Élargir les espaces de remise en cause des rapports de subordination

La lutte contre les suppressions d’emploi se heurte, au-delà des réalités concrètes, à deux argumentaires qui se rejoignent dans une certaine paralysie de pensée et d’action.

Il y aurait, pour les uns, des inéluctables lois économiques engendrant la concurrence, la flexibilité, les délocalisations et les suppressions d’emploi. Les auteurs du livre présentent les modalités de la restructuration capitaliste permanente (arbitrage du marché, recherche de liquidité pour les actifs, primauté de la « création de valeur » pour l’actionnaire, plafonnement de la croissance sur les grands marchés de masse, nouvelles techniques d’information) pour remonter la chaîne des responsabilités « Tout licenciement collectif renvoie à une série de changements dans la péréquation du profit, avant la restructuration et après sa mise en œuvre. ».

Les courants radicaux, quant à eux, argumentent souvent aussi sur le fonctionnement global du système pour faire l’impasse sur des reformes s’appuyant et modifiant les conditions des luttes sociales, en élargissant les espaces de remise en cause des rapports de subordination. La lutte contre les licenciements ne peut être renvoyée simplement à une rupture à venir transformant en profondeur de la société.

L’actualité autour des nouveaux contrats CNE et CPE confirme le « principe de liquidité » comme matrice du capitalisme aujourd’hui. Si la logique libérale est de rendre les actifs aussi liquides que possible pour rendre leur possession facilement réversible, cette flexibilité croissante du capital ne saurait être entravée par ce qui devrait être au contraire le plus mobile possible à savoir les salarié-e-s. « En s’attaquant conjointement aux contrats de travail et aux conditions de licenciement, ils visent à raccourcir le temps nécessaire à la réorganisation des actifs industriels et à en faire porter le coût social à la collectivité »

Pour les auteurs du livre, il est possible et nécessaire d’articuler la lutte contre les licenciements à une optique de réorganisation de la relation salariale en contestant le despotisme du marché et en remettant cause le pouvoir de licencier.

Leur proposition de suppression des licenciements s’organise autour de trois principes : «continuité du contrat de travail du salarié quelles que soient les contraintes économiques mises en avant par l’entreprise, obligation de résultat en matière de reclassement des salariés (sans précarisation, ni déclassement) et financement mutualisé exclusivement patronal des coûts liés à la mise en œuvre du droit à l’emploi. »

La cause première et commune de tous les licenciements économiques est à rechercher en amont des explications patronales et gouvernementales, c’est donc aussi en amont « qu’il faut aller chercher les arguments pour une revendication unifiante face aux suppressions d’emplois, sans discrimination pour une partie du salariat. ». Il importe donc que le point de départ soit la question des personnes et de leurs droits qu’il faut donc absolument dissocier des raisons et circonstances économiques de la suppression de leur emploi. Il faut donc partir de batailles contestant la légitimité même des licenciements.

Cette contestation peut aussi partir du texte de la Constitution et de sa déclinaison dans la réalité du Droit du travail, aujourd’hui structuré autour de la reconnaissance du pouvoir de l’employeur sur ses salariés (rapport de subordination) et de la centralité de la propriété.

Alors que pourtant le droit à l’emploi a été inscrit dans la constitution de 1946, aucune disposition ne permet de garantir que chaque personne en situation de travailler se voie proposer effectivement un travail qu’elle puisse occuper. La Loi n’applique pas la Constitution. « Dans une acceptation libérale dominante, les droits sociaux sont rebaptisés droits-créances par la doctrine juridique, car leur mise en œuvre suppose une intervention active de l’État. » Le droit a l’emploi est donc dévalué en simple objectif au profit de la liberté d’entreprendre.

