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V’là la facture des politiques anti-sociales !

arton11321-9ac53Le 6 mars prochain, à l’occasion du lancement de la Marche Mondiale des Femmes à Bruxelles et dans le cadre de la journée internationale des droits des femmes, le comité « V’là la facture » lance son action qui vise à mettre en lumière les impacts pour les femmes des mesures d’austérité mises en place au nom d’une dette largement illégitime. Cette dette n’a pas servi au bien-être de la société et nous ne la paierons pas.

Les mesures d’austérité imposées par le gouvernement frappent de plein fouet les femmes. Au nom du remboursement d’une dette pourtant illégitime, nous perdons nos droits les plus fondamentaux : à l’autonomie financière, à la santé sexuelle et reproductive, à la protection sociale, à la justice, à la protection contre toute forme de violence.

Nous, membres du comité, sommes indigné-e-s face à l’injustice et à la violence de ces mesures.

Nous refusons de voir les droits des femmes reculer davantage et exigeons :

l’arrêt immédiat des plans d’austérité ;
l’annulation de la dette illégitime ;
une fiscalité qui cesse de favoriser les riches.
Afin de calculer les économies réalisées par l’État sur le dos des femmes, dans les domaines des soins aux autres et des allocations sociales, nous avons élaboré une facture permettant de faire les comptes.

Nous appelons également les associations et les collectifs à la faire compléter par un maximum de femmes. Tous les formulaires seront ensuite envoyés au gouvernement belge qui pourra ainsi mesurer sa dette envers les femmes !
Signataires et membres du Comité « V’là la facture ! » :

Collectif « Elles s’en mêlent », Vie Féminine Bruxelles, CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), Le Monde selon les Femmes, la Marche Mondiale des Femmes.
Informations pratiques : Vendredi 6 mars, au carrefour de l’Europe devant la gare centrale, entre 12h et 14h.

 TÉLÉCHARGER LA FACTURE
Contact : vlalafacture chez gmail.com / 04.99.60.04.92

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Syriza gagne du temps et de l’espace

Est-il donc vrai que, comme le proclament les gros titres de plusieurs journaux, Athènes a cédé devant les exigences de l’Eurogroupe (La Repubblica) et fait le premier pas vers la restauration de la politique d’austérité (The Guardian) ? A en croire certains leaders de la fraction de gauche de Syriza, le courage n’aurait pas tenu bien longtemps et le « reniement » aurait déjà commencé…

Il est un peu tôt pour porter un jugement sur les accords qui ont été passés à la réunion du conseil de l’Eurogroupe. Ce n’est que dans les prochains jours que seront publiés les détails techniques et qu’apparaîtra toute leur signification politique.

Cependant, sans attendre, nous proposerons ici une autre méthode pour analyser la confrontation entre le gouvernement grec et les institutions européennes, qui vient de se traduire à la fois par des compromis de la part du premier et par l’esquisse d’une fissure au sein des secondes. A quels critères allons-nous mesurer l’action de Tsipras et de Varoufakis, pour juger de son efficacité et de sa justesse ?

Redisons-le d’emblée, le conflit ouvert par l’arrivée de Syriza au pouvoir survient dans un moment de crise aiguë pour l’Europe. Les guerres qui se déchaînent aux frontières de l’Union, à l’Est comme au Sud et au Sud-Est, ou la succession des hécatombes de migrants noyés en Méditerranée signalent quelque chose comme une décomposition de l’espace européen, mais il y a d’autres aspects. En quelques années la récession les a dramatiquement multipliés. Des forces politiques plus ou moins racistes et néofascistes s’en emparent d’un bout à l’autre du continent. Dans ces conditions la victoire électorale de Syriza et la montée de Podemos en Espagne apparaissent comme une occasion unique de réinventer une politique de gauche, visant à l’égalité et à la liberté, au niveau de l’Europe entière.

Ne l’oublions pas non plus, ce qui sous-tend ces possibles, ce sont de formidables luttes de masse contre l’austérité, durant depuis des années en Grèce aussi bien qu’en Espagne. Mais ces luttes, en même temps qu’elles s’étendaient « horizontalement », se heurtaient à des limites verticales tout aussi formidables : la domination des banques et des institutions financières au sein du capitalisme contemporain, la nouvelle distribution du pouvoir politique qui s’est mise en place à la faveur de la crise. Ce qu’il y a quelques années nous avions appelé une « révolution par en haut » et dont la Troïka était à la fois le symbole et l’instrument1.

C’est à ces limites que Syriza s’est heurtée, à peine avait-elle réussi à implanter sur le terrain un axe de pouvoir « vertical », en faisant résonner le refus de l’austérité jusque dans les palais européens. Aussitôt, elle a dû faire face au régime de pouvoir existant en Europe et subir toute la violence du capital financier. Il serait naïf de croire que le gouvernement grec puisse à lui seul ébranler ces limites. Même un pays pesant beaucoup plus lourd que la Grèce aux points de vue démographique et économique n’en aurait pas eu les moyens. S’il était besoin, ce qui vient de se passer démontre à nouveau qu’une politique de liberté et d’égalité ne se construira pas en Europe sur la simple affirmation de la souveraineté nationale.

Et pourtant les « limites » dont nous parlons ici apparaissent désormais sous un jour nouveau, ainsi que la possibilité de les faire sauter. Les luttes et les mouvements de protestation en avaient fait ressortir le caractère odieux, mais la victoire de Syriza et l’ascension de Podemos, puis l’action du gouvernement grec, commencent à dessiner une stratégie. Ce n’est pas à nous qu’on apprendra qu’un résultat électoral ne suffit pas, et d’ailleurs Alexis Tsipras lui-même n’en a jamais fait mystère. Il faut que s’ouvre un processus politique, et pour cela que s’affirme et se structure un nouveau rapport de forces sociales en Europe.

Lénine a dit un jour à peu près qu’il y a des situations où il faut savoir céder de l’espace pour gagner du temps. L’adaptation de ce principe aux « accords » de vendredi dernier (aléatoire, comme toujours en politique) nous conduit à risquer le pari suivant : c’est pour gagner du temps et de l’espace que le gouvernement grec a « cédé » en effet quelque chose. C’est pour permettre à la chance qui vient de surgir en Europe de tenir bon, dans l’attente de prochaines échéances (dont les élections espagnoles), et jusqu’à ce que les acteurs de la politique nouvelle aient réussi à « conquérir » d’autres espaces.

Mais pour que le processus se développe, il devra dans les mois à venir se déployer à de multiples niveaux : il faut des luttes sociales et des initiatives politiques, de nouveaux comportements quotidiens et un autre état d’esprit des populations, des actions de gouvernement et des contre-pouvoirs citoyens qui affirment leur autonomie. Au moment où nous reconnaissons l’importance décisive de ce qu’accomplit Syriza et que préfigure Podemos sur le terrain institutionnel, nous devons donc aussi en articuler les limites.

