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La Grèce vue d’Argentine

arton11515-2a83dOn a souvent fait, ces dernières années, le parallèle entre la crise grecque et l’effondrement de l’Argentine en 2001. De nombreuses analyses ont souligné les similitudes quant au degré d’endettement ou à la détérioration de la situation économique et du système politique1.

Ce point de vue n’a pas résisté à la nouvelle conjoncture ouverte par la victoire de la coalition de gauche Syriza. Actuellement, ce sont les différences avec le précédent argentin qui prennent le dessus.

Dans la sphère productive, l’effondrement de l’économie grecque dépasse largement le niveau atteint en Argentine. Depuis 2009 la Grèce vit une récession continue qui a fait régresser son PIB de 26%. Le taux de chômage a atteint 27% et dépasse les 50% parmi les jeunes. Les retraites et les pensions ont brutalement diminué et la pauvreté touche 40% de la population infantile.2

L’effondrement qu’a connu l’Argentine s’est limité aux années 2001-2002, celui de la Grèce dure depuis six ans. La dette grecque elle aussi a surpassé la dette argentine. Elle est passée de 100% du PIB (en 2008) à 174% (en 2014).

Mais la principale différence entre les deux cas réside dans le transfert du passif grec aux Etats de l’Union européenne. Les banques créditrices – et en particulier les banques allemandes et françaises – ont utilisé les deux restructurations de la dette pour se débarrasser de cette charge. C’est par une opération frauduleuse que cette étatisation a été réalisée. Les titres ont été cotés à des prix élevés et échangés à grand renfort de crédits.

Tandis que l’Argentine avait négocié la conversion de ses dettes avec de multiples créanciers privés (en 2005), la Grèce traite sa dette avec la Direction de l’Union européenne. Cela donne un caractère politique très différent de celui qu’avait connu le pays latino-américain.

Sur le plan institutionnel, les différences sont aussi très sensibles. Dans les deux cas, la structure traditionnelle des partis, du Parlement et des fonctionnaires a été engloutie par la crise. Le système bipartite grec entre sociaux-démocrates et conservateurs (PASOK – Nouvelle démocratie) a été anéanti tout comme le justicialisme de Menem et l’UCR en Argentine.

Cet effondrement avait balayé tout le régime en place. Le Président De la Rua avait été éjecté de la Présidence et cinq présidents se sont succédés en l’espace de quelques semaines. On n’a pas assisté à une rupture de cette envergure en Grèce jusqu’à présent.

Le dénouement qui a suivi a aussi été différent. Le vieux schéma politique a été reconstruit en Argentine par les gouvernements Kirchner au cours de ces dix dernières années. Ils ont dû faire d’importantes concessions sociales et démocratiques pour désamorcer la colère populaire et recomposer les intérêts des classes dominantes.

Comme en Grèce il n’y avait personne pour réaliser cette restauration, la persistance de la crise a conduit à l’arrivée de Tsipras à la Présidence. Contrairement au kirchnérisme qui était issu du Justicialisme, Syriza n’émane pas de structures traditionnelles. C’est une force liée à la gauche radicale assumant des idéaux anticapitalistes.

Dans le cadre d’antécédents et de contextes aussi différents, la Grèce peut-elle parvenir à trouver un appel d’air sur le plan économique comme l’avait fait l’Argentine il y a 10 ans.

Des conjonctures perturbées

Si la capacité de négociation d’un pays ne dépendait que de son poids économique, il serait difficile à la Grèce de suivre la même trajectoire que son homologue latino-américaine. L’Argentine est le 5e producteur mondial de produits agricoles, elle pèse d’un poids certain dans le marché du soja et bien des puissances convoitent ses ressources naturelles. La Grèce, en revanche, dispose d’une économie de petite dimension, à la périphérie de l’Union européenne, spécialisée essentiellement dans le tourisme et le transport maritime.

Ces différences sont encore accentuées par la perte de souveraineté monétaire qu’implique l’appartenance à la zone euro. L’Argentine a toujours réussi à maintenir son administration à l’écart des avatars de sa monnaie. Son défaut de paiement de la dette lui a en outre permis de laisser son économie à l’écart des turbulences des finances internationales et les pressions qu’ont pu exercer les banques et le FMI sur les négociations de reconversion des créances ont été bien moins fortes.

La Grèce, en revanche est située dans l’oeil du cyclone global. Malgré son apport réduit au PIB de l’Europe, elle est très intégrée dans tous les circuits du continent européen. Elle n’est pas à la marge de l’économie mondiale, mais à l’immédiate périphérie du centre.

Cette situation explique l’intérêt porté par la communauté internationale à la renégociation de sa dette. La négociation de la reconversion de la dette argentine en 2003-2004 s’était déroulée dans une relative indifférence car elle n’avait pas ce caractère central.

L’étatisation des passifs a encore renforcé cette centralité de la Grèce. Alors que l’échange des titres argentins a été négocié par des fonctionnaires et des banquiers, les négociations sur la dette grecque sont menées par Merkel et Hollande.

Il n’est cependant pas facile d’évaluer en quoi cela augmente ou diminue la marge de négociation du pays. Mais il est certain que l’establishment européen a été pris au dépourvu par la victoire de Syriza. Contrairement à ce qui s’était passé en 2012, les campagnes menées pour effrayer les électeurs n’ont servi à rien.

Même l’unanimité du grand capital pour pénaliser la Grèce s’est fissurée. Alors que la Troïka reste sur ses positions dures traditionnelles, plusieurs représentants de la haute finance prônent des négociations plus souples. A l’intransigeance des conservateurs allemands fait face la volonté de temporisation affichée par les hommes politiques français.

La bourgeoisie craint de plus en plus l’apparition de plusieurs Syriza en Europe. Elle est particulièrement préoccupée de la vague de mobilisations qui commence à se cristalliser en Espagne sur le plan politique. « Podemos » rassemble la jeunesse indignée et les 300 000 personnes qui ont fêté à Madrid le triomphe de la gauche en Grèce, pourraient annoncer une tendance susceptible de s’étendre à l’Irlande, au Portugal ou à la France.

Les craintes suscitées par ces nouvelles forces sont bien plus fortes que celles qu’avaient pu provoquer le risque d’un effet domino sur le plan économique. Un défaut de paiement de la dette grecque n’effraie pas particulièrement les banques et la victoire électorale de Syriza n’a pas affecté le comportement des Bourses.

Cette relative indifférence traduit une certaine décrispation générale des finances européennes. Le dogme déflationniste de Merkel est arrivé à son plafond et le Plan Draghi a amorcé un assouplissement monétaire. On assiste en Europe à une répétition des mécanismes de rachat de dettes (Quantitative Easing) que les Etats-Unis avaient mis en place pour faire face à la crise.

D’autre part, la question grecque intervient au moment où de nouvelles tensions apparaissent, liées au conflit ukrainien. Cette nouvelle donne permet à Syriza, et c’est inédit, de s’appuyer sur la Russie pour contrecarrer les pressions de la Troïka.

La victoire de la gauche en Grèce constitue de surcroît un contrepoids à la vague d’islamophobie réactionnaire qui a suivi l’attentat contre Charlie Hebdo. Syriza constitue un espoir progressiste qui pourrait inaugurer un tournant important dans le Continent. C’est pourquoi il est utile de pousser plus avant la comparaison avec ce qui s’est passé en Amérique du Sud.

Différences régionales

Tsipras a inauguré son mandat par des mesures en faveur des plus démunis qui ne veulent plus rien savoir des diktats de la Troïka (Mémorandum). Il a rétabli l’électricité dans 300 000 foyers qui en avaient été privé, il a fixé un nouveau salaire minimum et a ordonné la réintégration de 3 500 travailleurs licenciés. Il a dissous l’organe créé pour réaliser les privatisations et a suspendu la vente des ports de Thessalonique et du Pirée.

Syriza a réaffirmé par ces premières mesures sa volonté de mener une politique économique de rupture, très différente de la continuité qui avait marqué le gouvernement Kirchner à ses débuts. En Argentine, la continuité des programmes et le maintien des ministres du gouvernement précédent (Duhalde-Lavagna) avaient permis de parachever l’assainissement des capitaux entamé avec la méga-dévaluation de 2002.

Le respect des normes déflationnistes de l’euro a empêché les gouvernements du Pasok et de la ND de réaliser ce type de nettoyage, que les capitalistes utilisent pour restaurer la rentabilité de leurs entreprises au détriment des salaires.

Syriza a toujours opposé des alternatives progressistes à tous ces ajustements régressifs. Mais la mise en œuvre actuelle de son programme nécessite une modification du rapport de forces. La coalition est arrivée au pouvoir après une lutte sociale intense, mais son ascension s’est faite à un moment de reflux. Sa victoire électorale doit maintenant se projeter dans la rue et dans les rapports de pouvoirs.

Là aussi, la situation diffère de ce qui est arrivé en Argentine. Dans ce pays la rébellion de 2001 avait introduit un changement radical en faveur du camp populaire. Kirchner a pris ses fonctions en acceptant le tournant politique et social imposé par la lutte des piqueteros3 et de la classe moyenne.

Les similitudes entre les expériences grecque et argentine sont plus significatives sur le plan régional. Il est clair que la récupération des acquis nécessite un contexte européen plus perméable aux intérêts populaires. On pourrait imaginer que le triomphe de Syriza serait équivalent à la victoire remportée par Chavez en 1999. Cet événement triomphal avait été suivi de soulèvements populaires réussis (Argentine, Equateur, Bolivie) et de victoires contre la droite lors de plusieurs élections sud-américaines.

Ces processus ont été déterminants dans une région qui, au cours de la dernière décennie, s’est singularisée par des dynamiques opposées à l’offensive néolibérale. Le renchérissement des prix des matières premières a permis de contenir les dégâts provoqués par les capitalistes.

Cela peut-il se répéter à la périphérie de l’Europe ? Sera-t-il possible d’inverser la pression déflationniste imposée par l’euro ? De construire un mouvement de résistance similaire à celui qui s’est opposé à l’ALCA en Amérique du Sud ?

La priorité de la droite est d’empêcher que cela n’arrive en opposant la Grèce au reste de l’Europe. Les Conservateurs calomnient le peuple grec, présentant les tares de la bureaucratie et des capitalistes (corruption, fraude, irresponsabilité financière) comme un ADN de la société toute entière. Des insultes similaires sont diffusées par la presse des Etats-Unis contre plusieurs pays d’Amérique latine.

Un expert reconnu dans ce genre de manipulations rabâche le discours impérial, harcelant les Grecs qui « ont choisi de se faire harakiri » et veulent copier le « populisme vénézuélien ». Déformant la réalité, il qualifie de suicidaire la première tentative de donner un coup d’arrêt aux mesures criminelles sur le plan social imposées par la Troïka4.