Pourtant, il n’y a aucune raison que les salariés pâtissent des choix de gestion dont ils ne sont nullement responsables. La question des licenciements ne peut être traitée uniquement au niveau de l’entreprise « Les difficultés économiques de telle ou telle entreprise ne doivent pas se résoudre par des licenciements ; elles impliquent au contraire une obligation de prise en charge des salariés concernés de manière à leur assurer le bénéfice d’un emploi en continuité avec leurs acquis contractuels. » Il faut avancer vers un nouveau statut du salariat assurant une continuité du socle contractuel, une obligation de résultat dans les éventuels reclassements et dont le financement mutualisé serait assuré uniquement sur cotisations patronales.

Partant à la fois d’une analyse des fonctionnements réels du système et d’une critique du droit privilégiant la propriété aux droits sociaux, les propositions contenues dans ce petit livre me semblent plus pertinentes et plus offensives que les propositions de « sécurité sociale professionnelle » qui tendent à dédouaner les entreprises de leurs responsabilités. L’esquisse de projet alternatif (nouveau statut du salariat) pourrait permettre de donner une nouvelle légitimité aux luttes contre les licenciements.

Laurent Garrouste, Michel Husson, Claude Jacquin, Henri Wilno : Supprimer les licenciements

Editions Syllepse, Paris 2006, 159 pages, 8 euros

Didier Epsztajn

Le scandale derrière les mots

En hommage à Daniel Bensaid, en référence à son texte « Une thèse à scandale : La réaction philosémite à l’épreuve d’un juif d’étude » paru dans le numéro 14 de la Revue Internationale des Livres et des Idées (http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=480).

Cet ouvrage se confronte à une lecture de Philippe Lacoue-Labarthe (en regard de textes de Martin Heidegger et Hannah Arendt), au concept de « solution finale », aux parallèles douteux entre Auschwitz et les attentats du 11 septembre 2001 et à l’identification frauduleuse d’agresseurs antijuifs en France aux Maghrébins, enfin « à un courant de pensée réactionnaire soucieux d’identifier une politique égalitaire à un négationnisme ».

Mais surtout, ce livre d’étude précise des phrases et des mots est une formidable invitation à penser sur la singularité d’Auschwitz, sur ce que ne dit pas l’extermination de masse, sur la contingence, la détermination objective, la création ou la sacralisation du nom, les mathématiques, le vide de la raison de certaines choses, l’occultation de la question de l’être, la fabrication industrielle des cadavres ou comme le dit l’auteur « la fabrication répétitive, systématique, industrielle de rien », les prédicats identitaires, le négationnisme, le marquage et la persécution, etc.

Et pour redonner la parole à l’auteur, dans un dialogue avec Alain Badiou « Si bien que le Juif de l’étude et le philosophe pouvaient à présent conclure d’une voix, au sujet d’Auschwitz, que  »la pitié la plus essentielle à l’égard des victimes (…) réside, toujours, dans la continuation de ce qui les a désignés comme représentants de l’Humanité aux yeux des bourreaux. » Or c’était là, nous semblait-il l’enjeu. »

Un magnifique ouvrage contre le non-esprit du temps.

 

Ivan Segré : Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?

Editions Lignes, Paris 2009, 203 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Un nous inventé

En avant propos, Shlomo Sand nous conte trois récits de grands pères, d’amis et d’étudiantes, et reflechit sur la mémoire greffée et les mythologies échevelées : « Le passé a subi une vaste opération de chirurgie esthétique; les rides profondes ont été dissimulées par des auteurs de romans historiques, des essayistes et des publicistes. C’est ainsi qu’à pu être distillé un portrait national du passé, fier, épuré et de belle prestance. »

Dans l’écriture de l’histoire, le présent semble souvent inscrit sur une flèche de temps, la conséquence d’un flux d’événements générateurs. Les réécritures du passé, en fonction des prismes du présent, le manque d’interrogations contextuelles sur les faits, le sens des mots, les structures contingentes, font du présent et du passé des mythes troués mais aussi des concrets porteurs de sens, pas simplement des illusions idéologiques.

