Les bons mauvais esprits libres

Comme le souligne l’auteur dans ses pages liminaires « Comment me lire ? » un lecteur ou une lectrice fait nécessairement la « découverte navrante », du nombre limité de livres abordables au cours d’une vie (je n’ai jamais pu vraiment accepter cette idée). Chacun-e en tirera une ou des méthodes de choix fantasmatiques au nom de ses réalités intimes, des hasards objectifs, des amours, etc…

Presque deux cent entrées, une part belle aux ouvrages dits classiques, aux surréalistes, une plongée dans le vingtième siècle, comme autant d’entrelacements, rencontres, amitiés, amours fous, littératures, arts et engagements.

Les choix de l’auteur, sont riches de nombreuses surprises, y compris dans ses oublis. « Il peut y avoir certains avantages à être autodidacte. A coup sûr celui, au lieu de se laisser imposer les choix des maitres et de leurs programmes, de se laisser guider, à partir de ses premières illuminations, au fil de leurs affinités, amitiés, recommandations… »

Reste, cela fâchera probablement Michel Lequenne, que certaines pages, de cette rétro-promenade, mais non errance, dans la vie et dans les livres, sont significativement moins intéressantes que d’autres. Sans renoncer à la force de ses idées, l’auteur, aurait pu porter un regard apaisé sur les divergences politiques, les choix organisationnels, les jugements et les polémiques du siècle éteint. Son œuvre, de passage de témoin aux générations du vingt et unième siècle, aurait été plus utile, en faisant une part plus belle aux doutes et aux incertitudes.

Des partis pris quelques fois irritants, mais un livre passionnant, un livre de goinfre « qui ne trouve pas de contradiction, mais conciliation entre ce que j’ai aimé et ce que j’aime maintenant. ». Les souffles combinés de la révolte, de l’émancipation et de la connaissance.

 Michel Lequenne : Le catalogue (pour mémoires)

Editions Syllepse, Paris 2009, 827 pages, 30 euros

 Didier Epsztajn

Transformations du travail, accumulation du capital et action collective

Les voitures encombrent les villes, les routes et nos têtes « ne pas oublier la puissante féerie marchande», la concurrence fait rage entre les quelques groupes automobiles cherchant à préserver ou accroître leurs parts sur les marchés locaux et mondiaux.

Le livre de Stephen Bouquin n’est pas une étude de plus sur les restructurations industrielles ou de sociologie du travail ouvrier. Il inscrit les transformations du travail dans l’atelier en relation avec la dynamique d’accumulation du capital. « On ne peut traiter des relations de travail et de leur transformation sans prendre en compte la dynamique d’accumulation du capital. » sans cependant oublier que « Les interrelations entre les transformations du travail, l’accumulation du capital et l’action collective se construisent selon des temporalités différentes. »

L’auteur va appréhender la conflictualité sociale « non comme un épiphénomène mais, au contraire, comme une dimension structurellement présente, même si l’une de ses manifestations telle que la grève peut faire défaut pendant tout un temps ». et lui attribue « un rôle structurant, cette approche a le mérite de ne pas se limiter à une interprétation managériale de la réalité sociale qui considère les conflits sociaux comme preuve de la perte de cohérence du modèle productif. »

Une double contingence pèse sur les groupes automobiles «la nécessité de maîtriser tant que faire ce peut le facteur travail humain d’une part, affronter à des degrés variables une concurrence intercapitaliste d’autre part. »

Le livre est découpé en trois parties : les modèles d’analyse de l’industrie automobile, rationalisation et conflits et études de cas.

Dans des études détaillées de RVI Blainville et Volkswagen Bruxelles, S. Bouquin mobilise plusieurs niveaux d’analyses (historique, économique, sociologique). Il n’est pas possible de résumer la riche documentation d’autant que l’auteur revient sur l’introduction du taylorisme aux USA et le modèle productif japonais.

Par ses méthodes et en particulier la place donnée à la conflictualité (dimension endogène de l’évolution des formes d’organisation du travail et des politiques de management et non élément surajouté) ce livre permet d’appréhender à travers une histoire des restructurations d’un secteur prépondérant du monde capitaliste et les modifications de la subsomption réelle du travail. (La notion de soumission ou subsomption est d’acceptation plus large que celle d’exploitation). L’auteur nous rappelle que « La subsomption réelle du travail a ceci de particulier qu’elle peut laisser l’individu entièrement autonome et responsable… » Le despotisme d’entreprise peut se dépouiller de ses aspects les plus autoritaires mais « même le travail le plus autonome peut encore connaître une forme de domination sous une forme particulière telle que le codes du métier et la conformisation de soi à ceux-ci. »

Se réclamant d’une certaine tradition d’analyse (entre autres Pierre Naville, Jean-Marie Vincent et Pierre Rolle) l’auteur n’oublie pas que « Le temps est un rapport social, tout comme le travail. » et que  « Le capital ne peut prendre en considération la subjectivité libre opposée au monde des choses qu’en chosifiant à son tour la subjectivité pour la soumettre au processus de valorisation. »

Dans sa postface « Salariat, résistance et perspectives » Pierre Cours-Salies revient sur les apports de cette démarche pluridisciplinaire et nous rappelle que « l’avenir s’écrit en grande partie au futur antérieur ».

 Stephen BOUQUIN : La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile (1970-2004)

Editions Syllepse, Paris 2006, 306 pages 23 euros

 Didier Epsztajn

La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas

Le dernier ouvrage de Michel Husson regroupe des textes antérieurement parus et remaniés pour donner une logique d’ensemble autour de cinq chapitres : le capital-monde, les contraintes du profit, le travail sans fin, la construction des alternatives et les armes de la critique.

Michel Husson commence par décrire la hausse du taux d’exploitation (baisse de la part salariale dans le produit intérieur brut (PIB) depuis le début des années 80. Il nous rappelle que « la courbe générale de la part salariale s’explique…. par le rapport de forces entre classes sociales. » Le capital est un rapport social, un rapport d’exploitation.

Le discours économique participe du noyau dur de l’idéologie dominante et cette idéologie « se nie en tant que telle et revendique au contraire de la neutralité et de l’objectivité scientifique. » L’économie n’est pas une science dure, toute appréhension de sa réalité passe d’abord par la critique de l’économie politique.

La mondialisation actuelle débarrasse le capitalisme d’un certain nombre d’entraves. « La fonction principale de la finance est d’abolir, autant que faire se peut, les délimitations des espaces de valorisation. » Il y a fluidification des déplacements du capital. La financiarisation « n’est donc pas une excroissance malsaine sur un corps sain mais un élément constitutif du capitalisme contemporain ». Sans oublier « que la finance a réussi à capter la majeure partie des gains de productivité au détriment des salaires dont la part a reculé. »

L’auteur polémique à juste titre avec « la fable de la flexibilité », « le fardeau des dettes » mais aussi sur les théorisations sur « le capitalisme cognitif et la fin du travail.» Aux positions sur le revenu universel, il oppose la socialisation et la gratuité « Tout progrès social passe pourtant par un degré de socialisation accru, qui est une démarchandisation, et potentiellement une démonétisation. »

Michel Husson n’en reste pas à la critique, la partie IV « La construction des alternatives » trace, en positif, une démarche émancipatrice.

L’auteur argumente de façon précise sur la nécessité d’une démarche crédible, contre le  « révolutionnarisme » et son retrait des combats présents et permanents, sa logique de démission par le « tout ou rien ».

Je partage le positionnement de l’auteur lorsqu’il explique très clairement que « La partie difficile de toute démarche programmatique n’est donc pas tellement l’énoncé des mesures à prendre, mais la définition des politiques permettant de neutraliser les comportements d’obstruction, de rétorsion, voire de sabotage auxquels un projet de transformation sociale aurait à faire face.»   « C’est pourquoi il faut soigneusement calibrer le radicalisme de tout projet, de manière à assurer le degré de mobilisation sociale nécessaire à sa viabilité réelle. Il faut, autrement dit, disposer d’une vision stratégique. »

La postface, sur l’affaire Jérôme Kerviel, trader de la Société Générale, permet à l’auteur de revenir sur des fondamentaux souvent masqués : « La véritable sanction se produit quand ces titres financiers, qui ne sont que des droits de tirage sur la plus-value, cherchent à faire le grand saut périlleux et à se reconvertir dans la sphère réelle. C’est alors le moment de rappel de la réalité. »

Reste que le « pur » capitalisme est inconcevable sans l’intervention en permanence des États pour créer et soutenir les conditions de son fonctionnement, et sans la corruption, les maffias et l’ensemble des faces obscures du rayonnant marché ; sans oublier la socialisation des pertes des établissements bancaires et financiers par le très libéral gouvernement américain.

Il faudrait approfondir la discussion sur l’impérialisme, la position de Michel Husson n’est pas convaincante « Le concept d’impérialisme a perdu une partie de sa pertinence. »

Il en est de même sur la Chine car « l’émergence d’un géant » n’existe que comme tendance, lourde de graves crises socio-économiques. Il n’est pas si facile de sortir du sous-développement même sous une autorité très centralisée « d’un parti-état ».

Un livre combinant critique théorique et approches pratiques et résolument tourné vers la construction d’alternatives, intégrant les réponses écologiques à la crise du « pur capitalisme ».

 Michel Husson : Un pur capitalisme

Éditions Page deux, Lausanne 2008, 204 pages, 16 euros

Trois chapitres sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/lectures/trois-chapitres-dernier-livre-michel-husson

 Dider Epsztajn

Un mur a toujours deux cotés

Journaliste au Monde, ayant vécu dans sa jeunesse en Israël, Sylvain CYPEL vient de publier un gros livre d’analyse de la société israélienne et de façon plus réduite sur celle de la société palestinienne.

