprendre, c’est refuser les moyens de combattre les remises en cause de tous les droits collectifs. » A ce titre, il nous rappelle que la revendication, sur les retraites, de 37,5 annuités pour toutes et tous ne s’appliquent pas à elles.

Le troisième mouvement est consacré aux « Perspectives, réponses possibles, propositions ».

Au centre des solutions souhaitables, l’auteur prône la « déprivatisation :

« Déprivatiser = lutter contre le transfert du risque sur le salarié considéré comme le seul responsable donc le seul coupable, en remettant en cause les pratiques liées à la sous-traitance, à l’externalisation, à la précarité, aux inégalités.

Déprivatiser = supprimer toutes les privatisations. Revenir à la logique du service public.

Déprivatiser = une nouvelle logique sociale privilégiant la satisfaction des besoins sociaux, collectifs sur l’augmentation du profit individuel de la firme. Une logique de développement des services publics, de ces services qui sortent des modalités de valorisation du capital.

Déprivatiser = de nouveaux rapports avec les pays du Sud passant par leur développement en annulant la dette dans un premier temps, en acceptant qu’ils mettent en place une priorité aux cultures vivrières, pour répondre dans le même temps aux défis de la destruction de notre environnement. Pour répondre à la crise écologique, il faut limiter les transports inutiles, changer la logique du développement.

Autrement dit, faire triompher une logique collective et des formes de démocratie permettant à l’ensemble des salariés et des citoyens de décider de leur avenir commun. »

Un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Pas seulement une description d’une faillite, mais une véritable analyse des réalités du système capitaliste, de la mondialisation, de la place des États et des politiques menées ; sans oublier des propositions de solutions alternatives à débattre et à saisir pour agir.

Pour celles et ceux qui voudraient approfondir sur l’opacité du fonctionnement du système capitaliste je renvois au livre d’Antoine Artous (Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Éditions Syllepse, Paris 2006 Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme ) et à l’exceptionnelle première partie « L’argent crie son désir » du livre de Daniel Bensaid (La discordance des temps, Éditions de la Passion, Paris 1995).

Nicolas Béniès : Petit manuel de la crise financière et des autres….

Éditions Syllepse, Paris 2009, 190 pages, 9 euros

Pages à consulter gratuitement sur le site de Contretemps : http://www.contretemps.eu/sites/default/files/Manuel.pdf

Didier Epsztajn

Les répercutions méthodologiques de l’intégration de la notion de genre avec celle de classe dans les analyses historiques

A travers quelques exemples dans les territoires de la Grèce en fin du 19ème et début du 20ème siècle, Efi Avdela met en évidence les dimensions sexuées des conflits sociaux et politiques. Le regard porté sur l’histoire devient alors à la fois plus concret et plus universel.

Je dois avouer un véritable choc en lisant ces quelques essais et en particulier le chapitre cinq « Classe, ethnicité et genre dans la Thessalonique post-ottomane » sur une grève des ouvrier-e-s du tabac en Macédoine orientale et la violence des affrontements entre grévistes juives et briseuses de grève musulmanes.

Dans son introduction l’auteure explicite l’utilisation des outils analytiques « genre », « classe » et « nation », leur entrelacement et leur indissociabilité, l’apport considérable de l’histoire des femmes et du genre. « En mettant au centre de leurs analyses ces groupes de femmes dont les activités faisaient d’elles les agents d’une action délibérée sur le champ social, d’une manière aussi bien individuelle que collective, les études en question ont dirigé l’intérêt historique ailleurs que sur les mécanismes économiques et l’état – les champs de prédilection de la nouvelle histoire de la période – , vers les rapports sociaux, les sujets historiques et leur action publique. ».

Les titres des différents chapitres montrent les pistes de la recherche « Quand classe et genre s’opposent », « Genre, famille et stratégies de travail », « Aux plus faibles et nécessiteux : la législation relative à la protection du travail des femmes », « Significations contestées : protection et résistance dans les rapports des inspecteurs du travail », « Nation, citoyenneté et genre » sans oublier le chapitre cinq déjà cité.

Au delà de son apport dans la connaissance historique et sociale, ce livre offre une réflexion élargie sur la réalité des conflits sociaux, dans leurs dimensions sexuées, et de leurs articulations à la construction nationale grecque. A quand l’intégration de ces dimensions par tout-e-s les historien-ne-s (et autres scientifiques) ?

Espérons que d’autres textes de cette historienne féministe soient rapidement accessibles en France.

Efi Avdela : Le genre entre classe et nation – Essai d’historiographie grecque

Editions Syllepse, Paris 2006, 205 pages, 20 euros

 Didier Epsztajn

Le consensus international contre la pauvreté ne doit pas occulter l’asymétrie des rapports entre pays, ni à l’intérieur de ceux-ci les politiques créatrices ou reproductrices d’inégalité et de pauvreté

    Ce numéro d’Alternatives sud offre un panorama des mouvements luttant contre l’injustice sociale et l’arbitraire politique. Il rassemble trente cinq contributions portant sur les réalités nationales et régionales d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Les différent-e-s auteur-e-s, engagé-e-s mais lucides, décrivent les contraintes, les avancées et le dynamisme des luttes. La vague de démocratisation commencé dans les années 80 se poursuit mais se heurte aux intérêts des classes possédantes dans un contexte international marqué par la lutte contre le terrorisme orchestré par la première puissance mondiale les USA.

Comme le souligne François POLET, dans son introduction, aucun pays du sud « n’échappe à deux tendances qui correspondent à deux discours forts de la communauté internationale : l’impératif démocratique d’une part et la libération des marchés de l’autre. ». Cette conjonction de la démocratisation et du tournant libéral explique partiellement « les désillusions vis à vis de la démocratie, voire un discrédit, liés au fait que l’ouverture politique n’a pas entraîné les progrès sociaux escomptés. »

Il ne faut pas prendre pour argent comptant, les annonces de lutte contre la pauvreté des organismes internationaux (Banque Mondiale, Fond Monétaire International, etc.). « Cette réforme dans la réforme » ne touche en effet pas le noyau des mesures d’ajustement structurel, mais « vise à le rendre socialement et politiquement viable sur le long terme. »

Mondialisation et concurrence, arrêt des subventions, privatisations pèsent sur les niveaux de consommation, de bien être, des aspirations à la reconnaissance et expliquent les conditions d’émergence des mobilisations. Mais, pour l’instant, et quelque soit les avancées constatées dans certains pays, l’efficacité sociale et politique des mouvement sociaux implique toujours de répondre « à deux défis : celui des convergences antre acteurs sociaux et celui du rapport entre société civile et société politique. ». Cela nécessite plus que des luttes isolées.

Comme l’indique François POLET « les victoires politiques ou juridiques sont encourageantes » mais leurs traductions dans les faits restent généralement fragiles. Tout dépendra de la capacité des mouvements sociaux à maintenir un degré de mobilisation minimal sur une longue durée, d’offrir des cadres permettant, en unifiant les différents secteurs populaires, de tracer une ou des alternatives politiques en « évitant le dévoiement et l’instrumentalisation » par des fractions des appareils d’État.

Une lecture nécessaire pour comprendre le concret des résistances, des mobilisations, des avancées et des difficultés. La mondialisation actuelle déplace et remodèle les exploitations et les oppressions. Un nouveau cycle de résistance des populations et des peuples pose une fois de plus la question d’un autre monde possible et souhaitable. Et pour certain-e-s, il y a urgence.

Le mouvement ouvrier « du centre » porte une responsabilité immense, à commencer dans son relatif silence concernant l’annulation immédiate de toute la dette. Sans compter les nécessaires soutiens et popularisations des luttes sociales et politiques en Amérique latine, Afrique et Asie. Nous sommes au centre mais nous ne sommes pas le centre du monde.