Dans un article extraordinaire que vient de publier le Guardian de Londres, le ministre Varoufakis montre qu’il en est lui-même parfaitement conscient2. Fondamentalement, nous dit-il, ce qu’un gouvernement peut faire aujourd’hui, c’est de chercher à « sauver le capitalisme européen de sa tendance à l’autodestruction », qui menace les peuples et ouvre la porte au fascisme. C’est de faire reculer la violence de l’austérité et de la crise, pour ouvrir des espaces de conservation et de coopération, où la vie des travailleurs soit un peu moins « solitaire, misérable, violente, et brève », pour le dire dans les vieux mots de Hobbes. Pas plus, mais pas moins.

Interprétons à notre tour le discours de Varoufakis. Le dépassement du capitalisme est par définition hors de portée de tout gouvernement, que ce soit en Grèce ou ailleurs. Par-delà le sauvetage en urgence du capitalisme européen de sa catastrophe qui serait aussi la nôtre, une telle perspective se situe à l’horizon de luttes sociales et politiques prolongées qui ne sauraient s’enfermer dans un périmètre institutionnel. Mais il se trouve que c’est aussi sur cet autre « continent » que doit se construire matériellement dès aujourd’hui la force collective dont dépendent les avancées des prochains mois ou des prochaines années. Et le terrain que doit investir une telle force ne peut être que l’Europe elle-même, en vue d’une rupture constituante avec le cours actuel de son histoire. D’où l’importance de mobilisations comme celle que le mouvement Blockupy convoque pour l’inauguration du nouveau siège de la BCE, le 18 mars à Francfort. C’est une occasion de faire entendre la voix du peuple européen en soutenant l’action du gouvernement grec. Par-delà l’indispensable dénonciation du capital financier et du régime postdémocratique (Habermas), c’est aussi l’occasion d’éprouver l’avancement des forces alternatives, à défaut desquelles l’action même des gouvernements et partis qui se battent contre l’austérité sera condamnée à l’impuissance.

Etienne Balibar, philosophe, université Paris-Ouest Nanterre et Sandro Mezzadra, philosophe, Université de Bologne

http://www.liberation.fr/monde/2015/02/23/syriza-gagne-du-temps-et-de-l-espace_1208539

1 « Europe : la révolution par en haut », « Libération » du 21 novembre 2011.

2 Yanis Varoufakis : « How I became an erratic Marxis t», « The Guardian », 18 février.

Le bras de fer est engagé

La Banque centrale européenne (BCE) vient de prendre une décision d’une brutalité inouïe : à partir du 11 février, elle n’acceptera plus les titres publics grecs en contrepartie des liquidités accordées aux banques grecques1.

C’est une déclaration de guerre ouverte contre le gouvernement Tsipras : soit il renonce à sa politique, soit les banques grecques font faillite. La BCE choisit ainsi une stratégie du chaos aux conséquences absolument imprévisibles.

Super-Mario: la fin des illusions

La nomination de Mario Draghi à la tête de la BCE était en soi une provocation. On se souvient que l’entrée de la Grèce dans la zone euro en 2001 a été rendue possible grâce au maquillage de ses comptes, mené sous l’égide de la banque Goldman Sachs. Celle-ci avait conseillé le gouvernement grec pour qu’il utilise des produits dérivés afin de réduire l’ampleur de son déficit budgétaire. Depuis, la supercherie a été reconnue et les comptes corrigés. Mais Mario Draghi a exercé de 2002 à 2005 les fonctions de vice-président pour l’Europe chez Goldman Sachs et, à ce titre, il est difficile de croire qu’il n’était pas au courant de ces manipulations, ni des 300 millions de dollars qu’elles avaient rapportés à sa banque. Après qu’il ait succédé à Jean-Paul Trichet à la tête de la BCE, ce dernier avait opposé un silence pesant et révélateur2 à une question d’un journaliste sur le passé de Draghi chez Goldman Sachs.

« Tout ce qu’il faudra pour sauver l’euro » : par cette forte formule proférée dans un discours du 26 juillet dernier, Draghi a fait croire que la BCE allait, sous son égide, mener une politique plus accommodante. Son annonce ultérieure d’un quantitative easing à l’européenne, autrement dit des achats massifs de titres publics sur le marché secondaire, a eu deux effets. En signifiant aux marchés financiers que leurs attaques spéculatives seraient systématiquement contrées, elle a permis de dégonfler un peu les taux d’intérêt consentis aux pays en difficulté. En marquant une prise de distance avec le dogme merkélien, elle donnait l’impression que la zone euro faisait un petit pas vers une gestion plus solidaire de la crise des dettes souveraines. L’annonce du plan Juncker d’investissement, pouvait confirmer cette impression que la politique européenne était en train de se réorienter.

Ces illusions avaient déjà été dissipées, par exemple par Pierre Khalfa3 qui pointait les limites de « Super Mario » et les faux-semblants du plan Juncker. Mais la décision de la BCE siffle la fin de la récréation et on redécouvre que les principes de l’austérité européenne n’ont pas varié d’un pouce. Le premier principe est que les dettes doivent être payées. Dans le cas grec, la leçon de choses est particulièrement claire. En 2012, la dette grecque a bénéficié d’un haircut, autrement dit elle a été restructurée. Mais cette restructuration était plutôt modeste, puisque, selon les statistiques mêmes de la Commission européenne, la dette publique grecque est passée de 356 milliards d’euros fin 2011 à 305 milliards fin 2012, soit une réduction effective de 51 milliards, ou encore de 14 % du total. En réalité, il s’agissait surtout d’une restructuration des créances des banques privées : moyennant une décote modeste, elles se sont débarrassées de ces créances devenues douteuses qui ont été reprises dans leur grande majorité par des institutions européennes. Dans l’esprit de ces dernières, c’était le dernier effort consenti pour alléger le fardeau de la dette. Mais celle-ci représente fin 2014 (toujours selon les données officielles) 175,4 % du PIB. L’objectif imparti à la Grèce est de faire baisser ce ratio à 120 %, soit une baisse démesurée et impossible sans décimation du peuple grec.

Le second principe est celui de la conditionnalité, qui est omniprésent aussi bien dans le quantitative Easing de Draghi que dans le plan Juncker : toutes les aides monétaires ou financières sont conditionnées à la mise en œuvre des fameuses « réformes structurelles », dans la continuation des injonctions de la Troïka. Il faut consulter ses documents officiels – par exemple le bilan du programme d’ajustement grec4 dressé par la Commission européenne en avril 2014 – pour comprendre à quel point de détail et de brutalité les envoyés spéciaux de la Troïka pouvaient aller dans leurs prescriptions.

Quelle renégociation de la dette grecque ?