S’il n’est pas possible, dans un article de résumer ce livre de plus de 400 pages, ni de parcourir l’ensemble des analyses articulées à une riche documentation historique (autour des travaux des « nouveaux historiens » israéliens tel Tom SEGEV, Benny MORRIS ou Ilan PAPPE ; de palestiniens comme Edward SAID ou Elias SANBAR) et enrichie par de nombreux interviews, j’essayerais d’évoquer les points les plus significatifs ou ceux porteurs des interrogations critiques les plus pertinentes sur les sociétés traitées et leurs évolutions.

La société israélienne n’est ni figée ni homogène. Le livre interroge les contradictions, engendrées, entre autres, par la confrontation permanente entre les mythes structurant le passé-présent de cette société et de ses habitant(e)s et les réalités très éloignées des descriptions diffusées par les médias.

Autant le dire ouvertement, ce que Sylvain CYPEL écrit dans ces quinze chapitres dont deux plus particulièrement centrées sur la société palestinienne fait largement accord (dissymétrie des responsabilités, mises à jour des politiques des dirigeants sionistes et analyses des phénomènes ethnicistes et racistes de la société israélienne, critique des incapacités politiques passées et actuelles de l’OLP.

Reste cependant des plages de désaccords ou d’ambiguïtés de l’auteur que nous critiquerons à la fin de cette note.

La conclusion du livre peut être résumée simplement. Aujourd’hui la défaite, au sens politique du terme, d’Israël ne peut être que salvatrice. Cette défaite des dénis, de la pensée ethnique et des constructions mythiques et à l’inverse la victoire du droit l’universalisme et l’éthique de justice, passe par la reconnaissance du caractère constitutif, dans la construction d’Israël, de l’expulsion des palestiniens en 1948. Son avenir en tant qu’entité nationale dépend au premier chef du règlement de ce contentieux fondateur. Et cela nécessite, entre autres, de libérer tous les territoires occupés y compris Jérusalem-Est.

La première partie du livre s’intitule : « Mémoires, images de soi, images de l’autre ».

La mémoire, épurée de 1948 est le soubassement d’une construction rassurante de l’image de soi, comme unique victime, pour les juifs israéliens.

La négation des expulsions, des massacres, des villages rasés et effacés de l’histoire, le déni des palestiniens puis des réfugiés, l’auto-justification systématique ont créé un espace fantasmagorique où l’image de l’autre est dévalorisée, méprisée et annulée.

Cette construction s’appuie sur l’influence ethniciste présent dans le « mouvement national juif » et s’alimente d’une vision orientaliste de l’histoire (approche articulée autour de l’idée que l’espace arabo-musulman est marqué par des « constantes culturelles » qui lui seraient intrinsèques et constitutives).

L’évolution de Benny Morris, est un exemple frappant du fonctionnement mental de cette société. « L’homme qui le premier en Israël, s’est attelé à la mise au jour des faits historiques les plus douloureux pour la mémoire collective, et les plus systématiquement occultés, va d’un même mouvement les désigner pour ce qu’ils furent : -un nettoyage ethnique – ce qu’il s’était jusque là toujours refusé à faire. Mais il va aussi, sous l’influence de cette rétraction ethnique et son orientalisme profond, s’atteler à les justifier, et même à… prôner leur répétition. »

L’auteur traite aussi des difficultés palestiniennes à appréhender les israéliens. « La négation du caractère national de la société juive israélienne fonctionne comme un miroir inversé de la vision orientaliste israélienne quant à l’inexistence d’un peuple palestinien et l’illégitimité de son nationalisme ».

La seconde partie du livre intitulée « Israéliens, Palestiniens : la tentation du pire » traite de l’après guerre des six jours.

Les modifications substantielles des partis israéliens et de leurs orientations majoritaires dans un contexte d’occupation des territoires, de colonisation puis de développement de la première Intifada sont analysées en détail. L’auteur parle d’une « algérisation » des israéliens c’est à dire d’un renforcement « en son sein, par un mouvement mécanique, les propensions les plus coloniales qui y préexistaient ».

Les négociations d’Oslo ( la responsabilité primordiale dans l’échec revenant aux dirigeants travaillistes israéliens ), de Camp David, de Taba puis de Genève sont disséquées et les fondements des mensonges israéliens, particulièrement bien mis en perspective avec les réalités politiques et symboliques de l’occupation.

Coincée entre une politique de « lutte armée » et de diplomatie secrète, l’autorité palestinienne ne parviendra pas à élaborer des perspectives mobilisatrices. Elle sera largement prise au dépourvu par la première Intifada. L’absence de démocratie, la corruption de l’OLP ( nomination comme ministre de Jamal Tarifi devenu milliardaire en fournissant à Israël la main d’œuvre qui construisit les habitations et les routes réservées aux colons, prélevant sa dîme sur chaque salarié palestinien), le clientèlisme avec le retour des grandes familles sont analysées.

L’auteur mène une critique exemplaire des actions terroristes et suicidaires. « Les auteurs palestiniens d’attentats suicides font l’objet d’un double déni : déni de l’inhumanité de leurs actes au profit de leur glorification, du coté de leurs partisans ; déni de leur humanité au profit d’une diabolisation de l’ensemble des palestiniens, du coté de l’immense majorité des israéliens »

Les évolutions de la société israélienne, sa « brutalisation » (traitement des ouvriers immigrés) ou lors de la grève de la faim de palestiniens détenus en août 2004 (un ministre peut dire publiquement « qu’ils crèvent »), la radicalisation du nationalisme, la baisse de l’esprit démocratique, le rôle des médias (« alignement sur les vérités officielles sensiblement identique à ce que connut la presse américaine après le 11 septembre 2001 »), la place grandissante des militaires, l’évolution de la mouvance nationale religieuse et du « parti des colons », les développement du racisme (les citations de certains rabbins feront passer le borgne français par un antiraciste) sont tour à tour étudiés.

L’exposition de l’émergence du « camp moral » dans ces différentes composantes, les départs d’Israël, des liaisons historiquement mouvantes entre les israéliens, le nazisme et la destruction des juifs d’Europe par les nazis, sont complétés d’une analyse pertinente des antisémitismes réels et imaginés.

Reste maintenant à évoquer des désaccords.

Mineur mais significative du poids des mots, l’utilisation de « Tsahal » pour nommer « amicalement » l’armée israélienne, même lorsque l’on condamne ses agir et ses conduites, me semble très inopportun.

Plus important, la mise au même plan, ou le manque de mise en question, de la « Loi sur le retour » (permettant à tout-e juif et juive d’obtenir la nationalité israélienne) et du « Droit au retour » pour les palestinien-ne-s. Il s’agit là, d’une symétrie inacceptable.

Dans un cas il s’agit d’une Loi fondée sur l’ethnicisme, condamné par ailleurs par Syvain Cypel tout au long de son livre, d’une inscription a-historique profondément investie de la pensée religieuse et non assimilable à une règle de droit ; de l’autre, d’un droit démocratique élémentaire, au sens communément établi et accepté dans le monde.

Derrière cette dérive de mots, se cache une problématique sur la caractérisation « juive » de l’état d’Israël, laissant place à une conception ethnique maintenue pour le futur des évolutions souhaitables.

Qu’à la lumière des événements du dernier demi-siècle, il soit opportun de rediscuter de la liaison avec la diaspora juive, y compris de possibles migrations vers cet état, et de rompre avec des visions et des réponses ne prenant pas en compte des attachements récurrents et fondateurs d’une certaine culture nationale, me semble aujourd’hui nécessaire, mais cela ne peut être acceptable qu’en terme de droit applicable à toutes et tous, au delà même des auto-définitions ethniques des un-e-s et des autres.

Enfin, il faudrait revenir aussi sur la question de la « libération nationale du peuple juif » (l’utilisation de cette terminologie habituelle ne vaut pas acceptation de ma part) ou sur ce que l’auteur nomme « les composantes contradictoires du sionisme et d’Israël –les juifs comme religion et comme peuple, l’aspiration à l’émancipation nationale et la propension ethniciste ; l’édification en Etat-nation et le colonialisme, mais différent des colonialismes usuels de l’époque dans ses aspirations ; la laïcité et les fondements mythologiques bibliques, etc. » telle qu’elle a été posée et réalisée par le sionisme.

Mais, faut-il encore une fois le préciser, ces divergences soulignées, le livre de Sylvain Cypel est réussite dans la conjonction d’une description historique et d’une analyse du présent, sans gommer les évolutions contradictoires, les blocages profonds, les réalités destructives, tout en exposant les conditions plausibles d’un futur dégagé de la domination israélienne sur la société palestinienne.

 Sylvain CYPEL : LES EMMURES. La société israélienne dans l’impasse

La découverte, Paris 2005, 439 pages, 23 euros, réédition en poche chez le même éditeur

 Didier Epsztajn

L’amour malgré tout

La romancière, militante au Vietnam, vit aujourd’hui en résidence surveillée à Hanoï.

Miên fut mariée à Bôn communiste, héros et martyr disparu à la guerre. Elle s’est remariée à un riche propriétaire et habile commerçant Hoan, elle l’aime et ils ont un enfant.

Le soldat revient après des années d’absence. Que faire lorsque l’on a deux maris, l’un héros communiste de la guerre, l’autre nanti dans cet Hameau de la Montagne ?

La pression de la communauté, une tradition de devoir, Miên se résout à aller vivre avec son premier mari. A vous de suivre, les vies des personnages, leurs détours dans le passé, leurs angoisses au présent, dont une description somptueuse et terrible de l’errance du soldat portant son sergent mort dans la jungle.