Heureusement ces inanités ne pèsent guère face à la solidarité avec la Grèce qui s’amplifie des deux côtés de l’Atlantique. La défense de Syriza et du processus bolivarien converge en une même résistance à l’agression impériale5.

Dilemmes de la négociation

Le maximum de ce que peuvent attendre les négociateurs grecs de leur négociation avec leurs créanciers est un allègement du passif, comme l’avait obtenu l’Allemagne Fédérale en 1953. Tsipras évoque cet antécédent pour rappeler la dette économique et morale due par la puissance allemande pour les crimes commis pendant l’occupation nazie. Le ton explicitement politique de cette exigence corrobore les différences avec les négociations menées par l’Argentine il y a 10 ans.

Tablant sur un allégement substantiel de la dette, la direction de Syriza met sur la table plusieurs propositions d’allègements, refinancements et paiements alignés sur la croissance. Ces options prévoient la possibilité d’une plus grande redistribution liée à des prélèvements fiscaux plus importants sur les capitalistes locaux, ou des paiements moins importants du passif si une réforme fiscale progressive n’est pas mise en oeuvre.

Tsipras pense qu’il peut gagner ce bras de fer. Il pense que la menace de radicalisation qu’incarne Syriza fera plier les créanciers. Il souligne la force paradoxale des faibles lorsque les puissants sont divisés. Il espère pouvoir renforcer le poids continental de David face à Goliath, dans les longues négociations qui s’annoncent.

Mais pour mener à bien la gestation de ce scénario, il a besoin d’éviter la noyade inévitable qu’impliquerait le paiement des prochaines échéances. C’est pourquoi le nouveau gouvernement demande l’octroi d’un prêt-relais de six mois. Ce laps de temps, permettrait de renforcer la campagne de défiance à la Troïka initiée par le ministre Varoufakis.

Certains analystes estiment que la Grèce ne pourra pas obtenir les allègements qui avaient été concédés à l’Allemagne en 1953. Ils notent que le pays est un débiteur en situation d’opposition et non pas d’alliance avec ses créanciers. Ils rappellent que les gouvernements occidentaux ont effacé la dette allemande dans l’après-guerre, pour pouvoir reconstruire une économie-clé dans la lutte contre le communisme. Par la suite, le gouvernement des Etats-Unis a encouragé des allègements similaires en faveur de gouvernements subordonnés (Egypte) ou fantoches (Irak). La Grèce actuellement se situe aux antipodes de ces situations.

Cependant, tous ces antécédents montrent que c’est le politique qui prime sur les considérations économiques dans la gestion de la dette. C’est pourquoi il est difficile de prévoir quelles seront les péripéties de la dette grecque.

Au cours des dernières années, les renégociations étaient synonymes d’austérité. Le scénario prévu par la Troïka pour le pays impliquait le refinancement des échéances (21 000 millions d’euros), en échange de licenciements massifs et de privatisations. Dans la nouvelle conjoncture, le terme même de renégociation renvoie à une véritable bagarre sur qui va payer les trous de la dette.

Mais il est évident qu’une stratégie pour faire plier la Troïka doit prévoir des réponses à l’éventuelle intransigeance des créanciers. Que faire s’ils continuent à exiger la poursuite des mesures d’ajustement ?

L’annonce par la BCE d’un arrêt des financements octroyés aux banques grecques donne un avant-goût de cette intransigeance. Si ce robinet de liquidités est fermé, les institutions grecques devront recourir pour survivre à des fonds d’urgence très onéreux.

Cette dépendance financière traumatique pourrait empêcher la trêve de six mois proposée par Tsipras. Les tensions bancaires pourraient être encore aggravées si la fuite des capitaux qui a accompagné la victoire électorale de la gauche se poursuit. En quelques semaines, des montants équivalents à tous les revenus engrangés au cours de l’année 2014 se sont envolés.

À cet égard, l’expérience de l’Argentine est instructive, car les mesures prises pour freiner les fuites massives de capitaux (le « corralito ») en 2001-02 ont été très traumatiques. Ce type d’hémorragie doit être contenu avant que les réserves et les ressources en devises ne disparaissent. Seul un projet précis de nationalisation des banques et de contrôle des mouvements de capitaux permettrait de faire face à cette crise.

On peut spéculer à l’infini sur ce que sera en fin de compte l’attitude de la Troïka, mais il est essentiel d’avoir un plan B pour poursuivre les négociations, tout en protégeant les réserves et en sauvegardant le système bancaire. On a vu à Chypre en 2013 comment les créanciers sont des maîtres chanteurs qui jouent sur plusieurs tableaux.

Un bras de fer aux multiples scénarios

Siryza aura à faire face à des dilemmes similaires s’il décide de suivre les propositions du cabinet Lazard. Son plan propose d’annuler un tiers du passif et de subdiviser la charge restante en deux parties. Une partie serait échangée contre des titres alignés sur la croissance, les paiements seraient déterminés en fonction d’un certain pourcentage de la croissance du PIB. Un autre segment serait consolidé en dette à très long terme, soumises à un taux d’intérêt à déterminer. Cette restructuration du passif amènerait le plafond de la dette à 120% du PIB6

Mais ce pourcentage serait à un tel niveau qu’il entraverait le développement de l’économie grecque. Lors de la reconversion de la dette argentine, le plafond avoisinait seulement la moitié de ce pourcentage. L’expérience du Cône Sud indique également que les obligations liées à la croissance sont une épée à double tranchant. Elles peuvent entraîner des paiements très onéreux qui seront financés par des emprunts intérieurs. Les taux d’intérêt de toutes les opérations concernées sont un autre risque important.

Comme toute négociation peut entraîner de telles mésaventures, il serait important de mettre en œuvre un audit pour clarifier l’origine et la légitimité de la dette. Cette vérification permettrait de réfuter tous les arguments néolibéraux et de démontrer que ce sont les escroqueries perpétrées par les banquiers qui ont gonflé la dette.

Il est relativement facile de mettre en œuvre un audit, puisque 80% de la dette est aux mains de la Troïka et remonte tout au plus à 2010. Un audit rapide montrerait comment des subventions scandaleuses ont été accordées aux banques en violation des règles de la BCE. Il montrerait également le poids des dépenses militaires dans les dettes antérieures et les fortunes accumulées par des entreprises étrangères dans ces opérations7.

En Argentine aucun audit n’a jamais été réalisé et des enquêtes partielles dorment dans les tribunaux et au Congrès. C’est pour cela que les reconversions ont été réalisées sur la base de titres supposés valides mais sans garanties. Cette fraude est de nouveau apparue lors de la récente crise avec les Fonds vautours. Les spéculateurs exigent des millions pour des bouts de papier manquant de toute légitimité qu’ils ont acquis pour deux sous trois centimes.

Mais l’audit n’est qu’un élément d’un ensemble complexe de mesures à prendre sur plusieurs fronts. Démontrer l’inconsistance de la dette contribue à sensibiliser la population, mais ne résout pas les défis posés par la résistance au Mémorandum.8

Cette bataille nécessite autant de finesse que les réponses à apporter aux menaces d’expulsion du pays de l’euro. Syriza a fait face à cette pression avec beaucoup de justesse, en proclamant son intention de rester dans le circuit monétaire, sans accepter « aucun sacrifice pour l’euro ». Grâce à cette position, il a évité le faux dilemme entre sortir ou rester dans la zone euro, comme s’il s’agissait d’un choix volontaire des Grecs. Ce sont les créanciers qui portent la responsabilité de ce problème. C’est donc à eux que revient la décision de mettre le pays en dehors de la monnaie commune.

Rester dans l’euro tout en acceptant l’ajustement est aussi nocif que réintroduire l’ancien drachme après une forte dévaluation. Les deux voies entraveraient le redressement socio-économique que Syriza veut réaliser. La solution au dilemme monétaire est imprévisible et sortira de la bataille en cours.

Ceux qui pensent que la Grèce pourrait rééditer la méga-dévaluation de l’Argentine 2001-02 pour encourager un cycle de croissance soutenue, oublient quels ont été les effets traumatisants sur le plan social de cette mesure. La reprise de l’économie sud-américaine n’a été que marginalement alimentée par la fin de la convertibilité. Elle est surtout imputable à l’insertion particulière du pays dans les marchés revalorisés des matières premières.

Quelles leçons pour la gauche ?

Pour finir, il conviendrait de renverser la comparaison. Qu’est-ce que la gauche argentine peut apprendre de Syriza ?

C’est d’abord le modèle de construction politique qui a été contrecarrée en 2001-03. Cette possibilité a été compensée par l’émergence de la direction Kirchner, qui a canalisé et désactivé la protestation populaire. Mais ce qui n’avait pas émergé il y a quinze ans est en train de prendre forme aujourd’hui. La nécessité de créer une grande force de gauche n’est plus liée à la catastrophe économique ou à l’effondrement du bipartisme. C’est le corollaire d’une décennie d’expérience avec les gouvernements de Nestor et Cristina.

Les limites de ce cycle ont entraîné une insatisfaction qui a permis la consolidation de plusieurs alternatives de droite (Macri, Massa, Scioli, Binner, Cobos). Mais le même processus conduit aussi à l’émergence d’options à gauche. Ce qui est arrivé en Grèce apporte un nouveau souffle à cette dernière alternative.

Il y a des résonances entre Syriza et les expériences populaires au Venezuela et en Bolivie, ces dernières étant plus proches de la réalité argentine. Mais dans les trois cas, un gouvernement de coalition de gauche arrive au gouvernement et affronte les classes dominantes et l’impérialisme.

Parvenir à la présidence et obtenir des majorités parlementaires est la première étape d’une bataille anticapitaliste qui avancera dans la construction du pouvoir populaire nécessaire pour conquérir l’Etat et l’hégémonie de la société9.

Syriza a montré comment avancer en affichant son ambition de gouverner. Il ne s’est pas contenté de dénoncer l’ordre dominant ou de résister aux abus de capital. Sa vocation à la présidence a été perçue par la population, après le grand bond électoral réalisé il y a deux ans. La coalition s’est cristallisée, elle a géré des municipalités, elle a été rejointe par des intellectuels et a développé un programme plus précis.

Mais les débuts de gouvernement Syriza illustrent également les dilemmes que pose le début d’une bataille électorale pour le pouvoir. Il devient nécessaire de fixer des priorités et d’accepter des compromis. On peut illustrer cela avec la position prise face à l’OTAN. L’objectif est toujours de couper les liens avec cet organisme mais cela n’est pas possible dans l’immédiat. La priorité est donnée au bras de fer économique et non au démantèlement des bases américaines.