 Alternatives Sud : État des résistances dans le sud 2007

Editions Syllepse, Paris 2006, 238 pages, 18 Euros

 Didier Epsztajn

Incertitudes inscrites dans les organisations sociales

Dans la plupart des pays, les statistiques indiquent un différentiel de naissances (sex-ratio) : 51,2% de garçons et 48,8% de filles dans les pays riches, un écart encore plus significatif en Chine avec 55% de garçons pour seulement 45% de filles. Continuer à lire … « Incertitudes inscrites dans les organisations sociales »

Démasquer les évidences

Un petit ouvrage qui contribue à dénaturaliser des faits, à désenchanter le monde, à démasquer des évidences.

Au constat d’un manque de production de scientifiques, Bernard Convert oppose et analyse les transformations de l’enseignement supérieur, le développement des formations professionnalisées, la mise en perspective internationale de quelques matières enseignées.

La pseudo-réalité se transforme, des réalités induites par les exigences des entreprises ressortent. L’auteur interroge la prétendue crise des vocations scientifiques et plus largement les impasses de la démocratisation, j’utiliserais plutôt le terme de massification, scolaire.

Bernard Convert, nous offre dans ce petit livre une enquête approfondie et des réflexions qui devraient soulever débat pour celles et ceux qui prônent des valeurs d’autonomie et de liberté critique.

 Bernard Convert : Les impasses de la démocratisation scolaire. Sur la prétendue crise des vocations scientifiques

Raison d’agir éditions, Paris 2006, 94 pages, 6 euros

 Didier Epsztajn

Les bons mauvais esprits libres

Comme le souligne l’auteur dans ses pages liminaires « Comment me lire ? » un lecteur ou une lectrice fait nécessairement la « découverte navrante », du nombre limité de livres abordables au cours d’une vie (je n’ai jamais pu vraiment accepter cette idée). Chacun-e en tirera une ou des méthodes de choix fantasmatiques au nom de ses réalités intimes, des hasards objectifs, des amours, etc…

Presque deux cent entrées, une part belle aux ouvrages dits classiques, aux surréalistes, une plongée dans le vingtième siècle, comme autant d’entrelacements, rencontres, amitiés, amours fous, littératures, arts et engagements.

Les choix de l’auteur, sont riches de nombreuses surprises, y compris dans ses oublis. « Il peut y avoir certains avantages à être autodidacte. A coup sûr celui, au lieu de se laisser imposer les choix des maitres et de leurs programmes, de se laisser guider, à partir de ses premières illuminations, au fil de leurs affinités, amitiés, recommandations… »

Reste, cela fâchera probablement Michel Lequenne, que certaines pages, de cette rétro-promenade, mais non errance, dans la vie et dans les livres, sont significativement moins intéressantes que d’autres. Sans renoncer à la force de ses idées, l’auteur, aurait pu porter un regard apaisé sur les divergences politiques, les choix organisationnels, les jugements et les polémiques du siècle éteint. Son œuvre, de passage de témoin aux générations du vingt et unième siècle, aurait été plus utile, en faisant une part plus belle aux doutes et aux incertitudes.

Des partis pris quelques fois irritants, mais un livre passionnant, un livre de goinfre « qui ne trouve pas de contradiction, mais conciliation entre ce que j’ai aimé et ce que j’aime maintenant. ». Les souffles combinés de la révolte, de l’émancipation et de la connaissance.

 Michel Lequenne : Le catalogue (pour mémoires)

Editions Syllepse, Paris 2009, 827 pages, 30 euros

 Didier Epsztajn

Transformations du travail, accumulation du capital et action collective

Les voitures encombrent les villes, les routes et nos têtes « ne pas oublier la puissante féerie marchande», la concurrence fait rage entre les quelques groupes automobiles cherchant à préserver ou accroître leurs parts sur les marchés locaux et mondiaux.

Le livre de Stephen Bouquin n’est pas une étude de plus sur les restructurations industrielles ou de sociologie du travail ouvrier. Il inscrit les transformations du travail dans l’atelier en relation avec la dynamique d’accumulation du capital. « On ne peut traiter des relations de travail et de leur transformation sans prendre en compte la dynamique d’accumulation du capital. » sans cependant oublier que « Les interrelations entre les transformations du travail, l’accumulation du capital et l’action collective se construisent selon des temporalités différentes. »

L’auteur va appréhender la conflictualité sociale « non comme un épiphénomène mais, au contraire, comme une dimension structurellement présente, même si l’une de ses manifestations telle que la grève peut faire défaut pendant tout un temps ». et lui attribue « un rôle structurant, cette approche a le mérite de ne pas se limiter à une interprétation managériale de la réalité sociale qui considère les conflits sociaux comme preuve de la perte de cohérence du modèle productif. »

Une double contingence pèse sur les groupes automobiles «la nécessité de maîtriser tant que faire ce peut le facteur travail humain d’une part, affronter à des degrés variables une concurrence intercapitaliste d’autre part. »

Le livre est découpé en trois parties : les modèles d’analyse de l’industrie automobile, rationalisation et conflits et études de cas.

Dans des études détaillées de RVI Blainville et Volkswagen Bruxelles, S. Bouquin mobilise plusieurs niveaux d’analyses (historique, économique, sociologique). Il n’est pas possible de résumer la riche documentation d’autant que l’auteur revient sur l’introduction du taylorisme aux USA et le modèle productif japonais.

Par ses méthodes et en particulier la place donnée à la conflictualité (dimension endogène de l’évolution des formes d’organisation du travail et des politiques de management et non élément surajouté) ce livre permet d’appréhender à travers une histoire des restructurations d’un secteur prépondérant du monde capitaliste et les modifications de la subsomption réelle du travail. (La notion de soumission ou subsomption est d’acceptation plus large que celle d’exploitation). L’auteur nous rappelle que « La subsomption réelle du travail a ceci de particulier qu’elle peut laisser l’individu entièrement autonome et responsable… » Le despotisme d’entreprise peut se dépouiller de ses aspects les plus autoritaires mais « même le travail le plus autonome peut encore connaître une forme de domination sous une forme particulière telle que le codes du métier et la conformisation de soi à ceux-ci. »

Se réclamant d’une certaine tradition d’analyse (entre autres Pierre Naville, Jean-Marie Vincent et Pierre Rolle) l’auteur n’oublie pas que « Le temps est un rapport social, tout comme le travail. » et que  « Le capital ne peut prendre en considération la subjectivité libre opposée au monde des choses qu’en chosifiant à son tour la subjectivité pour la soumettre au processus de valorisation. »

Dans sa postface « Salariat, résistance et perspectives » Pierre Cours-Salies revient sur les apports de cette démarche pluridisciplinaire et nous rappelle que « l’avenir s’écrit en grande partie au futur antérieur ».

 Stephen BOUQUIN : La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile (1970-2004)

Editions Syllepse, Paris 2006, 306 pages 23 euros

 Didier Epsztajn

La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas

Le dernier ouvrage de Michel Husson regroupe des textes antérieurement parus et remaniés pour donner une logique d’ensemble autour de cinq chapitres : le capital-monde, les contraintes du profit, le travail sans fin, la construction des alternatives et les armes de la critique.

Michel Husson commence par décrire la hausse du taux d’exploitation (baisse de la part salariale dans le produit intérieur brut (PIB) depuis le début des années 80. Il nous rappelle que « la courbe générale de la part salariale s’explique…. par le rapport de forces entre classes sociales. » Le capital est un rapport social, un rapport d’exploitation.

Le discours économique participe du noyau dur de l’idéologie dominante et cette idéologie « se nie en tant que telle et revendique au contraire de la neutralité et de l’objectivité scientifique. » L’économie n’est pas une science dure, toute appréhension de sa réalité passe d’abord par la critique de l’économie politique.