Les principes moraux de cette société, qui n’a de socialiste qu’une odeur évanescente, se traduisent par les violences quotidiennes en partie liées à la pauvreté et à l’oppression. Tous les personnages en sont, à des degrés divers, les victimes : Bôn, incapable de travailler, de gagner les ressources de son foyer, incapable de bander ; Miên qui subit la violence de la tradition et cet homme qu’elle n’aime plus et qui cherche à maitriser, à posséder son corps de femme et lui faire un enfant ; Hoan qui malgré sa vie matériellement riche, ne peut se faire raison de son amour déchiré.

Comment vivre, survivre dans les souvenirs, les aspirations, les rêves et les contraintes ?.

L’auteure manie aussi bien l’humour (les recherches magiques pour bander) que la peinture  sans caricature ni jugement moral des situations et des sentiments. Une écriture dense et colorée pour des évolutions lentes, des découplages de vie, des aménagements bancals et peu satisfaisants et un acte de révolte, un avortement comme porte ouverte à la libération et à l’amour.

Le livre n’est bien sûr pas réductible à la trame présentée. Un grand roman, des phrases et des mots qui feront sens et rêveries pour la lectrice ou le lecteur.

Un portrait de femme, une révolte féministe pour dénouer la violence quotidienne d’un passé et d’un présent qui ne passent pas.

 Duong Thu Huong : Terre des oublis

Sabine Wespieser Editeur, Paris 2006, 794 pages, 29 euros

 Didier Epsztajn

Le souffle de l’émancipation possible puis le minuit de la contre-révolution

Loin des visions unilatérales, du possible réduit à la marche précautionneuse de l’histoire ou aux mensonges du stalinisme, voilà une biographie politique qui répond au nécessaire travail, de mémoire et de relecture des luttes sociales, toujours à poursuivre.

Cela fait, probablement plus de quinze ans, que je n’avais pas ouvert un ouvrage de Victor Serge. En lisant cette belle traduction (Susan Weissman est américaine), j’ai retrouvé un style très particulier, mêlant littérature, poésie, engagement et questionnement du monde. Les livres de Victor Serge, dont je trouvais des exemplaires rares, au gré des brocantes et autres greniers, avaient consolidé les lectures d’ouvrages historiques ou théoriques autour d’abord de la révolution russe puis des échecs renouvelés en Europe liés à la montée du stalinisme.

Susan WEISSMAN, à travers la vie de Victor Serge, nous entraîne dans les débats et les actions de la première moitié du vingtième siècle. Un monde ouvert par une extraordinaire perspective « Ils ont osé », par un début de révolution sociale. Malgré leurs débats et leurs pratiques, les dirigeants du parti bolchevique, comme ceux et celles des autres partis, se sont trouvés bien démunis face aux différentes contraintes et aux pesanteurs insoupçonnées des réalités sociales, économiques et politiques, sans parler même de l’intervention armée de la bourgeoise des principaux pays européens.

L’auteure expose les débats, les compréhensions, les divergences et les choix en explicitant les coordonnées des situations telles qu’elles apparaissaient aux uns et aux autres. Ce remarquable travail de recherche nous permet de suivre les avancées, les ajustements, les « erreurs » dans la plupart des débats qui ont marqué les évolutions en URSS.

A la lumière de la fin du film, nous devrions probablement et collectivement poser d’autres questions, mais il reste nécessaire de comprendre, sans anachronisme, ce qui pouvait être appréhendé et quelles réponses possibles, quelles alternatives auraient pu être développées.

Comme nous invitait à la faire Walter Benjamin, dans ses indispensables « Thèses sur l’histoire », il convient de rechercher les croisements, les bifurcations, les autres routes qui n’ont pas été empruntés.

L’histoire de la défaite, de la contre-révolution, n’est pas inscrite, comme voudrait nous le faire croire les libéraux, dans l’idée de progrès social, dans le processus même de la révolution. Certes la situation était difficile et les possibilités peu ouvertes. Mais les choix et les erreurs ont été cumulatifs, offrant de moins en moins d’espace aux possibles. Il n’en reste pas moins que la contre-révolution stalinienne a du écraser toute structuration indépendante et assassiner la quasi totalité des révolutionnaires de 17.

Comment alors oublier qu’avant la nuit de la dictature, les débats ont été très ouverts, que même après l’interdiction des autres partis, chez les bolcheviques, les courants et les tendances portaient orientations et contradictions. Comprendre que la limitation d’organisation et de parole des couches sociales, alliées ou non au prolétariat, ne peut qu’être contradictoire avec l’idée même de socialisme, et que des mesures prises par Lénine, Trosky et les autres ont fait le lit de la bureaucratie et du despotisme.

Peut-on socialiser l’industrie, sans contrôle des salarié-e-s, sans autogestion collective et sans démocratie ? Comment gérer la pénurie ? Comment construire des possibles ici sans que cela apparaisse à d’autres comme des trahisons (exemple de la sortie de la première guerre mondiale) ? Les questions sont multiples et l’on doit s’interroger sur le temps nécessaire, les défaites des années trente, pour que ces éléments soient enfin théorisés et devenir un des socles des organisations se réclamant du trotskisme.

Victor Serge fut un oppositionnel irréductible au stalinisme, un rare survivant grâce à l’expulsion hors de l’URSS, un révolutionnaire toujours et encore malgré les jugements hâtifs de Trotsky et d’autres.

La fin de l’ouvrage, le souffle du possible s’est épuisé, relate les crispations des petits groupes autour de théorisations et de pratiques rabougries, des conflits où le sectarisme couvre les pensées des cendres des défaites. Ne jugeons cependant pas trop vite ces hommes et ces femmes qui ont su garder et transmettre l’espoir, des éléments de théorisations indispensables (sur la bureaucratie, la démocratie, le pluripartisme, l’autonomie des syndicats, etc.).

A l’heure des renonciations ou des génuflexions serviles, ils et elles restaient guidé-e-s par la nécessité de d’auto-émancipation des peuples et des classes exploitées et opprimées, irréductible à la caricature des partis staliniens et de la dictature en URSS, Le souffle de l’internationalisme et de la révolution continuait à brûler, au ralenti, sous les cendres des crimes et des défaites…

Aux générations actuelles de reprendre l’ensemble des débats, de s’extirper du court vingtième siècle. Et en questionnant le futur et le passé, tracer des pistes possibles d’une émancipation individuelle et collective…

Ce livre nous rappelle les apports de Victor Serge sur la compréhension des phénomènes révolutionnaires et sur la place centrale de la démocratie dans les processus d’émancipation. Ces éléments font partie intégrante de la base nécessaire à des réflexions et des pratiques renouvelées. A l’heure des raccourcis et des tentations simplificatrices, doit-on souligner que les couches salariées peuvent elles-mêmes s’organiser dans des formations plurielles et pluralistes y compris pour celles et ceux qui se réclament de la transformation radicale.

Voilà un grand livre alliant esprit, réflexion, questionnement et érudition.

 Susan WEISSMAN : Dissident dans la révolution, Victor Serge, une biographie politique

Editions Syllepse (www.syllepse.net), Paris 2006, 480 pages, 25 euros

 Didier Epsztajn

Larmes réelles et larmes fictives

Philosophe, psychanalyste, marxiste hétérodoxe, Slavoj Zizek dans ce livre sur le cinéma nous entraine dans des réflexions surprenantes autour des mises en scène, des larmes et de la magie de l’écran des salles obscures.

Juste comme invitation à gouter ses libres parcours, je signale une lecture à base de physique quantique de « La double vie de Véronique » et une vision inspirée de la traduction des expériences subjectives du réel dans la fiction chez Krzysztof Kieslowski, que se soit dans son « Décalogue » ou dans sa trilogie « Bleu », « Blanc » et « Rouge ».

Sans compter les remarquables pages autour du dernier film de Stanley Kubrick « Eyes Wide Shut ». Pour l’auteur, le fantasme de Nicole Kidman s’oppose aux tentatives désespérées de Tom Cruise de répondre à l’énigme de ce fantasme, à la paralysie de sa capacité à fantasmer. « Et finalement, cela justifie aussi pleinement la conclusion vulgaire du film, quand après que son mari lui a confessé son périple nocturne, qu’ils ont donc tous les deux été confrontés à l’excès de leurs fantasmes, Kidman – en s’assurant qu’ils sont maintenant complètement réveillés, sortis de la nuit, et que, sinon pour toujours, tout au moins pour un long moment, ils resteront là, se gardant de tout fantasme – lui dit qu’ils doivent faire quelque chose au plus vite. Quoi ? demande-t-il. « Baiser » répond-elle et le film se termine là-dessus, le générique défile. »

Aux regards des réflexions qui suivent cet extrait, que je ne peux que conseiller de lire, il est regrettable qu’un même travail n’est pas été développé par Slavoj Zizek sur le début du film et la scène du miroir où l’axe du regard de Nicole Kidman induit le trouble chez le spectateur et la spectatrice.

Faites le détour du coté du rêve, des fantasmes, des larmes et de la (re)construction du moi.

Slavoj Zizek : Lacrimae rerum

Essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski, Lynch et quelques autres

Amsterdam Poches, 2007, 253 pages, 9,80 euros

Didier Epsztajn

CONTINENTS NOIRS : Une collection littéraire de Gallimard

« L’Afrique – qui fit – refit- et qui fera. » Michel LEIRIS

 Les premiers livres publiés dans cette collection bénéficiaient d’une présentation de Jean Noël Schifano directeur de la collection. J’en extrait deux phrases emblématiques « Nous parions, ici, sur les Africains d’Afrique et d’ailleurs, de langue française et de toute langue écrite, parlée et sans doute pas écrite encore, nous parions sur l’écriture des continents noirs pour dégeler l’esprit romanesque et la langue française du nouveau siècle. Nous parions sur les fétiches en papier qui prennent le relais de fétiches en bois. ». Le frontispice des premières parutions a disparu mais l’orientation éditoriale demeure.

