Apprendre à voir et à écouter

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« Vous avez décidé à soixante-dix-sept ans d’écrire votre vie, et vous dites que ce projet aura habité votre esprit comme une chauve-souris s’agrippe aux combles d’une vieille maison. Écrire comme elle vole, à l’aveugle, à l’estime et guidée par son propre cri ». Dans une adresse à Fernand Deligny, Sandrine Bourguignon donne corps à une biographie pleine de mots et d’images, d’enfants et d’adolescents, de miettes et d’un fil rouge.

Je souligne le rythme propre de l’autrice, la scansion des phrases, le choix des mots. Elle suit le fil d’une vie, fait sienne l’autre langue. Elle donne à lire la longue attente de l’enfance, l’écriture à l’intérieur « du trou du langage », le silence et les mots, les odeurs transformées en phrases, « Je ne fais pas une enquête sur votre vie, vous n’êtes ni coupable ni suspect et vous avez droit à vos jardins. Secrets »… Continuer à lire … « Apprendre à voir et à écouter »

Le caveau de la Huchette

Caveau de la Huchette affiche ses brocards
Brille noble enseigne miroir aux alouettes
Spectral Memphis Slim gît dans ses placards
Tourniquent sous plafond ses factices flouettes
 

Diva décadente tord ses cordes vocales
Trompette à contretemps découd la cantilène
S’épuise sous vapeurs l’hystérie musicale
Déchire sa toison pudique madrilène
  Continuer à lire … « Le caveau de la Huchette »

« Que serait le monde sans la haine ? »

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Trump aurait-il lu ce roman ? « Un intrus » pourrait passer pour un scénario qu’il a suivi quasiment à la lettre. Charles Beaumont, en 1959 année de parution, fait la preuve de sa connaissance de la société américaine qu’il sait observer. Un chirurgien social qui découpe, au scalpel, une petite ville du sud des États-Unis, qu’il appelle Caxton. Le Trump de l’époque, Adam Cramer, ne croit à rien mais veut devenir l’homme fort des États-Unis. Il fait aussi, par ses outrances, par son verbe, penser à Zemmour, comme si tous les démagogues, au-delà du temps, se donnaient la main pour construire une autre réalité la leur et l’imposer à des populations qui croient en eux. Rien ne les arrête, capables de chantage pour arriver à leur fin. Continuer à lire … « « Que serait le monde sans la haine ? » »

La vie ne se délivre pas de la mort. Elle s’en encombre

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« Ils n’iront pas plus loin qu’ici », au fond de l’océan. Et si les disparu·es avaient été cherchés, seuls des corps auraient pu être retrouvés. « Le 16 avril 2014, le ferry sud-coréen le Sewol fait naufrage, emportant définitivement avec lui trois-cent-quatre membres d’équipage et passagers, pour la plupart des lycéens faisant un voyage d’étude ».

Les mort·es inconnu·es de là-bas et un mort – si proche – ici. Que savons-nous de la « morsure de ce qui n’est plus », de ce jeune homme de dix-sept ans et demi ou de ces lycéens et lycéennes ? Continuer à lire … « La vie ne se délivre pas de la mort. Elle s’en encombre »

Polar flamand

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Pieter Aspe, belge néerlandais, est un auteur qui est traduit en séries télévisées. Son double enquêteur, Van In, est fait de chair et de sang. Logiquement, Aspe a choisi les plateaux télé pour cadre de son nouvel opus, « Alibi ». Il en fait un théâtre d’ombres sans véritable consistance en s’attachant à la description des villes et des bières comparées entre Bruges, sa ville, et Anvers, cadre de l’affaire, un cadavre retrouvé brûlé dans la voiture d’un acteur connu. Tribulations diverses des investigations, réactions de la police anversoise face aux ploucs venus de Bruges, méfiances réciproques avec en arrière-fond une histoire d’amour entre l’assistant du commissaire, Versavel, et un collaborateur du film en cours. Chacun.e a quelque chose à se reprocher. Un peu cousu de fil blanc de temps en temps comme des raccourcis un peu rapides. Continuer à lire … « Polar flamand »

Les faces, « bonne » et « mauvaise », des crimes à la guerre

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« … je sais, j’ai compris, je n’aurais pas dû »