Un autre exemple est l’accord conclu avec la formation nationaliste ANEL, suite au refus du Parti communiste (KKE) de participer au gouvernement. Cette décision a été compensée par des mesures de sauvegarde (vice-ministres pour partager certains secteurs) et des initiatives démocratiques sur des sujets conflictuels (octroi de la citoyenneté aux enfants d’immigrants). Mais les accords passés avec ANEL limitent les sanctions contre les privilèges de l’Église et de l’armée. Il est important de tenir compte de ce genre de concessions, si on veut analyser avec un peu de sérieux le projet d’accès au gouvernement par la voie électorale.

Syriza illustre comment construire une coalition de gauche en surmontant la division et le sectarisme. En Grèce, elle a regroupé des courants venant du socialisme, de l’eurocommunisme et du trotskysme. Elle s’est radicalisée en assumant un profil clairement anticapitaliste, se démarquant ainsi de l’expérience précédente de Synaspismos. Le courant interne le plus radical au sein de Syriza (la Plateforme de gauche) compte parmi elle des personnalités reconnues et regroupe 30% des adhérents10.

La coalition grecque ouvre des voies possibles pour la gauche argentine. Le front a mûri dans la lutte contre les courants qui défendaient une alliance avec des personnalités de la social-démocratie (PASOK), similaires à celles qui avaient été parrainés par le centre gauche anti-kirchner (Binner).

Syriza a également lutté contre un courant sectaire très enraciné (KKE), qui présente les mêmes défauts que de nombreux courants de la gauche argentine. Il oppose sa propre construction à toute alliance avec des groupes proches et refuse de participer au gouvernement de Tsipras. Ses critiques au nouveau gouvernement ressemblent à celles qui sont avancées dans notre pays contre Chavez/Maduro ou Evo Morales.

Syriza fournit également un bon exemple de coexistence entre différentes cultures de la gauche. Il a intégré la vieille garde qui a combattu la dictature des colonels avec de nouvelles générations incarnées par Tsipras.

Dans la conjoncture actuelle de l’Argentine, le groupe le mieux placé pour tenter une construction similaire à celle de Syriza est le FIT11. Il est devenu la principale force de gauche, il canalise le mécontentement radicalisé et est bien positionné pour la prochaine confrontation électorale.

Mais le grand paradoxe est l’hostilité de nombreuses composantes du FIT à Syriza. Ce rejet s’exprimé de façon plus ou moins explicite, à travers des questions et des félicitations adressés au nouveau gouvernement. Cette réaction n’est pas la première ni la seule contradiction du FIT. Il sera important de voir s’il parvient à dépasser cette ambivalence.

Traduction Lucile Daumas

Claudio Katz, 4 avril 2015

http://cadtm.org/La-Grece-vue-d-Argentine

Claudio Katz est économiste, chercheur au CNRS argentin (le CONICET), enseignant à l’Université de Buenos Aires et membre des Economistes de gauche. Page web www.lahaine.org/katz

1 Voir à ce sujet nos articles : Katz, Claudio « Grecia 2010, Argentine, 2001 » www.cadtm.org ; 25-10-2010 et « Lecciones de Argentina para Grecia », katz.lahaine.org ; 24-7-2011.

2 Lapavitsas, C., y Munevar, D. “Greece Needs a Deep Debt Write Off.” cadtm.org. octobre 2014. Navarro, Vicenç. “El escándalo y latrocinio de la deuda griega”. www.universitatprogressista.org, 3-2-2015.

3 Mouvement de chômeurs argentin apparu dans les années 1990, connu pour ses blocages des routes et des rues.

4 Vargas LLosa, Mario, « Grecia, el harakiri de un país », el país.com, 8 fevr. 2015.

5 Le Manifeste des 300 économistes pour la Grèce et la semaine mondiale de solidarité avec la révolution bolivarienne en sont deux exemples. Voir : « Nous sommes avec la Grèce », Syriza.fr.org/2015 et Pasalavoz chez movimientos.org, 11 févr. 2015.

6 Husson, Michel, « Le bras de fer est engagé », alencontre.org ; 8 févr. 2015.

7 Toussaint, Eric, « Syriza : un grain de sable dans l’engrenage », cadtm.org, 3 févr. 2015

8 Voir le débat sur cette question : Louça, Francisco, Toussaint, Eric, Alvarez Ignacio, Katrougalos, Georgios, « La deuda : ¿ qué estrategias podemos desarrollar en Europa ? », cadtm.org, 27 janv. 2015.

9 Une relecture de Poulantzas s’avère plus utile que celle de Laclau pour redéfinir cette stratégie socialiste. Voir Kouvelakis, Stathis, « Entrevista », Revista Jacobin, www.jacobinmag.com, janv. 2015.

10 Ntavanellos, Antonis, « Entrevista », A l’encontre, www.vientosur.info, 7 janv. 2015.

11 Frente de Izquierda y de los Trabajadores. NdT

Eric Toussaint à la conférence de presse tenue le 7 avril 2015 au parlement grec

Eric Toussaint, porte-parole du CADTM International, à la conférence de presse tenue le 7 avril 2015 au parlement grec pour le lancement de la commission de la vérité sur la dette grecque (commission d’audit de la dette publique grecque).

Combattre la déflation ? Le double jeu de Mario Draghi

La Banque Centrale Européenne (BCE) née en juin 1998 dans le cadre de la mise en œuvre de l’Union Economique et Monétaire prévue par le Traité de Maastricht, est la seule institution véritablement supra nationale, indépendante de tout pouvoir politique, de l’Union Européenne. Elle est chargée de la politique monétaire de la « zone euro » et décide, sans concertation, à la fois de la création monétaire et des taux d’intérêt de refinancement des banques – taux directeur et taux d’escompte. Elle n’est contrôlée par aucune institution politique.

De la lutte contre l’inflation à celle contre la déflation

L’objectif de cette Institution, lutter contre l’inflation pour assurer la stabilité des prix. Elle a mis en place, pour ce faire, une politique monétaire restrictive. Dans la crise systémique du capitalisme ouverte en août 2007, sa politique a évolué. Elle est d’abord venue au secours des banques en leur fournissant des liquidités pour éviter leur faillite par l’intermédiaire d’une intense création monétaire puis, dans le cadre de la spéculation sur les dettes souveraines à partir de mars 2010, elle a décidé d’acheter, sur le marché secondaire, des titres publics.

Depuis mars 2015, elle a décidé d’intervenir massivement sur les marchés financiers par une politique dite de « Quantitative Easing » (Q/E), à l’image de celle suivie précédemment, dans la récession américaine, par la Banque de Réserve américaine, la FED. Les moyens : une création monétaire et un faible taux directeur, de 0,05% actuellement, pour permettre les refinancements des banques. Soixante milliards d’euros par mois jusqu’en septembre 2016 sont prévus, soit 1140 milliards. Pour limiter la déflation subie par la zone euro. Au même moment, la FED envisage d’abandonner le Q/E en augmentant ses taux de l’intérêt et l’arrêt des achats d’obligations d’Etat. Là gît la cause de la hausse du dollar avec comme conséquence la baisse de l’euro et une « guerre des monnaies » au détriment des plus faibles.

Cette injection massive de monnaie permettra à la BCE de racheter des titres publics et privés en lien avec les banques centrales nationales. Le compromis obligé de Draghi avec les représentants de la Bundesbank se traduit par une prime aux plus riches. Les banques centrales pourront, à 80% des 1140 milliards, racheter des titres « nationaux » au prorata de leur poids dans la zone euro. Cette politique monétaire expansive n’aura que peu d’effet sur la croissance. La BCE rachètera ces titres aux banques qui pourront ainsi alléger leur portefeuille de toutes ces obligations d’Etat souscrites à des taux d’intérêt négatif. Ces instituions financières se gorgeront de liquidités qui ne serviront pas aux agents économiques occupés à se désendetter pour les entreprises ou à vivre avec la baisse du pouvoir d’achat pour les ménages. Ces liquidités prendront le chemin de la spéculation. Avec comme résultat la montée des cours de la Bourse alors que la croissance reste faible. Les risques d’une crise financière encore plus profonde que les précédentes sont inscrits dans ce décalage. La création monétaire, pour l’essentiel, restera confinée dans le système financier.

Racheter la dette grecque ?

Pour le moment, il n’est pas question, pour la BCE, d’acheter des titres de la dette souveraine grecque. Ce serait, pourtant, un excellent moyen d’annuler cette dette détenue à 80%, depuis mars 2012, par les Etats de la zone euro, la BCE et le FMI. Rien ne s’oppose, techniquement, à la destruction de ces obligations. La création monétaire permettrait d’éviter de solliciter les Etats… Une initiative qui libérerait le gouvernement grec de ce nœud coulant. La BCE refuse cette voie. Au contraire, Mario Draghi a fermé l’un de ses robinets de liquidités aux banques grecques ouvrant la porte aux faillites bancaires et, par-là même, d’entreprises. Il menace, ce faisant, d’asphyxier l’économie grecque dans laquelle tous les agents économiques sont endettés. Il joue sur la dette privée pour obliger le gouvernement grec à appliquer les mesures d’austérité réclamées par l’U.E. et le FMI.

Draghi a conscience de la nécessité de lutter contre la déflation sur le terrain économique et, pour ce faire, de contourner les traités, mais, sur le terrain politique, partage la nécessité de faire respecter les dogmes du libéralisme. Un double jeu qui mène tous les pays d’Europe vers le gouffre, une nouvelle récession et l’éclatement…

Nicolas Béniès

Grèce, l’heure des choix

Alexis Tsipras « doit faire atterrir ses troupes et que Syriza redescende sur terre ». Ainsi s’exprime le ministre des Finances et des Comptes publics Michel Sapin1. Cette phrase est un condensé politique. Elle combine le mépris à l’égard de la Grèce et de Syriza. Mépris, quand le peuple grec est comparé à des militaires aux ordres d’un chef. Incapable donc de réfléchir par lui-même, il faut le faire « atterrir ». Renoncement à tout projet de transformation sociale avec l’injonction faite à Syriza de « redescendre sur terre ». Pour ceux qui avaient l’illusion que le gouvernement français pouvait avoir une attitude bienveillante envers le gouvernement grec, cette déclaration, après l’attitude hypocrite de la France lors des réunions de l’Eurogroupe, sonne la fin des illusions. La Grèce est dramatiquement seule.

Le programme de Syriza et le premier accord avec l’Eurogroupe

La position du gouvernement grec dans les négociations en cours ne peut être comprise sans rappeler trois facteurs politiques déterminants : les dégâts économiques et sociaux causés par la « cure d’austérité » imposée par la Troïka, le programme de Syriza et le nouvel équilibre des forces politiques en Grèce après les élections du 25 janvier 2015.