C’est après avoir lu de nombreux auteurs, africains, antillais, publiés dans cette collection (et chez d’autres éditeurs), que j’ai souhaité, dans une note aux dimensions modestes, faire partager des plaisirs de lecture et peut-être vous entraîner dans ces espaces si proches et si peu connus. En ces temps d’éphémères, je choisis de puiser dans les premiers ouvrages publiés.

Laissez vous guider par les titres et leurs résonances, passez la porte des jaquettes tachées et entrez dans ces continents, vous y trouverez des écrivain-e-s passionné-e-s et passionnants.

Vous avez peur de l’inconnu, vous chercher des repères, pourquoi ne pas commencer par les deux livres de Boniface MONGO MBOUSSA « Désirs d’Afrique » et « L’indocilité » qui présentent un large panorama d’auteurs, odeurs classiques, fragrances modernes, ténèbres rwandaises, flamboyances congolaises, diaspora et casques coloniaux.

L’écriture des un-e-s vous enchantera, celle d’autres vous fera rire, leurs rêves vous sembleront proches et d’autres si lointain. Contes, récits épiques, aventures, livres accrochés à la vie.

Quelques idées, pour vous mettre l’eau à la bouche, espérances de lectures à venir.

Plongez vous dans la langue savoureuse de Abdourahman WABERI « Transit » qui de Roissy à Djibouti évoque la guerre et l’exil ou « Rift, routes, rails » variations au passé et au présent sur les déserts, les océans et les mythes. Choisissez la langue brutale de la martiniquaise Fabienne KANOR qui dans « D’eaux douces » raconte l’aliénation d’une femme au prise avec les questions identitaires.

Peut-être serez vous attiré par le titre « Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois » de Henri LOPES  qui revient sur le mouvement de la négritude et s’interroge sur la création, la francophonie, le métissage à l’heure de la globalisation .

Choisissez l’un des romans de Ananda DEVI, originaire de l’île Maurice, par exemple « Soupir » et son premier paragraphe « La terre est enflée comme une langue qui n’a pas bu depuis longtemps. Le sable coule aux pores. Les horizons et les regards sont scellés. Au dessus de nous, le ciel semble ouvert. Mais il n’y a rien d’ouvert, ici. Nous sommes nés enfermés. »

Suivez la quête d’amour de Maya, héroïne de Nathacha APPANAH-MOURIQUAND.

Vous n’aimez pas le foot, que cela ne vous rebute pas d’entrer dans « La divine colère » du camerounais Eugène EBODE, pour y partager sa critique de la compétition et des passions « transformant les stades en crachoir et en cratère de tous les exutoires ».

Que dire de « L’ivrogne dans la brousse » du nigérian Amos TUTUOLA, qui fait figure d’ancêtre de ces littératures. La traduction de Raymond QUENEAU est un régal.

Allez à « Lisahohé » capitale imaginaire mais si réelle du togolais Théo ANANISSAH pour suivre et vous perdre dans une enquête où le narrateur même ne semble pas si innocent.

Rejoignez la tendresse de la gabonaise Justine MINTSA dans « L’histoire d’Awu » à moins que vous ne vouliez suivre le chemin du journaliste qui vous entraînera sur les traces de Lidia do Carmo Ferrerira poétesse dans « La saison des fous » de l’angolais José Eduardo AGUALUSA.

Mais peut-être serez vous plus sensible à la confrontation entre modernité et privilèges ancestraux dans « La révolte du Komo » du malien Aly DIALLO, au récit du congolais  Mambou Aimée GNALI et son « Beto na beto, le poids de la tribu » ou au destin de l’aveugle Doumé dans le roman « Le cri que tu pousses ne réveillera personne » du camerounais Gaston-Paul EFFA .

Admirez le portrait dressé de l’île Maurice par Amal SEWTOHUL dans « Histoire d’Ashok et d’autres personnages de moindre importance », ou parcourez l’effacement de la société traditionnelle dans le système colonial de Donato NDONGO dans « Les ténèbres de ta mémoire ».

Je ne veux ni vous lasser si substituer mes propres découvertes à vos possibles lectures.

J’ai gardé pour la fin la mosaïque de Sylvie KANDE « Lagon, Lagunes » et la petite postface si belle de Edouard GLISSANT qui se termine par cette invitation « Je voulais seulement, à cette place, partager avec vous l’insondable et l’imprévisible. Écrire est une divination. Lire ce qui fut écrit, c’est déchiffrer l’énigme. »

Boniface Mongo-Mboussa : Désirs d’Afrique

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 325 pages, 19,90 euros

Boniface Mongo-Mboussa : L’indocilité

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2005, 135 pages, 13,50 euros

Abdourahman A. Waberi : Transit

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 154 pages, 13,50 euros

Abdourahman A. Waberi : Rift, routes, rails

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 85 pages, 11,15 euros

Fabienne Kanor : D’eaux douces

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 205 pages, 16 euros

Henri Lopes : Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les gaulois

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 113 pages, 11,50 euros

Ananda Devi : Soupir

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 225 pages, 16,50 euros

Nathacha Appanah-Mouriquand : Blue Bay Palace

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 95 pages, 12 euros

Eugène Ebodé : La divine colère

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2003, 229 pages, 17,50 euros

Amos Tutuola : L’ivrogne dans la brousse

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 128 pages, 12,05 euros

Théo Ananissoh : Lisahohé

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2004, 136 pages, 13 euros

Justine Mintsa : L’histoire d’Awu

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 110 pages, 12,05 euros

José Edouardo Agualusa : La saison des fous

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2002, 263 pages, 18,50 euros

Aly Diallo : La révolte de Komo

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 233 pages, 15,10 euros

Mambou Aimée Gnali : Beto na beto, le poids de la tribu

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 115 pages, 12,05 euros

Gaston-Paul Effa : Le cri que tu pousses ne réveillera personne

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 167 pages, 12,05 euros

Amal Sewtohul : Histoire d’Ashok et d’autres personnages de moindre importance

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2001, 223 pages, 19,05 euros

Donato Ndongo : Les ténèbres de ta mémoire

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2004, 163 pages, 19 euros

Sylvie Kandé : Lagon, lagunes

Editions Gallimard, Continents noirs, Paris 2000, 76 pages, 9,90 euros

Didier Epsztajn

Contre l’histoire lacrymale

Le livre d’Esther Benbassa par de la volonté « de comprendre comment la souffrance, ses représentations, ses instrumentalisations successives ont pu façonner l’histoire d’un peuple et d’une religion, ou plus encore l’idée que ce peuple et cette religion se faisaient de leur histoire ».

L’identité d’un groupe entremêle constructions sociales, constructions mentales, imaginaires collectifs, actes de foi ou de croyances, rationalisations des vécus et des compréhensions, écritures et réécritures du passé en fonction de choix religieux, scientifiques ou sociaux, de confrontation aux autres, d’inscription dans des lieux et temps concrets. Mémoires et histoires ne se recouvrent pas forcément, surtout lorsque le religieux, l’idéologie, le désir et la peur imprègnent ou dominent les perceptions.

J’utiliserais dans cette note le terme de juif, sans préjuger des débats nécessaires de définition sur la notion de peuple(s), nation(s), religion(s), etc.…De même je choisis la formulation de Raul Hilberg « La destruction des Juifs d’Europe » aux termes « holocauste » ou « shoah » qui m’ont toujours parus inadéquats. J’assume par ailleurs le choix, sans vouloir porter atteinte aux croyances d’éventuel-le-s lecteurs et lectrices, de mettre tous les termes à connotation religieuse en minuscule (bible, écritures, talmud, dieu, croisade, exil, etc.). Je garde par contre la graphie de l’auteure.

Le livre d’Esther Benbassa est divisé en cinq chapitres.

« Souffrir, mourir, ritualiser » traite de la place de la souffrance dans l’éthos juif, dans les constructions bibliques et midrashiques (exégèses rabbiniques des écritures). « Une justification eschatologique et apocalyptique de la souffrance prend forme, soutenue par la croyance en une vie après la mort ».

L’auteur parcourt les mots et ordres religieux pour dégager les sens possibles de la souffrance comme relation au monde, punition ou bénéfice, relation à dieu, en soulignant les différences sensibles entre le catholicisme, l’islam et le judaïsme. Sans oublier que cette construction collective induit que « Le ferment de subversion que recèle la souffrance est neutralisé par cette ritualisation qui, par cumul des catastrophes qu’elle englobe, libère en même temps un espace d’espérance ».

Cette plongée dans l’univers proprement religieux est indispensable car elle permet de comprendre comment « liturgie et mémoire se rejoignent pour bâtir une histoire souffrante ». L’auteure souligne par ailleurs que « cette gestion très particulière du souvenir du malheur apparaît d’emblée très différentes de notre attitude contemporaine séculière ».