L’auteur propose une démarche décalée : « se trouver en dehors des champs spécifiques et marcher sur leurs bordures peut, en certains cas, aiguiser des angles de vues inhabituels et conduire à proposer des connexions inattendues. » Ses analyses interrogent non seulement la méta histoire, les imaginaires nationaux mais aussi les oublis des recherches et débats dans les écritures successives du passé qui conduisent à « une version monolithique et ethnonationale » de l’histoire.

Loin des études ciblées, des monologues pointus, la compréhension des sociétés passe par des synthèses élargies, loin des spécialisations institutionnelles. La complexité d’un sujet ne peut être appréhendée par une seule dimension d’étude, fut-elle rebaptisée science.

Cette note de lecture ne saurait rendre compte de la totalité des thèmes et riches pistes de cet ouvrage.

Dans le premier chapitre « Fabriquer les nations, souveraineté et égalité », Shlomo Sand analyse la création de la notion de nation et les constructions des pensées et histoires nationales à travers de nombreux auteurs. Je ne cite que certains d’entre eux, dont les ouvrages sont disponibles en français (Etienne Balibar, Benedict Anderson, Ernest Gellner ou Eric J. Hobsbawm). Dans la construction de ces imaginaires nationaux, l’auteur insiste sur la place des intellectuels « Ils construisent un passé continu et cohérent unifiant le temps et l’espace à partir d’événements qui s’étaient déroulés au sein d’entités politiques diverses et sans aucun lien entre elles, et ainsi fut crée une longue histoire nationale remontant au début des temps. Les caractéristiques spécifiques des divers matériaux du passé tinrent, bien sûr, un rôle (passif) dans le modelage de la culture moderne, mais ce firent les intellectuels qui sculptèrent la représentation de la nation à la lumière de leur vision, dont le caractère provient essentiellement de la complexité des exigences du présent. »

L’histoire moderne, est façonnée par le prisme national, naturalisé comme soubassement anhistorique de l’organisation des sociétés. Les auteurs cités, au-delà des différences, ont analysé ces imaginaires, cette histoire féerique, ces constructions inhibitrices, sans contradiction, sans actrice et acteur multiple.

La seconde partie « Mythistoire. Au commencement, Dieu créa le Peuple » est centrée sur les temps bibliques et l’analyse de l’Ancien testament. L’auteur souligne que « Pour la majorité des juifs, il fut, pendant des siècles, considéré comme un ensemble d’écrits sacrés d’origine divine, qui n’était pas vraiment accessible sur le plan spirituel, tout comme la terre sainte ne faisait pratiquement pas partie, dans leur univers religieux, de leur espace de vie réel sur la terre. »

Cette partie présente les analyses de multiples historiens, tout en les confrontant aux découvertes archéologiques ou historiques (Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La bible dévoilée, Folio histoire, Paris 2004). La mise en relation des sources écrites, de l’archéologie, des textes religieux, des contes et légendes reste d’une grande actualité. Il me semble qu’il convient d’étudier en permanence les faits religieux comme matérialité et non simplement comme croyances.

Une des dimensions de ce chapitre peut-être illustrée par « La nationalisation de la bible, sa transformation en livre historique fiable commencèrent donc par l’élan romantique de Henrich Graetz, furent développées avec une prudence diasporique par Doubnov et Baron, puis complétées et portées à leur summum par les fondateurs de l’historiographie sioniste qui tinrent un rôle non négligeable dans l’appropriation idéologique du territoire antique. »

Shlomo Sand propose une hypothèse sur le monothéisme exclusif « tel qu’il nous est montré à presque toutes les pages de la Bible, n’est pas né de la politique d’un petit roi régional désireux d’élargir les frontières de son royaume, mais d’une culture, c’est à dire l’extraordinaire rencontre entre élites intellectuelles judéennes, exilées ou revenues d’exil, et les abstraites religions persanes. La source du monothéisme se trouve vraisemblablement dans cette superstructure intellectuelle développée, mais il a été poussé vers les marges en raison de pressions politiques exercées par le centre conservateur, comme se fut le cas pour d’autres idéologies révolutionnaires dans l’histoire. Ce n’est pas par hasard que le mot dat (religion) en hébreu vient du perse. Ce premier monothéisme n’arriva à maturité qu’avec sa cristallisation tardive face aux élites hellénistiques. » Cette analyse pourrait être utilement confrontée avec les développements d’Ernst Bloch dans le Principe Espérance ou les travaux de Michael Lowy sur la sociologie des religions.