Le mandat du gouvernement est d’abord de rompre avec la logique qui a conduit à l’appauvrissement absolu de la population grecque depuis 2010 et de répondre à une crise humanitaire sans précédent ces dernières décennies en Europe.2 En moins de cinq ans, 30% des entreprises grecques ont fermé, 150 000 postes ont été supprimés dans le secteur public, il y a eu 42% d’augmentation du chômage, 45% de baisse des retraites, une hausse de près de 100% des personnes sous le seuil de pauvreté. Le PIB a diminué de 25% et la dette publique est passée de 120% à 175% du PIB. En 2014, le taux de chômage atteignait 27 % – plus de 50 % pour les jeunes – et le salaire minimum était de 480 euros net. C’est à cette aune qu’il faut mesurer l’adhésion suscitée par le projet de Syriza d’en finir avec les pratiques politiques de capitulation sans coup férir devant les desiderata d’institutions européennes envoyant leurs ordres par courrier électronique3 ainsi que l’hostilité massive du peuple grec envers le plan européen d’ « aide » financière dont l’essentiel a servi à renflouer les banques européennes en particulier allemandes et françaises.4

Le programme de Syriza visait précisément à mettre un terme à cette situation. Il prévoyait quatre points : une renégociation des contrats de prêts et de la dette publique ; un plan national de reconstruction immédiate : mesures pour les plus pauvres, rétablissement du salaire minimum, réinstauration des conventions collectives ; la reconstruction démocratique de l’État : lutte contre l’évasion et la fraude fiscales, contre la corruption, réembauche des fonctionnaires licenciés ; un plan de reconstruction productive : arrêt des privatisations, industrialisation et transformation de l’économie par des critères sociaux et écologiques. C’est ce programme qui a obtenu lors des élections du 25 janvier 36,34 % des suffrages, qui a constitué les termes de l’alliance de Syriza avec les « Grecs indépendants »5, et qui continue de former le socle du soutien massif du peuple grec au nouveau gouvernement. Et c’est à la mise en œuvre progressive de ce programme qu’Alexis Tsipras s’est engagé dans son discours de politique générale et de présentation du projet gouvernemental au nouveau Parlement grec le 8 février dernier6.

Il s’agit, on le voit, d’un programme relativement modéré, d’inspiration keynésienne. Pourtant, les classes dirigeantes européennes ont fait bloc pour s’y opposer car, même modeste, il entre en contradiction frontale avec l’ordre néolibéral patiemment construit depuis une trentaine d’années. Traité européen après traité européen, directive après directive, l’Union européenne est devenue une machine juridique dont l’objectif est d’empêcher tout débat démocratique réel, d’exclure de la décision citoyenne les politiques économiques et sociales et de museler ainsi la souveraineté populaire. Les politiques économiques se réduisent à appliquer une série de normes, impératifs catégoriques sur lesquels les peuples n’ont rien à dire. C’est cette construction que la victoire de Syriza remet en cause et c’est pourquoi il faut que ce programme soit mis en échec. C’est cela que vise la stratégie adoptée par les institutions dans les négociations en cours depuis mi-février, ce qu’on appelle en Grèce « la parenthèse de gauche » : organiser l’effondrement de Syriza dans les mois suivant son élection.

Commençons par rappeler le contenu des accords entre Syriza et l’Eurogroupe à ce jour. Sous la pression d’un ultimatum lancé par l’Eurogroupe le lundi 16 février, le gouvernement grec signe un accord de principe le vendredi 20 février. Le prolongement de l’aide financière y est conditionné à la validation d’une liste de réformes que le gouvernement grec a du proposer en toute hâte le lundi 23 février et qui a été accepté sur le principe par l’Eurogroupe le mardi 24 février. On peut résumer ainsi le contenu de ces deux textes7. Le communiqué de l’Eurogroupe du 20 février prévoit le prolongement provisoire du programme précédent, confirme l’objectif du remboursement de l’intégralité de la dette ainsi que celui d’un excédent primaire devant être « en ligne » avec l’objectif de 4,5% en 2016. Il engage le gouvernement grec à « ne pas revenir sur des mesures et à n’effectuer aucun changement unilatéral de politique ou de réformes structurelles qui impacteraient négativement les objectifs budgétaires, la croissance économique et la stabilité financière. ».

La liste des réformes envoyée par le gouvernement grec le 23 février est organisée autour de quatre points : 1. La réforme des politiques fiscales : elle prévoit la mise en place d’instruments à grande échelle, inédits, pour contrer la fraude fiscale et la corruption, mais aussi la poursuite de l’austérité (notamment concernant la santé, les salaires et les retraites) et des concessions au credo néolibéral (revenus et évaluation individualisés, maximisation de la mobilité des ressources humaines, etc.). 2. La stabilité financière : elle prévoit de dépénaliser l’endettement des personnes à faible revenu et de ne pas exproprier les petits propriétaires endettés de leur résidence principale mais aussi l’engagement à payer l’intégralité de la dette ainsi que l’attribution des 10 milliards d’euros du Fonds Hellénique de Stabilité Financière non pas au budget de l’État comme le défendait le gouvernement grec mais seulement pour la recapitalisation des banques 3. La promotion de la croissance : elle prévoit des instruments de lutte contre le chômage et n’évoque pas de nouveaux licenciements comme l’exigeaient les projets initiaux de la Troïka, mais aussi la poursuite des privatisations, le report de l’augmentation du salaire minimum et de la restauration des négociations salariales, la promotion de la compétition et l’ouverture au capital des professions réglementées. 4. La crise humanitaire : le principe de mesures d’urgence (bons d’alimentation, aides concernant la santé et l’énergie pour les ménages aux plus faibles revenus) contre la grande pauvreté est validé, le projet d’un revenu minimum garanti est évoqué, mais il est stipulé que ces mesures ne doivent pas avoir « d’effet fiscal négatif », c’est-à-dire qu’elles ne doivent pas avoir de coût budgétaire.

De nombreuses analyses ont proposé des évaluations immédiates du contenu de ces accords des 20 et 24 février, en insistant tantôt sur les reculs de Syriza par rapport au programme de Thessalonique tantôt sur les reculs des institutions européennes par rapport au projet de mémorandum initialement envisagé.8 Mais si la séquence politique de cette négociation se déroule à un rythme extrêmement dense et accéléré, il ne s’agissait là que du premier round du bras de fer opposant la stratégie de « la parenthèse de gauche » à ce qu’on peut appeler la stratégie de la « désobéissance contrôlée »9 du gouvernement grec. En effet, aussitôt cet accord signé, le gouvernement conduit par Alexis Tsipras comme les institutions européennes ont cherché à garder la main sur l’interprétation de cet accord ainsi que sur le calendrier du bras de fer politique.

Le début d’un affrontement prolongé

Du côté de la Vouli, le Parlement grec, on retiendra quatre initiatives importantes. D’abord, dès les premiers jours suivant la formation du gouvernement, la vice-ministre des politiques migratoires, Tasia Christodoulopoulou, a annoncé que le droit du sol remplacerait enfin en Grèce le droit du sang, permettant ainsi que 200.000 enfants d’immigrés obtiennent la nationalité grecque, ainsi que la fermeture de tous les centres de rétention de migrants en Grèce. Rappelons que le règlement européen Dublin II prévoit que les pays du sud de l’Europe, et notamment la Grèce, jouent le rôle de frontière répressive dans la « forteresse Europe ». Au-delà de ces premières mesures, la Grèce devrait faire entendre dans l’Union européenne une voix différente sur les questions d’immigration, en dénonçant notamment ce règlement et la logique de la politique migratoire qui le sous-tend.

Ensuite, dans l’immédiat après-coup des premiers accords avec l’Eurogroupe, le ministère de la lutte contre la corruption annonce la saisie de plusieurs centaines de millions d’euros sur des comptes bancaires de déposants riches ne pouvant justifier fiscalement leurs actifs, montrant ainsi sa détermination à mettre en œuvre effectivement, à la différence des gouvernements précédents, une des exigences majeures de l’Eurogroupe, qui constituait également une mesure phare du programme de Thessalonique. Un des principaux slogans mis en avant par le cabinet de Tsipras exprime ainsi très clairement cette orientation : « Rupture avec la caste10, solution avec l’Europe ». Puis, le 17 mars, Zoé Konstantopoulou, la présidente du Parlement grec annonce la constitution d’une commission d’audit de la dette publique grecque, qui est coordonnée par Eric Toussaint (porte parole du CADTM International)11 et dont l’objectif explicite est de « déterminer l’éventuel caractère odieux, illégal ou illégitime des dettes publiques contractées par le gouvernement grec ». Il s’agit d’un signal fort envoyé à la Troïka : le gouvernement est toujours déterminé à négocier une annulation partielle de la dette du pays. Enfin, le 18 mars, le gouvernement fait adopter la première loi de sa mandature, consacrée à un ensemble de mesures sociales en faveur des plus pauvres. Elle prévoit notamment de fournir l’électricité gratuite et une aide au logement pour les foyers les plus démunis, d’accorder une aide alimentaire pour 300 000 personnes, ainsi qu’une aide financière pour toutes celles et ceux qui sont privés de sécurité sociale par la perte de leur emploi.

Comme il était prévisible, ces quatre séries de mesures ont suscité des réactions de mauvaise foi, de mépris et de rejet de la part de l’Eurogroupe et ont contribué au durcissement, de part et d’autre, de la tonalité des négociations ces deux dernières semaines. La réaction des institutions européennes à l’annonce des mesures de lutte contre la corruption et la fraude fiscale est révélatrice de leur attitude à l’égard du gouvernement grec. Plutôt que de proposer une coopération à l’échelle européenne – qu’Alexis Tsipras a donc initié, sans l’appui de l’Union européenne, avec l’OCDE, institution qui n’est pas particulièrement connue pour son gauchisme, mais dont les préconisations insistent utilement sur l’évasion fiscale internationale – en vue de poursuivre les exilés et délinquants fiscaux (dont une partie se trouvait pourtant sur la « liste Lagarde »12), les institutions européennes ont répondu par une demande accrue de contrôle des services administratifs et financiers à Athènes. Il s’agit notamment d’éviter que soient remises en cause les pratiques de concurrence et « d’optimisation » fiscales par ailleurs encouragées par ces mêmes institutions ainsi que de continuer à faire peser la responsabilité de cette fraude fiscale sur les contribuables grecs (dont on rappellera au passage que les impôts sur le revenu sont prélevés à la source…).

D’autre part, les représentants des institutions européennes se sont abstenus de tout commentaire sur la commission d’audit de la dette publique, mais ont fait à nouveau planer, ces derniers jours, la menace d’une sortie de la Grèce de la zone euro. Enfin, l’annonce de l’adoption prochaine de la loi anti-pauvreté à la Vouli a valu à Alexis Tsipras un mise en garde13 du directeur général de la direction des affaires économiques et financières de l’équipe européenne en charge de la « supervision » technique des réformes en Grèce, Declan Costello, au motif que cette loi constituerait une « action unilatérale » formellement prescrite par l’accord du 24 février.14 Dans un deuxième temps, la Commission européenne a finalement débloqué 2 milliards d’euros en soutien à la « cohésion sociale » en Grèce, tout en continuant d’exiger une nouvelle liste de « réformes structurelles ».