Le chapitre deux « Fabriquer de l’histoire souffrante » est un parcours historique : première croisade (1096), brulement du talmud vers 1240 à Paris par ordre du roi, expulsion d’Espagne en 1492, accusations de meurtre rituel et autres persécutions. Ces différents événements suscitent des chroniques qui vont devenir, perdurant encore de nos jours, une mémoire de souffrance « dénominateur commun d’un peuple en dispersion », une identité et une cohésion dans l’exil. « La souffrance primait l’histoire » et l’histoire des juifs se mémorisait uniquement comme histoire de malheurs. Il suffit de se pencher sur la réelle histoire des juifs au moyen âge pour montrer le caractère réducteur et mythique de cette translation (autonomie dans les ghettos, privilèges divers, statut social, qui évidemment n’éliminent pas les conséquences des menaces antisémites et des pogroms).

Par ailleurs, l’auteure signale que cette histoire ne nous dit rien sur ce qui faisait la spécificité du judaïsme d’alors, ni sur ses apports effectifs à la civilisation médiévale. Elle décrit les différences entre les mondes ashkénaze et séfarade, laisse une place importante à la littérature qui contribue à tisser génération après génération, cette histoire souffrante, interroge les différents moments proprement mystiques comme ceux de la kabbale. L’auteur ne néglige pas l’histoire des juifs dans l’empire ottoman.

Avec le XIXème siècle, en Europe, il s’agit d’une toute autre histoire, accès à la citoyenneté, sortie des ghettos, développement d’un courant des Lumières (haskala), échec de la Révolution de 1848, laïcisation et occidentalisation.

La destruction des juifs d’Europe par l’état nazi et ses complices dans la plupart des pays, dont le gouvernement de Vichy, modifie profondément les coordonnées : disparition du yiddishland et forcément questionnement pour les survivant-e-s. « Que faisait dieu à Auschwitz ? ». Ce chapitre « Une souffrance sans espérance » discute entre autres de l’unicité de cette destruction face aux autres génocides. Il faudra attendre les années 60 pour un début d’historicisation savante de cette période. « En attendant, l’Holocauste comme religion de la souffrance a bel et bien été adopté par les masses juives ». Un événement sort de l’histoire pour devenir un moment sacré, par définition indiscutable, mémoire absolue, indéfiniment porteur de sens quelque soit la situation concrète sur lequel il est projeté (comme par exemple dans ses transcriptions juives en Palestine ou dans les relations entre Israël et les pays arabes).

Contre cette vision, Esther Benbassa souligne « Pour ne pas oublier, c’est d’histoire que nous aurions besoin, et non d’émotions, toujours fugitives, exigeant sans cesse d’être renouvelées, avec toujours plus d’intensité ». Cela nécessite aussi et surtout de nommer l’innommable.

Les chapitres suivants prolongent la réflexion « Une rédemption laïque ? La Shoah, Israël et les juifs » et « Hors de la souffrance, point de salut ! » sur lesquels je ne m’étends pas, car je suis déjà intervenu, à de nombreuses reprises, en chroniquant des publications. Je partage avec l’auteure bien des appréciations et particulièrement la nécessaire dimension universelle de cette histoire particulière et « la reconnaissance des mémoires meurtries » comme « étape indispensable des identités individuelles et collectives dans nos sociétés de plus en plus sécularisées ».

Et l’auteure de conclure par « Le droit à l’oubli ». Nous ne pouvons nous considérer principalement comme victime, la judéité n’est pas réductible à l’antisémitisme, la négritude à l’esclavage, etc.…Une telle vision rétrécit l’horizon, naturalise des inscriptions historiques, enferme dans la négation de soi comme individu-e et comme collectivité. « La victimité n’est pas inscrite dans le code génétique d’un groupe ».

D’où une interrogation pertinente : « Ceux qui, sans répit, veillent sur la mémoire et en fond un devoir sont-ils prêts à lâcher prise pour autoriser l’oubli, qui n’est pas effacement de l’événement, mais seulement sortie de la mémoire, désormais confiée à l’histoire, comme on laissait hier au texte la charge de rappeler, à cadences régulière, les désastres du passé ? »

Penser et réfléchir c’est aussi sortir des sentiers habituels, c’est parfois pour un-e mécréant-e se confronter aux constructions religieuses qui ont tant importées, avant le règne de l’individu citoyen abstraitement égal et la domination de la marchandise.

Mais il ne faut pas se tromper, le ressurgissement de la question religieuse, l’actualité d’un archaïsme, pour utiliser un beau titre d’Alain Birh, est une toute autre question.

Esther Benbassa : La souffrance comme identité

Editions Fayard, 2007, 303 pages, 20 euros, réédition en format de poche en Pluriel

 Didier Epsztajn

L’amour interdit de Chanda et Jugnu

Une histoire d’amour, de disparition et de meurtre, dans la communauté pakistanaise d’une ville anglaise. Sous fond de racisme blanc, les nostalgies d’un pays perdu et l’entrelacement d’histoires de famille, entre tourments, traditions et émancipations.

L’auteur utilise une écriture poétique et métaphorique qui au rythme des saisons fait contrepoint aux violences subies et exercées par les personnages.

Une interrogation sobre sur les imprégnations traditionnelles qui déchirent chaque être et, en particulier, les femmes qui assument, mais jamais totalement ni sans conséquences dans leurs propres corps, la transmission de codes, de traditions culturelles ou religieuses.

Nadeem Aslam nous attache aux facettes multiformes de ses personnages. Sa critique de la cruauté, de l’intolérance et de la religion islamique réellement existante dans cette communauté déracinée n’est jamais manichéenne. Un grand livre sur l’amour fou, la foi et la difficulté d’être.

Je relie ce regard tendre et sans complaisance, avec celui d’Amos Gitaï dans son film Kaddosh sur la communauté orthodoxe juive de Jérusalem.

Sur le même auteur : Fresques cachées, tête de Bouddha, livres cloués

Nadeem Aslam : La cité des amants perdus

Seuil, Paris 2006, 425 pages, 23 euros, réédition Points Seuil

Didier Epsztajn

Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme

Ce livre, dédié à Jean Marie Vincent, paraît dans une collection animée par Daniel Bensaïd et Eustache Kouvalékis dont il n’est pas inutile de rappeler l’objet : « Mille Marxismes est un espace ouvert aux composantes, irréductiblement plurielles, qui constituent la « constellation Marx » de notre présent. Aux antipodes aussi bien des orthodoxies de naguère que des « pensées molles » actuellement en vogue, elle se propose de publier des travaux qui illustrent l’exigence théorique et la vitalité de la recherche qui se mène aujourd’hui en s’inspirant de Marx. A vocation pluridisciplinaire, elle se veut un espace de rencontre entre auteurs de générations et de pays différents, contribution à l’indispensable réflexion qui anime ceux qui veulent changer le monde.

Cette note ne se veut ni une présentation résumée du livre ni une liste exhaustive des problématiques abordées. Je voudrais juste pointer quelques éléments et très subjectivement, j’ai choisit certains passages en espérant qu’ils inspireront à la confrontation avec les thèses de ce beau livre et plus généralement avec ce qui est le sous-titre de l’œuvre majeure de Marx « Le Capital » à savoir la « Critique de l’économie politique ».

Au commencement, l’analyse de la marchandise : « Il est difficile de comprendre le monde dans lequel nous vivons et la forme d’objectivité particulière du social qu’il porte si l’on ne commence pas par l’analyse de la marchandise qui n’est pas seulement un objet économique, mais une forme sociale structurant les relations entre individus ».

J’attire immédiatement l’attention sur les mots «objectivité » et « forme sociale » : les formes de représentations, les « idées » ne sont pas le simple reflet des rapports sociaux, mais un élément constitutif de l’objectivité du social ; la marchandise, le travail ne sont pas des catégories naturelles mais des constructions sociales. L’auteur y reviendra à de multiples reprises.

Signalons dès à présent que si les idées ne sont pas le simple reflet des rapports sociaux, si les formes d’opacité ne relèvent pas de la « fausse conscience » mais renvoient à des formes sociales objectives, non naturelles mais historiquement situées, des politiques révolutionnaires ne peuvent se réduire à une problématique de prise de conscience…

En partant du fétichisme de la marchandise « le fait qu’un rapport social des hommes entre eux se présente comme un rapport des choses entre elles ; en l’occurrence la valeur des marchandises, à travers laquelle s’organise l’échange, est socialement perçue comme leur attribut naturel, alors quelle est générée par des rapports de productions spécifiques » l’auteur présente une analyse critique des rapports sociaux capitalistes et des formes de socialisation des individus qu’ils structurent.

Il nous rappelle que le capitalisme n’est pas seulement marqué par le « désenchantement du monde », qu’il produit lui-même un nouvel enchantement : « les dieux sont morts, mais le monde est devenu peuplé de ces choses sensibles suprasensibles que sont les marchandises et leurs fantasmagorie ».

La marchandise n’est pas une donnée transhistorique, elle est «la forme sociale du produit du travail dans les rapports de production capitaliste ». Les phénomènes de la double forme de la marchandise (valeur d’usage et valeur), le travail comme rapport social avec la distinction décisive entre travail et force de travail, sont présentés en regard du fonctionnement radicalement différent des sociétés antérieures.

Ne se cantonnant pas simplement au fétichisme de la marchandise, la « chosification » des rapports sociaux, A. Artous analyse aussi « la personnification » des choses, le fétichisme issu de l’organisation capitaliste de la production même « Les moyens de productions, devenus capital, semblent produire de par eux mêmes du profit ».

Revenant sur l’apport de Marx concernant la « subsomption du travail » sous le capital, en achetant la libre disposition de la force de travail, « le capitaliste instaure un rapport de soumission du travailleur afin de réaliser la valeur d’usage de la force de travail : la production de survaleur. » A. Artous insiste sur le fait que la domination du capital dans la production n’est un pouvoir surajouté au progrès technique de production, mais « structure ce procès en même temps qu’il génère des formes de socialisation des individus. »

L’auteur explicite la différence entre la valeur-travail des économistes comme Ricardo et la théorie de la valeur de Marx, et pour poursuivre pose une question : « Par quelle procédure sociale objective, la société capitaliste est-elle capable de comparer des travaux différents, en les transformant en travail abstrait, c’est à dire en considérant le travail comme une substance homogène ? » lui permettant de polémiquer avec les théories de la réification et de la rationalité instrumentale.