La mondialisation actuelle débarrasse le capitalisme d’un certain nombre d’entraves. « La fonction principale de la finance est d’abolir, autant que faire se peut, les délimitations des espaces de valorisation. » Il y a fluidification des déplacements du capital. La financiarisation « n’est donc pas une excroissance malsaine sur un corps sain mais un élément constitutif du capitalisme contemporain ». Sans oublier « que la finance a réussi à capter la majeure partie des gains de productivité au détriment des salaires dont la part a reculé. »

L’auteur polémique à juste titre avec « la fable de la flexibilité », « le fardeau des dettes » mais aussi sur les théorisations sur « le capitalisme cognitif et la fin du travail.» Aux positions sur le revenu universel, il oppose la socialisation et la gratuité « Tout progrès social passe pourtant par un degré de socialisation accru, qui est une démarchandisation, et potentiellement une démonétisation. »

Michel Husson n’en reste pas à la critique, la partie IV « La construction des alternatives » trace, en positif, une démarche émancipatrice.

L’auteur argumente de façon précise sur la nécessité d’une démarche crédible, contre le  « révolutionnarisme » et son retrait des combats présents et permanents, sa logique de démission par le « tout ou rien ».

Je partage le positionnement de l’auteur lorsqu’il explique très clairement que « La partie difficile de toute démarche programmatique n’est donc pas tellement l’énoncé des mesures à prendre, mais la définition des politiques permettant de neutraliser les comportements d’obstruction, de rétorsion, voire de sabotage auxquels un projet de transformation sociale aurait à faire face.»   « C’est pourquoi il faut soigneusement calibrer le radicalisme de tout projet, de manière à assurer le degré de mobilisation sociale nécessaire à sa viabilité réelle. Il faut, autrement dit, disposer d’une vision stratégique. »

La postface, sur l’affaire Jérôme Kerviel, trader de la Société Générale, permet à l’auteur de revenir sur des fondamentaux souvent masqués : « La véritable sanction se produit quand ces titres financiers, qui ne sont que des droits de tirage sur la plus-value, cherchent à faire le grand saut périlleux et à se reconvertir dans la sphère réelle. C’est alors le moment de rappel de la réalité. »

Reste que le « pur » capitalisme est inconcevable sans l’intervention en permanence des États pour créer et soutenir les conditions de son fonctionnement, et sans la corruption, les maffias et l’ensemble des faces obscures du rayonnant marché ; sans oublier la socialisation des pertes des établissements bancaires et financiers par le très libéral gouvernement américain.

Il faudrait approfondir la discussion sur l’impérialisme, la position de Michel Husson n’est pas convaincante « Le concept d’impérialisme a perdu une partie de sa pertinence. »

Il en est de même sur la Chine car « l’émergence d’un géant » n’existe que comme tendance, lourde de graves crises socio-économiques. Il n’est pas si facile de sortir du sous-développement même sous une autorité très centralisée « d’un parti-état ».

Un livre combinant critique théorique et approches pratiques et résolument tourné vers la construction d’alternatives, intégrant les réponses écologiques à la crise du « pur capitalisme ».

 Michel Husson : Un pur capitalisme

Éditions Page deux, Lausanne 2008, 204 pages, 16 euros

Trois chapitres sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/lectures/trois-chapitres-dernier-livre-michel-husson

 Dider Epsztajn

Un mur a toujours deux cotés

Journaliste au Monde, ayant vécu dans sa jeunesse en Israël, Sylvain CYPEL vient de publier un gros livre d’analyse de la société israélienne et de façon plus réduite sur celle de la société palestinienne.

S’il n’est pas possible, dans un article de résumer ce livre de plus de 400 pages, ni de parcourir l’ensemble des analyses articulées à une riche documentation historique (autour des travaux des « nouveaux historiens » israéliens tel Tom SEGEV, Benny MORRIS ou Ilan PAPPE ; de palestiniens comme Edward SAID ou Elias SANBAR) et enrichie par de nombreux interviews, j’essayerais d’évoquer les points les plus significatifs ou ceux porteurs des interrogations critiques les plus pertinentes sur les sociétés traitées et leurs évolutions.

La société israélienne n’est ni figée ni homogène. Le livre interroge les contradictions, engendrées, entre autres, par la confrontation permanente entre les mythes structurant le passé-présent de cette société et de ses habitant(e)s et les réalités très éloignées des descriptions diffusées par les médias.

Autant le dire ouvertement, ce que Sylvain CYPEL écrit dans ces quinze chapitres dont deux plus particulièrement centrées sur la société palestinienne fait largement accord (dissymétrie des responsabilités, mises à jour des politiques des dirigeants sionistes et analyses des phénomènes ethnicistes et racistes de la société israélienne, critique des incapacités politiques passées et actuelles de l’OLP.

Reste cependant des plages de désaccords ou d’ambiguïtés de l’auteur que nous critiquerons à la fin de cette note.

La conclusion du livre peut être résumée simplement. Aujourd’hui la défaite, au sens politique du terme, d’Israël ne peut être que salvatrice. Cette défaite des dénis, de la pensée ethnique et des constructions mythiques et à l’inverse la victoire du droit l’universalisme et l’éthique de justice, passe par la reconnaissance du caractère constitutif, dans la construction d’Israël, de l’expulsion des palestiniens en 1948. Son avenir en tant qu’entité nationale dépend au premier chef du règlement de ce contentieux fondateur. Et cela nécessite, entre autres, de libérer tous les territoires occupés y compris Jérusalem-Est.

La première partie du livre s’intitule : « Mémoires, images de soi, images de l’autre ».

La mémoire, épurée de 1948 est le soubassement d’une construction rassurante de l’image de soi, comme unique victime, pour les juifs israéliens.

La négation des expulsions, des massacres, des villages rasés et effacés de l’histoire, le déni des palestiniens puis des réfugiés, l’auto-justification systématique ont créé un espace fantasmagorique où l’image de l’autre est dévalorisée, méprisée et annulée.

Cette construction s’appuie sur l’influence ethniciste présent dans le « mouvement national juif » et s’alimente d’une vision orientaliste de l’histoire (approche articulée autour de l’idée que l’espace arabo-musulman est marqué par des « constantes culturelles » qui lui seraient intrinsèques et constitutives).

L’évolution de Benny Morris, est un exemple frappant du fonctionnement mental de cette société. « L’homme qui le premier en Israël, s’est attelé à la mise au jour des faits historiques les plus douloureux pour la mémoire collective, et les plus systématiquement occultés, va d’un même mouvement les désigner pour ce qu’ils furent : -un nettoyage ethnique – ce qu’il s’était jusque là toujours refusé à faire. Mais il va aussi, sous l’influence de cette rétraction ethnique et son orientalisme profond, s’atteler à les justifier, et même à… prôner leur répétition. »

L’auteur traite aussi des difficultés palestiniennes à appréhender les israéliens. « La négation du caractère national de la société juive israélienne fonctionne comme un miroir inversé de la vision orientaliste israélienne quant à l’inexistence d’un peuple palestinien et l’illégitimité de son nationalisme ».

La seconde partie du livre intitulée « Israéliens, Palestiniens : la tentation du pire » traite de l’après guerre des six jours.

Les modifications substantielles des partis israéliens et de leurs orientations majoritaires dans un contexte d’occupation des territoires, de colonisation puis de développement de la première Intifada sont analysées en détail. L’auteur parle d’une « algérisation » des israéliens c’est à dire d’un renforcement « en son sein, par un mouvement mécanique, les propensions les plus coloniales qui y préexistaient ».

Les négociations d’Oslo ( la responsabilité primordiale dans l’échec revenant aux dirigeants travaillistes israéliens ), de Camp David, de Taba puis de Genève sont disséquées et les fondements des mensonges israéliens, particulièrement bien mis en perspective avec les réalités politiques et symboliques de l’occupation.