La troisième partie « L’invention de l’Exil. Prosélytisme et conversion » surprendra les lectrices et les lecteurs car il démonte, pièce par pièce, les mythologies les plus répandues de l’histoire juive : le rôle fondateur de l’exil, l’absence de prosélytisme religieux et le caractère très isolé des conversions. Au delà de la nécessaire déconstruction des fantasmagories, Shlomo Sand analyse aussi ces créations idéologiques et leur rôle dans la construction du peuple juif « Le concept d’exil acquit, dans les diverses traditions juives, un sens essentiellement métaphysique, détaché de toute contingence physique d’être ou de ne pas être en dehors de la patrie. »

Dans le développement du judaïsme, il faut insister, contre les actuelles traditions rabbiniques, sur la conversion par la force des populations locales, le prosélytisme dans le monde romain, au moins jusqu’à l’institutionnalisation du catholicisme.

L’auteur conclut cette partie en analysant la fonction de la dénégation des réalités « L’oubli de la conversion par la force et du grand mouvement d’adoption volontaire du judaïsme constituait une condition sine qua non de la conservation de la linéarité de l’axe temporel sur lequel évoluait, en mouvement d’aller et de retour, du passé au présent et du présent au passé, une nation unique, errante, repliée sur elle-même, et bien entendu entièrement imaginée. »

L’auteur poursuit sur les conversions dans le très beau chapitre : « Les lieux de silence. A la recherche du temps (juif) perdu » : adoption du judaïsme par Himyar dans « l’Arabie heureuse », Phéniciens et Berbères – Kahina, la reine mystérieuse et le drôle d’empire à l’est de l’Europe (les Khazars).

Shlomo Sand soutient que « le monothéisme juif servit de pont entre des groupes de langues et de culture regroupés au sein d’aires géographiques éloignées les unes des autres et qui évoluèrent vers des destins historiques différents. »

Je souligne les pages sur le peuple yiddish. L’auteur regrette le peu de cas que fait l’État d’Israël en terme de préservation de la mémoire de la richesse de leurs vies, préférant les seules commémorations de l’instant de leurs morts.

Sur ce sujet, je précise que l’invention du peuple juif ne saurait dispenser d’une réflexion sur la construction historique de la question juive (yiddish) au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale, question nationale nécessitant des réponses politiques, que le mouvement révolutionnaire, à l’exception du Bund, a négligé.

La dernière partie relie le passé historiquement construit au présent « La distinction. Politique identitaire en Israël ».

Comme d’autres chercheurs, Shlomo Sand insiste sur la présence « dans les thématiques sionistes des traces du volkisme allemand » ainsi que ce qui rappelle « les mécanismes discursifs et séparatistes du romantisme polonais ». Il analyse les liens entre hérédité, religion et sionisme et leurs impacts depuis le début de la construction du nouvel État « Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l’idée d’un peuple-race éternel. »

Dans ce beau livre, Shlomo Sand présente « les lignes descriptives d’une contre-histoire à venir qui contribuera, peut-être à la création d’une greffe mémorielle d’un genre nouveau : une mémoire consciente de la vérité toute relative dont elle est porteuse et qui cherche à souder, en un récit nouveau, des identités locales en voie de constitution, avec une conscience universelle et critique du passé. » L’auteur semble cependant sous-estimer le poids réel des imaginaires longtemps existants sur les structures sociales et les consciences individuelles. Faut-il souligner que le dévoilement des mythistoires ne saurait suffire à en faire de simples illusions idéologiques. La démarche pourrait être reproduite vers d’autres constructions sociales : peuples, identités nationales sans oublier certaines mythologies à vocation émancipatrices.