Poursuivant ses travaux antérieurs, A. Artous revient sur la production des formes d’individualisation (sujet politico juridique et travailleur parcellaire).

Mais sans négliger les contradictions inscrites dans le fonctionnement du système « Le procès d’échange porte la liberté et l’égalité des échangistes comme présupposé théorique, en quelque sorte, mais le droit égal et l’égalité citoyenne comme forme politico juridique n’est pas une donnée naturelle du système », il souligne que, dans ce cadre, l’État occupe une fonction particulière dans la construction du rapport salarial.

Dans cette partie aussi, A. Artous revient sur la différence fondamentale avec les sociétés pré-capitalistes (domination directe des individus, rapports de dépendances personnelles) et sur les acquêts du capitalisme (dissolution des formes communautaires d’existence des individus, désencastrement des rapports de production capitalistes, particularisation de l’homme). Il analyse de plus les rapports entre État, droit et luttes de classe.

Puis l’auteur ouvre des questionnements sur fétichisme et communisme en traitant notamment des dictatures staliniennes sous un angle particulier : «Le fétichisme de l’État-plan fonctionne comme un fétichisme de l’organisation administrative des relations sociales »

Il nous incite à réfléchir sur les conséquences de la révolution radicale instruite par le capitalisme et à « prendre en compte une série de séparations introduites dans l’organisation de l’espace social par le capitalisme et non rêver de réunifier la vie sociale autour de la figure du producteur »

Contre une certaine tradition marxiste, ces analyses renouent avec les riches débats des années 20, repris dans les années 70 avec la levée de la chape de plomb du stalinisme. L’auteur nous rappelle que ce qui est premier pour Marx ce n’est pas l’activité économique, c’est la façon dont les hommes produisent et organisent leurs rapports sociaux.

Les chapitres sont assortis de commentaires, dialogues critiques avec de multiples auteurs marxistes ou non. A l’heure de la marchandisation du monde, voilà un ouvrage bienvenu qui mérite l’attention et l’étude.

Je voudrais terminer cette note par un commentaire plus personnel.

Tout en ayant lu les principaux auteurs cités et republiés dans les années 70 (entre autres Jakubowsky, Pasukanis et Roubine, sans compter la place particulière des écrits du jeune Lukacs), mes réflexions ont souvent été dominées par les représentants du « courant chaud » de la critique radicale (tel Ernst Bloch, Walter Benjamin, T. Adorno, M. Horkheimer, H. Marcuse, ou Lucien Goldman pour n’en citer que quelque-uns) car ils répondaient mieux à mes yeux à l’horreur du monde (qu’elle fut quotidienne ou historique comme le fascisme et stalinisme).

La rigueur inscrite dès le premier livre d’A. Artous « Marx, l’Etat et la politique » m’a permis de renouer avec une approche moins « morale » et plus radicale de l’analyse du capitalisme (rapports sociaux spécifiques, acquêts de la révolution capitaliste, etc.).

La critique de l’économie politique reste indispensable pour appréhender la complexité du monde dans ses multiples dimensions. Loin des réductions économistes et des simplifications sociologiques, elle reste centrale pour asseoir des élaborations pour des politiques alternatives radicales, vraiment émancipatrices ,pour toutes et tous.

Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique

Editions Syllepse, Paris 2006, 205 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Mises en mémoire et en perspective

Trop peu de textes de palestinien-e-s circulent en France. Les éclairages apportés sur l’histoire, la politique et la vie quotidienne aident à une meilleure compréhension des tensions qui parcourent la société palestinienne. Je souligne que le cadre général reste celui d’une histoire toujours déniée. Continuer à lire … « Mises en mémoire et en perspective »

La couleur se soucie peu des frontières

Entre musique et couleur, à l’est de la Méditerranée, un souvenir douloureux, une déchirure.

« La musique ouvre une fenêtre, immédiatement. Une trappe dans sa tête, derrière, et par là, il entre en elle. Avec sa douleur, son désenchantement, sa peur. Mais aussi sa résignation, le regard qu’il porte sur la mer quand la peur s’est dissipée. Les souvenirs se ravivent en elle. »

Joakim, Aysel, Özelm, histoires improbables, séparations, amours incestueuses, visage aimé et retrouvé. Le trouble et des bleus azur, céruléen outremer ou lapis-lazuli.

Un voyage du coté des innocences, une écriture d’un grand charme poétique, l’espoir dans l’ombre de l’Histoire.

« Un mystère, en un mot, une affaire sur laquelle repose un tabou. Et progressivement ce mystère devenait un socle sur lequel elle pouvait bâtir. Une source de force et non de chagrin. »

Henk van Woerden : Outremer

Traduit du néerlandais

Editions Actes Sud, Paris 2009, 341 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

En finir avec le sentiment d’impuissance

« La pensée magique, appliquée au militantisme, consiste à poser des actes de foi chaque fois que l’on est en colère, en s’en remettant à l’adversaire pour modifier son comportement, sa politique ses scandaleuses pratiques. » « La pensée magique n’est d’ailleurs pas une véritable pensée, puisqu’elle ferme le champ de la réflexion aux innovations, aux remises en questions, aux doutes. »

En mettant au centre de son argumentation, les recherches d’efficacité, le cantonnement des ego, le refus des sectarismes, les réductions des effets de domination, etc, Xavier Renou nous propose de nombreuses réflexions sur les nouvelles pratiques politiques existantes ou souhaitables.

Le livre n’est pas seulement un riche catalogue raisonné de modalités du faire (préparer, passer à l’action, communiquer, etc.), non contradictoire aux buts, il conjugue analyses sur les organisations sociales, éléments de tension stratégique et modalités pratiques d’émancipation partielle.

L’auteur insiste particulièrement sur les déterminations sociales, les « zones grises » du juridique, sur les fonctions sociales de  »l’adversaire » et n’oublie ni le lien réciproque entre individualité-e et collectif, ni les nécessaires empathie et plaisir dans nos actions

Son axe de non-violence, n’esquive ni les violences policières, patronales ou étatiques, ni la désobéissance civique ou les empiètements nécessaires sur le droit de propriété.

Un petit ouvrage bien conçu, pour réfléchir, contester et agir pour changer concrètement la marche de ce monde, des réflexions sur une stratégie de non violence mais pas de non affrontement.

Une question non abordée cependant, même si elle n’est pas aujourd’hui d’actualité : quelle autodéfense offensive, qui sans insulter le futur, permettrait de contenir les forces armées qui ne manqueraient pas de se déchainer si les atteintes, majoritairement accomplies, à la propriété se multipliaient ?

 Xavier Renou : Petit manuel de désobéissance civile à l’usage de ceux qui veulent vraiment changer le monde

Editions Syllepse, Paris 2009, 141 pages, 7 euros

 Didier Epsztajn

Élargir les espaces de remise en cause des rapports de subordination

La lutte contre les suppressions d’emploi se heurte, au-delà des réalités concrètes, à deux argumentaires qui se rejoignent dans une certaine paralysie de pensée et d’action.

Il y aurait, pour les uns, des inéluctables lois économiques engendrant la concurrence, la flexibilité, les délocalisations et les suppressions d’emploi. Les auteurs du livre présentent les modalités de la restructuration capitaliste permanente (arbitrage du marché, recherche de liquidité pour les actifs, primauté de la « création de valeur » pour l’actionnaire, plafonnement de la croissance sur les grands marchés de masse, nouvelles techniques d’information) pour remonter la chaîne des responsabilités « Tout licenciement collectif renvoie à une série de changements dans la péréquation du profit, avant la restructuration et après sa mise en œuvre. ».

Les courants radicaux, quant à eux, argumentent souvent aussi sur le fonctionnement global du système pour faire l’impasse sur des reformes s’appuyant et modifiant les conditions des luttes sociales, en élargissant les espaces de remise en cause des rapports de subordination. La lutte contre les licenciements ne peut être renvoyée simplement à une rupture à venir transformant en profondeur de la société.

L’actualité autour des nouveaux contrats CNE et CPE confirme le « principe de liquidité » comme matrice du capitalisme aujourd’hui. Si la logique libérale est de rendre les actifs aussi liquides que possible pour rendre leur possession facilement réversible, cette flexibilité croissante du capital ne saurait être entravée par ce qui devrait être au contraire le plus mobile possible à savoir les salarié-e-s. « En s’attaquant conjointement aux contrats de travail et aux conditions de licenciement, ils visent à raccourcir le temps nécessaire à la réorganisation des actifs industriels et à en faire porter le coût social à la collectivité »

Pour les auteurs du livre, il est possible et nécessaire d’articuler la lutte contre les licenciements à une optique de réorganisation de la relation salariale en contestant le despotisme du marché et en remettant cause le pouvoir de licencier.

Leur proposition de suppression des licenciements s’organise autour de trois principes : «continuité du contrat de travail du salarié quelles que soient les contraintes économiques mises en avant par l’entreprise, obligation de résultat en matière de reclassement des salariés (sans précarisation, ni déclassement) et financement mutualisé exclusivement patronal des coûts liés à la mise en œuvre du droit à l’emploi. »

La cause première et commune de tous les licenciements économiques est à rechercher en amont des explications patronales et gouvernementales, c’est donc aussi en amont « qu’il faut aller chercher les arguments pour une revendication unifiante face aux suppressions d’emplois, sans discrimination pour une partie du salariat. ». Il importe donc que le point de départ soit la question des personnes et de leurs droits qu’il faut donc absolument dissocier des raisons et circonstances économiques de la suppression de leur emploi. Il faut donc partir de batailles contestant la légitimité même des licenciements.