Coincée entre une politique de « lutte armée » et de diplomatie secrète, l’autorité palestinienne ne parviendra pas à élaborer des perspectives mobilisatrices. Elle sera largement prise au dépourvu par la première Intifada. L’absence de démocratie, la corruption de l’OLP ( nomination comme ministre de Jamal Tarifi devenu milliardaire en fournissant à Israël la main d’œuvre qui construisit les habitations et les routes réservées aux colons, prélevant sa dîme sur chaque salarié palestinien), le clientèlisme avec le retour des grandes familles sont analysées.

L’auteur mène une critique exemplaire des actions terroristes et suicidaires. « Les auteurs palestiniens d’attentats suicides font l’objet d’un double déni : déni de l’inhumanité de leurs actes au profit de leur glorification, du coté de leurs partisans ; déni de leur humanité au profit d’une diabolisation de l’ensemble des palestiniens, du coté de l’immense majorité des israéliens »

Les évolutions de la société israélienne, sa « brutalisation » (traitement des ouvriers immigrés) ou lors de la grève de la faim de palestiniens détenus en août 2004 (un ministre peut dire publiquement « qu’ils crèvent »), la radicalisation du nationalisme, la baisse de l’esprit démocratique, le rôle des médias (« alignement sur les vérités officielles sensiblement identique à ce que connut la presse américaine après le 11 septembre 2001 »), la place grandissante des militaires, l’évolution de la mouvance nationale religieuse et du « parti des colons », les développement du racisme (les citations de certains rabbins feront passer le borgne français par un antiraciste) sont tour à tour étudiés.

L’exposition de l’émergence du « camp moral » dans ces différentes composantes, les départs d’Israël, des liaisons historiquement mouvantes entre les israéliens, le nazisme et la destruction des juifs d’Europe par les nazis, sont complétés d’une analyse pertinente des antisémitismes réels et imaginés.

Reste maintenant à évoquer des désaccords.

Mineur mais significative du poids des mots, l’utilisation de « Tsahal » pour nommer « amicalement » l’armée israélienne, même lorsque l’on condamne ses agir et ses conduites, me semble très inopportun.

Plus important, la mise au même plan, ou le manque de mise en question, de la « Loi sur le retour » (permettant à tout-e juif et juive d’obtenir la nationalité israélienne) et du « Droit au retour » pour les palestinien-ne-s. Il s’agit là, d’une symétrie inacceptable.

Dans un cas il s’agit d’une Loi fondée sur l’ethnicisme, condamné par ailleurs par Syvain Cypel tout au long de son livre, d’une inscription a-historique profondément investie de la pensée religieuse et non assimilable à une règle de droit ; de l’autre, d’un droit démocratique élémentaire, au sens communément établi et accepté dans le monde.

Derrière cette dérive de mots, se cache une problématique sur la caractérisation « juive » de l’état d’Israël, laissant place à une conception ethnique maintenue pour le futur des évolutions souhaitables.

Qu’à la lumière des événements du dernier demi-siècle, il soit opportun de rediscuter de la liaison avec la diaspora juive, y compris de possibles migrations vers cet état, et de rompre avec des visions et des réponses ne prenant pas en compte des attachements récurrents et fondateurs d’une certaine culture nationale, me semble aujourd’hui nécessaire, mais cela ne peut être acceptable qu’en terme de droit applicable à toutes et tous, au delà même des auto-définitions ethniques des un-e-s et des autres.

Enfin, il faudrait revenir aussi sur la question de la « libération nationale du peuple juif » (l’utilisation de cette terminologie habituelle ne vaut pas acceptation de ma part) ou sur ce que l’auteur nomme « les composantes contradictoires du sionisme et d’Israël –les juifs comme religion et comme peuple, l’aspiration à l’émancipation nationale et la propension ethniciste ; l’édification en Etat-nation et le colonialisme, mais différent des colonialismes usuels de l’époque dans ses aspirations ; la laïcité et les fondements mythologiques bibliques, etc. » telle qu’elle a été posée et réalisée par le sionisme.

Mais, faut-il encore une fois le préciser, ces divergences soulignées, le livre de Sylvain Cypel est réussite dans la conjonction d’une description historique et d’une analyse du présent, sans gommer les évolutions contradictoires, les blocages profonds, les réalités destructives, tout en exposant les conditions plausibles d’un futur dégagé de la domination israélienne sur la société palestinienne.

 Sylvain CYPEL : LES EMMURES. La société israélienne dans l’impasse

La découverte, Paris 2005, 439 pages, 23 euros, réédition en poche chez le même éditeur

 Didier Epsztajn

L’amour malgré tout

La romancière, militante au Vietnam, vit aujourd’hui en résidence surveillée à Hanoï.

Miên fut mariée à Bôn communiste, héros et martyr disparu à la guerre. Elle s’est remariée à un riche propriétaire et habile commerçant Hoan, elle l’aime et ils ont un enfant.

Le soldat revient après des années d’absence. Que faire lorsque l’on a deux maris, l’un héros communiste de la guerre, l’autre nanti dans cet Hameau de la Montagne ?

La pression de la communauté, une tradition de devoir, Miên se résout à aller vivre avec son premier mari. A vous de suivre, les vies des personnages, leurs détours dans le passé, leurs angoisses au présent, dont une description somptueuse et terrible de l’errance du soldat portant son sergent mort dans la jungle.

Les principes moraux de cette société, qui n’a de socialiste qu’une odeur évanescente, se traduisent par les violences quotidiennes en partie liées à la pauvreté et à l’oppression. Tous les personnages en sont, à des degrés divers, les victimes : Bôn, incapable de travailler, de gagner les ressources de son foyer, incapable de bander ; Miên qui subit la violence de la tradition et cet homme qu’elle n’aime plus et qui cherche à maitriser, à posséder son corps de femme et lui faire un enfant ; Hoan qui malgré sa vie matériellement riche, ne peut se faire raison de son amour déchiré.

Comment vivre, survivre dans les souvenirs, les aspirations, les rêves et les contraintes ?.

L’auteure manie aussi bien l’humour (les recherches magiques pour bander) que la peinture  sans caricature ni jugement moral des situations et des sentiments. Une écriture dense et colorée pour des évolutions lentes, des découplages de vie, des aménagements bancals et peu satisfaisants et un acte de révolte, un avortement comme porte ouverte à la libération et à l’amour.

Le livre n’est bien sûr pas réductible à la trame présentée. Un grand roman, des phrases et des mots qui feront sens et rêveries pour la lectrice ou le lecteur.

Un portrait de femme, une révolte féministe pour dénouer la violence quotidienne d’un passé et d’un présent qui ne passent pas.

 Duong Thu Huong : Terre des oublis

Sabine Wespieser Editeur, Paris 2006, 794 pages, 29 euros

 Didier Epsztajn

Le souffle de l’émancipation possible puis le minuit de la contre-révolution

Loin des visions unilatérales, du possible réduit à la marche précautionneuse de l’histoire ou aux mensonges du stalinisme, voilà une biographie politique qui répond au nécessaire travail, de mémoire et de relecture des luttes sociales, toujours à poursuivre.

Cela fait, probablement plus de quinze ans, que je n’avais pas ouvert un ouvrage de Victor Serge. En lisant cette belle traduction (Susan Weissman est américaine), j’ai retrouvé un style très particulier, mêlant littérature, poésie, engagement et questionnement du monde. Les livres de Victor Serge, dont je trouvais des exemplaires rares, au gré des brocantes et autres greniers, avaient consolidé les lectures d’ouvrages historiques ou théoriques autour d’abord de la révolution russe puis des échecs renouvelés en Europe liés à la montée du stalinisme.

Susan WEISSMAN, à travers la vie de Victor Serge, nous entraîne dans les débats et les actions de la première moitié du vingtième siècle. Un monde ouvert par une extraordinaire perspective « Ils ont osé », par un début de révolution sociale. Malgré leurs débats et leurs pratiques, les dirigeants du parti bolchevique, comme ceux et celles des autres partis, se sont trouvés bien démunis face aux différentes contraintes et aux pesanteurs insoupçonnées des réalités sociales, économiques et politiques, sans parler même de l’intervention armée de la bourgeoise des principaux pays européens.