Les frères d’armes « défigurés, estropiés, éventrés », le « dedans dehors », les plaies béantes de la terre qu’on appelle les tranchées, le fil barbelé des souffrances…

« Je t’ai laissé me supplier pour de mauvaises raisons, des pensées toutes faites, trop bien habillées pour être honnêtes »

Ta mort, tes boyaux à l’air libre, le retour au trou béant de la tranchée, les entrailles, les rats, j’avais été inhumain « par obéissance aux voix du devoir », le toujours oui des soldats blancs ou noirs, « les sauvages pour faire peur à l’ennemi », ceux qui sortent « ventre à terre se faire massacrer de plus belles en hurlant comme des fous furieux, le fusil réglementaire dans la main gauche et le coupe-coupe sauvage dans la main droite », la sauvagerie comme besoin de l’armée française… Continuer à lire … « Les faces, « bonne » et « mauvaise », des crimes à la guerre »

Pour moi, iels restent Anna, Léon, Anton et Nino

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Vladivostok, un cirque, une costumière, un numéro de barre russe, « les porteurs prennent en charge toute la stabilité de l’acrobate », des odeurs tenaces.

Je souligne l’écriture de Elisa Sha Dusapin, sa capacité à nous faire entendre et sentir ce monde lointain. Elle nous conte l’art du cirque, ses difficultés propres, ses mises en scène et en costumes, le temps de l’élaboration d’un numéro, le public et les répétitions, les traditions et les nouveautés, les parades et les tours de pistes, les accidents et leurs poids au présent, les coulisses, « Un rayon de réverbère s’infiltre par la fêlure », les figures sur la barre et les chorégraphies au sol, le tempo musical… Continuer à lire … « Pour moi, iels restent Anna, Léon, Anton et Nino »

Théâtre (au masculin)

  • La Barbe : La saison théâtrale 2020/2021
  • Crêpe Georgette : Lettre à Wajdi Mouawad
  • Aurore Evain : #MeTooThéâtre : se souvenir pour mieux combattre

La saison théâtrale 2020/2021

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Ils ont compris que le monde d’après sera comme le monde d’avant : masculin. 

Ils dirigent les théâtres, ils créent des spectacles, ils les mettent en scène.

La Barbe salue bien bas cette comédie héroïque !

La Barbe se réjouit de découvrir une programmation post confinement à la hauteur de ses espérances, voyez plutôt : Continuer à lire … « Théâtre (au masculin) »

Quelle rentrée !

La rentrée littéraire n’a jamais manqué à l’appel. L’an dernier, plus de 510 romans – et je ne parle pas des essais – se battaient pour trouver des « inventeurs », au sens de découvreurs. Cette année, à peu prés le même nombre cherche des lecteurs et lectrices pour se donner la vie. Une interrogation me taraude chaque année : qui peut lire autant de livres ?

Cette rentrée s’affiche aussi en poche.

Continuer à lire … « Quelle rentrée ! »

Une blessure au fond de soi

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« Kaboul gémit sous les détonations ». Une enfant de six ans, les « soviétiques », les perceptions de l’environnement, un amour d’enfance.

Chabname Zariâb nous conte la place des contes dans l’imagination des enfants, ce qui s’arrête au seuil de l’imagination, l’écho des explosions, les discussions autour de l’exil, « Etrangement, le mot France est un sésame pour déclencher ses larmes », les silences angoissants, le monde enfantin dans les bouleversements. Continuer à lire … « Une blessure au fond de soi »

Mon état, c’est ce que j’en ferai

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« A bien y réfléchir, Aurore aurait préféré naître Homme.
Cela lui venait d’un certain écoeurement, une nausée diffuse qui l’avait prise, adolescente, lors des repas de famille. Ce sentiment arrivait du besoin d’être ailleurs, une envie radicale qui se nichait dans la gorge entre le fromage et le dessert »

L’histoire d’une femme, d’une promesse de liberté, d’abandons, de villes inconnues… Continuer à lire … « Mon état, c’est ce que j’en ferai »

Son plafond est notre plancher

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Barcelone. Une jeune fille Araceli. Une écrivaine Alba Cambó. Lina Wolff croise des parcours, nous offre une multitude d’histoires enchevêtrées. Les un·es et les autres parlent d’elleux et d’autres, entre vérité banale et « toboggan vers l’inconnu », entre les vivre et la mort. Les journées se suivent ou se dispersent, « Soudain la journée dégringole, privée de grâce, comme une corneille qui aurait du plomb dans l’aile », la tumeur est là, elle serait maligne… Continuer à lire … « Son plafond est notre plancher »