Cette contestation peut aussi partir du texte de la Constitution et de sa déclinaison dans la réalité du Droit du travail, aujourd’hui structuré autour de la reconnaissance du pouvoir de l’employeur sur ses salariés (rapport de subordination) et de la centralité de la propriété.

Alors que pourtant le droit à l’emploi a été inscrit dans la constitution de 1946, aucune disposition ne permet de garantir que chaque personne en situation de travailler se voie proposer effectivement un travail qu’elle puisse occuper. La Loi n’applique pas la Constitution. « Dans une acceptation libérale dominante, les droits sociaux sont rebaptisés droits-créances par la doctrine juridique, car leur mise en œuvre suppose une intervention active de l’État. » Le droit a l’emploi est donc dévalué en simple objectif au profit de la liberté d’entreprendre.

Pourtant, il n’y a aucune raison que les salariés pâtissent des choix de gestion dont ils ne sont nullement responsables. La question des licenciements ne peut être traitée uniquement au niveau de l’entreprise « Les difficultés économiques de telle ou telle entreprise ne doivent pas se résoudre par des licenciements ; elles impliquent au contraire une obligation de prise en charge des salariés concernés de manière à leur assurer le bénéfice d’un emploi en continuité avec leurs acquis contractuels. » Il faut avancer vers un nouveau statut du salariat assurant une continuité du socle contractuel, une obligation de résultat dans les éventuels reclassements et dont le financement mutualisé serait assuré uniquement sur cotisations patronales.

Partant à la fois d’une analyse des fonctionnements réels du système et d’une critique du droit privilégiant la propriété aux droits sociaux, les propositions contenues dans ce petit livre me semblent plus pertinentes et plus offensives que les propositions de « sécurité sociale professionnelle » qui tendent à dédouaner les entreprises de leurs responsabilités. L’esquisse de projet alternatif (nouveau statut du salariat) pourrait permettre de donner une nouvelle légitimité aux luttes contre les licenciements.

Laurent Garrouste, Michel Husson, Claude Jacquin, Henri Wilno : Supprimer les licenciements

Editions Syllepse, Paris 2006, 159 pages, 8 euros

Didier Epsztajn

Le scandale derrière les mots

En hommage à Daniel Bensaid, en référence à son texte « Une thèse à scandale : La réaction philosémite à l’épreuve d’un juif d’étude » paru dans le numéro 14 de la Revue Internationale des Livres et des Idées (http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=480).

Cet ouvrage se confronte à une lecture de Philippe Lacoue-Labarthe (en regard de textes de Martin Heidegger et Hannah Arendt), au concept de « solution finale », aux parallèles douteux entre Auschwitz et les attentats du 11 septembre 2001 et à l’identification frauduleuse d’agresseurs antijuifs en France aux Maghrébins, enfin « à un courant de pensée réactionnaire soucieux d’identifier une politique égalitaire à un négationnisme ».

Mais surtout, ce livre d’étude précise des phrases et des mots est une formidable invitation à penser sur la singularité d’Auschwitz, sur ce que ne dit pas l’extermination de masse, sur la contingence, la détermination objective, la création ou la sacralisation du nom, les mathématiques, le vide de la raison de certaines choses, l’occultation de la question de l’être, la fabrication industrielle des cadavres ou comme le dit l’auteur « la fabrication répétitive, systématique, industrielle de rien », les prédicats identitaires, le négationnisme, le marquage et la persécution, etc.

Et pour redonner la parole à l’auteur, dans un dialogue avec Alain Badiou « Si bien que le Juif de l’étude et le philosophe pouvaient à présent conclure d’une voix, au sujet d’Auschwitz, que  »la pitié la plus essentielle à l’égard des victimes (…) réside, toujours, dans la continuation de ce qui les a désignés comme représentants de l’Humanité aux yeux des bourreaux. » Or c’était là, nous semblait-il l’enjeu. »

Un magnifique ouvrage contre le non-esprit du temps.

 

Ivan Segré : Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?

Editions Lignes, Paris 2009, 203 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Un nous inventé

En avant propos, Shlomo Sand nous conte trois récits de grands pères, d’amis et d’étudiantes, et reflechit sur la mémoire greffée et les mythologies échevelées : « Le passé a subi une vaste opération de chirurgie esthétique; les rides profondes ont été dissimulées par des auteurs de romans historiques, des essayistes et des publicistes. C’est ainsi qu’à pu être distillé un portrait national du passé, fier, épuré et de belle prestance. »

Dans l’écriture de l’histoire, le présent semble souvent inscrit sur une flèche de temps, la conséquence d’un flux d’événements générateurs. Les réécritures du passé, en fonction des prismes du présent, le manque d’interrogations contextuelles sur les faits, le sens des mots, les structures contingentes, font du présent et du passé des mythes troués mais aussi des concrets porteurs de sens, pas simplement des illusions idéologiques.

L’auteur propose une démarche décalée : « se trouver en dehors des champs spécifiques et marcher sur leurs bordures peut, en certains cas, aiguiser des angles de vues inhabituels et conduire à proposer des connexions inattendues. » Ses analyses interrogent non seulement la méta histoire, les imaginaires nationaux mais aussi les oublis des recherches et débats dans les écritures successives du passé qui conduisent à « une version monolithique et ethnonationale » de l’histoire.

Loin des études ciblées, des monologues pointus, la compréhension des sociétés passe par des synthèses élargies, loin des spécialisations institutionnelles. La complexité d’un sujet ne peut être appréhendée par une seule dimension d’étude, fut-elle rebaptisée science.

Cette note de lecture ne saurait rendre compte de la totalité des thèmes et riches pistes de cet ouvrage.

Dans le premier chapitre « Fabriquer les nations, souveraineté et égalité », Shlomo Sand analyse la création de la notion de nation et les constructions des pensées et histoires nationales à travers de nombreux auteurs. Je ne cite que certains d’entre eux, dont les ouvrages sont disponibles en français (Etienne Balibar, Benedict Anderson, Ernest Gellner ou Eric J. Hobsbawm). Dans la construction de ces imaginaires nationaux, l’auteur insiste sur la place des intellectuels « Ils construisent un passé continu et cohérent unifiant le temps et l’espace à partir d’événements qui s’étaient déroulés au sein d’entités politiques diverses et sans aucun lien entre elles, et ainsi fut crée une longue histoire nationale remontant au début des temps. Les caractéristiques spécifiques des divers matériaux du passé tinrent, bien sûr, un rôle (passif) dans le modelage de la culture moderne, mais ce firent les intellectuels qui sculptèrent la représentation de la nation à la lumière de leur vision, dont le caractère provient essentiellement de la complexité des exigences du présent. »

L’histoire moderne, est façonnée par le prisme national, naturalisé comme soubassement anhistorique de l’organisation des sociétés. Les auteurs cités, au-delà des différences, ont analysé ces imaginaires, cette histoire féerique, ces constructions inhibitrices, sans contradiction, sans actrice et acteur multiple.

La seconde partie « Mythistoire. Au commencement, Dieu créa le Peuple » est centrée sur les temps bibliques et l’analyse de l’Ancien testament. L’auteur souligne que « Pour la majorité des juifs, il fut, pendant des siècles, considéré comme un ensemble d’écrits sacrés d’origine divine, qui n’était pas vraiment accessible sur le plan spirituel, tout comme la terre sainte ne faisait pratiquement pas partie, dans leur univers religieux, de leur espace de vie réel sur la terre. »

Cette partie présente les analyses de multiples historiens, tout en les confrontant aux découvertes archéologiques ou historiques (Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La bible dévoilée, Folio histoire, Paris 2004). La mise en relation des sources écrites, de l’archéologie, des textes religieux, des contes et légendes reste d’une grande actualité. Il me semble qu’il convient d’étudier en permanence les faits religieux comme matérialité et non simplement comme croyances.

Une des dimensions de ce chapitre peut-être illustrée par « La nationalisation de la bible, sa transformation en livre historique fiable commencèrent donc par l’élan romantique de Henrich Graetz, furent développées avec une prudence diasporique par Doubnov et Baron, puis complétées et portées à leur summum par les fondateurs de l’historiographie sioniste qui tinrent un rôle non négligeable dans l’appropriation idéologique du territoire antique. »

Shlomo Sand propose une hypothèse sur le monothéisme exclusif « tel qu’il nous est montré à presque toutes les pages de la Bible, n’est pas né de la politique d’un petit roi régional désireux d’élargir les frontières de son royaume, mais d’une culture, c’est à dire l’extraordinaire rencontre entre élites intellectuelles judéennes, exilées ou revenues d’exil, et les abstraites religions persanes. La source du monothéisme se trouve vraisemblablement dans cette superstructure intellectuelle développée, mais il a été poussé vers les marges en raison de pressions politiques exercées par le centre conservateur, comme se fut le cas pour d’autres idéologies révolutionnaires dans l’histoire. Ce n’est pas par hasard que le mot dat (religion) en hébreu vient du perse. Ce premier monothéisme n’arriva à maturité qu’avec sa cristallisation tardive face aux élites hellénistiques. » Cette analyse pourrait être utilement confrontée avec les développements d’Ernst Bloch dans le Principe Espérance ou les travaux de Michael Lowy sur la sociologie des religions.