L’auteure expose les débats, les compréhensions, les divergences et les choix en explicitant les coordonnées des situations telles qu’elles apparaissaient aux uns et aux autres. Ce remarquable travail de recherche nous permet de suivre les avancées, les ajustements, les « erreurs » dans la plupart des débats qui ont marqué les évolutions en URSS.

A la lumière de la fin du film, nous devrions probablement et collectivement poser d’autres questions, mais il reste nécessaire de comprendre, sans anachronisme, ce qui pouvait être appréhendé et quelles réponses possibles, quelles alternatives auraient pu être développées.

Comme nous invitait à la faire Walter Benjamin, dans ses indispensables « Thèses sur l’histoire », il convient de rechercher les croisements, les bifurcations, les autres routes qui n’ont pas été empruntés.

L’histoire de la défaite, de la contre-révolution, n’est pas inscrite, comme voudrait nous le faire croire les libéraux, dans l’idée de progrès social, dans le processus même de la révolution. Certes la situation était difficile et les possibilités peu ouvertes. Mais les choix et les erreurs ont été cumulatifs, offrant de moins en moins d’espace aux possibles. Il n’en reste pas moins que la contre-révolution stalinienne a du écraser toute structuration indépendante et assassiner la quasi totalité des révolutionnaires de 17.

Comment alors oublier qu’avant la nuit de la dictature, les débats ont été très ouverts, que même après l’interdiction des autres partis, chez les bolcheviques, les courants et les tendances portaient orientations et contradictions. Comprendre que la limitation d’organisation et de parole des couches sociales, alliées ou non au prolétariat, ne peut qu’être contradictoire avec l’idée même de socialisme, et que des mesures prises par Lénine, Trosky et les autres ont fait le lit de la bureaucratie et du despotisme.

Peut-on socialiser l’industrie, sans contrôle des salarié-e-s, sans autogestion collective et sans démocratie ? Comment gérer la pénurie ? Comment construire des possibles ici sans que cela apparaisse à d’autres comme des trahisons (exemple de la sortie de la première guerre mondiale) ? Les questions sont multiples et l’on doit s’interroger sur le temps nécessaire, les défaites des années trente, pour que ces éléments soient enfin théorisés et devenir un des socles des organisations se réclamant du trotskisme.

Victor Serge fut un oppositionnel irréductible au stalinisme, un rare survivant grâce à l’expulsion hors de l’URSS, un révolutionnaire toujours et encore malgré les jugements hâtifs de Trotsky et d’autres.

La fin de l’ouvrage, le souffle du possible s’est épuisé, relate les crispations des petits groupes autour de théorisations et de pratiques rabougries, des conflits où le sectarisme couvre les pensées des cendres des défaites. Ne jugeons cependant pas trop vite ces hommes et ces femmes qui ont su garder et transmettre l’espoir, des éléments de théorisations indispensables (sur la bureaucratie, la démocratie, le pluripartisme, l’autonomie des syndicats, etc.).

A l’heure des renonciations ou des génuflexions serviles, ils et elles restaient guidé-e-s par la nécessité de d’auto-émancipation des peuples et des classes exploitées et opprimées, irréductible à la caricature des partis staliniens et de la dictature en URSS, Le souffle de l’internationalisme et de la révolution continuait à brûler, au ralenti, sous les cendres des crimes et des défaites…

Aux générations actuelles de reprendre l’ensemble des débats, de s’extirper du court vingtième siècle. Et en questionnant le futur et le passé, tracer des pistes possibles d’une émancipation individuelle et collective…

Ce livre nous rappelle les apports de Victor Serge sur la compréhension des phénomènes révolutionnaires et sur la place centrale de la démocratie dans les processus d’émancipation. Ces éléments font partie intégrante de la base nécessaire à des réflexions et des pratiques renouvelées. A l’heure des raccourcis et des tentations simplificatrices, doit-on souligner que les couches salariées peuvent elles-mêmes s’organiser dans des formations plurielles et pluralistes y compris pour celles et ceux qui se réclament de la transformation radicale.

Voilà un grand livre alliant esprit, réflexion, questionnement et érudition.

 Susan WEISSMAN : Dissident dans la révolution, Victor Serge, une biographie politique

Editions Syllepse (www.syllepse.net), Paris 2006, 480 pages, 25 euros

 Didier Epsztajn

Larmes réelles et larmes fictives

Philosophe, psychanalyste, marxiste hétérodoxe, Slavoj Zizek dans ce livre sur le cinéma nous entraine dans des réflexions surprenantes autour des mises en scène, des larmes et de la magie de l’écran des salles obscures.

Juste comme invitation à gouter ses libres parcours, je signale une lecture à base de physique quantique de « La double vie de Véronique » et une vision inspirée de la traduction des expériences subjectives du réel dans la fiction chez Krzysztof Kieslowski, que se soit dans son « Décalogue » ou dans sa trilogie « Bleu », « Blanc » et « Rouge ».

Sans compter les remarquables pages autour du dernier film de Stanley Kubrick « Eyes Wide Shut ». Pour l’auteur, le fantasme de Nicole Kidman s’oppose aux tentatives désespérées de Tom Cruise de répondre à l’énigme de ce fantasme, à la paralysie de sa capacité à fantasmer. « Et finalement, cela justifie aussi pleinement la conclusion vulgaire du film, quand après que son mari lui a confessé son périple nocturne, qu’ils ont donc tous les deux été confrontés à l’excès de leurs fantasmes, Kidman – en s’assurant qu’ils sont maintenant complètement réveillés, sortis de la nuit, et que, sinon pour toujours, tout au moins pour un long moment, ils resteront là, se gardant de tout fantasme – lui dit qu’ils doivent faire quelque chose au plus vite. Quoi ? demande-t-il. « Baiser » répond-elle et le film se termine là-dessus, le générique défile. »

Aux regards des réflexions qui suivent cet extrait, que je ne peux que conseiller de lire, il est regrettable qu’un même travail n’est pas été développé par Slavoj Zizek sur le début du film et la scène du miroir où l’axe du regard de Nicole Kidman induit le trouble chez le spectateur et la spectatrice.

Faites le détour du coté du rêve, des fantasmes, des larmes et de la (re)construction du moi.

Slavoj Zizek : Lacrimae rerum

Essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski, Lynch et quelques autres

Amsterdam Poches, 2007, 253 pages, 9,80 euros

Didier Epsztajn

CONTINENTS NOIRS : Une collection littéraire de Gallimard

« L’Afrique – qui fit – refit- et qui fera. » Michel LEIRIS

 Les premiers livres publiés dans cette collection bénéficiaient d’une présentation de Jean Noël Schifano directeur de la collection. J’en extrait deux phrases emblématiques « Nous parions, ici, sur les Africains d’Afrique et d’ailleurs, de langue française et de toute langue écrite, parlée et sans doute pas écrite encore, nous parions sur l’écriture des continents noirs pour dégeler l’esprit romanesque et la langue française du nouveau siècle. Nous parions sur les fétiches en papier qui prennent le relais de fétiches en bois. ». Le frontispice des premières parutions a disparu mais l’orientation éditoriale demeure.

C’est après avoir lu de nombreux auteurs, africains, antillais, publiés dans cette collection (et chez d’autres éditeurs), que j’ai souhaité, dans une note aux dimensions modestes, faire partager des plaisirs de lecture et peut-être vous entraîner dans ces espaces si proches et si peu connus. En ces temps d’éphémères, je choisis de puiser dans les premiers ouvrages publiés.