Les évènements s’accélèrent et la décision unilatérale de la BCE est une riposte à la tactique du nouveau gouvernement grec. Le ministre des finances grec, Yanis Varoufakis, est un économiste hétérodoxe brillant et un critique original de la financiarisation où il fait jouer un rôle central à l’aspiration des surplus (et des profits) par les États-Unis, ce qu’il appelle Le Minotaure planétaire. Mais il est aussi l’auteur, avec Stuart Holland puis James Galbraith, d’une « modeste proposition pour surmonter la crise de l’euro »5 qui était une variante – habile – de l’idée d’euro-obligations permettant de mutualiser les dettes souveraines (à hauteur du seuil fatidique de 60 % du PIB de chaque pays) et de recycler les fonds ainsi obtenus pour financer un programme européen d’investissement, via la Banque européenne d’investissement. Il s’agissait effectivement d’une proposition modeste, compte tenu de l’ampleur des déséquilibres structurels de la zone euro, et elle s’appuyait sur une volonté de rendre compatibles ces nouveaux dispositifs avec les règles du jeu européennes.

Quelques jours avant sa nomination comme ministre, il se fixait l’objectif de « détruire les fondements du système oligarchique »6 et ce point est essentiel, pour deux raisons : la montée de la dette grecque avant la crise est indissociable des ponctions opérées par cette oligarchie, et aucun modèle de développement pour la Grèce n’est possible sans, effectivement, détruire ce système. Il y a là des « réformes structurelles » nécessaires, mais ce ne sont évidemment pas celles auxquelles pense la Commission européenne.

Mais la question immédiate est évidemment celle de la dette. La position du nouveau gouvernement s’est assez rapidement dessinée : affirmation de la volonté de négocier mais aussi rappel du principe d’une part importante de Syriza (« pas de sacrifices pour l’euro »), et refus de négocier avec la Troïka. Puis vinrent les propositions, dont les grandes lignes ont été exposées par Varoufakis7. Elles sont modérées ou raisonnables et consistent en échange de dette (swap) par création de deux nouvelles sortes de titres. Les premiers remplaceraient les aides européennes consenties en 2012 dans le cadre du mécanisme européen de stabilité (MES) et seraient indexés sur la croissance. Les seconds seraient des obligations perpétuelles remplaçant les titres grecs détenus actuellement par la banque centrale européenne.

Varoufakis a ensuite annoncé qu’il avait choisi la banque Lazard pour le conseiller dans la négociation. C’est la même banque qui était intervenue lors de la restructuration de 2012. Son vice-président pour l’Europe est Mathieu Pigasse, banquier « de gauche », qui par ailleurs dirige Les Inrockuptibles – un magazine branché – et contrôle, avec Pierre Bergé et Xavier Niel, Le Monde et L’Obs.

Alléger la dette plutôt que l’annuler ?

Pigasse a détaillé ses propositions dans un entretien sur France Inter8. Elles consistent à diviser par deux la dette détenue par des créanciers publics, soit une réduction d’environ 100 milliards d’euros sur un total de 320 milliards. Cela permettrait ainsi à la Grèce d’atteindre à moindres frais l’objectif d’un ratio dette/PIB de 120 % du PIB. Il ne s’agit donc pas d’une annulation de la dette, mais d’un « allégement » ou d’une « dilution », pour reprendre les termes de Pigasse. Il explique ainsi l’idée d’indexer les titres sur la croissance : « je vais vous rembourser dès lors que ma croissance va être supérieure à un taux déterminé ». Ce premier dispositif porterait sur 75 milliards d’euros. Quant aux titres perpétuels, ils portent intérêt mais peuvent ne pas être remboursés, ou dans très longtemps : 100 ou 150 ans selon Pigasse. Ils concerneraient les 25 milliards d’euros restants. Ces propositions sont une première base de discussion, qui s’est immédiatement heurtée à une levée de bouclier et a conduit la BCE à prendre sa décision, que l’on peut assimiler à un coup d’État financier.

Cependant l’annonce de ces propositions avait plutôt rassuré les banquiers grecs, dont les actions avaient récupéré un peu du terrain perdu. Soufflant le froid et le chaud, la BCE a fait une seconde annonce, celle d’une aide aux banques grecques à hauteur de 60 milliards d’euros, accordée dans le cadre d’une procédure d’urgence baptisée ELA (Emergency Liquidity Assurance). Le message est donc très clair : « les banques avant le peuple ».

Cette opération de contournement illustre la volonté, très politique, de déstabiliser le gouvernement grec en le privant de tout répit lui permettant d’avancer dans la mise en œuvre de son programme. Varoufakis a dit avoir besoin de six mois : la BCE les lui refuse.

Les coordonnées d’une situation complexe

Il faut maintenant évaluer les propositions du gouvernement grec, en commençant par balayer les chiffres extravagants qui ont circulé. En France, on nous a expliqué que l’effacement de la dette grecque coûterait en moyenne entre 650 et 731 euros à chaque contribuable. En réalité, le manque à gagner ne serait que de 10,5 euros par adulte résidant en France, comme l’établit avec la plus grande clarté un article de La Tribune9.

Le plan d’allégement, en tout cas ce qu’on peut en connaître aujourd’hui, est donc limité dans son ampleur et soumis à de fortes incertitudes. Il ne porte en effet que sur un tiers de la dette totale et celle-ci continuerait à représenter 120 % du PIB, ce qui reste considérable. En même temps, il faut voir que la charge des remboursements serait réduite : ce point est important car la Grèce, à la différence par exemple de la France, ne peut plus « faire tourner » sa dette, autrement dit s’endetter pour couvrir les remboursements, puisqu’elle n’a plus accès (ou à des taux extravagants) aux marchés financiers.

La question est ensuite de savoir ce qu’il adviendrait des paiements d’intérêt. L’impact dépend de ce qui pourrait être négocié plus concrètement (si négociation il y a). Par exemple, l’indexation sur la croissance peut vouloir dire que la Grèce ne paierait plus d’intérêts (ou moins ?) tant qu’elle n’a pas retrouvé un certain taux de croissance. Mais quel serait le seuil de croissance à partir duquel se déclencheraient les versements d’intérêts ? Quant aux titres perpétuels, ils ont l’avantage de dispenser des remboursements mais, outre qu’ils ne porteraient que sur 25 milliards d’euros, il faut là aussi se demander quel serait le niveau du taux d’intérêt servi. L’expérience historique montre que les « dettes perpétuelles » ont été en général assorties de taux d’intérêt plus élevés.

Peut-on alors faire le reproche au gouvernement grec de n’avoir pas fait suffisamment monter les enchères en déclarant de manière unilatérale un moratoire total de la dette (remboursements et intérêts) pour établir un meilleur rapport de forces initial ? C’est évidemment possible dans l’abstrait, mais on se gardera ici d’adopter une position de surenchère sans doute trop facile à prendre quand on n’est après tout qu’un observateur à distance.