Un livre rare, érudit, libre, s’achevant « par un questionnement quelque peu insolent sur un avenir douteux »

Comme le faisait Avraham Burg (Vaincre Hitler, Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, Paris 2008), l’auteur ne masque pas les mots pour décrire la réalité « Pour être plus précis, Israël peut-être caractérisé comme une ethnocratie juive aux traits libéraux, à savoir un État dont la mission principale n’est pas de servir un demos civil  et égalitaire, mais un ethnos biologique et religieux, entièrement fictif sur le plan historique mais plein de vitalité, exclusif et discriminant dans son incarnation politique. »

Je rappelle son passionnant précédent ouvrage (Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël, Fayard 2006, 316 pages, 20 euros, réédition en poche chez Champ Flammarion)

Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé

Éditions Fayard Paris 2009, 446 pages, 23 euros  réédition en poche chez Champ Flammarion

Didier Epsztajn

Infantilisation des femmes et sexualisation des enfants

En partant de la consommation de la pornographie par une majorité des filles et des garçons avant l’âge de quatorze ans, Richard Poulin s’interroge sur la pauvreté des recherches « Alors que nul n’ignore la puissance des images dans notre société, peu de gens semblent s’en soucier lorsqu’il est question des industries du sexe. »

Impossible d’évoquer les multiples thèmes abordés par l’auteur, certains découverts à la lecture de cet ouvrage. Je dois reconnaître un certain effarement devant certaines  »données ». Ni rire, ni pleurer, mais comprendre disait le philosophe, mais face aux abjections, un certain sentiment d’impuissance…

La pornographie doit être replacée dans les rapports sociaux dominants de sexe « La pornographie se focalise sur le plaisir masculin – qui est à la fois l’apogée et le but du spectacle, car après l’éjaculation tout est terminé – et l’humiliation des femmes, laquelle se trouve renforcée par une hiérarchisation particulièrement raciste. » Et contrairement à des idées répandues, elle n’est pas qu’une affaire d’adultes consentants.

L’auteur fait le lien entre la sexualisation précoce, le nouvel ordre pornographique, l’hypersexualisation de la société « à l’intérieur de laquelle le corps féminin est chosifié et morcelé et où la valeur des femmes est réduite à leurs attributs physiques et à leur capacité à plaire et à séduire » et la surexposition de l’intimité dans la sphère publique.

La publicité envahit les espaces, dans les magasines, à la télévision, sur internet, « la société actuelle subit un vacarme sexuel assourdissant, caractérisé par une banalisation de la pornographie et du sexe marchandise. Le sexe est partout. Il s’achète, se vend, se loue et il vend et se fait vendre.. »

La pornographie est, de plus, prescriptrice de comportements, d’attitudes et de pratiques qui parfois se concluent par des transformations irréversibles (opérations chirurgicales). La consommation fantasmatique et réelle semble dominer. Richard Poulin a bien raison de s’interroger : « Que des hommes soient capables de bander pour des objets synthétiques, totalement dociles, et jouir, en dit long sur eux en particulier et sur la société masculine dans son ensemble. »

Sans invalider les analyses et les conclusions de l’auteur, je crois que celui-ci aurait gagné à présenter les contradictions engendrées par le nouvel ordre sexuel et rendre moins lisses, moins unilatérales les évolutions décrites.

Un livre pour ne pas accepter la marchandisation de nos êtres, de nos corps, la réduction des libérations à la consommation, au paraître, sans oublier les violences physiques et psychiques. A l’isolement narcissique et aux nouveaux préceptes comportementaux, nous pouvons opposer une émancipation construite sur l’acceptation des limites du moi, sur les échanges avec d’autres, égaux et égales.