Laissez vous guider par les titres et leurs résonances, passez la porte des jaquettes tachées et entrez dans ces continents, vous y trouverez des écrivain-e-s passionné-e-s et passionnants.

Vous avez peur de l’inconnu, vous chercher des repères, pourquoi ne pas commencer par les deux livres de Boniface MONGO MBOUSSA « Désirs d’Afrique » et « L’indocilité » qui présentent un large panorama d’auteurs, odeurs classiques, fragrances modernes, ténèbres rwandaises, flamboyances congolaises, diaspora et casques coloniaux.

L’écriture des un-e-s vous enchantera, celle d’autres vous fera rire, leurs rêves vous sembleront proches et d’autres si lointain. Contes, récits épiques, aventures, livres accrochés à la vie.

Quelques idées, pour vous mettre l’eau à la bouche, espérances de lectures à venir.

Plongez vous dans la langue savoureuse de Abdourahman WABERI « Transit » qui de Roissy à Djibouti évoque la guerre et l’exil ou « Rift, routes, rails » variations au passé et au présent sur les déserts, les océans et les mythes. Choisissez la langue brutale de la martiniquaise Fabienne KANOR qui dans « D’eaux douces » raconte l’aliénation d’une femme au prise avec les questions identitaires.

Peut-être serez vous attiré par le titre « Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois » de Henri LOPES  qui revient sur le mouvement de la négritude et s’interroge sur la création, la francophonie, le métissage à l’heure de la globalisation .

Choisissez l’un des romans de Ananda DEVI, originaire de l’île Maurice, par exemple « Soupir » et son premier paragraphe « La terre est enflée comme une langue qui n’a pas bu depuis longtemps. Le sable coule aux pores. Les horizons et les regards sont scellés. Au dessus de nous, le ciel semble ouvert. Mais il n’y a rien d’ouvert, ici. Nous sommes nés enfermés. »

Suivez la quête d’amour de Maya, héroïne de Nathacha APPANAH-MOURIQUAND.

Vous n’aimez pas le foot, que cela ne vous rebute pas d’entrer dans « La divine colère » du camerounais Eugène EBODE, pour y partager sa critique de la compétition et des passions « transformant les stades en crachoir et en cratère de tous les exutoires ».

Que dire de « L’ivrogne dans la brousse » du nigérian Amos TUTUOLA, qui fait figure d’ancêtre de ces littératures. La traduction de Raymond QUENEAU est un régal.

Allez à « Lisahohé » capitale imaginaire mais si réelle du togolais Théo ANANISSAH pour suivre et vous perdre dans une enquête où le narrateur même ne semble pas si innocent.

Rejoignez la tendresse de la gabonaise Justine MINTSA dans « L’histoire d’Awu » à moins que vous ne vouliez suivre le chemin du journaliste qui vous entraînera sur les traces de Lidia do Carmo Ferrerira poétesse dans « La saison des fous » de l’angolais José Eduardo AGUALUSA.

Mais peut-être serez vous plus sensible à la confrontation entre modernité et privilèges ancestraux dans « La révolte du Komo » du malien Aly DIALLO, au récit du congolais  Mambou Aimée GNALI et son « Beto na beto, le poids de la tribu » ou au destin de l’aveugle Doumé dans le roman « Le cri que tu pousses ne réveillera personne » du camerounais Gaston-Paul EFFA .

Admirez le portrait dressé de l’île Maurice par Amal SEWTOHUL dans « Histoire d’Ashok et d’autres personnages de moindre importance », ou parcourez l’effacement de la société traditionnelle dans le système colonial de Donato NDONGO dans « Les ténèbres de ta mémoire ».

Je ne veux ni vous lasser si substituer mes propres découvertes à vos possibles lectures.

J’ai gardé pour la fin la mosaïque de Sylvie KANDE « Lagon, Lagunes » et la petite postface si belle de Edouard GLISSANT qui se termine par cette invitation « Je voulais seulement, à cette place, partager avec vous l’insondable et l’imprévisible. Écrire est une divination. Lire ce qui fut écrit, c’est déchiffrer l’énigme. »

Boniface Mongo-Mboussa : Désirs d’Afrique

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 325 pages, 19,90 euros

Boniface Mongo-Mboussa : L’indocilité

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2005, 135 pages, 13,50 euros

Abdourahman A. Waberi : Transit

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 154 pages, 13,50 euros

Abdourahman A. Waberi : Rift, routes, rails

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 85 pages, 11,15 euros

Fabienne Kanor : D’eaux douces

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 205 pages, 16 euros

Henri Lopes : Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les gaulois

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 113 pages, 11,50 euros

Ananda Devi : Soupir

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 225 pages, 16,50 euros

Nathacha Appanah-Mouriquand : Blue Bay Palace

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 95 pages, 12 euros

Eugène Ebodé : La divine colère

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 229 pages, 17,50 euros

Amos Tutuola : L’ivrogne dans la brousse

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 128 pages, 12,05 euros

Théo Ananissoh : Lisahohé

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2004, 136 pages, 13 euros

Justine Mintsa : L’histoire d’Awu

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 110 pages, 12,05 euros

José Edouardo Agualusa : La saison des fous

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2002, 263 pages, 18,50 euros

Aly Diallo : La révolte de Komo

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 233 pages, 15,10 euros

Mambou Aimée Gnali : Beto na beto, le poids de la tribu

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 115 pages, 12,05 euros

Gaston-Paul Effa : Le cri que tu pousses ne réveillera personne

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 167 pages, 12,05 euros

Amal Sewtohul : Histoire d’Ashok et d’autres personnages de moindre importance

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 223 pages, 19,05 euros

Donato Ndongo : Les ténèbres de ta mémoire

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2004, 163 pages, 19 euros

Sylvie Kandé : Lagon, lagunes

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 76 pages, 9,90 euros

Didier Epsztajn

Contre l’histoire lacrymale

Le livre d’Esther Benbassa par de la volonté « de comprendre comment la souffrance, ses représentations, ses instrumentalisations successives ont pu façonner l’histoire d’un peuple et d’une religion, ou plus encore l’idée que ce peuple et cette religion se faisaient de leur histoire ».

L’identité d’un groupe entremêle constructions sociales, constructions mentales, imaginaires collectifs, actes de foi ou de croyances, rationalisations des vécus et des compréhensions, écritures et réécritures du passé en fonction de choix religieux, scientifiques ou sociaux, de confrontation aux autres, d’inscription dans des lieux et temps concrets. Mémoires et histoires ne se recouvrent pas forcément, surtout lorsque le religieux, l’idéologie, le désir et la peur imprègnent ou dominent les perceptions.

J’utiliserais dans cette note le terme de juif, sans préjuger des débats nécessaires de définition sur la notion de peuple(s), nation(s), religion(s), etc.…De même je choisis la formulation de Raul Hilberg « La destruction des Juifs d’Europe » aux termes « holocauste » ou « shoah » qui m’ont toujours parus inadéquats. J’assume par ailleurs le choix, sans vouloir porter atteinte aux croyances d’éventuel-le-s lecteurs et lectrices, de mettre tous les termes à connotation religieuse en minuscule (bible, écritures, talmud, dieu, croisade, exil, etc.). Je garde par contre la graphie de l’auteure.

Le livre d’Esther Benbassa est divisé en cinq chapitres.

« Souffrir, mourir, ritualiser » traite de la place de la souffrance dans l’éthos juif, dans les constructions bibliques et midrashiques (exégèses rabbiniques des écritures). « Une justification eschatologique et apocalyptique de la souffrance prend forme, soutenue par la croyance en une vie après la mort ».

L’auteur parcourt les mots et ordres religieux pour dégager les sens possibles de la souffrance comme relation au monde, punition ou bénéfice, relation à dieu, en soulignant les différences sensibles entre le catholicisme, l’islam et le judaïsme. Sans oublier que cette construction collective induit que « Le ferment de subversion que recèle la souffrance est neutralisé par cette ritualisation qui, par cumul des catastrophes qu’elle englobe, libère en même temps un espace d’espérance ».