Le bilan de ce qui n’est qu’un premier round n’est pas si mauvais. Le positionnement du gouvernement grec a reposé sur un mélange plutôt bien dosé de fermeté sur les orientations et d’ouverture à une négociation « raisonnable ». Cela a suffi pour faire sortir la BCE du bois et révéler – s’il en était besoin – sa vraie nature, au service des intérêts de la finance. Et surtout, le gouvernement a gagné en légitimité : en Grèce même, en montrant qu’il fait face aux pressions de la finance, mais aussi dans l’ensemble de l’Europe où le soutien à l’expérience menée par Syriza a maintenant un objectif précis, celui de desserrer l’étau de la BCE sur la Grèce.

Il faut aussi comprendre que le gouvernement grec se bat sur deux fronts : contre le poids de la dette et donc contre la rigueur des institutions européennes mais aussi contre l’oligarchie. C’est ce deuxième combat qui est sans doute le plus décisif pour, au-delà des mesures d’urgence, remettre la Grèce sur la voie d’un modèle de développement plus stable et donc plus égalitaire. Or, les rythmes ne sont pas les mêmes : il y a urgence sur le front de la dette mais le combat anti-oligarchique suppose que soient mises en place les (bonnes) réformes structurelles et cela prendra plus de temps. La stratégie consistant à régler temporairement, et même si c’est a minima, la question de la dette, peut permettre de réorienter plus rapidement l’action politique sur la situation interne.

Certains, comme Frédéric Lordon10, pensent que Syriza n’a que deux choix possibles : ou bien « passer sous la table », autrement dit se coucher, ou bien la « renverser » en sortant de l’euro. Une sortie de l’euro ne peut évidemment être exclue, compte tenu de la volonté forcenée des institutions européennes de faire capoter l’expérience. Mais une dévaluation ne constituerait pas en soi une bouffée d’oxygène suffisante pour résorber les déséquilibres structurels de l’économie grecque et ne permettrait pas non plus de se protéger des mesures de rétorsion.

La Grèce vit une de ces périodes où l’histoire s’accélère, où les rapports de force se modifient rapidement. Son gouvernement et son peuple sont confrontés à des intérêts puissants qui n’acceptent pas la victoire électorale de Syriza, le résultat d’un « vote insurrectionnel » selon le Financial Times. Le soutien à l’expérience menée en Grèce ne peut pas et ne doit pas être inconditionnel : ce serait le pire des services à lui rendre. Ce soutien doit passer par une analyse la plus détaillée possible des développements, par des suggestions et des critiques. Mais la tâche la plus urgente et la plus déterminante est de construire, partout en Europe, la résistance aux pressions que subit la Grèce et de briser son isolement. Un récent appel lancé à l’initiative des principaux dirigeants syndicaux allemands11 affirme que la Grèce n’est pas une menace mais une chance pour l’Europe ; un autre appel international d’économistes et d’universitaires adresse un message similaire aux gouvernements et aux institutions européennes12 : c’est ce type de soutien dont la Grèce a immédiatement besoin. L’avenir des peuples européens se joue aujourd’hui en Grèce.

Michel Husson13

http://alencontre.org/europe/grece-le-bras-de-fer-est-engage.html

2 Arte, septembre 2012 : http://pinguet.free.fr/triche.htm.

5 James K. Galbraith, Stuart Holland, Yanis Varoufakis, Modeste proposition pour surmonter la crise de la zone euro, Les Petits matins & Institut Veblen, Paris 2014 (première édition 2011)

6 Yanis Varoufakis, Channel 4, 23 Janvier 2015.

7 « Greece finance minister reveals plan to end debt stand-off, Financial Times, 2 février 2015 : http://gesd.free.fr/ftvarou.pdf

8 France Inter, 3 février 2015 : http://gesd.free.fr/pigasse115.htm

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Nous avons besoin de temps et nous ne pouvons pas revenir en arrière

Avant de parler de « trahison », de « capitulation » et de « reniement », je crois qu’il faudrait d’abord revenir à l’événement majeur de ces dernières semaines qu’est l’événement même des élections. Pour la première fois, un parti de « gauche radicale» a remporté des élections en Europe. Ces élections sont l’événement qui a bouleversé le paysage et créé une situation nouvelle à l’échelle de l’Europe entière. Les critiques sévères formulées ces derniers jours par Stathis Kouvelakis, Kostas Lapavitsas, Tariq Ali et Manolis Glèzos à l’encontre du gouvernement grec (« capitulation » face aux diktats de la BCE et du ministre des Finances allemand, « reniement » du programme de Thessalonique, voire « trahison » des dirigeants) font à mon sens l’impasse sur une question: Alexis Tsipras aurait-il été élu si son parti avait adopté avant les élections la stratégie de rupture avec l’Europe que plusieurs, au sein de Syriza, préconisaient ? Le peuple grec aurait-il soutenu aussi fortement, avant et surtout après les élections, un programme ayant pour horizon immédiat la sortie de l’euro et/ou de l’UE ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une hypothèse d’école ; je crois au contraire qu’il faut prendre au sérieux le fait que les électeurs se sont prononcés en faveur d’un programme social fondé sur une renégociation (certes hypothétique) des accords liant la Grèce au service de la dette.

La ligne défendue par « l’aile gauche » de Syriza avant les élections reposait sur la conviction qu’il est impossible de lutter contre les politiques d’austérité et de faire advenir une autre politique dans le cadre de l’euro ; en l’absence de « partenaires » dignes de ce nom et de dialogue possible, Syriza devait adopter une stratégie de rupture et placer au centre du débat la question de la sortie de l’euro. La critique qu’ils formulent aujourd’hui est que la ligne majoritaire, celle qui l’a finalement emporté au sein du parti, reposait sur une ambiguïté – une ambiguïté qui, à l’épreuve du réel, a volé en éclats.

Reste que les électeurs se sont prononcés en faveur d’une option différente de celle que prônait l’« aile gauche » de Syriza. La proposition majoritaire avait sans doute nombre d’ambiguïtés et d’angles morts (la proposition d’une sortie de l’euro ne comporte-t-elle pas, elle aussi, d’énormes zones d’ombre ?), c’est pourtant bien sur cette proposition que nous nous sommes prononcés en votant.

L’isolement de la Grèce, les concessions faites et les pressions subies par le gouvernement grec dans les jours et les heures ayant précédé la signature de l’accord (menaces d’asphyxie économique combinées au bank run en cours) donnent apparemment raison aux tenants de la rupture : cette négociation le couteau sous la gorge n’en est pas une et nos « partenaires », emmenés par la droite allemande, nous ont déclaré la guerre. Le gel décidé par la BCE et les propos de Wolfgang Schäuble, avant et après l’accord, sont parfaitement clairs sur ce point.