La nouvelle liste des réformes : la bataille continue

C’est autour de cette deuxième liste de réformes qu’a désormais lieu le deuxième round du bras de fer entre le gouvernement grec et l’Union européenne. Toujours sous la pression du calendrier imposé par le feu croisé des échéances de remboursement et des ultimatums politiques de l’Eurogroupe, le gouvernement grec a présenté mercredi 1er avril au « Groupe de Bruxelles » (Commission européenne, Fonds monétaire international et BCE, auxquels s’est désormais ajouté le Fonds européen de stabilité financière) une nouvelle liste de réformes que cette dernière exige de valider avant de débloquer une dernière tranche d’aide du plan européen, soit 7,2 milliards d’euros.

Cette liste de réformes prévoit notamment une séries de mesures permettant d’améliorer les rentrées fiscales de la Grèce (nouveau système de collecte d’impôt, mesures complémentaires de lutte contre l’évasion fiscale), la vente de licences de radiodiffusion, un relèvement du taux supérieur d’imposition sur le revenu ainsi que certains taux de TVA sur les produits de luxe et les boissons alcoolisées, ainsi que la poursuite de certaines privatisations (notamment du Port du Pirée). Dans l’ensemble, cette liste ne fait que préciser et prolonger celles déjà présentées le 23 février, puis le 6 mars.

Mais elle ne prévoit pas les réformes du marché du travail et le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite (à 67 ans) explicitement exigés par l’Eurogroupe. Or ce nouveau point d’achoppement des négociations concerne le noyau dur de la politique économique qui sera menée dans les prochaines années en Grèce, si bien que le bras de fer s’est à nouveau durci ces derniers jours. Pour les institutions européennes, il s’agit de s’assurer de la poursuite des « réformes structurelles » et de faire jouer la pression des échéances de remboursement afin de forcer le consentement du gouvernement aux politiques néolibérales refusées par Syriza. Les termes du chantage sont assez explicites : il s’agit d’espérer que la Grèce soit en un défaut de paiement lors du prochain remboursement au FMI, prévu le 9 avril15. Le gouvernement grec étant alors aux abois, il n’aurait pas d’autre choix, pour faire débloquer une nouvelle tranche d’aide permettant ce remboursement, que d’accepter les conditions posées par l’Eurogroupe. A ce chantage, Nikos Voutsis, ministre de l’Intérieur et de la reconstruction administrative, vient de répondre de manière ferme : l’État grec paiera d’abord les salaires et les pensions, et ensuite seulement, si c’est possible, le remboursement au FMI. Pour le gouvernement grec, il s’agit de rester dans le cadre des accords de février en évitant de dépasser les « lignes rouges » qui empêcheraient la mise en œuvre d’une politique économique alternative.

Dans cette optique, il est nécessaire de continuer les réformes sur le front intérieur et de trouver des leviers politiques dans la négociation avec le « Groupe de Bruxelles ». Ainsi, le gouvernement grec a dû confirmer la privatisation du port du Pirée au bénéfice de la société chinoise Cosco, ce qui a amené Pékin à acheter 100 millions de bons à court terme, appelés T-Bills, émis par l’État grec (voir plus loin sur cette question). D’autre part, le gouvernement grec a avancé une rencontre officielle avec le gouvernement russe, qui pourrait proposer à la Grèce une aide économique en échange d’un soutien géopolitique dans son conflit avec l’OTAN ainsi que pour le projet du gazoduc Turkish Stream. Cette rencontre a été planifiée le 8 avril, c’est-à-dire la veille de l’échéance de remboursement au FMI précédemment mentionné. En réaction, l’Eurogroupe continue de jouer la montre : les derniers échos de Bruxelles évoquent l’impossibilité d’un accord avant fin avril. Autrement dit, il s’agit d’attendre que la crise de liquidités de l’État grec s’aggrave en espérant que cela soit suffisant pour faire céder Syriza. La « guerre de position » continue, et il est fort difficile d’imaginer ce qui pourra débloquer la situation sans aggraver le conflit politique.

Pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette nouvelle situation de blocage, il est nécessaire de préciser l’analyse de la stratégie d’étranglement adoptée par les institutions européennes ainsi que du dilemme tactique qui se pose aujourd’hui au gouvernement grec.

La stratégie de l’étranglement

L’attitude des dirigeants européens peut donc être résumée de la façon suivante : soit l’acceptation par la Grèce de la politique définie par l’Eurogroupe, soit la sortie de l’euro. Le moyen utilisé, c’est l’étranglement financier. Rappelons-en les principaux épisodes.

Début février, soit quelques jours à peine après la victoire de Syriza, la Banque centrale européenne (BCE) annonce qu’elle cesse d’accepter les titres public grecs comme garanties (collatéraux) lors des opérations de refinancement des banques grecques. Ces dernières peuvent certes continuer à bénéficier de l’accès à l’aide à la liquidité d’urgence (ELA), mais outre que le taux d’intérêt est beaucoup plus élevé (1,55 % contre 0,05 %), cet accès peut être coupé à tout moment par la BCE. De plus, celle-ci refuse de débloquer 1,9 milliard correspondant aux intérêts qu’elle a engrangés sur les titres grecs qu’elle possède16. L’Eurogroupe refuse de verser à la Grèce la dernière tranche de prêts (7,2 milliards d’euros) prévue dans le cadre de l’accord du 20 février 2015, attendant que la liste des « réformes » proposées par le gouvernement grec le satisfasse.

Fin mars, la BCE demande aux banques grecques de ne plus acheter les titres publics émis par l’État grec. Or sans apport financier extérieur, le financement de l’État grec ne repose aujourd’hui que sur la capacité des banques grecques à acheter des bons du trésor à court terme (T-Bills). La BCE avait auparavant déjà refusé la demande du gouvernement grec de relever le plafond d’émission des T-Bills de 15 à 25 milliards d’euros. Elle veut en interdire maintenant l’achat par les banques grecques. La Grèce est donc, de fait, privée de source de financement. Dans le même temps, les directeurs du Trésor des pays de la zone euro ont refusé de restituer à la Grèce 1,2 milliard d’euros lui revenant17. La Grèce risque donc de se trouver en situation de cessation de paiement dès le 20 avril.

Comble du cynisme, la BCE a commencé, dans le cadre d’une opération dite de Quantitative Easing (QE), à acheter sur le marché secondaire, c’est-à-dire aux banques les possédant, des titres publics des États18. Mais, elle n’achètera que les emprunts publics les mieux notés, sauf si le pays accepte un programme d’aide du FMI, c’est-à-dire se soumet à la purge sociale que sont les réformes structurelles. La Grèce, pays qui aurait pourtant le plus besoin de bénéficier de ces rachats d’emprunts, n’y aura donc pas droit sauf si elle accepte de continuer à se soumettre au diktat des institutions européennes. La BCE ne laisse le choix qu’entre la ruine financière et la dévastation sociale.

Cette stratégie d’étranglement vise un objectif principal : que le gouvernement grec finisse par accepter des réformes, ou plutôt des contre-réformes, que même le gouvernement précédent avait refusées, notamment en matière de retraite et de marché du travail. Il s’agit de faire capituler Syriza ou, en cas de refus, de forcer la Grèce à sortir de l’euro. Comme il est impossible juridiquement d’expulser un pays de la zone euro et qu’une volonté affichée de le faire créerait probablement des tensions entre les gouvernements de l’Union européenne, il s’agit, en l’étranglant, de forcer la Grèce à prendre l’initiative de cette sortie. Le gouvernement grec est parfaitement conscient du dilemme dans lequel le « Groupe de Bruxelles » veut l’enfermer. C’est pourquoi il cherche un compromis afin d’essayer de briser cet étau. Mais tout compromis renvoie aux rapports de forces entre les parties. Or le gouvernement grec n’a pas réussi à diviser ses adversaires et la faible mobilisation citoyenne européenne en sa faveur n’a pas permis de peser sur les orientations des gouvernements européens.

Les dirigeants européens préfèreraient évidemment que le gouvernement grec revienne sur ses engagements électoraux. Une telle capitulation serait utilisée pour démontrer aux autres peuples d’Europe qu’aucune alternative n’est possible et que même un gouvernement de la gauche radicale est obligé d’être « raisonnable ». C’est ce que nous avons précédemment évoqué sous la rubrique de la stratégie de la « parenthèse de gauche ». Mais, malgré une situation dramatique, Syriza tient bon sur l’essentiel. Continuer l’étranglement de la Grèce pour l’obliger à sortir de l’euro reste donc une option. Ainsi, interrogé par la télévision publique autrichienne ORF sur la possibilité d’un « Grexident » (contraction entre « Grexit », terme renvoyant à une sortie de la Grèce de la zone euro, et accident), Wolfgang Schäuble, le ministre des finances de l’Allemagne, a estimé jeudi 12 mars que, « dans la mesure où la Grèce seule a la responsabilité, la possibilité de décider ce qui se passe, et comme nous ne savons pas exactement ce que les responsables grecs font, nous ne pouvons pas l’exclure ».

Il a certes été démenti et les déclarations officielles se multiplient pour affirmer que la Grèce doit rester dans l’euro. Au-delà des effets de communication, il y a un vrai dilemme pour le « Groupe de Bruxelles ». Les institutions et les gouvernements européens ont parfaitement compris l’enjeu de la situation : un succès de Syriza remettrait en cause 30 ans de néolibéralisme en Europe et risquerait d’entraîner une contagion dans toute l’Europe à commencer par l’Espagne avec Podemos. Pour les plus extrémistes des dirigeants européens, tout, même une sortie de la Grèce de l’euro, serait préférable à ce scénario catastrophe. La question peut ainsi être résumée : le meilleur scénario de capitulation de Syriza doit-il avoir lieu en dehors ou dans le cadre de l’eurozone ?

Or les partisans d’un « Grexident » peuvent en effet penser que du fait du faible poids économique de la Grèce et du fait que les banques grecques ne sont pas systémiques, le risque de déstabilisation de la zone euro serait réduit, ce d’autant plus que la politique de QE menée par la BCE permettrait de limiter les risques de spéculation financière sur les États les plus exposés. De plus, les créances de la Grèce étant déjà comptabilisées dans les dettes publiques des États, un éventuel défaut n’aurait pas de conséquences sur le niveau des ces dernières. Mais, en fait, il est impossible de prévoir réellement les conséquences d’une sortie de la Grèce de l’euro. En remettant en cause l’irréversibilité de l’euro, c’est également la croyance au caractère irrévocable de l’Union économique et monétaire qui serait détruit. Des interrogations inévitables se feraient jour pour les pays les plus fragiles avec une probabilité d’un accroissement des primes de risque pour ces pays. Enfin, le crédit de la BCE qui, par la voix de Mario Draghi, avait promis en juillet 2012 que « La BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro » serait entamé. Rien de pire pour une banque centrale !