Cette plongée dans l’univers proprement religieux est indispensable car elle permet de comprendre comment « liturgie et mémoire se rejoignent pour bâtir une histoire souffrante ». L’auteure souligne par ailleurs que « cette gestion très particulière du souvenir du malheur apparaît d’emblée très différentes de notre attitude contemporaine séculière ».

Le chapitre deux « Fabriquer de l’histoire souffrante » est un parcours historique : première croisade (1096), brulement du talmud vers 1240 à Paris par ordre du roi, expulsion d’Espagne en 1492, accusations de meurtre rituel et autres persécutions. Ces différents événements suscitent des chroniques qui vont devenir, perdurant encore de nos jours, une mémoire de souffrance « dénominateur commun d’un peuple en dispersion », une identité et une cohésion dans l’exil. « La souffrance primait l’histoire » et l’histoire des juifs se mémorisait uniquement comme histoire de malheurs. Il suffit de se pencher sur la réelle histoire des juifs au moyen âge pour montrer le caractère réducteur et mythique de cette translation (autonomie dans les ghettos, privilèges divers, statut social, qui évidemment n’éliminent pas les conséquences des menaces antisémites et des pogroms).

Par ailleurs, l’auteure signale que cette histoire ne nous dit rien sur ce qui faisait la spécificité du judaïsme d’alors, ni sur ses apports effectifs à la civilisation médiévale. Elle décrit les différences entre les mondes ashkénaze et séfarade, laisse une place importante à la littérature qui contribue à tisser génération après génération, cette histoire souffrante, interroge les différents moments proprement mystiques comme ceux de la kabbale. L’auteur ne néglige pas l’histoire des juifs dans l’empire ottoman.

Avec le XIXème siècle, en Europe, il s’agit d’une toute autre histoire, accès à la citoyenneté, sortie des ghettos, développement d’un courant des Lumières (haskala), échec de la Révolution de 1848, laïcisation et occidentalisation.

La destruction des juifs d’Europe par l’état nazi et ses complices dans la plupart des pays, dont le gouvernement de Vichy, modifie profondément les coordonnées : disparition du yiddishland et forcément questionnement pour les survivant-e-s. « Que faisait dieu à Auschwitz ? ». Ce chapitre « Une souffrance sans espérance » discute entre autres de l’unicité de cette destruction face aux autres génocides. Il faudra attendre les années 60 pour un début d’historicisation savante de cette période. « En attendant, l’Holocauste comme religion de la souffrance a bel et bien été adopté par les masses juives ». Un événement sort de l’histoire pour devenir un moment sacré, par définition indiscutable, mémoire absolue, indéfiniment porteur de sens quelque soit la situation concrète sur lequel il est projeté (comme par exemple dans ses transcriptions juives en Palestine ou dans les relations entre Israël et les pays arabes).

Contre cette vision, Esther Benbassa souligne « Pour ne pas oublier, c’est d’histoire que nous aurions besoin, et non d’émotions, toujours fugitives, exigeant sans cesse d’être renouvelées, avec toujours plus d’intensité ». Cela nécessite aussi et surtout de nommer l’innommable.

Les chapitres suivants prolongent la réflexion « Une rédemption laïque ? La Shoah, Israël et les juifs » et « Hors de la souffrance, point de salut ! » sur lesquels je ne m’étends pas, car je suis déjà intervenu, à de nombreuses reprises, en chroniquant des publications. Je partage avec l’auteure bien des appréciations et particulièrement la nécessaire dimension universelle de cette histoire particulière et « la reconnaissance des mémoires meurtries » comme « étape indispensable des identités individuelles et collectives dans nos sociétés de plus en plus sécularisées ».

Et l’auteure de conclure par « Le droit à l’oubli ». Nous ne pouvons nous considérer principalement comme victime, la judéité n’est pas réductible à l’antisémitisme, la négritude à l’esclavage, etc.…Une telle vision rétrécit l’horizon, naturalise des inscriptions historiques, enferme dans la négation de soi comme individu-e et comme collectivité. « La victimité n’est pas inscrite dans le code génétique d’un groupe ».

D’où une interrogation pertinente : « Ceux qui, sans répit, veillent sur la mémoire et en fond un devoir sont-ils prêts à lâcher prise pour autoriser l’oubli, qui n’est pas effacement de l’événement, mais seulement sortie de la mémoire, désormais confiée à l’histoire, comme on laissait hier au texte la charge de rappeler, à cadences régulière, les désastres du passé ? »

Penser et réfléchir c’est aussi sortir des sentiers habituels, c’est parfois pour un-e mécréant-e se confronter aux constructions religieuses qui ont tant importées, avant le règne de l’individu citoyen abstraitement égal et la domination de la marchandise.

Mais il ne faut pas se tromper, le ressurgissement de la question religieuse, l’actualité d’un archaïsme, pour utiliser un beau titre d’Alain Birh, est une toute autre question.

Esther Benbassa : La souffrance comme identité

Editions Fayard, 2007, 303 pages, 20 euros, réédition en format de poche en Pluriel

 Didier Epsztajn

L’amour interdit de Chanda et Jugnu

Une histoire d’amour, de disparition et de meurtre, dans la communauté pakistanaise d’une ville anglaise. Sous fond de racisme blanc, les nostalgies d’un pays perdu et l’entrelacement d’histoires de famille, entre tourments, traditions et émancipations.

L’auteur utilise une écriture poétique et métaphorique qui au rythme des saisons fait contrepoint aux violences subies et exercées par les personnages.

Une interrogation sobre sur les imprégnations traditionnelles qui déchirent chaque être et, en particulier, les femmes qui assument, mais jamais totalement ni sans conséquences dans leurs propres corps, la transmission de codes, de traditions culturelles ou religieuses.

Nadeem Aslam nous attache aux facettes multiformes de ses personnages. Sa critique de la cruauté, de l’intolérance et de la religion islamique réellement existante dans cette communauté déracinée n’est jamais manichéenne. Un grand livre sur l’amour fou, la foi et la difficulté d’être.

Je relie ce regard tendre et sans complaisance, avec celui d’Amos Gitaï dans son film Kaddosh sur la communauté orthodoxe juive de Jérusalem.

Sur le même auteur : Fresques cachées, tête de Bouddha, livres cloués

Nadeem Aslam : La cité des amants perdus

Seuil, Paris 2006, 425 pages, 23 euros, réédition Points Seuil

Didier Epsztajn

Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme

Ce livre, dédié à Jean Marie Vincent, paraît dans une collection animée par Daniel Bensaïd et Eustache Kouvalékis dont il n’est pas inutile de rappeler l’objet : « Mille Marxismes est un espace ouvert aux composantes, irréductiblement plurielles, qui constituent la « constellation Marx » de notre présent. Aux antipodes aussi bien des orthodoxies de naguère que des « pensées molles » actuellement en vogue, elle se propose de publier des travaux qui illustrent l’exigence théorique et la vitalité de la recherche qui se mène aujourd’hui en s’inspirant de Marx. A vocation pluridisciplinaire, elle se veut un espace de rencontre entre auteurs de générations et de pays différents, contribution à l’indispensable réflexion qui anime ceux qui veulent changer le monde.

Cette note ne se veut ni une présentation résumée du livre ni une liste exhaustive des problématiques abordées. Je voudrais juste pointer quelques éléments et très subjectivement, j’ai choisit certains passages en espérant qu’ils inspireront à la confrontation avec les thèses de ce beau livre et plus généralement avec ce qui est le sous-titre de l’œuvre majeure de Marx « Le Capital » à savoir la « Critique de l’économie politique ».