Mais, qu’on le veuille ou non, Syriza a bien été élu pour mettre en œuvre le programme de Thessalonique ET conduire une renégociation d’ensemble des accords liant la Grèce au service de la dette. Cette proposition était peut-être bancale, il n’empêche: l’alternative que Syriza a proposée aux électeurs grecs était sous-tendue par l’idée qu’un espace de négociation était (peut-être) possible, qu’une brèche pouvait (peut-être) être ouverte, que la politique européenne pouvait (peut-être) être infléchie. En ce sens, ce vote était aussi un message adressé aux dirigeants de l’UE mais surtout aux opinions publiques européennes. En ce sens, c’était un vote européen.

Quelles que soient ses ambiguïtés de départ, cette proposition devait être honorée par le gouvernement élu – à moins de considérer l’événement même du vote comme un événement mineur. Pour le dire autrement : il fallait essayer, il fallait en passer par là et aller au bout de ce processus.

Les critiques formulées aujourd’hui par l’« aile gauche » de Syriza reposent à mon sens sur une légitimation « après coup » de la stratégie de rupture d’avec l’UE : « après coup » parce qu’elles font l’impasse sur la véritable séquence des événements. C’est un peu mettre la charrue avant les bœufs.

Dans cette séquence, le fait que la déclaration de guerre ait été formulée dans un premier temps par la Banque centrale européenne puis, dans un second temps, par le ministre allemand des Finances est tout sauf anodin et pèsera certainement sur la suite des événements, sur la stratégie que le gouvernement a été amené à suivre dès le lendemain, sur la lecture que le peuple grec et les peuples européens font et feront de ces événements, sur le soutien populaire que le gouvernement peut espérer à l’avenir.

J’ai le sentiment qu’en suivant jusqu’au bout la stratégie annoncée avant les élections – jusqu’à l’accord de Bruxelles, qui marque sans doute la fin de ce processus – le gouvernement grec a pris à témoin le peuple grec, les citoyens grecs qui l’ont élu, ceux qui, en très grand nombre, ont soutenu sa stratégie de renégociation, et tous les peuples d’Europe.

Moins que de « capitulation» , il faudrait peut-être parler de « clarification » : la pièce qui se jouait jusqu’alors en coulisses, avec les gouvernements grecs précédents, se joue à présent au grand jour, sous les yeux des peuples (je ne pense pas que la publication de l’ensemble des documents de la « négociation » par le ministre des Finances grec soit un pur artifice de communication).

Si la violence des institutions européennes apparaît aujourd’hui à nu, si l’Europe s’est trouvée acculée à répondre par la violence, le déni de la démocratie, le chantage, aux exigences du gouvernement grec, il faudrait prendre garde de ne pas oublier qu’elle l’a fait en réponse et par réaction aux élections grecques et à la stratégie suivie par le gouvernement après les élections – une stratégie reposant d’une certaine façon sur un « comme si » : « Faisons comme si l’Europe était démocratique ; faisons comme si une véritable négociation pouvait avoir lieu ; faisons comme si les revendications d’un gouvernement élu pouvaient être entendues ; faisons comme si l’Europe pouvait prendre en compte la crise humanitaire qui ravage la société grecque ; faisons comme si l’Europe pouvait entendre la voix de la raison. » On peut comprendre sous cet angle le fait que le ministre des Finances grec n’ait pas utilisé l’argument ou l’arme de la sortie de l’euro – comme le fait qu’il ne se soit pas seulement référé à Marx et à Keynes, mais aussi, non sans humour, à Emmanuel Kant… C’est un peu le paradoxe du comédien : s’il s’agissait de faire « comme si », il fallait le faire sérieusement, jusqu’au bout.

Toute la stratégie du gouvernement grec repose peut-être sur ce « comme si ». Il s’agit peut-être d’un simulacre ou, comme le dit Manolis Glèzos, d’une « illusion », mais je crois qu’il n’était pas possible de faire l’économie de ce pas. Il n’était pas possible, à ce stade, de ne pas accorder (un minimum de) créance au semblant de démocratie dont les institutions européennes se paraient jusqu’à présent, pas possible de faire « comme si on n’y croyait pas » – parce qu’une très grande partie des électeurs de Syriza y croyaient (encore), voulaient (encore) y croire – moi y compris.

Et maintenant ?

Maintenant, quelque chose a eu lieu : une grande majorité de Grecs ont soutenu les tentatives du gouvernement à Paris, à Londres, à Rome, à Bruxelles, et se sont avec lui heurtés à un mur. Maintenant, les choses sont sensiblement différentes. Maintenant, nous ne sommes plus seulement dans l’« après » et l’espérance des élections mais dans l’ « après » et le réel de l’accord de Bruxelles et du chantage. Maintenant, nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus croire que cette Europe-là laisse la place à autre chose qu’à l’asphyxie politique et à la barbarie néo-libérale.

Nous essayons de tirer les conséquences des événements qui viennent de s’écouler, nous parlons, nous parlons sans cesse, nous ne cessons de lire et ce que nous disons et ce que nous entendons, dans la rue, au travail, en discutant avec des amis ou des inconnus, c’est : soit une autre Europe, soit la sortie de l’euro.

Ce sont des sujets dont la société doit s’emparer et discuter – pas seulement une fraction, minoritaire ou majoritaire, et pas seulement les instances d’un parti, mais la société tout entière.

Et il n’est pas exclu (c’est en tous cas mon espoir) que le repli du gouvernement après la signature de l’accord de Bruxelles puis l’envoi à la Troïka de l’essentiel du programme de Thessalonique ouvrent la voie à ce débat-là – dans la société grecque, déjà, mais aussi, bien sûr, au-delà.

Nous avons besoin de temps et nous ne pouvons pas revenir en arrière.

Dimitris Alexakis, Athènes, mardi 24 février 2015

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Quelques remarques sur ce point de vue qui est effectivement intéressant

1. Syriza a gagné les élections en promettant à la fois d’en finir avec l’austérité et de rester dans l’euro. C’est la combinaison de ces deux positions qui a fait son succès, une grand majorité de grecs étant pour rester dans l’euro malgré la politique de la Troïka. Il est probable – mais nous ne pouvons pas en être sûr – que, si Syriza avait prôné une sortie de l’euro, le résultat aurait été sensiblement différent. D’ailleurs, la droite conservatrice et le Pasok ont essayé de diaboliser Syriza en expliquant pendant la campagne électorale qu’une victoire de Syriza allait aboutir à une sortie de l’euro. Comme l’écrit à juste titre l’auteur de ce texte : « En ce sens, ce vote était aussi un message adressé aux dirigeants de l’UE mais surtout aux opinions publiques européennes. En ce sens, c’était un vote européen. (…) cette proposition devait être honorée par le gouvernement élu – à moins de considérer l’événement même du vote comme un événement mineur. Pour le dire autrement : il fallait essayer, il fallait en passer par là et aller au bout de ce processus. »

2. Le gouvernement grec a eu donc raison de chercher un compromis. C’était la seule voie possible pour à la fois tenir le mandat sur lequel il avait été élu et pour essayer aussi de desserrer l’étau dans lequel les institutions européennes voulaient l’enfermer : capituler ou sortir de l’euro. Sortir de ce dilemme a été avec raison l’objectif essentiel du gouvernement grec. Il fallait pour cela effectivement gagner du temps.