Richard Poulin : Sexualisation précoce et pornographie
Editions La dispute, Paris 2009, 273 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

Éloge d’une lecture

Certaines lectures rendent heureux ou frappent par leur intelligence. La présente lecture de l’œuvre Walter Benjamin par Jean Michel Palmier, malgré son caractère inachevée suite au décès de l’auteur, est de ce point de vue un livre rare.

Les connaissances de Jean Michel Palmier sont encyclopédiques, aussi bien sur les textes de Benjamin que de ses amis et correspondants (entre autres T. Adorno, E. Bloch, B. Brecht, A. Lacis, G. Scholem), que sur l’environnement intellectuel allemand de l’époque. Elles permettent la combinaison de riches réflexions sur l’esthétique, la culture et la politique. Continuer à lire … « Éloge d’une lecture »

Rapport lucide et critique aux seventies

Il faut un certain talent pour exposer l’ensemble des luttes d’une longue décennie en moins de cinquante pages : de la contestation dans le monde du travail, aux luttes immigrés, à la politisation de l’intime, sans oublier les territoires et cadres de vie ou les luttes contre les autoritarisme. Lilian Mathieu nous offre un large panorama, tout en soulignant les risques de figer les classifications, de privilégier une histoire événementielle ou de decontextualiser les mouvements décrits. Il est d’autant plus étonnant que l’auteur n’inscrive pas ses analyses dans une dimension plus internationale ou internationaliste.

Le seconde partie de l’ouvrage présente des « interprétations de la vague contestataire ». Au delà des analyses présentées et des remarques critiques de l’auteur, je ne peux que souligner la frustration au cantonnement institutionnel des analyses, oubliant les réflexions et productions des militant-e-s syndicaux, politiques, féministes ou associatifs. L’expertise ne saurait se limiter aux chercheuses et chercheurs de la faculté.

Le livre se poursuit par une « lecture politique d’une décennie de luttes » et une conclusion sur la nécessaire réhabilitation de « cet esprit contestataire » pour « en faire une ressource pour les combats qu’il faut à présent mener ».

Au delà donc de désaccords, un bien utile ouvrage, pour éviter « de commettre les mêmes erreurs, de se retrouver dans les mêmes impasses, de passer à coté des mêmes opportunités… L’urgence du présent l’exige. »

Lilian Mathieu : Les années 70, un âge d’or des luttes ?

Textuel, Paris 2010, 141 pages, 9,90 euros

Introduction sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/sites/default/files/Mathieu-intro.pdf

Didier Epsztajn

Gratuité et bon usage

En prélude, Stéphane Lavignotte nous mets en garde contre les faux débats « Toutes les boites ne sont pas des cadeaux…»

« Les mots sont souvent des boites, avec les mêmes défauts que les murs. …. De là naissent des débats où des boites parlent aux boites, avec autant de compréhension que lorsque les murs parlent aux murs. »

L’auteur conclut son ouverture par « une envie de créer, une générosité collective, une passion collective ». Il convient, en effet de prendre au sérieux cette envie pour que « De ces grosses boites », nous puissions ensemble, « faire des cubes, plus petits mais plus facile à déplacer et à combiner pour des agencements plus ouverts et vivants. »

Cette orientation, sous forme de sympathie critique, permet à l’auteur de présenter et discuter l’ensemble des positions autour du mot décroissance. Ce tour d’horizon s’accompagne de nombreux questionnements ouverts.

Dans une seconde partie « Quand le flou entretient la polémique : critique et autocritique de la décroissance » Stéphane Lavignotte élargit le socle des interrogations « Décroissance, d’accord, mais de quoi ? », « Quelle prise en compte des inégalités et de la structure de classe ? » et se montre particulièrement critique des références à la psychanalyse réactionnaire.

Puis dans « La décroissance, une nouvelle voie pour les gauches » sont argumentés, entre autres, les concepts d’usage et de gratuité. Les autres éléments ne me semblent pas assez approfondis et laissent un goût certain de confusion. Il manque une structure basée sur des hypothèses stratégiques, même très prudentes.