Jusqu’à présent, les dirigeants européens ont fait bloc en estimant que le gouvernement grec allait céder face à l’étranglement financier. La prise en compte des risques de cette stratégie provoquera-t-elle des divisions parmi les gouvernements européens si, Syriza ne capitulant pas, la perspective d’une sortie de l’euro devient imminente ?

Sortir de l’euro, une solution pour la Grèce ?

Dans cette situation, la question d’une sortie de l’euro se pose évidemment pour stopper l’étranglement financier dont la Grèce est victime. Costas Lapavitsas, un des animateurs de l’aile gauche de Syriza, plaide pour une sortie négociée de l’euro19. Il indique ainsi : « Si on luttait pour cette option du côté grec et si on indiquait notre désir de l’accepter, je pense qu’on pourrait atteindre un compromis qui serait dans l’intérêt non seulement de l’élite grecque, mais également de la population laborieuse Une sortie négociée – négociée dans le sens que l’autre partie du marché serait une annulation de la dette que l’UE devrait accepter, une annulation de 50%. La sortie serait protégée, ce qui est déterminant, dans le sens où la Banque centrale européenne (BCE) verrait que la dévaluation de la nouvelle monnaie ne serait pas supérieure à 20% et que les banques y survivront ».

Mais cette solution suppose en fait le problème résolu. En effet pourquoi l’Union européenne accepterait-elle ce compromis ? Si les dirigeants européens voulaient un compromis, ils auraient la possibilité de le mettre en œuvre sans plus attendre. Pourquoi, par exemple, accepteraient-ils demain une annulation de la dette qu’ils refusent aujourd’hui ? Leur objectif est de faire plier Syriza, pas de faciliter sa réussite par une sortie ordonnée de l’euro. Pire même, ils ne peuvent permettre qu’une sortie de la Grèce de l’euro se passe bien car alors ce serait accréditer le fait qu’il y a une vie après l’euro. Déjà ébranlé, le dogme de l’irréversibilité de l’euro prendrait alors un coup mortel. Une sortie de la Grèce de l’euro ne peut être que conflictuelle.

Frédéric Lordon, qui en est partisan, note que « il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’entre difficultés logistiques de la réinstallation de la drachme, imperfections de la mise en place des contrôles de capitaux, super-dévaluation de fait, immédiateté de l’inflation importée, temps de réponse des exportations, etc., un processus de sortie-défaut commencera par une phase passablement chaotique, dont la stabilisation, puis la matérialisation des bénéfices, demanderont au moins douze et plus probablement dix-huit mois20 ». On peut ajouter à cette liste le fait qu’une dévaluation massive de la monnaie appauvrirait encore plus les grecs et que la drachme serait immédiatement soumise à la spéculation financière. Le risque est alors d’entrer dans un cycle dévaluation-inflation-dévaluation entretenu par la spéculation contre la monnaie.

De plus, on assisterait au vu du « temps du réponse des exportations » à un creusement du déficit commercial, la croissance éventuelle des exportations ne permettant pas de compenser le renchérissement des importations. En effet, l’équilibre actuel du commerce extérieur grec n’a été obtenu que par une baisse des importations due à la récession. Si une dévaluation augmente la compétitivité-prix, elle ne permettra pas de résoudre un des gros problèmes de la Grèce, celui d’une structure de l’offre de biens et de services particulièrement inadaptée21.

A l’inverse, on peut noter que le retour à la monnaie nationale redonnerait des marges de manœuvre budgétaire car il serait accompagné d’une annulation totale ou partielle de la dette. Il permettrait d’autre part d’utiliser la création monétaire pour financer la remise en marche économique du pays. Mais le problème du financement du déficit commercial resterait entier et nécessiterait des apports extérieurs en capitaux qui donnerait une arme importante aux marchés financiers. Les bénéfices attendus d’une sortie de l’euro seraient en définitive aléatoires au vu de la situation de l’économie grecque et n’interviendraient sans doute au mieux que deux à trois ans plus tard.

Mais le problème est au moins autant politique qu’économique. Syriza a gagné les élections en promettant à la fois d’en finir avec l’austérité et de rester dans l’euro. C’est sans doute la combinaison de ces deux positions qui a fait son succès, une grande majorité de grecs étant pour rester dans l’euro malgré la politique de la Troïka. Il est probable – mais nous ne pouvons pas en être sûrs – que, si Syriza avait prôné une sortie de l’euro, le résultat aurait été sensiblement différent. D’ailleurs, la droite conservatrice et le Pasok ont essayé de diaboliser Syriza en expliquant pendant la campagne électorale que sa victoire aboutirait à une sortie de l’euro. Une sortie de l’euro devrait donc selon toute probabilité être validée par référendum par le peuple grec avec toutes les incertitudes que cela comporte.

Mais c’est au niveau européen que le prix à payer serait le plus important. Une sortie de l’euro signifierait que, du moins dans sa politique économique, chaque pays est laissé à lui-même, que toute tentative de refondation de l’Europe est inévitablement vouée à l’échec et que l’alternative ne peut être qu’entre la situation actuelle et un choix hasardeux. Probablement chaotique, elle servirait de contre-exemple et affaiblirait ainsi considérablement les opportunités de victoire prochaine pour Podemos.

Que ce soit d’un point de vue économique ou politique, une sortie de la Grèce de l’euro serait loin d’être la solution optimale. Mais y en a-t-il une autre pour échapper à l’étranglement du pays ?

La Grèce a des marges de manœuvres

Contrairement aux apparences, la Grèce n’est pas dépourvue de marges de manœuvres dans son affrontement avec les dirigeants européens à la condition de reprendre l’initiative pour éviter de subir les rapports de forces actuels dans le cadre de négociations déséquilibrées. Le débat à l’intérieur de Syriza est vif sur ce sujet et dépasse largement l’affrontement traditionnel entre partisans et adversaires de la sortie de l’euro. Le gouvernement grec pourrait notamment prendre un certain nombre de mesures unilatérales sortant du cadre des négociations actuelles, ce qui permettrait de rétablir un certain équilibre entre les parties. Certes, ces initiatives unilatérales durciraient notablement le bras de fer actuel, mais elles montreraient que la Grèce a un plan B et est prête à assumer un affrontement pouvant aller jusqu’à la rupture.

Ces mesures unilatérales, pour n’en rester ici qu’à la dimension économique, pourraient être de plusieurs ordres. Le premier concerne la question de la dette22. En général, un État ne rembourse jamais vraiment sa dette : lorsque les titres arrivent à échéance, il emprunte de nouveau sur les marchés financiers. Mais la Grèce qui n’a plus accès aux marchés financiers est obligée, non seulement de payer les intérêts de sa dette, mais aussi de rembourser le principal. C’est pourquoi les dirigeants européens exigent que ce pays dégage un fort excédent budgétaire primaire (hors du paiement des intérêts de la dette) pour pouvoir rembourser avec ses ressources propres tout ou partie du principal. Ainsi, pour la Troïka, la Grèce doit dégager un excédent primaire de 3 % du PIB en 2015 (la Grèce a obtenu que ce chiffre soit modulé en fonction de la situation économique), de 4,5 % en 2016 et 2017 et de 4,2 % jusqu’en 2020. Une telle perspective entrainerait de nouvelles coupes drastiques dans les budgets publics et serait un obstacle majeur à toute politique publique en matière d’investissement. Le poids de la dette est donc un obstacle à toute politique progressiste dans le pays. Or le « Groupe de Bruxelles » refuse pour le moment toute renégociation de ce fardeau, alors même que la quasi totalité des économistes, y compris ceux du FMI, pense que cette dette ne sera jamais remboursée. Or 2015 est une année où les remboursements seront particulièrement importants : 8,6 milliards d’euros pour le FMI, 6,7 milliards pour la BCE, 15 milliards aux banques grecques. La Grèce risque donc d’être totalement asphyxiée. Dans cette situation, le gouvernement grec pourrait décider unilatéralement d’un moratoire sur le remboursement de tout ou partie de la dette pour l’année 2015, tout en indiquant qu’il serait prêt à négocier dans l’intérêt de toutes les parties.

On estime que 25 milliards d’euros ont été retirés des banques grecques entre décembre 2014 et février 201523. Pour éviter une hémorragie, la question d’un contrôle des capitaux doit donc se poser. Même si celui-ci est contraire aux traités européens dont le principe de libre circulation des capitaux est un point central, la Grèce pourrait s’appuyait sur le précédent de Chypre où il avait été mis en place en mars 2013 au moment de la crise financière qui avait touché ce pays (rappelons qu’il a été totalement levé le 6 avril 2015). La BCE et la Commission avaient accepté sa mise en place car le plan de sauvetage des banques chypriotes proposé par le FMI et l’Eurogroupe avait mis à contribution les déposants, ce qui avait entrainé un retrait massif de la part des particuliers comme des entreprises. Ce contrôle des capitaux s’était d’autre part accompagné d’un plan d’ajustement structurel d’une brutalité féroce, ce qui serait inacceptable pour la Grèce. Il faut noter que Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, a lui-même évoqué la possibilité d’un contrôle des capitaux le mercredi 18 mars sur la radio néerlandaise BNR. Le gouvernement grec pourrait le prendre au mot et l’instaurer en indiquant qu’il serait prêt à l’abandonner dès que l’étranglement du pays prendrait fin.

Un des problèmes majeurs que rencontre aujourd’hui la Grèce est le manque de liquidités. Pour faire face à ses dépenses courantes, le gouvernement grec est obligé de solliciter les fonds de sécurité sociale pour que lui soit transférées des centaines de millions d’euros de liquidités. Cette situation est intenable. Une solution pour résoudre ce problème de liquidités pourrait être la création d’un moyen de paiement complémentaire ou IOU (« I owe you »), une « monnaie » dont la valeur serait garantie par les recettes fiscales. Elle « permettrait de relever plusieurs défis de court terme : relancer l’économie locale, financer les services publics de base et réduire la dette de court terme (‘‘dette flottante’’) en ne recourant plus aux marchés financiers pour la financer »24. Sa convertibilité au pair avec l’euro étant garantie, un tel dispositif s’apparente en fait à un prêt à court terme que les citoyen-ne-s accordent à leur gouvernement25. Dans la situation de la Grèce, il s’agirait alors d’un geste autant politique d’économique qui renforcerait notablement la position du pays dans les négociations. Il permettrait également de montrer au « Groupe de Bruxelles » que le gouvernement est préparé à l’éventualité d’une sortie contrainte de la zone euro.