3. La question qui se pose est de savoir si le compromis passé permet de tenir le double mandat donné par le peuple grec : rester dans l’euro et en finir avec l’austérité. Pour le moment, la réponse à cette question n’est pas simple. Il est clair que l’accord signé et les mesures annoncées ne permettent pas d’en finir avec l’austérité. Pire, le texte d’accord accepte d’être « en ligne » avec le programme de 2012, c’est-à-dire le remboursement de la dette et la perspective d’un surplus primaire de 4,5 % du PIB en 2016, perspective totalement impossible à tenir, même avec une cure d’austérité massive. L’expression « en ligne » ouvre certes des marges de manoeuvre dans la négociation future, mais on voit bien qu’elle seront limitées dans l’état des rapports de forces actuels. Les mesures présentées par le gouvernement grec, et adoptées par la Commission, ne sont pas bonnes, mais c’est simplement pour quatre mois et on peut penser que le gouvernement grec essaie ainsi de gagner du temps pour mieux rebondir.

4. Toute la question est de savoir si dans quatre mois le rapport de forces avec les « institutions » sera meilleur d’aujourd’hui ? On peut légitimement en douter. Aujourd’hui, le gouvernement grec a le maximum de légitimité – il vient d’être élu – et de popularité liée à son combat pour desserrer l’étau. Vu l’accord passé, le risque est que, dans quatre mois, sa légitimité soit écornée et sa popularité moindre. Il sera probablement donc en moins bonne position pour refuser les exigences de l’UE et faire un clash. Car, et c’est là un point essentiel, ce clash sera inévitable si le gouvernement grec veut rompre avec les politiques néolibérales. Un telle rupture signifie une remise en cause d’un quart de siècle de néolibéralisme en Europe. Comment penser que les « institutions » puissent tranquillement l’accepter ? Le risque est donc, si l’objectif principal est de refuser un tel clash, que, de concessions en concessions, le gouvernement grec s’aligne petit à petit sur les politiques antérieures.

5. Etait-il possible de faire autrement ? Pour ceux qui pensent qu’il suffisait que la Grèce sorte de l’euro, c’est effectivement simple. Sortir de l’euro aurait résolu tous les problèmes… sauf que cela n’en résolvait aucun. Pour reprendre ce que j’ai écrit par ailleurs « celle-ci aurait été très couteuse économiquement et politiquement. Economiquement, la dévaluation importante de la monnaie aurait entraîné un appauvrissement massif des grecs et aurait été précédée par une fuite des capitaux (celle-ci a d’ailleurs commencé), la drachme aurait été soumise à la spéculation financière. Une éventuelle annulation de la dette aurait certes donné de l’air à la Grèce, mais la contrepartie en aurait été une impossibilité de se financer à l’extérieur. Les bénéfices attendus d’une sortie de l’euro sont donc très aléatoires. Mais la sortie de l’euro aurait été aussi politiquement coûteuse. Syriza s’est fait élire sur la promesse de ne pas sortir de l’euro. Comment renier une telle promesse au bout de quelques semaines ? Une sortie aurait donc dû être validée par référendum par le peuple grec avec toutes les incertitudes que cela comporte. Mais c’est au niveau européen que le prix à payer aurait été le plus important. Une sortie de l’euro, forcement chaotique, aurait servi de contre-exemple, aurait renforcé l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la situation actuelle et aurait affaibli considérablement Podemos. »

6. Cependant, quitte à paraître donneur de leçons, il me semble que le gouvernement grec a mal joué sa partition. La menace de la sortie de l’euro est une arme politique dont il ne s’est pas servi réellement. Ainsi Varoufakis a affirmé de façon continue qu’il n’y avait pas de plan B, ce qui a conforté les institutions européennes que la Grèce ne sortirait jamais de l’euro et a donc renforcé son intransigeance. Certes ces dernières pouvaient penser maitriser une sortie de la Grèce de la zone euro, mais cela aurait remis en cause le dogme de l’irréversibilité de l’euro et personne aujourd’hui ne peut en prévoir les conséquences. Le gouvernement grec aurait pu tenir le discours suivant : « nous appliquerons notre programme et nous ne sortirons pas de l’euro. Nous sommes prêts à discuter avec vous d’un compromis qui respecte les intérêts de tous. Mais si vous voulez nous exclure de la zone euro en nous asphyxiant financièrement, c’est votre responsabilité, pas la notre ».

7. Avec une telle menace, qui aurait monté la hauteur des enjeux, une véritable stratégie du faible au fort aurait été mise en oeuvre, ce qui n’a pas été le cas. Son résultat aurait été évidemment aléatoire et aurait pu aboutir à une sortie de l’euro avec toutes les conséquences négatives mentionnées plus haut. Mais il y avait une possibilité pour que ce bras de fer puisse payer, ne serait-ce qu’en produisant des divisions dans le camp adverse effrayé par la perspectif d’un saut dans l’inconnu. 

Cette stratégie plus audacieuse n’a pas été le choix du gouvernement grec. Il s’est retrouvé isolé et nous en portons la responsabilité car nous avons été incapables de construire un mouvement de masse qui permette de peser sur les positions politiques de nos gouvernements. Il a donc fait le choix d’un compromis au rabais en espérant que le temps gagné ainsi lui permettrait de rebondir. Espérons pour les grecs et pour nous qu’il a eu raison. 

Pierre Khalfa

La négociation grecque jusqu’à présent : Les mouvements et les limites

Qu’est-ce qui s’est passé à la négociation grecque jusqu’à présent ? Il est difficile de faire une évaluation complète, les détails et l’« ambiguïté constructive » sont nombreux, mais il est certain que les trois étapes successives de l’Eurogroupe et les dizaines contacts d’Alexis Tsipras formels, informels, étroits ou téléphoniques n’étaient pas une promenade de santé à la campagne.

Si nous voyons les deux camps en déduction et en grosso modo, le grec et l’allemand, nous pouvons dire que les Allemands voudraient tous et ils ont obtenu la moitié et le gouvernement grec voulait beaucoup et il a obtenu quelques-uns. Certainement ils n’ont pas commencé à partir du même point de départ. D’un coté il y avait un petit pays avec le récent mandat populaire et d’autre coté il y avait un bloc, même s’il n’était pas en béton solide, dont les principaux acteurs pourraient à tout moment menacer d’étrangler le système bancaire. Yanis Varoufakis qui est bon à faire des comparaisons, il a parlé de « fiscal waterboarding » (la simulation de noyade budgétaire). Les dirigeants précédents espéraient et attendaient que le gouvernement actuel soit forcé de se conformer pleinement, car leur piège du temps incroyablement restreint avait été mis en place par leur propre initiative. Mais ce n’était pas arrivé.