Au commencement, l’analyse de la marchandise : « Il est difficile de comprendre le monde dans lequel nous vivons et la forme d’objectivité particulière du social qu’il porte si l’on ne commence pas par l’analyse de la marchandise qui n’est pas seulement un objet économique, mais une forme sociale structurant les relations entre individus ».

J’attire immédiatement l’attention sur les mots «objectivité » et « forme sociale » : les formes de représentations, les « idées » ne sont pas le simple reflet des rapports sociaux, mais un élément constitutif de l’objectivité du social ; la marchandise, le travail ne sont pas des catégories naturelles mais des constructions sociales. L’auteur y reviendra à de multiples reprises.

Signalons dès à présent que si les idées ne sont pas le simple reflet des rapports sociaux, si les formes d’opacité ne relèvent pas de la « fausse conscience » mais renvoient à des formes sociales objectives, non naturelles mais historiquement situées, des politiques révolutionnaires ne peuvent se réduire à une problématique de prise de conscience…

En partant du fétichisme de la marchandise « le fait qu’un rapport social des hommes entre eux se présente comme un rapport des choses entre elles ; en l’occurrence la valeur des marchandises, à travers laquelle s’organise l’échange, est socialement perçue comme leur attribut naturel, alors quelle est générée par des rapports de productions spécifiques » l’auteur présente une analyse critique des rapports sociaux capitalistes et des formes de socialisation des individus qu’ils structurent.

Il nous rappelle que le capitalisme n’est pas seulement marqué par le « désenchantement du monde », qu’il produit lui-même un nouvel enchantement : « les dieux sont morts, mais le monde est devenu peuplé de ces choses sensibles suprasensibles que sont les marchandises et leurs fantasmagorie ».

La marchandise n’est pas une donnée transhistorique, elle est «la forme sociale du produit du travail dans les rapports de production capitaliste ». Les phénomènes de la double forme de la marchandise (valeur d’usage et valeur), le travail comme rapport social avec la distinction décisive entre travail et force de travail, sont présentés en regard du fonctionnement radicalement différent des sociétés antérieures.

Ne se cantonnant pas simplement au fétichisme de la marchandise, la « chosification » des rapports sociaux, A. Artous analyse aussi « la personnification » des choses, le fétichisme issu de l’organisation capitaliste de la production même « Les moyens de productions, devenus capital, semblent produire de par eux mêmes du profit ».

Revenant sur l’apport de Marx concernant la « subsomption du travail » sous le capital, en achetant la libre disposition de la force de travail, « le capitaliste instaure un rapport de soumission du travailleur afin de réaliser la valeur d’usage de la force de travail : la production de survaleur. » A. Artous insiste sur le fait que la domination du capital dans la production n’est un pouvoir surajouté au progrès technique de production, mais « structure ce procès en même temps qu’il génère des formes de socialisation des individus. »

L’auteur explicite la différence entre la valeur-travail des économistes comme Ricardo et la théorie de la valeur de Marx, et pour poursuivre pose une question : « Par quelle procédure sociale objective, la société capitaliste est-elle capable de comparer des travaux différents, en les transformant en travail abstrait, c’est à dire en considérant le travail comme une substance homogène ? » lui permettant de polémiquer avec les théories de la réification et de la rationalité instrumentale.

Poursuivant ses travaux antérieurs, A. Artous revient sur la production des formes d’individualisation (sujet politico juridique et travailleur parcellaire).

Mais sans négliger les contradictions inscrites dans le fonctionnement du système « Le procès d’échange porte la liberté et l’égalité des échangistes comme présupposé théorique, en quelque sorte, mais le droit égal et l’égalité citoyenne comme forme politico juridique n’est pas une donnée naturelle du système », il souligne que, dans ce cadre, l’État occupe une fonction particulière dans la construction du rapport salarial.

Dans cette partie aussi, A. Artous revient sur la différence fondamentale avec les sociétés pré-capitalistes (domination directe des individus, rapports de dépendances personnelles) et sur les acquêts du capitalisme (dissolution des formes communautaires d’existence des individus, désencastrement des rapports de production capitalistes, particularisation de l’homme). Il analyse de plus les rapports entre État, droit et luttes de classe.

Puis l’auteur ouvre des questionnements sur fétichisme et communisme en traitant notamment des dictatures staliniennes sous un angle particulier : «Le fétichisme de l’État-plan fonctionne comme un fétichisme de l’organisation administrative des relations sociales »

Il nous incite à réfléchir sur les conséquences de la révolution radicale instruite par le capitalisme et à « prendre en compte une série de séparations introduites dans l’organisation de l’espace social par le capitalisme et non rêver de réunifier la vie sociale autour de la figure du producteur »

Contre une certaine tradition marxiste, ces analyses renouent avec les riches débats des années 20, repris dans les années 70 avec la levée de la chape de plomb du stalinisme. L’auteur nous rappelle que ce qui est premier pour Marx ce n’est pas l’activité économique, c’est la façon dont les hommes produisent et organisent leurs rapports sociaux.

Les chapitres sont assortis de commentaires, dialogues critiques avec de multiples auteurs marxistes ou non. A l’heure de la marchandisation du monde, voilà un ouvrage bienvenu qui mérite l’attention et l’étude.

Je voudrais terminer cette note par un commentaire plus personnel.

Tout en ayant lu les principaux auteurs cités et republiés dans les années 70 (entre autres Jakubowsky, Pasukanis et Roubine, sans compter la place particulière des écrits du jeune Lukacs), mes réflexions ont souvent été dominées par les représentants du « courant chaud » de la critique radicale (tel Ernst Bloch, Walter Benjamin, T. Adorno, M. Horkheimer, H. Marcuse, ou Lucien Goldman pour n’en citer que quelque-uns) car ils répondaient mieux à mes yeux à l’horreur du monde (qu’elle fut quotidienne ou historique comme le fascisme et stalinisme).

La rigueur inscrite dès le premier livre d’A. Artous « Marx, l’Etat et la politique » m’a permis de renouer avec une approche moins « morale » et plus radicale de l’analyse du capitalisme (rapports sociaux spécifiques, acquêts de la révolution capitaliste, etc.).

La critique de l’économie politique reste indispensable pour appréhender la complexité du monde dans ses multiples dimensions. Loin des réductions économistes et des simplifications sociologiques, elle reste centrale pour asseoir des élaborations pour des politiques alternatives radicales, vraiment émancipatrices ,pour toutes et tous.

Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique

Editions Syllepse, Paris 2006, 205 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Mises en mémoire et en perspective

Trop peu de textes de palestinien-e-s circulent en France. Les éclairages apportés sur l’histoire, la politique et la vie quotidienne aident à une meilleure compréhension des tensions qui parcourent la société palestinienne. Je souligne que le cadre général reste celui d’une histoire toujours déniée. Continuer à lire … « Mises en mémoire et en perspective »

La couleur se soucie peu des frontières

Entre musique et couleur, à l’est de la Méditerranée, un souvenir douloureux, une déchirure.

« La musique ouvre une fenêtre, immédiatement. Une trappe dans sa tête, derrière, et par là, il entre en elle. Avec sa douleur, son désenchantement, sa peur. Mais aussi sa résignation, le regard qu’il porte sur la mer quand la peur s’est dissipée. Les souvenirs se ravivent en elle. »

Joakim, Aysel, Özelm, histoires improbables, séparations, amours incestueuses, visage aimé et retrouvé. Le trouble et des bleus azur, céruléen outremer ou lapis-lazuli.

Un voyage du coté des innocences, une écriture d’un grand charme poétique, l’espoir dans l’ombre de l’Histoire.

« Un mystère, en un mot, une affaire sur laquelle repose un tabou. Et progressivement ce mystère devenait un socle sur lequel elle pouvait bâtir. Une source de force et non de chagrin. »

Henk van Woerden : Outremer

Traduit du néerlandais

Editions Actes Sud, Paris 2009, 341 pages, 23 euros

Didier Epsztajn