Le gouvernement grec pourrait alors tenir le discours suivant : « nous appliquerons notre programme, nous ne voulons pas sortir de l’euro ; mais nous ne nous laisserons pas asphyxier et c’est pourquoi nous prenons ces mesures ; nous sommes prêts à discuter avec vous d’un compromis équilibré ; mais si vous voulez nous exclure de la zone euro en nous asphyxiant financièrement, ce sera votre responsabilité, pas la nôtre ». Poser cette alternative monterait la hauteur des enjeux, et une véritable stratégie du faible au fort serait mise en œuvre, au-delà de ce qui a été tenté à ce jour. Il y aurait une possibilité pour que ce bras de fer paye, ne serait-ce qu’en produisant des divisions dans le camp adverse inquiet devant la perspective d’un saut dans l’inconnu. Le résultat serait évidemment aléatoire et pourrait aboutir à une sortie de l’euro avec toutes les conséquences négatives mentionnées plus haut. Mais, en définitive, une sortie de l’euro est de toute façon préférable à la capitulation. Et ne pas en avoir peur est encore la meilleure façon de l’éviter.

Alexis Cukier – Pierre Khalfa, 6 avril 2015

1 Cité par Le Monde daté du 29 et 30 mars.

2 Voir notamment le document élaboré par le Collectif pour un audit citoyen de la dette publique « Grèce, petit guide contre les bobards médiatiques », http://www.audit-citoyen.org/?p=6374.

3 Ce fut le cas notamment du dernier plan de « réformes structurelles » exigées par la Troïka fin 2014. Il prévoyait notamment : 160.000 licenciements supplémentaires dans l’administration (en commençant par la santé et l’éducation), une nouvelle baisse des retraite de 10%, de nouvelles taxes, une nouvelle hausse de la TVA, et de nouvelles réductions sur les prestations sociales.

4 Entre 2010 et 2014, à peine 14,7 milliards ont servi à combler la partie du déficit ayant trait aux dépenses publiques de l’État.

5 Les « Grecs indépendants » (ANEL) est un parti de droite souverainiste, qui a obtenu 4,75% des suffrages lors des élections du 25 janvier. Opposé à la politique de la Troïka, il est le seul parti à avoir accepté une alliance avec Syriza sur la base du programme de Thessalonique, permettant ainsi à Syriza de former un gouvernement en l’absence de majorité absolue. Il est dirigé par Panos Kammenos, aujourd’hui ministre de la Défense du gouvernement grec.

6 L’ensemble des points du programme de Syriza est ainsi à nouveau affirmée par Alexis Tsipras dans son discours du 8 février 2015 à la Vouli : « La réhabilitation de la souveraineté populaire, la restauration de l’égalité de notre pays dans l’UE, la sortie de la crise humanitaire que connaît notre pays, la justice sociale et la renaissance culturelle, voilà les objectifs du gouvernement de salut social que nous avons constitué ». Voir : http://syriza-fr.org/2015/02/09/extraits-du-discours-d-a-tsipras-presentation-du-projet-gouvernemental-au-nouveau-parlement-grec.

7 Voir le communiqué de l’Eurogroupe du 20 février : http://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2015/02/150220-eurogroup-statement-greece/ et la lettre du ministre des finances de la Grèce à l’Eurogroupe le 24 février : http://www.reuters.com/article/2015/02/24/us-eurozone-greece-text-idUSKBN0LS0V520150224.

8 Voir, Pierre Khalfa, « La Grèce sur le fil du rasoir », http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-khalfa/210215/la-grece-sur-le-fil-du-rasoir, puis « Remarques sur la situation grecque », http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-khalfa/270215/remarques-sur-la-situation-grecque ; Stathis Kouvélakis, « Continuer dans cette voie ne peut conduire qu’à l’échec de Syriza », https://www.ensemble-fdg.org/content/continuer-dans-cette-voie-ne-peut-conduire-qua-lechec-de-syriza puis « Grèce : réponse aux sophistes », https://www.ensemble-fdg.org/content/grece-reponse-aux-sophistes ; Nikos Smyrnaios, « Pourquoi le problème grec, révélateur du problème européen, n’est pas prêt de disparaître », https://www.ensemble-fdg.org/content/pourquoi-le-probleme-grec-revelateur-du-mal-europeen-nest-pas-pret-disparaître ; Costas Lapavitsas, « Cinq questions », https://www.ensemble-fdg.org/content/cinq-questions ; Gabriel Colletis, « Un premier bilan de l’exercice du pouvoir par le nouveau gouvernement grec issu des élections fin janvier suivi de quelques propositions », http://www.transform-network.ne

9 Voir Stathis Kouvélakis, « Syriza sur la corde raide », https://www.ensemble-fdg.org/content/syriza-sur-la-corde-raide.

10 En grec, le terme « diaploki » est couramment employé pour critiquer l’interconnexion du pouvoir politique et des intérêts privés lucratifs.

12 Rappelons que cette liste d’exilés fiscaux ayant un compte à la banque HSBC a été transmise en octobre 2010 par Christine Lagarde, alors ministre de l’Économie française, à George Papaconstantinou, ministre des Finances du gouvernement grec à cette période. Cette liste est revenue récemment sur le devant de la scène en Grèce du fait du peu d’usage que le précédent gouvernement grec en a fait, des résultats d’une commission d’enquête en 2013 pointant la responsabilité de George Papaconstantinou dans cette négligence, ainsi que des premières mesures de lutte contrer la corruption enfin mises en œuvre par le gouvernement d’Alexis Tsipras.

13 Voici la réponse d’Alexis Tsipras : « Au nom de quel accord européen, de quel traité, de quel sur-pouvoir, de quel principe osent certains parler d’acte unilatéral, argument qu’osent aussi répéter machinalement certains individus au sein même de ce Parlement? S’ils le font juste pour nous faire peur, notre réponse est simple: Nous n’avons pas peur et nous ne laissons pas intimider » (Alexis Tsipras, Discours à la Vouli, 18 mars 2015, http://syriza-fr.org/2015/03/20/discours-da-tsipras-avant-le-vote-du-projet-de-loi-humanitaire/)

14 Paul Mason, « Don’t pass anti-poverty law, Commission tells Greece », http://blogs.channel4.com/paul-mason-blog/pass-antipoverty-law-commission-tells-greece/3467.

15 Le 9 avril, la Grèce doit rembourser 458 millions d’euros au FMI. Lors de sa rencontre avec Christine Lagarde le 5 avril, Yanis Varoufakis a indiqué que la Grèce respecterait cette échéance.

16 La Grèce a obtenu depuis mars 2012 que les profits réalisés par la BCE sur les obligations d’État lui soient reversés.

17 L’accord passé le 20 février 2015 entre le gouvernement grec et l’Eurogroupe prévoit que les fonds non utilisés prêtés à la Grèce pour recapitaliser les banques grecques soient restitués, soit 10,9 milliards d’euros. Mais, il est apparu qu’une partie de cette somme (1,2 milliard) provenait des réserves de trésorerie de l’État grec et devrait donc théoriquement lui revenir.

18 La BCE devrait acheter 60 milliards d’euros de titres par mois (dont les deux tiers seront des obligations d’État) de mars 2015 à septembre 2016, soit en tout 1140 milliards. Pour une critique du QE de la BCE, voir Pierre Khalfa, « L’Europe à un tournant », http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-khalfa/270115/l-europe-un-tournant.

20 Frédéric Lordon, « L’alternative de Syriza : passer sous la table ou la renverser », http://blog.mondediplo.net/2015-01-19-L-alternative-de-Syriza-passer-sous-la-table-ou.

21 Pour une analyse de l’économie grecque, voir Michel Husson, « Grèce : une économie dépendante et rentière »,, http://alencontre.org/europe/grece-une-economie-dependante-et-rentiere.html.

22 Pour des développements plus complets sur la dette grecque, voir Michel Husson, « Grèce : pourquoi une dette à 100% du PIB avant la crise », http://alencontre.org/europe/grece-pourquoi-une-dette-a-100-du-pib-avant-la-crise.html, Jean Gadrey, « Une idée carrément fausse sur la Grèce : ils se sont endettés, qu’ils payent », http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2015/02/08/une-idee-carrement-fausse-sur-la-grece-ils-se-sont-endettes-qu’ils-payent, Pierre Khalfa, « Questions sur la dette grecque », http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-khalfa/040215/questions-sur-la-dette-grecque.

23 Le Monde daté du 5-6 avril 2015.

24 Bruno Théret, Woytek Kalinowsky, Thomas Coutrot, « L’euro-drachme, ballon d’oxygène pour la Grèce », http://www.liberation.fr/monde/2015/03/15/l-euro-drachme-ballon-d-oxygene-pour-la-grece_1221089.

25 Il ne s’agit donc pas dans ce cas d’une sortie de la Grèce de la zone euro suivie d’une dévaluation de la nouvelle monnaie.

Discours de la présidente du Parlement grec, Zoe Konstantopoulou, à la session inaugurale de la Commission de vérité de la dette publique

Messieurs et Mesdames, nous vous remercions de votre présence à l’événement d’aujourd’hui qui est d’importance historique et marque le début du remboursement d’une vraie dette : celle de dire la vérité et de rendre des comptes au peuple et à la société grecque sur comment a-t-elle été créée et gonflée, la dette qui est suspendue au-dessus des têtes des citoyens et des jeunes générations. La dette publique qui est utilisée comme instrument de chantage et d’asservissement, comme moyen de soumission, dans des conditions qui n’ont rien à voir avec l’objectif statutaire européen de prospérité des peuples et des sociétés, des conditions qui, au lieu de garantir, de servir les principes œcuméniques de démocratie, d’égalité, d’équité, de respect des droits de l’homme et des libertés ainsi que de progrès social, produisent le rétrécissement des espaces démocratiques, des discriminations, des exclusions, de la misère et la crise humanitaire.

La dette  ne constitue pas un signe des temps. Elle est le résultat d’actes et d’omissions, de contrats d’emprunt aux conditions léonines et aux effarants taux d’intérêt, d’actes et de gestions financières, mais aussi de contrats marqués par la corruption, qui ont catapulté la dette et dont témoigne foule de dossiers se trouvant au Parlement et à la Justice.

La dette n’est pas incontestable. Tant qu’elle n’est pas contrôlée et de-codifiée, tant qu’elle n’est pas analysée, demeure suspendue la question : quel pourcentage et quelle part est éventuellement légitime et laquelle est illégitime, illégale ou odieuse ? Cette question impitoyable hante, ces dernières années, la conscience collective et s’est cristallisée dans la revendication qui reflète le droit démocratique de ceux qui sont appelés à payer la dette, de connaître comment celle-ci a été créée, en quoi consiste leur dette, mais aussi de pouvoir se défendre et résister contre l’obligation de la rembourser et revendiquer son effacement.