L’internationalisation du sujet

Le placement du sujet grec en base européenne et politique avait comme conséquence logique que l’autre côté a adopté une attitude équivalente. Pour des raisons de démonstration de force, mais aussi pour des raisons de conjoncture politique et économique. L’Allemagne, par le biais du PPE (parti populaire européen) gouvernait l’Espagne, le Portugal et la Grèce. « La Grèce a voté pour la Gauche, cela ne devrait pas se reproduire, par conséquent il faut que nous annulions politiquement le nouveau gouvernement, car il met en question nous et notre modèle », c’était une pensée réalisée raisonnablement à Berlin. D’où l’attitude ouvertement hostile et  contraignante de Schäuble qui a exigé la soumission, mais aussi l’attitude hystérique des ministres des Finances d’ Espagne et du Portugal. À cet égard, la stratégie allemande n’a pas prévalu, mais elle est autorisée à le soutenir. Devant cette nouvelle attaque, la défense grecque ne dispose pas de symbolismes suffisants pour encourager les gens et obtenir un succès net positif. Tout sera jugé sur le contenu de la politique, et par la volonté des partenaires de voir la Grèce se remettre sur pied. Il faut qu’on soit naïf pour croire que l’Allemagne désire à éclaircir les cas de corruption politique en Grèce. Quant à la question de la dette, il est clair que la partie grecque a reculé, après avoir suscité un large débat sur ce sujet, qui se poursuit.

Une feuille de route pour « détricoter » l’austérité

En tout cas, le nouveau gouvernement grec indique une feuille de route pour des autres gouvernements qui peuvent s’affronter à l’orthodoxie des politiques d’austérité, même dans l’Europe actuelle, en faisant une négociation politique. Cela le rend dangereux pour les élites européennes. On pourrait dire que placer le sujet sur une base européenne et politique, en vue des élections en Espagne, au Portugal et en Irlande, n’était pas une bonne idée et il serait peut-être mieux d’adopter une approche plus discrète et plus «officielle» afin d’éviter des tensions et les frictions. Yanis Varoufakis a répondu en disant que dans l’Eurogroupe, la plupart des ministres sont les avocats qui détiennent des documents avec des termes et des signatures. La partie grecque était obligée de formuler les sujets à haute voix, poser des questions évidentes auxquelles la seule réponse pour les partenaires était la signature de M. Samaras. De plus la partie grecque avait besoin que son argumentation soit entrée dans l’agenda politique quotidien au niveau international. De là, des centaines concentrations et des déclarations de solidarité dans le monde entier, ont commencé ainsi qu’une large publicité du sujet grec.

La promesse de la rupture indéterminée et le front intérieur

Dans cette situation il est absolument raisonnable que nombreux partisans de la gauche se demandent si « on avait fait un coup d’épée dans l’eau » ou ils s’inquiètent comme Manolis Glezos qui connait bien l’importance du symbolisme et de la mobilisation populaire en politique. Il y a d’autres qu’ils disent, « nous sommes parvenus jusqu’ici, tout est terminé ». Dans les mois à venir nous verrons si nous avons réussi ou non, tant sur le front extérieur comme le montrait l’attitude des opposants, que sur le front intérieur, si par exemple, le gouvernement pourrait taxer les riches et démanteler la collusion des intérêts. S’il le tente le peuple va le soutenir. Si le gouvernement fait tout ce qu’il peut, mais les partenaires demanderaient le Samaras avec un autre nom, c’est la question de la rupture qui se pose dans ce cas et une clarification sera indispensable: il s’agit d’un choix, d’une menace ou d’une contrainte ? La rupture consiste-t-elle de mettre en œuvre notre politique sans payer la dette jusqu’à ce que nous soyons parvenus à un accord ? En plus, la rupture signifie-t-elle de bloquer toutes les décisions de l’UE ou de sortir de la zone euro ? Que-ce que le peuple grec va répondre si on lui pose ces questions ? Pour entamer la rupture, est-ce qu’Il faut faire des élections ou un référendum ou cela a été inclus dans le mandat du 25 Janvier ? SYRIZA doit envisager tous les scénarios avec les avantages et les inconvénients, afin d’être convaincant face à la négociation et envers le monde. Parce que l’expérience de derniers jours a montré qu’en même temps que les places et les rues se sont remplies de gens qu’ils voulaient soutenir le gouvernement, les dépôts se sont retirés. Dans ce cadre il n’est pas facile pour le gouvernement de négocier, et d’autant plus d’entamer une rupture. Si les retraits de dépôts étaient un plan organisé par les gros déposants, il n’était pas quelque chose d’inattendu et ce problème pourrait être résolu. Mais si les retraits représentaient de faibles montants, cela montre qu’il y a une question de confiance. Le gouvernement actuel a besoin de la confiance des citoyens tel que de l’oxygène.

Dans les prochains mois ils seront jugés tous ceux que nous pouvons réaliser, ceux que nous n’en pouvons pas et ceux qui sont en notre pouvoir. Il nous faut donc de la détermination. Et ne pas oublier les élections prochaines en Espagne et au Portugal. Une victoire électorale de la gauche dans ces pays va modifier totalement le paysage.

Tribune par G.Kiritsis

Source: Αυγή

Traduction du grec : Athina Vlachaki

http://syriza-fr.org/2015/02/25/la-negociation-grecque-jusqua-present-les-mouvements-et-les-limites/

L’antisémitisme ne relève plus de la métaphysique

Merci à Patrick pour m’avoir signalé cet article

Qualifiée par certains d’historique, l’Assemblée Générale de l’UPJB du 8 février s’est penchée sur l’antisémitisme aujourd’hui. A ma connaissance, c’est la première fois qu’on discute de l’actualité de l’antisémitisme à l’UPJB. Dans notre revue Points Critiques, depuis 35 ans le phénomène y est traité essentiellement en tant que sujet historique : Auschwitz, nazisme, histoire, mémoire…, et quand l’actualité s’en mêle comme lors de ce 3 octobre 1980, rue Copernic à Paris, c’est le fascisme encore, dans des habits neufs certes, qui en est la cause1. Est-ce que cette absence dit quelque chose de l’UPJB ou de cette période de l’histoire, qui semble maintenant définitivement révolue ? Une période où l’antisémitisme, pour reprendre une formule de Marcel Liebman2, relevait plutôt de la métaphysique ou de la microsociologie ? Ou est-ce notre progressisme et notre ancrage dans la rue belge qui nous font voir avant tout la montée de l’islamophobie ? Pire, serait-ce notre rapport critique au sionisme qui nous a amené à ne pas voir ce qui serait en train de se passer ? Dans ce cas, nous ferions exactement ce que nous reprochons aux Juifs sionistes : aveuglés par notre parti-pris idéologique nous minimiserions (là où eux gonflent) la montée de l’antisémitisme ?