Jusqu’au bout de la vie

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Comment survivre dans un environnement de froid extrême, celui des confins de la Sibérie en l’occurrence ? Sous la forme d’un carnet de voyage de Anna, une journaliste engagée bénévole dans une opération d’une ONG voulant rendre compte de la réalité de virus millénaires mis à jour par la fonte des glaces, Patrice Gain raconte ce voyage dans lequel se mêlent les passions cruelles des hommes, les trésors cachés du fond des Âges, l’exploitation des enfants, la pédophilie, les viols et même les assassinats dans un contexte de contrôles bureaucratiques du port russe de Tiksi. L’équipe de scientifiques nest comme un microcosme de la société. Continuer à lire … « Jusqu’au bout de la vie »

Vu de Taïwan (Taipei)

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Chang Kuo-Li se lance dans le polar après avoir écrit une trentaine de livres. Comme une nouvelle naissance. « Le sniper, son wok et son fusil » indique que la cuisine sera aussi de l’intrigue. Alex, surnom venant de la légion étrangère, Ai Li pour l’état civil, participe d’une confrérie qui, comme les Yakusa, rassemble ses « fidèles », tatoués, par un contrat de confiance et une solidarité qui se veut à toute épreuve. Ils et elles obéissent à celui qui les a formé.e.s et les a conduits au sens le plus fort. A Rome, Alex doit assassiner un conseiller du président taïwanais. Pourquoi ? Alex sera obligé de se poser cette question, pourchassé qu’il est par des forces anonymes qui le traquent. La réponse est un gage de survie. Il est aidé par l’inspecteur WU en fin de carrière qui cherche aussi le pourquoi de l’assassinat et n’accepte pas, malgré son départ à la retraite, de renoncer. Continuer à lire … « Vu de Taïwan (Taipei) »

Il manque tellement de mots à mon histoire

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Des grand·es parent·es, une jeune élève « il manque tellement de morceaux à mon histoire », une comptine « Mon petit oiseau », la méchanceté des « idiots » dans les cours de récréation, une déficience auto-nommée « bigleuserie », les diverses conséquences de l’albinisme, les cris d’une cicatrice vivante sur une cuisse, un silence construit autour des marques et du passé… Continuer à lire … « Il manque tellement de mots à mon histoire »

« Rhapsodie rouge, cerise de juillet ou communiste »

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Haïti est secoué depuis trois ans par un mouvement social d’une ampleur inédite. La crise politique que traverse le pays plonge ses racines dans l’histoire coloniale – premier État d’anciens esclaves devenus libres et indépendants en 1804 –, puis néocoloniale. La littérature et l’art participent depuis longtemps de cette effervescence ; témoignage à la fois de l’exaspération d’un pays sous tutelle, des lignes de fuite et de détournement, et de la soif de liberté et de dignité de tout un peuple. Rhapsodie rouge de Jean d’Amérique – qui vient également de publier un roman chez Actes Sud (Soleil à coudre) – en est un exemple des plus récents ; un exemple sous haute tension.

Rhapsodie : suite de poèmes épiques, empruntant aux thématiques populaires, dit le dictionnaire. Et de donner Homère pour référence. Il s’agit bien ici d’une odyssée : Continuer à lire … « « Rhapsodie rouge, cerise de juillet ou communiste » »

Enfantprêté au silence de ma honte j’attends la colère

Une famille, un suicide, « N’entrez pas là-dedans vous égarer. Le père fracturé a fait taire les douleurs », des souvenirs refoulés, des incertitudes, je et tu. Une figure, l’avant et l’après de sentiments et de culpabilité. Et en premier lieu, une écriture qui vous saisit, vous retient, vous entraine dans une topographie familiale.

Le père, une corde, libre à présent, pendu, « Après des années d’humiliation il recouvrait main sûre. Il décidait une dernière fois », un homme décousu, une maladie « avait creusé les cellules de cette émotivité dilatée par tous les pores de son passé », le monstre erroné… Continuer à lire … « Enfantprêté au silence de ma honte j’attends la colère »