Le contrôle de la dette n’est pas seulement un droit démocratique des citoyens, il est aussi un droit souverain des peuples.
Il est en même temps un devoir institutionnel de l’État même selon le Droit de l’Europe Unie. C’est-à-dire, il constitue une obligation internationale du pays, selon l’expression chère à ceux qui font mention des obligations  internationales du pays, seulement quand il s’agit des obligations financières et oublient que les obligations internationales supérieures du pays sont celles qui concernent la démocratie, la transparence, les droits et les libertés de l’homme ainsi que tout ce qui fait la vie digne d’être vécue.

La dette ne se résume pas en profits et pertes, mais concerne des vies humaines.

Des milliers de vies humaines qui ont été perdues afin de payer la dette, des millions des vies humaines qui ont été meurtries et broyées, je veux rappeler aujourd’hui cinq êtres humains appartenant à différentes générations.

  • La petite fille, fille d’immigrée, élève à l’école primaire, qui en Décembre 2013 a perdu sa vie à cause des gaz toxiques d’un brasier improvisé dans une maison sans électricité où elle vivait depuis des mois avec sa mère.
  • Le garçon de 19 ans qui, l’été de 2013, a perdu sa vie en essayant d’éviter le contrôle des billets dans un bus.
  • Les deux jeunes, de 20 et 21 ans, étudiants à Larissa, qui en mars 2013, sont eux aussi morts des gaz d’un brasier.
  • Enfin, Dimitris Hristoulas, le pharmacien retraité qui, il y a trois ans jour pour jour, a mis fin à sa vie devant le monument au Soldat Inconnu juste devant le Parlement, refusant que son existence soit avilie à tel point qu’il soit obligé de chercher sa nourriture dans les ordures.

La Commission de vérité de la dette publique constitue une dette envers ces hommes aussi.

La Commission de vérité de la dette publique, créée par le Parlement grec, est un instrument précieux, que le Parlement met au service de la société et de la démocratie. Un instrument de vérité. Un instrument de réparation de l’injustice. Un instrument de dignité, de défense sociale et démocratique, de contestation et de résistance contre des choix qui tuent la société. Un instrument de réveil des peuples, des sociétés et des directions européennes. Un instrument de solidarité.

La présence aujourd’hui de toute la direction de l’État, du Président de la République, du Premier ministre du pays, des ministres, des vice-présidents du Parlement, des représentants du pouvoir judiciaire et des autorités indépendantes, reflète la volonté que l’audit commence et aille jusqu’au bout.

La préparation scientifique, l’expérience et le désintéressement des hommes et femmes qui se sont empressé-e-s de répondre à l’invitation, de contribuer avec leurs connaissances et leur travail à cet effort, constitue une garantie de succès.

Je veux remercier tout spécialement ceux et celles qui ont répondu à cet appel et les scientifiques et les experts qui sont venus tout de suite de l’étranger, mais aussi ceux qui sont venus de Grèce. Je voudrais aussi mettre en exergue le soutien spontané des scientifiques, des gens d’esprit et des mouvements sociaux de tout le monde, ce qui nous oblige à garder ce processus initié aujourd’hui ouvert et vivant.

Messieurs et Mesdames, je vous annonce la Décision numéro 1448 de la Présidente du Parlement, du 4 avril 2015, par laquelle est constituée la Commission Spéciale du Parlement des Grecs pour la recherche de la vérité concernant la création et le gonflement de la dette publique, l’audit de la dette et la promotion de la collaboration internationale du Parlement avec le Parlement européen, les Parlements d’autres pays et des organismes internationaux en matière de dette, ayant comme objectif de sensibiliser et activer la société, la communauté internationale et l’opinion publique internationale. Cette Commission on l’appellera Commission de vérité de la dette publique. Je veux remercier spécialement Sofia Sakorafa qui a accepté d’être responsable des relations de cette Commission avec le Parlement européen et les Parlements nationaux. Je veux aussi remercier spécialement Éric Toussaint qui a accepté tout de suite de coordonner le travail scientifique de l’équipe internationale. Je veux remercier beaucoup les services du Parlement et spécialement le Service scientifique et le Bureau de budget du Parlement, qui vont assister la Commission, en constituant des équipes de travail. Par cette introduction, j’appelle à la tribune afin qu’il adresse son salut à cette session inaugurale de la Commission de vérité de la dette publique, le Président de la République Mr. Prokopis Pavlopoulos.

Zoé Konstantopoulou, 5 avril 2015
Traduction du grec : Yorgos Mitralias

publié sur le site du CADTM

4 avril 2015 : Journée historique pour la recherche de la vérité sur la dette grecque

Pour la première fois en Europe un comité d’audit de la dette (avec participation citoyenne) a été mis en place sous les auspices d’un parlement.

Le samedi 4 avril, la présidente du parlement grec, Zoe Konstantopoulou, a ouvert la séance officielle de création du comité d’audit de la dette, appelé aussi comité de la vérité sur la dette.

Zoe Konstantopoulou a lu le décret de création de ce comité composé de membres grecs et étrangers et en a défini la mission fondamentale : identifier la partie illégale, illégitime, odieuse ou insoutenable de la dette, en d’autres mots établir la vérité sur dette grecque, faire connaître les résultats au parlement grec, au parlement européen, aux parlements nationaux des Etats membres de l’Union européenne ainsi qu’à l’opinion publique grecque et internationale. Zoe K. A rappelé les souffrances du peuple grec causées par les politiques liées au remboursement de la dette et dictées par les créanciers.

Ensuite, le président de la république, Prokopis Pavlopoulos, a prononcé un discours de fond en apportant son soutien à cette importante initiative. Du gouvernement étaient présents Alexis Tsipras, le premier ministre, et une dizaine de ministres.

La présidente du parlement a invité à prendre la parole l’eurodéputée Sofia Sakorafa qui a rappelé le parcours de 5 années de ceux et celles qui demandaient un audit de la dette afin d’obtenir une réduction radicale de celle-ci.

Éric Toussaint, coordinateur scientifique de l’équipe internationale qui fait partie du comité d’audit a résumé partiellement les questions auxquelles le comité d’audit répondra en réalisant son enquête sur la dette grecque.

Une dizaine de ministres ont ensuite pris la parole dans l’ordre suivant : le ministre de la défense, Panos Kammenos (qui est également président du parti des Grecs indépendants) ; le ministre de la Réforme administrative, George Katrougalos ; le ministre d’État pour la lutte contre la corruption, Panayotis Nikoloudis ; le ministre de la justice, Nikos Paraskevopoulos ; le ministre aux affaires européennes, Nikos Chountis ; le vice-ministre de la défense nationale, Costas Isychos ; le ministre des finances, Yannis Varoufakis ; le vice-ministre de la culture, Nikos Xydakis ; le ministre des infrastructures, des transports et des communications, Christos Spirtzis ; le chef de l’office du contrôle du budget du parlement ; le chef du service scientifique du parlement, le professeur Pliakos. Tous ont apporté des éléments fondamentaux pour la réalisation de l’audit de la dette grecque et tous ont affirmé que leur ministère ou leur service allait activement apporter un soutien actif à sa réalisation.

Ensuite ont pris la parole 3 membres du comité d’audit : Cephas Lumina, ex-rapporteur spécial des Nations Unies sur les effets de la dette sur l’exercice des droits humains ; Margot Salomon, directrice du centre juridique de la London School of Economics et Maria Lucia Fattorelli, ex-membre du comité d’audit de la dette de l’Equateur et présidente de l’audit citoyen du Brésil.

L’ensemble de cette séance qui a commencé à midi et s’est terminée à 19h45 a été retransmise en direct par la chaîne de télévision du parlement grec qui gagne de plus en plus d’audience dans le pays.

Dimanche, lundi et mardi, se poursuivent les travaux du comité d’audit.

La session du dimanche est en cours, elle a commencé avec l’intervention du juriste Georges Kasamatis. Elle est retransmise par la chaîne du parlement : http://www.hellenicparliament.gr/En…

https://parltv.live.grnet.gr/webtv/

Eric Toussaint, 5 avril 2015

http://cadtm.org/4-avril-2015-Journee-historique

Construisons une autre Europe – c’est maintenant qu’il faut d’agir !

L’assemblée de convergence réunie ce 28 mars 2015 dans le cadre du Forum Social Mondial de Tunis exprime toute sa solidarité au peuple grec en lutte contre l’austérité, pour la démocratie, le changement social et une autre Europe.

L’assemblée est convaincue que les mouvements sociaux grecs comme européens ont un rôle primordial à jouer et qu’ils doivent se mobiliser dans les semaines à venir pour s’opposer fermement au chantage organisé par les institutions européennes sur le gouvernement et le peuple grec.

Se faisant l’écho de la Déclaration de syndicalistes allemands « La Grèce au lendemain des élections – une chance pour l’Europe, non une menace » (à lire ici) et la Déclaration de l’Assemblée de l’Alter Summit « Give Greece a chance » (à lire ici) soutenue par plusieurs réseaux en Europe, cette assemblée du FSM propose à toutes les organisations sociales, syndicales et politiques :

d’exprimer lors du 1er mai notre solidarité avec le peuple grec partout en Europe et appeler à la présence de délégations internationales ce même jour à Athènes ;

de se rencontrer le 2 mai à Athènes pour discuter et décider des actions communes de solidarité ;

de participer activement au Festival de « Solidarity for All » à la mi-juin, afin d’en faire un moment important de mobilisation du mouvement social de base en soutien au peuple grec ;

de profiter du Sommet des Peuples des 8 et 9 juin à Bruxelles pour informer largement sur la lutte du peuple grec ;

de mobiliser pour une semaine d’actions décentralisées au mois de juin contre l’austérité et en solidarité avec le peuple grec (date à définir selon le calendrier des négociations entre la Grèce et les institutions européennes) ;

l’organisation d’une conférence citoyenne sur la dette en automne 2015 dans une capitale européenne ;

un événement social et politique majeur à Athènes à l’automne 2015.

L’avenir des peuples européens est lié à celui du peuple grec. Ensemble nous construirons une autre Europe ! C’est maintenant qu’il faut agir !

L’Assemblée de convergence appelle également le Conseil International du FSM à s’impliquer activement dans la solidarité avec le peuple, les mouvements et le gouvernement de Grèce – en utilisant ses outils de communication pour diffuser l’information favorisant ainsi la mobilisation globale.

Dans ce contexte, nous appuyons la proposition de tenir à Athènes durant le premier semestre 2016, un séminaire stratégique entre le Conseil International du FSM, les réseaux européens et les acteurs sociaux internationaux.

Tunis, le 28 mars 2015