« Cela implique de créer une conception faisant plus de place – au sein d’un même camp, mais aussi dans la lutte avec le camp adverse – à l’articulation des contradictions, à la capacité de se mettre d’accord sur ce qui fait désaccord, à la recherche de compromis, à l’importance donnée à la diversité des acteurs » est certes plus que nécessaire, mais ne suffit à définir une ou politique(s) à la hauteur des enjeux, des ouvertures de « lignes de fuite pour sortir de ce système inhumain ».

Stéphane Lavignotte : la décroissance est-elle souhaitable ?

Editions Textuel, Paris 2010, 137 pages, 9,90 euros

Didier Epsztajn

Extraits sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/lectures/extraits-decroissance-est-elle-souhaitable-stephane-lavignotte

Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit

Bernard Lahire s’interroge « Peut-on percer les mystères de la création ? » et propose une méthode jouant sur les focales, les plans d’ensemble et les gros plans, utilisant des métaphores cinématographiques pour aborder les mécanismes de création dans une lecture historique de l’œuvre de Franz Kafka. « Si je n’avais pas été persuadé que le social gît dans les détails et dans le singulier autant que dans les institutions, les groupes ou les mouvements collectifs, un tel travail n’aurait pas été imaginable. »

Dans la première séquence « Éléments pour une théorie de la création littéraire » l’auteur, à partir de critique des théorisations de Pierre Bourdieu, décrypte les différents enfermements de la sociologie (champ, habitus, texte) pour prôner un élargissement des analyses à « Étude de cas et biographie sociologique ». En soulignant les limites des sociologies antérieures, l’auteur montre la possible fécondité de la voie qu’il va parcourir en trois grandes divisions « La fabrique de Franz Kafka », « In litteris véritas » et « Domination et point de vue des dominés ».

Pour ce faire, Bernard Lahire entreprend un retour systématique aux sources (lecture intégrale et exhaustive des textes de F. Kafka), en rapportant les éléments étudiés aux moments et contextes biographiques dans lesquels ils ont été produits. L’auteur respecte à la fois le principe de spécificité des sources (sens des textes en fonction de leur statut respectif) et la spécificité des contextes d’action. Enfin il procède à une lecture précise et détaillée des textes  « Mais la lecture précise et une présentation généreuse des textes est une la seule manière d’éviter les approximations et les à-peu-près inévitables dès lors que l’on réduit des textes littéraires à des thématiques ou des arguments trop schématiques, abstraits ou sommaires. C’est aussi la seule façon de déterminer le style propre à l’auteur en se donnant la possibilité de le rapporter à des dispositions sociales spécifiques. »

Au delà du plaisir de la lecture, bien loin des multiples réductions habituelles, les analyses de Bernard Lahire ouvrent des compréhensions élargies non seulement de l’acte d’écrire, mais aussi de l’approche des rapports de domination. « Ces rapports de domination sont le plus souvent vus au travers des yeux du dominé, montrant la contribution que ce dernier – avec son sentiment de culpabilité, sa propension à l’autodépréciation, sa disposition à l’attente illimitée, etc..- apporte au maintien de sa condition. »

Ne vous laissez donc pas rebuter par la taille de cet ouvrage de plus de six cent pages pleines d’intelligence, apportant un regard plus global sur l’œuvre de Franz Kafka, les processus de création littéraire et la complexité du monde.

Et reprenons les lectures individuelles et créatrices, sans vocation scientifique, de « La métamorphose », « Le procès », « La colonie pénitentiaire »,  « Le château », etc….

Ce livre fait suite et écho au passionnant « La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi » (La Découverte 2004) et à « La condition littéraire, la double vie des écrivains » (La Découverte 2006).