Dans ce même article de 1962, Marcel Liebman ajoutait « Depuis une quinzaine d’années les Juifs respirent ». Je n’irai pas jusqu’à dire, que nous ne respirons plus, mais il est clair que les événements de ces derniers mois, à nos portes, à commencer par l’attentat contre le Musée juif à Bruxelles le 24 mai 2014, nous ont coupé le souffle et nous ont amenés à nous poser une série de questions, sans tabou.

La question principale, celle qui chapeaute toutes les autres, est double (même si elle génère d’emblée mille autres questions) : y a-t-il une recrudescence de l’antisémitisme et de quel antisémitisme s’agit-il aujourd’hui ? S’agit-il de ce bon vieil antisémitisme chrétien, celui des « honnêtes gens », fort répandu jadis dans la bonne société et dans la société en général, qui n’a jamais vraiment disparu et qui referait surface maintenant ou s’agit-il d’un nouvel antisémitisme qui se cacherait comme le suggère le mainstream de la communauté derrière le mot « antisionisme » et serait surtout porté par une certaine gauche et par les populations des « quartiers », sous-entendu « musulmanes » qui s’identifient avec le peuple palestinien ?

Il est vrai que des mots outranciers sont utilisés en rapport avec ce qui se passe en Israël-Palestine et il ne s’agit pas seulement des cris inaudibles « mort aux Juifs » dans certaines manifestations de soutien aux Palestiniens, mais d’autres mots surgissent dans d’autres milieux – celui des « honnêtes gens » – et de façon plus subtile, des mots tels que « holocauste » et son néologisme « gazacaust », pour qualifier ce qui s’est passé à Gaza cet été. Laissant entendre que les Israéliens – voire les Juifs en général – se comportent comme leurs anciens bourreaux, les nazis. 

Ce qui nous amène à la question lancinante pour les progressistes que nous sommes, y a-t-il plus d’antisémitisme dans les milieux dits « musulmans » ? L’entretien de Gérard Preszow avec Mohamed Allouchi3 semblerait indiquer que les clichés antisémites sont très répandus parmi la jeunesse maghrébine et que l’amalgame entre les Juifs et l’État d’Israël est total. Si certaines enquêtes sérieuses en France et en Allemagne4 montrent que la proportion d’opinions hostiles aux Juifs est bien plus large que la proportion des citoyens musulmans dans ces pays, elles confirment néanmoins que dans la population dite « musulmane » le sentiment anti-juif est plus répandu qu’ailleurs.

Y compris dans l’extrême-droite ? L’extrême-droite, aujourd’hui n’est-elle pas avant tout islamophobe, elle qui veut renvoyer les immigrés dans leur pays s’ils ne s’assimilent pas, s’oppose aux minarets, et veut éradiquer le foulard – y compris dans l’espace public. En Belgique, nous avons Laurent Louis, qui semblait un moment incarner à lui tout seul l’extrême-droite du côté francophone, mais qui après quelques propos homophobes et antisémites dans l’enceinte du Parlement, semble être passé aux oubliettes. Au Vlaams Belang, par contre, on ne tarit pas d’éloges pour Israël ces dernières années. Mais ce n’est que le sommet de l’iceberg. On ne sait pas ce qui vit parmi leurs électeurs, qui restent quand même relativement nombreux (sans parler de tous ceux qui sont passés à la N-VA). Ça mériterait une étude sérieuse. En France, par exemple, un sondage annuel de la « Commission nationale consultative des droits de l’homme » indique clairement que c’est à l’extrême-droite que l’antisémitisme reste le plus élevé5.

En Belgique, il y aurait eu une augmentation de pas moins de 60% des actes antisémites rien qu’en 2013. Ce chiffre est sujet à caution mais la tendance semble correcte si on prend l’exemple de la France, où l’on note une recrudescence en effet des actes antisémites, et pas tant du sentiment anti-Juifs, les Juifs restant la minorité la mieux acceptée en France. Ce qui fait dire à Dominique Vidal qu’il s’agit aujourd’hui d’un antisémitisme « virulent mais marginal »6.

Connaissant tous les enjeux idéologiques et politiques liés à ce diagnostic de recrudescence de l’antisémitisme, nous devons pourtant rester vigilants. Prenons l’évidence avec laquelle Netanyahu s’est emparé des événements à Paris pour venir faire son petit marché électoral à Paris, comment la N-VA à l’instar d’un Georges W. Bush en 2001 a fait sienne la guerre contre le terrorisme. A l’opposé, à gauche, beaucoup s’empressent de dire qu’il y a eu aussi toutes les violences islamophobes et que les Roms et les classes populaires (d’origine turque et maghrébine) restent les premières victimes du racisme. Tout cela est vrai mais « est-ce que les Français seraient descendus dans la rue s’il n’y avait eu que des victimes juives début janvier ? » nous demande la cinéaste, ancienne résistante, rescapée d’Auschwitz, juive, Marceline Loridan-Ivens, 86 ans.

Poser la question c’est y répondre. La gauche ne descend plus par milliers dans la rue pour protester contre les actes antisémites. On peut le regretter mais il est un fait que la politique d’Israël dans les territoires, sa durée et son impunité, si elles ne l’excusent nullement, servent de carburant à cette indifférence croissante vis-à-vis du racisme anti-Juif. Les Juifs ont leur part de responsabilité, ils ne sont pas des boucs émissaires, victimes d’un « éternel antisémitisme » nous expliquait Hannah Arendt7 il y a 60 ans déjà, ils sont « un groupe parmi d’autres groupes, et tous ont leur part dans les affaires de ce monde ». Aujourd’hui, nous voilà les seuls à dire ce que nous avons à dire par rapport à la gauche et par rapport à la communauté juive.

Anne Grauwels

1 Dossier « Les habits neufs du fascisme », Points Critiques, n°6, janvier 1981

2 Dans un article paru dans la revue Les Temps Modernes en 1962 et repris dans un recueil d’articles de Marcel Liebman introduits et choisis par Jean Vogel : Figures de l’antisémitisme, Editions Aden, 2009

3 Points Critiques, numéro 352, janvier 2015

4 Citées par Jean Vogel : « Antisémitisme, le grand retour ? » dans Politique, numéro 88, janvier-février 2015

5 Nonna Mayer, « Il faut parler de l’antisémitisme avec rigueur », Le Monde, 05.12.2014

6 Le Monde Diplomatique, février 2015

7 Sur l’antisémitisme, Le Seuil, Points, page 29

Entretien avec Eric Toussaint à la télé grecque

20 février par Eric Toussaint , Moisis Litsis , Stamatis Stefanakos

arton11285-49fd4Programme de TV « Nous marchons ensemble » diffusé via internet le 18 février 2015. Eric Toussaint, porte-parole du CADTM international est interviewé par les journalistes : Moisis Litsis et Stamatis Stefanakos.

Interprète : Giorgos Mitralias (CADTM Grèce)