La troisième partie « L’invention de l’Exil. Prosélytisme et conversion » surprendra les lectrices et les lecteurs car il démonte, pièce par pièce, les mythologies les plus répandues de l’histoire juive : le rôle fondateur de l’exil, l’absence de prosélytisme religieux et le caractère très isolé des conversions. Au delà de la nécessaire déconstruction des fantasmagories, Shlomo Sand analyse aussi ces créations idéologiques et leur rôle dans la construction du peuple juif « Le concept d’exil acquit, dans les diverses traditions juives, un sens essentiellement métaphysique, détaché de toute contingence physique d’être ou de ne pas être en dehors de la patrie. »

Dans le développement du judaïsme, il faut insister, contre les actuelles traditions rabbiniques, sur la conversion par la force des populations locales, le prosélytisme dans le monde romain, au moins jusqu’à l’institutionnalisation du catholicisme.

L’auteur conclut cette partie en analysant la fonction de la dénégation des réalités « L’oubli de la conversion par la force et du grand mouvement d’adoption volontaire du judaïsme constituait une condition sine qua non de la conservation de la linéarité de l’axe temporel sur lequel évoluait, en mouvement d’aller et de retour, du passé au présent et du présent au passé, une nation unique, errante, repliée sur elle-même, et bien entendu entièrement imaginée. »

L’auteur poursuit sur les conversions dans le très beau chapitre : « Les lieux de silence. A la recherche du temps (juif) perdu » : adoption du judaïsme par Himyar dans « l’Arabie heureuse », Phéniciens et Berbères – Kahina, la reine mystérieuse et le drôle d’empire à l’est de l’Europe (les Khazars).

Shlomo Sand soutient que « le monothéisme juif servit de pont entre des groupes de langues et de culture regroupés au sein d’aires géographiques éloignées les unes des autres et qui évoluèrent vers des destins historiques différents. »

Je souligne les pages sur le peuple yiddish. L’auteur regrette le peu de cas que fait l’État d’Israël en terme de préservation de la mémoire de la richesse de leurs vies, préférant les seules commémorations de l’instant de leurs morts.

Sur ce sujet, je précise que l’invention du peuple juif ne saurait dispenser d’une réflexion sur la construction historique de la question juive (yiddish) au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale, question nationale nécessitant des réponses politiques, que le mouvement révolutionnaire, à l’exception du Bund, a négligé.

La dernière partie relie le passé historiquement construit au présent « La distinction. Politique identitaire en Israël ».

Comme d’autres chercheurs, Shlomo Sand insiste sur la présence « dans les thématiques sionistes des traces du volkisme allemand » ainsi que ce qui rappelle « les mécanismes discursifs et séparatistes du romantisme polonais ». Il analyse les liens entre hérédité, religion et sionisme et leurs impacts depuis le début de la construction du nouvel État « Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l’idée d’un peuple-race éternel. »

Dans ce beau livre, Shlomo Sand présente « les lignes descriptives d’une contre-histoire à venir qui contribuera, peut-être à la création d’une greffe mémorielle d’un genre nouveau : une mémoire consciente de la vérité toute relative dont elle est porteuse et qui cherche à souder, en un récit nouveau, des identités locales en voie de constitution, avec une conscience universelle et critique du passé. » L’auteur semble cependant sous-estimer le poids réel des imaginaires longtemps existants sur les structures sociales et les consciences individuelles. Faut-il souligner que le dévoilement des mythistoires ne saurait suffire à en faire de simples illusions idéologiques. La démarche pourrait être reproduite vers d’autres constructions sociales : peuples, identités nationales sans oublier certaines mythologies à vocation émancipatrices.

Un livre rare, érudit, libre, s’achevant « par un questionnement quelque peu insolent sur un avenir douteux »

Comme le faisait Avraham Burg (Vaincre Hitler, Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, Paris 2008), l’auteur ne masque pas les mots pour décrire la réalité « Pour être plus précis, Israël peut-être caractérisé comme une ethnocratie juive aux traits libéraux, à savoir un État dont la mission principale n’est pas de servir un demos civil  et égalitaire, mais un ethnos biologique et religieux, entièrement fictif sur le plan historique mais plein de vitalité, exclusif et discriminant dans son incarnation politique. »

Je rappelle son passionnant précédent ouvrage (Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël, Fayard 2006, 316 pages, 20 euros, réédition en poche chez Champ Flammarion)

Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé

Éditions Fayard Paris 2009, 446 pages, 23 euros  réédition en poche chez Champ Flammarion

Didier Epsztajn

Infantilisation des femmes et sexualisation des enfants

En partant de la consommation de la pornographie par une majorité des filles et des garçons avant l’âge de quatorze ans, Richard Poulin s’interroge sur la pauvreté des recherches « Alors que nul n’ignore la puissance des images dans notre société, peu de gens semblent s’en soucier lorsqu’il est question des industries du sexe. »

Impossible d’évoquer les multiples thèmes abordés par l’auteur, certains découverts à la lecture de cet ouvrage. Je dois reconnaître un certain effarement devant certaines  »données ». Ni rire, ni pleurer, mais comprendre disait le philosophe, mais face aux abjections, un certain sentiment d’impuissance…

La pornographie doit être replacée dans les rapports sociaux dominants de sexe « La pornographie se focalise sur le plaisir masculin – qui est à la fois l’apogée et le but du spectacle, car après l’éjaculation tout est terminé – et l’humiliation des femmes, laquelle se trouve renforcée par une hiérarchisation particulièrement raciste. » Et contrairement à des idées répandues, elle n’est pas qu’une affaire d’adultes consentants.

L’auteur fait le lien entre la sexualisation précoce, le nouvel ordre pornographique, l’hypersexualisation de la société « à l’intérieur de laquelle le corps féminin est chosifié et morcelé et où la valeur des femmes est réduite à leurs attributs physiques et à leur capacité à plaire et à séduire » et la surexposition de l’intimité dans la sphère publique.

La publicité envahit les espaces, dans les magasines, à la télévision, sur internet, « la société actuelle subit un vacarme sexuel assourdissant, caractérisé par une banalisation de la pornographie et du sexe marchandise. Le sexe est partout. Il s’achète, se vend, se loue et il vend et se fait vendre.. »

La pornographie est, de plus, prescriptrice de comportements, d’attitudes et de pratiques qui parfois se concluent par des transformations irréversibles (opérations chirurgicales). La consommation fantasmatique et réelle semble dominer. Richard Poulin a bien raison de s’interroger : « Que des hommes soient capables de bander pour des objets synthétiques, totalement dociles, et jouir, en dit long sur eux en particulier et sur la société masculine dans son ensemble. »

Sans invalider les analyses et les conclusions de l’auteur, je crois que celui-ci aurait gagné à présenter les contradictions engendrées par le nouvel ordre sexuel et rendre moins lisses, moins unilatérales les évolutions décrites.

Un livre pour ne pas accepter la marchandisation de nos êtres, de nos corps, la réduction des libérations à la consommation, au paraître, sans oublier les violences physiques et psychiques. A l’isolement narcissique et aux nouveaux préceptes comportementaux, nous pouvons opposer une émancipation construite sur l’acceptation des limites du moi, sur les échanges avec d’autres, égaux et égales.

Richard Poulin : Sexualisation précoce et pornographie
Editions La dispute, Paris 2009, 273 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

Éloge d’une lecture

Certaines lectures rendent heureux ou frappent par leur intelligence. La présente lecture de l’œuvre Walter Benjamin par Jean Michel Palmier, malgré son caractère inachevée suite au décès de l’auteur, est de ce point de vue un livre rare.

Les connaissances de Jean Michel Palmier sont encyclopédiques, aussi bien sur les textes de Benjamin que de ses amis et correspondants (entre autres T. Adorno, E. Bloch, B. Brecht, A. Lacis, G. Scholem), que sur l’environnement intellectuel allemand de l’époque. Elles permettent la combinaison de riches réflexions sur l’esthétique, la culture et la politique. Continuer à lire … « Éloge d’une lecture »

Rapport lucide et critique aux seventies

Il faut un certain talent pour exposer l’ensemble des luttes d’une longue décennie en moins de cinquante pages : de la contestation dans le monde du travail, aux luttes immigrés, à la politisation de l’intime, sans oublier les territoires et cadres de vie ou les luttes contre les autoritarisme. Lilian Mathieu nous offre un large panorama, tout en soulignant les risques de figer les classifications, de privilégier une histoire événementielle ou de decontextualiser les mouvements décrits. Il est d’autant plus étonnant que l’auteur n’inscrive pas ses analyses dans une dimension plus internationale ou internationaliste.

Le seconde partie de l’ouvrage présente des « interprétations de la vague contestataire ». Au delà des analyses présentées et des remarques critiques de l’auteur, je ne peux que souligner la frustration au cantonnement institutionnel des analyses, oubliant les réflexions et productions des militant-e-s syndicaux, politiques, féministes ou associatifs. L’expertise ne saurait se limiter aux chercheuses et chercheurs de la faculté.

Le livre se poursuit par une « lecture politique d’une décennie de luttes » et une conclusion sur la nécessaire réhabilitation de « cet esprit contestataire » pour « en faire une ressource pour les combats qu’il faut à présent mener ».

Au delà donc de désaccords, un bien utile ouvrage, pour éviter « de commettre les mêmes erreurs, de se retrouver dans les mêmes impasses, de passer à coté des mêmes opportunités… L’urgence du présent l’exige. »

Lilian Mathieu : Les années 70, un âge d’or des luttes ?

Textuel, Paris 2010, 141 pages, 9,90 euros

Introduction sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/sites/default/files/Mathieu-intro.pdf

Didier Epsztajn