En complément ou en introduction, je renvoie aussi au très beau « Franz Kafka, rêveur insoumis » de Michael Lowy (Stock 2004)

Bernard Lahire : Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire

Editions La découverte, Paris 2010, 632 pages, 27 euros

 Didier Epsztajn

Méandres pestilentiels

« Cette histoire de l’extrême droite en France de 45 à nos jours s’articule autour de trois grandes périodes et des principaux événements qui les ont marqués : la survie (1945-1968), l’extrême droite à la recherche d’un avenir et enfin le grand retour avec l’émergence et l’affirmation du front national et sa prégnance dans le vie politique. »

L’auteur exclut de son étude le mouvement royaliste, traité dans un précédent ouvrage (La restauration nationale : un mouvement royaliste sous la cinquième république, Éditions Syllepse, Paris 2002, 371 pages, 21,50 euros) ainsi que les négationnistes.

Loin des simplifications historiques et impasses sur les différents acteurs, Jean Paul Gautier nous détaille les contextes, les regroupements, les différents courants et les divergences entre acteurs.

Les deux premiers chapitres de l’ouvrage reviennent sur la période de l’après seconde guerre mondiale (avec les nostalgiques du Maréchal ou les orphelins du Führer) et le ferment que fut, pour les activistes violents, la guerre d’Algérie, sans omettre la guerre coloniale oubliée, celle d’Indochine.

Puis l’auteur analyse la période de 1956 à 1965 « L’extrême droite dans l’arène électorale », soit « Poujade et la fronde boutiquière », « Tixier-Vignancourt : l’avocat des généraux putschistes »

Le chapitre quatre est consacré à « La galaxie » des groupes des étudiants nationalistes, aux cogneurs d’Occident, de l’Oeuvre française au Mouvement Jeune révolution. Je souligne particulièrement le chapitre suivant « Le GRECE et la médiatisation de la Nouvelle droite : une tentative de ravalement ? »

Les différentes composantes de l’extrême-droite sont analysées dans les autres chapitres, sans exhaustivité, je signale les parties consacrées aux multiples groupuscules du microcosme, à la mouvance solidariste, aux nostalgiques du 3ème Reich ou au Bloc identitaire, sans oublier les catholiques intégristes, etc.

Le dernier chapitre est bien évidemment consacré « Aux années FN » à la l’unité temporaire de ces multiples courants antidémocratiques, et aux politiques proposées qui ont su séduire une partie de l’électorat populaire.

Un livre érudit et nécessaire pour comprendre le passé, les similitudes et les différences des courants et ne pas oublier que la virulence même de l’idée de fascisme ne peut être considérée comme noyée dans le libéralisme musclé, surtout en période crise.

Jean-Paul Gautier : Les extrêmes droites en France

De la traversée du désert à l’ascension du Front national (1945- 2008)

Éditions Syllepse, Paris 2009, 464 pages, 22 euros

 Didier Epsztajn

Chambre noire et perspectives radieuses


« L’idéologie est bien cette production sociale de représentations qui se veulent plus vraies que nature et qui, à la condition d’assigner le spectateur à sa place fixe, s’efforcent d’aménager le futur et d’encadrer l’action en intervenant activement dans le rapport de force, dans une histoire qui ne cesse par définition d’échapper à tous les devenirs prescrits. Contre la dématérialisation post-moderne du monde, il faut affirmer que l’idéologie n’est pas plus le tout du réel lui-même qu’une simple surface, miroitante, proposée à des spectateurs-consommateurs définitivement hypnotisés, mais qu’elle a pour fonction de se combiner à la coercition quotidienne, pour perpétuer une hégémonie dont la crise du capitalisme mondialisé et du nouvel ordre impérial rend plus violent que jamais le maintien : sa fonction est de travailler un présent fait de contradictions, s’adressant à des spectateurs qui ont aussi une vie sociale, travaillent, luttent, sont animés de colères et d’espoirs, de projets et de peurs, de mémoires et de rêves. » Continuer à lire … « Chambre noire et perspectives radieuses »